ALLOCUTION DE MONSIEUR HENRI MARTRE PRESIDENT DIRECTEUR GENERAL 1

Président de séance

Je voudrais remercier les organisateurs de ce colloque pour leur talent d'organisation, pour leur sens de l'histoire et pour le courage qu'ils manifestent en organisant une telle réunion sur des sujets aussi difficiles pouvant faire l'objet d'autant de commentaires et parfois de contestation. 

Je vois qu'ils ont eu le courage de le faire, et on doit leur en être reconnaissant, parce que c'est un vrai débat, un débat très important que celui de la défense de notre pays. La sécurité, c'est une mission principale de la puissance publique. Que les termes en soient débattus de temps en temps en rappelant le passé, le pourquoi et le déroulement des choses et en essayant de donner un coup de projecteur sur l'avenir, je crois que c'est très sain dans un pays comme le nôtre.

La séance de cet après-midi est une séance importante, je suis très honoré d'avoir à la présider. C'est celle où nous dressons dans cette salle une boule de cristal et où nous allons, avec les meilleurs experts, chercher à dégager les orientations d'avenir et faire ainsi de la prospective. C'est un exercice particulièrement hasardeux, difficile, qui s'étend sur une très longue période de temps.

Je me rappelle, il y a quelques années, assistant à un Conseil de Défense et sans trahir le secret de ses délibérations, j'avais dit : Monsieur le Président de la République, le sous-marin dont on parle aujourd'hui, il sera encore en service dans cinquante ans. J'avais provoqué une certaine émotion, parce qu'au fond les décisions qui étaient à prendre étaient des décisions de lancement des études de ce sous-marin à assez brève échéance et, effectivement, les conférants n'avaient pas totalement dans l'esprit que le développement du sous-marin c'était dix ans, que la génération de sous-marins serait construite sur environ dix ans ou quinze ans suivant les ressources et qu'ensuite un sous-marin nucléaire ça doit normalement durer trente ans ; dix plus dix, plus trente, vous avez les cinquante années.

En fait, on dit cela pour les sous-marins nucléaires, mais c'est vrai pour beaucoup de systèmes d'armes. On peut, peut-être, remplacer trente par vingt ou vingt cinq pour des systèmes d'armes qui s'usent un peu plus vite comme, par exemple, les avions de combat, bien que la vie du Mirage IV se prolonge actuellement bien au-delà de ce qui était prévu à l'origine,. Donc la plupart des systèmes d'armes au moment où on les conçoit, où l'on définit leurs grandes lignes, sont des systèmes d'armes qui seront retirés du service entre quarante cinq et cinquante ans plus tard, ce qui veut dire que quand on les définit il faut savoir prévoir les conditions de leur utilisation sur une période extrêmement longue alors qu'entre temps il se sera passé beaucoup de choses dans beaucoup de domaines.

C'est une des premières difficultés de l'exercice. En fait, la vision ne doit pas se porter à court terme mais plutôt sur un terme relativement lointain, période sur laquelle il y a beaucoup d'indétermination. Une autre difficulté de l'exercice, essentiellement quand on parle de l'arme nucléaire, c'est qu'il s'agit des instruments essentiels de la sécurité sur lesquels s'établissent les équilibres fondamentaux des puissances dans le monde. Quand on parle de ces armes, il faut parler en termes de dissuasion, ce sont des armes qui ne doivent pas servir. Le vocabulaire de la dissuasion est un vocabulaire assez particulier, il faut se mettre dans l'état d'esprit de cette dialectique entre les grandes puissances où les éléments psychologiques interviennent et où beaucoup d'autres éléments que les faits eux-mêmes interviennent. On parle plutôt en termes de crédibilité qu'en termes d'efficacité. Evidemment, il y a une relation entre les deux car s'il n'y a aucune efficacité il est difficile de rendre quelque chose crédible, mais enfin on voit bien quand même qu'il y a une articulation des idées un petit peu difficile.

Ensuite, je crois qu'il faut pour articuler des prévisions, se baser sur les idées des stratèges, sur les idées des économistes. La défense dépend pour beaucoup de l'économie, on fait une défense en fonction de ressources et en fonction de menaces qui, elles-mêmes, viennent de

ressources et de stratégies. C'est que doivent intervenir toute une série de projections sur les capacités économiques et sur les stratégies. Donc c'est un débat où le stratège a une importance considérable, c'est lui qui éclaire au fond l'environ-nement des choses et la façon que l'on peut avoir de diriger les événements.

Enfin, tout cela s'appuie sur les capacités technologiques, sur les évolutions technologiques et sur les capacités industrielles. Monsieur El Gammal vous a parlé ce matin des évolutions technologiques pour le siècle prochain, il est bien évident que c'est en fonction de ces données que l'on peut essayer de déterminer quels peuvent être les grands tournants qu'impliquent les évolutions technologiques.

Voilà au fond le cadre du débat de cet après-midi. Je crois que nous pouvons être reconnaissants aux organisateurs d'avoir choisi pour ce débat les deux meilleurs spécialistes du moment dans ce domaine : le général Gallois et Jean Charles Poggi. Le général Gallois, c'est l'apôtre et le philosophe de la force de dissuasion depuis son origine et même avant son origine. Je crois que nul n'était mieux placé que lui pour replacer nos réflexions dans le cadre historique et dans le cadre prospectif. Le général Gallois a écrit, vous le savez, de nombreux ouvrages sur ce sujet, je me rappelle en particulier le dernier que j'ai lu qui traitait de l'IDS, ce fameux grand débat qui est intervenu il y a quelques années et dans lequel le général Gallois a apporté ses précisions et ses lumières pour permettre d'éclairer beaucoup mieux les idées qui avaient tendance à flotter un peu sur ce sujet. Puis ensuite, Jean-Charles Poggi, qui est également bien connu, qui a été dans l'équipe de la Société d'étude et de réalisation d'engins balistiques (SEREB). Vous savez à quel point la SEREB a marqué la création et le développement de la force de dissuasion en France. C'est au fond de la SEREB qu'est parti tout notre système de missiles balistiques. Jean-Charles Poggi est actuellement Directeur de la division des systèmes stratégiques et spatiaux de l'Aerospatiale donc au premier rang de ceux qui ont à concevoir les éléments techniques et industriels de la force de dissuasion de demain.

Alors, si vous voulez bien et sans plus tarder, après cette introduction, je vais passer la parole au général Gallois.

 

DEBATS

M. Henri Martre 1

(Président de séance)

Les questions sont arrivées en nombre très élevé. Sans plus attendre, je passe la parole au général Gallois.

M. le général Pierre M. Gallois 2 :

Le premier groupe de questions est relatif à l'idée d'une défense européenne.

L'idée d'une défense européenne est évidemment très séduisante, mais elle pose quand même quelques questions. La première c'est qu'on veut associer la notion de défense à une expression géographique ; c'est une ambition mais elle est peut-être illusoire. On ne parle pas de défense africaine, on ne parle pas de défense des Amériques, on ne parle pas de défense australasienne, on ne parle pas de défense asiatique et tout d'un coup on parlerait de défense européenne !

Deuxièmement quand les Soviétiques, puisque c'est d'eux qu'il s'agit, ont pensé qu'ils devaient, pour des raisons politiques, sociales, idéologiques, être présents en Afrique, ils ne s'en sont pas pris au continent africain mais à des points faibles du continent africain, à l'Angola, au Mozambique, à l'Ethiopie. Quand ils ont souhaité avoir un pied en Amérique, ils s'en sont pris aussi à des Etats dont les régimes politiques étaient sujets à caution, le Nicaragua, le Salvador. La même chose en Asie où ils se sont d'abord intéressés surtout au Vietnam en pleine convulsion. Pourquoi voulez vous que d'un seul coup ils s'en prennent à l'Europe dans son ensemble ? S'ils voulaient poursuivre une politique d'expansion au détriment de l'Europe de l'Ouest, ce qui est tout-à-fait sujet à caution pour l'instant, je pense qu'ils s'occuperaient plus particulièrement des points faibles de cette Europe. Par exemple, il existe en Turquie orientale des problèmes que vous connaissez entre les Turcs et les Kurdes, on peut admettre qu'un jour - c'est une hypothèse d'école bien sûr - la Russie veuille étendre son influence ou ramener la paix dans cette région du monde en y employant la force. Croyez vous que dans ce cas, les soldats norvégiens, danois, hollandais, ou belges se précipiteraient à l'assaut de la Russie pour défendre les Turcs. Vous savez très bien que les Grecs qui sont les voisins les plus proches des Turcs se joindraient aux Russes. Et si, à l'inverse, voulant améliorer leurs positions dans la région du nord de la Norvège, de la presqu'île de Kola qui est le principal bastion soviétique, en Europe du moins, il prenaient quelques milliers de kilomètres carrés, quelques arpents de neige de Norvège, croyez vous que les soldats grecs, turcs, espagnols, italiens, portugais, se précipiteraient pour se battre contre la puissante Russie afin de libérer ces quelques arpents de neige, certainement pas.

Alors l'idée de la défense européenne, quand on l'examine d'une manière un peu plus réaliste, est moins séduisante. Vous me direz que la défense européenne c'est surtout l'Allemagne et la France. Seulement si votre défense européenne se limite à l'Allemagne et à la France vous projetez automatiquement les pays qui ne sont pas couverts dans les bras de la Russie, c'est-à-dire que vous détruisez l'Europe. En conséquence ce n'est pas simple. Enfin dans le couple franco-allemand, il y a aussi une difficulté qui réside dans le fait que l'Allemagne est une puissance classique et la France une puissance nucléaire et qu'en cas de conflit, la sanction que subirait l'Allemagne ce serait peut-être l'occupation de son territoire, la sanction que subirait la France, ce serait la vitrification de son territoire, le châtiment n'est pas le même. Par conséquent ces perspectives devraient inviter à plus de prudence quand on agite ces histoires de défense européenne ou de couple franco-allemand.

Enfin, il est clair que les démarches actuelles que fait M. Gorbatchev et qui sont tout-à-fait remarquables, n'ont pas d'autre but que de courtiser l'Allemagne et par conséquent d'essayer de l'attirer dans son sein. Il est évident que pour les industriels allemands, un marché de 280 millions d'habitants avides de tous les biens de consommation possibles est tout-à-fait tentant. Je vois mal l'Allemagne faire, avec un pays quelconque, en commençant par la France, un accord militaire efficace si cet accord déplaisait à la Russie, compromettant définitivement une éventuelle et lointaine réunification.

Par conséquent, c'est une très bonne idée que de vouloir une défense européenne, malheureusement elle se heurte à des réalités dont il serait bon qu'on tienne compte afin de ne pas abuser l'opinion publique en lui faisant croire à la facilité d'une opération qui me paraît très difficile à réaliser, lointaine et pour laquelle au fond nous manquons de partenaires. Parce que pour faire une défense européenne, il faut la faire entre Européens, je n'ai pas l'impression que ni les Allemands, ni les autres ne sont prêts à mettre sur pied une défense européenne. Par conséquent, nous nous berçons, une fois de plus, d'illusions.

Deuxième série de questions concernant la position de la Russie soviétique.

Le langage que nous avons tenu à cette tribune peut paraître dépassé en raison de l'attitude de M. Gorbatchev. Je voudrais vous faire remarquer qu'en 1960, M. Khroutchev avait réduit unilatéralement de deux millions d'hommes les effectifs de l'armée soviétique. Aujourd'hui, M. Gorbatchev les réduit de 10 %, c'est-à-dire de 500 000. Lorsque M. Kroutchev a quitté le pouvoir, il laissait à ses successeurs moins de 3 millions d'hommes sous les armes, 127 divisions et 28 000 chars d'assaut. M. Brejnev régnant, ces chiffres sont montés et lorsque M. Gorbatchev est arrivé au pouvoir il a trouvé 5 200 000 hommes sous les armes, 210 divisions et 53 000 chars d'assaut. La politique militaire soviétique subit des fluctuations, elle est en sinusoïde, rien ne dit que nous sommes dans un creux, rien ne dit que ce creux ne remontera pas un jour et que nous n'en soyons pas à une position de répit.

Ceci étant, je suis persuadé que M. Gorbatchev est assez intelligent pour se rendre compte que dans le monde d'aujourd'hui, les deux puissances, Etats-Unis et Russie ont d'autres chats à fouetter, si je puis dire, que de songer, pendant des années, à s'envoyer par dessus l'Arctique des armes thermonucléaires. Il y a des problèmes internes, infiniment plus urgents, qu'il s'agisse des problèmes agricoles pour les deux pays, qu'il s'agisse des problèmes des questions de natalité pour la Russie, qu'il s'agisse de la minorité russe dans l'empire, qu'il s'agisse du développement de l'ivrognerie, qu'il s'agisse de la diminution de l'espérance de vie en Russie, tous ces problèmes auxquels s'ajoute la montée en puissance économique de la Chine, tous ces problèmes sont beaucoup plus importants, beaucoup plus immédiats, exigent des solutions beaucoup plus évidentes, que de songer et que de dépenser des milliards de roubles à envisager une guerre avec l'Amérique, guerre qui serait absurde et impossible.

Concomitance intéressante, ce raisonnement s'est tenu probablement à peu près en même temps en Amérique où il y a des soucis analogues : la prééminence du Japon, sa domination scientifique, les achats par le Japon d'une partie des biens américains, l'hispanisation montante, la paupérisation grandissante, le changement d'establishment qui se déplace de la côte est et vers le Texas, tous ces problèmes sont aux Etats-Unis beaucoup plus importants que de rassembler des forces pour attaquer la Russie et recevoir en retour une insupportable quantité de destruction.

Par conséquent, on a l'impression qu'un immense voile se déchire et qu'après avoir accumulé en vain des stocks d'armes qui ne servent à rien, les deux grandes puissances viennent de se révéler à elles-mêmes qu'elles pouvaient en envoyer 50 % - 75 % à la ferraille sans changer d'un iota leur sécurité. Il est quand même frappant que ce constat vienne de pays aussi évolués, dotés d'autant d'organismes d'étude, d'autant d'ordinateurs, d'autant de moyens d'investigation et de surcroît donnant des leçons de morale et de stratégie au monde entier. Eh bien, pendant quarante ans, ils se sont totalement fourvoyées !

Si nous avons été sages, ce n'est peut-être pas à cause de notre sagesse mais parce que nous n'avions pas les moyens de faire mieux.

La doctrine de dissuasion française ne constitue-t-elle pas une nouvelle ligne Maginot ?

C'est une question que j'entends depuis des années. J'y répondrai en quelques mots, très simplement, en disant que la ligne Maginot n'a jamais été capable de faire 50 millions de morts.

La stratégie française de dissuasion est-elle toujours adaptée à un monde en voie de dénucléarisation ?

Attention, malheureusement, le monde n'est pas en voie de dénucléarisation, il est en voie de nucléarisation. Il est en voie de dénucléarisation quantitative, mais pas qualitative parce qu'il y a des candidats. Vous savez qu'Israël est une puissance nucléaire, le Pakistan est entrain de le devenir, Taïwan aussi, l'Inde l'est depuis longtemps et d'autres pays peut-être les suivent. Par conséquent, il ne faut pas dire que le monde est en voie de dénucléarisation. Il est en voie d'avoir découvert, tout au moins chez les deux grandes puissances, une certaine sagesse, à savoir que dans le cycle nucléaire la dissuasion minimum, politique de la France depuis trente ans, suffit. Le reste est excédentaire. Il n'est pas nécessaire d'avoir les moyens de détruire vingt cinq fois le même pays, cela fait vingt quatre fois de trop. Ca ne veut pas dire que le monde se dénucléarise, je crois au contraire que la dernière conférence sur les armes chimiques a ainsi au moins incité un certain nombre de pays à mettre les bouchées doubles dans ce domaine de manière à détenir un moyen de dissuasion si besoin est avec des armes chimiques.

Une question concernant la défense civile.

Pourquoi ne développe-t-on pas de défense civile en France ?

Parce que l'hypothèse qui a toujours été prise, et qui me paraît assez logique, c'est que si il y avait un conflit nucléaire, pour qu'il y ait une chance une chance d'être réussi, il faudrait qu'il fut lancé par avec le bénéfice de la surprise. Or, comme les trajectoires des engins qui viendraient chez nous ont une durée de parcours de six à dix minutes, un samedi de la Pentecôte à minuit par exemple, je vois mal mettre une population à l'abri avec un délai aussi court. Même la protection d'un centre vital comme Paris est une ambition illusoire en ce sens que la défense serait aisément saturable. A partir du moment où, du côté soviétique, on a aujourd'hui vingt mille ogives (en admettant même qu'on les ramène à cinq mille) c'est largement ce qu'il faut pour saturer tout système défensif. Enfin on se heurterait en France au problème que les Américains ont rencontré quand il ont voulu faire de la défense civile : ils ont commencé à protéger un certain nombre de centres ce qui a fait pousser des hurlements aux populations non protégées. A l'époque Kennedy avait pensé que la solution la meilleure c'était de ne rien faire et de spéculer entièrement sur l'effet dissuasif des armements nucléaires. En renforçant la survie des armes de dissuasion et en s'assurant de leur pouvoir de pénétration on défend les populations civiles mieux qu'avec un système de défense anti-missiles.

Y a-t-il opposition entre :

- l'idée sur laquelle l'arme nucléaire est censée ne pas être employée, (sensée dissuader)

- et l'idée sur laquelle notre défense dépend de la détermination de nos responsables politiques, (à défaut de celle des populations) ?

Ne s'agit-il pas de la détermination à employer l'arme, le cas échéant ?

C'est la base même du problème de la dissuasion. Elle est toujours difficile à faire comprendre en ce sens qu'effectivement, cet armement n'est efficace que dans l'immobilité et la non utilisation. Il faut que l'on redoute son emploi, qu'il ait un pouvoir d'intimidation alors qu'il est inactif et qu'aucune décision n'est prise.

D'ailleurs dans la dialectique nucléaire, c'est l'agresseur qui prend les risques et pas le défendeur. C'est l'agresseur qui doit se dire en réunissant son Etat-Major autour d'une table : nous allons faire ceci au détriment de la France, elle ne réagira pas. Et il y aura peut-être quelqu'un au bout de la table qui dira : mais si jamais elle réagissait et que nous soyons punis en perdant vingt, trente, quarante agglomérations chez nous, alors que la Chine et les Etats-Unis, nos rivaux, seraient seulement spectateurs du conflit et par conséquent vainqueurs de cette lutte imbécile ? La France est une puissance moyenne, elle ne vaut pas un tel risque.

Autrement dit, il est presque plus facile pour un pays moyen d'assurer sa propre dissuasion que pour un pays capital dont la destruction assurerait la suprématie de la puissance rivale. Notre propre destruction, notre propre sujétion n'entraînerait guère de changement dans la situation du monde. C'est pour cela que nous pensons que nous pouvons toujours nous en remettre à la dissuasion, et qu'elle n'est pas, à raison des risques qu'elle fait courir à tout agresseur, une ligne Maginot.

Une autre question demandant ce qu'il en est de la dissuasion nucléaire des pays nord nucléaires vis à vis des pays sud non nucléaires.

Il est très difficile pour une puissance démocratique avec notre éthique, notre morale, d'utiliser des armes disproportionnées à l'enjeu que nous défendons. Il faut dans la réaction que nous ayons une sorte de satisfaction interne, morale et qu'il y ait un équilibre entre les effets de l'attaque et ceux de la défense. Naturellement, si contre mon pays on utilisait massivement des gaz chimiques ou si on traitait les campagnes françaises au napalm, personnellement je ne verrai aucun inconvénient à riposter nucléairement sur les cités des pays qui se comporteraient ainsi. Mais si nous perdions, du fait de ces pays du Sud, quelques installations militaires ou civiles au sud de la France par exemple, puisque c'est à leur portée, je vois mal une représailles nucléaire sur une des villes du sud méditerranéen. Peut être une expédition purement classique suffirait-elle, peut-être serait-il plus facile et plus instantané de riposter avec des engins analogues, c'est ce que j'ai proposé dans mon exposé.

Le nucléaire ne dissuade, à mon avis, que contre l'emploi du nucléaire sur le territoire national et contre l'invasion du territoire national, mais pas forcément contre une opération isolée qui serait le geste d'un maniaque ou d'un personnage exalté qui n'aurait pas d'ambition de conquête sur le territoire national, qui ne viserait pas la main mise sur la France en tant que puissance indépendante souveraine.

On a posé aussi la question, de l'arme à radiations renforcées, c'est-à-dire de l'arme que l'on appelle improprement la bombe à neutrons.

C'est une expression qui me choque parce que je ne connais pas de bombe à neutrons. Je ne connais que des munitions à radiations renforcées. Je pense que c'est un faux problème qui a été posé depuis 1978, à ce pays, par M. Carter je crois. C'est un faux problème parce que lorsqu'on examine la morphologie de l'Europe centrale, du secteur Centre Europe, qu'on y voit ce qu'est la densité de la population dans cette région du monde et qu'on imagine un conflit dans lequel il serait peut-être légitime d'avoir recours à cet armement, avec vingt cinq, trente millions d'Allemands refluant sur les routes vers le Sud et le Sud-Ouest, je vois mal la possibilité d'une discrimination en essayant par des armes coûteuses d'obtenir des effets spécifiques, c'est-à-dire de détruire des hommes dans les chars en respectant la maison voisine.

J'ai essayé avec des cartes d'Etat-Major au quatre vingt millième de voir où je pourrais appliquer les armes à radiations renforcées sans que le paysage n'en soit affecté. Eh bien, dans cette zone du monde, il n'y en a pas. D'ailleurs il suffit de regarder la carte et de voir que de la Suisse à la Hollande existe une ligne Maginot naturelle constituée par un habitat gigantesque qui s'est développé le long du Rhin depuis que l'économie allemande a progressé, qui fait six cent kilomètres de long et parfois quatre vingt kilomètres de large, entièrement construit. Je vois pas comment vous pourriez faire de la discrimination avec une arme à radiation renforcée. Je pense que c'est un faux problème dont nous avons hérité et dont nous ne savons pas comment nous débarrasser. Enfin, je crois qu'en raison même de cette fameuse ligne Maginot naturelle, l'agression des chars (qui nous hante parce que c'était comme cela en 1939-1940, il y a de cela un demi-siècle aujourd'hui) n'est plus de circonstance. Il existe des armements beaucoup plus décisifs, beaucoup plus immédiats, le char étant beaucoup plus pour moi une arme d'occupation d'un pays désarmé qu'une arme de rupture des fronts comme il le fût il y a une quarantaine d'années. Par conséquent je pense que l'arme à réactions renforcées aurait fait merveille contre les panzers de Hitler, mais c'était il y a cinquante ans.

Quelles sont les raisons qui permettent de dire que la force de dissuasion française est crédible et qu'elle participe efficacement à la défense du pays ?

Je vais faire un petit rappel historique. Il faut se rappeler que ce pays a été envahi en 1814, en 1815, en 1870, en 1940, sa capitale a été occupée quatre fois sur cinq guerres et il a été entre 1792 et 1941 le champion du monde des pertes à la guerre. Ce n'est pas un record que je tiens pour enviable. Comme parmi beaucoup de personnes qui sont ici, j'ai été le témoin des désastres de 1940, tous mes camarades qui en ont été témoin n'ont eu d'autre objectif que d'essayer de léguer à ce pays le moyen de le tenir à l'écart des circuits de guerre pour lui éviter des épreuves dont il a tellement souffert pendant un siècle et demi. A cette époque nous n'avons pas trouvé d'autres solutions que le nucléaire parce qu'il avait un pouvoir d'intimidation qu'aucune arme au monde ne possède. Enfin, étant mis en oeuvre par une troupe de spécialistes d'élite, très peu nombreux, il est étranger aux vicissitudes de la vie politique et aux difficultés politiques et sociales que peut traverser un pays.

Autrement dit cet armement peut être, en état d'alerte au service de la nation, quelque soit les sentiments qui agitent cette nation. Pendant que les Français vaquent à leurs travaux et d'une manière plus intensive encore à leurs plaisirs, il y a des hommes qui veillent sur leur sécurité. Cette solution me paraît pour l'instant et peut-être pour longtemps, compte tenu de l'état moral de la nation, la meilleure. (Applaudissements).

M. Henri Martre :

Merci mon général, avant de passer la parole à Jean Charles Poggi, je vais répondre à une série de questions sur l'Initiative de défense stratégique et son évolution.

Le général Gallois en a parlé dans sa conférence, il disait que l'IDS était en train de se terminer, si on peut dire. Effectivement, c'est bien l'information que nous avons. Très récemment, à Paris, j'étais à une conférence de style économique, un conférencier américain parlait de l'évolution dans les années à venir de l'économie américaine. Parmi les considérants de son exposé, il y avait une expression qui m'a frappé : l'IDS va tomber dans un trou noir. Evidemment tout cela expliqué par l'évolution du budget américain. L'idée étant que pour rétablir les grands équilibres économiques de ce grand pays, il fallait réduire le budget militaire, la notion s'est répandue que ce budget sera en stagnation. On ne sait pas si ce sera en stagnation en dollar courant ou en dollar constant mais il y a bien l'idée qu'il n'est pas question de faire croître ce budget.

Cette affaire doit se placer dans la perspective retracée tout à l'heure par le général Gallois, c'est-à-dire que vers 1982 les Américains ont eu l'impression que, compte tenu de l'effort soviétique d'armement et de leur recherche, la nation américaine était en danger. D'où le lancement spectaculaire par le président Reagan du programme IDS et je dirai même que les gens du Pentagone ont été eux-mêmes surpris des perspectives tracées par le Président. Quoiqu'il en soit, il s'agissait de signifier brutalement aux Soviétiques que toutes les plaisanteries étaient terminées, qu'on allait voir ce qu'étaient les Etats-Unis et que on allait faire un effort pour dépasser définitivement l'Union Soviétique. Ils ont mis l'argent au pot pour montrer leur détermination, 26 milliards de dollars en cinq ans et ce n'était que le début. Il était clair que l'IDS, c'était un programme de recherche qui devait conduire ensuite à des décisions pour l'implantation de systèmes, le fameux parapluie. La stratégie américaine a parfaitement réussi. Devant cette perspective d'une croissance démesurée du système américain et incapables pour des raisons économiques et politiques de suivre un tel mouvement, les Soviétiques sont entrés en négociation, vous connaissez la suite. Il faut dire que l'effort des Américains leur a coûté très cher sur leur économie, ça a été une des raisons du déséquilibre budgétaire américain. Maintenant, eux mêmes ne peuvent plus continuer, alors on rabat les prétentions de part et d'autre, ça ne veut pas dire qu'on désarme sensiblement mais on rabat les prétentions sur une course à l'armement. Le résultat c'est que, effectivement, toutes les grandes ambitions de l'IDS sont abandonnées, il en restera un très grand effort technologique avec des retombées sur tous les systèmes d'armes actuels.

J'ai des questions sur la course entre l'arme et la cuirasse, la détection sous-marine et le silence des sous-marins.

Beaucoup de progrès ont été faits en matière de détection sous-marine, mais des progrès parallèles sont faits sur le silence des sous-marins. On ne peut pas dire, à l'heure actuelle, que notre force sous-marine serait compromise. La future génération des SNLE comportera des progrès tels qu'elle restera valable dans un avenir très lointain malgré les efforts faits en matière de détection sous-marine.

C'est la même chose en ce qui concerne la détection des avions, la protection des avions contre la détection. Des efforts sont faits en matière de furtivité, cette furtivité est une des caractéristiques majeures prise en compte dans les programmes d'avions et de missiles. La France ne reste pas à l'écart de ces efforts qui sont, encore une fois, du type arme contre cuirasse.

M. Jean Charles Poggi 3 :

Le discours du général Gallois a suscité des vocations commerciales dans la salle puisqu'on me demande si l'Aérospatiale est capable de faire des missiles balistiques sol sol classiques, non nucléaires et est-ce qu'on pourrait les vendre ?

Je crois que la réponse sur le plan technique est très simple. Oui, on saurait faire des engins balistiques classiques, sans doute mieux que ceux qui sont aujourd'hui dans le commerce, les Scud soviétiques ou les Silk Worm chinois. Il n'est pas exclu et cela est dans nos cartons effectivement, d'envisager des engins balistiques pour l'usage national, les engins balistiques à charge classique pour détruire des pistes avec des dispenseurs de bombes ou de mines, par exemple, en augmentant la précision du tir par des moyens de guidage terminal. Quant à l'exportation, ce n'est pas à l'industriel qu'il faut s'adresser. Il s'agirait de matériels de guerre d'une redoutable efficacité dont la vente à l'exportation ne peut être décidée que par le Gouvernement.

L'Aerospatiale possède t-elle les moyens scientifiques, techniques et humains pour développer une arme anti-satellite.

Oui, je crois que l'ensemble des industriels français sont capables de développer une arme anti-satellite avec probablement plusieurs options sur son moyen de lancement, soit par avion ce qui est le cas des Américains en particulier, soit à partir du sol. Si un tel programme entrait dans la stratégie de défense de la France, les moyens techniques existent pour le mener à bien.

La France a-t-elle les moyens de créer un parapluie nucléaire européen ? Pensez-vous qu'elle en aurait la volonté ?

Techniquement, le parapluie français existant peut servir, tel qu'il est, à la couverture de l'Europe. Le seul problème qui se pose est celui de la décision d'emploi de la Force stratégique :

a) les Européens peuvent-ils accepter - comme ils l'acceptent aujourd'hui des Américains - que cette décision appartienne à la France seule ?

b) sur quels critères (menace de quels intérêts ?) la Force devrait-elle être mise en oeuvre ?

Pourquoi des missiles sol et des missiles mer ? Les missiles mer pourquoi ne les installent-on pas à terre, ce serait des missiles sol ?

Il faut dire que les missiles MSBS sont obligés de se soumettre à un certain nombre de contraintes spécifiques de leur installation à bord de sous-marins : hauteur, diamètre, masse, chasse, à partir d'un tube ... Les missiles SSBS obéissent à d'autres critères, plus simples. Ce n'est pas la peine de faire compliqué quand on peut faire simple. L'utilisation de missiles MSBS par des systèmes SSBS conduirait à une dépense totale plus élevée. Il faut dire, cependant, que beaucoup de technologies sont communes aux SSBS et aux MSBS, voire même des étages propulsifs complets (S-3 et M-20, par exemple). C'est par ce biais là que des économies sont réalisées.

La question se pose aujourd'hui pour l'équipement du plateau d'Albion : quel missile doit remplacer le S-3 actuellement en service ? Deux possibilités sont examinées : la réalisation d'un missile nouveau (S-4) spécifique ou l'adaptation du M-4 existant dans une version silo. Des études de coûts ne donnent pas un avantage déterminant à l'utilisation du M-4, pourtant déjà développé.

D'ailleurs, c'est une des questions posées : Pour un nombre de missiles sensiblement équivalent, un SNLE à 16 missiles et le plateau d'Albion à 18 missiles, est-ce qu'il est vraiment beaucoup plus cher ?

Je dirai qu'il ne faut pas comparer un SNLE et puis l'ensemble du plateau d'Albion. Il faut plusieurs SNLE pour assurer la permanence de 16 missiles à la mer alors que le plateau d'Albion, à lui seul, permet la disponibilité permanente de 18 missiles. Le coût d'entretien du plateau d'Albion est très inférieur à celui de l'ensemble des SNLE.

Bien entendu, comme je l'ai dit, en contrepartie de ce coût supérieur, la FOST a une capacité de survie quasi-totale liée à l'impossibilité actuelle de détecter avec précision la position des sous-marins.

Certains avaient proposé de creuser un grand lac sur le plateau d'Albion et d'y installer un sous-marin (rires). la vulnérabilité d'un tel système aurait été évidemment bien supérieure à celle des missiles en silos.

M. Henri Martre :

Le débat a été d'une telle richesse qu'il justifiait le dépassement d'horaire, il eut été dommage de l'interrompre. Il me reste à remercier le général Gallois et Jean Charles Poggi pour les exposés très intéressants et pour les réponses aux questions.

Une dernière question vient d'arriver, je dirai qu'elle est peut-être la conclusion, tout en étant entendu qu'il n'y a pas de conclusion possible dans des matières comme celles que nous avons examinées. La question tombe bien en ce bicentenaire de la révolution :

A-t-on étudié les conséquences d'une révolution dans un pays possédant l'arme nucléaire ?

L'hypothèse, c'est un pays doté de l'armement nucléaire. En cas de révolution, qu'est-ce qui se passe étant donné que l'usage de cet armement nucléaire est entre les mains de la plus haute autorité du pays ? La plus haute autorité est déstabilisée par la révolution.

Je pose la question à l'ensemble de la salle, vous avez là un motif de méditation pour un long moment et, encore une fois, merci de votre attention, merci de vos questions, merci aux organisateurs.

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Notes:

1 . Président directeur général de l'Aerospatiale, Président de l'Association européenne des constructeurs de matériel aérospatial (AECMA).

2 . Général de brigade aérienne (cr).

3 . Directeur de la Division des systèmes stratégiques et spatiaux de l'Aerospatiale.

 

 

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