INTRODUCTION

 

Depuis 1945, le rapport entre la guerre et la stratégie est inversé. La stratégie ne se situe plus uniquement dans la guerre. Celle-ci est devenue un des modes, de moins en moins utilisé par les pays "développés", d’une stratégie qualifiée de totale ou d’intégrale. Pour le général Beaufre, la stratégie totale est "chargée de concevoir la conduite de la guerre totale. Son rôle est de définir la mission propre et la combinaison des diverses stratégies générales, politique, économique, diplomatique et militaire" 1. Considérant à juste titre que cette définition était encore trop liée à celle de guerre, Lucien Poirier a proposé le concept de stratégie intégrale. "Théorie et pratique de la manœuvre de l’ensemble des forces de toute nature, actuelles et potentielles, résultant de l’activité nationale, elle a pour but d’accomplir l’ensemble des fins définies par la politique générale". Elle se décompose en trois stratégies générales, économique, culturelle et militaire2. Notons que ces trois stratégies générales correspondent à ce que certains politistes considèrent comme les trois articulations de la politique. Talcott Parsons avait discerné trois axes dans la domination politique de l’Empire romain : un axe militaire, un axe culturel, un axe économique. Reprenant ce schéma, Dominique Colas estime qu’il peut servir à analyser de façon universelle la domination politique en tant qu’elle est toujours une action utilisant certains moyens et organisant des rapports sociaux. La politique est articulée et elle articule. Elle occupe une place dans différents types de pratiques ou de processus et, en même temps, sa place lui est donnée par différentes pratiques, différents processus : modes de production, modes de destruction et modes de communication3. Ils correspondent aux trois stratégies générales, économique, militaire et culturelle.

L’extension du concept de stratégie a été pressentie dès la fin du XIXe siècle, notamment par l’amiral Mahan qui estimait que la stratégie navale était aussi nécessaire en temps de paix qu’en temps de guerre. La Première Guerre mondiale, après les désillusions de 1914 et l’enlisement dans les tranchées, amena les belligérants à travailler à une mobilisation économique sans précédent. La stratégie économique apparaissait aux côtés de la stratégie militaire, sans que l’on sache quand la prise de conscience théorique de cette mutation a réellement eu lieu. L’Américain Edward Mead Earle et le Britannique Liddell Hart ont, en tout cas, été parmi les premiers à parler de grand strategy à propos de la Seconde Guerre mondiale, pour rendre compte de la mise au service des buts de guerre de toutes les ressources de la nation4. Depuis, la grand strategy a été également appelée national security strategy par les Américains. "Elle reflète des décisions politiques au plus haut niveau couvrant toutes les activités de l’État. Elle gère, coordonne et, si c’est nécessaire, crée des instruments appropriés pour mettre en œuvre la politique de l’État, en drainant tous les éléments de la puissance nationale, incluant la pression diplomatique, la force militaire, les ressources industrielles, la position commerciale, la base technologique, les données du renseignement, l’attrait idéologique et la cohésion politique. Alors que la stratégie militaire s’occupe d’abord de l’utilisation de la puissance militaire dans la guerre, la grande stratégie guide l’emploi de toute la gamme des instruments de la politique dans la paix comme dans la guerre. La " grande stratégie " fait donc référence au développement et à l’application coordonnée des instruments politiques, économiques et militaires de la puissance pour défendre les intérêts et les objectifs nationaux dans toutes les circonstances" 5. La grande stratégie, ou stratégie nationale de sécurité, est l’équivalent de la stratégie intégrale de Lucien Poirier.

N’est-ce pas désigner, en d’autres termes, la politique étrangère ? De même que, pour Lucien Poirier, la stratégie est, d’une certaine manière, la "politique-en-acte" parce qu’elle implique notamment une structuration des voies-et-moyens correspondant aux finalités de la politique, la définition américaine de la grande stratégie implique de déterminer non seulement des priorités mais aussi des modes d’action spécifiques. La "guidance stratégique" décrit ce qui est nécessaire au succès et préconise une approche pour rencontrer les objectifs-clefs. C’est une question de choix en fonction de coûts et d’allocation des ressources. Une grande stratégie reflète aussi la perception collective des conditions qui devraient exister pour que la nation connaisse la sécurité et la prospérité6. Les Américains font peut-être un usage immodéré du concept de stratégie pour désigner leur politique. Il leur arrive d’utiliser des concepts de stratégie militaire opérationnelle comme la manœuvre ou l’attrition pour désigner des options de politique étrangère7. User de la métaphore en la matière est parfaitement légitime et n’est pas propre, en soi, aux Américains mais, d’après Stanley Hoffmann, il y a plus que cela. D’après lui, la réduction de la politique étrangère à la stratégie est due à une approche managériale et technique typiquement américaine qu’il appelle skill thinking. L’utilisation du concept de stratégie donnerait l’illusion de l’"objectivité" et de la rationalité dans une société fascinée par la technique et peu encline à la réflexion philosophique8. La stratégie est alors envisagée comme "une méthode de pensée permettant de classer et de hiérarchiser les événements, puis de choisir les procédés les plus efficaces" 9. Le concept de stratégie évoque aussi pour les Américains une vision à long terme, un cadre d’analyse permettant de guider la politique, celle-ci impliquant, lorsqu’elle est traduite par policy, une gestion au jour le jour en réaction aux événements10.

Le concept de stratégie intégrale peut être légitimement utilisé pour désigner la politique étrangère si l’on veut bien admettre que les études stratégiques ont leur spécificité au sein de la science politique. Étudier la politique étrangère en termes de stratégie, c’est non seulement la comprendre en termes de rapports de force mais c’est aussi s’efforcer de déceler une approche "intégrée" des différents champs d’action. C’est voir si des liens sont établis, explicitement ou implicitement, par exemple entre les intérêts militaires et les intérêts économiques. La stratégie militaire reste au cœur de la stratégie intégrale comme la violence reste le moyen spécifique de la politique11. Des trois stratégies économique, culturelle et militaire, c’est la dernière qui dépend le plus de l’État. Les dirigeants politiques sont entièrement maîtres des activités militaires, ils ne le sont pas des activités économiques et culturelles. L’économie et la culture ne se pensent pas uniquement en termes de stratégie. Des trois dimensions de la stratégie intégrale américaine, c’est la stratégie militaire qui est la plus précisée. Elle l’est d’autant plus que, depuis la fin de la Guerre froide, les États-Unis ont une prédominance militaire mondiale incontestée.

Les pages qui suivent voudraient appliquer le concept de stratégie intégrale aux États-Unis dans l’après-Guerre froide et plus particulièrement à leur politique européenne. Le but n’est pas ici d’analyser l’ensemble des relations transatlantiques mais d’essayer de rassembler les composantes de l’approche américaine de l’Europe. Il faut entendre par celle-ci l’Europe occidentale et avant tout l’Union européenne en tant que telle. Les pays d’Europe centrale et orientale, la Russie et les pays du sud de la Méditerranée sont moins concernés mais ils le seront tôt ou tard à des degrés divers, surtout les premiers qui sont appelés à rejoindre à terme l’Union européenne.

Cette étude se fonde essentiellement sur une analyse du discours américain à destination de ou sur l’Europe, qu’il émane des dirigeants politiques et militaires ou des experts en stratégie et en politique étrangère. Comme il sied à une grande démocratie, ce discours est abondant, largement accessible et même systématiquement diffusé, au prix d’une dépense d’énergie qui n’a pas son pareil en Europe. L’Amérique donne généreusement aux chercheurs européens les moyens de porter sur elle un regard critique, de la prendre au piège de ses propres contradictions. Au-delà des paroles lénifiantes sur la solidarité transatlantique, il s’agira en effet de dépister les implications politiques de la stratégie américaine en utilisant le critère "ami-ennemi" cher à Carl Schmitt, auquel Lucien Poirier préfère substituer la distinction "même-autre". Ce travail relève de la science politique dans la mesure où c’est la dimension proprement politique de la stratégie américaine qui est privilégiée.

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Notes:

1 André Beaufre, Introduction à la stratégie, 3e éd., Paris, Armand Colin, 1965, pp. 24-25.

2 Lucien Poirier, Stratégie théorique II, Paris, Economica, 1987, pp. 113-116.

3 Dominique Colas, Sociologie politique, Paris, PUF, 1994, pp. 253-255.

4 Hervé Coutau-Bégarie, Introduction à la stratégie, Paris, Collège Interarmées de Défense, 1995-1996, I, pp. 39-40.

5 John J. Kohout III et al., “Alternative Grand Strategy Options for the United States”, Comparative Strategy, vol. 14, 1995, pp. 362-363.

6 Ibid., pp. 363-364.

7 David M. Abshire, “U.S. Global Policy : Toward an Agile Strategy”, The Washington Quarterly, vol. 19, 1996-2, pp. 45-46.

8 Stanley Hoffmann, Gulliver’s Troubles, or the Setting of American Foreign Policy, New York, McGraw-Hill, 1968, pp. 148-161.

9 A. Beaufre, op. cit., p. 11.

10 Zalmay Khalilzad, “U.S. Grand Strategies : Implications for the United States and the World”, Strategic Appraisal 1996, sous la dir. de Z. Khalilzad, Santa Monica, RAND Corporation, 1996, p. 15.

11 Max Weber, Le savant et le politique, traduit de l’allemand, Paris, Plon, 1971, pp. 219-221.

  

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