DEBATS

 

M. l'ingénieur général Jean Carpentier 1 :

Président de séance

Nous commençons maintenant les débats.

M. le général Daniel Clédière 2 :

Les questions ne sont pas uniquement d'ordre opérationnel ; je commence par celle-ci :

La portée de l'Hadès n'a-t-elle pas été accrue pour des raisons politiques surtout vis-à-vis de la République fédérale d'Allemagne qui aurait été le point d'impact obligé du Pluton vu sa portée limitée ?

Habituellement, c'est le Président de la République qui répond à ce genre de question. Il l'a fait à plusieurs reprises, il y a quelques temps au Bundestag et puis plus récemment, en public, à l'Institut des hautes études de défense nationale. Le poids des mots est tel que je ne me crois pas autorisé à faire d'interprétation ; on peut retrouver ses déclarations. Toutefois, je peux me laisser glisser à deux observations, tellement elles sont évidentes. A savoir qu'on est arrivé entre les deux nations à une compréhension sereine. Après plus d'une vingtaine d'années de dialogue le phénomène existe, la compréhension existe et je ne vois pas, deuxième observation, pourquoi un système nucléaire, un système d'arme plus performant, plus souple, apte à traiter des cas de figures plus nombreux, pourrait déstabiliser une situation admise et comprise. Il ne peut effectivement que l'améliorer.

Encore deux ou trois questions à connotation politique : il s'agit de la bombe à rayonnement renforcé.

Il n'a pas été question de la bombe à neutrons précédemment, les essais se poursuivent cependant chez nous comme ailleurs.

Face à un danger important dans le domaine chimique, l'arme préstratégique Hadès avec une bombe à neutrons ne serait-elle pas une réponse politique et économique ?

Les missiles préstratégiques actuels et futurs pourraient-ils être utilisés comme vecteurs de la bombe à neutrons ?

Le problème strictement nucléaire a été abordé hier. Monsieur Le Baut, en particulier, a parlé de la réalisation de la bombe à neutrons. Monsieur Le Baut a déclaré que cette arme à effets collatéraux réduits, à rayonnement renforcé, était tout à fait dans l'aptitude du CEA et de nos techniques actuelles. Du point de vue missile, l'Hadès sera capable d'emporter une telle bombe. Si le problème demeure, c'est que la réponse est uniquement politique. Décidera t-on de s'en doter ou non, dans quelles conditions ? Ce sont des problèmes qui sont posés actuellement.

Des questions un peu plus techniques maintenant :

Quels sont les moyens existants d'acquisition des objectifs justifiables d'une frappe Pluton ou Hadès ?

L'acquisition des objectifs, comme le renseignement en général, est l'aboutissement d'un faisceau de techniques et de renseignements. Elle dépend de plusieurs niveaux et, pour simplifier, je n'en citerai que trois : en partant de l'espace, où tout le monde connaît le rôle que peuvent jouer les satellites d'écoutes ou optiques, ceci est un premier élément de réponse : Spot existe, un système Hélios est en préparation ; voilà une première catégorie de moyens. La deuxième catégorie, c'est l'armée de l'Air ; la mission de renseignements a toujours été une de ses missions essentielles, elle y a toujours apporté la priorité nécessaire.

Sur le champ de bataille aéroterrestre, la coopération entre la Force aérienne tactique (FATAC) et la 1ère Armée est planifiée, tout

particulièrement en matière de renseignement et d'acquisition d'objectifs. Cette planification descend jusqu'à l'échelon du corps d'armée. La demande et l'exploitation des missions de renseignement aérien relèvent du travail normal des états-majors. Tout ce qui peut-être utile à l'artillerie lui est transmis immédiatement et sans délai par des filières automatisées. L'armée de Terre dispose aussi de moyens propres dont beaucoup sont mis en oeuvre par l'artillerie. Sans les détailler, j'en citerai cependant deux. Le radar Orchidée, aéroportée par Super Puma. Sa portée, sa précision en font un excellent "acquéreur" d'objectifs dans la zone d'action de la 1ère Armée, voire au-delà. Puis un missile de reconnaissance télépiloté, le CL-289, à large autonomie de vol et transmettant les informations en direct. Mieux, l'interopérabilité de ce système avec les Mirage F-1 de la FATAC est en cours de réalisation, ce qui permettra l'échange d'informations, donc d'objectifs, en temps quasi-réel entre l'armée de Terre et l'armée de l'Air.

Est-ce que l'exploitation d'une frappe nucléaire tactique par le corps de bataille de blindés est encore envisagée dans la doctrine d'emploi du système d'armes, gardant ainsi son caractère tactique plutôt que préstratégique ?

Au combat, on exploite toujours une situation, que ce soit celle d'une frappe nucléaire ou une autre ; on réagit avec les moyens appropriés et selon sa possibilité. Je sais qu'au début de notre doctrine on l'avait envisagée, on l'avait mise parmi d'autres ; mais comme on parlait beaucoup plus d'une exploitation blindée, elle est restée dans les mémoires. A ma connaissance, on exploite toujours la frappe si l'opportunité se présente à échelons limités ou plus importants selon les moyens dont on garde la disposition.

On a l'impression ces dernières années que la technique et la science prennent le dessus et que la réflexion et la doctrine d'utilisation marquent le pas ? Ne pourrait-on pas d'abord savoir ce qu'est la stratégie politique planétaire nouvelle, économie mondiale changeante, technologies nouvelles, IDS, etc. ?

Il est fréquent que science et technologie se situent en amont des doctrines. La question n'en est pas moins sévère, non seulement pour les militaires, mais aussi pour l'université où beaucoup de réflexions se font précisément dans le domaine de la stratégie. Il existe de nombreux diplômes d'études de défense, il y a également des Fondations, des Instituts, des Centres d'histoire, etc. Je ne veux pas citer de nom mais à qui devons-nous ce colloque aujourd'hui ? On réfléchit, ne croyez pas uniquement à la science ou à des idées générales, mais aussi à des questions stratégiques. Quant aux militaires, aux professionnels de leur côté, c'est leur travail, leur souci quotidien.

Face à une utilisation par l'ennemi potentiel de l'arme nucléaire tactique est-ce qu'une réponse de l'ensemble des forces nucléaires françaises, donc aussi stratégiques, représente vraiment la doctrine française ? Dans ce cas, n'est-ce pas un retour au concept de destruction mutuelle assurée ?

La doctrine française est que la dissuasion ne doit être ni entamée, ni fractionnée, ni contournée. Tout le reste, là aussi, est une affaire de stratégie et d'appréciation du Chef de l'Etat et je ne peux pas vous en dire plus à ce sujet.

Les missiles de croisière peuvent être dotés d'une grande précision par recalage intermédiaire et terminal, par comparaison de données enregistrées avec l'observation du sol. Ils peuvent être tirés de leur dépôt. Ils permettent donc une première frappe désarmante non nucléaire, sans préavis, par destruction d'un grand nombre d'objectifs vitaux. Comment cette nouvelle menace est-elle perçue par les responsables de la Défense ? Peut-on y répondre par des moyens nucléaires ?

Cette menace n'est pas liée à l'apparition des missiles de croisière, qu'ils soient ou non plus précis que d'autres.

Il est envisagé depuis longtemps que des objectifs vitaux et par exemple, disons-le, des sites nucléaires puissent être menacés sur le sol national par des attaques précises et puissantes de type classique, au moyen d'aéronefs ou de missiles.

Certains pensent qu'une telle attaque en force, strictement conventionnelle mais majeure, dirigée contre nos moyens nucléaires et visant à les détruire, s'apparenterait en fait à une attaque nucléaire.

Nous sommes ainsi au sein même de la dissuasion nucléaire. L'appréciation de la situation, l'évaluation de la riposte, relèveraient, comme dans les autres cas, du Chef de l'Etat et des autorités compétentes.

M. Yves de Rougemont 2 :

J'ai beaucoup de questions relatives à l'ASMP qui a suscité le plus d'intérêt, certaines seront regroupées parce qu'elles concernent des utilisations diverses de l'ASMP différentes de celles que l'on a présentées jusqu'ici et puis il y a quelques questions techniques. Mais je commence par cette question :

Quel a été l'apport des études de René Leduc dans la conception des statoréacteurs de l'ASMP ?

Je crois que l'on pourrait répondre un peu comme on l'a fait hier à propos des missiles américains. Les travaux de René Leduc et les succès qu'il a obtenus dans l'utilisation des statoréacteurs ont été effectivement la preuve de la faisabilité et de l'intérêt d'une telle solution. Le principe du statoréacteur est un principe général, toute la question est une question de mise au point technologique, à partir de là les choses divergent tout à fait.

Une autre question, seulement pour dire qu'on l'a bien reçue mais que l'on ne peut pas y répondre ici :

Pourriez-vous nous donner quelques précisions sur l'aménagement de la chambre de combustion (accroche-flamme) injecteur, etc. et sur les entrées des diffuseurs ?

D'une part, je crois que ce n'est pas le lieu pour répondre, il faudrait beaucoup de documents et, d'autre part, certaines de ces caractéristiques sont évidemment confidentielles.

Où en sont les négociations avec la Grande-Bretagne sur les armes aéroportées à longue portée ?

Autant que je sache, ces conversations, qui ont effectivement eu lieu l'année dernière, sont interrompues dans l'état actuel au moins de mes connaissances.

La puissance de l'ASMP, trois cents kilotonnes, ne classe-t-elle pas ce système dans la classe des engins stratégiques plutôt que tactiques ou préstratégiques ?

J'ai indiqué tout à l'heure que, dans le cas de l'ASMP sur Mirage IV-P, il s'agissait bien d'une mission stratégique. Dans les autres cas : Mirage 2000-N ou Super-Etendard il s'agit plutôt de mission pré-stratégique.

Quelques questions techniques.

La centrale à inertie de l'ASMP est-elle équipée de gyro-lasers ?

La réponse est extrêmement simple : non. Pour l'instant ce sont des gyro-mécaniques.

Après cela il y a un certain nombre de questions sur les évolutions ou ce que l'on pourrait faire d'autre avec l'ASMP :

Est-il envisageable de lancer l'ASMP à partir de sous-marins ?

Y a-t-il des impossibilités techniques ou d'emploi de l'ASMP en sol-sol ? Sinon que faudrait-il faire pour lui donner une portée de cinq cents kilomètres ?

Qu'est-ce qui empêche d'utiliser l'ASMP pour moderniser le système Pluton, par remplacement du missile, tête et vecteur ?

Ce sont des questions assez variées, je crois que je me bornerai à des réponses techniques. Aujourd'hui, je crois que la technique autorise à peu près toutes les possibilités. Mais la technique n'est pas la seule considération à prendre en compte. La vraie question est : pour quoi faire ? Et quel intérêt cela représenterait-il ? Je peux indiquer que nous avons cependant envisagé de faire partir de sous-marin des engins à propulsion par statoréacteur, de la même manière que nous faisons partir un des Exocet, le SM-39, à partir de sous-marins. Il n'y a pas d'impossibilités absolues à cela.

Pourquoi pas l'ASMP en sol-sol ?

Je crois qu'il faudrait y adjoindre un support d'accélération qui remplacerait le rôle de l'avion. L'ASMP tel qu'il est n'a pas la possibilité de décoller du sol. C'est une question de concept, c'est un concept avion plus missile et l'avion joue bien entendu, dans cette affaire, un rôle essentiel. On peut imaginer des missiles sol-sol utilisant des statoréacteurs, mais ce sont d'autres projets.

Le nouveau système à longue portée remplaçant l'ASMP ont-ils pris en compte le manque de lanceur ? Le Rafale-D sera trop tactique et appartiendra à la FATAC et non aux FAS.

Je dirai seulement que j'ai voulu insister sur l'intérêt et le potentiel de croissance de la technique de moteur à statoréacteur qui pourrait donc très bien s'adapter à des composantes aéroportées d'une force de dissuasion. Bien sûr elle suppose que l'on définisse un porteur. Je souligne simplement qu'aujourd'hui les études sont au stade préliminaire.

Une adaptation du système Hadès sur châssis Leclerc a-t-elle été envisagée pour garder les avantages de mobilité tactique que présente le système Pluton ?

C'est surtout la division des systèmes stratégiques et spatiaux qui s'en occupe mais je ne crois pas que cette question ait été envisagée. Comme je l'ai indiqué tout à l'heure l'accroissement de portée de l'Hadès par rapport au Pluton lui donne justement la possibilité de tirer de plus loin, par conséquent de ne pas être obligé, comme le Pluton, d'être monté sur un véhicule chenillé.

M. l'ingénieur général Maurice El Gammal 3 :

Pourquoi l'URSS a-t-elle fait tant de bruit contre l'IDS étant donné qu'elle développe un programme similaire ?

Je ne sais pas. Il est vrai qu'elle a fait beaucoup de bruit, il est vrai aussi qu'elle développe un programme similaire et même qu'elle est probablement en avance sur les Etats-Unis dans certains domaines. Je ne veux pas faire de procès d'intention, alors je me contenterai d'avancer trois hypothèses : l'une c'est le désir de réduire la course aux armements, par exemple pour des raisons économiques, l'autre c'est que dans une course on n'est pas sûr d'arriver le premier ; autre hypothèse encore, si on convainc le partenaire de s'arrêter pendant qu'on continue à avancer soi-même cela peut être avantageux ; je n'en sais pas plus.

L'association réacteur supersonique et tuyère de post-combustion est-elle intéressante comme propulseur de missiles ? Des projets existent-ils ?

Il n'y a pas de projet de cette sorte ; il est évident que le turboréacteur est un moyen d'amener un missile à longue distance. On aurait le choix entre une altitude élevée et une vitesse élevée, par exemple de l'ordre de Mach 3, mais alors le missile est assez visible et les armements sol-air sont à redouter, ou bien une très basse altitude, mais à ce moment-là, il faut se contenter d'une vitesse plus faible, subsonique ou légèrement supersonique. Dans les deux cas, il vaudrait mieux éviter d'avoir recours à la post-combustion qui donne une très forte visibilité en infrarouge et entraîne une forte consommation.

L'arme à micro-ondes est-elle envisagée dans les forces nucléaires stratégiques de troisième génération ? Ou bien sa mise au point reste-t-elle hypothétique ?

C'est une hypothèse à considérer. En Union Soviétique, il y a eu des travaux très importants dans le domaine des armes à micro-ondes. C'est en Union Soviétique qu'ont été développés les tubes émetteurs les plus puissants. Aujourd'hui l'impression que l'on peut avoir est que ces armes sont tout de même d'un emploi difficile et très aléatoire, mais c'est certainement une question qu'il faut continuer à se poser.

M. l'ingénieur général Jean Carpentier :

Je remercie le général Clédière, Messieurs de Rougemont et El Gammal pour avoir brillamment répondu à ces questions très variées et très intéressantes. Grâce aux travaux qui ont été réalisés dans le domaine de la recherche et dans le domaine industriel, on a abouti à un prolongement notable de la force stratégique pilotée. L'arme stratégique pilotée a été revalorisée par l'ASMP, c'est un atout qui est particulier à la France, comme l'ont dit Messieurs de Rougemont et El Gammal. Les recherches que nous continuerons dans ce domaine pourront continuer longtemps encore à valoriser cette composante pilotée qui évoluera mais restera essentielle.

Ce colloque a mis en évidence les caractéristiques complémentaires des trois composantes de la FNS. La composante pilotée est caractérisée par sa souplesse d'emploi, la composante SSBS est caractérisée par sa capacité de riposte simultanée et la composante MSBS est caractérisée par sa discrétion et son degré très faible de vulnérabilité. Ces trois composantes sont parfaitement complémentaires et elles sont destinées, en étant constamment revalorisées, à constituer l'essentiel de notre défense pour encore de nombreuses décennies.

Je vous remercie.

 

Notes:

1 . Général de division (cr), premier Commandant d'un régiment de missiles nucléaires tactiques Pluton.

2 . Directeur technique de la Division engins tactiques de l'Aerospatiale.

3 . Ingénieur général, Directeur technique général de l'Office national d'études et de recherches aérospatiales.

 

 

 Copyright www.stratisc.org - 2005 - Conception - Bertrand Degoy, Alain De Neve, Joseph Henrotin