DEBATS

M. Serge Dassault 1 :

Président de séance

Mesdames et Messieurs, nous passons maintenant aux questions. Je vais moi-même répondre à quelques unes.

Les Mirage IV retirés du service, vont-ils être vendus ? Si oui, à qui ?

Non, certainement pas. Il ne s'agit pas de poser la question pour savoir à qui, il n'en a jamais été question.

La loi de programmation envisage t-elle de remplacer le Mirage 4-P par le missile sol-sol S-4 ?

Le Mirage IV-P, les missiles Sol-Sol sont en complément, comme on l'a expliqué, ainsi que les missiles tirés de sous-marins. Il ne s'agit pas de remplacer l'un par l'autre, il s'agit simplement d'un complément.

Quels éléments militeraient pour le maintien de la force aérienne pilotée ?

Je crois que le colonel Duthu vous a expliqué qu'elle était un complément certainement nécessaire.

Du point de vue pilotage avez-vous préféré le Mirage III ou le Mirage IV ?

Là, je laisserai le général Glavany répondre.

M. le général Roland Glavany 2 :

J'ai deux cent cinquante vols d'essais Mirage III et moins de vingt vols Mirage IV. Je préfère le Mirage III parce que j'en ai fait beaucoup et que je l'ai manipulé davantage. Mais ce sont les mêmes qualités de pilotage, sans aucun doute.

M. Serge Dassault :

Quels sont les principaux problèmes rencontrés par le Mirage IV après quarante années de service ?

Je crois que là aussi on a déjà répondu à la question, l'avion reste tout à fait opérationnel.

Le Mirage IV est-il toujours un vecteur efficace ?

Je crois que l'on peut répondre oui.

Dans les années à venir ne devrait-il pas être remplacé ?

Je crois qu'il y a un avion que nous préparons et qui sera tout à fait apte à le remplacer lorsqu'il sera en service.

Quel est l'apport de l'expérience américaine des F-106, F-105 sur le développement du Mirage IV ?

C'est une question complexe. Est-ce que Jean Cabrière peut répondre ?

M. Jean Cabrière 3 :

Il n'y a pas eu d'apports directs. Il y a eu un apport indirect parce que, et c'est toujours la même chose, quand on cherche un problème et lorsqu'on sait qu'il a une solution, le problème est déjà à moitié résolu. Il est certain que le fait d'avoir vu des deltas comme le F-102 ou le F-106 être de bons avions, ça nous a donné confiance pour mettre au point les nôtres, mais il n'y a pas eu d'apports directs.

M. Serge Dassault :

Le Mirage 2000 N est-il un avion de transition ?

Non, le 2000 N est un avion qui a ses propres missions d'attaques nucléaires tactiques. Peut-être le colonel Duthu souhaite t-il dire un mot ?

M. le colonel Michel Duthu 4 :

Oui, je confirme tout à fait. Le 2000 N est une excellente plate-forme qui porte, elle aussi, l'ASMP et qui a une allonge assez comparable au Mirage IV, moindre mais comparable.

M. Serge Dassault :

Le Rafale représente-t-il pour vous l'avion furtif à moyen ou long rayon nécessaire ?

Le Rafale sera le plus furtif possible. Le Rafale sera certainement l'avion nécessaire de l'avenir. (Applaudissements).

Une question pour le colonel Duthu :

Les systèmes de désignation d'objectif et d'écartométrie laser (type nacelle Atlis) utilisés avec des vecteurs d'actions tactiques (Jaguar) ont-ils été adaptés ou développés dans le cas des Mirage IV-P ou de leurs dérivés ?

M. le colonel Michel Duthu :

Le système d'armes du Mirage IV-P est adapté à l'emport et au tir du missiles ASMP, et à lui seul. Tout le système de navigation et de bombardement de cet avion a été refondu, comme on le disait il y a un instant et a été conçu à partir de deux centrales à inertie recalables en vol. Le missile ayant lui-même sa propre centrale à inertie, les éléments de navigation, de trajectographie du missile sont insérés dans l'avion avant le vol, avant le décollage, il ne reste plus qu'à donner les dernières informations des centrales à inertie avion vers la centrale à inertie du missile. C'est très important puisque ça conditionne la précision du tir du missile.

M. Serge Dassault :

Pourquoi ne pas avoir mis en service le Mirage 2000 N dans les Forces aériennes stratégiques au lieu de la Force aérienne tactique ?

Parce que le 2000 N est un avion de la FATAC. C'est un avion qui a une mission d'appui et non pas de stratégie. Il a tout à fait sa place dans la FATAC.

Pensez-vous que l'armée de l'Air pourra dans un avenir assez proche se doter d'un appareil du type B-2 ?

Je pense pas, il ne faut pas se faire des illusions. D'abord le type B-2 on sait pas très bien à quoi il va servir. Il est estimé à 500 millions de dollars pièce, on trouve déjà le Rafale un peu cher, alors qu'est-ce que ce serait ! Ce serait d'ailleurs une lourde erreur si on s'orientait dans ce domaine, il n'y a aucune possibilité budgétaire en France pour un avion de ce prix.

Y avait-il vraiment une différence entre le fait de commander un escadron de bombardements stratégiques et celui de commander un escadron de Vautour ?

Le général Caubel peut-il répondre ?

M. le général Pierre Caubel 5 :

J'ai commandé un escadron de Vautour et j'ai commandé le premier escadron de Mirage IV. Tout à l'heure M. Cabrière a dit que la réalisation du Mirage IV était un défi national ; lorsque j'ai commandé cet escadron, je sentais qu'effectivement moi et mes équipages et mes mécaniciens, on était la cheville ouvrière qui venait in fine réaliser ce défi. Cà mettait dans notre action une foi que je n'ai jamais connu nulle part ailleurs. Une foi dans notre mission et une fierté étonnante de cet avion merveilleux que nous venions de recevoir.

Pour la première fois depuis que j'étais rentré dans l'armée de l'Air, je voyais enfin l'armée de l'Air avec un avion qui était de la classe internationale. Jusque-là, tout le temps on était un petit peu à la bourre : on essayait de courir après des avions, les Américains étaient toujours devant nous ; là, pour la première fois, l'armée de l'Air était enfin à jour. Depuis, elle l'est restée définitivement, c'est dire à quel point, il y a une différence énorme entre ces deux commandements.

M. Serge Dassault 

Après l'abandon du programme TSR-2 par la Grande-Bretagne y a t-il eu une possibilité de dotation de la Royal Air Force en Mirage IV ?

Peut-être que Jean Cabrière peut répondre ?

M. Jean Cabrière :

Il y a eu effectivement, à la demande de la Grande-Bretagne, une mission anglaise qui est venue voler sur Mirage IV. Je crois que je n'ai jamais vu d'éloges aussi grands donnés à un de nos avions ou même par nos propres pilotes. Il y a même eu, parmi les gens du Bomber Command, un farceur qui avait envoyé un petit télégramme aux gens de la Royal Air Force, en leur disant que maintenant à eux deux, ils étaient deux pilotes qui totalisaient plus de vols, plus d'heures de vols à Mach 2, que la totalité de la Royal Air Force réunie.

Les militaires étaient donc très intéressés par ce projet qui devait d'ailleurs être équipé de moteurs Rolls Royce Spey. Mais l'affaire a échoué, tout simplement, je pense, pour des raisons purement politiques car la Royal Air Force était vraiment très décidée, mais je pense que ce n'était pas la politique de la Grande-Bretagne d'abandonner la puissante protection de l'Amérique.

M. le général Roland Glavany :

Je pense qu'en passant à côté du Mirage IV Spey on est passé à côté de l'avion de combat le plus brillant qu'on aurait pu faire à la fin de ce millénaire ; les Australiens aussi s'y étaient intéressés.

M. Serge Dassault :

Dassault prévoit-il de construire des avions à décollage court, si oui ces avions pourront-ils équiper la FNS ?

Ce n'est pas exactement comme cela que ça se passe.

De plus les avions Mirage III, IV, F-1, ont besoin de longueur de piste importante. Si des bombardements des installations aériennes avaient lieu, la FNS serait-elle encore exploitable ?

En ce qui concerne les avions à décollage court, je vous signale que le Rafale est exactement cela. Le Rafale est conçu pour décoller très court par rapport aux autres avions.

Le problème du bombardement des pistes est un problème général. Je crois qu'en ce qui concerne notre FNS il y a suffisamment de dispersion des avions pour ne pas risquer que le bombardement d'une piste puisse empêcher le décollage des autres.

M. le colonel Michel Duthu :

Il faut savoir qu'en France on a une bonne centaine de pistes utilisables donc la dispersion pourrait être assurée en temps de crise ou en temps de guerre d'une façon tout à fait remarquable. Il n'y a donc pas à s'inquiéter du côté des pistes en France.

M. Serge Dassault :

La menace des missiles sol-air à très courte portée ne remet-elle pas en cause la composante pilotée de la Force nucléaire ?

C'est un problème général de l'aviation. La menace des missiles sol-air est réelle, courte ou pas, c'est d'ailleurs pour ça que pour les avions d'attaque actuels le vol à très basse altitude est maintenant la règle. L'équipement de nos avions avec un système d'armes capable de les faire voler à quelques dizaines de mètres au dessus du sol est maintenant quelque chose d'habituel avec le Mirage 2000 N. La nouvelle version du Mirage IV P est aussi adaptée à ce type de vol.

Une question maintenant pour le colonel Duthu :

Y a t-il un lien entre les Forces aériennes stratégiques et le réseau d'alerte NADGE de l'OTAN ?

M. le colonel Michel Duthu :

Comme je l'ai dit dans mon exposé, le Centre d'opérations des Forces aériennes stratégiques (COFAS) a été installé à côté du Centre de la Défense aérienne, le CODA, pour des raisons évidentes d'alerte. Au niveau du CODA sont centralisées toutes les informations qui proviennent d'abord de France, mais également du réseau d'alerte NADGE qui remontent au CODA, nous sommes donc avertis de tout ce qui se passe à l'extérieur.

M. Serge Dassault :

Pensez-vous que l'ASMP soit réellement le système d'armes qui permettra au Mirage IV de durer jusqu'à l'horizon 2000 malgré sa portée réduite ?

La portée de l'ASMP n'est pas aussi réduite que cela, c'est un missile absolument remarquable qui n'existe nulle part ailleurs.

M. le colonel Michel Duthu :

Le missile est assez extraordinaire. C'est un missile dans lequel on a pu loger, dans un diamètre de 40 cm, une arme thermonucléaire de 300 kilotonnes. Il est propulsé par un statoréacteur capable d'atteindre Mach 3, il peut monter à très haute altitude ou, au contraire, aller à très basse altitude, être très manoeuvrant et tout ceci, à l'arrivée, avec une précision de quelques centaines de mètres. On a là un couple Mirage IV P-ASMP qui est actuellement ce que l'on fait de mieux dans le monde, je n'ai pas peur de le dire.

M. Jean Cabrière :

Quelle est la vitesse maximale limite enregistrée par le Mirage IV, en expérimentation ou en service opérationnel ?

Au cours des essais on a fait Mach 2,2. En fait la vitesse du Mirage IV est limitée par la température, il y a une lampe au pilote qui s'allume, je crois, pour 120° de température d'impact.

M. Serge Dassault :

Pour quelle raison les photographies du cockpit du Mirage IV A sont-elles encore classifiées ?

Quelqu'un cherche t-il à savoir ce qu'il y a dans le cockpit ? On pourrait peut-être le renseigner. (Rires).

Je voudrais rassurer celui qui me demande si les plans ont disparu subrepticement. Les plans du Mirage IV n'ont jamais disparu de nos bureaux d'études, donc qu'il se rassure.

Pourquoi Dassault n'a pas commercialisé le Mirage IV ?

Parce que le Mirage IV était un avion d'attaque nucléaire et que l'on a pas l'habitude de vendre des avions d'attaque nucléaire. On n'a donc pas vendu le Mirage IV et on ne le vendra pas, il est réservé à l'armée de l'Air française.

Je crois que ce sont là toutes les questions. Je voudrais dire, en conclusion, que vous venez de vivre ce qui fut un grand moment de l'aéronautique française et de l'armée de l'Air française. Ce fabuleux pari lancé en 1957 fut tenu ainsi que les délais, les performances et même les prix car le contrat était à prix forfaitaire, il avait fallu tout faire, tout inventer dans un délai record.

Je voudrais remercier tous ceux qui ont participé à ce programme et qui en ont fait un succès. La Direction technique et industrielle de l'époque, l'Etat-major de l'armée de l'Air, l'Administration et, bien sûr, toutes les sociétés qui ont travaillé, les ingénieurs, techniciens, ouvriers, de Dassault, SNECMA, Thomson-CSF et bien d'autres. Une coopération remarquable, et peut-être unique entre tous les participants, a été une des clés de la réussite de ce programme. Laissez moi enfin encore remercier celui qui anima et dirigea toute l'équipe technique de Dassault : Jean Cabrière, et celui qui décolla le prototype pour la première fois : Roland Glavany.

Je remercie les conférenciers pour leurs exposés et merci à tous pour votre attention.

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Notes:

1 . Président directeur général des Avions Marcel Dassault-Breguet Aviation.

2 . Général de corps aérien (cr), ancien chef pilote d'essais du Mirage III et du Mirage IV de la Générale Aéronautique Marcel Dassault.

3 . Ancien Directeur général technique de la Générale Aéronautique Marcel Dassault.

4 . Colonel, Sous- chef des Opérations des Forces aériennes stratégiques.

5 . Général de brigade aérienne (cr), premier commandant d'un escadron de Mirage IV, ancien commandant adjoint des Forces aériennes stratégiques.

 

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