L’EXPANSION RUSSE DANS LE PACIFIQUE AU XIXe SIÈCLE

 

Catherine SAUER BAUX

 

 

La Russie, au début du XIXe siècle, se trouvait impliquée dans l'ensemble des conflits qui secouaient le monde. Pièce essentielle sur l'échiquier européen, confrontée aux ambitions de Napoléon, puis principal vainqueur de celui-ci, la Russie étendait, non seulement sa présence en Asie, du fait de sa position géographique, mais aussi en Amérique, de l'Alaska jusqu'en Californie et enfin dans le Pacifique en prenant pied dans les îles Hawaï.

Opposé aux ambitions et aux intérêts de l'Angleterre, le gouvernement de Saint-Petersbourg fut amené à amplifier son programme d'expéditions maritimes sur tous les océans, à la fois pour préserver la liberté de navigation de sa flotte, pour rechercher des routes maritimes plus sûres et plus courtes et enfin pour consolider la connaissance géographique de ses possessions. Il s'intéressa alors aux liaisons directes entre l'Amérique russe, l'Alaska, et les grands ports russes du nord (c'est-à-dire Cronstadt par la voie maritime nord-ouest, ou ce même Cronstadt et Arkhangelsk par la voie nord-est). Il était, en effet, vital d'améliorer les liaisons directes avec l'Amérique et l'Extrême-Orient russe, qui s'effectuaient jusqu'alors par le cap de Bonne-Espérance ou la voie terrestre transsibérienne, afin de faciliter l'approvisionnement, l'écoulement des richesses et la défense de ces territoires. Cette situation justifiait principalement la présence russe dans le Pacifique jusqu'à la vente de l'Alaska en 1867 et la création du Transsibérien. La seconde phase de l'expansion russe, à partir de 1850, correspondit à la mise en valeur des provinces maritimes d'Extrême-Orient, ce qui ne pouvait manquer d'entraîner une relation conflictuelle avec le Japon.

Il ne sera plus possible de parler d’expansion russe dans le Pacifique à partir de l’année 1867, date de la vente de l’Alaska et des îles Aléoutiennes aux Etats-Unis. Cette vente marqua le désengagement de la Russie dans le Pacifique, ce désengagement étant l’ultime étape du retrait du continent américain, précédé par l’abandon de Fort-Ross en Californie et le refus du gouvernement impérial de prendre possession des îles Hawaï. Il faut noter que les projets d’installation en Californie à partir de Fort-Ross ainsi que dans les îles Hawaï ne répondaient pas à la volonté du gouvernement impérial d’étendre la domination russe dans le Pacifique, mais étaient l’œuvre d’initiatives plus ou moins incontrôlées de membres de la Compagnie russo-américaine ou même d’aventuriers (Sheffer pour les îles Hawaï). De ce fait ces initiatives ne furent pas soutenues par Saint-Petersbourg qui ne voulait pas aggraver encore plus son contentieux avec l’Angleterre et l’Espagne.

Par contre, à partir des années 1850, cette volonté existait en ce qui concernait l’extension naturelle de l’empire russe vers le Pacifique dans les régions de l’Amour et de l’Oussouri et, de ce qui devait devenir la province maritime d’Extrême-Orient. Ceci avait pour but, tout en effaçant les conséquences du traité de Nartchinsk de 1689, de désenclaver la région d’Irkoutsk en Sibérie orientale en lui donnant un accès aux rivages du Pacifique vers les mers chaudes.

 

 

LA PRÉSENCE NAVALE RUSSE

L’éloignement de la métropole nécessitait pour ces possessions russes d’Amérique la présence d’une flotte de guerre qui devait assurer la protection de ces territoires, des routes maritimes d’approvisionnement et d’écoulement des marchandises, et d’une façon générale leur sauvegarde vis-à-vis des puissances mal intentionnées. La présence navale russe dans le Pacifique date de 1645, lorsque la flottille en "Kotchis" (bateaux construits pour naviguer dans l’Arctique) atteignit le Pacifique en passant par le détroit qui devait porter par la suite le nom de Bering. Jusqu’à l’établissement des bases navales de Vladivostok et de Port-Arthur, la flottille d’Okhotsk, devenue en 1856 la flotte de Sibérie, n’était pas composée de bâtiments qui lui étaient spécialement affectés, mais dépendait encore en grande partie de mises à disposition temporaire en provenance de la flotte de la Baltique.

L’histoire de la marine russe du Pacifique et de la navigation russe dans cette océan peut être divisée au cours du XIXe siècle en trois périodes.

Durant la première période - jusqu’en 1820 - la marine impériale vient compléter la flottille de la Compagnie russo-américaine. A partir de 1820, les équipages de cette flottille passent sous le commandement des officiers de la marine de guerre.

Durant la deuxième période - de 1820 à 1867 - la flottille de la Compagnie est pratiquement intégrée à la marine impériale qui complète la force navale du Pacifique par ses propres navires. Le chantier naval russe de Nouvel-Arkhangelsk en Alaska construit les premiers navires à vapeur jamais réalisés sur le côte est de l’Amérique.

La flotte participe d’une façon intensive, pendant ces deux périodes, aux expéditions scientifiques qui sont réalisées dans la continuité des grandes expéditions maritimes russes du XVIIIe siècle. Elle apporte son concours efficace à la prise de possession des régions de l’Amour et de l’Oussouri et à la reconnaissance de la navigabilité de ces fleuves.

Dès l’aube de XIXe siècle, la marine russe reprit le cours des expéditions maritimes, dans la voie tracée au XVIIIe siècle par Bering, Tchirikov, Billings, Sarytchev, Tcheliouskine et d’autres. Au début du XIXe siècle, les périples autour du monde réalisés par I.V. Kruzenstern, Lissiansky, Kotzebre, Golovine apportèrent une moisson importante de données hydrographiques et scientifiques. Des expéditions de l’Arctique vers le Pacifique en vue de l’étude de la route nord-est furent réalisées sous le commandement de P.F. Anjou, F.P. Wrangel et de F.F. Matiouchkine.

D’autres expéditions importantes pour la connaissance du Pacifique furent dirigées en particulier par M.N. Stankovitch, F.P. Litke, V.S. Khromtchenko et enfin par G.I. Nevelsky et V.A. Rimsky Korsakov (frère du compositeur) qui reconnurent les rivages des nouveaux territoires d’Extrême-Orient, l’embouchure de l’Amour, Sakhaline. Nevelsky, en particulier, prouva la navigabilité de l’Amour et pris possession au nom de la Russie de son embouchure. Rimsky Korsakov, en étudiant le détroit de Tartarie et l’embouchure de l’Amour, permit à la flotte russe d’échapper à un blocus par l’escadre anglo-française pendant la guerre de Crimée.

Dans la première moitié du XIXe siècle, les marins russes cartographièrent toute la côte asiatique à partir du 35° de longitude nord jusqu’au cap de Dejnev, toutes les îles des mers de Bering et d’Okhotsk, y compris les Aléoutiennes et les Kouriles, les côtes d’Amérique du Nord à partir du 55° de longitude nord jusqu’à la baie de Smidt dans la mer de Beaufort, toutes les îles de l’Alaska. Ils étudièrent toute la côte américaine, de l’Alaska jusqu’en Californie. Dans la partie tropicale du Pacifique, ils découvrirent ou décrivirent toute la Micronésie, la majorité des îles Marshall et Caroline, en Polynésie les îles Toumatu, la terre d’Alexandre Ier, l’île de Pierre Ier. les études cartographiques furent complétées par des recherches hydrographiques et météorologiques.

Durant la troisième période - à partir de 1867 - la vente de l’Amérique russe marque une éclipse des ambitions maritimes dans le Pacifique que ne laissait pas présager l’activité que la flotte russe avait déployée auparavant. Par ailleurs, le Pacifique était pratiquement entièrement exploré, la réalisation du canal de Suez allégeait le par-cours des navires entre la Baltique et l’Extrême-Orient, la création du Transsibérien changeait fondamentalement le problème des communications entre la métropole et l’Extrême-Orient. La marine pour-suivait toutefois son activité scientifique dans la recherche du passage Arctique nord-est et s’équipait en brise-glace de grande puissance.

Vers la fin du XIXe siècle, l’implantation russe en Extrême-Orient nécessitait la présence des forces navales importantes compte tenu de la situation complexe née de la politique des puissances occidentales en Chine et surtout de la menace japonaise et de l’hostilité latente de la Grande-Bretagne. La Russie était alors la troisième puissance maritime mondiale après la Grande-Bretagne et la France, devant l’Allemagne, les Etats-Unis et le Japon. La flotte du Pacifique au début du XXe siècle comprenait 7 cuirassés, 11 croiseurs, 25 torpilleurs et un certain nombre de bâtiments auxiliaires. Cette flotte fut décimée en grande partie à Port-Arthur en 1904 par une attaque surprise des Japonais, en l’absence de toute déclaration de guerre. Le même scénario se répéta moins de quarante ans après à Pearl Harbour.

Port-Arthur, puis Tsoushima ferment cette troisième période, qui déborde de quatre ans sur le XXe siècle, avec un coup fatal porté aux ambitions russes. Il en résultera un effacement en Extrême-Orient qui durera quarante ans.

 

L’ECHEC DE LA RUSSIE D’AMERIQUE

En 1867, la Russie vendait l'Alaska aux Etats-Unis d'Amérique pour 7 200 000 dollars. Le montant de cette transaction, qui paraît dérisoire en regard de la valeur actuelle de l'Alaska, avait soulevé à l'époque, et soulève encore maintenant, bien des interrogations qui se résument généralement par un jugement critique d'incurie envers le gouvernement impérial russe. Cette appréciation hâtive, fondée le plus souvent sur des a priori dogmatiques, résiste difficilement à un examen serré de l'ensemble des paramètres géopolitiques qui prévalaient au milieu du XXe siècle, alors que les Russes affirmaient leur volonté d'expansion dans les régions extrême-orientales de l'Eurasie. Cette vente répondait, en fait, à des impératifs politiques et économiques parfaitement justifiables et mûrement réfléchis dans le contexte de la situation interne de la Russie et de ses relations internationales de l'époque.

Ce vaste territoire, I'Alaska, qui avec les îles Aléoutiennes portait le nom officiel d'Amérique russe, était l'aboutissement, dès le milieu du XVIIIe siècle, de l'équipée vers l'est de cosaques, de trappeurs, de marchands, d'aventuriers et enfin de marins russes. Cette marche rapide vers l'est pouvait, par certains aspects, se comparer à la marche vers l'ouest des colons américains. Dans les deux cas, le terrain était généralement occupé en premier lieu par des éléments incontrôlés, puis pris en charge par les autorités administratives légales.

Les gens de Novgorod, au nord de la Russie, ainsi que ceux des côtes de la mer Blanche (Pomors) avaient pénétré en Sibérie septentrionale dès les XIIe-XIIIe siècles et en avaient exploré les côtes et créé le port de Mangazeyga, situé à proximité de l'Ob et de l'Ienisseï. Ce port servait à exporter vers la mer Blanche les fourrures sibériennes. Après la chute du Khanat de Kazan, les cosaques d'Ermak franchirent l'Oural en 1579, date qui marqua le début réel de la pénétration russe. Le cosaque Kopylov, après avoir traversé toute la Sibérie, atteignit le Pacifique en 1639, tandis que Dejnev, qui découvrit cent ans avant Bering le passage entre l'Asie et l'Amérique, débarquait en 1645 sur les côtes du Pacifique. En un demi-siècle pratiquement, les Russes explorèrent et prirent possession, parfois de façon aléatoire, de toute la Sibérie, soit un véritable exploit si l'on tient compte de l’immensité des distances à parcourir et des difficultés dues aux conditions climatiques et géographiques. Cette pénétration s'accompagna le long de tout le trajet de créations de points d'appui fortifiés (Ostrogs) qui devinrent rapidement des centres de peuplement puis de villes (Tobolsk dès 1587, Tomsk dès 1600, Iakoutsk dès 1631). En 1643, les Russes se trouvaient sur l'embouchure de l'Amour qu'ils devaient abandonner en 1689 sous la pression des Chinois. Ils réoccuperont définitivement ce territoire 150 ans plus tard.

L'Alaska se trouvait dans le prolongement naturel de l'avance russe mais ses côtes ne furent atteintes par Alexis Tchirikov et Vitus Bering qu'en 1741, bien qu'il soit maintenant à peu près prouvé qu'une présence russe existait auparavant. Cette découverte s'inscrivit dans le cadre de la “Seconde grande expédition de Kamtchatka” qui faisait suite à la première expédition décidée par Pierre le Grand juste avant sa mort. Cette présence antérieure peut être attribuée à des trappeurs qui pensaient encore se trouver sur la terre sibérienne ou aux rescapés de certains bateaux qui avaient fait naufrage durant le périple de Dejnev. Des historiens évoquent aussi la présence possible de réfugiés de Novgorod, rasée par Ivan le Terrible.

L'Alaska et les îles Aléoutiennes servirent donc, comme la Sibérie, de terrains de chasse aux promyschliniki (trappeurs) qui exploitèrent d'une façon intensive les richesses en fourrures de ces contrées. La majorité des compagnies russes créées pour le négoce de leurs marchandises, destinées à la fois à la Russie et à l'Europe ainsi qu'à la Chine via Khiakta (poste frontière, seul autorisé par les Chinois pour les transactions commerciales entre la Chine et la Russie), furent réunies par un marchand entreprenant et perspicace, Grégoire Schlikhov, dans le but de développer et régulariser le marché de la fourrure. Le premier établissement, à Irkoutsk, fut la Compagnie d'Amérique du Nord, créée en 1785. Peu après fut fondée, en 1798, la Compagnie russo-américaine sous les auspices de l'empereur Paul Ier, qui lui accorda une charte renouvelable pour une durée de vingt ans. Cette compagnie semi-gouvernementale mérite d'être citée à côté de compagnies analogues telles la Compagnie des Indes orientales et la Compagnie de la baie d'Hudson. Il n'est pas étonnant que toutes les trois furent liquidées presque en même temps dans les années 1860, puisqu'elles ne répondaient plus aux finalités pour lesquelles elles avaient été créées.

Le gouvernement russe concéda en fait à la Compagnie russo-américaine non seulement le monopole du commerce sur le territoire de l'Amérique russe, mais aussi l'administration de ce territoire qui restait toutefois sous son contrôle. L'histoire de la compagnie peut être divisée en deux époques : la première, de 1798 à 1821, correspondant à sa période “marchande” pendant laquelle la Russie d'Amérique fut placée sous l'autorité de directeurs issus de la classe marchande et choisis par le conseil d'administration, la seconde voyant la direction revenir à des officiers de la Marine impériale, délégués par les ministères du Commerce et de la Marine.

La première époque fut marquée par le développement rapide de la colonie, dû en partie à l'exploitation de la population indigène, exploitation fortement tempérée par l'action des missionnaires de l'église orthodoxe, la seconde époque correspondant à un affaiblissement du pouvoir commercial de la compagnie au bénéfice d'un renforcement de son action politique, ainsi que de son rôle social et culturel auprès des populations autochtones.

A l'époque de la prise de possession de ces territoires, la population se composait de trois ethnies : les Aléoutes, les Esquimaux, les Indiens. Comme évoqué plus haut, les promyschliniki, les premiers colons et leurs dirigeants issus de la classe marchande manquèrent souvent d'humanité, provoquant de très vives réactions de la part des missionnaires orthodoxes et les amenant à intervenir auprès de Saint-Petersbourg qui édicta des mesures de protection. Les conditions de vie des populations connurent une amélioration radicale dès les années 1820 après la prise en main de la compagnie par des officiers de marine. Les Aléoutes subirent une très forte influence russe, se métissèrent pour former une classe de “créoles“. Ils embrassèrent majoritairement la religion orthodoxe et forment encore actuellement l'essentiel de la population dite “russe“ de l'Alaska et des Aléoutiennes. L'Alaska fut, en effet, longtemps peuplé par des tribus indiennes : Haidas, Tinglits (Kolosh), Tsmishians dans les régions côtières, Athapaskans à l'intérieur. Leur mode de vie était semblable à celui des autres indiens d'Amérique du Nord. Ils étaient, contrairement aux Aléoutes et aux Esquimaux, opposés à toute organisation structurée. Les Tinglits, plus nombreux et plus agressifs (malgré un certain succès de leur conversion au christianisme), se heurtèrent plus particulièrement aux Russes, menant contre eux de nombreuses actions de harcèlement dont la plus spectaculaire fut, en 1801, la prise de la forteresse de Mikhailovsk, première capitale de l'Alaska, sa destruction et le massacre de tous ses habitants. En 1852, les Tinglits détruisirent une colonie russe à 25 km de NovoArkhangelsk et, en 1865, c'est-à-dire deux ans avant la vente de la colonie, assiégèrent sans succès cette ville capitale de la Russie d'Amérique.

Les démêlés des Russes avec les Indiens furent assez semblables à ceux que connurent les Américains. Toutefois, à la différence des Anglo-saxons et des Espagnols, les Russes ne prirent jamais envers les Indiens de mesures d'extermination.

En ce qui concerne les Esquimaux, les Russes eurent des rapports fondés sur le troc et se servirent d'eux uniquement en tant que pourvoyeurs de fourrures de loutre.

Dans la première moitié du XIXe siècle, la Compagnie russo-américaine avait su créer un ensemble cohérent avec des points d'appui en Californie et jusque dans les îles Hawaï.

Dans le domaine de la politique extérieure, la compagnie se vit attribuer de réelles compétences au XIXe siècle. Elle fut impliquée dans la transformation de la partie nord de l'océan Pacifique en eaux intérieures russes. Il est intéressant de noter l'épisode californien qui correspond à la création de Fort Ross en 1812. Les Russes s'implantèrent dans la région de Bodega, libre de toute autorité espagnole et édifièrent une agglomération fortifiée sur un territoire acheté aux tribus indiennes. Un des buts de cette implantation était la création d'un espace agricole destiné à fournir des produits frais à l'Alaska. Des tentatives de la Compagnie russo-américaine et, en particulier de Baranov et Rezanov, directeurs successifs de l'époque, pour étendre la domination sur la Californie, furent entravées par les Espagnols puis par les Mexicains. Par ailleurs, ces tentatives ne furent pas soutenues par le gouvernement impérial, empêtré dans l'imbroglio hispano-mexicain. D'un côté, il était tenu de soutenir,; en vertu des décisions du traité de Vienne, le gouvernement légitime, mais libéral de l'Espagne d'lsabel II et d'Esperato, contre lequel il appuyait l'insurrection carliste et, d'un autre côté ses sympathies allaient aux gouvernements conservateurs et cléricaux d'lturbide et de Santa Anna, issus de l'insurrection anticoloniale, qu'il était néanmoins tenu d'ignorer par ce même traité. La Californie russe périclita aussi vite qu'elle s'était développée, de sorte que le gouvernement russe imposa à la compagnie la vente de Fort Ross aux Etats-Unis. Cette vente s'effectua en 1841 pour la somme de 30 000 dollars, l'aventurier américano-suisse Sutter jouant le rôle d'intermédiaire. De cette somme, les Russes ne touchèrent jamais le moindre cent. L'année 1841 marqua le début du désengagement russe du continent américain au profit des Etats-Unis.

Il est à noter que, outre l'importance de son activité commerciale, la compagnie joua également un rôle culturel non négligeable, puisqu'elle promut en particulier l'éducation des indigènes et des métis. Le but poursuivi était de suppléer au déficit en population de souche russe et de développer dans le même temps un embryon de structure industrielle.

Les Russes créèrent un certain nombre de lieux de peuplement comme Kodiak et NovoArkhangelsk (Sitka), qui devint la capitale de l'Amérique russe. Ils introduisirent un semblant de culture européenne, cartographièrent les côtes, explorèrent les régions intérieures et firent des investigations dans les domaines de l'histoire naturelle et de l'ethnographie. Ils convertirent au christianisme les Aléoutes et une partie des Indiens Tinglits, introduisirent les premières bases d'éducation et de soins médicaux et essayèrent d'atténuer, souvent à leur détriment, l'état de guerre latent qui existait entre les tribus indiennes et de réduire leur pratique de l'esclavage. En 1860, les Aléoutes étaient environ au nombre de 12 000, et leurs descendants appartiennent encore à ce jour à l'Eglise orthodoxe. Cet état de fait est imputable à l'action des nombreux missionnaires, notamment le père Viniaminov, dont l'action humanitaire se doubla d'une action scientifique dans les domaines de la linguistique des peuples paléo-sibériens. Ce fils de paysan devint par la suite métropolite de Moscou. Par ailleurs, la capitale NovoArkhangelsk possédait une cathédrale orthodoxe, une église luthérienne, un séminaire destiné à la formation des prêtres d'origine autochtone, des écoles paroissiales, un établissement d'étude secondaire, deux instituts de recherche scientifique. De plus, le premier arsenal naval de l'ensemble de la côte pacifique américaine y fut créé en 1841. Tandis que l'importance commerciale de la Compagnie russo-américaine diminuait du fait de la mise en valeur de la Sibérie, plus proche de la métropole, son importance tactique augmenta et culmina dans les années 1850. En effet, le gouverneur général de la Sibérie orientale, Nicolas Mouraviev, entrevit la possibilité d'utiliser les moyens de la compagnie en tant que couverture pour faciliter la poussée de la Russie en Extrême-Orient. L'utilisation de la compagnie, théorique-ment organisme de droit privé, devait permettre à N.N. Mouraviev de faciliter l'expansion russe vers l'embouchure de l'Amour sans irriter, du moins officiellement, la Grande-Bretagne. Ainsi, les Russes réoccupèrent la rive gauche du fleuve, ce qui fut entériné par le traité d'Aigoun de mai 1858, signé entre la Russie et la Chine. Ce traité fut suivi par celui de Tiansine qui prévoyait la détermination précise des frontières entre les deux états. En novembre 1860 fut signé le traité de Pékin, stipulant le rattachement définitif des provinces de l'Amour et de l'Oussouri à la Russie. En 1860, les Russes débutèrent une colonisation intensive en créant un corps de cosaques, soldats paysans (Voisko de l'Amour) qui formèrent l'ossature de l'implantation métropolitaine de ces territoires.

La prise de possession de ces provinces maritimes créait une entité homogène et continue de présence russe depuis les frontières autrichiennes et prussiennes jusqu'au rivage du Pacifique. L'utilité de la compagnie, qui avait déjà perdu son importance économique et commerciale, ne fut plus évidente dès 1860. Son activité fondée sur le monopole ne la rendait plus concurrentielle avec les autres compa-gnies commerciales russes beaucoup plus souples et surtout avec la Compagnie de la baie d'Hudson. La pression anglaise avait déjà contraint la Russie à accorder à cette compagnie des droits commer-ciaux exceptionnels dans les limites de l'Alaska.

La guerre de Crimée (1853-1856), qui mit la Russie aux prises avec d'une part la Grande-Bretagne, la France, le Piémont et la Turquie et, d'autre part, l'Autriche et sa malveillante neutralité, nécessitait un éparpillement des forces armées russes non seulement en Crimée, sur la frontière turque, au Caucase, en Bessarabie, sur la Baltique, pour défendre Saint-Petersbourg et Arkhangelsk contre le danger d'un débarquement allié, mais l'effort devait encore se porter en Extrême-Orient et en Alaska que jouxtaient des territoires britanniques. Il est intéressant de noter qu'à Petropavlovsk, les Russes parvinrent à disperser une escadre franco-britannique, lui faisant subir des pertes.

La Compagnie russo-américaine avait pris deux mesures parallèles pour sauvegarder l'inviolabilité de la Russie d'Amérique, territoire éloigné de la métropole et potentiellement exposé à une agression anglaise à partir du Canada. En 1863, la compagnie fit croire à une vente fictive de l'Alaska à la Compagnie commerciale américano-russe de San Francisco dont l'activité reposait sur la vente de glace fraîche à partir de l'Amérique russe vers la Californie (3  000 tonnes par an). Il se révéla plus tard que cette démarche avait été superflue, en raison de l'existence d'un accord de neutralité signé entre la Compagnie russo-américaine et la Compagnie anglaise de la baie d'Hudson, qui préserva les colonies russes d'Amérique d'une agression des forces anglo-françaises. Cet accord de neutralité devait, dans l'esprit des Britanniques, protéger ces colonies russes d'Amérique contre toute tentative de vente aux Etats-Unis ou de mise sous leur protection. La guerre de Crimée confirma le danger que représentait l'éloignement de la colonie, son indéfendabilité face aux appétits éventuels de la Grande-Bretagne ou des Etats-Unis, que les préceptes de la doctrine de Monroe inquiétaient et ce, malgré l'amitié et la connivence existant à l'époque avec la Russie.

La Russie, au XIXe siècle, était depuis fort longtemps en rivalité avec l'Angleterre colonialiste. L'hégémonie britannique sur les mers et ses ambitions exercèrent une influence réelle sur les relations russo-américaines. L'autre puissance ennemie majeure de l'Angleterre étaient les Etats-Unis. Une politique d'amitié, malgré l'antagonisme des structures des deux Etats, se noua entre la Russie et les Etats-Unis. Pendant la guerre d'indépendance, Catherine II répondit par un refus ferme à la demande du cabinet anglais d'envoyer un corps d'armée en soutien aux troupes anglaises et entrava l'action de la flotte anglaise par sa politique de neutralité armée. Durant la guerre de Crimée, des chirurgiens américains travaillèrent au sein de l'armée russe, qui reçut par ailleurs des équipements militaires en provenance des Etats-Unis. Enfin, alors que la guerre de Sécession faisait rage, la Russie, après avoir déployé tous ses efforts pour éviter une rupture entre le nord et le sud afin de garder l'intégrité du contrepoids américain face aux Anglais, prit nettement le parti des “Yankees”, qu'elle soutint diplomatiquement, et même militairement, par l'envoi d'escadres à New York et San Francisco.

L'idée d'une vente de l'Alaska aux Etats-Unis commença donc à germer dans l'esprit des milieux gouvernementaux russes. Ceci d'autant plus que la situation économique de l'Alaska devenait catastrophique et qu'elle représentait un poids énorme pour le Trésor russe. Dès les années 1850, la compagnie ne pouvait subsister que grâce aux dotations du trésor et à l'ajournement de sa dette. En 1866, celle-ci représentait 725 000 roubles, la dotation reçue annuellement du gouvernement étant de l'ordre de 200 000 roubles. Au plan politique, la compagnie avait perdu de son importance, après l'affermis-sement de la souveraineté russe dans les régions de l'Amour et de l'Oussouri. L'Alaska était soumise, par ailleurs, à une pénétration continue et incontrôlée de colons anglo-saxons qui ne la mettait pas à l'abri du sort qu'avait subi le Texas, province mexicaine rattachée aux Etats-Unis grâce à l'opiniâtreté d'émigrants protestants, lesquels avaient fini par supplanter l'autorité mexicaine. Le risque majeur était celui d'une mainmise britannique et la meilleure solution pour résoudre ce problème délicat était de vendre l'Amérique russe aux Etats-Unis, ce qui ne manquerait pas de déplaire souverainement à l'Angleterre.

En russie, le comte Mouraviev et le chancelier Gortchakov entreprirent, avec l'aide du grand-duc Constantin, frère de l'Empereur Alexandre II, une campagne dirigée contre la Compagnie russo-américaine, campagne fondée sur l'ensemble des faits mentionnés plus haut et préconisant la vente de la compagnie aux Etats-Unis. L'empereur Alexandre II fut d'autant plus réceptif aux arguments exposés que la menace d'une invasion de l'Alaska par les Mormons se faisait de plus en plus précise. Du côté américain, l'artisan de l'achat fut le secrétaire d'Etat William Seward, soutenu par les parlementaires de la côte ouest. Le gouvernement russe chargea son ambassadeur à Washington, le baron Edouard de Stoeckl, d'entreprendre les premières demandes, puis de mener les négociations jusqu'à leur terme. Ainsi, vers les années 1860, les Etats-Unis et la Russie étaient tout à fait prêts à engager ces négociations relatives à la vente de l'Alaska. Ce fut uniquement la guerre de Sécession qui ajourna ces tractations de quelques années. Les Etats-Unis étaient au-tant attirés par les richesses potentielles très partiellement connues à l'époque de la région, que par sa situation stratégiquement importante au nord du Pacifique et sur le continent de l'Amérique du Nord. La possession de l'Alaska présentait en outre l'avantage d'enclaver le Canada, territoire britannique. Cette attitude n'était pas entièrement partagée par l'opinion et la classe dirigeante américaine, mais reflétait principalement celle des représentants des états de l'Ouest. Il en était de même en Russie où le projet de vente n'était pas soutenu par l'ensemble de l'opinion et où une résistance assez forte prit corps dans la presse, l'opinion et surtout les milieux industriels. L'Angleterre protesta violemment, fit des contre-propositions, des offres de prêts, qui furent repoussées par le gouvernement russe.

Le 12 décembre 1866, le chancelier Gortchakov envoya à l'empereur Alexandre II une note contenant l'ensemble des arguments favorables à la vente, avec les réflexions du grand-duc Constantin, du ministre des Finances et de l'ambassadeur à Washington, de Stoeckl. Le 16 décembre, lors de la conférence finale, la décision fut prise de vendre la colonie. Le 30 mars 1867, le traité de vente de l'Alaska fut signé. Le 18 avril 1867, le Sénat des Etats-Unis réuni en session extraordinaire ratifia le traité, après un deuxième vote, à la majorité des voix (37 contre 2). Le transfert des colonies russes aux Etats-Unis intervint le 18 octobre 1867. Le général Dowell H. Rousseau, débarquant à Sitka à la tête d'une petite unité, releva la garnison russe. Selon le traité signé, le Trésor russe devait percevoir 7 200 000 dollars-or. A titre de comparaison, la France de Bonaparte vendit la Louisiane aux Etats-Unis en 1803 pour 15 000 000 de dollars. Ce territoire immense s'étendait du golfe du Mexique aux Grands lacs et du Mississipi aux montagnes rocheuses. En fait, les raisons de la vente de la Louisiane, territoire très riche, furent sensi-blement identiques à celles qui conduisirent la Russie à vendre l'Alaska, à savoir principalement la quasi-impossibilité de défendre la colonie, compte tenu de son éloignement et de la convoitise des puissances étrangères.

La vente de la Russie d'Amérique paraissait justifiée dans le contexte géopolitique de l'époque. Celle-ci se fondait essentiellement sur les faits suivants :

- déclin de l'activité économique et commerciale de la Compagnie russo-américaine et virtuelle faillite de celle-ci,

- indéfendabilité aux plans militaire et financier d'un territoire d'outremer éloigné, face en particulier à la Grande-Bretagne, voire à terme aux Etats-Unis,

- repli de la Russie sur un bloc euro-asiatique, allant de l'Autriche au Pacifique, après la prise de possession des provinces maritimes de l'Amour et de l'Oussouri.

On peut penser que l'Alaska, du fait de sa position difficilement défendable et de son éloignement de la métropole, aurait été tôt ou tard conquis par l'Angleterre ou peut-être par les Etats-Unis. La Russie, en vendant l'Alaska, résolut les problèmes que lui posait la possession de ce territoire tout en mettant la Grande-Bretagne dans une position difficile. Cet aphorisme valable dans les années 1860 n'est plus d'actualité de nos jours, la face du monde ayant changé en 120 ans, et nul à l'époque ne pouvait entrevoir la situation politique internationale, née de la révolution d'octobre et de la seconde guerre mondiale. Ce repli de la Russie conduisit à la situation suivante : les Russes cherchèrent à optimiser leur expansion et leur présence sur les rives du Pacifique, soit en acquérant des territoires, soit en recouvrant des territoires d'Asie extrême-orientale qui devaient leur permettre une continuité géographique et politique dans un bloc monolithique, euro-asiatique, au détriment des colonies situées au-delà des mers.

 

POUSSEE EN EXTREME-ORIENT

Toute la politique de l'Extrême-Orient russe remontait à ses découvertes géographiques. Elles aboutirent à l'annexion par les Russes de toute la région de l'Amour inférieur, jusqu'au confluent de l'Oussouri, ainsi qu'à la prise de Sakhaline. Avant l'expédition de Nevelskoy, l'Amour n'était pas considéré comme un fleuve utilisable, ni comme un canal pour l'expansion russe, et on ignorait si Sakhaline était une île ou une péninsule. Nevelskoy, qui partit de Cronstadt, avait navigué à travers l'Atlantique et le Pacifique. Il hissa le pavillon russe le 13 août 1850 en un point de l'estuaire de l'Amour qui devint plus tard la ville de Nikolayevsk Amourski. Ainsi la région de l'Amour fut la seule partie de la Russie qui fut annexée à la suite d'une expédition navale.

Le XIXe siècle vit le Pacifique se muer peu à peu en carrefour international de première importance. L'implantation des Etats-Unis sur les rivages californiens, l'ouverture concomitante de la Chine et du Japon, le partage en cours des îles du Pacifique ne pouvaient laisser la Russie indifférente. L'axe de son expansion était tout tracé : le fleuve Amour, aussi nécessaire au flanc oriental de la Russie que les rivages de la Baltique à son extrémité occidentale. Pour N.N. Mouraviev, le contrôle de ce fleuve répondait à une triple nécessité : développer les liens commerciaux avec la Chine, affermir le drapeau russe dans les eaux du Pacifique, accélérer l'exploitation des richesses naturelles de la Sibérie orientale. 1860 vit la fondation de Vladivostok, au nom sans équivoque de “maître de l'Orient”. En moins de cinq ans, la Russie acquit un million de kilomètres carrés, quelque 2 000 km de côtes, et prit en tenaille la Mandchourie, privée de ses débouchés naturels sur le Pacifique. Mouraviev, le premier, avait élaboré un plan de peuplement civil du pays : les paysans volontaires de la métropole bénéficiaient de conditions inhabituellement libérales telles que la franchise militaire et fiscale viagère, la jouissance du sol pendant vingt ans, les prêts d'installation, la simplification des formalités de départ. Par ailleurs, il fallait rendre à la Sibérie sa fenêtre naturelle sur la mer. Tous ces buts n'en faisaient qu'un : assurer à la Russie une position favorable dans la course à l'océan Pacifique ainsi que préparer les conditions de mise en place de la future politique, ce que Herzen prophétisait déjà : “le Pacifique, que l'on appelle, et non sans raison, la Méditerranée de l'avenir, sera nous l'espérons bien, un rempart éternel du silence et du calme sur ses côtes, rempart que deux grands peuples de l'avenir sont appelés à posséder...”. En même temps l'espoir y était exprimé que tout en possédant l'Amérique, les Américains ne créeraient pas d'obstacles à la domination russe en Asie. Pourtant, le partage entre les “deux grands peuples” supposait une éviction de tout peuple tiers, d'où la déclaration suivante qui n'était point étonnante : “nous nous réjouirons sincèrement, si notre frontière avec le nord de l'Amérique devient en même temps celle des Etats-Unis”.

Une telle évolution ne pouvait que mécontenter les autres grandes puissances essentiellement la Grande-Bretagne, et les Etats riverains, comme le Japon.

On rappellera que les relations entre le Japon et la Russie avaient de tous temps revêtu un aspect conflictuel. Les premiers contacts remontaient au XVIIe siècle quand commerçants et pêcheurs des deux pays explorant les îles appelées Kouriles, situées entre la grande île Hokkaido et la péninsule du Kamchatka, commencèrent la colonisation de l'île Sakhaline. Le Japon ne s'inquiéta de cette présence à ses frontières nord qu'à la fin du XVIIIe siècle. Pour contrecarrer les desseins russes d'implantation sur ces rivages, l'établissement de centres de pêche dans les îles au nord d'Hokkaido fut encouragé par le Shogun dès 1801. De nombreux conflits entre pêcheurs russes et japonais s'ensuivirent. La montée de la tension incita les deux pays à résoudre les problèmes territoriaux naissants. Le premier document diplomatique qui reflète à la fois les visées russes et japonaises sur Sakhaline est le traité de Shimoda, conclu en 1855. Il établissait un condominium russo-japonais. Le statut du condominium, confirmé par une convention signée en 1867, fut aboli en 1875 par le traité de Saint-Petersbourg qui fit de Sakhaline une possession entièrement russe. Par ce nouveau traité, le Japon renonçait à toute revendication sur l'île en échange de sa souveraineté sur l'ensemble des Kouriles qui appartenaient à la Russie. Sakhaline était un vague protectorat chinois avant le traité d'Aigun (toutes les terres qui n'étaient pas sur la rive droite de l'Amour revenaient à la Russie). En 1858, le Japon et la Russie se partageaient Sakhaline. Ils étaient peut-être également désireux de posséder Sakhaline, mais l'île n'offrait pas un intérêt égal pour les deux puissances. Pour la Russie, Sakhaline était une question de prestige, un poste avancé stratégique, une possession accessoire le long de ses gigantesques territoires asiatiques, mais le peuple russe n'en avait pas un réel besoin. Pour le Japon, Sakhaline pouvait servir d'exutoire à son surplus de population et était une partie organique de son empire insulaire. Jusqu'en 1905, les autorités tsaristes de Sakhaline avaient accompli peu de travail dont elles eussent pu s'enorgueillir. Une partie de la population se composait de forçats, d'exilés et de leurs familles. Les fonctionnaires et les soldats formaient le second groupe important et il n'y avait que quelques centaines de colons volontaires qui n'avaient pas d'attaches familiales dans l'île. Quand la Russie perdit le sud de Sakhaline, elle évacua, bien entendu, ses sujets et les Japonais eurent à assurer une colonisation sur des terres vierges. La fin du XIXe siècle fut marquée par une montée de la tension entre les deux pays, mais la politique du Japon était alors autarcique. Le Japon, royaume très ancien où s'était forgée une identité nationale puissante, ne mesurait qu'avec plus d'acuité la précarité de son existence. Le milieu du XIXe siècle constituait donc un moment charnière pour le pays du Soleil levant qui n'avait d'autre alternative que de se laisser vassaliser ou de réformer un système féodal archaïque.

La Russie profita de la guerre entre le Japon et la Chine (1894-1895) pour refuser que la région de Port-Arthur ne passe au Japon. En 1898, le roi du Petchili cédait à la Russie par bail, et pour 25 ans, la presqu'île de Liao-Toung et Port-Arthur (lieux qui auraient dû être cédés au Japon par la Chine à la fin de la guerre sino-japonaise), avec droit de construire des fortifications. Durant cette période, le Japon prit possession de l'île de Taiwan. En 1898, après la construction du Transsibérien (réalisation entièrement russe à l'initiative du tsar Alexandre III), la Chine permit aux Russes de construire un raccourci à travers la Mandchourie avec droit pour ces derniers de protéger militairement la voie ferrée, ce qui équivalait à un protectorat effectif sur cette partie de la Mandchourie. En 1895, le Japon s'emparait de Formose et étendait son influence à la Corée et à une partie de la Mandchourie. Sur le point d'achever la réalisation du Transsibérien, les Russes avaient des visées sur la région de Dairen, débouché de la voie ferrée sur la mer Jaune. En 1896, la Corée accorda aux Russes une concession sur le Yalou, concession qui devint la base de création d'entreprises forestières importantes sur le sol coréen et se révéla être la principale pomme de discorde entre le Japon et la Russie, d'autant qu'en 1903 le gouvernement russe créa une vice-royauté d'Extrême-Orient dont le titulaire fut l'amiral Alexiev. Suite aux pressions occidentales, les Japonais acceptèrent d'évacuer la Mandchourie mais élevèrent de vives protestations lorsque les troupes russes furent envoyées à partir de 1900 au nord de cette région. Cette situation aboutit à la guerre russo-japonaise de 1904-1905. Le 6 février 1904, le Japon rompait ses relations diplomatiques avec la Russie et, deux jours plus tard, attaquait Port-Arthur. L'escadre russe, envoyée d'Europe en renfort, fut vaincue à la bataille de Tsushima. Le traité, signé à Portsmouth le 5 décembre 1905 par les deux belligérants, entérina la première victoire moderne d'un peuple asiatique sur une nation européenne. Ce traité reconnaissait, outre l'influence du Japon sur la Mandchourie et la Corée, la souveraineté nippone sur le sud de l'île Sakhaline.

*

* *

Le pacifique représentait pour la Russie sa fenêtre sur l'Extrême-0rient et son développement vers l'Asie et l'Amérique, cependant l'incohérence et la moindre importance de sa flotte dans cette zone amenèrent les Russes à être victimes du rôle donné à celle-ci dans le concept de défense russe de l'époque. C'est ainsi que l'affrontement de Tsushima entre les marines russe et japonaise conduisit au désengagement de la Russie dans une partie du Pacifique, domaine géographique mettant en contact une bonne partie des grandes puissances du monde.

L'avance, le changement des frontières russes peut être scindé en trois périodes :

- de 1785 à 1830, conquête des plaines entre la mer Noire et la mer Caspienne,

- de 1850 à 1860, annexion de la rivière de la région Amour et pénétration en Mandchourie, suivie d'une pénétration économique,

- de 1865 à 1881, incorporation de la Transcaspienne et du Turkestan .

La décision de la construction du Transsibérien fut entreprise pour des raisons stratégiques, économiques et culturelles. Après trois siècles d'occupation par cinq millions d'habitants, la Sibérie connut à partir de 1861 une accélération importante de l'immigration. Treize ans après l'abolition du servage, onze millions de colons étaient alors en place. Les conséquences politiques, le lancement du Transsibérien changèrent l'image des rivalités et accélérèrent la balance entre les différentes puissances, les intérêts anglais et américains, les aspirations japonaises et les conditions chinoises. L'impotence de la Chine, le continentalisme des Américains de l'époque laissèrent l'initiative aux Anglais et Japonais pour stopper l'avance des Russes et prévenir tout établissement d'une hégémonie sur la côte du Pacifique. A partir de 1855, et ce jusqu'en 1890, les relations russo-japonaises étaient formelles. L'occupation de Sakhaline créa des dissensions. En effet, si cette dernière fut occupée dès 1649 par des Européens, les premières revendications de la Russie ne furent exprimées qu'en 1907. Le conflit avec le Japon ne fut réglé qu'à la convention de 1867 qui répondait aux intérêts communs des deux pays. Cependant, par l'accord de 1875, le Japon cédait ses droits à la Russie en échange des îles Kouriles, lesquelles se révélèrent de la plus haute importance stratégique pour le Japon. L'île située le plus au nord, Shimoshuto, formait un tremplin idéal pour atteindre le Kamtchtka dont elle était séparée par moins de sept milles. Vingt ans après, les Japonais, envieux de la construction du Transsibérien, attaquaient la Chine et annexaient une partie du territoire chinois où ils ouvrirent des concessions commerciales.

La Russie, comme les puissances européennes, soucieuse d'une Chine indépendante, força le Japon à se retirer à son grand désavantage puis prit en 1898 une concession de 25 ans sur la base stratégique de Port-Arthur que le Japon fut dans l'obligation de quitter. Ce dernier se sentit lésé puisque privé d'une région vitale pour sa sécurité stratégique et se vit fermer des marchés pour son charbon ou son coton. Le renforcement de la présence russe en Corée, sa pénétration commerciale et financière en Chine augmentèrent l'animosité du Japon qui entreprit la recherche d'une alliance européenne qu'il trouva chez les Anglais pour stopper l'avance russe. En 1902, une alliance formelle entre le Japon et l'Angleterre fut conclue. La guerre de 1904 ne servit pas seulement les intérêts japonais, mais vit le Japon jouer le rôle d'agent pour les puissances européennes telles que la France qui voulait voir la Russie davantage dépendante de son alliance, l'Autriche qui souhaitait que l'attention du tsar l'éloigne des Balkans et l'Angleterre déterminée à arrêter le progrès russe en Extrême-Orient. En termes géopolitiques, cette guerre permit au Japon, d'émerger comme puissance du Pacifique au même titre que les Etats-Unis ou la Grande-Bretagne. Elle enraya l'expansion russe dans le Pacifique.

BIBLIOGRAPHIE

 

G.A. Agranat, Expérience étrangère de la mise en valeur, éd. Naouka, Moscou, 1971, bibliothèque Lenine, Moscou.

A.G. Adamov, Sur les traces inexplorées. Les explorateurs russes en Alaska et en Californie, éd. Goskyltprosvetizdat, Moscou, 1950.

A. Alekseiev, N.N. Mouraviev, Recueil Les Découvreurs, Nikolaï Nikolaëviç Muraviov. Sbornik "Pervootkyvatieli", éd. la Jeune garde, Moscou, 1983, bibliothèque Lenine.

Les Américains à Saint-Petersbourg. L'alliance amicale entre la Russie et l'Amérique, Amerikantsy v Péterburgué, Druzeskiï soïuz Rossi i Ameriki, imprimerie de Stepanoff, Saint-petersbourg, 1866.

Les Américains en Russie et les Russes en Amériques Amerikantsy v Rossi i russkiïe v Amerike, imprimerie de Spiridonoff, Saint-Petersbourg, 1866.

F. Aucaigne,L'alliance russo-américaine, éd. Dantu, Paris, 1863, bibliothèque Lenine, Moscou.

T.M. Batuieva, L'expansion des Etats-Unis au nord du Pacifique au milieu du XIXe siècle et l'achat de l'Alaska, Ekspansiïa S S A na Severe Tihovo okeana v seredine 19-vo vieka i popupka Aliaski v 1867 r, éd. de l'Université de Tomsk, Tomsk, 1976.

M.I. Belov, Pour le centenaire de la vente de l'Alaska par le gouvernement tsariste en 1867. Bulletin d'informations de la société géographique de toute l'Union soviétique, K stoletiïu prodazi Aliaski tsarskim pravitelstvom v 1867. Izvestiïa vsesoïuznogo geografiçeskogo obsestva, tome 99, éd. 4, 1927.

N.A. Bestujeff, Expérience de l'histoire de la flotte russe, Opyt istorii Rossiïskovo flota, Direction des archives d'Etsat de la flotte de guerre, Süpromguiz, Leningrad, 1961.

M.I. Bogdanovitch, La guerre d'Orient 1853-1856, Vostoçnaïa voïna 1853-1856, tomes 1-4, imprimerie de Suchinskiï, Saint-Petersbourg, 1877.

H. Chevigny, Russian America. The Great Alaska Venture 1741-1867, Binfort and Mort Publishing, Portland Oregan, 1985.

Chronology of Alaska, bibliothèque du Congrès, Washington.

W. Danewsky, La russie et l'Angleterre dans l'Asie centrale, Rossiïa i Anglia v Sredneï Azii, Dulau, Londres, 1881.

Dictionnaire géographique encyclopédique, Geografiçeskiï enstiklopediçeskiï slovar, éd. soviet-skaia Encyklopediia, Moscou, 1983.

Encyclopédie soviétique, Sovietskiï entsyklopediçeskiï slovar, éd. Sovietskaia Encyklopediïa, Moscou, 1986.

V.J. Farrar, The annexation of Russian America to the United States, N.Y. Russel and Russel, 1966.

S.G. Feodorova, Peuplement russe de l'Alaska et de la Californie de la fin du XVIIe siècle jusqu'en 1867, Russkoie nasseleniïe Aliaski i Kalifornii, konets XVIII-go vieka, 1867, éd. Naouka, Moscou, 1971, bibliothèque Lenine, Moscou.

A. de Gasparain, Après la paix : le libéralisme et la guerre d'Orient, Posle mira : libéralizm i vostoçnaïa voïna, vol. 1-2, imprimerie de Sabline, Moscou, 1904.

V.G. Gontcharov, L'expédition américaine de la flotte russe en 1863-1864, Amerikanskaïa ekspéditzyïa russkogo flota v 1863-1864, éd. géographiques, Moscou, 1913.

La guerre d'Orient. Ses causes et ses conséquences, Vostoçnaïa voïna. Ieïpriciny i posledstiviïa, imprimerie de Sabline, Moscou, 1904.

N.A. Gvozdetsky, N.I. Mikhailov, Géographie physique de l'URSS, Fiziçeskïa geografiïa SSSR, tome 2, partie asiatique, éd. Ecole supérieure, Moscou, 1987.

K. Khlebnikov, Mémoires sur l'Amérique. Matériel pour l'histoire des peuplements russes sur les rivages de l'océan de l'Est. Annexe pour le recueil naval, Zapiski ob Amerike, Materialy dlia istorii russkih zasielieniï na beregah Vostoçnogo okeana. Prilozeniïe k Morskomu sborniku, Saint-Petersbourg, 1861.

V.O. Klutchevsky, Œuvres historiques, Kurs lektsyï pa istorii, Littérature sociale et économique, Moscou, 1959.

V.P. Kovalevsky, Alaska, Aliaska, éd. de littérature géographique, Moscou, 1952.

G. Kouropiatnik, La Russie et les Etats-Unis, relations économiques, culturelles et diplomatiques en 1867-1881, Rossiïa i Soedinïonnyïe Staty : ékonomiçeskië, kulturnyïe i diplomatiçeskiïe sviazi 1867-1881, éd. Naouka, Moscou, 1981.

E.P. Kovalesvsky, La guerre contre la Turquie et la rupture avec les puissances occidentales, Voïna s Turtsyïeï i razryv s zapadnymi derzavami, Saint-Petersbourg, 1868.

M.M. Malkine, La guerre civile aux Etats-Unis et la Russie tsariste, Grazdanskaïa voïna v S S A i tsarskaïa Rossiïa, Leningrad, 1939, bibliothèque Lenine, Moscou.

D.F. Mertvago, Les guerres navales et les rapports entre les Européens et la Chine, Morskiïe voïny i snoseniïa evropeïtsev s kitaïem, Les notices historiques, Saint-Petersbourg, 1884.

A.L. Narotchitsky, La politique coloniale des puissances capitalistes en Extrême-Orient, 1860-1895, Kolonialnaïa politika kapitalistiçeskih derzav na Dalnem Vostoke, 1860-1895, éd. de l'Académie des sciences de l'URSS, Moscou, 1956.

C.M. Naske et H.E. Slotnick, Alaska, A History of the 49-th State, University of Oklahoma Press, Norman and London, 1979.

Les navigateurs russes, Russkiïe moreplavatieli, éd. du ministère de la Défense (Voienizdat), Moscou, 1953.

Z. Nuriddinov, Le conflit anglo-russe dans l'Asie centrale 1884-1885, Anglo-russkiï konflikt v Sredneï Azii v 1884-1885, exposés des grandes lignes d'une thèse, Leningrad, 1950.

A. Okladnikov, Innokenti Veniaminov, Innokentiï Véniaminov, Recueil "Les Découvreurs", éd. La jeune Garde, Moscou, 1983.

S.B. Okoun', La compagnie russo-américaine, Rossiïsko-Amerikanskaïa kompaniïa, éd. socio-économique, Moscou, Leningrad, 1939.

S.B. Okoun', Contribution à l'histoire de la vente des colonies russes d'Amérique, K istorii prodazi russkih koloniï Amerike, notes historiques, n° 2, 1939, bibliothèque Lenine, Moscou.

A. Palmer, Notes sur la Sibérie, la Mandchourie et les îles septentrionales du Pacifique, Zapiski o Sibiri, Mandzjurii i ob ostrovah Tihogo okeana, Saint-Petersbourg, 1906, bibliothèque Lenine.

V.M. Pasetsky, Les découvertes russes dans l'Arctique dans la première moitié du XIXe siècle, Russkiïe otkrytiïa i issledovaniïa v Arktike. Pervaïa polovina 19-go vieka, éd. Météorologiques, leningrad, 1988.

V. Petrov, Les Russes en Amérique, Russkiïe v Amerike, éd. de la société historique russo-américaine, Washington, 1988.

M. Poniatowsaki,Histoire de la Russie d'Amérique et de l'Alaska, Horizons de France, Paris, 1958.

A. Prechac, Histoire de la Russie avant 1917, Bordas, 1985.

Les recherches étrangères sur l'histoire de l'Amérique russe (XVIIIe-XIXe siècle), Zarubieznyie issledovaniïa pä istorii Rosskoï Ameriki, 18-19 vieka, Inion, Moscou, 1987.

Recueil des traités frontaliers conclus par la Russie avec les pays voisins, Sbornik pograniçnyh dogovorov, zakluçionnyh Rossiïeï s sosiednimi gosudarstvami, imprimerie de Stepanoff, Saint-Petersbourg, 1891.

N. Riazonovsky, Histoire de la Russie, (traduction de l'anglais par A. Berelovitch), éd. Robert Laffont, Paris, 1987.

G.N. Romanova, Les relations économiques de la Russie et de la Chine en Extrême-Orient, XIXe - début de XXe siècle, Ekonomiçeskiïe otnoseniïa Rossii i kitaïa na Dalniem Vostoke v XIX-m - nacale XX-go vieka, éd. Naouka, Moscou, 1987.

La science géographique en URSS. Les œuvres historiques, (traduction anglaise), Geografiçeskaïa naouka v SSSR. Oçerki istorii, éd. Progress, Moscou, 1976.

A. Shields, The Purchase of Alaska, University of Alaska and Alaska Purchase Centennial Commision, 1967.

S.M. Soloviev, Histoire de la Russie, Russkaïa istoriia, Littérature sociale et économique, Moscou, 1960.

Spafariy-Milesku, La sibérie et la Chine, Sibir'i Kitaï, éd. Kartia Moldoveniaske, Kichinev, 1960.

N. Sverdlov, L'expansion américaine au Nord-Est de la Russie à la fin du XIXe siècle, Amerikanskaïa ekspansiïa na severo-vostoke Rossii v konce 19-go vieka, éd. d'histoire, Moscou, 1951.

M.A. Terentiev, La Russie et l'Angleterre dans la lutte pour les marchés, Rossiïa i Angliïa v bor'bie za rynki, imprimerie de Merkulieff, Saint-Petersbourg, 1878.

P.A. Tikhmenev, L'aperçu historique sur la formation de la compagnie russo-américaine jusqu'à aujourd'hui, Istoriçeskoïe obozreniïe obrazovaniïa Rossiïsko-Amerikanskoï kompanii i deïstviï ïeïo do nastoïassego vrie-meni , tomes 1-2, imprimerie de E. Weimar, Saint-Petersboug, 1861-1863.

Les traités des pays européens avec la Chine, Traktaty, evropeïskih gosudarstv s Kitaïem, éd. Kiakhta, 1862.

M. Veniukov, Les conquêtes territoriales et les concessions de la Russie pendant les derniers 30 ans, 1850-1880, Pozemnyïe priobrietieniïa i ustupki Rossii za posledniïe 30 let, 1850-1880, La pensée russe, Paris, avril 1880.

La vérité sur la Russie et l'Angleterre et de quel côté est la victoire, Pravda o Rossii i Anglii i na çieï storone pobieda, Moscou, 1878.

A.M. Zaientchkovsky, La guerre d'Orient de 1853-1856 sur le fond du climat politique de l'époque contemporaine, Vostoçnaïa voïna 1853-1856 g. v sviazi sovriemiennoï ieï politiçeskoï obstanovkoï, tome 1, Saint-Petersbourg, 1908.

 

 

 Copyright www.stratisc.org - 2005 - Conception - Bertrand Degoy, Alain De Neve, Joseph Henrotin