ALLOCUTION DE MONSIEUR L' INGENIEUR GENERAL JACQUES BOUSQUET

Président de séance

suivie de débats

Après la saga du Mirage IV, voici maintenant l'épopée du développement et de la mise en place de la force sol-sol balistique stratégique. C'est un pari qui était aussi ambitieux que celui qui a permis d'arriver à la première composante pilotée, c'est aussi un pari qui a été réussi. Je pense que vous en serez tous convaincus, même si vous n'êtes pas des spécialistes, au terme du présent colloque.

A titre d'introduction, je me limiterai à quelques rappels de dates pour planter le décor. Le terme de l'épopée : le 2 août 1971, c'est ce jour-là qu'eut lieu la prise d'alerte des 9 missiles S-2 de la première unité du 1er Groupement de missiles stratégiques, créée en septembre 1968.

Pour en arriver là, c'est une histoire de 13 ans qui s'est déroulée depuis août 1958, date de la première décision relative à la force SSBS et depuis la décision en date du 17 mars 1959, qui faisait le lien entre la force pilotée et la force balistique. Cette directive indiquait que la priorité absolue serait consacrée à la réalisation de la force de frappe, au démarrage en série des avions Mirage IV et aux études de l'engin balistique comme vecteur ultérieur.

Quelques mots sur les raisons qui ont pu conduire à une telle décision. Il n'y avait pas en elle le simple souci d'imiter les Soviétiques qui avaient eux mêmes essayé leur premier missile intercontinental en vol dès 1957, ni les Américains qui, entre 1955 et 1958, s'étaient payés le luxe de lancer sept programmes différents liés aux programmes stratégiques. Elle découlait certainement de la prise en considération d'un certain nombre de principes qui sont toujours valables aujourd'hui, en 1989, et qui sont fort simples. Le premier est de constater que chaque composante de la dissuasion doit être évaluée en fonction de ses capacités propres mesurées en termes de survie, de pénétration et de capacité de dommages mais qu'également les diverses composantes d'une force doivent s'apprécier mutuellement en termes de diversification et de complémentarité.

Il est donc clair que dans l'esprit du gouvernement de l'époque, il convenait de déployer au plus tôt la force de Mirage IV en attendant que les sous-marins viennent compléter la triade qui est encore celle qui nous protège. Il est clair aussi que la force SSBS a deux avantages qui sont toujours valables. Elle est placée sous l'oeil du Président et donc ne peut faire l'objet d'une attaque qui ne soit pas signée. Elle est par ailleurs mieux que tout autre accessible de façon certaine à l'ordre gouvernemental. Cela étant dit, les orientations politiques et militaires étant clarifiées, il fallait veiller à ce que la technique veuille bien suivre. Je n'évoquerai pas l'épopée nucléaire, c'est une épopée dans l'épopée dont nous avons parlé ce matin. Cet après-midi, ce sont aux aspects techniques vecteurs que nous allons nous intéresser et puis à la montée en puissance de la force elle-même.

Je souhaiterai encore évoquer quelques grandes dates qui ont marqué l'évolution des structures étatiques chargées des programmes balistiques au sein du ministère de la Défense. En même temps que la SEREB était fondée, était créé au sein de la Direction technique et industrielle de l'aéronautique, le groupe des engins balistiques dont le responsable fut l'ingénieur général Soufflet, ici présent et que je suis heureux de saluer. C'est en avril 1961 que fut créée la Délégation ministérielle pour l'armement ; la concomitance de cette date et celle que j'évoquais précédemment montre bien que la DMA est la fille de la dissuasion. C'est le meilleur titre de gloire des ingénieurs de l'armement qu'ils soient dans l'industrie ou dans les Services, qu'ils aient oeuvré ou qu'ils oeuvrent encore, que d'avoir contribué de façon éclatante aux succès des programmes de dissuasion.

Je cède maintenant la parole à Pierre Usunier.

DEBATS

M. l'ingénieur général Jacques Bousquet 1 :

Président de séance

Je crois que le panorama est ainsi complété et qu'on peut arriver à la dernière phase de cette séance, celle des questions-réponses. J'ai reçu des questions très variées qui permettent d'aborder un certain nombre de thèmes successifs. Il y a d'abord un certain nombre de questions liées à la technologie. Je propose à Monsieur Chevalier d'y répondre.

M. Roger Chevalier 2 :

Les technologies nécessaires à la construction des vecteurs nucléaires sont maîtrisées ou maîtrisables, par quels pays à l'heure actuelle ?

C'est une question assez difficile. Je dirai que si effectivement on se limite au mot maîtrisable, je situerai volontiers dans le monde une dizaine de pays. Si on doit prendre le mot maîtriser au sens complet avec ce que cela implique sur le déploiement, sur les charges nucléaires et sur les délais raisonnables, je crois que là il faudrait plutôt compter les pays seulement sur les doigts d'une seule main. On voit lesquels.

Les engins militaires étudiés au début des années soixante sont-ils issus des études civiles ou est-ce l'inverse ?

Pour moi, le problème est clair. Si on pense qu'il s'agit des activités civiles d'ordre spatial, c'est-à-dire des lanceurs, on peut dire qu'à l'origine tout ce qui est spatial vient du militaire, que ce soit sur le plan technique ou sur le plan budgétaire. J'ajouterai même que dans les technologies de propulsion à liquide qui n'étaient pas spécifiques des programmes militaires et qui ne l'ont pas été par la suite, que c'est au sein de la Direction des engins, avec Monsieur l'ingénieur général Soufflet, qu'a été lancé le couple propergol hydrogène-oxygène qui est aujourd'hui la base de nos lanceurs spatiaux.

Il y a eu ensuite bien sûr des spécificités véritablement civiles que le Centre national d'études spatiales (CNES) a pris en compte. N'oublions pas non plus aussi que le programme Diamant-I auquel nous avons fait allusion, c'est-à-dire les quatre premiers lancements, a été financé à 90 % par les militaires et à 10 % par le CNES naissant. Les technologies venaient essentiellement des dispositifs mis au point, comme l'a expliqué Monsieur Usunier, pour les techniques de base, de notre force de dissuasion.

M. l'ingénieur général Jacques Bousquet :

Une question, un peu connexe, est de savoir cette fois-ci quel a été l'apport des études américaines Atlas, Titan dans la conception des missiles balistiques français ?

Je répèterai ce qui a été dit tout à l'heure et qui me paraît très vrai : un problème qui s'est déjà posé quelque part dans le monde et qui a été résolu permet d'avoir fait la moitié du chemin qu'il faut faire pour le résoudre soi-même. Cela étant dit, je crois que Monsieur Usunier peut quand même compléter la réponse.

M. l'ingénieur général Pierre Usunier 3 :

Les missiles américains ont constitué une expérience importante pour nous, plutôt d'une façon indirecte que d'une façon directe. Comme je l'ai dit tout à l'heure, les ponts technologiques entre les Etats-Unis et la France ont été coupés dès la fin de 1960. On a donc obtenu directement peu d'informations. La lecture des revues américaines nous a apporté une information négative, à savoir quelles étaient les solutions qui ne marchaient pas. De plus, il arrive que les choses qui sont publiées aux Etats-Unis soient finalement précises et qu'on puisse en tirer pas mal d'informations. Par exemple, il nous est arrivé de reconstruire les performances d'un missile à partir de quelques indications sommaires et d'une photographie ; indications sommaires de masse, indications de dimensions, de volumes, etc. On peut jouer à un exercice de bureau d'études qui consiste à reconstituer les performances, ça permet de s'instruire énormément. Donc apport significatif des missiles américains mais involontaire et indirect pour l'essentiel.

M. le général Georges Mercier 4

Je voudrais compléter en disant qu'au fond les Américains, comme l'a expliqué Pierre Usunier, ont tracé la voie. Et ceci nous a fait économiser du temps et de l'argent. Un exemple simplement. Lorsque nous hésitions en France sur le choix de la propulsion, le fait que les Américains aient choisi délibérément, à cette époque-là, le Minuteman et le Polaris a, je crois, fait lever les dernières hésitations entre ergols solides et ergols liquides.

M. l'ingénieur général Pierre Usunier :

Qu'est-ce qui détermine le choix des couleurs pour le SSBS ? Peut-on parler de camouflage dans la stratosphère ?

Si vous regardez la maquette qui est là-bas, elle est marron. Pourquoi ? Elle est marron tout simplement parce que le missile devant sortir d'un silo ; il importe qu'il soit protégé contre le flux de chaleur qui est créé par la propulsion, il est donc recouvert d'une matière qui est destinée à le protéger. Cette matière, pour simplifier le langage, on dira que c'est du liège, donc ça lui donne cette couleur de bouchon. Quand il est dans l'atmosphère ou dans la stratosphère sa couleur est rigoureusement indifférente, parce que si on le détecte à la vue on n'a aucun moyen de lui nuire par conséquent qu'on le voie ou qu'on ne le voie pas c'est totalement sans importance, donc la couleur est purement esthétique.

M. l'ingénieur général Jacques Bousquet :

Je compléterai en disant que l'on ne cherche pas du tout à camoufler le missile lui-même. Ce que l'on cherche par contre à camoufler ce sont les têtes nucléaires et pas tellement à l'optique mais aux procédés de détection qui sont ceux qu'on a à leurrer, c'est-à-dire le radar, l'infrarouge, etc. Il y a bien un problème de camouflage dans les missiles, mais il ne s'applique pas à la peinture ni du premier étage ni du deuxième étage.

M. l'ingénieur général Pierre Usunier :

On parle toujours de la portée maximum des missiles stratégiques, y a-t-il une distance de tir minimum ?

Oui, naturellement il y a une portée minimale. Je ne pourrais pas dire exactement ce qu'elle est, je crois que c'est secret pour le SSBS. Evidemment il faut qu'on puisse faire fonctionner les arrêts de poussée qui délimitent la vitesse finale du missile, ça ne peut se faire qu'à un certain moment de la propulsion du deuxième étage. Alors, disons que c'est une portée un peu inférieure à 1 000 km.

M. l'ingénieur général Jacques Bousquet :

Nous allons passer maintenant à des questions qui sont d'avantage d'ordre militaire.

Pourquoi la France n'a-t-elle pas créé indépendamment de l'armée de l'Air, de la Marine et de l'Armée de Terre une force de fusées stratégiques comme elle existe en Union Soviétique ?

En effet, je crois que la première armée, l'armée numéro 1 en Union Soviétique, est l'armée des missiles.

M. le général Georges Mercier :

L'aspect cartésien de la question me semble tout à fait bien venu dans un tel amphithéâtre.

Lorsqu'on se pose des questions sur le bien-fondé d'une organisation, il convient généralement, sinon pour la justifier, du moins pour la comprendre, de se référer aux circonstances historiques de sa mise en place.

S'agissant des missiles stratégiques donc, il s'est trouvé qu'au moment des prises de décision, c'est-à-dire au début des années 60, la guerre d'Algérie venait de s'achever, et que les armées, notamment l'armée de Terre, avaient à conduire d'importantes restructurations.

D'autre part, l'armée de l'Air, grâce à ses unités équipées de missiles sol-air Nike dans le cadre de l'OTAN, avait dès cette époque acquis une bonne compétence dans le domaine des missiles. Cette compétence se doublait d'ailleurs d'un certain savoir-faire dans le domaine nucléaire puisqu'elle mettait en oeuvre l'arme nucléaire tactique (ANT) au sein de l'OTAN et qu'elle se préparait à mettre sur pied la composante pilotée française. Ainsi, cette situation a fortement orienté la décision confiant la mise en oeuvre du futur SSBS à l'armée de l'Air dans un souci d'économie et de rapidité. Il faut reconnaître aussi qu'à l'époque peu de chefs d'Etat-Major s'étaient manifestés pour assurer cette mission nouvelle.

En dehors de cet aspect historique, qui a son importance, et pour en revenir à votre question initiale, je pense qu'un commandement unifié des missiles stratégiques n'est pas souhaitable car chaque composante a sa spécificité de mise en oeuvre et d'environnement. Par ailleurs, s'agissant de l'engagement des forces, l'unicité existe au travers du général commandant les FAS qui est chargé de retransmettre l'ordre d'engagement aux différentes composantes.

M. l'ingénieur général Jacques Bousquet :

Il y a toute une série de questions très intéressantes sur les problèmes qui tournent autour de la survie des systèmes balistiques.

Alors qu'aucune expérimentation en vraie grandeur n'a jamais été pratiquée (malheureusement), qu'est-ce qui permet de garantir la survie des missiles balistiques du plateau d'Albion à une attaque nucléaire qui ne serait pas forcément massive, vue la précision et la fonction anti-force du SS-13 soviétique ?

Ne croyez-vous pas que la survivabilité du système du plateau d'Albion soit purement théorique face à une attaque nucléaire puissante  

Quelle capacité dissuasive accorder à une composante qui, rivée au plateau d'Albion, est vulnérable aux armes en service chez l'adversaire, et ce quelque soit l'effort de protection que l'on puisse faire ?

Les missiles sol-sol sont-ils appelés à disparaître à terme ?

On a parlé d'adapter le M-4 ou son successeur pour le lancement à terre, que pensez-vous de cette proposition ?

La question de la survie est une question intéressante dont il fallait se douter qu'elle serait posée. Je pense que celui qui la pose se doute bien qu'il ne trouvera pas de réponse définitive aujourd'hui, dans cette enceinte, pour beaucoup de raisons.

Sur ces problèmes de survie il faut se garder de tout extrémisme puisque, en fait, et c'est vrai depuis qu'existent l'arme et la cuirasse, il y a un combat entre les deux : il faut toujours juger de façon relative.

Il est certain que si l'on considère une attaque par un missile idéal, ayant une précision idéale, on peut arriver à un certain type d'effets et dire que la défense est impossible vis-à-vis d'une telle attaque. Mais je crois que, dans le cas précis d'un système nucléaire au coeur de l'hexagone et qui fait partie d'un système d'ensemble qui comporte d'autres composantes, lesquelles s'appuient mutuellement l'une sur l'autre, comme je le disais tout à l'heure, il ne faut pas considérer la frappe individuelle, mais bien le dispositif dans son ensemble.

Ce problème de la survie, il faut l'apprécier globalement sur l'ensemble de la force, de même qu'il faut apprécier globalement la pénétration, la capacité de dommages et c'est bien comme cela que les dossiers sont préparés. C'est bien comme cela que le Gouvernement et le Président de la République, chef des Armées, prennent leurs décisions. Il serait donc extrêmement dangereux et réducteur de redescendre à un système individuel puis à un silo individuel et de regarder un duel entre un silo individuel et une arme individuelle. Ce n'est en fait pas dans ces termes-là que le problème se pose.

Voilà ce que je pouvais dire en termes généraux. J'ajouterai simplement que ce n'est pas trahir un secret que de dire qu'il y a actuellement des réflexions destinées à éclairer les hautes autorités sur les évolutions à donner aux forces nucléaires. Bien sûr vous ne vous étonnerez pas si je reste un peu discret sur le contenu de ces réflexions.

M. le général Georges Mercier :

Je crois que, comme vous l'avez dit, il y a la complémentarité qui joue, mais lorsqu'on étudie les problèmes de vulnérabilité, qui sont très complexes, il faut prendre en compte une menace à un moment donné et l'évolution de cette menace dans le moyen ou le long terme.

En l'état actuel du système et de la connaissance que nous avons de la menace, je pense que, dans le libellé de la question posée, l'appréciation de la vulnérabilité du plateau d'Albion est erronée.

Les études montrent que, compte tenu des armements adverses existants, le plateau d'Albion possède aujourd'hui une bonne capacité de survie.

Il est certain qu'à terme, du fait de l'accroissement de précision des missiles soviétiques, cette capacité sera réduite. Vous savez que ceci est un des points étudiés pour le successeur du système S-3.

M. l'ingénieur général Jacques Bousquet :

Une question que j'ai évoquée à laquelle on n'a pas encore répondu :

On a parlé d'adapter le M-4 ou son successeur pour le lancement à terre, que pensez-vous de cette proposition ?

Je pense qu'elle mérite d'être étudiée !

Les missiles sol-sol sont-ils appelés à disparaître à terme ?

Nous sommes tous appelés à disparaître à terme, donc je ne pense pas pouvoir vous prédire l'éternité pour les missiles sol-sol. Mais ce que je peux dire c'est qu'il y aura probablement des missiles sol-sol pendant encore un certain temps malgré l'apparition de quelque chose qui est nouveau et qui est l'IDS américaine.

A long terme le développement de l'IDS ne risque-t-il pas de rendre caducs les SSBS ?

Je dirai que nous suivons très attentivement les développements de l'IDS américaine. Nous avons eu le plaisir d'accueillir, il y a huit jours à Paris, le général Abrahamson qui est venu présenter son successeur. Je crois que cette visite a été tout à fait passionnante puisqu'elle nous a permis de constater que les conclusions du général Abrahamson rejoignaient celles que nous avions tirées nous-mêmes, ce qui n'était pas déplaisant pour nous.

Qu'a dit le général Abrahamson ? Il a dit qu'il croyait à l'IDS, on pouvait difficilement attendre le contraire de sa part. Mais il l'a présentée en disant que dans son esprit elle ne supprimait pas la dissuasion, notamment par missiles balistiques. L'IDS était, selon lui, destinée à compléter la dissuasion, c'est-à-dire à faire qu'en cas de situation qu'il a qualifiée d'irrationnelle (peut-être un petit pays se dotant d'un système de dissuasion ou un départ accidentel), il reste une alternative défensive possible. Son raisonnement a consisté à dire qu'il vaut mieux avoir deux cordes à son arc qu'une. Donc la dissuasion c'est nécessaire pour le dialogue entre nations responsables, entre très Grands, et puis il faut avoir un filet derrière pour attraper les pénalties qui passeraient quand même, tel est le rôle actuel de l'IDS.

Quand y aura-t-il un déploiement ?

Il a répondu : le plus tôt possible, mais il n'y aura certainement pas de décision de déploiement avant 1992 pour un système intérimaire. Le système complet, c'est-à-dire avec ses trois couches, est à l'horizon 2010-2015.

Ce que je peux dire ici, c'est que vu de la France, lorsqu'on regarde ce qu'il faudra faire pour arriver au système à trois couches, avec la vraie guerre de l'espace, les capacités de lancement que cela implique, les capacités d'informatique que ça implique aussi dans la conduite de la bataille, on se dit qu'en effet on a un certain temps. Donc la réponse à la question c'est bien : oui l'IDS, cela a un avantage immédiat, ça fait avancer certaines technologies de façon tout à fait foudroyante aux Etats-Unis. De là, à ce que l'IDS soit une menace sur la crédibilité de nos systèmes de dissuasion, il passera de l'eau sous les ponts de la Seine.

M. le général Georges Mercier :

Je voudrais compléter en disant que je ne crois pas du tout que l'IDS condamne définitivement l'engin balistique car elle nécessite une efficacité à 100 %, ce qui constitue un pari impossible à tenir.

De plus, au plan stratégique, la suppression de la dissuasion nucléaire n'est pas souhaitable, car ce serait ouvrir à nouveau la porte aux conflits classiques dont la dissuasion nous a protégés en Europe depuis plus de 40 ans. Pour cette raison, et parce que la diversification des systèmes stratégiques est toujours une garantie face aux menaces opérationnelles et technologiques, j'estime que le SSBS n'est pas condamné à disparaître à moyen terme.

Enfin, pour essayer de répondre à l'ensemble de cette très longue question, le dernier point évoquant l'adaptation d'un M-4 ou son successeur au plateau d'Albion m'inspire la réflexion très générale suivante que je livre à votre appréciation :

1 - Le successeur du S-3, qui, rappelons-le, est un missile de la génération M-20, devra être adapté à la menace des années 2000 

2 - Les premiers M-4 commenceront à être retirés du service à la fin des années 90. Donc, au plan technique, le futur SSBS devra être du niveau du successeur du M-4. Quant à estimer s'il pourra être dérivé d'un missile type "M", je ne puis le confirmer car cette appréciation nécessite d'abord une étude technico-financière et opérationnelle pour justifier un tel choix. Je suis aujourd'hui incapable de vous donner des éléments concrets dans ce domaine.

M. l'ingénieur général Jacques Bousquet :

Je crois que ceci nous conduit directement à la réponse à la question suivante :

La responsabilité de l'utilisation de l'arme nucléaire est placée entre les mains du Président de la République. N'est-ce pas trop pour un seul homme ? Combien de sécurités existe-t-il ?

N'est-ce pas trop pour un seul homme ? Oui, mais enfin ce n'est pas n'importe quel homme, c'est le Président de la République et il a quand même été choisi notamment pour cela. Il est très clair, et tous ceux qui ont étudié le mécanisme le savent bien, que la dissuasion n'est crédible que si au bout de la chaîne il y a une autorité unique, responsable et qui, elle seule, peut décider. Il faut évidemment que cette autorité ait le pouvoir suprême. Ca ne peut être personne d'autre, ça ne peut pas être un comité, je ne vais pas citer le général de Gaulle, mais ça ne peut pas être le comité Théodule qui, quand la menace se présente, délibèrerait car finalement il ne serait pas crédible.

Donc la crédibilité implique que la décision ne soit pas à niveau plus bas que celui du Président de la République. Comme ça ne peut pas être plus haut, par définition, c'est entre les mains du Président de la République. Est-ce trop pour lui ? Je ne pense pas que les Présidents de la République successifs qui ont eu à exercer cette responsabilité aient donné l'impression qu'ils ne l'auraient pas exercée le cas échéant.

M. le général Georges Mercier :

C'est l'une des raisons pour lesquelles d'ailleurs, il est élu au suffrage universel.

M. l'ingénieur général Pierre Usunier :

Les silos du plateau d'Albion ont-ils posé des problèmes techniques importants au moment de leur conception et de leur développement ?

Oui, effectivement, il y a eu une opposition et sur les murs des fermes du plateau d'Albion on lisait non aux fusées et puis à partir du moment où les filles des paysans du pays se sont mariées avec les sous-officiers de l'armée de l'Air, tout le problème a été réglé. On a mis de la peinture blanche sur le noir de non aux fusées, il n'y en a plus maintenant.

A Mach 18 quelle est la température supportée par le revêtement extérieur de l'ogive ? En quelle matière est le revêtement extérieur ?

Un peu plus de 3 000 degrés, mais il y a surtout une combinaison de vitesse d'écoulement et de température qui rend cette circonstance extrêmement délétère pour le nez du corps de rentrée. Alors ce sont des matériaux plastiques composites qui sont utilisés pour les corps de rentrée, je n'en dirai pas plus.

Au cours de votre exposé, vous nous avez démontré l'importance des modalités des structures de gestion et de logistique industrielle dans un système de type SSBS. A l'heure où certains spécialistes de l'économie de l'innovation et du changement technique contestent l'intérêt des dépenses militaires pour ce qui concerne les effets de diffusion sur l'économie civile, pouvez-vous, à la lumière de votre expérience personnelle, nous donner des exemples du contraire, au niveau des nouveaux procédés et des nouveaux produits des nouvelles méthodes de gestion ? Pouvez-vous nous éclairer sur les délais temporels de ces transferts ?

Il y a plein d'exemples, mais je ne vais pas en donner parce que l'on n'a pas le temps de le faire. Je dirai simplement ceci ; il faut éviter de tomber dans le travers de justifier les programmes militaires par les retombées qu'ils peuvent avoir sur l'industrie générale. Il y a certes des retombées, ça n'est pas la justification des programmes militaires.

M. l'ingénieur général Jacques Bousquet :

Il y a parfois des retombées, il y en a quelquefois souvent, qui sont même très médiatiques, mais assurément ce n'est pas en plaidant les retombées civiles des travaux militaires qu'il faut chercher à augmenter la part du produit national brut, de la richesse nationale consacrée à la défense. Ce problème de la fixation des ressources de la défense, on doit le traiter de façon intrinsèque, en considérant la menace, les enjeux, en cherchant à déterminer, c'est le rôle des hommes politiques et le nôtre, à nous techniciens et militaires, c'est de les éclairer le mieux possible, donc en cherchant à déterminer quelle est la valeur de la richesse nationale que l'on doit consacrer aux problèmes de défense en tenant compte évidemment de la largeur du gâteau et des diverses contraintes qui se posent, mais ce n'est sûrement pas en prenant des biais par valorisation à des fins civiles des recherches militaires.

Face à un conflit nucléaire généralisé comment peut-on envisager la protection de la population ?

C'est très simple, la dissuasion a pour effet, par définition, d'empêcher les conflits nucléaires généralisés. La dissuasion qui fonctionne, c'est une absence de conflit nucléaire et, dans ces conditions, la population est protégée. Je dirai que la population est parfaitement protégée depuis que la France a une dissuasion, d'ailleurs l'expérience le montre. (Applaudissements).

Mesdames et Messieurs, il me reste maintenant à clore la séance et à vous remercier de votre attention.

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Notes:

1 . Ingénieur général, Directeur des engins à la Délégation générale pour l'Armement.

2 . Ingénieur général, ancien Directeur général de la Société d'étude et de réalisation d'engins balistiques, Vice-président d'honneur de l'Aerospatiale, membre de l'Académie nationale de l'air et de l'espace.

3 . Ingénieur général, ancien Directeur de la Division des systèmes balistiques et spatiaux de l'Aerospatiale, membre de l'Académie nationale de l'air et de l'espace.

4 . Général de brigade aérienne, Commandant le 1er Groupement de missiles stratégiques (1er GMS).

 

 

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