ALLOCUTION DE CLOTURE

MONSIEUR LE GENERAL HENRI PARIS 1

Le Ministre de la Défense, empêché, n'a pu se rendre à son vif regret à la clôture de votre colloque et m'a chargé de le représenter.

Je mesure parfaitement l'honneur pour moi que de venir donc au nom du Ministre de la Défense, conclure avec vous les travaux du colloque sur l'arme nucléaire et ses vecteurs.

Le sujet en soi revêt, faut-il le rappeler, une importance primordiale dans notre politique de défense qu'il me soit permis de rendre hommage aux organisateurs de ce colloque, qui ont su réunir ici d'éminentes personnalités civiles et militaires, responsables de ce qui est, depuis un quart de siècle, le fer de lance de notre outil de dissuasion. Evoquer cet outil est réaffirmer l'axe principal de notre politique de Défense.

Mais c'est aussi une grande satisfaction pour le Délégué aux études générales, que je suis, de constater l'effort d'information et le souci de dialogue pluridisciplinaire qui a animé les organisateurs de ce colloque. Du rapprochement des points de vue du chercheur, de l'ingénieur, du militaire, du politologue, de l'historien auquel vous avez eu la chance de procéder, doit venir cette vision synthétique dont ont besoin ceux qui ont en charge de prendre les décisions fondamentales pour l'avenir. Je me réjouis particulièrement de voir l'initiative de ce colloque prise par des centres de recherches en histoire spécialisés dans les conflits contemporains ou l'aéronautique et l'espace, car en matière de stratégie nucléaire la démarche historique peut désormais fournir des éléments précieux, voire indispensables, pour expliquer le présent et éclairer l'avenir, ne serait-ce qu'en aidant à bien identifier les problèmes. En ce qui me concerne, j'ai toujours estimé que les leçons de l'histoire sont indispensables, et sans trop m'aventurer, je peux préciser que je partage ce point de vue avec le Ministre. Il est donc particulièrement intéressant que deux générations au moins s'entretiennent, s'interpellent sur le passé et l'avenir de notre politique de dissuasion.

Je céderai donc à la tentation d'articuler mon intervention en deux parties :

- que retenir des vingt-cinq ans passés pour notre appareil dissuasif ?

- quelle évolution peut-on escompter dans l'avenir ? Quelles inflexions faut-il donner à nos efforts pour qu'ils continuent à répondre au mieux à notre politique de sécurité ?

* *

Les armes nucléaires et les vecteurs qui constituent notre appareil dissuasif ont donné à notre pays force, indépendance et liberté d'action.

Que de progrès réalisés depuis trente ans environ. Laissons parler les dates !

1954 : Le président Pierre Mendès France prend la décision donnant mission au Commissariat à l'énergie atomique de procéder aux travaux nécessaires à la constitution d'une force de frappe.

1960 : Explosion réussie du premier engin de Reggane. La France est la quatrième puissance mondiale à acquérir l'arme nucléaire. Le général de Gaulle fait adopter la première loi de programme pour constitution de la force de frappe. Dès lors, la militarisation des armes et la réalisation des vecteurs nécessaires à leur crédibilité devaient recevoir une absolue priorité. Les réussites techniques et les accomplissements de programmes d'équipements des forces allaient se succéder sans défaillance.

1966 : Le premier escadron de bombardiers Mirage IV, armés de la bombe AN-22, prenait l'alerte stratégique permanente, que rien n'a depuis interrompue. Simultanément se constituait de toutes pièces une industrie de missiles stratégiques, de sous-marins à propulsion nucléaire, qui allaient aboutir au début des années 1970 à la mise en service des deux composantes balistiques.

1971 : Prise d'alerte du premier groupe de missiles stratégiques du plateau d'Albion.

1972 : Première patrouille opérationnelle du SNLE Le Redoutable.

Ainsi étaient constituées trois composantes, pour employer le terme consacré par l'usage, de nos forces stratégiques.

Il avait été prévu, à l'origine, qu'elles se substituent les unes aux autres, mais la sagesse et le pragmatisme ont fait revenir sur cette orientation. Il fut décidé de maintenir les trois pour profiter au mieux de leurs complémentarités.

1974 : Mise en service au sein de l'armée de Terre et de l'armée de l'Air, d'un armement nucléaire dit tactique, dont la doctrine d'emploi allait susciter de nombreuses réflexions.

Dès les premières années 1970, un programme de modernisation allait être entrepris dans le dessein de donner à nos forces stratégiques toute l'efficacité potentielle qu'elles devaient avoir. Ce programme a progressivement engendré le système actuel.

1976 : Mise en service opérationnel du missile M-20 que caractérisaient sa portée nettement accrue, sa tête mégatonnique et des aides à la pénétration, destinés à assurer le franchissement des défenses antimissiles, régies depuis 1972 et 1974 par le traité ABM et son protocole modificatif.

En 1980 entrait en service une version terrestre du missile M-20, implanté dans des silos de Haute Provence : le S-3, en même temps que les installations de stockage et lancement étaient durcies pour résister aux effets d'impulsion électromagnétique.

Le programme M-4, lancé en 1973, devait se concrétiser en 1985 par la mise en service du premier missile de ce type, doté pour la première fois en France de têtes nucléaires multiples. Ainsi était réalisé l'instrument qui, une fois déployé sur l'ensemble de nos sous-marins stratégiques, allait permettre d'atteindre la suffisance recherchée pour nos forces

Je voudrais au passage appeler votre attention sur la remarquable qualité technique du système M-4 dont les essais en vol ont démontré l'extrême fiabilité. De même le Mirage IV a étonné par ses qualités exceptionnelles si bien que, alors qu'il devait être déclassé en 1985, il fut décidé d'en prolonger le service sous forme d'un escadron armé du missile ASMP.

Parallèlement à cette construction technique de notre outil de dissuasion, notre doctrine en la matière s'affinait et se précisait avec le temps, notamment pour ce qui concerne les armes nucléaires initialement appelées tactiques. Historiquement, notre doctrine a présenté plusieurs stades successifs.

Tout d'abord, à l'époque du général de Gaulle, la doctrine était fondée sur le tout ou rien nucléaire, c'est-à-dire sur les représailles anticités.

Dans la deuxième moitié des années 1970, le débat porta sur l'idée d'une bataille nucléaire pour échapper à la perspective du tout ou rien ou pour rechercher une dissuasion élargie. Cette doctrine par certains aspects convergeait vers celle de la riposte graduée adoptée par l'OTAN.

Avec le premier septennat de M. Mitterrand fut réaffirmé fortement un principe de dissuasion globale et stratégique indissociable à laquelle s'intègre le concept d'ultime avertissement donné au moyen d'armes préstratégiques et destiné à ouvrir la voie à une ultime négociation. A ce sujet, je citerai le Président de la République qui déclarait le 11 octobre 1988 à l'IHEDN :

Les armes préstratégiques (...) et les armes stratégiques concourent ensemble à la dissuasion. Elles ne sont pas séparables. La dissuasion forme un bloc dont on ne saurait distraire tel ou tel type d'arme nucléaire.

De cette mise en perspective historique, je retiendrai pour résumer :

- la recherche de la suffisance stratégique, par référence à une doctrine originale, tenant compte de toutes les spécificités de notre situation géopolitique ;

- l'effort soutenu sur le plan technique pour maintenir la crédibilité de nos forces sous les angles de la survie, de la capacité de pénétration et de l'efficacité terminale. Cet effort s'est traduit par la réalisation d'un ensemble d'armement caractérisés par :

. la pluralité des composantes, alliant invulnérabilité des lanceurs et souplesse de mise en oeuvre,

. la diversité des vecteurs, destinée à rendre le plus aléatoires, donc moins crédibles, les parades adverses opposables aux missiles et aux têtes pendant leur vol,

. l'amélioration de l'efficacité des têtes nucléaires elles-mêmes, consécutives à la maîtrise des armes mégatonniques ou des charges multiples.

* *

Tout cela aboutit à la situation présente : nous avons en matière de dissuasion nucléaire un outil cohérent avec notre doctrine. Il s'agit de le maintenir dans l'avenir, ce qui implique des efforts techniques et financiers et une volonté politique, plusieurs fois affirmée par le Président Mitterrand.

Des efforts techniques d'abord

Vous avez évoqué, lors de vos débats, les perspectives d'évolution des parades dirigées contre les systèmes stratégiques adverses qui font l'objet d'actives recherches en URSS comme aux Etat-Unis d'Amérique. Ces parades visent d'une part les conditions de survie des systèmes stratégiques, dans leurs divers espaces de déploiement et, d'autre part, leur capacité de pénétration.

Je ne me lancerai pas dans le développement de ces sujets complexes, dont le caractère éminemment spéculatif doit inciter tout un chacun à la prudence ; je m'en tiendrai à suggérer deux thèmes de réflexions. Il serait osé de ma part de parler de voeux.

Il me paraît d'abord indispensable, quand on traite d'un problème d'équilibre stratégique entre menace et parades, de prendre en considération tous les aspects de la question : technique certes, mais aussi opérationnel, financier, politique. On ne serait s'en tenir à des conclusions péremptoires parfois formulées à propos du programme américain issus de la Strategic Defense Initiative, du genre : puisque, sur le plan scientifique, rien ne s'oppose au principe de telle arme nouvelle, elle existera inévitablement, ... Et d'en tirer à la hâte toutes sortes de conséquences concernant l'avenir de nos forces. Cette argumentation, partielle et partiale, ne doit pas être retenue, car le contexte dans lequel se placent nos concepts est différent.

D'une façon plus générale, il convient de ne pas perdre de vue un aspect nouveau que la dissuasion nucléaire a donné au dialogue stratégique. Etant donné le caractère absolument inacceptable des dommages causés par une frappe de représailles nucléaires, l'obligation de preuve de la fiabilité des parades incombe à l'adversaire. Dans un domaine aussi spéculatif que la confrontation d'une attaque balistique et d'un système défensif inspiré de la Strategic Defense Initiative, la prévision du résultat ne peut pas être parfaite.

Beaucoup d'éléments resteront inévitablement dans l'incer-titude. Mais nous avons la chance que ce doute joue en notre faveur. Sachons moderniser nos armements en conséquence et sans tomber dans des surenchères qui ne manqueraient pas de nous épuiser financièrement et moralement. Notre concept reste toujours celui de la suffisance.

Des efforts financiers ensuite

Le retour sur le passé auquel nous nous sommes livrés nous apprend que, dans toutes les lois de programmation militaire, la priorité a été réservée aux armements nucléaires et il est indéniable que cela est pour quelque chose dans les résultats obtenus.

Mais cette priorité ne saurait dispenser, surtout dans le contexte économique actuel, de l'impérieuse nécessité de maîtriser les coûts, particulièrement en matière d'acquisition des armements. Tous nos efforts doivent être mobilisés dans ce sens, si nous voulons pouvoir renouveler les matériels actuels. Je voudrais à cet égard suggérer quelques voies qui me paraissent mériter réflexion, au niveau de la planification, de la programmation et de la réalisation des systèmes d'armes.

S'agissant de la planification, il nous appartient d'affiner notre réflexion au stade de l'expression du besoin afin que soit assurée et maintenue toute la cohérence désirable entre l'équipement des forces et notre concept de dissuasion. En revanche, il n'y a pas lieu de chercher à posséder plus d'armes que n'en nécessite notre doctrine stratégique. Ce serait nous engager dans une course irréfléchie au surarmement.

Au stade de la programmation, je voudrais vous soumettre deux réflexions, que m'inspire la longue durée des programmes d'armement stratégique, qui implique prévision et constance. D'abord, on ne saurait s'en tenir à ne considérer que leur impact financier sur la période de programmation, fixée à cinq ans. Il est vital de prendre en considération les besoins de financement pour toute la durée des programmes. Ensuite, la finalité de chaque programme nouveau doit être parfaitement claire, faute de quoi des remises en cause sont inévitables et nul doute qu'elles n'engendrent des dépenses superfétatoires.

Au stade de la réalisation enfin, l'objectif de maîtrise et de réduction systématique des coûts doit recevoir une absolue priorité. Dès les recherches préparatoires, il convient de s'orienter, dans toute la mesure que permet la satisfaction des exigences fonctionnelles, vers les technologies qui engendreront les moindres coûts, tant pour les fabrications que pour les développements. Cet effort me paraît vital pour le futur, et tout particulièrement pour le projet de missile M-5.

Je voudrais, pour terminer, dire quelques mots des questions politiques qui affectent l'avenir de notre dissuasion.

Nul doute que dans les trente dernières années, l'affirmation de la France comme puissance nucléaire forte et résolue lui ait conféré sa place dans le concept des nations européennes et mondiales. En s'érigeant en bastion protégé par une dissuasion indépendante, notre pays contribue ipso facto à la sécurité de l'Europe. La dissuasion, par rapport aux jeux d'équilibre du passé, remplit en effet la fonction unique de faire peser sur le territoire même de l'agresseur la menace de dommages inacceptables : désormais, l'espoir de porter la guerre chez l'autre, de circonscrire le conflit ou d'escompter un profit quelconque du sort favorable des armes, est devenu illusoire en Europe.

La dissuasion est ainsi le seul concept répondant pleinement aux impératifs de la sécurité en Europe, car elle n'a pas pour but de gagner la guerre, mais de l'empêcher. Toute guerre en Europe, y compris conventionnelle, provoquerait des ravages d'une ampleur incalculable qui en rendent la perspective inacceptable pour les Européens. C'est au refus de la bataille, fut-elle limitée, que leur histoire autrefois sanglante a amené aujourd'hui les Européens : refus de la bataille, c'est-à-dire dissuasion nucléaire.

Or, ce concept, qui est au coeur du système de sécurité européen et de la politique de défense de la France, se trouve aujourd'hui remis en cause :

- l'Union Soviétique a changé : elle admet aujourd'hui par la voix de M. Gorbatchev que la force des armes ou la menace de leur emploi ne sont plus susceptibles de procurer d'avantages politiques substantiels, et qu'en Europe l'intimidation qui s'était traduite par le déploiement des SS-20 a joué au rebours des intérêts de l'URSS. M. Gorbatchev, au contraire de ses prédécesseurs, se montre donc disposé à réduire les déséquilibres militaires existants au profit de l'URSS ; il l'a montré le 7 décembre dernier à la tribune des Nations Unies, et je m'en félicite. Mais il est un point sur lequel l'URSS n'a pas changé : elle affiche toujours un objectif de dénucléarisation de l'Europe qui, par la force de la géographie, établirait la superpuissance militaire que restera toujours l'Union Soviétique, en puissance dominante sur notre continent ;

- au sein même de l'Alliance Atlantique, la tentation d'échapper aux exigences de la dissuasion nucléaire a toujours existé, en particulier aux Etats-Unis. les progrès de la technologie rendent concevable, aux yeux de certains, une défense classique plus efficace, imprudemment et abusivement dénommée par ses promoteurs dissuasion conventionnelle. Ce concept repose en effet sur une double illusion : la première est que le progrès technologique pourra favoriser un camp plus que l'autre, ou encore le défenseur plutôt que l'attaquant. Or il n'est pas d'innovation occidentale que l'URSS ne soit pas parvenue tôt ou tard à transposer à ses propres armements ; il n'est pas non plus d'exemple que le progrès technologique ait durablement favorisé le défenseur plutôt que l'attaquant, la cuirasse plutôt que le glaive. Et quand bien même cela serait, la prétendue dissuasion nucléaire ne saurait remplir la fonction dissuasive des armes nucléaires, c'est-à-dire, répétons-le, faire peser sur le territoire même de l'agresseur la menace de dommages inacceptables.

Les pays de l'Alliance ont affirmé au sommet atlantique de mars 1988 que l'établissement d'un équilibre conventionnel en Europe ne supprimerait pas la nécessité de la dissuasion nucléaire. Il faut nous y tenir, et rester fermes sur cette conviction, face à une Union Soviétique plus ouverte et plus dynamique, qui tentera inévitablement, car c'est son intérêt, de mettre la future négociation conventionnelle au service de son objectif de dénucléarisation de l'Europe. Mais soyons aussi vigilants vis-à-vis de nous-mêmes, et évitons le mirage technologique de la dissuasion conventionnelle : la rencontre de Reykjavik nous a montré les risques de convergence entre les illusions de la technologie et la conception soviétique du désarmement. Evitons le piège que nous nous tendons ainsi à nous-mêmes : il n'y a pas, à vue humaine, de substitut possible à la dissuasion nucléaire.

Cependant, la dissuasion a ses exigences : les attentes suscitées dans les opinions par l'amélioration des relations Est-Ouest et le désarmement sont légitimes et naturelles. Il nous faut y répondre. Mais cela ne nous dispense pas de leur tenir le langage de la vérité : la dissuasion implique le maintien de composantes nucléaires crédibles, diversifiées, et régulièrement modernisées. Il faudra beaucoup plus que les mesures de réduction annoncées par M. Gorbatchev le 7 décembre avant d'envisager, de notre côté, un éventuel réexamen de notre effort de Défense.

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Notes:

1 . Général de brigade, délégué aux études générales du ministère de la Défense, représentant M. le Ministre de la Défense.

 

 

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