L'ARME NUCLEAIRE FACE AUX NOUVEAUX DEFIS STRATEGIQUES

Pierre-Marie GALLOIS 1

Dès son avènement l'arme nucléaire a dû affronter l'adversité. Pour les uns, exorbitante de tout enjeu politique, fut-il vital, elle n'était pas rationnellement utilisable. Pour d'autres, par les objectifs qui lui seraient éventuellement assignés, elle violerait les lois humaines parce qu'elle impliquerait dans un même sacrifice combattants et non combattants. Pour d'autres encore, par le caractère universel de ses effets, elle transformerait un conflit, peut-être justifié entre deux Etats ou deux coalitions, en une atteinte générale à la vie sur terre. Pour d'autres contempteurs de l'atome militarisé, elle ajoute encore à la trop grande inégalité des nations, les unes, les plus évoluées scientifiquement et les plus riches, échappant aux sanctions de la guerre, et les autres, démunies, en subissant les douloureuses conséquences. De surcroît, inattaquables sur leurs territoires les Etats ainsi favorisés ont tendance à vider leurs querelles sur le sol des nations que ne protège pas l'armement nucléaire. Cet armement serait donc à l'origine de la multiplication des conflits localisés.

Ces critiques, d'autres encore, ont accompagné les armes de destruction massives dans leur évolution. Si, en dépit de la pertinence de certaines d'entre elles, les puissances atomiquement pourvues demeurent imperturbables c'est que, depuis près d'un demi-siècle, et dans le monde hobbesien qui est le nôtre, elles ne disposent pas d'autres moyens d'assurer l'invulnérabilité de leurs territoires, à relativement bon compte, tout en bénéficiant d'un statut international attaqué, mais privilégié. Aussi l'intérêt national en décidant, l'arme nucléaire ferait-elle aisément face à ces critiques si n'intervenaient de nouveaux éléments, de nature toute différente l'un et l'autre, mais aux effets convergents. Il s'agit d'un facteur technico-militaire mettant en question l'armement nucléaire de tous les pays qui le détiennent et d'une donnée politico-psychologique plus particulièrement efficace dans les démocraties occidentales, c'est-à-dire dans celles où une opinion publique existe et où elle s'exprime librement.

Voyons d'abord le facteur technico-militaire.

Il a pour lointaine origine l'accroissement spectaculaire de la précision des armes de jet à distance, qu'elles suivent des trajectoires balistiques ou qu'il s'agisse d'engins dits de croisière. Les progrès réalisés dans ce domaine sont connus. Il suffit de rappeler qu'il y a vingt-cinq ans, pour des distances entre le pas de tir et l'objectif mesurées en milliers de kilomètres, l'imprécision se mesurait en kilomètres alors que, aujourd'hui, on évalue en dizaines de mètres, du moins par le calcul, lequel est souvent confirmé par l'expérimentation.

Le corollaire de cette réduction des écarts entre le centre de l'objectif et le point de chute du projectile, c'est évidemment la réduction de l'énergie de destruction transportée. Il n'est plus nécessaire de compenser par des rayons de léthalité élevés une erreur de tir ramenée à de très courtes distances.

Les puissances nucléaires ont modifié en conséquence les charges explosives de leurs engins. C'est ainsi, par exemple, que le Pershing I-A déployé en Europe par l'armée américaine en 1962 était muni d'une ogive à l'énergie variable, la W-50, de 60 à 400 kt, l'écart probable étant de l'ordre de 400 mètres à la portée maximum, alors que le Pershing II, l'un des euromissiles condamnés par les accords américano-soviétiques, était donné pour avoir un ECP de 40 mètres et qu'il lançait l'ogive W-70, également à énergie variable, de 1 à 100 kt, ce dernier chiffre ne correspondant pas à l'erreur de tir, mais à la dimension, à la nature de l'objectif, à sa résistance à l'onde de choc. Il avait été également prévu de remplacer l'ogive W-70 par la W-85 à l'énergie variant de 0,3 kt à 80 kt, ayant ainsi recours à des énergies très inférieures à la kilotonne 

On sait que si le nombre d'ogives figurant à la panoplie américaine a été multiplié par cinq au cours de ces vingt dernières années, l'énergie totale du stock d'explosif nucléaire des Etats-Unis a été divisée par quatre durant la même période. Pour un certain nombre de ses engins, l'Union Soviétique s'est engagée dans la même voie. De part et d'autre, les très fortes énergies, mesurées en mégatonnes, ne sont conservées que pour détenir les moyens de prendre à partie des objectifs étendus ou, surtout, très protégés par le blindage et/ou l'enfouissement profond.

Mais, de part et d'autre également, pour remplir certaines missions de destruction en air-air, sol-air et dans la lutte anti-sous-marine, la précision des armes de jet à distance permet de substituer des explosifs classiques à l'explosif nucléaire. Cette tendance s'accélérera au fur et à mesures que seront mis au point de nouveaux explosifs non nucléaires et que s'abaissera le coût dont se paye la précision des engins.

Nous entrons dans l'ère balistico-classique

En matière de tensions internationales, nous sommes au début d'une nouvelle ère. Celle-ci sera marquée par le règne de l'engin balistique à charge non nucléaire. Produite en grande série, librement exportée, fabriquée dans un nombre de plus en plus grand de pays, en quelque sorte banalisée, cette arme pourrait, sous peu, modifier les rapports de force dans le monde. Si les puissances nucléairement nanties se sont efforcées de limiter la prolifération horizontale de l'atome militarisé, elles n'ont aucun moyen légal, encore moins matériel, de s'opposer à la généralisation de l'arme balistico-classique. A partir du moment où ces puissances revendiquent le droit d'assurer leur sécurité - notamment avec l'atome militarisé - leur opposition à la prolifération d'engins balistico-classiques n'aurait même aucun fondement moral. La conférence sur les armes chimiques réunie à Paris et au cours de laquelle les Etats nucléaires qui en étaient les investigateurs ont joué les apprentis-sorciers, vient d'en apporter la preuve.

La combinaison d'un engin balistique précis et d'une charge explosive non nucléaire ouvre de nouvelles perspectives politiques, militaires, industrielles. A noter, d'abord, les inversions de situation stratégique qu'elle détermine.

1 - Dans le cycle nucléaire, explosif et véhicule porteur ne sont nécessaires qu'en nombre relativement limité. Le cycle balistico-classique, au contraire, implique la fabrication en grande quantité des engins et de leur charge explosive. L'industrialisation de masse redevient une nécessité comme elle l'est dans le cycle des armements classiques. En passant d'un cycle à l'autre, du nucléaire au balistico-classique, les rapports de quantité pourraient, par exemple, être compris entre 10 et 50, voire 50 et 100, selon les stratégies dont seraient capables les pays concernés.

2 - Dans le cycle nucléaire, les antagonismes entre puissances scientifiquement avancées sont contenus par la menace d'insupportables représailles. S'il s'agit des deux grands Etats rivaux, les projectiles seraient échangés par dessus l'Arctique, selon les méridiens, bien que les oppositions dialectiques se manifestent selon l'axe Est-Ouest, s'ajouterait l'axe Nord-Sud, et plus généralement tous les rhombs de la rose des vents, en raison de la diffusion prévisible de cet armement.

3 - L'arme balistico-classique pourrait, un jour, devenir l'instrument d'un terrorisme d'Etat, un terrorisme évolué, plaçant un certain nombre de pays en position de pouvoir spéculer sur l'intimidation - ou sur la dissuasion - à l'instar des puissances atomiques mais sans, pour autant, que les opinions publiques se mobilisent contre cet armement - non nucléaire - et contre les gouvernements qui le détiennent. D'ailleurs, comme il est probable que l'engin balistico-classique sera largement diffusé, devenus majoritaires dans le concert des nations, les Etats qui en seront armés se trouveront en position de force. De surcroît, l'éventuelle utilisation d'une telle arme pourrait ne pas justifier une riposte nucléaire parce qu'elle n'annoncerait pas une invasion et une occupation du territoire national, mais qu'elle serait une manifestation d'hostilité isolée, une représaille limitée à un comportement politique ou militaire jugé intolérable par la puissance balistico-classique. La règle de la dissuasion à tous les niveaux de violence serait plus applicable au balistico-classique qu'elle ne l'est en cas de menace d'invasion du sol national car celle-ci, d'emblée, justifie le recours à toutes les armes disponibles, y compris les plus meurtrières, la vie de la nation étant en jeu.

4 - Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, nombreux ont été les conflits dont les pays du Tiers Monde ont été le théâtre. Les belligérants s'affrontèrent avec des armements classiques dont l'emploi en quantité demeure subordonné à des préparatifs généralement révélateurs. Dans un avenir relativement proche il se pourrait que ces guerres, dites limitées, soient conduites dans des conditions toutes différentes, les engins balistico-classiques entrant en action avec le bénéfice de la surprise. L'hypothèse n'est pas dénuée de fondement puisque, récemment, le directeur de la CIA, Williams H. Webster, alertant son gouvernement, signalait que, d'ici l'an 2 000, au moins une quinzaine de pays en voie de développement posséderaient un stock d'engins balistiques ou seraient capables de le constituer, ce qui impliquerait une transformation des guerres limitées. Aussi, en décembre dernier, le Département d'Etat a-t-il invité Israël et l'Egypte à discuter - séparément - des conditions dans lesquelles pourrait être conjuré le risque d'une attaque-surprise dans la région du Moyen-Orient. Une des premières mesures à prendre serait d'inviter les Etats procédant à des essais de tir à communiquer la date et le lieu de ces essais afin de prévenir une fausse et très dangereuse interprétation. Actuellement l'Iran, l'Irak, la Libye, la Syrie, l'Egypte, Israël et l'Arabie saoudite détiennent des engins balistiques à charge non nucléaire et plusieurs de ces pays s'efforcent de construire des engins à plus longue portée. On sait que l'Arabie saoudite a acquis en Chine des missiles CSS-2 d'une portée variant entre 2 500 et 3 000 kilomètres, selon la nature de la charge explosive.

Dans cette région du monde, la situation est d'autant plus préoccupante que les pays du Moyen-Orient ne sont pas près de disposer de moyens d'interception adéquats.

5 - Dans l'ensemble les populations des pays en voie de développement supportent relativement longtemps des épreuves auxquelles ne résisteraient pas les pays industrialisés. La guerre des villes entre l'Irak et l'Iran a montré une capacité d'absorption et une résistance à la souffrance et aux destructions dont il est vraisemblable que ne feraient pas preuve les populations européennes. Pour celles-ci, il faudrait que la négociation ou, plus probablement, la réaction soient immédiates et, par conséquent, qu'existent les moyens appropriés.

En avril 1987, les puissances industrielles se sont entendues pour restreindre la diffusion des techniques relatives aux engins balistiques. Mais, l'Union Soviétique, les Etats-Unis, la Chine, la France, l'Allemagne fédérale avaient contribué directement ou indirectement à la prolifération horizontale de ce type d'armement et, de surcroît, l'expérience montre que ces interdictions sont rarement observées. La conquête de l'espace, d'autre part, incite les Etats à développer des sondes et des lanceurs de satellites fort proches, sinon identiques, aux engins militaires. Aussi, aujourd'hui une nouvelle course aux armements est-elle déclenchée qui échappe au contrôle des puissances qui voudraient y mettre un terme, après en avoir été à l'origine.

Avec le concours de l'Egypte et de l'Irak, l'Argentine met au point une famille d'engins, les Condor et les Alacran portant respectivement à 150 et 800 kilomètres. Le Brésil s'est engagé dans la même voie avec une demi-douzaine de projets dont un lanceur capable de quelque 1 500 kilomètres de portée. La Chine, après avoir vendu des CSS-2 à l'Arabie saoudite, probablement une soixantaine, cèderait des engins M-9 (700 kilomètres de portée) à la Syrie qui dispose depuis longtemps de SS-21 soviétiques. Le Pakistan procède aux essais du Shadoz (300 kilomètres de portée), l'Irak et l'Iran ont déjà une longue expérience quant aux échanges d'engins balistiques d'origine soviéto-chinoise, peut-être brésilienne. Probablement à partir du Jéricho d'origine française, Israël a mis au point un lanceur qui a satellisé 150 kilos sur orbite basse, l'Inde fabrique le Prithvi portant à 250 kilomètres et l'Egypte dispose de fusées Al Zafir, reliquat des travaux de l'OTRAG tandis que Taïwan, copiant le missile américain Lance, est armée du Ching Feng portant à 150 kilomètres. Et cette énumération n'est pas exhaustive d'autant qu'en coopération avec une demi-douzaine d'entreprises allemandes, la firme américaine Martin Marietta vient de procéder aux premiers essais des composants d'un nouveau missile balistique armé d'une charge non nucléaire et ayant une portée légèrement inférieure aux 500 kilomètres fixée comme distance maximum de tir par les accords sur les euromissiles. Cet engin incorporera le système de guidage par corrélation du Pershing II. Il aura donc, au moins, la même précision. Il est évident que les connaissances techniques requises pour réaliser cette arme seront largement diffusées et que des engins similaires, à plus longue portée, seront acquis ou seront construits, partiellement ou en totalité, par un nombre de plus en plus grand de pays.

Ecartant l'explosif nucléaire, les autres moyens de destruction à distance associés à l'engin balistico-classique n'en sont pas moins redoutables. L'explosif classique a été largement utilisé par l'Irak et par l'Iran durant la dernière phase de leur conflit. Il l'avait déjà été, à une échelle beaucoup plus modeste, en 1973, durant la guerre du Kippour. La rapide prolifération horizontale des armes chimiques, et même biologique signifie que les pays possédant des engins balistiques voient dans ces agents toxiques le moyen de détenir une arme décisive, soit par l'intimidation, soit à l'emploi. L'Irak admet l'utilisation de gaz toxiques mais affirme qu'il s'agissait de répondre à une attaque iranienne similaire. Pour fixer les idées, rappelons qu'un engin comme le Scud B soviétique pourrait projeter à 300 kilomètres un conteneur de Soman capable de répandre une dose mortelle sur une surface d'environ 100 hectares.

A la mi-janvier 1989, la CIA a révélé qu'un laboratoire irakien travaillait depuis une année à la mise au point d'armes biologiques et aussi qu'une dizaine d'autres pays chercheraient à s'armer de la même manière.

Associés à l'engin balistique les explosifs gazeux peuvent également constituer une arme non nucléaire redoutable. Si les circonstances atmosphériques s'y prêtent, un conteneur de 450 kg de fuel air explosive - au méthane - détonant à la bonne hauteur, et dans la direction la plus favorable, produit une surpression maximum voisine de celle enregistrée lors de l'explosion d'une ogive nucléaire de 1 kt (c'est-à-dire 0,360 kg/cm2 à 700 m et 0,190kg/cm2 à 1 100 m).

Dans l'état actuel des armements, ceux qui viennent d'être commentés peuvent ajouter à l'instabilité des pays en développement ou, au contraire, une fois plus largement répartis, les contraindre à un état de statu quo forcé, analogue à celui qui tient en respect, les unes face aux autres, les puissances nucléaires. Celles-ci, en revanche, pourraient être placées devant des faits accomplis déstabilisants en n'ayant d'autre recours que l'acceptation ou l'escalade dans la représaille ...

Passons maintenant au facteur politico-psychologique. Il n'est pas moins préoccupant.

Au lendemain d'Hiroshima le bref monopole atomique américain incita la puissance rivale à faire campagne contre une arme qui représentait l'inconvénient de neutraliser militairement les masses armées, de fournir aux pays scientifiquement avancés le moyen de figer leurs frontières et ainsi de compromettre les avantages que l'URSS tirait de la dimension de son territoire et du fait qu'elle occupait au coeur de l'Eurasie, un espace jusque-là inviolable.

Obstinément poursuivie durant une quarantaine d'années cette propagande a atteint ses objectifs. Elle a même conduit les pays qui bénéficient de la sécurité par l'atome à joindre leurs démonstrations d'opposition à celles qu'orchestrent Moscou et les partis frères.

Non seulement, à l'Ouest, le rejet du nucléaire comme moyen de défense est le fait des milieux hostiles à toutes les manifestations de force auxquelles les tensions internationales obligent les nations, mais il a gagné une large fraction des cadres et des milieux dirigeants de la plupart des pays occidentaux.

Depuis quarante ans de nombreux organismes d'études se sont donnés pour objectif de penser l'impensable et de vulgariser des scénarii de stratégies-fiction plus terrifiants les uns que les autres. Spéculant sur la morbidité des foules, le roman, le film ont popularisé l'apocalypse sans jamais démontrer que les armes nouvelles excluent la guerre entre les Etats qui les détiennent. Certains milieux scientifiques, des économistes reconvertis dans la stratégie, faute d'emploi dans leur discipline, se sont mis de la partie, échafaudant toutes sortes de thèmes où, le plus souvent, tenus implicitement pour des imbéciles, les dirigeants des pays belligérants n'auraient d'autres buts que leur propre anéantissement. Des tribunes théoriquement les plus autorisées, le monde a été alerté sur le péril nucléaire.

... Si jamais ces armes venaient à être utilisées, des centaines de millions d'hommes trouveraient la mort ... cela signifierait la fin de la civilisation ... la fin de toute vie organisée ...

écrivait le Secrétaire général de l'ONU en 1967. Dans les démocraties les dirigeants entendent avant tout être en communion de pensée avec leurs électeurs, même si ceux-ci sont mis en condition, comme on dit aujourd'hui, par la propagande. C'est ainsi qu'à la tribune des Nations Unies, John Kennedy s'écriait :

... Aujourd'hui, chaque habitant de cette planète doit envisager le jour où elle ne sera plus habitable ... (il) vit avec, suspendue par un fil au-dessus de sa tête, l'épée de Damoclès d'un holocauste nucléaire ...

A leur tour, des scientifiques revinrent à la charge. Spéculant sur l'autorité qu'ils ont acquise dans des disciplines totalement étrangères à la politique, à la stratégie et même aux sciences sociales, nombre d'entre eux s'accordèrent pour donner du crédit à la thèse de l'hiver nucléaire. Les deux puissances rivales, mues par on ne sait quel délire, s'enverraient mutuellement 2 500 projectiles de 2 mégatonnes - parlez du peu ! - anéantissant un milliard d'êtres humains, les survivants étant plongés dans l'hiver nucléaire dû aux nuages de poussières et de fumées filtrant les rayons solaires. Et en janvier 1985, six Etats signaient la déclaration de New Delhi précisant que même à une échelle limitée, l'utilisation d'armes nucléaires transformerait la terre en une planète aux territoires glacés ... Aussi, dans le Herald Tribune du 15 mai 1985, John Mack pouvait-il écrire :

L'hiver nucléaire est déjà là, c'est l'hiver froid des coeurs. Les bombes n'ont pas explosé mais elles affectent déjà notre moral2.

Entre temps, en 1985, le président Reagan s'était engagé à libérer l'humanité de la menace nucléaire ... en oeuvrant pour la suppression totale d'un tel armement.

Après cette avalanche de condamnations formelles prononcées par ceux-là mêmes qui sollicitent les crédits nécessaires à la défense et à l'armement nucléaires, fondement de cette défense, le désarroi des populations n'est guère surprenant. Ni leur rejet global du nucléaire, dans certains pays, comme l'Allemagne fédérale.

Le chancelier Schmidt, ancien ministre de la Défense de la République fédérale, illustrait bien l'état d'esprit de son pays et de son armée lorsqu'il écrivait dans un journal américain3, en avril 1987, que si deux projectiles atomiques explosaient au-dessus du territoire allemand, la Bundeswehr déposerait aussitôt les armes. Cette affirmation fut réitérée lors d'un colloque réuni à Paris en octobre 1987.

Le rempart qui protège les démocraties occidentales ayant ainsi été battu en brèche, il n'est pas surprenant qu'interviennent les populations. Il est probable que la Bundeswher ne déposerait pas aussitôt les armes, comme le proclame l'ancien ministre de la Défense, mais il est plus vraisemblable que, par centaines de milliers, les manifestants assiégeraient la Chancellerie, à Bonn, afin d'imposer la négociation. Dans de pareilles circonstances, l'Allemagne de l'Ouest ne serait pas la seule à se comporter ainsi, l'ensemble des populations de l'Ouest européen se mobilisant pour exiger que des pourparlers stoppent tout risque d'escalade dans la violence.

Jusqu'à l'avènement des armes de destruction massives, au cours des guerres du XIXème siècle et de la première moitié du XXème siècle, gouvernants et populations se trouvaient en symbiose. Dans chaque camp, les uns et les autres étaient persuadés de défendre une juste cause, acceptant, ensemble, les sacrifices nécessaires à la victoire. Aujourd'hui, cette harmonie serait rompue par l'épreuve parce que la résistance à la menace ou à l'agression passe, aux yeux de beaucoup, pour conduire inéluctablement à la destruction générale. A l'attaque, instantanée, d'objectifs militaires, pourrait succéder l'ascension vers l'anéantissement, les populations devenant les objectifs des salves suivantes. Stimulées par la peur, les masses contraindraient le pouvoir à négocier sur les termes - initialement modérés - de l'assaillant.

Si inquiétantes que soient pareilles supputations, elles ont pour elles le mérite d'une certaine logique. A quitter le domaine des faits pour s'aventurer dans celui de spéculations pseudo-scientifiques en ignorant les évidences géopolitiques et les objectifs de l'intérêt supérieur des Etats, on a infesté les esprits aussi sûrement que le recours aux armes nucléaires aurait attenté à la vie. Le mal est fait. Il appartient aux responsables des démocraties occidentales d'y remédier.

Après ces développements sur les deux défis que la technique d'une part, la psychologie des foules de l'autre, lancent à la dissuasion nucléaire, il apparaît paradoxal d'affirmer que, conjointement, ces deux défis en font, pour les démocraties, une exigence vitale.

Le paradoxe n'est qu'apparent.

En effet, la diffusion de l'armement balistico-classique crée peut-être un axe d'inquiétude Sud-Nord, mais la dissuasion nucléaire, encore qu'inappropriée, invite pour le moins à la réflexion et conserve, en toute circonstance grave, un certain pouvoir d'intimidation. Afin de se situer au même niveau de destruction, il suffirait qu'on lui adjoigne une force constituée par des engins balistiques à ogives non nucléaires et que cette force soit assez significative pour que, utilisée, ses effets soient tenus pour intolérables par un adversaire présentant un plus grand pouvoir d'absorption que n'en ont les nations industrielles.

Quant au défi psychologique, seule la dissuasion nucléaire le relève en le dépassant. Si le comportement des populations s'avéraient bien être celui qui vient d'être évoqué, les démocraties occidentales ne pourraient ni subir, ni conduire au succès un conflit d'usure, c'est-à-dire un échange de coups qui s'allongerait dans le temps. Les populations interviendraient dès les premières heures de l'affrontement. C'est pourquoi, sur cette extrémité occidentale de l'isthme eurasiatique, le maintien du statu quo territorial dépend de deux comportements différents, mais réagissant l'un sur l'autre :

- d'une part, les contraintes que la grande puissance de l'Est s'impose à elle-même, préoccupée par d'autres soucis que celui d'une nouvelle expansion territoriale disputée par les armes ;

- d'autre part, le maintien et le renforcement de la dissuasion nucléaire, état permanent des démocraties occidentales. Ainsi est, et serait écartée jusqu'à l'idée d'une épreuve de force entraînant des risques qui, peut-être, pourraient se révéler exorbitants. Ainsi, faute du plus dangereux des tests, les populations ne seraient pas mises à l'épreuve.

Comme toute grande oeuvre humaine, la paix ne s'obtient qu'en rassemblant les moyens et qu'en affichant une grande détermination quant à leur emploi. Là est l'origine du contrat millénaire passé entre les peuples et ceux qu'ils ont choisis pour assurer leur défense. Plus que ce ne fut jamais le cas au cours de l'Histoire, la sécurité des premiers dépend des résolutions extrêmes dont il est notoire que sont capables les seconds.

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Notes:

1 . Général de brigade aérienne (cr).

2 . Cité par J. Laroche : Casus non belli - Affari Esteri - Eté 1988.

3 . Herald Tribune du 20 avril 1987, page 4.

 

 

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