LA MISE EN PLACE ET LE DEVELOPPEMENT DE LA 2ème GENERATION

Georges MERCIER 1

Afin d'éviter toute ambiguïté sur le sujet que l'on m'a demandé de traiter devant vous, et qui est relatif à la mise en place et au développement de la force SSBS, constituée aujourd'hui par le 1er Groupement de missiles stratégiques (1er GMS) du plateau d'Albion, je préfère, pour le titre de cet exposé, employer l'expression 2e composante des FNS plutôt que le terme génération.

Cette remarque ne relève pas de la simple analyse sémantique : elle est nécessaire pour bien délimiter le sujet traité. En effet, s'agissant de systèmes militaires, le mot génération est habituellement utilisé pour désigner des familles de matériels ayant des caractéristiques et des performances analogues à un moment donné. Ainsi peut-on parler, par exemple, d'avions de combat, de missiles anti-chars, d'ordinateurs etc., de 2e et 3e génération. De même, le missile S-3 du SSBS et le missile M-20 du MSBS doivent être considérés comme des missiles de même génération. Dans cet usage, qui suggère surtout la notion d'état de l'art d'une technique dans une période précise, le mot est d'ailleurs plus proche de son sens étymologique.

Le terme de composante est donc mieux adapté aujourd'hui pour qualifier l'un des éléments de nos forces nucléaires stratégiques. Il laisse également bien entendre que notre dissuasion nucléaire repose à tout moment sur plusieurs systèmes, de nature différente, mais dont les qualités et capacités sont complémentaires. Je me permettrai d'évoquer à nouveau cette dernière considération en abordant la conclusion de mon exposé, qui comportera trois parties principales.

Après avoir brièvement rappelé le contexte politico stratégique dans lequel ont été faits les choix initiaux et le challenge technique et industriel qu'ils ont représenté, je décrirai les faits marquants ayant jalonné la mise en place du SSBS sur le plateau d'Albion ainsi que les caractéristiques principales du 1er GMS et de son environnement depuis sa mise en service opérationnel en 1971. Je présenterai ensuite le développement du SSBS sous l'angle de l'évolution des capacités militaires des générations successives jusqu'à la présente période. Je conclurai enfin par quelques réflexions sur l'avenir de la composante SSBS à l'horizon 2000 compte tenu des perspectives d'évolution des menaces et des concepts stratégiques.

I. Les choix initiaux

Mon propos n'est pas de refaire un historique des différentes études, recherches et essais qui ont conduit à la mise sur pied de la composante SSBS. Cet aspect vous a été exposé par les conférenciers m'ayant précédé, mais plutôt d'esquisser le contexte stratégique dans lequel les décisions ont été prises et le pari qu'elles ont représenté pour tous ceux qui ont été chargés de les appliquer : ingénieurs, techniciens, officiers et sous-officiers de l'armée de l'Air.

1 - L'enjeu stratégique

Au cours de la décennie 50, la prise de conscience de l'importance du fait nucléaire au niveau stratégique n'a fait que lentement son chemin chez des responsables politiques français hésitants. Ce n'est qu'en 1958, avec l'arrivée du général de Gaulle au pouvoir, que l'accession de la France au rang des puissances nucléaires est officiellement et fermement décidée. En mars 1959, une priorité absolue est fixée à la réalisation d'une force de frappe nucléaire à base d'avions, puis ultérieurement de missiles balistiques, force capable d'agir, selon les termes du général de Gaulle, pour notre propre compte et qui doit donc constituer le pilier d'une défense nationale indépendante.

Mais le retard est considérable. Lorsque la première bombe française explose en février 1960 au Sahara, la Grande-Bretagne a accédé au rang de puissance nucléaire depuis plus de 7 ans (octobre 1952). La France n'entrera dans le club des puissances thermonucléaires qu'en août 1968, soit onze ans après la Grande-Bretagne et un an après la Chine Populaire !

Dans le domaine des missiles balistiques, la situation est analogue. L'importance stratégique du missile balistique commence à être perçue au niveau du pouvoir politique vers le milieu des années 50 : le ministre de la Défense demande à l'armée de l'Air, en 1955, de lancer les études préliminaires d'un missile Sol-Sol stratégique. Mais, en l'absence de l'expression d'un besoin opérationnel réel, les résultats de ces études ne conduisent à aucune décision concrète. Nous sommes en 1957, et l'essentiel de l'acquis technologique français en matière de missiles est dû aux fusées-sondes Véronique dans le cadre d'expériences et d'études scientifiques de la haute atmosphère.

A la même époque, le contexte stratégique international évolue rapidement. En 1957, l'Union Soviétique réalise le premier tir du SS-6, missile intercontinental. En octobre de la même année, c'est ce vecteur qui met sur orbite le premier satellite artificiel de la terre : le Spoutnik 1.

Du côté américain, plusieurs programmes sont lancés simultanément au milieu des années 50 : les missiles intercontinentaux Atlas et Titan sont développés parallèlement, ainsi que les engins Jupiter et Thor, les missiles Minuteman I et Polaris A-1 commencent à être étudiés en 1958.

Ainsi, en cette année 1958, au moment où le général de Gaulle arrive au pouvoir, combler les lacunes technologiques de la France dans le domaine des missiles balistiques devient un enjeu stratégique majeur.

2 - Le challenge technique et industriel

Le défi technique est lancé le 4 août 1958 par une directive du ministre des Armées fixant l'étude en priorité d'un engin SSBS à charge thermonucléaire.

Dix ans plus tard, le 1er juillet 1968, la base de Saint-Christol, construite sur le plateau d'Albion, ouvre ses portes aux 600 cadres de l'armée de l'Air chargés de la mise en service du 1er GMS. Le premier missile est mis en silo à la fin de la même année.

Que d'étapes franchies dans ces 10 ans sur le plan technique.

Au départ, les connaissances technologiques en matière de propulsion, d'aérodynamique, de guidage étaient pratiquement inexistantes. Deux années avant l'explosion de la première bombe nucléaire française (1960), le poids de la charge utile du futur missile est incertain : de 300 à 1 500 kg ! Aussi est-il envisagé dans un premier temps de coopérer avec les Etats-Unis dans le cadre de l'OTAN. Mais le principe d'une défense indépendante étant fixé dès la fin de 1959, un programme d'études balistiques de base (EBB) est décidé afin d'acquérir, sans l'aide américaine, les technologies liées aux missiles balistiques. En mai 1960, l'objectif est fixé : mettre en service en 1968 un système d'arme SSBS d'une portée de 3 500 km avec une TN d'un poids de 1 500 kg. Cet objectif est très ambitieux et il ne sera pas tout à fait atteint ni au plan du calendrier, puisque la 1ère unité de tir de 9 missiles S-2 n'entre en service opérationnel qu'en 1971, ni au plan des performances, l'exigence de portée ayant été réduite à 3 000 km lors d'un Conseil de Défense en 1962, conseil au cours duquel avaient également été décidées la mise sur pied d'un MSBS et la construction du 1er SNLE. Il convient cependant de saluer l'exploit de nos chercheurs, de nos ingénieurs et de nos techniciens qui ont su conduire de front en une décennie plusieurs programmes d'acquisition des technologies. Et ceci dans des domaines aussi vastes et diversifiés que :

- la propulsion, avec des véhicules expérimentaux à poudre de la série des pierres précieuses, d'Agate jusqu'à Saphir, qui vont conduire au développement des premiers propulseurs militaires à ergols solides sur les champs de tir d'Hammaguir puis de Biscarrosse ;

- le guidage inertiel, dont l'acquis initial était limité aux études du programme mort né SSBT à partir de deux centrales inertielles commandées aux Etats-Unis ;

- les techniques de pilotage adaptées aux propergols solides qui semblent mieux répondre aux contraintes de stockage et de mise en oeuvre d'engins militaires ;

- la solution des problèmes liés aux effets thermiques, mécaniques et aérodynamiques de la rentrée des têtes dans l'atmosphère.

Parallèlement à ces recherches et essais, la réflexion sur la définition technique du futur missile opérationnel et sur son déploiement se poursuit. S'agissant du premier point, le principal facteur dimensionnant est la masse de la charge. Les progrès du CEA en matière de miniaturisation laissent espérer une réduction de celle-ci à 700 kg : ils vont être déterminants dans le choix de la propulsion à poudre en 1971 tant pour le futur SSBS que pour le MSBS. Quant au déploiement, diverses solutions sont envisagées. La mobilité, séduisante à priori au plan de la vulnérabilité, est envisagée sur voie ferrée ou sur voie navigable (péniches). Mais, de réalisation complexe, le projet en est abandonné à cause de problèmes d'alignement de la centrale inertielle avant le tir. Le choix de la solution fixe se fait d'autant plus facilement qu'il est fortement influencé par l'exemple américain dont les missiles Atlas, Titan et Minuteman sont installés dans des silos. C'est le Conseil de Défense du 23 février 1962 qui entérine ces décisions, complétées par celles du Conseil de Défense de mai 1963 qui fixe les différentes phases de la mise sur pied des FNS : le volume de la force SSBS, dont l'armée de l'Air est chargée de la mise en service, est fixé à 20 à 30 missiles à tête nucléaire au plutonium. A noter que cette force, bien que le développement en soit prioritaire, n'est considérée que comme une composante intérimaire entre le Mirage IV et les SNLE.

L'étude de la mise en place du SSBS débute donc au sein d'un groupe d'études opérationnel dirigé par le SGDN.

II. La mise en place du SSBS sur le plateau d'Albion

1 - Le choix du site du déploiement

Le choix de l'implantation géographique et du volume de la force constitue l'une des premières tâches des groupes d'études opérationnelles en 1964, alors que parallèlement les études et essais de développement se poursuivent dans les centres d'Hammaguir et de Colomb-Béchar, puis de Biscarrosse. La coordination de l'ensemble du programme se fait au sein d'un comité directeur, le comité Athéna créé en juin 1964, avec les représentants des services officiels (DTE, CEA, ...) de l'Etat-Major et des maîtres d'oeuvre, composant un groupe opérationnel et un groupe technique chargés de préparer les décisions.

S'agissant du site géographique, le déploiement ne peut se faire que sur le territoire métropolitain depuis la signature des accords d'Evian en mars 1962, alors qu'initialement l'espace saharien avait été éventuellement envisagé. Deux séries de critères vont déterminer le choix définitif du site.

D'abord, bien sûr, des critères opérationnels. Il s'agit, compte tenu des performances espérées du futur missile (portée de 3 000 km), de pouvoir atteindre les objectifs militaires qui ont été fixés selon le concept anti-démographique et anti-économique.

D'autre part, les critères de résistance aux frappes nucléaires adverses privilégient la recherche de zones géologiques favorables à un bon ancrage des silos et à l'amortissement des secousses sismiques.

Enfin, des régions à faible densité de population doivent être recherchées.

Le Larzac, la Corse, la Savoie, le Diévois et le plateau de Valensole sont successivement étudiés puis abandonnés pour différentes raisons d'ordre orographique ou hydrographique. En Savoie, l'implantation près de la base de Chambéry a été étudiée car le chef d'Etat-Major de l'armée de l'Air ne souhaite pas, pour des raisons évidentes de coût, qu'une base nouvelle soit spécialement construite pour le système.

Finalement, c'est le colonel Benoît, officier de marque du programme, qui, à l'occasion d'un déplacement de week-end, découvre le plateau d'Albion du haut du col de l'Homme Mort qu'il vient de franchir dans les Alpes de Haute-Provence. La configuration orographique et la très faible densité de population paraissent très favorables. Le ministre des Armées, M. Pierre Messmer, en est rapidement informé : il effectue lui-même, en avril 1965, une visite discrète de la zone en voiture banalisée avec les préfets des départements concernés. Il en rend compte au Président de la République, et le même mois, la décision d'implanter la composante SSBS sur le plateau d'Albion est prise.

Quels seront le volume et le déploiement de la force ?

2 - Le développement du programme S-2

Le volume, comme souvent en matière de développement de matériels, est soumis au critère fondamental des capacités financières. En la circonstance, le coût d'acquisition des têtes nucléaires, plus élevé que prévu, limite le volume de la force à 27 missiles. Par souci d'homogénéité et de cohérence, leur déploiement doit s'articuler en trois unités de tir de 9 missiles, chaque unité étant contrôlée par un poste de conduite de tir (PCT). Les résultats des calculs de résistance relatifs à la dispersion des silos et au durcissement des PCT sont prêts : il ne reste plus qu'à acquérir les terrains et à commencer les travaux d'infrastructure.

Dans ce domaine, il convient de souligner que le programme va se dérouler de façon remarquable tant au plan des délais qu'au plan de la qualité et du volume des travaux de génie. Dès l'automne 1965, les grandes lignes du projet sont fixées :

- création d'une base-support sur le plateau d'Albion ;

- implantation de 27 zones de lancement ;

- construction de 3 PCT ;

- réalisation d'une cité de logements cadres près de la ville d'Apt.

Le service du Génie, dont une direction des travaux spéciaux du génie (DTSG) est créée sur Apt en 1966, règle la procédure des acquisitions de terrains et la coordination des travaux confiés aux services des ponts et chaussées, de l'EDF et des P et T. Environ 765 hectares sont acquis auprès de 213 propriétaires dont seulement 6 sont expropriés. 20 hectares du service des Eaux et Forêts sont affectés au domaine Air.

La Direction technique engins (DTEn) est responsable de la réalisation des travaux opérationnels (PCT, silos), la Direction de l'infrastructure de l'Air (DIA) de celle des travaux de la base et de la cité cadres.

Le plateau d'Albion va alors être transformé pendant plus de cinq ans en un immense chantier. Les installations opérationnelles représentent 260 000 m3 de dérochage, 540 000 m3 de terrassements et de 150 000 m3 de béton. Les chemins départementaux sont transformés en un réseau routier moderne et spacieux, car il convient, en particulier, que les routes reliant la base-support aux silos permettent le passage de convois lourds. Près de 250 km de lignes électriques sont installées dans cette région non électrifiée. De même, en l'absence d'eau sur ce plateau calcaire, une adduction d'eau est réalisée à partir d'un forage dans la Durance, adduction dont les communes du plateau vont également profiter grâce à la création d'un syndicat intercommunal d'exploitation du réseau.

Il convient de souligner que la majorité de ces travaux d'équipement ou d'infrastructure sont étudiés en liaison avec les organismes civils intercommunaux et départementaux de façon à s'intégrer dans les plans existants et à respecter au mieux, en matière architecturale, le style régional, en particulier pour les bâtiments vie de la base-support. S'agissant des désordres introduits dans l'environnement immédiat des différentes zones opérationnelles, un plan de reboisement et de restauration de la végétation sera lancé dans les années suivantes. Ainsi les ouvrages sont-ils aujourd'hui bien fondus dans le paysage.

Lorsque la base-support de Saint-Christol ouvre ses portes aux premiers cadres de l'armée de l'Air le 1er juillet 1968, la plus grande partie des travaux d'infrastructure est achevée. Il reste, sous le commandement du colonel Benoît, premier commandant de la base, à poursuivre la mise en oeuvre du déploiement complet de la force en coordonnant les travaux des services techniques, des industriels et du service du Génie. Le Commandant de base rend compte toutes les semaines, directement à l'Elysée, de l'avancement du programme.

En décembre de la même année, pour des raisons budgétaires, le volume de la force est réduit à deux unités de tir, soit 18 missiles.

Simultanément, la mise au point du missile se poursuit et connaît quelques aléas techniques. Les essais de qualification d'un propulseur de 10 tonnes avec quatre tuyères orientables, conduits avec le missile S-112, montrent en particulier qu'un SSBS avec deux étages propulsifs de 10 tonnes ne respectera pas les spécifications en portée, le poids du corps de rentrée ayant dépassé certaines prévisions optimistes. De plus, des problèmes de guidage et de pilotage conduisent à plusieurs échecs du missile SO1 propulsé par deux étages à poudre de 10 tonnes, mais qui permet la mise au point des dispositifs d'arrêts de poussée (DAP) du 2e étage. Il est décidé, en décembre 1965, de développer un premier étage de 16 tonnes, solution préférée, pour des impératifs de calendrier, à celle d'un 2e étage en structure de fibre de verre mis au point pour le MSBS (le Rita I).

Equipé de cet étage de 16 tonnes, l'engin SO2, dont la définition est identique à celle du futur missile opérationnel S-2, est tiré du CEL en décembre 1968. La phase ultime du développement comporte 12 tirs de SO2 entre 1968 et 1973. Ils permettent de qualifier la suspension des silos opérationnels, les performances à portée maximale, la rentrée dans l'atmosphère et les dispositifs de la charge nucléaire.

Le SSBS entre officiellement en service opérationnel le 2 août 1971 avec sa première unité de tir de 9 missiles S-2 équipés d'une tête nucléaire de 150 kt. La force, le 1er GMS, devient totalement opérationnelle avec la mise en service de la deuxième unité de tir le 23 avril 1972, soit 10 ans après la décision prise en Conseil de Défense.

3 - Le 1er GMS dans son environnement

L'ensemble des installations est réparti sur trois départements (Vaucluse, Drôme et Alpes de Haute-Provence). Le domaine militaire proprement dit, qui représente une superficie d'environ 780 hectares dont 400 hectares pour la base-support, est morcelé en 27 points sensibles, dont 6 relais de transmissions, dispersés du Mont-Ventoux au Nord à la montagne du Luberon au Sud sur une surface de plus de 1 000 km2.

Environ 2 000 hommes coopèrent à la mise en oeuvre, au soutien et au support général de la force. Les cadres et leurs familles habitent la ville d'Apt et les villages environnants. Ils constituent tant au niveau de l'économie locale qu'au niveau de la vie sociale un élément moteur pour la commune, le développement des équipements sociaux (écoles, crèches, installations sportives, etc.) et la vie associative.

Le plateau d'Albion est en voie de désertification avant l'implantation du 1er GMS. Des écoles sont réouvertes ; les équipements routiers, l'électrification et l'adduction d'eau donnent à cette région pauvre et déshéritée une nouvelle chance économique, en particulier dans le secteur touristique.

La ville d'Apt elle-même, dont l'activité économique s'étiole depuis l'arrêt de l'exploitation de l'ocre du fait de l'apparition des colorants synthétiques, profite du sang neuf apporté par le 1er GMS sur le marché de l'investissement et de la consommation (industries alimentaires, commerce). Sa population passe de 8 000 à 12 000 habitants entre 1968 et 1980, soit une augmentation de 50 %.

Alors que quelques mouvements locaux de protestation contre l'implantation du 1er GMS se sont développés dans les années 65, seuls les maires d'Apt et de Saint-Christol d'Albion comprennent tout de suite l'intérêt économique de cette opération pour leur commune. Ceci est toujours vrai.

Les cadres et leurs familles sont bien insérés dans la population et dans la vie des communes. Grâce à ses moyens importants en matériels, le 1er GMS fournit des services très appréciés dans cette région isolée et sous-équipée, notamment en matière de secours : ses ambulances, pompiers, engins de déneigement, hélicoptères, etc. sont occasionnellement utilisés pour l'aide aux populations en cas d'urgence.

Le souci des élus locaux concernant le maintien du SSBS à terme traduit d'ailleurs très bien cette situation.

Au niveau militaire, la réflexion sur l'avenir peut d'abord s'appuyer sur l'étude des grandes étapes du développement du système depuis sa mise en service.

III. Le développement du SSBS : évolution des capacités militaires

Alors que, comme nous l'avons vu, c'est l'urgence qui caractérise la mise en service du système de première génération S-2, plusieurs événements et facteurs nouveaux apparus à la fin des années 60 vont imposer, dès 1969, l'étude du développement et de l'évolution d'un système dont la durée de vie prévue est déjà très brève (7 ans).

Pour tous les systèmes d'armes, le développement des capacités militaires résulte de facteurs pouvant être classés en deux grandes catégories : l'évolution de la menace et les progrès techniques, l'objet final du développement, fondamental en matière de dissuasion, étant de préserver la crédibilité technique du système. L'examen de tous les programmes stratégiques montre qu'en fait l'adaptation est permanente : à peine un nouveau système entre-t-il en service qu'est déjà étudié son successeur.

1 - L'évolution de la menace

A la fin des années 60, l'événement majeur est le développement par les Soviétiques d'une défense contre les missiles balistiques autour de Moscou. Des radars de détection d'ogives balistiques sont installés en périphérie du territoire soviétique. Des missiles d'interception exo-atmosphériques Galosh, avec une tête nucléaire d'une puissance de 3 MT, sont progressivement déployés pour la défense de la région de Moscou. Parallèlement, les Etats-Unis étudient un système analogue, le Safeguard, avec des missiles Spartan et Sprint. Essentiellement à cause des coûts très élevés de réalisation de tels systèmes pour la défense de l'ensemble de leurs territoires, Russes et Américains décident, par le traité ABM de 1972, d'en limiter le développement à un seul site pour chaque pays. Celui de Moscou est donc maintenu, et théoriquement limité aux capacités existantes (64 missiles Galosh avec les radars associés).

Dès 1969, les études relatives au système S-3, successeur du S-2, prennent donc en compte deux exigences nouvelles : durcissement des têtes nucléaires face aux rayonnements générés par les explosions mégatonniques des ABM en altitude, augmentation de la capacité de pénétration par l'emploi de leurres et en utilisant des trajectoires surénergétiques plongeantes ou en tir tendu afin d'augmenter les vitesses de pénétration ou de réduire les temps de détection par les radars ABM.

Le développement de la nouvelle génération S-3 est décidé en 1972, alors que la mise en service du S-2 vient à peine de s'achever.

Cependant, au milieu des années 70, une nouvelle menace, liée aux explosions nucléaires à haute altitude, est mise en évidence : il s'agit du phénomène IEM. Cette impulsion électro-magnétique est générée par une explosion thermonucléaire à très haute altitude qui provoque, par les rayonnements émis, une forte ionisation des couches de l'atmosphère. Ce phénomène, découvert tardivement en France alors qu'il était déjà connu depuis plusieurs années des Américains, va donc nécessiter un durcissement spécifique des installations opérationnelles au sol.

Ainsi, au début des années 80, le S-3 évolue vers un système durci, dit S-3D, dont la mise en place est totalement achevée en 1984. J'aurai l'occasion de revenir ultérieurement sur les nouvelles capacités militaires du S-3D, toujours en service aujourd'hui, et dont le début d'obsolescence est estimé en 1996.

Enfin, au début de la décennie, la menace évolue à nouveau et se diversifie.

En violation du traité ABM, les Soviétiques ont décidé d'améliorer de façon très significative leur capacité de défense contre les missiles balistiques. De nouveaux radars très performants, tant en portée qu'en pouvoir de discrimination de leurres, sont développés : celui de Krasnoïarsk, objet de la polémique actuelle entre Etats-Unis et URSS, en fait partie. De nouveaux missiles anti-missiles capables d'interceptions atmosphériques et exo-atmosphériques remplacent les Galosh. Un nouveau système Sol-Air contre avions, le SA-12, peut être équipé d'une charge nucléaire et peut intercepter les ogives balistiques en fin de trajectoire.

D'autre part, l'augmentation prévisible de la précision des missiles balistiques soviétiques impose d'améliorer à terme la capacité de survie du SSBS.

Le maintien de la crédibilité du système impliquant une adaptation de ses capacités à la menace, quels sont les principaux progrès techniques qui caractérisent l'évolution du SSBS ?

2 - Les progrès techniques

Les études technologiques de base sont bien sûr applicables tant au SSBS qu'au MSBS malgré la spécificité de chaque système et de leurs conditions d'emploi. Ceci est particulièrement vérifié dans les années 70 avec la mise en service des missiles S-3 et M-20, dont les grandes options techniques sont très voisines, et qui doivent être considérés comme des missiles de même génération.

Par rapport au S-2, les principales améliorations du S-3 sont les suivantes :

- utilisation d'un 2e étage Rita II, mis au point pour les missiles M-2 puis M-20 et dont l'allégement, grâce à une structure en matériaux composites, permet avec un bloc de poudre réduit à 6 tonnes d'obtenir une portée de 3 500 km et d'employer les trajectoires surénergétiques ;

- comme le M-20, tête avec charge thermonucléaire durcie (TN-61) et emport de leurres dans un module spécifique ;

- possibilité de tir tous azimuts grâce à une nouvelle centrale inertielle ;

- généralisation de la technique digitale et de l'informatique permettant une amélioration des capacités opérationnelles (tenue de l'alerte) et une réduction des contraintes de maintenance.

3 - Evolution de la capacité de résistance : le S-3D

La capacité de résistance est un des paramètres fondamentaux de la crédibilité du SSBS.

Pour le S-3D, trois facteurs principaux déterminent de façon complémentaire les qualités de résistance du système face à la menace prise en compte au début des années 80 : le durcissement, la redondance et la dispersion.

Le durcissement concerne essentiellement les installations opérationnelles qui, lorsque les travaux sont achevés en 1984, ont dans leur ensemble une capacité cohérente de résistance à une explosion nucléaire mégatonnique tant au sol qu'à haute altitude.

Les capsules des postes de conduite de tir qui sont enfouies dans la montagne sous plus de 450 m de roche et où les officiers de tir sont en alerte, les missiles dans leurs silos, le réseau de transmissions Vestale, sont protégés sous béton armé et équipés de dispositifs permettant d'amortir les secousses sismiques. De plus, ces installations sont protégées des effets de l'IEM par l'application de la technique cage de Faraday à l'infrastructure et par l'emploi de blindages avec matériaux et peintures spécifiques pour tout l'environnement des installations opérationnelles (énergie, équipements électroniques, transmissions, etc.).

Des études sont actuellement conduites sur l'évolution de ce durcissement à l'horizon 2000 face à l'inévitable accroissement de la précision des missiles soviétiques, notamment lorsque des techniques du type guidage terminal seront mises en service. Dans cette perspective, un nouveau durcissement des installations est nécessaire.

S'agissant de la redondance, elle s'applique d'abord aux moyens de liaisons vers l'extérieur bien sûr, puisqu'il convient d'être apte à recevoir en permanence l'ordre d'engagement de la force du Président de la République.

Ainsi, de nombreux réseaux maillés et diversifiés, auxquels viennent s'ajouter les réseaux spécifiques d'engagement de la FOST, garantissent la transmission de l'ordre. De plus, le 1er GMS va également être raccordé à court terme aux deux nouveaux réseaux stratégiques Astarte et Ramsès.

Il en est de même des liaisons intérieures entre PCT et silos, chaque missile pouvant être mis à feu par l'un ou l'autre des deux PCT.

Enfin, la redondance concerne la majorité des équipements, en particulier électroniques, montés dans l'environnement immédiat des missiles. Il en est de même de l'alimentation en énergie des différentes installations opérationnelles.

Le troisième facteur concourant à la sécurité du système est constitué par la dispersion des installations opérationnelles. Elles sont suffisamment éloignées les unes des autres pour obliger l'agresseur à traiter chaque installation comme un objectif particulier ; mais elles sont aussi suffisamment proches pour l'obliger à tenir compte des effets fratricides des charges s'il souhaitait neutraliser en une seule frappe l'ensemble du plateau d'Albion. Ainsi, dans une telle hypothèse d'attaque massive, la neutralisation du 1er GMS comporterait aujourd'hui une part importante d'incertitude, et donc le risque d'une riposte. Il est cependant clair que l'efficacité de cette dispersion sera moindre face à des missiles ayant un faible ECP, les puissances des têtes nucléaires assaillantes étant réduites en conséquence et rendant donc ces dernières moins vulnérables aux effets fratricides.

Cette dernière considération sur la menace future, dans l'un de ses multiples aspects, m'amène naturellement à conclure mon exposé en évoquant l'avenir du SSBS.

Conclusion

Comme j'ai essayé de vous le montrer au cours de ce bref historique sur le SSBS, dont le développement initial et la mise en place ont été réalisés dans des délais très brefs, l'efficacité d'un système de dissuasion dépend d'abord aujourd'hui de sa crédibilité technique, c'est-à-dire de sa capacité à faire face aux progrès technologiques de l'adversaire et à l'évolution corrélative de ses concepts stratégiques. Et dans ce domaine, champ d'application privilégié des innovations technologiques, le rythme des changements s'accélère de façon telle que la durée de vie d'un système se trouve davantage limitée par l'évolution de la menace que par l'obsolescence de ses équipements.

Ainsi, tout retard apporté à la modernisation d'un système a des conséquences amplifiées par ce phénomène, et il peut en résulter au niveau de nos FNS une perte de cohérence due au décalage des générations.

S'agissant de la composante SSBS, dont les qualités spécifiques, capacité de réaction rapide et possibilité de tir massif, complètent utilement aujourd'hui la crédibilité d'ensemble de notre système de dissuasion nucléaire, il me semble donc vivement souhaitable d'en préserver l'efficacité et la sûreté à l'horizon 2000.

L'efficacité militaire d'abord : elle doit être à terme en cohérence avec celle de la composante sous-marine. Ceci était le cas avec la génération S-3 et M-20. Actuellement, alors que la mise en service de la nouvelle génération M-4 est achevée, le décalage entre les capacités du SSBS et du MSBS s'accentue : le système S-3D sera toujours en service à la fin des années 90 avec une technologie du début des années 70. Afin de revenir à une meilleure cohérence de nos FNS, il conviendra donc, pour le futur SSBS, de sauter une génération et de le définir techniquement à l'image du successeur du M-4.

Enfin, face à l'évolution des menaces, il faudra préserver la capacité de survie d'un système qui est, comme l'a dit le Président de la République, l'épiderme de notre défense, et qui présente l'avantage politico-stratégique d'être unique en Europe de l'Ouest.

 BIBLIOGRAPHIE

- La force de dissuasion française (M. Jacques Villain).

- Archives de l'armée de l'Air.

- Interview du général Benoît, 1er commandant du 1er GMS.

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Notes:

1 . Général de brigade aérienne, Commandant le 1er Groupement de missiles stratégiques.

 

 

 

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