LA MISE EN PLACE ET LE DEVELOPPEMENT DE LA 3ème GENERATION

 

 

Michel MERVEILLEUX du VIGNAUX 1

Vu de l'espace, notre planète est bleue pour les deux tiers, et les continents, où s'est concentrée l'activité de nos habitants, ne sont que des îles émergeant d'une masse liquide que ne pénètrent qu'à peine les rayonnements électromagnétiques, et en particulier, la lumière, source de vie.

Les hommes se sont difficilement, et en petit nombre, adaptés à ce milieu, à tel point qu'il a fallu inventer un nom pour les originaux qui s'y risquent : les marins, et nul n'a jamais pu se l'approprier, au-delà de zones limitées que l'on peut contrôler à partir de la terre, et que l'on appelle justement eaux territoriales, si bien que l'on s'y trouve dans un espace sans frontières, ni physique, ni politique, et que quiconque est en haute mer n'est pas chez lui, sans être chez les autres. Ce No Man's Land est de surcroît, dès que l'on s'écarte de la surface, quasi opaque à la plupart des phénomènes physiques utilisés pour percevoir et localiser les objets. Il est, malgré son apparente uniformité, d'une extraordinaire hétérogénéité, et seules les ondes acoustiques acceptent-elles de s'y propager, encore qu'elles le fassent suivant des lois complexes, dont la prédiction tient souvent autant de l'art que du calcul.

Cette opacité explique pourquoi les puissances disposant d'arme nucléaire ont toutes choisi d'en placer à bord des sous-marins : ces armes maintenues à l'abri hors de leur territoire, font peser sur un adversaire capable de ravager celui-ci, la menace d'une riposte qu'aucune attaque préventive, si foudroyante soit-elle, ne peut écarter à coup sûr. Elles multiplient, de surcroît, grâce à cette capacité de riposte, le pouvoir dissuasif des armes basées sur le territoire national, telle que la composante pilotée ou les missiles sol-sol, dont il n'est plus possible d'envisager l'élimination sans prendre le risque inacceptable de déclencher la machine infernale en attente sous l'océan.

Les avantages du stationnement des missiles en haute mer se paient cependant fort cher, car les autres caractéristiques du milieu marin, et la mobilité même des porteurs, posent aux constructeurs de systèmes d'armes stratégiques sous-marins des problèmes techniques et scientifiques considérables ; de toutes les composantes de la Marine nationale, les Forces sous-marines sont celles qui ont connu, depuis une vingtaine d'années, les transformations les plus profondes.

Celles-ci sont dues à de multiples percées technologiques, mais trois d'entre elles ont eu une influence décisive, en ouvrant aux sous-marins et à leurs armes, encore lents et limités au voisinage de la surface, un volume d'action presque sans bornes, associant à une part sans cesse croissante de la masse océanique, l'espace atmosphérique et extra-atmosphérique au-dessus de la totalité du globe terrestre.

La première de ces transformations est la propulsion nucléaire, source d'une autonomie quasi-totale, elle ne laisse au monde extérieur que le soin de fournir aux équipages les vivres nécessaires à leur existence et un séjour de repos. Elle donne à l'ancien submersible une vitesse comparable à celle des bâtiments de surface, avec l'avantage considérable de l'indifférence aux conditions météorologiques : un SNA (sous-marin nucléaire d'attaque) en transit dans les Quarantièmes Rugissants s'aperçoit à peine de leur présence et le Cap Horn n'est plus pour lui qu'un repère commode de navigation.

La seconde est l'adaptation au lancement en plongée des missiles balistiques et aérodynamiques, qui a placé le sous-marin à égalité avec les vecteurs terrestres, de surface et aériens en matière de portée, de vitesse et de puissance destructive des armes.

La troisième, sans doute moins bien perçue, mais sans laquelle la seconde n'aurait eu qu'une bien moindre influence, est l'amélioration des moyens de navigation : les progrès des composants inertiels et des

procédés de recalage ont donné aux canonniers marins la même précision que celle dont leurs frères artilleurs à terre avaient le monopole. Dans la lutte entre la citadelle terrestre, aux canons précis abrités sous des bastions indestructibles et le vaisseau difficile à atteindre, car mobile, mais aux tirs incertains, le second prend l'avantage, car il reste mobile, mais ses projectiles mégatonniques ou ses missiles de croisière coiffent immanquablement l'objectif.

Il est cependant un domaine où rien n'a changé, par comparaison à ce qui se passe au-dessus de la surface, où les lois de l'électromagnétisme garantissent, jusque au-delà du système solaire, l'acquisition et le transport presque instantanés de l'information, c'est la densité, l'hétérogénéité, l'opacité des masses océaniques. Malgré d'innombrables recherches, on en reste pour l'essentiel, en matière de détection, à l'emploi des ondes acoustiques de pression, seules capables de se propager loin, encore que lentement et fort irrégulièrement, au sein d'un fluide bien difficile à mouvoir. Les caractéristiques exécrables de son milieu naturel ont ainsi déséquilibré, en faveur du sous-marin, son duel avec les habitants de l'atmosphère. De cette dissymétrie, dont les lois de la physique semble devoir assurer la pérennité pour de nombreuses années encore, naissent pour le sous-marinier quelques inconvénients graves, l'impossibilité d'atteindre des vitesses très élevées ou la nécessité de traverser la surface pour transmettre ses messages vers la terre par exemple, mais aussi un atout essentiel : la discrétion.

Celle-ci ne lui est pas garantie sans efforts et précautions, car le recueil et le traitement des signaux acoustiques progressent avec l'utilisation de très basses fréquences et la puissance des moyens de calcul, mais c'est une menace bien caractérisée contre laquelle, en l'état actuel de nos connaissances, existent des parades, souvent techniquement complexes parfois tactiquement contraignantes mais certainement efficaces.

Lorsque notre pays décida, il y a plus de vingt ans, de se doter, pour garantir sa liberté d'action, d'une force océanique de dissuasion, il fit malgré notre expérience en matière de construction et d'emploi de sous-marins classiques, un formidable pari technique et l'heureux résultat d'une entreprise consistant à faire tenir dans une coque d'un peu plus de cent mètres de long une centrale nucléaire et seize tubes lance-missiles (que nous ne savions encore faire ni l'une ni les autres), le tout servi par cent trente-cinq hommes, est un succès remarquable. C'est de cette passionnante aventure, menée au rythme d'une course contre la montre que M. l'ingénieur général Gempp, maître d'oeuvre principal du projet Coelacanthe lors de la construction du Redoutable, et à ce titre artisan de cette réussite, vous a entretenu.

1. Une réalisation nationale

1.1. Les grandes étapes

La possibilité d'utiliser, dans le domaine de la navigation sous-marine, la propulsion nucléaire, a été envisagée juste avant la Seconde Guerre mondiale, dès lors que la fission de l'atome fut réalisée par le physicien allemand Otto Hahn.

En mars 1939, l'US Navy témoigne de son intérêt à ce nouveau domaine en obtenant le premier budget nucléaire. Les développements entrepris par l'US Navy furent relativement rapides. Au terme de cette entreprise, le Nautilus effectue son premier appareillage en mer le 17 janvier 1955.

C'est à partir de cette époque que la Marine nationale commence à s'intéresser à la propulsion nucléaire. L'avènement de l'appareil propulsif nucléaire constitue en effet une révolution. Le rayon d'action en plongée, sans intervention du schnorchel, ne dépend plus de la capacité de la batterie comme sur les sous-marins conventionnels. Il est désormais limité par l'endurance humaine et l'autonomie en vivres.

Il y a trente ans, le George Washington, premier sous-marin lanceur d'engins américain, effectuait sa première patrouille opérationnelle, ouvrant ainsi l'ère de la dissuasion navale. Ce sous-marin, armé de 16 missiles Polaris, dérivait très directement des sous-marins d'attaque nucléaires contemporains du type Skipjack de 3 500 t. Pour gagner du temps dans sa construction, les Américains avaient, d'ailleurs, utilisé des tronçons de coque de sous-marins de ce type, déjà montés sur cale, en y ajoutant une tranche au milieu qui devait constituer le compartiment des 16 tubes lance-missiles.

Lorsque cette information parvint en France, vers 1957, elle paraissait presque fantaisiste : le lancement à partir d'un sous-marin en plongée de missiles stratégiques semblait, en effet, être soumis à des difficultés techniques quasi-insurmontables.

On doit reconnaître que, si la preuve de la faisabilité de ce système d'armes, ne nous était pas parvenu d'Outre-Atlantique, une réalisation apparemment aussi audacieuse se serait heurtée à des obstacles techniques jugés infranchissables. Toutefois, l'aide que nous ont accordée les Etats-Unis pour la concrétiser n'est pas allée beaucoup plus loin 

La nécessité de disposer, pour assurer la mission stratégique, d'une plate-forme sous-marine mobile totalement discrète et pratiquement indétectable, impliquait de disposer, au préalable, d'une source d'énergie quasi-inépuisable, autant pour assurer la propulsion du sous-marin que la vie de son équipage et le fonctionnement des multiples équipements nécessaires à l'exécution de la mission.

Seule, l'énergie nucléaire remplissait ces conditions. Or aux Etats-Unis, le premier sous-marin à propulsion nucléaire, le Nautilus, avait commencé ses essais à la mer en 1955 et ce prototype, dont la construction avait été précédée de celle d'un réacteur expérimental à terre, dans le désert d'Idaho, avait été suivi, sans délai, de plusieurs sous-marins d'attaque du type Skate, puis Skipjack. Le George Washington pouvait donc bénéficier, en 1958, d'une expérience déjà bien assise dans le domaine de la propulsion nucléaire des sous-marins.

En France, la première tentative de construction d'un sous-marin nucléaire, entreprise en 1955, celle du SM Q.244, devait être abandonnée en 1958, abandon entraîné autant par les énormes difficultés que présentait la réalisation d'un réacteur fonctionnant à l'uranium naturel et embarquable sur sous-marin, qu'aux propositions d'aide présentées à la même époque par les Etats-Unis. Il était envisagé que cette aide, subordonnée à l'aval du Congrès américain, pourrait se concrétiser, de façon plus ou moins extensive, par des informations classifiées, par des fournitures de matières ou de composants du réacteur et de ses auxiliaires, voire par la livraison d'une installation propulsive complète, comme cela devait être le cas pour les Britanniques.

En fait le retrait de nos forces navales du commandement intégré de l'OTAN devait considérablement réduire la portée de l'accord à venir et conduire à une aide strictement limitée à la fourniture de combustible nucléaire, strictement réservé à une application réalisée à terre !

La construction de la coque du Q.244, qui avait été activement entreprise à Cherbourg en 1956, devait donc être abandonnée en 1958 ; la France obtint la cession de combustible américain à des fins expérimentales pour un prototype à terre, le PAT, réacteur à uranium enrichi, dont la construction fut décidée en mars 1960, de façon à maîtriser dans des conditions satisfaisantes les difficultés inhérentes à une telle réalisation avant son application sur un sous-marin opérationnel.

L'expérience malheureuse du réacteur du Q.244 conduisait à faire preuve d'une prudence qui, aujourd'hui, paraîtrait excessive ! Le PAT installé à Cadarache devait, en effet, atteindre brillamment sa puissance maximale dès août 1964.

Vers le sous-marin lanceur d'engins

En octobre 1960, une directive de l'Etat-Major des Armées prévoit la création d'une composante océanique de la force de dissuasion. Le 6 décembre 1960 est votée une loi programme prévoyant la construction du Q.252, le futur Redoutable. Sont également inscrits l'étude de missiles MSBS (mer sol balistique stratégique) et la construction d'un sous-marin expérimental, le Q.251, futur Gymnote. En 1962, l'organisation Coelacanthe voit le jour. Cet organisme, placé sous la haute autorité du Délégué général pour l'armement, est chargé de la construction des SNLE, de la propulsion nucléaire, des missiles MSBS et de l'environnement à terre de la force. Cherbourg est désigné comme port de construction. De modestes dotations en crédits sont prévues sur le budget de la Marine en 1961 et en 1962 pour permettre le démarrage de ce programme.

1.2. Les obstacles à franchir

Les problèmes liés au développement de la propulsion nucléaire étant, par ailleurs, en bonne voie avec le PAT, dont les études et la construction étaient conduites avec une remarquable efficacité par le département de propulsion nucléaire du CEA, sous l'égide d'un comité de liaison Marine-CEA, il semblait que les obstacles les plus importants qui subsistaient sur la voie du sous-marin lanceur d'engins, concernaient les domaines suivants :

a - les premières études des missiles stratégiques, alors confiées à la SEREB et au STCAN, devaient être orientées vers celle d'un engin apte à subir les conditions du tir sous-marin. Outre les problèmes de structure du missile que posait la résistance à l'effort latéral subi au lancement, du fait du déplacement du sous-marin et de l'action de la mer, les sujétions d'un stockage à bord, rendaient obligatoire l'emploi de propulseurs à propergol solide et non liquide, comme les premiers engins réalisés en France. On s'orientait donc vers un engin à poudre bi-étage (10 t - 4 t), qui devait permettre une portée de 2 000 km ;

b - la charge nucléaire transportée par l'engin, pour des questions de puissance et d'encombrement, ne pouvait être qu'une charge à fission d'uranium, que seule une usine de séparation isotopique permettrait d'obtenir ;

L'usine de Pierrelatte, dont la construction fut décidée en 1957 devait assurer cette production nationale, qui était également indispensable pour la réalisation ultérieure des coeurs des réacteurs à embarquer sur les sous-marins, l'uranium provenant des Etats-Unis étant exclusivement destiné à des réalisations terrestres ;

c - la précision des tirs reposait essentiellement sur une connaissance rigoureuse de la position du sous-marin, aussi bien entendu en latitude et longitude qu'en cap. La seule erreur d'une minute sur ce cap entraînait, à 3 000 km de portée, un écart au but de 1 km ... Seule la navigation par inertie permettait d'espérer une telle précision ! Il fallait étudier des plates-formes équipées de gyroscopes d'une extraordinaire précision : leur balourd résiduel devrait entraîner des dérives de l'ordre de 1/3000e de degré/heure, ce qui représente moins d'un tour complet par siècle ... !

Quelle que soit la précision des plates-formes inertielles, la durée pour les séjours en mer nécessiterait leur recalage périodique, essentiellement par des visées astronomiques réalisables en plongée, dans des conditions qui ne compromettraient pas la discrétion du sous-marin ;

d - l'éjection en plongée sous une vingtaine de mètres d'eau, d'un missile d'une vingtaine de tonnes, avec une vitesse verticale de 100 Km/h, dépassait très largement les possibilités déjà éprouvées, en matière de lancement de torpilles par exemple. L'échelle des installations de lancement à air comprimé était donc sans commune mesure avec celle des solutions existantes ;

e - la constance de la dissuasion nécessitait de disposer de moyens de liaison radio entre la terre et le sous-marin d'une sûreté absolue, dont l'emploi ne risquait pas de compromettre la discrétion du lanceur.

1.3. Le programme de 1960

1.3.1. Les grandes lignes

De l'ensemble de ces préoccupations, devait résulter l'ébauche d'un programme, mis en place en 1961, qui semblait permettre la mise en chantier d'un sous-marin lanceur d'engin dès 1963, (donc en avance d'un an sur les prévisions du plan quinquennal) alors que la décision du gouvernement de réaliser la troisième génération de la force nucléaire, par sa composante navale, ne devait être prise en conseil de défense qu'en 1964. La décision de mise en chantier du Q.252, qui devait devenir Le Redoutable, est datée du 2 mars 1963, mais ce sous-marin y était indiqué comme ayant seulement la capacité de lanceur d'engins ...

Les grandes lignes du programme ainsi proposé, qui ont été assez rigoureusement respectées, étaient les suivantes :

1 - construction d'un sous-marin expérimental, le Gymnote, destiné à expérimenter à la mer, dans des conditions très réalistes, le système d'armes stratégiques du sous-marin opérationnel, ainsi qu'à qualifier les divers engins expérimentaux qui seraient tirés de cette plate-forme. Le Gymnote, sous-marin à propulsion classique, fut mis en chantier le 1er mars 1962, et non en 1961, comme demandé initialement (ce moyen expérimental n'était pas sans provoquer encore certaines réticences ...). Sa coque était constituée des parties avant et arrière récupérées sur le Q.244, avec insertion d'une partie milieu, équipée de 4 tubes de lancement.

Le Gymnote devait commencer ses essais à la mer en août 1965 et ses premiers tirs en avril 1966 ;

2 - développement, dès 1961, de l'étude du lancement sous-marin conduisant notamment à créer une station à terre pour lancements aériens et à construire un caisson immergeable pour essais de lancement à partir d'un tube fixe immergé. Cette station et ce caisson devaient être mis en service au Cannier dans la presqu'île de Saint-Mandrier, près de Toulon, où les infrastructures réalisées sont toujours en service ;

3 - démarrage à partir de 1961 des premières études relatives aux éléments périphériques les plus complexes du système d'armes : navigation par inertie, recalage astronomique, etc. ;

4 - étude et choix du site d'une station d'émission d'ondes longues VLF de très grande puissance rayonnée, pour assurer les émissions radio, vers les sous-marins en opération. Cette station qui fut réalisée à Rosnay, devait être protégée contre une agression nucléaire et donc disposer d'une antenne de secours restant utilisable après une telle attaque ;

5 - comme indiqué ci-dessus, les études de la SEREB, qui venait d'être créée, devaient être orientées vers l'application MSBS, comportant des essais au sol et la construction d'une série de véhicules expérimentaux, monoétages puis bi-étages, à tirer du sol, puis du caisson sous-marin, et enfin du Gymnote ;

6 - le choix du site et la réalisation d'un champ de lancement pour engins tirés du sol ou du sous-marin expérimental. Ce champ de tirs devait devenir le Centre d'essais des Landes. (Avant la création du CEL, des engins monoétages baptisés M 112, ont pu être tirés du champ de tir de l'île du Levant, en Méditerranée, à partir du Gymnote d'avril à juillet 1967) ;

7 - ce programme devait déboucher sur la mise en chantier d'un sous-marin lanceur d'engins, susceptible de commencer ses essais à la mer dans le deuxième semestre de 1968. En fait, malgré ses difficultés et ses aléas considérables, le programme n'a subi que peu de retards et Le Redoutable devait prendre la mer pour essais, le 27 juin 1969, avec un décalage de moins d'un an sur le programme ébauché en 1961.

1.3.2. Les programmes américain et français

Si on examine sommairement ce qui s'est passé aux Etats-Unis de 1950 à 1960, on constate que les Américains ont réussi à ne jamais mettre à l'épreuve sur un même type de sous-marin, plusieurs innovations techniques majeures. Le Nautilus, hormis sa propulsion nucléaire, ne présentait guère de nouveautés par rapport à ses contemporains classiques.

Un problème très important concernait les possibilités considérables que la propulsion nucléaire confère aux sous-marins en vitesse et en capacités évolutives. Il en découlait la nécessité d'études hydrodynamiques sur l'optimisation des formes de coque et sur le pilotage, dont les résultats ont fait l'objet aux Etats-Unis d'un contrôle à l'échelle grandeur, sur l'Albacore, sous-marin expérimental à propulsion classique, construit en 1954 pour mettre à l'épreuve les formes de coque qui devaient être adoptées plus tard, sur les sous-marins à propulsion nucléaire.

De même, les études concernant l'organisation moderne de ce que les sous-mariniers englobent sous le vocable de Sécurité-Plongée et qui constituent un peu la science du sous-marin, ont reçu leur première application sur les trois derniers sous-marins à propulsion classique construits aux Etats-Unis, du type Barrel.

C'est la synthèse des trois thèmes évoqués ci-dessus, qui a donné naissance aux SSN du type Skipjack, dont devaient dériver les SSBN de la classe George Washington. On pourrait poursuivre l'étude de ces filiations, en notant que les SSBN de la classe La Fayette dérivent eux-mêmes des SSBN de la classe Thresher qui ont suivi les Skipjack.

Il est vrai, qu'avec la puissance de l'industrie américaine, ces différentes étapes se sont succédées à cadence rapide, parfois même en se recouvrant ...

Notre programme, sur la voie de la réalisation des sous-marins lanceurs d'engins, devait être beaucoup plus modeste ; il n'était pas question de franchir autant d'étapes intermédiaires, hormis celle du Pat de Cadarache.

Nous devions faire preuve d'une certaine originalité en prévoyant une étape supplémentaire qui ne figurait pas au programme américain : celle du sous-marin expérimental Gymnote, qui nous permettait de disposer d'une plate-forme réaliste pour effectuer, à la mer, tous les tirs de qualification de l'engin MSBS et de sa charge, ainsi que la mise au point du système de lancement, sans avoir à disposer du Redoutable.

Ainsi, les problèmes correspondants se trouvaient-ils largement résolus, quand Le Redoutable eut à les affronter, quelques années plus tard, et les délais nécessaires à sa mise en service devaient s'en trouver réduits.

Entré en service en juillet 1966, le Gymnote devait poursuivre sa carrière jusqu'en 1986, assurant successivement la mise au point et l'intégration à bord des diverses générations de MSBS qui ont suivi le M-4, qui équipe aujourd'hui les SNLE refondus.

1.4. Une organisation particulière : Coelacanthe

Mettant en oeuvre des coopérants appartenant à des organismes différents, outre l'Etat-Major de la Marine et la direction des Constructions navales, la direction des Engins, la direction des Applications militaires et le département de propulsion nucléaire du CEA, une organisation particulière devait être mise en place pour assurer une coordination générale et un contrôle global du déroulement du projet, englobant à la fois les aspects techniques, financiers et opérationnels.

C'est dans cet esprit qu'a été créée, en 1962, l'organisation Coelacanthe chargée de la mise en place des éléments constitutifs de la composante navale de la force de dissuasion.

Sous l'impulsion d'un Comité directeur, présidé par le Délégué ministériel pour l'armement, des pouvoirs de coordination étendus étaient confiés, dans les domaines technique et financier, à un maître d'oeuvre principal, ingénieur général de l'armement agissant pour le compte de la DON et à un amiral Coelacanthe pour l'EMM, ayant compétence pour toutes les questions à caractère opérationnel. Après quelques aménagements, notamment en 1973, cette organisation a porté ses fruits et, 25 ans après sa création, elle continue à fournir les preuves de son efficacité. Toujours en vigueur, elle comporte plusieurs directeurs de programme :

- le directeur de programme naval qui appartient à la Direction des constructions navales chargé des SNLE et de l'environ-nement spécifique à terre ;

- un directeur de programme missiles appartenant à la Direction technique des engins pour chaque génération de missiles ;

- un directeur de programme des têtes nucléaires appartenant à la Direction des applications militaires du Commissariat à l'énergie atomique pour chaque génération de tête nucléaire.

Le comité directeur Coelacanthe fait exécuter ses décisions par l'intermédiaire du maître d'oeuvre principal assisté des directeurs de programme. Pour la préparation de ses décisions, le comité Coelacanthe est assisté de deux groupes : l'un, opérationnel, présidé par l'officier général représentant l'Etat-Major de la Marine ; l'autre, technique, présidé par le maître d'oeuvre principal dont le rôle n'est pas limité à la seule coordination et à la conduite des programmes mais qui concerne également le domaine industriel.

Le programme complexe ainsi lancé a abouti à de nombreuses innovations techniques et industrielles avec un impact économique certain pour la nation.

Les innovations techniques et industrielles

On ne peut que mentionner ici quelques-uns des problèmes dont le caractère innovateur a nécessité d'importantes études ou modifications des méthodes de travail.

Les dimensions fortement accrues du sous-marin ont conduit à faire appel à de nouvelles méthodes de construction des coques utilisant des outillages de préfabrication plus complexes et plus performants. Il en résultait d'importants investissements au port de Cherbourg : il fallait passer de la construction de sous-marins classiques n'excédant pas 80 m de long et 5,50 m de diamètre, à un sous-marin de 130 m de long, avec sur le tiers de sa longueur un diamètre de près de 11 m, ce qui conduisait à d'importants aménagements de la cale de montage. Il fallait également prévoir l'aménagement dans la région Nord de l'Arsenal, de la forme de radoub de 250 m, dite du HOMET, pour y permettre l'achèvement du sous-marin après son lancement. En outre, le montage des appareils du compartiment Réacteur nécessitait des conditions de propreté renforcée, obtenues grâce à des ateliers spéciaux dits propres, implantés au voisinage de la cale et du bassin d'achèvement.

Ces dimensions inhabituelles posaient également en termes nouveaux des problèmes d'une importance capitale, comme celui du pilotage et des évolutions en plongée. Sans entrer dans les détails, disons que la solution de ces problèmes passait par le franchissement de nombreuses étapes conduites d'abord au Bassin de Carènes sur modèles, puis sur des simulateurs permettant l'essai du pilotage manuel ou automatique, avec des degrés de réalisme croissant, allant jusqu'à la réalisation à terre d'un poste de pilotage complet installé sur une plate-forme reproduisant les mouvements angulaires du sous-marin. Ces études devaient permettre, en particulier de vérifier l'aptitude des installations de pilotage à satisfaire à des conditions de sécurité en cas de surimmersion accidentelle, ou cas d'avarie des systèmes d'orientation des gouvernails de plongée. Une contribution importante à ces vérifications était également attendue des essais, dans la baie de Saint-Tropez, d'un modèle libre à l'échelle de 1/10e permettant une prévision très réaliste des réactions du sous-marin dans diverses circonstances exceptionnelles.

Un autre aspect assez caractéristique de la grande taille du sous-marin devait apparaître dans ses aménagements intérieurs dont le compartimentage était beaucoup plus développé que sur les petites unités. Dans sa partie de fort diamètre, la coque circulaire est divisée par trois ponts horizontaux, alors que les sous-marins de tonnage moyen en ont généralement un seul. La dispersion des locaux de machines et d'auxiliaires conduisait à généraliser les télécommandes et les contrôles à distance, selon des concepts technologiques adaptés aux exigences de sécurité des sous-marins.

Les nouvelles structures de coque sont caractérisées par l'emploi d'acier à très haute limite d'élasticité, dont la soudabilité doit faire l'objet de développements technologiques très importants. En outre, les méthodes de calculs des contraintes dans les enveloppes de révolution soumises à pression uniforme sont perfectibles à l'infini et, avec des moyens de calcul puissants, permettent d'optimiser les poids des structures. La coupe du Redoutable prévue pour naviguer normalement à 300 m n'est relativement pas plus lourde que celle des Narval pour 200 m.

La propulsion nucléaire, dans le domaine propre aux constructions navales, a conduit les Etablissements d'Indret à d'importants développements dans la fabrication des grosses capacités des chaufferies nucléaires et des circuits à haute température qui leur sont associés.

Le lancement en plongée des missiles exigeait une stabilisation verticale du sous-marin à très faible vitesse, que les installations usuelles ne permettaient pas d'assurer avec la précision souhaitable. En outre, l'opération nécessitait des installations mécaniques qui ne découlaient pas, par extrapolation, des installations usuelles de lancement de torpilles.

La navigation inertielle a conduit à créer et développer des technologies de pointe dans les domaines des gyroscopes et asservissements de très haute précision. Le périscope de visée astrale faisait appel aux ressources les plus ingénieuses de la mécanique, de l'optique et de l'informatique.

Le traitement digital des données prenait une énorme importance, avec l'emploi d'unités de calcul puissantes, traitant simultanément, en temps réel, de problèmes divers dans le cadre des missions stratégique et tactique.

La survie de l'équipage impliquait une régénération continue de l'atmosphère respirable, faisant appel à des usines de production d'oxygène et d'élimination des divers polluants.

Cette rapide énumération fait clairement apparaître que la construction des SNLE a dû faire appel aux ressources les plus modernes de la technologie et de la science françaises.

Les retombées économiques du programme

Si près de 15 millions d'heures de travail ont été nécessaires à Cherbourg pour la construction du Redoutable, c'est près du double qui fut consommé par les nombreuses industries qui apportèrent leur concours à sa réalisation. Pour les autres sous-marins de la série des 6 qui ont été construits, le nombre d'heures a été sensiblement réduit de moitié mais la proportion subsiste ! Près de 70 % du prix des sous-marins se trouvaient ainsi consommés par l'indus-trie et, souvent, par l'industrie de pointe : les retombées économiques devaient donc être particulièrement importantes.

Outre les domaines déjà mentionnés, de la grosse chaudronnerie des chaufferies nucléaires, de la mécanique de haute précision des appareils de navigation, citons aussi, dans le domaine des sciences de l'homme, les études de la vie en atmosphère confinée, avec détermination des effets physiologiques des divers polluants, qui n'avaient jamais été étudiés.

Pour les problèmes développés dans le cadre du projet Coelacanthe et dont l'impact économique n'aura pas été négligeable, citons encore :

- les technologies d'élaboration et de mise en oeuvre des aciers de structure à haute limite d'élasticité ;

- la technologie des télécommandes des équipements électriques et électroniques immergeables ;

- l'électronique digitale, les programmes et les visualisations correspondantes ;

- les dispositifs de sauvetage des personnels en milieu immergé ;

- les systèmes optiques perfectionnés, déjà cités.

La Force océanique stratégique (FOST)

Lorsque, le 1er février 1972, Le Redoutable, armé de 16 missiles M 1 franchit le goulet de Brest vers le large pour sa première patrouille, il traçait les premières lignes de l'histoire de la Force océanique stratégique. Ce nouvel élément de la Marine nationale, qui ne devait voir officiellement le jour que le 1er mars suivant, est la composante navale de la Force nucléaire stratégique. Elle regroupe l'essentiel des unités assurant la mission de dissuasion : sous-marins, base opérationnelle, postes de commandement et de transmissions, et constitue une partie des forces sous-marines françaises.

Celles-ci regroupent en effet, sous l'autorité d'un commandant unique, des sous-marins d'attaque, à propulsion nucléaire ou diésel-électrique des escadrilles de Toulon et de Lorient, et l'escadrille des sous-marins nucléaires lanceurs d'engins, basée à Brest, ainsi que les moyens nécessaires à leur mise en oeuvre.

Cette unité de commandement assure l'homogénéité des doctrines d'emploi des sous-marins, de la formation et de l'entraînement des sous-mariniers, qui peuvent servir aussi bien sur les SNLE qu'à bord des sous-marins d'attaque.

La montée en puissance de la FOST

La Force océanique stratégique a pour mission d'assurer en permanence le déploiement au large des sous-marins porteurs de missiles balistiques, prêts à exécuter un ordre de tir émanant du chef de l'Etat. La construction des SNLE et l'évolution de leurs systèmes d'armes ont permis, en augmentant le nombre des bâtiments porteurs, la puissance ainsi que la capacité de pénétration de leurs armes, de maintenir au fil des années, face aux améliorations des défenses adverses, le potentiel de dissuasion de la Force.

Dès 1973, l'arrivée du Terrible, effectuant en alternance avec Le Redoutable des patrouilles d'environ 60 jours, séparées par des périodes d'entretien et de remise en condition à la base de 30 jours, a permis d'assurer la permanence en batterie de 16 missiles M 1, de 2 500 km de portée, portant chacun une arme à fission de 500 kilotonnes.

En 1974, la mise en service du Foudroyant équipé du missile M 2, capable de délivrer la même tête nucléaire jusqu'à 3 000 km, a rendu possible le déploiement simultané, une partie du temps, de deux bâtiments, tout en augmentant notablement la taille des zones maritimes de patrouille, garantissant une plus grande sûreté aux sous-marins, grâce à un accroissement sensible de leur champ d'action.

La mise au point des premières armes thermonucléaires, plus puissantes (charge équivalente à 1 million de tonnes d'explosif classique) et plus légères ont, à partir de 1977, date de l'entrée en service de l'Indomptable, doté des 16 premiers missiles M-20 d'une portée supérieure à 3 000 km, a garanti de façon presque permanente le déploiement de deux sous-marins, et favorise une plus grande liberté de dispersion de ces unités en Atlantique Nord, mer de Norvège et Méditerranée.

L'arrivée, en 1980, du Tonnant, a porté à quatre, compte tenu de l'indisponibilité successive pour environ un an de grand carénage des premiers sous-marins construits, le nombre de bâtiments opérationnels. Ceux-ci, opérant selon le rythme adopté dès 1972 (deux mois de patrouilles suivis d'un mois d'entretien) assuraient une double permanence à la mer, complétée 75 % du temps, par un troisième sous-marin. Le quatrième, dont les travaux d'entretien, étaient conduits de façon à leur permettre d'appareiller à brefs délais si nécessaire, pouvait les rejoindre rapidement en cas de crise.

A partir du mois de décembre 1982, grâce à l'expérience acquise dans les opérations d'entretien, à la fiabilité dont faisaient preuve navires et armes, et au renforcement des moyens industriels ainsi que des effectifs consacrés aux travaux de remise en condition, le rythme des opérations a été porté à 70 jours de déploiement suivi de 20 jours seulement à la base. Depuis lors, trois sous-marins sont en patrouille, en permanence, sous l'océan, le quatrième reste prêt à les rejoindre, sur ordre du chef de l'Etat, dans un très bref délai.

Tandis que montait ainsi progressivement en régime la Force océanique stratégique se poursuivait la mise au point, comme l'a évoqué M. de Cordemoy, la mise au point du système d'armes M-4, et de son porteur, le SNLE L'Inflexible.

L'entrée en service de ce sous-marin, en avril 1985, a ouvert un nouveau chapitre dans l'histoire de la FOST. Armé de 16 missiles M-4 capables de déployer chacun à plus de 5 000 km six têtes thermonucléaires à trajectoire de rentrée indépendante, doté d'équipements de détection et de traitement de l'information entièrement différents de ceux de ces prédécesseurs, ainsi que de nouveaux systèmes de navigation totalement réaménagés, l'Inflexible n'a guère conservé de ses frères aînés que la coque résistante et les composants majeurs de l'appareil propulsif. La portée de ses armes a plus que doublé la surface des zones de déploiement possible, et leur capacité de pénétration des défenses est très supérieure à celle des M-20. Les six charges de chaque missile, dont la puissance unitaire équivaut à celle de 150 000 tonnes d'explosif chimique, peuvent être, à volonté, concentrées sur un ou plusieurs objectifs ou être individuellement réparties dans une zone de l'ordre d'une centaine de kilomètres de diamètre.

Si la puissance et la sûreté de la force ont ainsi connu une révolution considérable, le rythme de ses opérations est resté le même, car la FOST dispose toujours de quatre sous-marins opérationnels, les sous-marins de la génération précédente étant successivement rendus indisponibles pour de longs mois (près de deux ans et demi) pour être mis au standard de l'Inflexible, ce qui implique des travaux extrêmement importants.

Des quatre sous-marins aujourd'hui opérationnels, deux sont du type l'Inflexible, l'Inflexible lui-même et le Tonnant, deux sont de la première génération, le Redoutable et le Foudroyant. L'Indomptable est en cours d'essais après refonte et le Terrible actuellement à l'arsenal de Cherbourg, ne reprendra du service que l'année prochaine.

Le Foudroyant sera ensuite transformé, mais le Redoutable, le plus ancien, conservera sa forme originelle et ses missiles M-20, jusqu'à la fin des opérations de refonte, puis sera désarmé alors que commenceront les premiers essais du Triomphant, premier bâtiment d'une nouvelle génération, la troisième, qui viendra en 1993, ouvrir le troisième chapitre de l'histoire ... déjà longue d'un progrès incessant.

Les personnels

La montée en puissance de la FOST depuis les années 70 a entraîné simultanément une augmentation sensible des effectifs des forces sous-marines, sans que pour autant celui de notre Marine ait subi des changements notables, et une évolution profonde dans la formation des sous-mariniers.

Il a donc fallu, pour répondre aux premiers besoins, opérer d'importantes ponctions dans l'ensemble de la Marine nationale.

En 1967, au début du programme, les forces sous-marines ne comprenaient qu'une vingtaine de sous-marins classiques totalisant un effectif de l'ordre de 1 500 personnes. Aujourd'hui, le personnel sous-marinier regroupe 5 500 personnes environ, réparties de la façon suivante :

- 2 400 pour les forces sous-marines d'attaque dont 1 400 sur les 19 sous-marins d'attaque, à propulsion diesel ou nucléaire ;

- 3 200 pour la FOST dont 1 500 embarqués.

Evidemment, cette montée en puissance d'une force mettant en oeuvre du matériel de haute technologie a constitué une difficulté d'importance : les autorités responsables de l'époque ont connu certaines inquiétudes corroborées par les échos pessimistes des marines alliées et notamment de la marine américaine pourtant d'une toute autre importance que la nôtre.

Les nouveaux sous-mariniers ont dû, d'autre part, acquérir une compétence technique de très haut niveau. Il faut en effet qu'ils soient capables de mettre en oeuvre et de réparer, sans aucun concours extérieur, l'incroyable comprimé de technologie que constitue un SNLE ou un SNA : le premier, le plus complexe regroupe une centrale nucléaire, 16 missiles à très grande portée et un ensemble d'équipements informatique et électronique particulièrement développé. Le seul appareil qui fasse défaut est un téléphone permettant de contacter un dépanneur !

Formation et entraînement enfin, évoquent souvent la tapisserie de Pénélope : les hommes changent, techniques et tactiques évoluent et la tâche est toujours à reprendre en recrutant de nouveaux sous-mariniers ... En fait et heureusement, le niveau du volontariat est resté satisfaisant, le personnel étant attiré par la perspective de servir sur un matériel moderne et très technique après une formation très valorisante dans un contexte opérationnel motivant.

La vie de la Force en 1989

Arrêtons-nous à la page d'aujourd'hui, pour présenter sommairement le fonctionnement de l'ensemble complexe dont M. l'ingénieur général Gempp a décrit la naissance et qui va atteindre l'âge de la majorité :

a - un sous-marin type L'Inflexible déplace 9 000 tonnes en plongée. Sa coque résistante de 10,60 m de diamètre lui permet de naviguer normalement à 300 mètres d'immersion. Sa chaufferie nucléaire, qui tire son énergie d'un combustible amélioré, a près de 12 ans d'autonomie aux allures usuelles de patrouille, et lui permet de filer plus de vingt noeuds. Son endurance n'est limitée que par les réserves de vivres et la résistance de ses 130 hommes d'équipage. Il vit en autonomie complète au sein des océans, ses machines auxiliaires alimentées par des turbo-générateurs électriques capables de faire confortablement vivre une ville de 10 000 habitants, fabriquent l'eau et l'air respirable nécessaires à la vie, assurant sous les tropiques ou au cercle polaire un climat beaucoup plus tempéré que celui de Brest.

Ses antennes sonar détectent à grande distance les innombrables bruits, d'origine météorologique, animale ou humaine dont le soi-disant monde du silence est rempli, tandis que son équipage, dont ce n'est pas la moins importante des tâches, ne cesse d'ausculter et de corriger les vibrations de ses machines, surveillant en permanence le bruit qu'elles émettent vers l'extérieur, afin de rester le plus discret possible.

Les antennes de réception radio-électriques qu'il remorque, au voisinage de la surface, tout en demeurant lui-même à grande immersion, le maintiennent en liaison avec le centre de commandement à terre, et ses centrales à inertie, contrôlées par des moyens de radionavigation ou parfois par visée des étoiles ou écoute de satellites, lui permettent de donner à la trajectoire de ses missiles, si l'ordre de les lancer survenait, la précision requise.

Lui-même et ses trois frères opérationnels vivent au rythme déjà évoqué, de 70 jours de patrouille au grand large, suivis de 20 jours de remise en condition au port base, durant lesquels se relèvent à bord les deux équipages, le Bleu et le Rouge, si bien qu'ils restent en batterie, en plongée, deux cent quatre-vingt jours par an.

Cette activité incessante n'est qu'un des aspects de celle, tout aussi incessante, de la Force.

De même que la vie de ses marins se partage entre patrouille et période de remise en condition, celle des moyens de mise en oeuvre de la Force est répartie entre deux types d'activités, toutes deux marquées par la notion de permanence, celle des centres de contrôle opérationnels et celle de la base opérationnelle.

Les centres opérationnels

Au nombre de trois, répartis en France, ces centres transmettent aux SNLE en patrouille 24 heures sur 24, outre les ordres relatifs aux zones de patrouille, tous les renseignements dont ils ont besoin : présence de bâtiments ou d'avions au voisinage des zones concernées, prévision de leurs mouvements, météorologie, éléments de navigation, etc. Ils font aussi la synthèse d'informations très diverses, dont les plus importantes viennent des centres d'opérations français chargés de contrôler l'Atlantique et la Méditerranée, eux-mêmes renseignés par de multiples sources, au premier rang desquelles sont les avions de surveillance, les bâtiments de surface et les sous-marins d'attaque de la Marine nationale.

Ces centres d'opérations télécommandent de puissants émetteurs radio-électriques à ondes longues ou très longues, dont le plus connu est celui de Rosnay. Leurs signaux qui pénètrent à plus de 10 m sous l'océan, assurent jour et nuit un lien permanent des officiers de quart des PC vers leurs camarades à la mer, ceux-ci restant à l'écoute sans jamais émettre vers la terre.

Des avions spéciaux de l'armée de l'Air, baptisés Astarte, équipés d'émetteurs à ondes très longues, sont parés à remplacer ces émetteurs, si, malgré les abris et les dispositifs qui les protègent, ils venaient à être détruits ou rendus indisponibles. Un réseau particulier enfin, utilisant de multiples supports protégés, assure une liaison directe entre le chef de l'Etat et les commandants en patrouille.

La base opérationnelle

La base opérationnelle est en fait constituée de deux éléments bien distincts, situés l'un à Brest, l'autre à l'Ile Longue.

Le premier, le centre d'entraînement et d'instruction, dispose pour remplir sa mission de deux ensembles de simulateurs reproduisant un sous-marin type le Redoutable et un sous-marin type l'Inflexible. Ces sous-marins artificiels, très semblables aux vrais, accueillent entre deux patrouilles après un mois de détente, les équipages de SNLE, pour six semaines environ d'entraînement et sont également utilisés pour la formation initiale des nouvelles recrues. Ils naviguent en fait presque autant que leurs congénères réels, mais leur vie est beaucoup plus fertile en événements : avaries de réacteurs et d'équipements, rencontres d'adversaires, lancements de missiles ou de torpilles se succèdent à un rythme élevé, pour les besoins de l'entraînement.

Le second, la base de l'Ile Longue, est une sorte de grande station service spécialisée. Près de 1 500 techniciens, civils et militaires, soutenus par de puissants moyens industriels locaux et par ceux de l'arsenal de Brest, y assurent l'entretien préventif et les réparations du matériel des sous-marins, les missiles M-20 et M-4, ainsi que celui des armes thermonucléaires. Celles-ci, ainsi que leurs vecteurs, y sont de surcroît montées et assemblées à partir de composants venant de très nombreux points de France. Sa tâche est difficile, car l'organisation et la conduite des travaux nécessaires pour assurer la maintenance d'un bâtiment aussi compliqué et aussi encombré qu'un SNLE en 21 jours représente une véritable prouesse industrielle menée au rythme d'une course contre la montre.

Cette base ne connaît aucun repos, car la ronde des équipages, renouvelés par quart à chaque cycle, et des sous-marins rentrant de mer ou repartant ne cesse jamais. Et elle est, bien que sans doute moins connue et moins spectaculaire que les sous-marins ou leurs missiles, un élément essentiel de la défense de notre pays.

CONCLUSION

Les axes d'effort

Depuis 1972, au cours de plus de deux cents patrouilles, la Force océanique stratégique a prouvé que le pari lancé en 1960 avait été gagné ; comme les peuples heureux, elle n'a pas d'histoire, mais cette régularité et cette simplicité apparente cachent d'incessants progrès, et la poursuite d'études préparant l'avenir dans bien des domaines, car l'amélioration de la sûreté de la FOST est, depuis les premières patrouilles, l'objectif principal. Sans évoquer, bien qu'elles soient des SNLE par les autres éléments de la Marine, il faut rappeler ici les principaux axes d'effort :

- le maintien en permanence en patrouille, depuis quelques années, de trois SNLE. Ce rythme d'activité, qui exige un soutien logistique sans faille, fondé sur une organisation minutieuse des travaux d'entretien, témoigne certes de la fiabilité du matériel, mais surtout de la compétence et de l'efficacité des personnels civils et militaires de la base opérationnelle de Brest ;

- l'augmentation progressive de la portée des armes offre au commandant de la Force un espace de manoeuvre croissant. L'entrée en service des M-4 a, en la matière, constitué un pas décisif. Le volume d'action est tel que l'opération de recherche d'un sous-marin peut être comparée, à terre, à celle d'un objet de la taille d'un ballon de rugby entre l'Atlantique et l'Oural ;

- la discrétion acoustique est évidemment, et de très loin, la première préoccupation de ceux qui mettent en oeuvre la Force et préparent son avenir. Elle évolue rapidement, mais il faut y consacrer bien des moyens humains et matériels.

On ne combat en effet bien que ce que l'on connaît bien, et ce n'est qu'en maintenant nos escorteurs, nos sous-marins d'attaque et nos aéronefs à la pointe des tactiques et des techniques de la lutte anti-sous-marine que nous pouvons spécifier et mettre au point techniques et tactiques défensives.

On ne contrôle bien que ce qu'on mesure bien, ce qui a conduit notre Marine à développer des moyens complexes de mesures acoustiques.

Il reste, enfin, à rendre techniquement le plus silencieux possible les sous-marins.

Le premier souci, et non le moindre, est de conduire avec un soin extrême les travaux d'entretien : il est inutile d'équilibrer parfaitement en atelier une machine tournante si on la met en place ensuite à bord à coup de masse.

Le second point est de procéder, sur les sous-marins existants, aux nombreuses améliorations de détail qui, ajustées, se révèlent vite payantes.

Les progrès les plus importants sont cependant à attendre de la refonte actuellement entreprise sur les cinq derniers sous-marins de la première génération, avant que la force ne bénéficie du saut radical que constituera l'entrée en service de la série du Triomphant dont la mise en service est prévue en 1994, dans la conception duquel la priorité absolue a été donnée au silence et où seront appliqués les résultats de trente ans de recherches, de mesures et d'essais.

G L O S S A I R E

BOFOST - Base opérationnelle de la force océanique stratégique

CEA - Commissariat à l'énergie atomique

CEL - Centre d'essais des Landes

DCN - Direction des constructions navales

EMM - Etat-Major de la Marine

FOST - Force océanique stratégique

MSBS - Missile mer sol balistique stratégique

PAT - Prototype à terre

SAGEM - Société d'applications générales d'électricité et de mécanique

SEREB - Société pour l'étude et la réalisation d'engins balistiques

SNA - Sous-marin nucléaire d'attaque

SNLE - Sous-marin nucléaire lanceur d'engins

STCAN - Service technique des constructions et armes navales

SGDN - Secrétariat général de la Défense nationale.

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Notes:

1 . Vice-amiral d'escadre, Commandant les Forces sous-marines et la Force océanique stratégique.

 

 

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