LA MISE EN PLACE ET LE DÉVELOPPEMENT DE LA PREMIÈRE GÉNÉRATION

Philippe VOUGNY 1

 

L'armée de l'Air vient de tourner, il y a quelques mois, une nouvelle page de son histoire. Le 1er juillet 1988, le Général commandant les Forces aériennes stratégiques remettait le drapeau de l'Escadron de bombardement 2/94 Marne au directeur du Service historique de l'armée de l'Air. Cette cérémonie émouvante et si lourde de symbolique concrétisait la fin du service opérationnel d'un avion de légende, le Mirage IV-A.

Après avoir rappelé brièvement le contexte politico-militaire qui a conduit à la décision de création de la première génération des Forces nucléaires stratégiques, on analysera les conditions si particulières de sa mise en place au sein de l'armée de l'Air et qui ont marqué la rupture brutale avec le passé ; enfin, les constants aménagements et évolutions depuis lors de cette composante pilotée.

Tout commence effectivement le 6 août 1945. Ce jour-là, le monde découvre avec stupeur la puissance dévastatrice de l'atome. En réalité, le général de Gaulle s'est intéressé bien avant aux problèmes nucléaires. Connaissant dès juillet 1944, par les chercheurs français réfugiés au Canada, l'importance de l'arme atomique, le chef de la France Libre a suivi de près l'évolution des travaux en ce domaine. Devenu chef du gouvernement provisoire, il signe le 18 octobre 1945 l'ordonnance créant le Commissariat à l'énergie atomique. Comme l'a écrit le général Robineau, l'adaptation de l'armée de l'Air à l'arme nucléaire s'est accomplie en trois étapes très imbriquées les unes dans les autres tant sur les plans opérationnel, technique et budgétaire, que politique. On ne peut comprendre la première composante nucléaire sans évoquer succinctement ces trois périodes.

Dans les années qui suivent la guerre, et c'est la première étape, on peut observer dans l'armée de l'Air un foisonnement intellectuel étonnant, concrétisé par la parution de nombreux articles dans les revues spécialisées et signés par de brillants officiers de tous grades, des professeurs et des ingénieurs.

Le lieutenant Lissarague disait alors :

Un point capital, sans lequel toute discussion sur l'avenir de l'armée est oiseuse, c'est la bombe atomique ... Il nous faut la posséder au plus vite ... Comment nous en servir ? Cela viendra après. Tout notre avenir dépend uniquement de la possibilité que nous avons de créer un stock de telles bombes.

Cette première étape souligne tout à fait le rôle moteur de l'armée de l'Air vis-à-vis des instances politiques, et en particulier celui du général Valin, alors Inspecteur général de l'armée de l'Air, qui écrit en juillet 1954 dans une étude adressée au Ministre :

Nous estimons nécessaire que l'armée de l'Air soit dotée d'appareils ou d'engins atomiques ... dès maintenant, une nation dépourvue de la bombe A est une puissance de second ordre ...

Parallèlement à cette montée en puissance d'idées nouvelles, l'Etat-Major de l'armée de l'Air et les ingénieurs français se tournent très franchement vers les Américains et c'est la deuxième étape. Ceux-ci ont largement ouvert leurs archives aux chercheurs français et il est certain que les techniciens français ont trouvé en Amérique des informations d'origine américaine mais aussi d'origine allemande ; des navigants furent également envoyés aux Etats-Unis afin de se familiariser aux procédures nucléaires et aux rythmes d'alerte existants au sein du Strategic Air Command.

Cette coopération très étroite avec nos alliés conduit finalement à la création en 1963 de quatre escadrons de F 100 à capacité nucléaire tactique et à la préparation réelle du commandement et de l'ensemble des personnels à la mise en oeuvre prochaine de cet armement.

L'idée d'une force de frappe lancée sous la IVème République prend réellement son essor en 1958. Dès son retour au pouvoir, et c'est la troisième étape pour l'armée de l'Air, le général de Gaulle confirme officiellement les décisions prises par ses prédécesseurs et donne alors l'impulsion politique décisive ; il s'agit de doter la France de forces nucléaires, indépendantes et suffisamment crédibles pour dissuader tout agresseur éventuel. Le choix du bombardier Mirage IV-A comme vecteur de l'arme nucléaire nationale est alors définitivement arrêté le 17 mars 1959 par le gouvernement. Ne pouvant compter sur une aide technologique des Etats-Unis pour la mise au point de l'arme et du vecteur, l'industrie française reçoit alors comme tâche essentielle de créer de toutes pièces l'infrastructure adaptée ; la difficulté est grande comme en témoigne l'échec anglais.

La loi programme 1960-1964 concrétise alors l'orientation prise puisque la moitié des crédits alloués est affectée à la force de frappe. L'armée de l'Air, principale bénéficiaire de cette loi de programme, sait désormais qu'elle doit se préparer à mettre en oeuvre, et ce, dans les délais les plus brefs, une force nucléaire pilotée et à changer en profondeur les structures, les mentalités et les missions qui lui sont confiées. La tâche est considérable et va donner à l'armée de l'Air un nouveau visage et de hautes responsabilités dans le système de défense français.

L'organisation générale de la défense française fait du Président de la République le chef des Armées, la responsabilité effective étant confiée au Premier ministre ; en réalité, la personnalité du général de Gaulle fait que la défense fait partie du domaine réservé du Président de la République. L'ordonnance du 7 janvier 1959 confie au ministre de la Défense la gestion des forces ; il veille à leur mise en condition d'emploi et dispose pour l'assister de trois délégués ministériels Air, Terre, Marine, remplaçant les secrétaires d'Etat des Armées de la IVème République. Cette structure s'avère très vite être mal adaptée à la mise en place d'un armement atomique à vocation interarmées. Aussi, les décrets du 5 avril 1961 renforcent l'autorité du Ministre des Armées et suppriment les délégués ministériels aux trois armes, les chefs d'Etat-Major dépendant directement du Ministre ; un peu plus tard, les décrets du 18 juillet 1962 renforcent les pouvoirs d'une part du Président de la République qui assure désormais la direction d'ensemble de la Défense nationale et d'autre part du ministre des Armées qui devient responsable de l'emploi des forces et de leur gestion et qui dispose d'un chef d'Etat-Major des Armées et de commandants de grandes unités opérationnelles pour l'emploi des forces. L'organisation générale de la défense prépare ainsi, au plus haut niveau, la réalisation de la force nucléaire autonome.

Les missions de l'armée de l'Air sont, quant à elles, définies par une directive des Armées en date du 4 juillet 1960 ; sa mission prioritaire est d'assurer la mise en oeuvre de la première génération de la force nucléaire, la crédibilité de cette force étant renforcée par les forces aériennes conventionnelles, tactiques et de défense, pour la protection du sol national.

Pour préparer l'arrivée des premiers Mirage IV-A et des premières armes nucléaires AN 11, le gouvernement décide alors, le 8 juin 1962, de la création du commandement aérien stratégique qui deviendra, par décret du 14 janvier 1964, le commandement des Forces aériennes stratégiques (FAS).

Placé sous l'autorité d'un officier général, celui-ci a essentiellement pour mission, aujourd'hui comme hier :

- de maintenir au plus haut degré la préparation des personnels et des moyens constituant la composante air de la force de dissuasion nationale ;

- d'être prêt en permanence à engager la force conformément aux directives de l'autorité gouvernementale.

Reprenant les traditions du bombardement dont les origines remontent au début de la Grande Guerre avec la mise sur pied du premier groupe de bombardement sur Voisin et Breguet XIV, le 23 novembre 1914, la mission de ce grand commandement apparaît très clairement dans son emblème sur fond rouge ; la colombe évoque son but : que la paix soit toujours sauvegardée pour notre pays ; le gant de fer dégainant l'épée indique que ces forces doivent exister et être prêtes pour qu'en toutes circonstances, la France puisse rester maître de son destin.

Pour l'emploi des Forces nucléaires stratégiques (FNS), le Général commandant les Forces aériennes stratégiques relève directement du Président de la République, chef de l'Etat. C'est de lui qu'il reçoit les ordres de mise en posture et c'est de lui qu'il pourrait recevoir, si les circonstances l'exigeaient, l'ordre d'engagement pour l'ensemble des forces nucléaires. Inversement, c'est directement au chef de l'Etat que le général commandant les Forces aériennes stratégiques rend compte de l'état et de la disponibilité des forces et c'est également à lui qu'il rendrait compte de l'exécution de l'ordre d'engagement.

Parallèlement à la mise en place du vecteur piloté, les études relatives à une arme dite de compression directe, et menées de 1960 à 1963, vont conduire à la production d'armes stratégiques largables en haute altitude et qui équiperont les premières unités Mirage IV-A. Afin d'améliorer la sécurité nucléaire, ces armes sont remplacées en 1967 par le modèle AN 21, le domaine d'utilisation opérationnelle restant le même comme le démontrera brillamment l'opération Tamoure.

Si le pari technologique de 1958 a finalement été tenu, la montée en puissance de la composante pilotée a été en réalité très progressive et a demandé plusieurs années.

La première création d'une unité appartenant à la composante pilotée est la 90ème Escadre, à compter du 1er août 1963 ; stationnée sur la base aérienne d'Istres et subordonnée dans tous les domaines au lieutenant-colonel Glavany, commandant de base, elle a pour mission d'instruire et d'entraîner le personnel C 135 F, d'assurer la maintenance de ce nouvel appareil et de maintenir un détachement permanent de 3 appareils à Mont-de-Marsan.

Cette machine militaire - avec diverses variantes aux fins pacifiques - subsonique et géante, construite aux USA à un nombre d'exemplaires stupéfiants avait été conçue pour remplacer certains bombardiers transformés en citernes à une certaine époque (1957 - 1963) et pour opérer à grande vitesse et haute altitude, comme l'écrivait à l'époque Le chasseur français !

Cette brillante machine américaine fut effectivement construite en 820 exemplaires dont 732 citernes volantes pour l'US Air Force et 12 cédées à la France à la suite d'accords antérieurs. A la création de la 90ème Escadre, le commandant Amar, chef des moyens opérationnels, est la seule personne à l'Escadre sur un tableau d'effectif de 64 ! Et pour cause, l'ensemble du personnel, après un stage d'anglais à Rochefort au début de 1963, est aux Etats-Unis pour suivre les stages de transformation sur cet avion ravitailleur.

Le commandant Guillou, premier commandant de cette Escadre, reçoit le 1er C 135 F le 3 février 1964 et quelques jours plus tard l'Escadron de ravitaillement en vol 4/91, créé depuis le 1er janvier, voit arriver à Mont-de-Marsan son premier avion. Faute de Mirage IV-A de série, (le premier Mirage IV-A est arrivé le 17 décembre 1964) les premiers équipages effectuent des ravitaillements fictifs de Vautour A sur l'axe Biarritz - Toulouse. Le manque d'eau déminéralisée, la longueur de piste insuffisante et les obstacles dans l'axe limitent le décollage de ces premiers vols à 210 000 livres.

Le premier Mirage IV-A de série venant d'être livré à l'armée de l'Air en février 1964, débutent alors des ravitaillements fictifs émaillés de quelques incidents ; le 24 juin, par exemple, ce n'est pas le panier du ravitailleur qui est endommagé mais, chose rarissime, c'est ... l'embout de la perche du Mirage IV-A qui est arraché !

Le 1er juin 1964 est créé à Mont-de-Marsan l'Escadron de bombardement 1/91 Gascogne. De juin à septembre, tout le personnel de l'unité est détaché au CEAM pour être transformé sur Mirage IV-A.

Le 1er octobre, les Escadrons 1/91 et 4/91 sont déclarés officiellement opérationnels et une semaine plus tard la première alerte à 5 minutes à titre expérimental est prise par le commandant Caubel, commandant d'Escadron associé à son second, le commandant Cochennec. Il importe en effet que le délai de réaction soit le plus court possible ; dans ce but, il avait été prévu, à l'origine du programme, de disposer d'un appareil en vol permanent, 24 heures sur 24, avec sa charge nucléaire. Compte tenu des risques encourus par la population en cas d'accident, on en vint à une solution plus réaliste consistant à mettre un appareil prêt au décollage dans un très court délai. 

L'expérimentation de l'alerte à 5 minutes se poursuit pendant plus de deux mois sous la haute surveillance du corps médical toujours prêt, de jour comme de nuit, à faire subir aux équipages un encéphalogramme ; elle permet de démontrer au cours de nombreux exercices de réaction la valeur opérationnelle des deux premières unités.

Pendant toute cette période, et ce jusqu'à la fin de l'année 1965, l'activité aérienne est perturbée par de nombreuses indisponibilités techniques du système d'arme.

Au début, les réacteurs font en effet plus d'heures sur Nord 2501 que sur Mirage IV car les vols supersoniques de longue durée entraînent beaucoup de panne de régulation (pannes d'huile). L'entraînement axé essentiellement, au début, sur le ravitaillement tout temps et le bombardement supersonique fait découvrir aux équipages un avion brillant, extraordinairement agréable et sécurisant.

A sa mise en service, le Mirage IV est le seul avion au monde capable de voler à Mach 2 pendant plus d'une demi-heure. L'expérience du bisonique servira ensuite au programme Concorde

Un mois après avoir eu les honneurs du Salon du Bourget, les Français voient défiler, le 14 juillet 1965, un dispositif de 12 Mirage IV-A placés sous les ordres du commandant Caubel.

Les 50 Mirage IV-A commandés en mars 1959 sont finalement tous livrés entre 1964 et 1966 ; dispersée sur neuf bases aériennes, la composante pilotée comprend alors trois escadres mixtes de bombardement, composée chacune de trois escadrons de bombardement et d'un escadron de ravitaillement en vol.

En juin 1964, il est décidé de commander 12 Mirage IV-A supplémentaires ayant par ailleurs la capacité stratégique ; ceci s'expliquait aisément par le fait que la force Mirage IV, à l'origine intérimaire, devait se prolonger au moins jusqu'en 1975, et qu'il fallait dès lors compenser l'attribution.

Ainsi, en moins de 2 ans, la première composante des forces nucléaires forte de 36 Mirage IV-A et de 12 C 135 est devenue opérationnelle. Mais à quel prix pour l'armée de l'Air !

Ce ne sont pas moins de 6 escadrons de F 84 F et de 2 escadrons de Vautour N qui sont supprimés pendant cette période. Qui plus est, en voulant tout miser sur cette mission hautement prioritaire et très exigeante, l'armée de l'Air dut aller jusqu'aux limites du supportable tant sur les plans humain, technique, opérationnel que financier.

Dans un contexte de déflation constante faisant passer ses effectifs de 141 000 en 1962 à 114 000 en 1965, les personnels sélectionnés pour cette nouvelle mission ont été pris parmi les meilleurs du moment. Les FAS ne pouvaient pas avoir que des amis dans le reste de l'armée de l'Air.

La tâche était immense ; il fallait notamment :

- préparer l'infrastructure d'accueil, les dépôts de munitions (DAMS), les abris devant assurer la protection des avions sur les bases aériennes de stationnement ;

- créer les modalités d'exercice du contrôle gouvernemental sur les armes à vocation politique et réaliser les conditions de sûreté et de sécurité les plus rigoureuses ;

- imaginer et mettre en place les dispositifs de transmissions amont vers les hautes autorités gouvernementales et aval vers les unités ;

- définir les procédures d'alerte de façon à ce que 30 % de la flotte puisse être engagée dans les 5 minutes et le reste dans l'heure ;

- créer de toutes pièces de nouvelles unités de combat ;

- tirer les conséquences, pour toutes les autres forces aériennes, de l'existence d'une force nucléaire stratégique en alerte permanente.

En même temps, va s'opérer dans l'armée de l'Air une profonde réorganisation articulée autour des grands commandements d'emploi spécialisés chargés de gérer et de mettre en condition les forces d'une part et les Directions spécialisées responsables de la préparation et du soutien de ces forces d'autre part.

Par ailleurs, et pour mieux former les personnels appelés à servir sur des matériels de plus en plus complexes, un commandement des écoles sera créé. Enfin, il a fallu donner à la force de frappe des capacités de survie et de réaction immédiates ; c'est ce qui a été fait en associant intimement et dans un même lieu les Centres d'opérations de la Défense aérienne et des Forces aériennes stratégiques.

Une nouvelle armée de l'Air est donc née en 1964 ; encore faut-il qu'elle fasse la preuve de sa capacité réelle à exécuter cette nouvelle mission et ce, dans des conditions se rapprochant au maximum de l'emploi opérationnel du système d'arme. Cette décision politique d'un tir d'épreuve est prise en Conseil de Défense le 30 octobre 1964 et conduit à l'opération Tamoure.

Après une sérieuse préparation comportant l'étude du ravitaillement en vol avec moteur coupé, en mai 1966, un Mirage IV-A décolle de Mont-de-Marsan à destination d'Hao dans l'archipel des Tuamoutou. Accompagné de deux Boeing ravitailleurs, il rejoint le Centre d'expérimentation du Pacifique en trois escales et 24 heures de vol. C'est au retour d'un vol d'entraînement que le Mirage IV-A titulaire est accidenté : gêné par de fortes fumées cabines, l'avion heurte violemment le sol et termine sa course contre ... une pelle mécanique, privant le détachement de la moitié de ses moyens aériens !

On raconte que le général de Gaulle dit alors :

Que faisait un lieutenant-colonel dans cet avion ?

Le 29 juillet, l'heure H est donnée enfin après plusieurs contre-temps imposés par de mauvaises conditions météorologiques ; la bombe AN 21 est larguée sur la cible et explose dans d'excellentes conditions ; le résultat du tir confirme au monde que la valeur du système d'arme n'a pas été surestimée.

Il faut souligner une nouvelle fois que tout ceci est le fruit d'une remarquable efficacité et d'une coopération exemplaire entre l'armée de l'Air, les Services techniques, les constructeurs aéronautiques et le Commissariat à l'énergie atomique.

Depuis sa création, la composante pilotée a subi des transformations permanentes pour s'adapter qualitativement et quantitativement aux défenses et prendre en compte de nouvelles techniques et de nouvelles missions ; la crédibilité d'un arsenal dissuasif n'est jamais acquise définitivement : l'évolution du système d'arme Mirage IV depuis 1964 illustre parfaitement cette situation.

La modification la plus importante des années 70 touche le profil de vol du système d'arme. Pour faire face à l'efficacité de plus en plus grande des missiles de défense aérienne, on cherche alors à adapter le système d'arme à la pénétration basse altitude afin de faire face à l'efficacité de plus en plus grande des missiles sol-air dans les pays de l'Est ; quelques modifications de structure avion sont rendues nécessaires pour faire face aux contraintes du vol imposées par la basse altitude. Des contre-mesures internes apparaissent et l'arme est modifiée pour être largable en LADD ; c'est le modèle AN 22.

Il n'est pas inutile de rappeler à ce sujet que l'US Air Force n'a pu, pour des raisons techniques, réaliser la même opération avec le B 58, lequel a finalement été retiré du service en 1970.

Peu à peu, le système d'arme comme les équipages deviennent polyvalents et aptes à exécuter des missions à Mach 2 et très haute altitude ou en rase mottes à la vitesse du son. Dix années après être entré en service opérationnel, et tel le caméléon, le Mirage IV-A se pare d'une livrée adaptée au camouflage basse altitude.

Parallèlement, les capacités exceptionnelles de ce vecteur sont exploitées en reconnaissance lointaine : un conteneur équipé de diverses caméras prend la place de l'arme sur les avions modifiés pour ce type de mission et permet ainsi de participer régulièrement au programme photo officiel des Armées et de répondre au besoin des autorités politiques.

Cette adaptation permanente de l'armée de l'Air et ce souci d'augmenter ses chances de survie en vol se sont également traduits par une meilleure protection des installations et par le lancement du programme des abris avions ; au début des forces nucléaires, on ne parlait plus vraiment de durcissement et il était courant de voir des alignements de Mirage IV-A sur les parkings.

Pendant toutes ces années, le système d'alerte permanent et très rigoureux a parfaitement joué son rôle ; quelles que soient les conditions atmosphériques, de jour comme de nuit, un Mirage IV-A de chaque escadron a été prêt à décoller en quelques minutes. En 1975, les brefs délais de réaction imposés jusqu'alors à la première composante nucléaire ne s'imposent plus et sont alors assouplis, tout en permettant de réaliser dans un bref délai une mission nucléaire.

En 1976, une première restructuration des FAS entre en vigueur et conduit à la suppression de trois escadrons de bombardement et à la création de la 93ème Escadre de ravitaillement en vol.

Les modernisations successives du système d'arme Mirage IV-AN 22 comme l'effort d'imagination et d'adaptation des personnels qui le servent ont permis de le maintenir en activité jusqu'en 1988, et ce, malgré le développement considérable de la menace aérienne constaté ces dernières années. Aujourd'hui, comme hier, l'état technique de la force Mirage IV reste excellente puisque la disponibilité des avions en ligne est supérieure à 80 %.

C'est dans cet esprit de modernisation permanente de l'armement et pour faire face aux progrès prévisibles des systèmes de défense sol-air adverses qu'est apparue dès 1974, la nécessité de disposer d'un missile à propulsion par statoréacteur et capable de pénétrer les défenses, permettant ainsi à l'avion de rester à distance de sécurité dans la phase finale de la pénétration.

Le programme ASMP a officiellement démarré en mars 1978 avec la décision du ministre de la Défense, Yvon Bourges, de lancer le développement d'un nouveau missile air-sol nucléaire tactique.

Le missile air-sol moyenne portée spécifié pour l'attaque nucléaire tous temps d'objectifs défendus a en effet été optimisé pour un emport par le Mirage 2000 N, ce qui a déterminé ses dimensions et son poids. Le radar du Mirage 2000 N ayant pris du retard, il a donc été décidé, dans l'attente de la mise en service de cet aéronef, de transformer 18 Mirage IV-A pour leur permettre de porter ce nouveau missile. Le Mirage IV-P a donc été adapté à l'emport de l'ASMP et subi d'importantes modifications afin que son système de navigation et de bombardement soit compatible au tir du missile d'une part, et que ses contre-mesures soient adaptées aux conditions prévisibles jusqu'au milieu de la prochaine décennie, d'autre part. La longévité de cet avion démontre à l'évidence ses qualités exceptionnelles.

Le programme Mirage IV-P/ASMP n'a été rendu possible que par la maîtrise de techniques très modernes et les choix judicieux des options choisies. Par ailleurs, l'armée de l'Air a dû adapter les hommes et les structures à la mise en service du Mirage IV-P et de l'ASMP : étude et réalisation de dépôts-ateliers nouveaux pour le stockage et le contrôle du missile sur les bases aériennes, développement de systèmes informatisés d'aide à la préparation des missions avions et missiles, étude et essais de sûreté nucléaire permettant pour l'ensemble du système d'armes de tenir des objectifs de probabilité d'occurrence d'incidents majeurs extrêmement faibles, préparation à la mise en service, par les personnels des FAS dans un premier temps, d'une arme nucléaire nouvelle.

Depuis 1986, et ce jusqu'à la fin de la vie du Mirage IV-P prévue en 1996, la composante pilotée comprend la 91ème Escadre de bombardement avec deux escadrons, le Centre d'Instruction des Forces aériennes stratégiques et la 93ème Escadre de ravitaillement en vol avec trois escadrons.

Complément indispensable du Mirage IV-P, le C 135 F a subi pratiquement dans le même temps plusieurs rénovations.

En 1980, l'installation de deux centrales à inertie lui procure la capacité d'une navigation précise, tous temps et très discrète.

En 1985, le remplacement des quatre moteurs Pratt et Whitney J 57 par des CFM 56-2-B1 est débuté et apporte un accroissement important des possibilités de cette flotte de 11 C 135 FR. Les principaux avantages de ce nouvel avion proviennent de la réduction de la consommation de carburant, d'un gain sensible dans les performances au décollage et en montée, de la diminution des nuisances auditives, et de l'amélioration de l'autonomie de remise en oeuvre (installation de deux APU - Auxiliary Power Unit - fournissant l'énergie nécessaire à la remise en oeuvre et au démarrage, disparition de l'injection d'eau supprimant l'utilisation de matériels d'environnement sol particulièrement contraignante).

Sa capacité de ravitaillement à 3 000 NM a ainsi été accrue de 50 % et sa longueur au décollage a été réduite de près de 40 %, ce qui élimine pratiquement tous les problèmes liés au franchissement d'obstacles dans la trouée d'envol et permet de décoller au poids maximum sur la quasi totalité des aérodromes français. Ainsi remotorisé et compte tenu d'une opération majeure effectuée chez Boeing en 1978 (opération Reskin de renforcement de la cellule), le C 135 FR a un potentiel qui, au rythme d'utilisation actuel, devrait lui permettre d'atteindre l'horizon 2020. C'est pour cela que le commandement a décidé de poursuivre la rénovation des Stratotan-kers. Ainsi, le C 135 FR va faire l'objet, au cours des quatre années à venir, d'une transformation de ses planches de bord - pilote et copilote - et du remplacement de son système de pilotage automatique.

Ces deux modifications vont améliorer la fiabilité des systèmes de pilotage et de contrôle de l'appareil et, par là-même, augmenter la sécurité du vol et la réussite de la mission. 

Par ailleurs, des possibilités d'accroissement de ses capacités opérationnelles demeurent, de plus, toujours réalisables : adjonction d'un réservoir supplémentaire ; nacelles de ravitaillement ; moyens de transmission ; enfin et surtout, équipements de localisation et d'auto-protection électronique modernes.

Les nacelles de ravitaillement permettraient ainsi de faire des progrès très significatifs sur les plans de l'efficacité, de la sécurité et de la sûreté ; la période de ravitaillement en vol est sans conteste une période critique ; réduire le rythme des ravitaillements et accroître la marge de manoeuvre suivant les trois axes pendant le contact, contribueraient à limiter la vulnérabilité du dispositif tout en garantissant une plus grande garantie sur la réussite de la mission en cas de panne du système unique actuel.

Acquis à l'origine comme élément constitutif de la première composante des FAS, il participe maintenant à toute opération extérieure dans laquelle une composante Air est engagée ; il est devenu sans nul doute le moyen indispensable de projection de la puissance aérienne, conférant à celle-ci deux qualités majeures pourtant opposées par nature : l'allonge et la durée. Fer de lance de la flotte de ravitaillement en vol il est lui aussi un symbole d'évolution réussie et voulue par l'armée de l'Air.

Conclusion

La composante pilotée bénéficie d'atouts majeurs particulièrement utiles dans le contexte géopolitique actuel :

- elle est un élément indispensable de la diversification ; la nature même de cette composante aérienne permet d'assurer la dispersion en permanence des moyens nucléaires tout en bénéficiant des qualités intrinsèques de l'arme aérienne : rapidité, souplesse d'emploi, multiplicité des formes d'actions possibles ; par exemple, dans les domaines stratégique ou préstratégique, selon les objectifs qui seraient retenus ou encore, dans le domaine de la reconnaissance lointaine ;

- elle dispose d'une capacité dissuasive propre. Rien ne peut remplacer en effet l'intelligence de l'homme pour déjouer les défenses adverses renforcées ; par ailleurs, le missile atmosphérique, supersonique, manoeuvrant et doté d'une tête thermonucléaire très puissante comme celle de l'ASMP constitue actuellement, et sans doute pour une bonne vingtaine d'années, le meilleur moyen de contourner les systèmes de défenses anti-balistiques qui ne cessent de se mettre en place. Sans équivalent connu dans le monde, même aux Etats-Unis, l'ASMP dispose de très grandes capacités d'évo-lution alors que l'on peut espérer simultanément améliorer aussi à l'avenir la capacité de pénétration du prochain porteur grâce aux techniques d'avions furtifs ;

- enfin et surtout, elle est dans le cadre de la dissuasion l'instrument politique de la manipulation des crises. La panoplie des mesures démonstratives pouvant aller de la mise en alerte au sol partielle ou totale des moyens jusqu'à l'alerte en vol et rappel in extremis par le pouvoir politique en fonction de l'évolution de la crise. Deux exemples illustrent ce qu'il est convenu d'appeler la gesticulation : l'affaire de Cuba en 1962 où le Président Kennedy a fait jouer à ses bombardiers B 52 mis en alerte en vol un rôle capital ; de même, pendant la guerre du Kippour en 1973, la mise en alerte des forces nucléaires américaines par le Président Nixon a contraint les Soviétiques à différer l'envoi de troupes soviétiques en Egypte.

La composante nucléaire pilotée aura donc vu son efficacité et sa crédibilité considérablement renforcées au fil des années. Il y a là un système d'arme qui justifie un haut niveau de priorité. 25 années se sont écoulées depuis sa création en 1964 et 500 000 heures de vol ont été effectuées par le couple Mirage IV - C 135 F.

Un très large consensus existe aujourd'hui dans notre pays sur la nécessité des Forces nucléaires stratégiques ; la France est une des trois seules puissances mondiales qui met en oeuvre l'ensemble des trois composantes nucléaires ; si la composante marine demeure la première d'entre elles, il importe cependant de veiller à diversifier et à moderniser notre panoplie afin de se prémunir d'une soudaine percée technologique toujours possible, notamment dans le domaine de la détection sous-marine. Aussi, ainsi que l'a récemment rappelé le Président de la République (discours à l'IHEDN), l'Etat-Major étudie les différentes formules qui permettront de développer la composante pilotée. Une des réponses aux interrogations que pose à moyen terme la pénétration des missiles balistiques pourrait être un système d'arme piloté, et qui s'appuierait sur des avions dotés d'une certaine capacité de furtivité et d'un missile longue portée et à forte capacité évolutive en phase terminale de pénétration.

  

A N N E X E

HISTORIQUE DE LA PREMIERE COMPOSANTE

NUCLEAIRE STRATEGIQUE

1958 - Décision de construire Pierrelatte, les Mirage IV-A et les bombes atomiques.

1959 - 17 juin : premier vol du Mirage IV-A.

1960 - 13 février : premier essai nucléaire à Reggane.

1962 - La première "charge" Mirage est expérimentée avec succès. 20 février : création du Commandement aérien stratégique.

1963 - Les différentes phases concernant la mise sur pied de la Force nucléaire stratégique (FNS) sont définies :

- la première génération sera composée de 50 Mirage IV armés de bombes au plutonium ;

- la deuxième génération sera composée de sous-marins à propulsion atomique lanceurs d'engins à têtes nucléaires uranium-tritium ;

- la soudure entre la première génération et la deuxième (1968-1972) sera assurée par une force de missiles SSBS à tête nucléaire au plutonium. L'armée de l'Air sera chargée de mettre en oeuvre ces SSBS.

1964 - 14 janvier : décret n° 6446 créant le Commandement des Forces aériennes stratégiques ;

- mise en service du Centre opérationnel des forces aériennes stratégiques (COFAS) ;

- 3 février : arrivée du premier ravitailleur en vol C 135 F à Istres.

- 17 février : arrivée du premier Mirage IV-A à Mont-de-Marsan ;

- 8 octobre : prise de la première alerte opérationnelle, 24 heures sur 24, par le 1er Escadron de Mirage IV-A à Mont-de-Marsan.

1966 - 1er novembre : le 9ème et dernier Escadron de Mirage IV-A devient opérationnel à Luxeuil.

- 19 juillet : tir de l'arme nucléaire au Centre d'expérimentation du Pacifique, à partir du Mirage IV-A.

1967 - 7 novembre : le général de Gaulle, Président de la République, visite les FAS à Istres.

1975 - 30 juin : l'alerte permanente des unités de Mirage IV est aménagée.

1976 - 1er juillet : une première restructuration des FAS entre en vigueur. Création de la 93ème Escadre de ravitaillement en vol :

- le projet ASMP, missile nucléaire air-sol à moyenne portée est lancé

1978 - 22 septembre : dissolution de la 92ème Escadre de bombardement.

1979 - il est décidé que le programme ASMP concernera 18 Mirage IV-P (pénétration).

1981 - 11 juin : le Président de la République, François Mitterrand, visite le COFAS.

1983 - 1er octobre : une deuxième restructuration des unités Mirage IV-A est appliquée.

1985 - 26 août, le premier quadriréacteur C 135 FR, remotorisé avec des réacteurs CFM 56 franco-américains, arrive à Istres.

1986 - 1er mai : le 1er Escadron de Mirage IV/ASMP est en service opérationnel.

- 1er décembre : le 2ème escadron du Mirage IV-P/ASMP est en service opérationnel.

1987 - 9 décembre : le 18ème et dernier Mirage IV-P est remis aux Forces aériennes stratégiques.

1988 - 4 janvier : le premier C 160 Transall Astarte arrive dans l'armée de l'Air.

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Notes:

1 . Général de corps aérien, Commandant les Forces aériennes stratégiques.

 

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