L'EFFORT FRANCAIS COMPARE A CELUI DES AUTRES PUISSANCES

 

Jacques Villain 1

 

En matière d'armement nucléaire, tout ou presque tout commence le 16 juillet 1945, aux Etats-Unis, dans le désert du Nouveau Mexique. Ce jour-là eut lieu, en effet, au Sud d'Alamogordo, le premier essai nucléaire de l'histoire.

Le 6 août suivant, c'était Hiroshima et le 9 Nagasaki. Le monde découvrait alors la puissance dévastatrice de l'atome.

Trois années auparavant, le 3 octobre 1942, à Peenemünde, au bord de la Baltique, la Wehrmacht réussissait, pour la première fois, le vol complet d'un missile balistique dont le nom allait devenir tristement célèbre à partir de septembre 1944. Il s'agissait du V-2.

Ainsi, en moins de trois années, étaient réunis une arme, l'arme nucléaire et un vecteur, le missile balistique dont, sans doute peu, à l'époque, pouvaient imaginer que leur association constituerait, pour les décennies à venir, le système d'armes stratégique par excellence.

La course à l'arme nucléaire

Pour l'Union Soviétique, le problème majeur et immédiat est bien celui de combler son handicap sur les Etats-Unis : il s'agit avant tout de réaliser une arme atomique. Ce qui fut fait le 29 août 1949. Le 3 octobre 1952, c'était au tour des Britanniques. Le monopole américain était alors brisé.

Mais, pour que l'arme nucléaire devînt opérationnelle, il fallait posséder les indispensables vecteurs. Faute de disposer des technologies nécessaires à la réalisation des missiles à longue portée, la première génération de ces vecteurs ne pouvait donc être que celle des bombardiers lesquels, d'ailleurs, avaient montré leur efficacité au cours de la Seconde Guerre mondiale. Du côté américain, au B-29 utilisé contre le Japon, succéda le B-36, puis, à partir de 1953, et jusqu'à aujourd'hui, le B-52.

Les Soviétiques, quant à eux, avant de se lancer dans la mise sur pied d'une flotte de bombardiers, préférèrent, dans un premier temps, développer une aviation de chasse pour contrer les B-36 et les B-52 américains.

Dans la compétition, alors engagée, une nouvelle étape fut franchie par les Américains, le 31 octobre 1952, avec leur première expérimentation thermonucléaire qui intervint une année avant celle des Soviétiques.

La bombe H ouvrait alors la voie aux grandes puissances d'explosion et renforçait ainsi la capacité dissuasive des pays détenteurs. Comme pour montrer cette capacité, l'Union Soviétique réalisa, le 30 octobre 1961, l'expérimentation d'une arme de 58 mégatonnes !

Mais déjà, à un moment où l'arme nucléaire, pouvait être considérée comme l'arme absolue, il apparaissait qu'elle ne pouvait jouer un rôle satisfaisant dans le règlement d'un conflit secondaire comme celui de la guerre de Corée.

En ce début des années 50, il s'avérait donc que devait être bâtie une véritable doctrine d'emploi de cette arme.

La course aux missiles

Si, pour l'heure, le vecteur piloté devait être le seul porteur de l'arme nucléaire, il était cependant clair dans l'esprit des militaires et des ingénieurs que le missile devait pouvoir jouer un rôle important dans l'avenir.

Aussi, dès mai 1945, Américains et Soviétiques se sont-ils livrés à une compétition : celle de la récupération du savoir-faire allemand. Le butin de Peenemünde sera partagé et la France aura sa part : quelques ingénieurs allemands arriveront en 1946-1947 au Laboratoire de recherches balistiques et aérodynamiques (LRBA) récemment créé à Vernon. Toutefois, en l'absence de volonté politique et des budgets nécessaires, les travaux français sur les engins balistiques, s'arrêteront très rapidement au profit des fusées-sondes et des missiles sol-air.

Aux Etats-Unis et en Union Soviétique, la situation est toute autre. Dès 1946, l'US Army améliore la V-2 et l'Air Force débute un programme technologique de missile intercontinental. L'US Navy effectue, quant à elle, des tirs de V-2 depuis le pont du porte-avions Midway. De leur côté, les Soviétiques, dont on ignore les travaux, en cette époque de guerre froide, font des efforts considérables, ce que découvrira l'Occident quelques années plus tard.

Aux Etats-Unis, les premières réalisations de missiles balistiques apparurent avec Redstone, essayé en vol pour la première fois, le 20 août 1953. Mais sa portée limitée à 320 km ne pouvait toutefois en faire qu'une arme de champ de bataille.

A cette époque, les masses des têtes nucléaires sont importantes et conduisent nécessairement à la réalisation de lourds vecteurs. Par ailleurs, la technique disponible en matière de guidage ne permet pas d'obtenir les précisions d'impact sur l'objectif souhaitées. Pour compenser cette imprécision, l'utilisation de fortes puissances nucléaires est alors requise, ce qui va inéluctablement vers de lourdes têtes et de gros vecteurs.

Consciente de ces difficultés mais aussi de celles inhérentes à la propulsion, au pilotage, aux problèmes de la rentrée dans l'atmosphère, l'US Air Force qui, depuis 1947, avait obtenu, au détriment de l'US Army, la responsabilité du bombardement à longue distance, avait lancé, en 1954, le développement d'un missile intercontinental auquel fut donné le nom d'Atlas.

En février 1955, le Conseil de sécurité des Etats-Unis confirmait la nécessité de s'engager dans cette voie et recommandait, dans l'attente de la résolution des problèmes spécifiques à ce missile, le développement de deux systèmes de portée intermédiaire, le Jupiter et le Thor, pour lesquels les problèmes se posaient avec moins d'acuité.

Mais l'année 1955 fut un tournant majeur de l'histoire des armements stratégiques : les radars disposés en Turquie révélèrent les premiers essais de missiles balistiques soviétiques. Puis, en décembre, le maréchal Boulganine déclarait devant le Soviet Suprême que l'Union Soviétique disposait de l'arme absolue : une fusée de 4 000 km de portée dotée d'une arme nucléaire.

L'avance soviétique en matière de missile balistique devait se concrétiser, le 3 août 1957, avec le premier tir réussi du missile intercontinental SS-6.

Bien sûr, cet événement provoqua une accélération des programmes américains, lesquels exploraient deux voies : les missiles balistiques et les missiles de croisière. Parmi ces derniers, figurait le Navaho, monstre de 131 tonnes avec un premier étage à trois moteurs-fusées et un second équipé de deux statoréacteurs.

Ce fut au début de 1959 que le premier missile américain devint opérationnel. Il s'agissait du Jupiter qui fut déployé en Turquie et en Italie ; le Thor, lui, le sera en Grande-Bretagne la même année. Mais il fallut toutefois attendre le 9 septembre 1959, c'est-à-dire deux années après les Soviétiques, pour voir la mise en service du premier missile intercontinental américain, en l'occurrence, l'Atlas D, équipé d'une charge de 4 mégatonnes. Notons ici que la compétition entre les missiles balistiques et les missiles de croisière tournait à l'avantage des premiers et qu'il faudra attendre plus de 20 ans pour voir les seconds réapparaître.

Le 20 avril 1962, l'Air Force mettait en service le Titan I, autre type de missile balistique dont les études avaient débuté en 1955 pour parer à une défaillance éventuelle du programme Atlas. Le Titan I, premier missile américain à deux étages, utilisait comme l'Atlas, le kérosène et l'oxygène liquide. Puis, le Titan II succéda au Titan I. L'emploi d'ergols stockables et non plus cryotechniques, c'est-à-dire pouvant être stockés constamment dans les réservoirs du missile, permit alors de réduire considérablement le temps de réaction de la force sol-sol. 54 missiles Titan II, dotés chacun d'une charge de 9 mégatonnes furent déployés, à partir de 1963, en silo, dans l'Arizona, le Kansas et l'Arkansas. Le Titan II avec ses 150 tonnes devait cependant être le dernier des missiles à propergols liquides américains.

A cette époque, l'effort américain en matière stratégique est considérable. De 1955 à 1958, pas moins de sept programmes de missiles balistiques et deux de missiles de croisière intercontinentaux sont en étude !

Il va de soi que, du côté soviétique un effort tout aussi important est engagé.

A la fin des années 1950, la France est absente de ce domaine. Ceci était le résultat d'hésitations politiques qui existeront jusqu'en 1958. Néanmoins, quelques décisions significatives seront prises essentiellement sous la pression d'événements extérieurs comme la guerre d'Indochine, en 1954, et la crise de Suez, en 1956.

Avec le général de Gaulle, les objectifs auront le mérite d'être clairs. Priorité donnée au nucléaire en août 1958. Dans les mois suivants, on créait l'infrastructure industrielle et le 13 février 1960 une étape importante était franchie avec la première expérimentation nucléaire de Reggane. La France entrait alors dans le club des nations atomiques.

La Grande-Bretagne, de son côté, construisait une composante pilotée avec ses bombardiers Valiant, Victor et Vulcan et, en 1955, démarrait les études d'un missile balistique sol-sol, Blue Streak, de 4 600 km de portée. Ce programme sera toutefois abandonné en 1960 au profit du missile balistique air-sol, Skybolt, réalisé avec les Etats-Unis.

La course à la protection : silos durcis et défense anti-missiles

Dès la mise en service des premiers missiles, il apparut que ceux-ci, lancés depuis un site en surface, étaient très vulnérables aux attaques éventuelles adverses. Une protection des installations s'imposait. Avec l'Atlas E qui succéda en 1961 à l'Atlas D, une protection minimale fut acquise en stockant le missile dans une sorte de silo horizontal, son érection à la verticale s'effectuant peu de temps avant le tir. Avec l'Atlas F et le Titan I, apparut ensuite le concept des silos verticaux. Le missile, placé sur un élévateur, était avant le tir, hissé à la surface puis avitaillé en ergols.

Mais ces opérations longues à effectuer altéraient considérablement le délai de riposte. L'idée fut alors de réaliser l'allumage des moteurs au fond du silo, à condition, et c'est là que résidait l'incertitude, de ne point endommager le missile. Une première expérience, d'ailleurs concluante, eut lieu, le 15 septembre 1959, avec le nouveau missile, le Minuteman I. Dès lors, tous les missiles sol-sol bénéficieront de cette technique.

Dès le début de la décennie 1960, une autre voie de protection des systèmes est explorée : celle de la défense anti-missile, la défense ABM. Américains et Soviétiques y dépenseront des sommes considérables, mais seule, l'Union Soviétique mettra réellement en service à partir de 1967, un réseau ABM destiné à protéger sa capitale. Il sera constitué d'une ceinture de radars disposés à la périphérie du pays ainsi que de 64 missiles d'interception exoatmosphériques Galosh.

Le missile miniaturis

Alors que les missiles Atlas et Titan devenaient opérationnels, des progrès spectaculaires avaient été faits en matière de guidage, de miniaturisation des têtes et de propergols solides, lesquels étaient recherchés pour leur mise en oeuvre plus aisée que les propergols liquides, ce qui autorisait une réduction du délai de réaction et une meilleure tenue au stockage. Ces avancées technologiques firent qu'une nouvelle génération de missile, de taille réduite, était envisageable. L'ère du missile lourd aux charges mégatonniques impressionnantes prenait fin en Occident. L'ère du missile miniaturisé arrivait.

En fait, c'était l'US Navy qui avait fortement poussé dans cette voie. Au milieu de l'année 1955, elle avait clairement affiché sa détermination de jouer un rôle stratégique en disposant de missiles de portée intermédiaire qui pourraient être lancés de bâtiments en mer. Après avoir examiné la possibilité de disposer, à bord de sous-marins, de missiles Jupiter adaptés et à propergols solides, elle lança, en décembre 1956, le programme Polaris, missile mer-sol de 2 800 km de portée à propergols solides dont la mise en service fut prévue pour 1965.

Cependant, du fait des mauvaises relations Est-Ouest, le programme fut accéléré. Le 20 juillet 1960, le premier lancement d'un Polaris A-1 à partir d'un sous-marin eut lieu et moins de quatre mois plus tard, le 15 novembre 1960, le premier sous-marin nucléaire lanceur d'engins, le George Washington partait pour une première patrouille de 66 jours. C'était quatre années après la naissance du projet. 

Mais là encore, Soviétiques et Américains se suivront de près. En cette fin d'année 1960, la marine soviétique mettait en service ses premiers sous-marins porteurs de missiles. Il ne s'agissait toutefois, pour l'heure, que de sous-marins à propulsion diesel porteurs de 3 missiles SSN-4 de 550 km de portée, à propergols liquides.

Deux années après la Navy, l'Air Force rendait opérationnels ses premiers missiles sol-sol à propergols solides. Dotés de trois étages, pesant 30 tonnes, ces missiles Minuteman I-A étaient porteurs de charges nucléaires de l'ordre de 500 kt ; 800 de ces missiles furent déployés sur le territoire américain.

Dès lors, on assista à une montée en puissance rapide des forces stratégiques américaines, certes, mais aussi soviétiques. De 1960 à 1967, 41 sous-marins nucléaires furent mis en service. A la fin des années 1960, les forces stratégiques américaines comprenaient 656 missiles mer-sol, 1 054 missiles sol-sol et 480 bombardiers.

Les années 60 verront par ailleurs les Britanniques abandonner le projet Skybolt pour retenir l'achat de Polaris A-3 américains. Quatre SNLE de conception britannique en seront équipés à partir de 1967. Pour les Britanniques, le choix était résolument fait de dépendre des Américains et de ne pas avoir de composante sol-sol.

En 1964, la France mettait en service ses premiers Mirage IV et poursuivait l'acquisition des technologies relatives aux missiles stratégiques avec le programme d'Etudes balistiques de base.

1968 voyait la première explosion thermonucléaire s'accom-plir au Centre d'expérimentation du Pacifique.

Mais déjà, un autre pays émergeait : la Chine. En 1964, elle possédait l'arme à fission et, en 1967, un an avant la France, elle accédait au niveau thermonucléaire. Pour ses vecteurs, elle faisait appel à la technologie soviétique : bombardier Badger et missile sol-sol SS-2. En 1970, elle rendait alors opérationnel son premier missile sol-sol CSS-1 de 1 200 km de portée.

La course aux têtes multiples

La mise en service de la défense ABM de Moscou posa le problème de la capacité de pénétration des missiles américains. Pour améliorer celle-ci, après les leurres et les chaffs, les Américains introduisirent, en 1964, les têtes multiples de type MRV (Multiple Reentry Vehicle) sur le Polaris A-3. Avec ce système, sont larguées simultanément sur un même objectif, trois têtes suffisamment écartées les unes des autres pour ne pas être détruites par l'explosion d'une seule charge d'ABM.

Mais le réseau Galosh s'améliorant, il était clair qu'il fallait passer à un système plus contraignant pour la défense. C'est ainsi qu'en juin 1970 vint le Minuteman III, premier missile doté de MIRV (Multiple Independently Targeted Reentry Vehicle). Capable de disperser les têtes nucléaires dans un plus grand volume et sur des trajectoires bien distinctes, ce système donnait, en outre, au missile une capacité multi-objectifs. Equipé de 3 têtes mirvées, le Minuteman III, déployé dans 550 silos, précédera de quelques mois, le missile mer-sol Poseïdon C-3 lequel pourra emporter jusqu'à 14 têtes.

Evidemment, l'avènement des MIRV provoqua un accroissement considérable du nombre des têtes nucléaires. C'est ainsi que, de 1968 à 1979, leur nombre passera de 1 710 à 7 594 du côté américain alors que le nombre des missiles restera sensiblement constant et d'ailleurs contraint par les accords SALT de 1969.

La course à la précision

C'est aussi en 1971 et 1972 que la France met respectivement en service ses premiers missiles SSBS au plateau d'Albion et que le Redoutable commence sa première patrouille avec ses 16 missiles MSBS M-1. Evénement s'il en fut, la France était le premier pays au pouvoir de décision indépendant des deux super-puissances à mettre en service sa propre triade stratégique.

Mais déjà, une nouvelle course s'engageait et à laquelle elle ne prendra pas part : c'était celle à la précision.

Vers 1962, il fut admis, aux Etats-Unis, le principe de disposer d'une force de première frappe destinée à détruire les objectifs stratégiques adverses et en particulier les silos. La stratégie anti-force prenait naissance ainsi que celle de la riposte graduée.

Pour satisfaire ces stratégies, il convenait de disposer de vecteurs aux bonnes précisions d'impact. Le premier d'entre eux fut le Minuteman III dont l'écart circulaire probable (ECP) était proche de 400 m à 13 000 km. Une nouvelle étape significative fut franchie en décembre 1983, avec le Pershing II dont l'ECP était de l'ordre d'une quarantaine de mètres. Pour ce, ce missile fut équipé d'un système de guidage terminal associé à une tête capable de manoeuvrer lors de la rentrée. Un ECP aussi petit, allié à une charge nucléaire de faible puissance voire conventionnelle, ouvrait la voie aux frappes dites chirurgicales.

La course à la mobilité et le renouveau de la protection

Au milieu de la décennie 1970, on estima aux Etats-Unis que l'amélioration de la précision conduisait à terme à une grande vulnérabilité des silos. Avec le missile sol-sol MX qui deviendra plus tard le Peacekeeper, l'US Air Force envisagea la mobilité afin d'échapper à cette vulnérabilité. Choisissant, en fait, un mode de déploiement dans les déserts américains combinant à la fois la mobilité et les abris durcis, l'administration Carter devra céder aux protestations des mouvements écologistes et, in fine, en 1986, 50 Peacekeeper seront déployés en silos. Pour le futur Midgetman, afin d'éviter une telle situation, la mobilité n'est prévue que dans les bases militaires.

Cette mobilité a, par contre, toujours été, depuis plus de 30 ans une solution retenue par les Soviétiques. Le SS-20 en est l'exemple le plus marquant. Aujourd'hui, le SS-24 est déployé sur rail et le SS-25 sur route. Notons toutefois que le déploiement en silo se poursuit.

Un renouveau de la protection est, en outre, actuellement observé avec l'Initiative de défense stratégique américaine même si son avenir est encore incertain. Quant aux Soviétiques, ils sont engagés depuis 1980-1981 dans l'amélioration du système Galosh et dans un programme de recherche aussi conséquent que l'IDS américaine.

Les missiles de croisière, une nouvelle course ?

Réapparus de façon opérationnelle aux Etats-Unis en décembre 1982, grâce aux progrès réalisés en matière de réduction de taille et de consommation spécifique des turboréacteurs ainsi que de guidage par corrélation, les missiles de croisière air-sol, en particulier, ont donné un regain d'intérêt à la composante pilotée. Ils constituent aussi maintenant l'armement stratégique des sous-marins d'attaque et des bâtiments de surface.

Les Soviétiques se sont également résolument engagés dans cette voie. Un sous-marin nucléaire lanceur d'engins de la classe Yankee a été reconverti pour emporter des missiles de croisière SSN-21. Des versions sol-sol et air-sol sont soit opérationnelles soit en développement. Il est certain que le missile de croisière jette un certain flou dans l'estimation qui peut être faite des forces de l'adversaire. De petites dimensions, disposé sur des porteurs non spécifiques contrairement aux missiles balistiques, pouvant contenir une charge nucléaire ou classique, ayant un rôle stratégique ou tactique, le missile de croisière est un système moins facilement identifiable et décomptable que le balistique. N'est-ce pas alors une voie qui risque d'être privilégiée dans le futur comme pour rendre difficile, voire peut-être impossible, le contrôle des accords de désarmement ?

La parité stratégique américano-soviétique

Aujourd'hui, une parité stratégique globale existe entre les Etats-Unis et l'Union Soviétique. Cette parité, établie à un haut niveau quantitatif et qualitatif, est le résultat d'une escalade permanente menée depuis plus de 40 ans. Chacun détient aujourd'hui plus de 12 000 têtes nucléaires stratégiques. Pour ce qui concerne l'Union Soviétique, 27 types de missiles sol-sol et mer-sol identifiés ont été développés depuis 1958, certains de ces types possédant jusqu'à cinq versions différentes. Les bureaux d'études soviétiques ont ainsi conçu en moyenne un type de missile par an depuis 30 ans.

Au plan technologique, les approches ont souvent été différentes entre l'Est et l'Ouest. Ainsi, du côté soviétique :

- la miniaturisation n'a, semble-t-il, jamais été un souci des concepteurs,

- jusqu'au début des années 80, la propulsion à liquides était généralisée même pour les missiles embarqués sur sous-marins. A l'évidence, les problèmes de sécurité à bord n'ont pas les mêmes approches qu'en Occident,

- de nombreux silos ont été conçus pour être rechargeables,

- des systèmes âgés sont maintenus en condition opérationnelle,

- des fortes charges nucléaires restent dans l'arsenal soviétique malgré l'amélioration des ECP.

Des ressemblances existent néanmoins. De nombreux missiles soviétiques ont bénéficié de la technologie occidentale. C'est le cas du SS-13 auquel les Américains ont donné, avec humour, le surnom de Minutemanski.

Quant à la Chine, elle constitue maintenant un nouveau pôle nucléaire entre l'Est et l'Ouest. Quelque 120 missiles stratégiques sol-sol et un sous-marin nucléaire lanceurs d'engins sont maintenant opérationnels et cette montée en puissance n'est sans doute pas terminée.

Le Royaume-Uni, de son côté, s'apprête à remplacer ses Polaris par des Trident II américains.

Sagement, la France est restée à l'écart de la compétition américano-soviétique. Elle a conçu et mis sur pied sa propre triade stratégique en améliorant progressivement sa crédibilité. Elle a montré qu'une force justement dimensionnée par rapport aux besoins était capable de jouer un rôle dissuasif voulu. Partant de rien en 1959, avec un retard de près de 15 ans sur les Etats-Unis et l'Union Soviétique, l'industrie aéronautique française a accompli un travail considérable, soutenu, il est vrai, par un effort financier notable mais sans commune mesure avec celui des deux grands. Le missile M-4 en est le résultat probant. Il demeure aujourd'hui le plus fiable des missiles occidentaux.

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Notes:

1 . Chef du Département information - propriété industrielle de la Société Européenne de Propulsion.

 

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