LA GENÈSE DE L' ARME NUCLÉAIRE FRANÇAISE ET SON ÉVOLUTION

Yves LE BAUT 1

Le 18 octobre 1945, deux mois et demi après l'explosion d'une bombe atomique sur Hiroshima, le général de Gaulle signait l'ordonnance confiant au Commissariat à l'énergie atomique la mission de mettre en oeuvre l'utilisation de l'énergie atomique dans les domaines de la Science, de l'Industrie et de la Défense nationale.

Un peu plus de 14 ans après, le 13 février 1960, la France entrait dans le club des puissances nucléaires militaires avec l'explosion de son premier engin nucléaire expérimental à Reggane, au Sahara.

A partir de cette date, progressivement, la France a mis en place et amélioré sans relâche une force de dissuasion qui la situe, sans conteste aujourd'hui, au troisième rang des puissances nucléaires militaires.

Nous allons nous efforcer, certes succinctement, de retracer la genèse et l'évolution de l'arme nucléaire proprement dite, laissant aux exposés suivants le soin d'évoquer la façon dont furent résolus les problèmes posés par les vecteurs chargés de transporter cette arme, avions, missiles, sous-marins nucléaires. Nous examinerons donc successivement :

- les prémices et les premières étapes, c'est-à-dire la période qui va jusqu'à l'explosion de Reggane, avec un rappel des décisions et des actions qui permirent d'arriver au rendez-vous du 13 février 1960 ;

- la mise en place de la force de dissuasion française à la lumière des six lois de programme qui ont jalonné sa réalisation de 1960 à nos jours. Après avoir donné quelques précisions sur les deux principaux systèmes en cours de mise en service, le M-4 et l'ASMP, nous ferons le point de cette évolution dans le domaine qualitatif ;

- nous donnerons alors un coup de projecteur sur ce que devrait devenir cette force au cours de la prochaine décennie, selon les prévisions de la dernière loi de programme qui couvre la période 1987-1991 ;

- enfin, nous terminerons par un rappel du coût de la réalisation de cet armement, non sans avoir auparavant insisté sur l'un des moyens essentiels de cette réalisation, les expérimentations nucléai-res : celles-ci ont en effet pesé lourd techniquement, politiquement, financièrement, dans la mise au point de nos charges. Elles étaient indispensables et le seront encore si nous voulons maintenir la crédibilité de notre force de dissuasion face aux développements qualitatifs des autres forces nucléaires dans le monde.

I - Les prémices et les premières étapes

En 1945, nous partions de rien ou de presque rien. Certes, début mai 1939, F. Joliot, H. Halban, L. Kowarski et F. Perrin avaient déposé un brevet secret ayant pour objet des perfectionnements aux charges explosives qui situaient déjà très bien le problème de la réalisation d'une charge nucléaire avec l'évocation du passage à l'état critique 2 de la matière, de l'amorçage sous l'action des neutrons, de la réaction en chaîne et de l'explosion. Mais la guerre était passée par là et il fallut plus de dix ans pour établir de bonnes bases de départ, recherche fondamentale, recherche appliquée, prospection minière dans un contexte gouvernemental hésitant sur la conduite à tenir vis-à-vis de l'atome militaire.

Le 20 août 1949, l'URSS faisait exploser sa première bombe atomique suivie quelques années plus tard, le 30 octobre 1952, par la

Grande-Bretagne. Trois mois auparavant, le 20 juin 1952, le président du Conseil Antoine Pinay et son secrétaire d'Etat Félix Gaillard avaient présenté un projet de loi de programme pour la réalisation du plan de développement de l'Energie atomique (1952-1957). Il prévoyait la construction de deux piles de puissance à uranium naturel-graphite-gaz 3 et donc la production d'une quantité significative de plutonium. Certes, il n'était pas fait mention de son éventuelle utilisation militaire, mais la France se donnait ainsi la possibilité de disposer, le moment venu, de la matière nucléaire nécessaire à la réalisation d'armes nucléaires. Il faut cependant reconnaître que si certains responsables considéraient l'armement nucléaire comme nécessaire, d'autres étaient peu convaincus, voire hostiles à une telle réalisation. Les obstacles à franchir étaient d'ailleurs multiples. D'ordre politique d'abord, les gouvernements français étant aux prises avec les guerres d'Indochine, puis d'Algérie, et l'instabilité de la IVème République ne favorisait guère le lancement d'une opération complexe et de longue haleine. A l'extérieur, les Etats-Unis étaient surtout préoccupés par la non-prolifération et, en ce qui concerne l'Europe, le Traité de la CED d'abord, la préparation du Traité d'Euratom ensuite, furent sur le point de nous imposer une limitation de la libre disposition des matières nucléaires, donc de nous interdire la réalisation d'un armement nucléaire national.

Cependant, au fil des années, à partir de 1954, parfois non sans hésitations, et en les assortissant souvent d'un secret ne favorisant pas leur application, les gouvernements français successifs prirent les décisions nécessaires pour amener la France à la puissance nucléaire militaire.

Ainsi, le 20 mai 1954, le ministre des Armées, René Pleven, consulte officiellement les secrétaires d'Etat sur un programme atomique de Défense nationale et le 26 octobre 1954 le président Mendès France signe un décret instituant une Commission supérieure des Applications militaires de l'Energie atomique. Ce décret est complété le 4 novembre par un arrêté créant un Comité des explosifs nucléaires4. A la fin de 1954, Pierre Mendès France, qui revenait de discussions aux Nations Unies où il avait pu noter, dans les négociations sur le désarmement, un décalage évident entre les nations dotées de l'arme nucléaire et les autres, réunit un Comité interministériel pour examiner un programme d'études sur les sous-marins nucléaires et l'arme nucléaire. Ce projet n'eut pas de suite immédiate en raison de la chute du gouvernement au début de 1955, mais à la fin de 1954, le Commissariat à l'énergie atomique avait créé un Bureau d'études générales, première ébauche de la future Direction des applications militaires.

Le 20 mai 1955, un protocole est signé entre M. Palewski, chargé de l'Energie atomique à la présidence du Conseil et les ministres des Armées (Pierre Koenig) et des Finances (Pierre Pflimlin) prévoyant la réalisation d'un programme atomique dans la période 1955-1957, avec en particulier la construction d'une nouvelle pile plutonigène 5 et d'une usine d'extraction du plutonium 6 à Marcoule. Des crédits militaires seraient transférés au Commissariat à l'énergie atomique : ses programmes étaient désormais liés à ceux des Armées par le plus fort des liens, celui du budget.

Le 30 novembre 1956, un protocole signé par le ministre des Armées et le secrétaire d'Etat chargé de l'Energie atomique, définit un programme pour les années 1957 à 1961. Il prévoit en particulier la préparation d'explosions nucléaires expérimentales.

Dès lors, la décision d'accéder au nucléaire militaire va s'affirmer :

5 décembre 1956 : création du CAMEA (Comité des applications militaires de l'énergie atomique) présidé par le Chef d'Etat-Major général des Armées, comprenant des personnalités du CEA et des Armées et chargé d'approuver les programmes atomiques militaires ainsi que les prévisions budgétaires ;

18 mars 1957 : création du groupe mixte Armée-CEA des expérimentations nucléaires, dirigé par le général Ailleret ;

11 avril 1958 : décision du président du Conseil Félix Gaillard de prendre les mesures nécessaires à l'exécution d'une première série d'explosions expérimentales d'engins atomiques militaires à partir du 1er trimestre 1960 ;

22 juillet 1958 : décision du général de Gaulle fixant la date de la première explosion expérimentale au 1er trimestre 1960.

Le mois de septembre 1958 voyait la création de la Direction des applications militaires du CEA. Elle remplaçait le Département des Techniques Nouvelles qui avait lui-même succédé au Bureau des études générales en mai 1956. Pendant la période qui va de 1954 à 1958, les Armées (sous l'impulsion du général Bergeron, du général Crépin, du général Ailleret, de l'ingénieur général Chanson...) et le CEA (sous la direction de Pierre Guillaumat, du colonel Buchalet, du professeur Rocard...) n'avaient pas ménagé leurs efforts pour parvenir au but.

Nous avons déjà évoqué les constructions lancées à Marcoule dans le domaine des matières nucléaires. Simultanément, le CEA mettait en place l'infrastructure qui allait être nécessaire à la réalisation des premiers engins expérimentaux, puis des armes opérationnelles.

En 1955, ce fut d'abord la création du Centre d'études de Vaujours en vue de mener les travaux sur les explosifs nécessaires à la réalisation des charges nucléaires, suivie peu après de celle du Centre d'études de Bruyères-le-Châtel 7 où furent conduites les études de physique nucléaire et de métallurgie et chimie des matières nucléaires en vue de la préparation des engins expérimentaux. La nécessité d'effectuer des essais froids, c'est-à-dire des tirs avec explosifs et des fantômes 8 du plutonium, en vraie grandeur, et celle de manipuler des masses assez importantes de matières nucléaires apparurent très rapidement. D'où la création de deux annexes, l'une pour Vaujours, le Polygone d'expérimentations de Moronvillers, en Champagne, implanté en juin 1957, et l'autre en Bourgogne, à Valduc sur le plateau de Langres, dont les 175 hectares furent acquis en juillet 1957. Ce dernier devait être le centre de fabrication des engins opérationnels. En 1959, le centre de Limeil, qui dépendait de la Direction des études et fabrications d'armement des Armées, et qui avait mis au point la source neutronique destinée à déclencher la réaction en chaîne, fut rattaché au CEA.

De leur côté les armées avaient créé en février 1956 le Groupe d'études des expérimentations spéciales sous la direction du Commandant des armes spéciales de l'armée de Terre et, en juillet 1957, elles décidaient d'implanter un champ de tirs nucléaires près de Reggane, oasis située à 150 km d'Adrar, dans le Tanezrouft.

Le 13 février 1960, à 7 h 04, à 47 km au sud de Reggane, avait lieu le premier tir nucléaire français dont l'énergie se situait, annonça le gouvernement français, entre 60 et 70 kt. Cet engin préfigurait la charge qui équiperait, en 1964, les Mirage IV de la Force aérienne stratégique. La France entrait dans le club des puissances nucléaires militaires.

Cette première explosion française intervenait 15 ans après celle des Etat-Unis, 13 ans après celle de l'URSS. Elle représentait l'aboutissement d'études complexes et la maîtrise de disciplines de pointe : détonique, physique nucléaire, physique atomique et moléculaire, mécanique des milieux continus et hydrodynamique, photonique, neutronique, analyse numérique, ...

II - La constitution de l'armement nucléaire français

1. Les lois programmes

A la suite de cette première explosion, l'armement nucléaire français s'est mis en place dans le cadre de lois de programmes successives.

1.1. La première loi programme 1960-1964 prévoyait :

- la réalisation de la force Mirage IV (charge de 60 kt) dont les premières mises en service eurent lieu en 1964 ;

- la construction de l'usine de Pierrelatte dont l'étude avait commencé en 1957 ;

- la réalisation du Prototype à Terre (PAT) du moteur des sous-marins qui divergea en 1964 9 et la finition du sous-marin expérimental Gymnote, muni de tubes type SNLE, et présenté aux essais en 1965 ;

- des études préliminaires de charges pour engins balistiques.

1.2. La deuxième loi de programme couvrait la période 1965-1970 et prévoyait :

- d'achever la mise en place de la force Mirage IV équipée de bombes A ; ce fut fait en 1967 ;

- de lancer la réalisation du système SSBS (charge de 150 kt) implanté à Albion et du système MSBS (charge de 500 kt) pour les SNLE ;

- de mettre en chantier 3 SNLE, le premier devant entrer en service en fin de plan. La base de l'île Longue était réalisée et mise en service en 1970 ;

- de mettre en production l'usine de Pierrelatte (1967) et de lancer la réalisation des réacteurs Célestin pour la production de tritium (ils divergèrent en 1967 et 1968).

En 1966, il était décidé de compléter ce programme par le développement de deux systèmes d'armes tactiques, Pluton et bombe aéroportée.

La loi prévoyait l'exploitation du champ de tirs du Pacifique et le premier tir thermonucléaire français eut lieu à Fangataufa, en Polynésie, le 24 août 1968 : cette explosion avait lieu quatorze ans après les Américains, mais comme eux, huit ans après leur première bombe A.

1.3 La troisième loi de programme 1971-1975 voyait l'aboutissement d'un grand nombre de programmes lancés par les deux lois précédentes :

- mise en service du Redoutable (1971), du Terrible (1973) et du Foudroyant (1974) ;

- mise en service du 1er Escadron de SSBS en 1971, puis du 2e Escadron en 1972 ;

- livraison des premières bombes en 1972 et des premiers Pluton en 1974.

Elle prévoyait de plus :

- la construction du 4e SNLE (L'Indomptable mis en service en 1976), puis celle du 5e SNLE et le lancement d'études en vue du renforcement de la force de dissuasion (charges de 1 Mt pour les MSBS-M-20 et les SSBS-S-3 et étude de têtes multiples).

1.4. La loi de programmation 1977-1982 confirmait :

- la construction du Tonnant mis en service en 1980 ;

- l'armement de tous les SNLE avec des missiles M-20 et des charges thermonucléaires d'1 Mt, les premiers ayant été mis en service sur L'Indomptable à la fin de 1976 ;

- le remplacement des S-2 par des S-3 à charge mégatonnique à partir de 1980 ;

- la poursuite de la préparation du passage à des MSBS à têtes multiples et de portée accrue ;

- la fin de l'équipement de 5 régiments Pluton, de la livraison des bombes pour Mirage III, Jaguar ou Super-Etendard, et le lancement de l'étude de l'Air-Sol Moyenne Portée (ASMP).

Dans cette période était commandé le 6e SNLE, L'Inflexible, mis sur cale en 1980.

1.5. La loi de programmation 1984-1988

Cette loi était marquée, en avril 1985, par la mise en service de L'Inflexible, muni de missiles M-4 à têtes multiples. Elle confirmait la refonte M-4 des SNLE précédents, et prévoyait la mise en chantier, en 1988, d'un SNLE de nouvelle génération (SNLE-NG).

Elle prévoyait aussi :

- l'équipement de 18 Mirage IV-P avec l'ASMP ;

- le lancement d'études relatives :

. à un missile stratégique mobile susceptible d'entrer en service en 1996,

. au successeur du M-4,

- et pour la force nucléaire tactique :

. la relève, à partir de 1988, des Mirage III par des Mirage 2 000 dotés de l'ASMP,

. l'adaptation de l'ASMP au Super-Etendard,

. la poursuite du programme Hadès destiné à la relève du Pluton à partir de 1992.

1.6. La loi de programme 1987-1991

En 1986, une nouvelle loi de programme a remplacé la précédente en couvrant la période 1987-1991. D'une manière générale, elle confirme les options de la loi précédente :

- poursuite des refontes M-4 ;

- réalisation d'un SNLE-NG dont l'entrée en service est prévue en 1994 ;

- amélioration du système M-4 et développement d'un missile balistique nouveau, le M-5 ;

- développement d'une nouvelle composante terrestre destinée à remplacer les composantes S-3 et Mirage IV ;

- équipement par l'ASMP des Mirage 2 000 N et des Super-Etendard ;

- remplacement progressif des Pluton par l'Hadès.

Du point de vue financier, les deux premières lois ne portaient que sur les équipements de certains programmes majeurs, la troisième loi englobait l'ensemble du Titre V du budget des Armées. Ces trois lois fixaient les crédits en autorisations de programme. La quatrième loi (1977-1982) et la suivante étaient chiffrées en francs courants et donnaient une enveloppe globale couvrant l'ensemble des dépenses (fonctionnement et équipement) des armées, en crédits de paiement.

La dernière loi de programme ne concerne que le Titre V et elle est chiffrée en volume, c'est-à-dire en francs constants et en crédits de paiement.

2. Les composantes de l'armement nucléaire français

Ainsi s'est constitué un armement nucléaire qui comprend aujourd'hui six systèmes répartis en deux grandes forces : les forces stratégiques et les forces préstratégiques (précédemment appelées tactiques).

2.1. Les forces nucléaires stratégiques

Elles s'articulent en trois composantes complémentaires.

a - Une composante aérienne, mise en service en 1964. Elle était constituée de Mirage IV-A portant une bombe d'environ 60 kt. Ils sont restés opérationnels jusqu'en 1988. Depuis 1986, deux escadrons, soit 18 appareils, ont été refondus en Mirage IV-P équipés du missile ASMP.

b - Une composante terrestre dont le système d'armes SSBS, implanté au plateau d'Albion, est devenu opérationnel en 1971. Il était composé de missiles S-2 porteurs d'une charge de 150 kt et pouvant atteindre des objectifs distants de 3 000 km. A partir de 1980, les 2 groupements de missiles, de 9 missiles chacun, ont vu progressivement les S-2 remplacés par des S-3. Ils sont équipés de charges mégatonniques durcies, munis de leurres et leur portée est supérieure à 3 500 km. La deuxième unité de tir est entrée totalement en service à la fin de 1983. Les installations du plateau d'Albion ont été aménagées pour réduire leur vulnérabilité aux attaques nucléaires ou classiques.

c - Une composante navale, la Force océanique stratégique (la FOST) formée de 6 SNLE et qui s'est progressivement mise en place à partir de 1971.

Comme nous l'avons vu, Le Redoutable (1971), Le Terrible (1973) et Le Foudroyant (1974) ont d'abord été équipés de 16 missiles M-1 pour les deux premiers, puis M-2 (charge de l'ordre de 500 kt - portée supérieure à 3 000 km). Ils ont été remplacés, à partir de 1976, par des missiles M-20 porteurs d'une charge mégatonnique. L'Indomptable et Le Tonnant en ont été directement équipés lors de leur mise en service, en 1976 et en 1980. Le sixième SNLE, L'Inflexible, est entré en service en 1985, doté du missile M-4 et de 6 têtes multiples TN 70.

La refonte M-4 des premiers SNLE a été entreprise et le premier SNLE refondu M-4, Le Tonnant, est entré en activité opérationnelle à la fin de 1987. Le Terrible et L'Indomptable sont en cours de refonte. Désormais, la permanence M-4 à la mer est assurée : la capacité de pénétration et de destruction de la composante sous-marine deviendra redoutable à la fin des refontes M-4, lorsque 3 SNLE M-4 seront simultanément à la mer.

En 1980, le nombre de mégatonnes dont dispose la FNS avait augmenté de 50 % avec la mise en service du premier groupement S-3 et du dernier lot de charges thermonucléaires des SNLE. En 1985, le nombre de charges stratégiques a pratiquement doublé avec la mise en service du M-4.

2.2. Les forces nucléaires préstratégiques

Elles comprennent une force terrestre et des forces aériennes :

- la composante Terre de l'armement nucléaire qui comporte 5 régiments Pluton dont les missiles, munis de charges de 10 ou 25 kt, ont une portée de 120 km ;

- les Jaguar A et les Super-Etendard des porte-avions qui peuvent transporter des bombes munies de charges nucléaires analogues à celles des Pluton d'énergie 25 kt,

- les Mirage 2 000 N qui, depuis 1988, sont progressivement mis en service, porteurs de l'ASMP muni d'une charge de 300 kt. Il est prévu 5 escadrons de Mirage 2 000 N. Deux flottilles de Super-Etendard seront d'autre part adaptées à l'ASMP. Les dernières livraisons de missiles devraient intervenir en 1992.

3. Le M-4 et l'ASMP

Les deux systèmes d'armes en cours de mise en service, le M 4 et l'ASMP, caractérisent assez bien le niveau actuellement atteint par l'armement nucléaire français.

a - Le M-4

C'est à la fin de 1972 que fut décidé, pour une nouvelle génération de missiles des SNLE, le passage aux têtes multiples (6 X 150 kt), du type MIRV, c'est-à-dire guidées indépendamment vers l'objectif. La mise en service devait intervenir en 1985. Il s'agissait d'augmenter la capacité de pénétration des défenses ABM en durcissant et en écartant les têtes de manière à ce qu'un ABM ne puisse détruire plus d'une tête10. La multiplication des têtes permettait aussi de multiplier les objectifs attaqués simultanément.

Le missile M-4 devait avoir une portée supérieure à 4 000 km (au lieu de 3 000 km pour son prédécesseur le M-20) sans qu'il soit nécessaire de changer les tubes des SNLE.

Le pari était particulièrement audacieux : pour la tête, on devait gagner un facteur 3 sur les performances de ses composants. La mise au point de la formule nucléaire exigea de nombreux tirs nucléaires. Il fallut en augmenter le nombre, au moment justement où, en 1975, l'on passait aux tirs souterrains.

Les progrès nécessaires touchèrent d'ailleurs tous les autres domaines : matériaux du corps de rentrée11, bouclier de durcissement très spécifique donnant un niveau de durcissement très supérieur à celui de la tête du M-20, bloc-équipement intégré, allégé et fortement durci grâce à la mise au point de composants électroniques et de circuits spécifiques.

Pour répondre aux besoins du M-4, il fallut tripler la capacité de production de la Direction des applications militaires et donc investir de manière importante dans les centres de Valduc et du Ripault.

L'Inflexible appareilla comme prévu pour sa première patrouille, en avril 1985, avec 16 missiles M-4 et 96 têtes nucléaires TN 70.

Chemin faisant, essais nucléaires et études menées dans tous les domaines avaient permis de définir une nouvelle tête, la TN 71, plus légère et plus performante : gain en portée important, surface équivalente radar (SER) très notablement diminuée. Elle a équipé le premier SNLE refondu M-4, Le Tonnant, qui a appareillé pour sa première patrouille opérationnelle à la fin de 1987.

Depuis 1972, les progrès réalisés ont ainsi été considérables : TN 70 et 71 ont une énergie supérieure à celle de la tête du S-2, une portée beaucoup plus grande, elles sont fortement durcies (alors que la tête du S-2 ne l'était pas du tout), leur vitesse de rentrée est beaucoup plus élevée, leur SER beaucoup plus faible, et elles sont beaucoup plus économiques en plutonium.

b - L'ASMP

La charge de l'ASMP représente elle aussi un progrès considérable par rapport à celle de la bombe des Mirage IV (masse divisée par 4, énergie multipliée par 5), même si dans ce cas les problèmes à résoudre sont moins ardus que pour un engin balistique.

Le missile est largement supersonique, avec possibilité de vol à haute et basse altitudes, avec suivi de terrain programmé, et une portée de 100 à 300 km.

4. Comparaison avec les armes américaines

Le MA 4-TN 70, et plus encore TN 71, se place très correctement dans un graphique énergie/masse, par rapport aux charges américaines.

Pour les charges françaises, pendant 11 ans, de la charge Mirage IV de 1965 à celle du MSBS de 1976, on a progressé vers les fortes énergies à masse à peu près constante, gagnant un facteur 20, grâce au passage au thermonucléaire. Pour notre charge mégatonnique de 1977, il subsistait cependant un écart de masse de 30 % et 12 ans de retard par rapport aux charges américaines équivalentes (Minuteman II).

Avec le M-4 TN 70, on est pratiquement sur les performances américaines du début des années 70, et il faut attendre la TN 71 pour se rapprocher des armes américaines de la période 1979-1980 (Mark 12 A et Trident), donc avec un retard ramené à 7 ans (notre première bombe A avait explosé 15 ans après celle des Etats-Unis et notre première explosion thermonucléaire avait eu lieu 14 ans après la leur).

Il faut toutefois bien voir que, dans une comparaison, la performance énergie/masse n'est pas la seule à prendre en considération, mais qu'il faudrait aussi tenir compte de la SER, de la vitesse de rentrée et du durcissement.

Par ailleurs, il faut noter que les progrès que l'on enregistre sont directement liés au nombre de tirs nucléaires que l'on est en mesure de réaliser chaque année et que, pour la définition du M-4 TN 70, nous avions effectué 5 à 6 fois moins d'essais que les Américains lorsqu'ils ont défini le Minuteman III auquel il est équivalent : or le M-4 TN 70 est entré en service en 1985 et le Minuteman III en 1971, dans les deux cas 17 ans après le premier tir thermonucléaire 12.

III - L'armement de la période 1990-2000

La loi de programmation 1984-1988, puis la loi de programme 1987-1991 ont donné des directives en vue de la poursuite des programmes en cours et du lancement de nouveaux programmes :

- dans le domaine stratégique, il s'agit du SNLE de nouvelle génération (SNLE-NG) et de nouvelles têtes nucléaires pour le missile M-4 de ce sous-marin, ainsi que la nouvelle composante S-4 ;

- dans le domaine préstratégique, il s'agit du programme sol-sol Hadès.

1. Le SNLE-NG et le M-4 TN 75 (M-45)

La mise en service d'un SNLE de nouvelle génération est prévue en 1994. Par rapport aux sous-marins actuels, ce sous-marin bénéficiera d'améliorations techniques, en particulier hydrodynamiques, qui augmenteront sa discrétion acoustique, garantissant sa survie malgré des moyens de détection et de la discrétion des sous-marins nucléaires d'attaque.

Les missiles M-4 du SNLE-NG, modifiés en M-45, seront équipés de nouvelles têtes, baptisées TN 75, pour lesquelles il a été décidé de pousser à leur limite extrême un certain nombre de caractéristiques :

- miniaturisation très poussée ;

- forte diminution de la SER  

- très grande vitesse de rentrée.

L'objectif est d'augmenter considérablement la capacité de pénétration des têtes malgré l'évolution des défenses : modernisation des ABM défendant Moscou, développement du réseau radar russe, mise au point d'intercepteurs à impact cinétique, ...

Par ailleurs ces têtes, plus légères que les têtes actuelles, permettront d'accroître les zones de patrouille des SNLE donc de les rendre encore plus invulnérables.

A la fin du siècle, il est prévu de mettre en service un nouveau missile, le M-5. Celui-ci permettra une nouvelle augmentation de portée et l'emport d'un nombre accru de têtes. Cependant, compte tenu des progrès attendus du M-45, le missile M 5 pourrait ne pas être nécessaire avant l'an 2000.

2. Le S-4

Une nouvelle composante sol-sol balistique, baptisée le S-4, est destinée à remplacer à l'horizon 96, au plateau d'Albion, la composante actuelle SSBS/S-3. Les installations seront rénovées et adaptées aux menaces nouvelles qui risquent de voir le jour à cette échéance.

La loi de programme précise qu'il s'agit d'un missile balistique léger capable de trajectoires tendues et d'une capacité de pénétration lui permettant d'atteindre des objectifs défendus. Il devrait pouvoir profiter des études menées au profit de la furtivité de la TN 75 ; celle-ci alliée aux trajectoires tendues devrait rendre très difficile sa détection par les réseaux radars.

3. Le Hadès

Le système Hadès doit remplacer le Pluton au début de la prochaine décennie ; Pluton qui, outre son ancienneté, a deux défauts :

- lourdeur de mise en oeuvre  

- énergie relativement forte, impliquant des dégâts collatéraux importants.

La grande portée du Hadès (500 km) lui permettra d'intervenir jusqu'au rideau de fer et au-delà. Il est prévu que les missiles Hadès pourront, si la décision en est prise, être munis de charges nucléaires à Effets collatéraux réduits (ECR). Cette charge, dite encore rayonnement renforcé ou bombe à neutrons, permet d'obtenir avec, par exemple, une énergie thermomécanique de l'ordre de la kilotonne, des effets militaires, sur des concentrations de chars ou des forces à découvert, équivalents à ceux d'une charge de 10 kt, avec des effets collatéraux extrêmement limités.

Dans des zones très urbanisées, comme l'est l'Europe occidentale, ou pour une utilisation au voisinage de la zone des contacts, là où les forces adverses se concentrent, l'emploi de l'arme ECR est crédible car elle évite des destructions urbaines importantes et respecte la sécurité des troupes amies.

A noter en tous cas que notre maîtrise de la conception de ce type de charge ne peut aller que dans le sens de l'augmentation de la crédibilité de notre capacité à maintenir à un très haut niveau qualitatif notre force de dissuasion. Il s'agit là d'un premier stade dans la conception des charges de troisième génération : l'évolution des armes nucléaires s'oriente en effet actuellement aux Etats-Unis vers une meilleure utilisation de l'énergie dégagée, soit en favorisant certains rayonnements (neutrons, X durs, ...), soit en recherchant une directivité de l'émission d'énergie.

IV - Les expérimentations nucléaires

La conception des engins nucléaires fait appel à des domaines scientifiques nombreux et parmi les plus en pointe de la science actuelle13. Elle amène en effet à étudier le comportement de la matière dans des conditions qui sortent très largement des ordres de grandeur habituels : les températures se comptent en dizaines ou centaines de millions de degrés, les pressions en mégabars, les durées en fractions de nanosecondes : l'essentiel des phénomènes nucléaires se joue en des temps de l'ordre de la microseconde.

L'ensemble des phénomènes extraordinai-rement complexes qui caractérisent une explosion thermonucléaire peuvent certes être partiellement traités par le calcul en utilisant des ordinateurs de plus en plus puissants, et étudiés soit en laboratoire (en particulier grâce aux lasers) soit sur des champs de tirs non nucléaires (les essais dits froids), mais l'expérimentation en vraie grandeur, en procédant à un tir nucléaire, est indispensable au développement qualitatif des armes.

L'histoire de notre accession à la capacité nucléaire et de son évolution ne serait pas complète si une place particulière n'était pas faite aux essais nucléaires.

1. Les essais nucléaires dans le monde

Cette nécessité des essais nucléaires est mise en évidence par le nombre important d'expérimentations effectuées depuis 1945 par les nations nucléaires et surtout par les Etats-Unis et l'URSS.

De 1945 à la fin de 1987, selon les informations données par le SIPRI 14 :

Les Etats-Unis ont réalisé 216 tirs aériens

613 tirs souterrains soit 829 tirs

L'URSS a réalisé 183 tirs aériens

437 tirs souterrains soit 620 tirs

La France a réalisé 45 tirs aériens

103 tirs souterrains soit 148 tirs

si on ajoute les essais effectués par la Grande-Bretagne (41) et par la Chine (30) on aboutit à un total de 1 668 tirs réalisés dans le monde. La France a donc effectué de l'ordre de 9 % du total des essais enregistrés de 1945 à 1987, et sur ce total 86 % ont été effectués par les Américains et les Russes.

Le nombre de tirs que l'on exécute est évidemment capital pour la progression des connaissances, et quand on commence à aborder certaines limites, ils deviennent de plus en plus nécessaires. Il est certain que le grand nombre d'essais auxquels ont procédé Américains et Russes leur a permis d'engranger une somme de connaissances telles 15 qu'ils peuvent, au stade actuel, envisager une pause des expérimentations ou une limitation de leur nombre16.

2. Les essais nucléaires français

Comme nous l'avons vu, c'est à Reggane, qu'a eu lieu le premier tir nucléaire français. Il s'agissait d'un tir aérien sur tour, qui fut suivi de trois autres essais aériens (le dernier le 25 avril 1961).

Cependant les Etats-Unis et l'URSS ayant arrêté leurs tirs en 1959 et 196017, et certains Etats africains protestant contre nos essais, le gouvernement français décida de passer à des tirs souterrains. Un nouveau champ de tirs fut réalisé dans le Hoggar à In Ecker. Les tirs étaient effectués en galerie, dans un massif, le Tan Affela ; le 1er tir y eut lieu le 7 novembre 1961. Russes et Américains venaient d'ailleurs de rompre leur moratoire en septembre de la même année et procédaient à un véritable festival de tirs :

dernier trimestre 1961 : 47 tirs russes dont 14 aériens

10 tirs américains

année 1962 : 71 tirs russes dont 68 aériens

98 tirs américains dont 38 aériens.

Le rythme des essais français était comparativement bien modeste : 13 tirs souterrains entre le 7 novembre 1961 et le 16 février 1966.

En novembre 1963, Américains et Russes signaient le traité de Moscou entraînant l'arrêt de leurs tirs aériens, mais l'obligation d'abandonner le Sahara et la nécessité de procéder à des tirs thermonucléaires de grande puissance, amenèrent la France à rechercher un nouveau champ de tirs aériens : nous semblions faire systématiquement le contraire des Américains et des Russes, en fait nous passions par les mêmes étapes, avec quelques décalages.

La Polynésie fut choisie car il s'agissait d'un territoire de souveraineté française comportant de vastes étendues dont la population était très clairsemée. Les atolls de Mururoa et Fangataufa qui furent retenus présentaient des particularités favorables : ils étaient inhabités, il n'y avait aucun habitant à moins de 120 km 18 et la zone était peu fréquentée par les lignes commerciales maritimes et aériennes.

Mais ce champ de tirs était situé à 18 000 km de la métropole et il fallait le réaliser dans des délais très courts. Le pari était difficile. Pour le gagner, il fallut procéder à une véritable mobilisation de moyens militaires et industriels ; ceci fut néanmoins facilité par le fait que la Polynésie commençait alors à s'ouvrir sur le monde extérieur (l'aérodrome de Papeete avait été mis en service en 1961).

L'atoll de Mururoa, où devait être exécutée la majorité des tirs aériens, possédait un lagon de 25 km sur 10 km et disposait d'une passe accessible aux bâtiments importants. Ceci était indispensable, car il fallait réaliser des travaux de génie civil considérables : deux blockhaus de 40 000 t pour loger les appareils d'enregistre-ment à un millier de mètres du point zéro, poste de commande de tir d'environ 10 000 t, nombreux postes de mesures optiques, et tout le soutien nécessaire à cet immense chantier, puis aux laboratoires du champ de tirs, quais, aérodrome, routes ... Le personnel fut logé sur d'anciens paquebots rendus disponibles par la diminution du trafic vers l'Afrique du Nord et l'Afrique occidentale. Le commandement des opérations de tirs était assuré à bord du croiseur de Grasse, spécialement modifié pour cela. L'atoll de Fangataufa était réservé aux tirs très puissants : un blockhaus d'enregistrement y fut aussi construit et, cet atoll étant dépourvu de passe, celle-ci dut être réalisée. Enfin, une base importante fut édifiée sur l'atoll de Hao, à quelque 500 km au Nord-Ouest de Mururoa.

Les travaux commencèrent en 1963 et le premier tir eut lieu le 2 juillet 1966. Compte tenu des conditions météorologiques à respecter pour que les retombées proches du tir évitent toute terre habitée, les campagnes de tirs devaient avoir lieu pendant les mois d'été.

La première campagne fut une campagne de tirs sur barge, sauf un où l'on essaya le tir sous ballon et auquel assista le général de Gaulle, le 11 septembre 1966.

Le tir sur barge imposait des mesures draconiennes pour assurer la sécurité radiologique. Par contre, le tir sous ballon, sous réserve de se trouver à une altitude suffisante pour éviter le contact entre la boule de feu et l'eau du lagon, permettait de remédier à ces difficultés. Le procédé offrait une telle sécurité que l'on pouvait se baigner dans le lagon sans aucun danger le soir même du jour d'un tir effectué le matin.

Ainsi que nous l'avons dit, l'année 1968 vit l'exécution du premier tir thermonucléaire mégatonnique. Il eut lieu à Fangataufa, le 24 août.

Grâce aux progrès réalisés dans l'exécution des tirs, les installations de Fangataufa purent être mises en sommeil après la campagne 1970 ; les moyens embarqués furent installés à terre à Mururoa et le de Grasse ainsi que les bâtiments bases purent être désarmés.

Les expérimentations se poursuivirent en aérien jusqu'en 1974 : 41 tirs avaient été exécutés lorsqu'il fut décidé de passer à des tirs souterrains dès 1975. Cette décision prise avant qu'aucun tir n'ait été effectué en puits dans les conditions bien particulières d'un atoll, posa de sérieux problèmes et ralentit pendant deux ans le rythme des expérimentations.

Cependant, c'est dès 1972 que, les tirs aériens entraînant de plus en plus de protestations des riverains du Pacifique Sud, l'étude d'un retour aux tirs souterrains avait été lancée : il fut décidé de passer aux tirs en puits sur les atolls de Mururoa et Fangataufa car la création d'un nouveau champ de tirs aurait posé des problèmes difficiles et coûteux.

Mururoa et Fangataufa se trouvent sur la partie centrale de la plaque du Pacifique Ouest, donc dans une zone extrêmement stable et relativement assismique, ce qui est très favorable du point de vue de la sécurité. D'autre part, le socle basaltique présente des aspects spécifiques qui assurent un excellent confinement de la radioactivité.

- L'explosion provoque, en un dixième de seconde, la formation d'une cavité sphérique qui contient quelques milliers de tonnes de roches fondues par la chaleur de l'explosion. La quasi totalité de la radioactivité y est piégée sous forme de laves. Sa diffusion vers l'océan, si elle devait se produire, durerait des milliers d'années. Le basalte est en effet une roche de perméabilité très faible : les plus mobiles des corps y parcourent moins d'un mètre par an. Au bout de ce temps, compte tenu de la décroissance radioactive et de la dilution de ces corps, la radioactivité naturelle ne serait pratiquement pas modifiée.

- Le terrain présente une forte teneur en eau (20 %) : celle-ci se vaporise, puis se refroidit et se condense, provoquant une chute de pression considérable. La cavité se trouve donc en dépression par rapport au milieu environnant, ce qui renforce encore le confinement de la radioactivité.

Par ailleurs, dans le domaine du forage des puits (1,5 à 2 mètres de diamètre, 500 à 1 000 mètres de profondeur selon l'énergie de l'engin à expérimenter) et la manutention du conteneur de l'engin, des progrès spectaculaires ont été réalisés très vite. Il en a été de même dans le domaine des mesures qui sont l'objectif principal et même unique des tirs : il faut être capable de reconstituer l'histoire de la réaction nucléaire pendant qu'elle se déroule à partir des rayonnements émis et à partir de prélèvements 19 des résidus de l'explosion. On fait le bilan des transformations nucléaires subies par les matières constituant l'engin. Ceci pose des problèmes d'instrumentation, de transport de l'information, d'exécution des prélèvements et de leur analyse. Ces dernières années ont vu la réalisation de progrès spectaculaires dans différents domaines 20 et dans l'interprétation des tirs.

Les tirs en puits ont, dans un premier temps, été réalisés à partir de la bordure corallienne, mais celle-ci est étroite (quelques centaines de mètres au maximum) et d'altitude si faible que les légers tassements du terrain qui résultent des tirs peuvent devenir gênants.

On est donc passé en 1981 à des tirs en zone centrale de l'atoll, ceci permettant aussi d'accroître considérablement la capacité de l'atoll en nombre de tirs. Il s'agissait là encore d'un véritable changement de mode de tir (nous en sommes donc au sixième) avec ce que cela implique comme modification des moyens (plate-forme ou barge de forage en lagon, barge de manutention, barge de mesures) et des procédures opérationnelles. Actuellement tous les tirs sont effectués en zone centrale de l'atoll.

Au total, comme on le voit, la France, malgré les problèmes techniques et les vicissitudes internationales, a tenu à conserver une capacité importante dans le domaine des expérimentations nucléaires. C'est cet effort qui lui a permis de porter à un niveau qualitatif suffisant sa force de dissuasion et donc d'en assurer la crédibilité.

V - Le coût de l'armement nucléaire

Les adversaires de l'armement nucléaire évoquèrent souvent son coût très élevé, et, avant 1960, nombreux étaient ceux qui pensaient que la constitution d'une force de frappe nucléaire exigerait de l'économie française un effort exorbitant, au-dessus de ses moyens. En fait, il n'en a rien été. Certes l'effort nécessaire dans la période 1958-1969 a été facilité par le fait que la France se trouvait dans une période de forte croissance économique, mais la courbe de l'évolution du pourcentage du PIBM consacré par la France à son armement nucléaire montre que ce poids était supportable.

L'effort maximum pour la FNS et l'ANT se situe en 1967 avec 1,231 % du PIBM. La croissance avait été relativement rapide puisque l'on était à 0,205 % en 1960, mais il s'agissait de financer la mise en place des moyens de production des matières nucléaires, des Centres de la direction des applications militaires du CEA, du champ de tirs du Sahara, puis du Pacifique, du développement des premiers systèmes d'armes, de la préparation de la première explosion thermonucléaire. A partir de 1968, la part du PIBM consacrée à l'armement nucléaire a connu une décroissance importante :

- en 1970, 0,730 % pour FNS + ANT dont 0,291 % pour le CEA 21 ;

- en 1975, 0,502 % pour FNS + ANT dont 0,233 % pour le CEA avec une légère croissance à partir de 1976 pour faire face aux nouveaux programmes : M-4 et ASMP, et aux évolutions du mode de tirs nucléaires ;

- en 1988, ces chiffres étaient :

- 0,668 % pour FNS + ANT dont 0,205 % pour le CEA.

Par rapport aux crédits d'équipement (Titre V) du budget de la Défense, les crédits de la force de dissuasion (FNS + ANT) qui représentaient seulement 9,30 % en 1960, étaient passés à 51 % en 1967, mais devaient décroître ensuite pour se stabiliser autour de 32 %.

Si on se réfère à l'ensemble du budget de la Défense, la part FNS + ANT, qui était de 3,25 % en 1960, passait à 26,40 % en 1967, pour diminuer ensuite à 14 % en 1980, chiffre autour duquel on a peu évolué depuis.

Au total, on peut considérer que la décision de doter la France d'une force de dissuasion, lui permettant de disposer d'une défense nationale efficace et de donner plus de poids à sa position internationale, s'est traduite par un coût acceptable pour la Nation. Le démarrage de l'opération a eu lieu dans une période relativement faste du point de vue économique, mais elle s'est poursuivie de manière très honorable à des coûts supportables pour le budget de la Défense et celui de la Nation. Le maintien de la crédibilité de notre force de dissuasion exigera la poursuite de cet effort.

En conclusion de cet exposé, on peut dire que, dès 1945, en créant le Commissariat à l'énergie atomique, le général de Gaulle envisageait l'accession de la France à une capacité nucléaire militaire. Il fallut cependant attendre 1952 pour que soient prises les premières mesures conduisant à une utilisation militaire de l'atome grâce à la possession du plutonium nécessaire.

Les décisions qui devaient faire de la France une puissance nucléaire militaire furent prises dans un contexte politique parfois hésitant avec quelques alertes comme celle de la CED ou de la préparation du Traité d'Euratom : les gouvernements de la Quatrième République ne pouvaient cependant rester indifférents aux avantages qu'apportait la possession de l'arme nucléaire dans les négociations internationales, la volonté de quelques hommes politiques, de quelques militaires et de dirigeants du CEA nous conduisit à l'explosion nucléaire de février 1960.

Dès lors, dans le cadre de six lois programmes successives, notre force de dissuasion s'est développée et a atteint un niveau de crédibilité aujourd'hui incontestable. Après avoir accédé au thermonucléaire en 1968, la France a en effet mis en service des charges extrêmement performantes, celles des têtes multiples du missile M-4 et celles des missiles ASMP. Ceci a nécessité la réalisation du champ de tirs de Polynésie, à 18 000 km de la France, et l'exécution d'un nombre significatif d'expérimentations nucléaires, quoique très largement inférieur à celui des Etats-Unis et de l'URSS. Comme l'avait dit le Ministre de la Défense, en novembre 1984, lors d'un séjour à Mururoa :

Pour conserver leur crédibilité, nos armements doivent rester efficaces quels que soient les progrès des systèmes d'attaque et de protection de l'adversaire. Ils doivent donc continuellement évoluer pour améliorer leurs performances, (c'est bien le but que s'est fixée la dernière loi de programme en prévoyant avec la mise en service d'un SNLE de nouvelle génération, celle d'une tête nucléaire encore plus légère et plus discrète que celle du M-4 actuel) et, ajoutait le Ministre cela ne peut se faire qu'au prix d'expérimentations nucléaires.

 

Bibliographie

 

- Actes du colloque d'Arc-et-Senans 1984 : De Gaulle et la dissuasion nucléaire 1958-1969. Institut Charles de Gaulle et Université de Franche-Comté.

- La défense de la France. Ministère de la Défense et SIRPA, ADDIM, ETAI-Diffusion 1988.

- La force de dissuasion française. Genèse et évolution. Jacques Villain. Docavia. Editions Larivière. 1987.

- Rapport d'information présenté par M. R. Tourrain (Commission de la Défense Nationale) sur "l'état et la modernisation des forces nucléaires françaises" (n° 1730 - 22 mai 1980).

- Loi n° 83-606 du 8 juillet 1983 portant approbation de la programmation militaire pour les années 1984-1988.

- Projet de loi relatif à l'équipement militaire pour les années 1987-1991 (n° 432 du 6 novembre 1986).

- Rapport de M. F. Fillon (Président de la Commission de la Défense Nationale) sur le projet de loi de programme relatif à l'équipement militaire pour les années 1987-1991 (n° 662 du 7 avril 1987).

- Avis de la Commission des Finances présenté par M. Y. Guéna sur la loi de programme 1987-1991 (n° 532 du 9 décembre 1986).

- Rapport au nom de la Commission des Affaires Etrangères, de la Défense, du Sénat, par M. J. Genton sur la loi de programme 1987-1991 (n° 197 du 23 avril 1987).

- Avis de la Commission des Finances du Sénat sur la loi de programme 1987-1991 présenté par M. Francou (n° 193 du 22 avril 1987).

- "La loi de programmation 1987-1991" par M. J. Chevallier, délégué général pour l'Armement (Bulletin du Crédit National n° 57 1988).

- Rapport d'information sur la nouvelle composante des FNS présenté par MM. Bechter et Wiltzer (Commission de la Défense Nationale) n° 368 du 3 octobre 1986.

- "Nouvelles armes nucléaires françaises". M. Langereux ( Air et Cosmos) n° 821 du 12 juillet 1980.

- "La France met en service l'ASMP". M. Langereux (Air et Cosmos) n° 1087 du 15 mars 1986.

- Armées d'Aujourd'hui. N° 127 de février 1988 - "Le budget de la Défense".

- Armées d'Aujourd'hui. N° 130 de mai 1988 - "Conduite des programmes d'armement".

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Notes:

1 . Ancien conseiller militaire de l'Administrateur général du Commissariat à l'énergie atomique, ancien Responsable des problèmes de planification et de programmation à la Direction des applications militaires (DAM).

2 . C'est-à-dire l'état où la production de neutrons (proportionnelle au volume) est équivalente aux fuites (proportionnelle à la surface extérieure).

3 . G 1 (40 000 kW) et G 2 (250 000 kW) à Marcoule. La première devait diverger en janvier 1956, la seconde en juillet 1958. Les premiers lingots de plutonium furent obtenus en 1959.

4 . La Commission ne se réunit pas, mais le Comité, présidé par le général Crépin, se montra très actif. Il avait pour mission d'orienter, coordonner et suivre l'action des organismes concourant à la réalisation du programme arrêté par le gouvernement en ce qui concernait les études et réalisations d'engins explosifs nucléaires.

5 . G 3 qui divergea en juin 1959.

6 . UP 1 qui entra en service en janvier 1958.

7 . Le terrain sur lequel fut construit le Centre d'études de Bruyère-le-Châtel avait été acquis par la société Radiomana créée par le professeur Rocard pour administrer les stations de détection des explosions nucléaires dans le monde. Le CEA y implanta avec la plus grande discrétion possible (sous le sigle de B.III) les laboratoires où seraient réalisées les parties nucléaires du 1er engin expérimental.

8 . Matériaux ayant des caractéristiques aussi proches que possible de celles du plutonium en dehors de la radioactivité et de la toxicité.

9 . Rendu possible par un accord de 1959 relatif à la cession par les Etats-Unis de l'Uranium 235 nécessaire, à l'exclusion de tout renseignement technique et de toute extension aux SNLE eux-mêmes. Il semble que les Américains ne croyaient guère à une réussite rapide des études françaises : en fait, entre la divergence du PAT et les essais à la mer du Redoutable, il s'est écoulé cinq ans, alors qu'il s'en est écoulé six entre la mise en service du STR 1 (prototype américain) et les essais du premier SNLE Polaris.

10 . Compte tenu de la limitation à 100 ABM de la Défense de Moscou, une seule salve de SNLE suffit à l'épuiser.

11 . En particulier, matériau silice-résine tridimensionnel (Brochier-CEA, Aerospatiale) dont la méthode de tissage originale donna lieu à une demande de licence pour l'US Air Force.

12 . Il faut cependant être conscient du fait que nous avons concentré pratiquement tous nos efforts pendant 10 ans sur le M-4 alors que les Américains ont un arsenal très diversifié (obus, armes à effets spécifiques : pénétration dans le sol, rayonnement renforcé ...).

13 . Physique nucléaire, neutronique, physique atomique et moléculaire, physique statistique des milieux ionisés, transport du rayonnement, hydrodynamique radiative, électronique quantique, optique classique et non linéaire, détonique, analyse numérique et mathématiques appliquées, informatique.

14 . SIPRI : Stockholm International Peace Research Institute. En 1988 ont été annoncés par diverses sources : onze tirs pour les Etats-Unis, dix-sept pour l'URSS, huit pour la France et un pour la Chine.

15 . C'est ainsi que les essais de la bombe à neutrons ont eu lieu en 1963, mais que c'est seulement en 1977 que l'on a parlé de son introduction dans l'arsenal américain.

16 . Ceci peut expliquer le fait que les Russes ont interrompu leurs essais d'août 1985 à février 1987 : à la reprise de leurs tirs ils ont néanmoins effectué 9 tirs en quatre mois. D'autre part les négociateurs américains sont très prudents. L'objet des discussions actuelles est essentiellement d'obtenir un accord sur le mode de vérification de l'énergie des tirs nucléaires, qui permette la ratification des traités de 1974 et 1976 sur la limitation à 150 kt des tirs souterrains. Dans une déclaration de septembre 1988, le président Reagan note qu'il n'y a pas de lien technique entre la limitation du nombre des armes stratégiques et les essais nucléaires, et que ceux-ci seront indispensables tant que les armes nucléaires seront nécessaires à la défense des Etats-Unis.

17 . Dernier tir des Etats-Unis, le 30 octobre 1958. Dernier de l'URSS, le 3 novembre 1958.

18 . Le site américain du Nevada est à 120 km de Las Vegas, celui de Semipalatinsk à 560 km d'Omsk et le site chinois du Lobnor à 500 km de la capitale du Sinkiang.

19 . On prélève des échantillons dans un ménisque de lave (pour 10 kt à 600 m, rayon : 35 m et hauteur : 12 m) à l'aide d'un forage de petit diamètre qui permet de récupérer par carottage des parcelles de verre radioactifs : pour un tir de 10 kt, qui forme 6 000 t de lave, on prélève entre 10-7 et 10-9 de lave formée, soit entre 6 g et 600 g. L'analyse est faite ensuite au nanogramme près.

20 . Ainsi, il est possible de prendre des séquences de photographies de l'engin, au cours même de la réaction nucléaire, avec des temps de pose de l'ordre de la nanoseconde.

21 . Financement des têtes nucléaires, de la production de matières et réacteurs nucléaires des sous-marins.

 

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