LA STRATÉGIE NATIONALE DE SÉCURITÉ

En février 1995, la Maison Blanche publia un document, préfacé par le président Clinton, exposant la stratégie américaine de sécurité107. Les versions précédentes avaient été celles de Ronald Reagan en janvier 1988 et de George Bush en août 1991. Le texte de février 1995 reprend les deux notions d’engagement et d’élargissement pour les traduire en termes stratégiques dans les trois dimensions militaire, économique et culturelle. Il s’agit désormais de préciser un certain nombre de modes d’action spécifiques traduisant les finalités politiques, bien que celles-ci - c’est paradoxal - n’aient pas fait l’objet d’une formulation aussi explicite.

LA TRADUCTION STRATÉGIQUE DE L’ENGAGEMENT ET DE L’ÉLARGISSEMENT

 

La stratégie américaine de sécurité se fixe trois objectifs : renforcer la sécurité des États-Unis en dissuadant tout agresseur, promouvoir la prospérité intérieure en ouvrant les marchés extérieurs et encourager la démocratie dans le monde. Le caractère "intégral" de cette stratégie ressort non seulement de l’imbrication des trois dimensions militaire, économique et culturelle mais aussi de l’effacement, souligné par le président Clinton, de la distinction entre les politiques intérieure et extérieure108. C’est ceci qui donne le ton et la mesure de l’engagement : la stratégie américaine est valable pour le monde entier. Pour Bill Clinton, l’"objectif chéri" des États-Unis est "un monde plus sûr où la démocratie et les marchés libres ne connaissent pas de frontières" 109. La recherche d’une plus grande communauté d’États démocratiques n’est pas une fin en soi, elle est l’élément principal d’un système international plus favorable à la sécurité et à la prospérité des États-Unis. Le soutien à la démocratie et aux droits de l’homme n’est qu’une considération parmi d’autres et n’empêche pas que la Chine soit vue comme un partenaire commercial. De plus, la stratégie de l’engagement et de l’élargissement est sélective : elle concerne d’abord les zones présentant quelque intérêt pour les États-Unis110.

Le dynamisme induit par la mondialisation de l’économie donne de grands espoirs à l’Amérique. Il est perçu comme le moteur d’une transformation positive du monde, non seulement en matière de commerce mais aussi de culture et de politique. Pour le professeur Eliot Cohen, de l’université Johns Hopkins, il ne faut pas que l’Amérique nourrisse de trop grandes illusions : au niveau culturel notamment, la diffusion des valeurs américaines dans le monde aurait déjà atteint son niveau maximum111. Mais dans le discours officiel il y a toujours un "challenge" et le moralisme des Pères fondateurs est toujours bien présent : il s’agit, selon Bill Clinton, d’un "combat entre la liberté et la tyrannie", d’une "lutte séculaire entre l’espoir et la crainte" 112. L’idéalisme se teinte cependant de réalisme lorsque l’extension de la démocratie est justifiée par des raisons commerciales : les démocraties créent des marchés libres et font des partenaires commerciaux plus fiables. L’intérêt des États-Unis est dans l’élargissement de la communauté des sociétés libres et ouvertes… aux produits américains. Seul le leadership global des États-Unis peut forger des relations politiques stables et un commerce ouvert. Il y a là une très grande insistance sur laquelle il faudra revenir. L’accord entre Démocrates et Républicains est en tout cas total sur ce point : Robert Dole, candidat malheureux à l’élection présidentielle de novembre 1996, a souligné plus franchement encore que l’Europe ne pouvait pas assumer ce leadership113.

STRUCTURE ET MISSIONS DES FORCES ARMÉES

 

Le choix d’une stratégie d’engagement et d’élargissement a des implications au niveau des forces armées. Pour le général Odom, ancien patron de la National Security Agency, il s’agit de prolonger une pratique que les États-Unis connaissent bien : celle de l’économie des forces et des avantages comparatifs. Elle a toujours caractérisé la participation américaine à l’OTAN, où les États-Unis disposaient d’abord du glaive, à savoir les armes nucléaires, les Européens fournissant le bouclier, c’est-à-dire l’essentiel des forces conventionnelles. Le général Odom estime qu’il faut encore accentuer, dans l’environnement de l’après-Guerre froide, les avantages comparatifs des États-Unis, basés sur leur position géographique privilégiée, leur technologie avancée et leur capacité supérieure à organiser des opérations de grande envergure, tant au point de vue du renseignement que du transport "stratégique"114. Les alliés contribueraient davantage et auraient plus à dire mais le budget de la défense pourrait être modérément réduit et l’entretien de forces de réserve serait moins nécessaire.

La restructuration des forces a fait l’objet de la "revue de bas en haut" (Bottom-Up Review ou BUR), réalisée sous feu le secrétaire à la Défense Les Aspin. Comme toute entreprise de ce genre, elle a été l’objet de nombreuses critiques. Pour Eliot Cohen, on se prépare à des guerres semblables à celle du Golfe en utilisant un style d’analyse hérité de la Guerre froide115. Cela s’explique, selon Colin Gray, par le fait que Les Aspin a été formé à l’école du Pentagone au moment de la guerre du Viêt-nam, quand Robert McNamara avait introduit la pratique de l’analyse de systèmes. L’accent est donc mis sur la méthodologie analytique, alors que le fond relève, qu’on le veuille ou non, de la conjecture116. La BUR ferait aussi l’impasse sur la politique étrangère : on passe directement d’une évaluation de l’après-Guerre froide à la formulation d’une stratégie de défense. Le rôle des États-Unis dans le monde est considéré comme allant de soi. Il n’y a aucune discussion à ce sujet117. L’exercice justifierait la continuation des pratiques habituelles du Pentagone : business as usual. Il y aurait là un phénomène typique de permanence bureaucratique, où l’on essaie de ne pas modifier ses habitudes alors que l’environnement extérieur a radicalement changé.

Quoi qu’il en soit, la stratégie nationale de sécurité se base sur la BUR pour définir les tâches des forces armées. Il y a là un paradoxe qui amène le niveau proprement politique à se trouver encore une fois escamoté. C’est la restructuration des forces qui devrait être fonction de la définition de la stratégie nationale. Les tâches assignées aux forces armées sont au nombre de cinq118. La première consiste à dissuader et défaire une agression dans deux conflits régionaux majeurs. Ces conflits impliqueraient des puissances telles que la Corée du Nord, l’Iran ou l’Irak. La guerre du Golfe sert évidemment de référence. On peut objecter qu’à l’époque de la Guerre froide les États-Unis n’ont jamais été confrontés à deux conflits semblables en même temps, alors que l’adversaire global qu’était l’Union soviétique aurait pu précisément orchestrer deux conflits régionaux simultanés. Au début des années 1950, l’adversaire soviétique n’a pas profité de l’engagement des États-Unis en Corée pour pousser ses pions dans une autre région du monde. La deuxième tâche est la fourniture d’une présence outre-mer crédible. Un des objectifs est ici d’assurer un environnement international favorable au bien-être économique et à la sécurité des États-Unis. Il est précisé que la présence outre-mer doit se traduire par des programmes d’entraînement commun et une assistance de sécurité incluant "de judicieuses ventes militaires à l’étranger" 119. Il faut ensuite combattre la prolifération et l’utilisation des missiles et des armes de destruction massive. La maîtrise des armements (arms control) est considérée comme une des stratégies dans ce domaine. En cas d’échec des efforts diplomatiques, il faudra être prêt à dissuader, à prévenir et à se défendre contre de telles armes. La quatrième tâche est de contribuer à des opérations de paix multilatérales. La participation américaine se ferait surtout au niveau du soutien logistique, du renseignement et des communications. Des troupes ne seraient engagées qu’en situation d’extrême nécessité et en fonction des critères très rigoureux de la Directive présidentielle 25120. Jamais le Président des États-Unis n’abandonnera son autorité sur les forces américaines. Les opérations de paix ne sont pas une stratégie en soi. Elles peuvent seulement être un moyen de soutenir la stratégie américaine de sécurité. La première mission des forces armées n’est pas de participer à ce type d’opérations mais de dissuader et, si nécessaire, de se battre et de gagner121. Enfin, il faudra soutenir les luttes anti-terroristes et anti-drogue et les autres objectifs de sécurité nationale.

USAGE DE LA FORCE ET RISQUE D’AUTO-DISSUASION

 

Pour la Maison Blanche, il n’est pas sage de spécifier à l’avance toutes les limitations que les États-Unis placeront quant à l’usage de leurs forces. Les déclarations imprudentes du Département d’État sur l’absence d’intérêts américains en Corée en 1950 sont toujours présentes à la mémoire. Il faut cependant être aussi clair que possible sur un certain nombre de points. Il y a trois catégories d’intérêts nationaux : les intérêts vitaux, comme ceux qui ont suscité l’opération Desert Shield-Desert Storm dans le golfe Persique ; les intérêts importants mais non vitaux (Haïti) ; les intérêts humanitaires (Rwanda)122. Pour le sénateur Bob Dole, les vies américaines ne doivent être risquées que pour les intérêts vitaux123. Un critère, approuvé par Bob Dole, pourrait être de s’engager seulement dans les situations où les États-Unis peuvent promouvoir à la fois leurs intérêts nationaux et leurs idéaux. La définition des uns comme des autres n’est évidemment pas chose aisée. On peut néanmoins suggérer que ce qui est fondamental concerne les liens avec les puissances majeures, donc avec l’Europe et l’Asie orientale124. Quant aux conditions précises d’usage de la force, elles restent influencées par la "doctrine Weinberger"125. La mission est-elle clairement définie et réalisable ? Y a-t-il une stratégie de sortie ? Si la force doit être utilisée, il faudra des moyens permettant d’atteindre les objectifs de façon décisive. Il faudra être en harmonie avec les objectifs politiques. Le soutien de l’opinion publique sera nécessaire.

A ce propos, la stratégie américaine de sécurité se préoccupe de ce que certains ont appelé l’"auto-dissuasion". Le réflexe de rappeler les troupes aussitôt que des pertes surviennent met en danger autant les objectifs américains que les troupes elles-mêmes126. Le sujet est devenu tellement préoccupant que la Commission des Affaires étrangères de la Chambre des représentants s’est fait préparer un rapport sur la question. Celui-ci a conclu que depuis le milieu de 1991 les États-Unis étaient devenus de plus en plus auto-dissuadés, c’est-à-dire réticents à user de la force militaire et donc incapables de menacer de façon crédible d’y recourir pour soutenir leurs objectifs de politique étrangère. Cette auto-dissuasion tiendrait notamment à l’incertitude touchant le caractère "vital" de certains intérêts américains. Elle serait due aussi à l’affirmation des militaires que, si la force est utilisée, elle doit l’être massivement pour que le succès soit garanti. Il faudrait aussi incriminer les faux espoirs de l’administration Clinton dans la capacité des organisations internationales et des alliés à relever les États-Unis d’une partie de leurs charges militaires et la répugnance des membres du Congrès à soutenir des réponses militaires multilatérales, que ce soit au moyen de forces américaines ou en finançant des forces non américaines127. Parmi les conséquences négatives de cette auto-dissuasion américaine, le rapport signale que certains alliés des États-Unis (Israël, l’Arabie Saoudite, la Corée du Sud, le Japon, l’Europe) pourraient être davantage tentés de développer leurs propres capacités militaires et en particulier leurs propres armes de destruction massive.

LA STRATÉGIE ÉCONOMIQUE AU CENTRE
DE LA POLITIQUE ÉTRANGÈRE

 

Dans la stratégie américaine, les intérêts économiques et les intérêts de sécurité sont de plus en plus inséparables. "Notre prospérité intérieure dépend d’un engagement actif à l’extérieur", dit la Maison Blanche128. "Les composantes économiques et sécuritaires de notre politique étrangère doivent aller la main dans la main si chacune des deux veut réussir" a dit Nancy Soderberg, conseiller-adjoint du Président Clinton pour les questions de sécurité nationale129. Le secrétaire d’État adjoint pour les affaires européennes et canadiennes, Richard Holbrooke, l’a dit et répété, notamment à propos de l’élargissement de l’OTAN : "Nous pensons que les questions de sécurité et d’économie sont indivisibles, tout comme nous espérons que l’Europe sera indivisible" 130. Après l’objectif de la sécurité physique des États-Unis, qui va de soi pour tout État et qui semble donné aujourd’hui, la prospérité économique est probablement devenue, étant donné la fin de la Guerre froide, le principal objectif de la stratégie intégrale des États-Unis. Ceci ressort des déclarations du secrétaire d’État Warren Christopher. La priorité est pour lui de mettre sur pied le système commercial global le plus ouvert de l’histoire131. Cette priorité est parfois formulée autrement : assurer la compétitivité et la sécurité économique des États-Unis132. Les deux objectifs sont équivalents. Ce qui est au cœur de la politique étrangère de l’administration Clinton, c’est d’ouvrir les marchés étrangers aux produits et services made in USA. Le successeur de Warren Christopher, Madeleine Albright, a repris le programme à son compte : "Nous devons, a-t-elle déclaré, continuer à façonner un système économique global qui travaille pour l’Amérique" 133.

Pour cela, les stratégies sont multiples. Il faut d’abord stimuler la compétitivité américaine en réduisant le déficit fédéral, en restructurant la recherche-développement de défense pour mettre l’accent sur les technologies duales, qui répondront non seulement aux besoins militaires mais aussi aux critères de la compétition économique. Le partenariat avec le monde des affaires et du travail est fondamental. L’État fédéral doit se faire l’avocat des intérêts du business américain, préparer le terrain sur les marchés internationaux, afin que les exportations américaines atteignent le trillion de dollars à la fin du siècle, ce qui créera au moins six millions d’emplois nouveaux. L’accès aux marchés étrangers doit s’étendre : les accords de libre-échange doivent se multiplier, sur le modèle de la Coopération économique Asie-Pacifique (APEC), du GATT, de l’accord-cadre avec le Japon, du North American Free Trade Act (NAFTA). Partout il faut étendre "le royaume du libre-échange"134. Il faudra aussi renforcer la coordination macro-économique dans le cadre du G-7, assurer la sécurité énergétique. La dépendance des États-Unis vis-à-vis des ressources pétrolières extérieures ira croissante. Les États-Unis auront un intérêt vital à pouvoir accéder sans restriction à ces ressources. Enfin il faudra promouvoir un développement qui respecte l’environnement. La stabilisation de la croissance démographique en fait partie135.

Voici donc le projet politique pour lequel doivent concourir toutes les composantes de la stratégie américaine136. Comme l’a écrit Eliot Cohen, il n’y a, et il ne peut y avoir de projet global pour la politique étrangère américaine si ce n’est la promotion, au niveau mondial, d’un ordre ouvert en matière de commerce et de communication137. La notion d’élargissement s’applique à cet objectif. Une étude de vocabulaire consacrée à ce qu’en dit la Maison Blanche montrerait que l’expression "libre marché" (free market) est autant présente que celle de "démocratie", si bien que les deux finissent par être constamment associées sous le terme market democracies. Un objectif éminemment politique est ainsi raccroché, voire assimilé à un objectif économique138. La Maison Blanche précise qu’il ne s’agit pas d’une croisade pour la démocratie mais d’un engagement pragmatique à soutenir et consolider les démocraties de marché là où les intérêts stratégiques américains sont les plus concernés. Comme l’a écrit Bob Dole, la tradition américaine consiste à combiner intérêts et idéaux139. Cela s’applique donc aux États représentants de grands enjeux économiques, à ceux situés en un endroit critique, à ceux dotés d’armes nucléaires, à ceux pouvant générer des flots de réfugiés. Sont importants : la Russie, l’Ukraine, l’Europe centrale et orientale, la région Asie-Pacifique, le continent américain, l’Afrique du Sud. L’économie semble prendre le pas sur la politique, tant la dimension du "marché" préoccupe les dirigeants américains. Au fil du discours, market democracies devient facilement market economies. Les entreprises privées sont vues comme "des alliés naturels" à cet égard140.

DIMENSION CULTURELLE ET STRATÉGIE
DE L’INFORMATION

 

Il n’y a pas de stratégie culturelle américaine définie en termes explicites par la Maison Blanche. D’une certaine manière, le culturel est à la remorque de l’économique, il y est intégré. La dimension culturelle de la stratégie intégrale américaine apparaît particulièrement dans un secteur économique en pleine expansion, celui de l’information. Le terme "information" recouvre beaucoup de choses, et notamment le domaine des renseignements. Ici la Maison Blanche précise sa position. Les renseignements sont un élément critique de la puissance nationale ; il faut "traquer" les développements politiques, économiques, sociaux et militaires dans les régions du monde où les intérêts américains sont les plus engagés. L’Europe n’y échappe évidemment pas. Au sein de l’OTAN, la dépendance des Européens envers les renseignements américains est énorme. La solidarité joue fort peu à ce niveau. Pour le général Odom, "les capacités américaines peuvent soutenir la cohésion des alliances et rendre les équilibres régionaux plus aisés" 141. La prédominance américaine dans le domaine du renseignement s’appuie sur une maîtrise de l’espace. Celle-ci est jugée indispensable au maintien du leadership global des États-Unis142. D’autre part, l’Agence américaine d’information (U.S. Information Agency) poursuit plus que jamais, malgré les restrictions budgétaires de l’après-Guerre froide, ses campagnes de promotion de la bienveillante puissance américaine, en diffusant on ne peut plus généreusement brochures, documents officiels, ouvrages, etc. Quantité de décideurs et d’universitaires européens ont ainsi à leur disposition une information distillée, pré-emballée, dont ils ont parfois bien du mal à trouver l’équivalent au niveau national ou européen. Contrairement à l’Union européenne, les États-Unis diffusent un point de vue unique à propos de toutes les dimensions de la politique étrangère et de sécurité. Ils ne manquent d’ailleurs pas de souligner à l’occasion les faiblesses et les incohérences de l’Union européenne en face de la superbe machine que représente l’OTAN, où la prédominance américaine fait la différence143.

Dans un article capital, deux anciens membres de l’administration Clinton ont dévoilé ce que pourrait être la stratégie américaine en matière d’information, une stratégie qui combinerait la prédominance américaine dans le domaine du renseignement avec les possibilités qu’offrent les nouvelles technologies aux entreprises américaines144. Le pays qui sera le premier dans l’actuelle "révolution de l’information" sera le plus puissant. Ce pays, c’est les États-Unis. Ils sont déjà très puissants sur les plans militaire et économique mais leur véritable avantage comparatif, qui ne fera que croître dans les prochaines années, c’est leur capacité à récolter, à traiter, à manipuler (act upon) et à diffuser l’information. Cela leur permettra de dissuader ou de défaire des agressions militaires à un coût peu élevé. Cela renforcera les liens entre leur politique étrangère et leur puissance militaire. La puissance informationnelle des États-Unis leur a permis, en 1995, de contraindre les parties belligérantes à signer les accords de Dayton. Au moyen de cartes virtuelles à trois dimensions, ils ont montré que les troupes américaines connaissaient parfaitement le terrain en Bosnie et qu’elles feraient respecter le cessez-le-feu. Les capacités américaines pourront donner des résultats formidables pour lutter contre le terrorisme, le crime international, le trafic de drogue, la prolifération des armes de destruction massive et la dégradation de l’environnement.

L’information offrira aussi aux États-Unis de nouvelles possibilités pour maintenir leur leadership dans les alliances et les coalitions. Leurs nouvelles capacités en matière d’information leur confèrent un moyen de pression sur leurs alliés du même type que celui offert par la dissuasion nucléaire étendue. Le parapluie nucléaire fondait la structure de coopération avec les alliés européens. Maintenant que la Guerre froide est terminée, c’est l’information qui permettra aux États-Unis d’exercer leur chantage. Ils pourront partager leurs informations avec qui ils voudront et créeront ainsi une sorte de "parapluie de l’information" qui contraindra les alliés à agir dans le sens souhaité par les États-Unis. Une relation de ce type existe déjà en matière militaire, en ce qui concerne la "prise de conscience situationnelle" (situational awareness). Les Britanniques ont eu besoin des capacités de renseignement américaines pendant la guerre des Malouines en 1982. En 1996, les États-Unis ont fourni l’essentiel de la "couverture situationnelle" de l’Implementation Force en Bosnie. Comme la dominance nucléaire a été la clef du leadership américain durant la Guerre froide, la dominance informationnelle sera la clef des rapports avec les alliés au XXIe siècle.

L’avantage informationnel agira comme un multiplicateur de force de la diplomatie et de la "puissance douce" (soft power) des États-Unis. Joseph Nye avait défini celle-ci comme la capacité d’atteindre les buts désirés dans les affaires internationales par l’attraction ou la persuasion plutôt que par la coercition. Cela consiste à convaincre les autres de suivre ou d’accepter les normes et les institutions qui produisent le comportement désiré. La puissance douce repose sur l’attrait des idées américaines ou la capacité des États-Unis à déterminer l’agenda d’une façon qui agit sur les choix des autres. Le tout est de rendre la puissance américaine légitime aux yeux des autres et d’établir des institutions internationales qui poussent les autres à canaliser ou à limiter leurs activités145. La question de l’information n’est pas un jeu à somme nulle. Ce que les États-Unis voudront bien divulguer ne représentera pas une perte pour eux et un gain pour les autres. Pour empêcher les autres, notamment les alliés, de chercher à concurrencer les capacités américaines, les États-Unis partageront de façon sélective leurs informations. Ce sera pour eux le meilleur moyen de conduire les alliances et de maintenir leur supériorité militaire. Le paysage politique et technologique de cette fin de millénaire est idéal pour que les États-Unis profitent des formidables atouts de leur "puissance douce", pour qu’ils projettent leurs idéaux, leur idéologie, leur culture, leur modèle économique, leurs institutions politiques et sociales, pour qu’ils tirent avantage de leurs réseaux d’affaires internationaux et de moyens de télécommunications. La culture populaire américaine, avec ses accents libertaires et égalitaires, domine les industries du cinéma, de la télévision et des communications électroniques. L’enseignement supérieur américain attire chaque année 450 000 étudiants étrangers. Même si tous les aspects de la culture américaine ne sont pas attirants, en particulier pour les musulmans, le leadership américain dans la révolution de l’information a considérablement accru l’ouverture aux valeurs américaines. Les capacités américaines de communiquer directement par satellite avec les publics étrangers, littéralement par-dessus la tête de leurs gouvernants, ouvrent de grandes possibilités pour répandre la démocratie de marché à travers le monde. Certains Républicains voudraient, par souci budgétaire, laisser le soin de gagner les cœurs et les esprits au secteur privé. Joseph Nye et l’amiral Owens, de l’administration Clinton, rétorquent que cela ne peut suffire à rencontrer tous les objectifs de la politique étrangère des États-Unis. Ils plaident donc pour un financement adéquat de l’U.S. Information Agency et de la Voice of America.

Concluons ce chapitre. La stratégie nationale de sécurité définie par la Maison Blanche est d’abord consacrée à la définition des tâches des forces armées et aux conditions de leur utilisation. La maîtrise de l’instrument militaire reste le premier atout du politique, la pierre d’angle de la stratégie intégrale. Mais celle-ci associe très étroitement la prospérité économique aux questions de sécurité et d’engagement à l’extérieur. La stratégie nationale de sécurité prévoit des modes d’action spécifiques, des "stratégies" pour assurer la sécurité économique américaine. Elles tournent toutes autour d’un même objectif : la mise sur pied du système commercial global le plus ouvert de l’histoire, dont l’Amérique ne peut que retirer des avantages. Par défaut, ceci semble constituer l’essentiel des ambitions américaines sur la scène internationale. Même lorsqu’il est question de promouvoir la démocratie, c’est d’abord la dimension du libre marché qui est mise en avant. Enfin, même si la Maison Blanche n’en parle pas, la composante culturelle de la stratégie intégrale américaine acquiert une importance croissante avec les nouvelles technologies de l’information. Certaines voix n’hésitent pas à prôner en la matière l’instauration d’une domination américaine globale. Il existe bel et bien une stratégie intégrant les dimensions militaire, économique et culturelle de la puissance américaine. La stratégie nationale de sécurité exposée par la Maison Blanche laisse pourtant l’analyste sur sa fin. Elle en dit trop et pas assez. Avant d’approfondir son contenu à propos de l’Europe, arrêtons-nous à la stratégie militaire nationale qui, elle aussi, fait l’objet d’une présentation officielle.

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Notes:

107 The White House, A National Security Strategy of Engagement and Enlargement, Washington, D.C., Government Printing Office, février 1995.

108 Ibid., p. I.

109 Ibid., p. II.

110 John J. Kohout III et al., “Alternative Grand Strategy Options for the United States”, Comparative Strategy, vol. 14, 1995, p. 374.

111 Eliot Cohen, “What to do About National Defense”, Commentary, novembre 1994, pp. 21-32.

112 The White House, op. cit., p. 2.

113 Bob Dole, “Shaping America’s Global Future”, Foreign Policy, n° 98, 1995, p. 35.

114 William E. Odom, America’s Military Revolution : Strategy and Structure after the Cold War, Washington, D.C., American University Press, 1993, p. 23.

115 E. Cohen, art. cit.

116 Colin S. Gray, “Off the Map : Defense Planning After the Soviet Threat”, Strategic Review, vol. 22, 1994-2, p. 28.

117 Ibid., p. 31.

118 The White House, op. cit., pp. 8-12.

119 Ibid., p. 10.

120 Anthony Lake, “Peacekeeping Directive Designed to Impose More Discipline”, USIS, 9 mai 1994.

121 The White House, op. cit., p. 17.

122 Ibid., p. 12.

123 B. Dole, art. cit., p. 41.

124 Hans Binnendijk et Patrick Clawson, “New Strategic Priorities”, The Washington Quarterly, vol. 18, 1995-2, pp. 118-119.

125 Caspar W. Weinberger, “U.S. Defense Strategy”, Foreign Affairs, vol. 64, 1986-4, pp. 675-697.

126 The White House, op. cit., p. 13.

127 Congressional Research Service, The United States and the Use of Force in the Post-Cold War World : Toward Self-Deterrence ? Washington, D.C., Government Printing Office, août 1994, pp. 3-5.

128 The White House, op. cit., p. 19.

129 “Soderberg Says U.S. Leadership Makes “ Vital Difference ”, USIS, 21 octobre 1996, p. 4.

130 “Holbrooke Says There is no Timetable for NATO Expansion”, USIS, 27 février 1995, p. 1.

131 “Christopher Cites Key Principles, Agenda for Foreign Policy”, USIS, Foreign Policy, 23 janvier 1995, p. 1.

132 Richard Moose (secrétaire d’État adjoint), “U.S. Foreign Aid to Focus on Prosperity, Democracy, Peace”, USIS, 4 février 1994, p. 1.

133 “Madeleine Albright Statement before SFRC Jan. 8”, USIS, 9 janvier 1997, p. 8.

134 The White House, op. cit., p. 20.

135 Ibid., pp. 19-22.

136 Stephen P. Ferris et Timothy H. Jackson, “Economic Influences on the Development of U.S. Policy and Military Strategy”, Strategic Review, vol. 22, 1994-4, p. 52.

137 E. Cohen, art. cit.

138 The White House, op. cit., pp. 22-24.

139 B. Dole, art. cit., p. 35.

140 The White House, op. cit., p. 24.

141 W. E. Odom, op. cit., p. 122.

142 Steven Lambakis, “The United States in Lilliput : The Tragedy of Fleeting Space Power”, Strategic Review, hiver 1996, pp. 31-42.

143 La brochure Security and Integration in Europe diffusée par l’U.S. Information Agency à Bruxelles début 1994 a représenté à cet égard un modèle du genre. Rassemblant une série d’articles précédemment parus dans des revues de politique internationale, elle débutait de manière significative par “Why NATO is Still Best” et se terminait par les trois titres suivants : “Why Maastricht Will Fail”, “The EC’s Democracy Deficit” et “Integration after the Crisis of 1992 : Is Maastricht Dead ?”.

144 Joseph S. Nye, Jr., et William A. Owens, “America’s Information Edge”, Foreign Affairs, vol. 75, 1996-2, pp. 20-36. Le premier a été président du Conseil national des renseignements et secrétaire adjoint à la Défense. L’amiral Owens a été le vice-président des chefs d’état-major intégrés.

145 Joseph S. Nye, Jr., Bound to Lead : The Changing Nature of American Power, New York, Basic Books, 1990.

 

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