ALLOCUTION DE MONSIEUR LE PROFESSEUR ANDRE MARTEL 1

Monsieur le Premier Ministre,

Mesdames, Messieurs,

En déclarant ouverte cette première séance du colloque sur l'arme nucléaire et ses vecteurs, je voudrais saluer la mémoire du professeur Pierre Renouvin, doyen de la Sorbonne, qui fut le maître de mon collègue et ami Guy Pedroncini et le mien. C'est à lui que nous devons la reconnaissance par l'université de l'histoire militaire et de l'histoire de la Défense. Une histoire renouvelée, à la fois économique, sociale et opérationnelle, dont il savait bien, en politologue éminent, qu'elle conditionne la compréhension du présent et fonde la réflexion prospective. Car, quel que soit l'impact des inventions ou la brièveté des mutations, les coupures dans le temps ne rompent jamais vraiment la continuité de l'aventure humaine.

Je tiens aussi à remercier les organisateurs de l'honneur qu'ils m'ont fait en me confiant cette présidence. Par-delà l'amitié qui nous lie leur choix veut, je crois, montrer que des institutions parisiennes et provinciales, également vouées à la recherche et à l'enseignement, peuvent collaborer ce qui est quelquefois beaucoup plus difficile que d'établir des contacts internationaux. Le mérite, pour l'essentiel, en revient à Claude Carlier dont les qualités scientifiques, les compétences administratives et le sens des relations humaines - cet auditoire suffit à le montrer - ne sont plus à prouver.

Je remercie les orateurs dont les communications ont permis à chacun de situer, dans le temps et dans l'espace du monde industriel, l'entreprise nucléaire française de l'Entre-Deux-Guerres à nos jours.

Trois leçons me paraissent s'en dégager en prélude au débat qui va s'ouvrir :

- l'engin nucléaire et ses vecteurs ne peuvent-être dissociés ;

- la conception, la fabrication, l'expérimentation n'ont d'intérêt qu'en fonction de la capacité de production industrielle ; 

- leur intérêt stratégique dépend de l'existence d'une doctrine d'emploi, elle-même déterminée par une doctrine de défense. 

En clair, quel que soit le régime, la volonté politique conditionne le système depuis l'adoption du principe de fabrication d'une arme atomique jusqu'au maintien actuel des forces nucléaires à leur niveau de crédibilité.

DEBATS

M. le professeur André Martel 2 :

(Président de séance)

Au terme de ces exposés, l'historien se réjouit de l'évocation de la préhistoire de l'arme atomique. En effet l'arme nucléaire ne sort pas toute prête dont on ne sait quel cerveau en 1945. Elle est le fruit d'une maturation qui commence à la fin du XIXème siècle et arrive presque à terme en 1939, époque à laquelle son application militaire est pensée.

Le débat est ouvert. Les communicants répondront à tour de rôle aux questions qui ont été regroupées par centre d'intérêt. Monsieur le Premier ministre, Pierre Messmer, que je remercie de sa participation, y prendra part. Je donne maintenant la parole à Monsieur Le Baut.

M. Yves Le Baut 3 :

Merci M. le Président, je vais essayer de prendre dans un ordre le plus logique possible, une première question.

Le gouvernement Mendès France n'a-t-il pas cherché à créer des sous-marins nucléaires lanceurs d'engins ? Si oui qu'est-il advenu de ce projet ?

Je ne pense pas que le gouvernement Mendès France ait envisagé la construction de sous-marins nucléaires lanceurs d'engins. Il y a eu, à la fin de 1954, la fameuse réunion interministérielle réunie par Monsieur Mendès France pour examiner un programme d'études atomiques. Il prévoyait des études relatives à un réacteur de propulsion nucléaire pour sous-marin, et également des études d'armes nucléaires. En fait, comme je vous le disais tout à l'heure cette réunion interministérielle n'aboutit pas tout de suite à des décisions. Cette réunion avait eu lieu en décembre 1954, la décision fut reportée à une autre réunion prévue pour le début de 1955. Cependant, en raison de la chute du gouvernement Mendès France en février 1955, la décision fut reportée à plus tard, et les problèmes furent repris par le gouvernement suivant, le gouvernement Edgar Faure.

A l'époque, en 1954-1955, on ne songeait pas encore à un sous-marin nucléaire lanceur d'engins. Ce n'est que beaucoup plus tard, après l'épisode du sous-marin torpilleur à réacteur à uranium naturel et après 1958-1960, que l'on songera à la construction d'un SNLE. Le programme de réalisation de la composante navale de la FNS sera lancé en 1962. Ceci sera évoqué longuement dans une prochaine séance.

Y a-t-il une différence entre la politique de l'atome sous la IVème et la Vème République ? Etait-elle perceptible au Commissariat à l'énergie atomique ?

Il y a sûrement eu une grosse différence entre les deux politiques. On est dans deux périodes très différentes, la première période, c'est celle de la IVème République, c'est la période des premières étapes, des premiers choix, des premières études faites souvent d'ailleurs sous le sceau du secret, donc avec prudence, avec des oppositions. Ceux qui étaient persuadés que l'on pourrait, que l'on devait avoir une arme nucléaire, le faisaient mais prudemment et sans aller trop loin. A partir de 1960, avec la Vème République les choses étaient lancées dans le cadre d'une loi de programme bien définie, votée par le Parlement, avec effectivement des oppositions, mais tout de même c'est dans un cadre plus clair et bien plus net, que les choses se sont définies.

Les oppositions au CEA étaient relativement fortes avant 1960, elles ont été moins fortes ensuite. Il faut se souvenir que Francis Perrin, qui était évidemment présent à la réunion de fin 1954, à laquelle je faisais tout à l'heure allusion, était Haut commissaire à l'énergie atomique. Il n'était pas très favorable à un armement atomique. Il n'était pas opposé absolument, mais il s'était tout de même opposé à ce qu'on prenne des décisions lors de la réunion, il avait écrit une lettre à M. Mendès France, pour lui dire qu'il n'y avait pas d'urgence à prendre une décision, qu'il pouvait y avoir un tronc commun entre les études militaires et les études non-militaires, qu'on verrait dans deux ou trois ans. D'ailleurs, à la même époque ou un peu avant, il y avait même eu une pétition du personnel du CEA contre l'armement nucléaire, c'est vous dire que l'atmosphère était un peu différente, entre avant 1960 et après 1960.

Pourquoi de 1955 à 1959, avoir créé des centres DEA/DAM dans la France du Nord alors que pour des raisons stratégiques, les industries de défense aéronautiques se localisent dans le sud ?

A l'origine, entre 1955 et 1959, il était normal d'implanter en région parisienne les Centres de ce qui devint la Direction des applications militaires (DAM) du CEA en 1958. Ceci permettait de se trouver à proximité des Centres d'études nucléaires de Saclay et de Fontenay, ainsi que du pôle principal de la "pensée scientifique" française. On a donc choisi d'anciens forts militaires de la couronne de Paris (Vaujours et Limeil) et une implantation nouvelle à Bruyère-le-Châtel. Lorsqu'il fallut doter ces centres d'annexes pour mener certaines expériences, on choisit des régions pas trop éloignées des "maisons mères" parisiennes, mais dans des zones discrètes et peu urbanisées, ce furent Valduc en Bourgogne et MoronVilliers en Champagne. C'est un peu plus tard que le CEA/DAM est venu s'implanter dans le sud-ouest, à proximité du Centre d'essais des Landes et des établissements où étaient réalisés les missiles : ce fut le Centre d'études scientifiques et techniques d'Aquitaine, le CESTA, où étaient en particulier traités les problèmes de militarisation des armes.

Pouvez-vous indiquer si les Américains ont aidé directement ou indirectement la France à créer ou à moderniser son armement nucléaire ?

La réponse est non. La France a travaillé toute seule, les Américains nous ont néanmoins aidés dans un domaine en nous prêtant de l'uranium enrichi pour réaliser le prototype à terre de Cadarache. Un amendement à la loi Mac Mahon permettant cette mise à disposition fut en effet voté par le Congrès des Etats-Unis en juillet 1958, et un accord pour la fourniture du combustible nucléaire nécessaire à la réalisation du prototype à terre (PAT) (à l'exclusion de toute information technique) fut signé avec les Etats-Unis en mai 1959.

Pour la petite histoire, on raconte que l'amiral Rickover aurait donné son accord à cette cession, mais qu'il aurait dit en même temps : on peut le leur donner, les Français de toute manière n'arriveront à rien ou à pas grand-chose et ils mettront longtemps pour le faire. En fait, entre la mise en service du prototype à terre de Cadarache et la présentation aux essais du Redoutable, il s'est écoulé un an de moins qu'entre la mise en route du STR1, prototype à terre équivalent américain et la mise en service du premier SNLE Polaris. Autrement dit, dans le domaine des réacteurs de propulsion nucléaire des sous-marins, nous avons travaillé mieux que les Américains, en tout cas beaucoup mieux qu'ils ne le pensaient à l'époque, en respectant les crédits qui étaient réservés à cette opération. Ultérieurement évidemment, toutes les charges des réacteurs de sous-marins utilisent de l'uranium enrichi français, Pierrelatte ayant démarré vers 1967. Le prototype à terre avait divergé en 1964.

A quel niveau et dans quel cadre et avec quelles contreparties, les échanges scientifiques entre la France et l'Etat d'Israël dans le domaine du nucléaire militaire, ont-ils eu lieu entre 1954 et 1967 ?

Je ne pense pas qu'il y en ait eu. Je crois que l'on a construit effectivement un réacteur nucléaire en Israël capable de fournir du plutonium de même que fournissent du plutonium, les réacteurs G-1 et G-2 à Marcoule. Je ne pense pas que ce soit allé au-delà.

Dans l'avenir, que peut représenter l'arme nucléaire de dissuasion française, face à la bombe à neutrons américaine ou face à l'emploi de satellites américains ou soviétiques, chimiques, nucléaires ou autres engins sophistiqués ?

Le problème qui est posé ici est vaste et complexe : il s'agit plutôt d'une question de doctrine, d'emploi ou de non emploi de l'arme nucléaire que d'une question technique. Ceci sera peut-être traité à un stade ultérieur du colloque.

M. André Martel :

Merci M. Le Baut, M. le Premier Ministre, si vous voulez bien répondre à vos questions.

M. Pierre Messmer 4 :

Deux questions auxquelles je réponds en même temps.

La participation de la France à la Communauté européenne de défense (CED), eût-elle été compatible avec une force de dissuasion nucléaire française ?

En développant une force nucléaire stratégique indépendante, la France pensait-elle que cela puisse être compatible avec l'organisation militaire intégrée de l'OTAN ; ou dès le départ le retrait de cette organisation était-il envisagé ?

Ce colloque étant un colloque sur l'armement, on n'a pas eu l'occasion de souligner que le problème essentiel est celui de la décision d'emploi d'une arme terrible. Il ne faut pas oublier que l'arme nucléaire, c'est Hiroshima et Nagasaki. Le problème qui se pose à tout décideur, en ce qui concerne l'arme nucléaire, c'est de savoir qui pourra prendre la décision, c'est-à-dire donner l'ordre d'utiliser éventuellement cette arme. En France, les choses sont claires, c'est le Président de République et à défaut du Président de la République une chaîne de commandement, qui est différente de l'ordre protocolaire du gouvernement.

Il est évident aussi que ce pouvoir ne peut pas être partagé. Il ne peut être partagé ni dans un système du genre CED qui visait une intégration totale des armées européennes, ni bien entendu partagé avec le Commandant en chef de l'OTAN qui, depuis que l'OTAN existe, a toujours été un Américain. Cette constatation est tellement vraie, que les Américains eux-mêmes ont renoncé à un projet qui, dans les années soixante, était né pour donner à leurs alliés européens l'impression qu'ils pourraient avoir un doigt sur la détente, mais quand vous mettez non pas un doigt mais une douzaine de doigts sur la détente et que chaque doigt doit appuyer pour que cela marche tout le monde sait que cela ne marchera jamais.

Par conséquent, tout commandement de forces nucléaires ne peut être, dans le monde où nous vivons, que national. Ce commandement national est forcément exclu d'un commandement inter-allié que se soit un commandement totalement intégré du type de celui auquel on avait pensé dans la CED ou que se soit le commandement intégré de l'OTAN. Il est bien vrai que la décision de la France de se constituer un armement nucléaire qui interdisait d'entrer dans un système comme la Communauté européenne de défense, et la poussait vers la sortie de l'OTAN. C'est ma réponse aux deux premières questions.

Quelles furent, ou auraient pu être, les incidences du projet Monnet-Louis Armand sur la création d'Euratom sur le programme militaire français ? Quelles sont les réactions du Commissariat à l'énergie atomique à ce sujet ?

Je ne parlerai pas des réactions du CEA. Je rappelle que l'Euratom n'est pas un projet, l'Euratom existe. Une des causes des réserves françaises vis-à-vis de l'Euratom c'est que, dans le traité, il est prévu, que les signataires du traité, doivent communiquer à l'autorité internationale de l'Euratom les mouvements des matières fissiles ou fusibles dont ils disposent. Si nous avions respecté le traité, les armées auraient dû notifier au préalable à l'Euratom les mouvements de têtes nucléaires. Je n'ai pas besoin de dire que c'était totalement exclu. C'est pourquoi, dès que nous avons pris la décision de créer des forces nucléaires, nous avons averti l'Euratom que nous n'appliquerions pas le traité pour ce qui concernait nos forces armées.

Les raisons budgétaires cumulées aux nécessités de la défense n'orientent-elles pas en fait l'ensemble des recherches du Commissariat à l'énergie atomique aux besoins de l'armée ?

Je réponds tout de suite non. Non seulement les armées n'ont pas vécu aux dépens du Commissariat à l'énergie atomique, mais d'une certaine façon on peut dire que c'est le contraire. Toutes les dépenses d'armements nucléaires ont été financées non pas sur le budget du CEA mais sur le budget des armées.

Les armées, s'agissant des recherches et des fabrications nucléaires, transfèrent les crédits inscrits au budget militaire, au budget au CEA qui gère ensuite ces crédits sans d'ailleurs en rendre compte dans le détail ce qui provoquait périodiquement et continue de provoquer de temps en temps des tensions entre le CEA et les armées. Il faut savoir que toutes les dépenses nucléaires militaires ont été payées sur le budget militaire. C'était à un point tel que les scientifiques du CEA ont affecté pendant très longtemps de ne pas se mêler aux recherches atomiques militaires. Je peux le dire parce que je n'ai pas les mêmes obligations, les mêmes contraintes que ceux qui ont servi au CEA.

Une des raisons pour lesquelles nous avons mis relativement longtemps à passer de la bombe A à la bombe H, c'est-à-dire de la fission à la fusion, était le fait que les savants qui travaillaient pour le CEA refusaient systématiquement toutes les études et toutes les recherches qui avaient un caractère militaire. Nous avons donc été obligés de travailler avec les seuls militaires détachés au Commissariat où ils servaient à la Direction des applications militaires. Je répète sans risquer d'être démenti qu'il n'y a pas eu de prélèvement militaire sur la substance du CEA. Je pense que c'est plutôt l'inverse : l'expérience d'un certain nombre de réalisations militaires, en particulier l'usine de Pierrelatte, a été extrêmement utile au Commissariat.

Quel a été le rôle du général de Gaulle dans la constitution de l'armement nucléaire français ? Quel rôle et quelle position a eu le Parlement dans la création des forces nucléaires françaises ?

L'exposé historique qui a été fait montre, très clairement, que l'effort atomique militaire avait commencé largement sous la IVème République. Il avait été conduit, à mon avis, avec beaucoup d'intelligence et d'efficacité. L'apport du général de Gaulle n'est pas un apport scientifique ou militaire, c'est un apport politique. Quand le général de Gaulle revient au pouvoir en 1958 il est l'homme qui dit : Nous allons doter la France d'un armement nucléaire. Jusqu'alors, on disait : nous ne nous l'interdisons pas. M. Guy Mollet avait eu l'occasion de dire : nous ne nous interdisons pas d'avoir un armement nucléaire, mais personne, aucun responsable politique n'avait eu l'occasion ou le courage de dire : nous doterons notre pays d'un armement nucléaire. C'est le général de Gaulle qui l'a dit et, de ce fait, il y a forcément un débat au Parlement.

Ce débat parlementaire est nécessaire puisqu'il faut des crédits extrêmement importants comme vous avez pu le voir tout à l'heure. C'est au début des années soixante que ces crédits sont proportionnellement au produit intérieur brut, et proportionnellement au budget des armées, les plus élevés. Le premier débat au Parlement sur ce programme militaire est de 1960, de la fin de l'année 1960, à l'occasion de la première loi de programme militaire. C'est un débat extrêmement dur puisque le gouvernement n'a pas réussi à faire voter la première loi de programme par la procédure ordinaire. Le gouvernement a été obligé d'engager trois fois sa responsabilité et trois fois une motion de censure a été déposée qui n'a pas été votée. En fin de compte, la loi a été considérée comme adoptée du fait que les motions de censure n'avaient pas obtenu la majorité requise. Ce grand débat a précédé le lancement de la première loi de programme qui a été celle des premiers programmes nucléaires et des premières réalisations nucléaires militaires.

M. André Martel :

Je vous remercie M. le Premier Ministre, je donne maintenant la parole à M. Villain.

M. Jacques Villain 5 :

Vous avez parlé d'un apport de Peenemünde au développement du Laboratoire de recherches balistiques et aérodynamiques (LRBA) dans les années 1946-1947, pourriez-vous préciser cet apport ?

Effectivement, je vous l'ai dit tout à l'heure les Soviétiques et les Américains se sont partagés un immense butin. La France est arrivée après, mais a récupéré une cinquantaine d'ingénieurs dont la plupart venaient de Peenemünde. Ils sont venus soit au LRBA soit dans l'industrie. Ils ont permis, en étant intégrés aux équipes françaises, tant au LRBA que dans l'industrie, de constituer une première base pour les développements technologiques futurs à la fois militaires et civils.

L'industrie britannique est-elle en mesure de reprendre un effort nucléaire indépendant ? Si oui, dans quel délai ?

Après une période de recherche propre, les Britanniques ont fait le choix de dépendre des Américains à partir des années soixante. Répondre à cette question est assez difficile ; je ne crois pas que les Britanniques seraient en mesure de mettre sur pied, dans des délais raisonnables, une industrie de missiles balistiques. Cependant les Britanniques pourraient très bien s'orienter vers des missiles aérobies puisqu'ils sont capables de faire des turboréacteurs. Mais les signes politiques actuels ne semblent pas aller de ce côté bien qu'il y eût quelques discussions entre la France et les Britanniques au sujet d'un programme susceptible de succéder au missile air sol à moyenne portée (ASMP).

Après avoir défendu vigoureusement le statut de puissances nucléaires autonomes, la France n'a-t-elle pas bâti le plaidoyer pour la prolifération horizontale de l'arme nucléaire dans le monde ?

Il est difficile de répondre en trente secondes à cette question. Je crois que l'un des grands problèmes qui se pose aujourd'hui est effectivement celui de la prolifération de l'arme nucléaire et des vecteurs balistiques dans un certain nombre de pays. On l'a vu récemment pendant la guerre des villes entre l'Iran et l'Irak. Aujourd'hui on estime qu'une douzaine de pays sont en mesure de faire des missiles balistiques. Ils n'ont pas tous nécessairement l'arme nucléaire. Cette prolifération n'est pas du fait de la France. Il faut en être conscient, les Américains et les Soviétiques ont largement diffusé leur technologie ou vendu des missiles Lance, des missiles Scud. Cela étant, je crois que c'est un sujet préoccupant qui mériterait à lui seul tout un débat.

Vous avez semblé regretter que la France ne se soit pas engagée dans la course à la précision des missiles nucléaires à longue portée. La recherche d'une précision chirurgicale était-elle utile dans le cadre de la stratégie française de riposte massive ?

Je ne regrette rien, je crois que ce que nous avons fait est bien. Si nous nous étions engagés dans une autre stratégie que la riposte massive, et en particulier la riposte anti-force, vous convenez très bien qu'il aurait fallu faire des études considérables en matière de guidage et de précision d'impact. Cela aurait conduit à une prolifération importante du nombre des vecteurs à mettre en service puisque, dans ce cas-là, il aurait fallu avoir comme cible non seulement les villes mais aussi les silos et les installations militaires adverses. Je crois qu'à la limite la question ne se pose pas, je ne suis pas persuadé que les limitations du budget de la Défense français aurait permis d'engager une autre stratégie.

Les forces françaises dotées de l'arme nucléaire et notamment la force navale ont-elles la possibilité matérielle d'effectuer des tirs d'essais réels à tête inerte et dans quelles conditions ?

Depuis la mise en service de la composante mer-sol la FOST effectue des tirs réels d'essai de développement, d'acceptation ou d'exercice avec des têtes inertes. Ce qu'on peut dire c'est qu'effectivement la France n'a jamais réalisé toute la séquence c'est à dire lancer un missile et faire exploser la charge nucléaire au bout de la trajectoire, ce qui a été fait par les Américains avec un Polaris A-2 en mai 1962 où un sous-marin a tiré un missile et la tête a détoné dans le Pacifique.

Pourquoi la France ne s'engage-t-elle pas dans le mirvage ? Est-ce seulement par choix budgétaire ?

Vous avez certainement noté dans l'exposé de M. Le Baut que le missile M-4 a six têtes nucléaires. La solution technologique pour disperser ces têtes sur les objectifs n'est sans doute pas identique à celle des Américains mais ces six têtes sont capables de se disposer dans une surface suffisamment grande. A ce titre, on peut dire qu'elles ont un guidage indépendant et répondent à la notion de mirvage.

M. André Martel :

Nous avons atteint la limite horaire de cette séance. Je remercie les orateurs d'avoir bien voulu répondre aux questions et je vous remercie tous de votre attention.

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Notes:

1 . Professeur à l'Institut d'études politiques d'Aix-en-Provence. Directeur du Centre d'histoire militaire et d'études de défense nationale (URA 04-1019 du CNRS, Montpellier III).

2 . Professeur à l'Institut d'études politiques d'Aix-en-Provence. Directeur du Centre d'histoire militaire et d'études de défense nationale (URA 04-1019 du CNRS, Montpellier III).

3 . Ancien conseiller militaire de l'Administrateur général du Commissariat à l'énergie atomique, ancien Responsable des problèmes de planification et de programmation à la Direction des applications militaires (DAM).

4 . Ancien Premier ministre, ancien Ministre des Armées.

5 . Chef du Département informations-propriété industrielle de la Société européenne de propulsion.

 

 

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