LA STRATÉGIE MILITAIRE NATIONALE

La stratégie nationale de sécurité ou stratégie intégrale, définie par le politique, a fourni aux forces armées le cadre d’élaboration de la stratégie militaire. Celle-ci va dire comment utiliser au mieux les capacités américaines pour atteindre les objectifs nationaux. En fonction du nouvel environnement mondial et de ses dangers, la stratégie militaire américaine se fixe pour objectif de promouvoir la stabilité et d’écarter les agressions. Trois stratégies militaires sont définies à cette fin : l’engagement en temps de paix, la dissuasion et la prévention des conflits et enfin, combattre et gagner.

DES STRATÉGIES POUR LA PAIX ET POUR LA GUERRE

 

Deux "concepts stratégiques" s’appliquent aux trois stratégies militaires, en temps de paix comme en temps de guerre. Le premier est la présence outre-mer : elle n’a pas pour but de soulager des alliés qui ne feraient pas leur devoir mais de soutenir les intérêts américains fondamentaux. Cette présence permet de garder disponible et prête l’infrastructure mise en place depuis 1945, ce qui indique bien la volonté de continuité, malgré la fin de la menace soviétique. Le deuxième concept est la projection de la puissance, capable d’exercer une fonction dissuasive essentielle. Son importance croît en proportion de la réduction de la présence outre-mer. Ces deux concepts stratégiques sont d’origine maritime. La stratégie maritime, définie à la fin du XIXe siècle par l’amiral Mahan, demeure le premier fondement historique et culturel de la stratégie nationale des États-Unis146.

Détaillons quelque peu la stratégie militaire d’engagement en temps de paix. Elle comprend notamment les contacts de militaires à militaires, "un des instruments les plus efficaces parmi nos efforts pour créer un ordre de sécurité plus stable" 147. Comme l’a écrit Alain Joxe, "c’est bien par la création d’intérêts militaires professionnels péétablis que les États-Unis ont toujours compensé les faiblesses juridiques et politiques des alliances formelles" 148. Ce qu’il appelle "la fidélisation infra-politique par la gestion d’accoutumances techniques" a fait ses preuves au sein de l’OTAN. Les États-Unis voudraient l’étendre à toutes les régions où ils ont quelque intérêt. Le "Partenariat pour la paix" avec les anciens membres du Pacte de Varsovie s’inscrit évidemment dans cette stratégie car l’Europe centrale et orientale fait partie des zones prioritaires. Le programme d’enseignement et d’entraînement militaire international (IMET) a vu ses crédits doubler depuis l’année fiscale 1994. Chacun des petits États baltes, par exemple, a fait l’objet d’une dépense de 410 000 dollars en 1996149. Le centre d’études George Marshall établi à Garmish (Allemagne) et le Centre Asie-Pacifique pour les études de sécurité d’Hawaii jouent le même rôle d’éducation des militaires et de promotion des contacts. L’objectif déclaré est que la promotion de la "tradition militaire libérale" induite par ces contacts contribue à élargir la communauté démocratique150. Mais il s’agit aussi de "plates-formes pour répandre l’influence des États-Unis" 151. Autre aspect de la stratégie militaire d’engagement en temps de paix, l’assistance de sécurité consiste à fournir l’entraînement et les systèmes d’armes made in U.S.A., ce qui améliore l’accès des militaires américains à différentes régions du monde et y accroît leur influence. L’ambition semble ici d’enseigner les techniques militaires américaines au monde entier - du moins une partie d’entre elles - afin, tout simplement, d’américaniser le monde dans ce domaine essentiel qu’est celui des armes et de le rendre dépendant des États-Unis à cet égard. Le but avoué n’est pas seulement d’enseigner des techniques mais d’élargir "l’appréciation des valeurs et des perspectives américaines" 152. Sous ce rapport, le gain serait de loin supérieur au coût. En Europe centrale et orientale, les militaires américains sont les bienvenus parce que, comme l’a dit le général Joulwan, ils ne portent "aucun fardeau historique" 153. Pour les militaires américains, il s’agit évidemment que "les autres" avec qui il faudra éventuellement pouvoir coopérer, se familiarisent avec la doctrine américaine154. Le mouvement est à sens unique. Ainsi tend à se développer une "pensée unique" dans ce domaine, comme il s’en développe dans les deux autres composantes de la stratégie intégrale : l’économique et le culturel.

Les stratégies militaires sont, à côté de l’engagement en temps de paix, la dissuasion et la prévention des conflits d’une part, combattre et gagner d’autre part. La première comprend non seulement la dissuasion nucléaire mais aussi les alliances régionales, les réponses à des crises, la maîtrise des armements, les mesures de confiance, les opérations d’évacuation de non-combattants, d’imposition de sanctions et d’imposition de la paix. Ces dernières ne pourront être mises en œuvre que sous commandement américain ou OTAN, ce qui revient au même155. Les stratégies de combat et de victoire ressortissent à la stratégie opérationnelle. Il nous faut auparavant aborder les stratégies qui tournent autour de l’arme nucléaire.

VERS UNE DÉVALORISATION DE L’ARME NUCLÉAIRE ?

 

Les chefs d’états-majors ont réaffirmé la nécessité de la triade stratégique, c’est-à-dire des systèmes de lancement de missiles nucléaires intercontinentaux à partir du sol, de l’air et de la mer. Pour le général Odom, ce sera toujours une mission centrale de maintenir une capacité de dissuasion nucléaire envers un État russe résiduel ou une confédération de républiques ex-soviétiques en possession de l’arsenal nucléaire soviétique, même si le niveau de forces requis ne sera plus le même qu’auparavant156. On assiste pourtant, aux États-Unis, à un mouvement de fond qui semble dévaloriser considérablement la place des armes nucléaires dans la stratégie militaire. Un groupe de réflexion, comprenant d’anciens militaires et diplomates de haut rang tels que Paul Nitze, Robert McNamara et le général Andrew Goodpaster, en a appelé à une nouvelle posture "évolutive" en matière d’armes nucléaires qui, au-delà de l’application du traité START II, réduirait prudemment le nombre des armes, jusqu’à leur élimination complète. Une fois la menace des armes nucléaires écartée, les États se tourneraient, pour leurs besoins de défense, vers les organisations de sécurité régionales et globales. De toute façon, les États-Unis maintiendront une avance technologique avec des moyens non nucléaires qui leur permettra de rencontrer tous les types de menace157. En fait, les Américains n’ont jamais aimé la dissuasion nucléaire et ont toujours été tentés de la dépasser, soit par le bas avec les armes nucléaires tactiques ou la dissuasion conventionnelle, soit par le haut avec l’Initiative de défense stratégique158. Si cette tendance se confirme, cela pourrait engendrer un certain nombre de tensions avec les alliés européens, et singulièrement la Grande-Bretagne et la France.

Il n’empêche que la communauté stratégique américaine reste suffisamment vaste et diverse pour que certains s’expriment en sens contraire et plaident notamment pour le maintien des armes nucléaires. Celles-ci doivent, selon eux, servir à dissuader des États "renégats" comme l’Irak ou la Corée du Nord. Malgré l’utilisation d’une force conventionnelle massive contre Saddam Hussein, celui-ci n’a pas été définitivement "dissuadé" par les États-Unis159. La dissuasion doit rester une des stratégies de lutte contre la prolifération des armes de destruction massive. Des doutes sont émis sur la capacité dissuasive des armes conventionnelles. Aucune munition conventionnelle n’est capable de détruire un site nucléaire enfoui dans un silo renforcé du type Guerre froide ou au creux d’une montagne. Un simple coup d’œil sur la topographie de la Corée du Nord suffit à valider la possession par les États-Unis d’armes nucléaires. L’Irak, la Syrie, l’Iran et même la Libye ont un relief qui leur permet l’invulnérabilité vis-à-vis de n’importe quelle arme conventionnelle. De plus, la dissuasion nucléaire, basée sur des capacités de représailles déjà existantes, est aussi la moins coûteuse par rapport aux systèmes qui pourraient la remplacer.

PREMIÈRE LIGNE DE DÉFENSE : LA LUTTE CONTRE
LA PROLIFÉRATION ET LA DÉFENSE ANTI-MISSILES

 

En 1996, le Pentagone a déclaré pour la première fois que "la dissémination globale d’armes nucléaires, chimiques et biologiques pose la menace prééminente pour la sécurité nationale des États-Unis dans le monde de l’après-Guerre froide" 160. Le secrétaire à la Défense William Perry a repris une expression autrefois appliquée à l’US Navy pour qualifier de "première ligne de défense" la prévention de cette prolifération par des mesures de maîtrise des armements, des traités de non-prolifération, des contrôles des exportations et des sanctions. La deuxième ligne de défense consiste à dissuader les utilisateurs éventuels en maintenant d’imposantes forces conventionnelles et nucléaires, avec la volonté de riposter. Une troisième ligne sera mise en place grâce à un programme de systèmes anti-missiles161. La menace est envisagée du court au long terme. Il existe un premier niveau, celui des missiles de théâtre à courte portée, du type SCUD. Ils peuvent menacer les troupes américaines déployées outre-mer ou terroriser les alliés. Pour les contrer, les missiles Patriot devront être améliorés et la marine développera une nouvelle génération de missiles défensifs. En deuxième lieu émerge une menace de missiles de théâtre à plus longue portée (1 000 km). Cela permettrait par exemple à la Corée du Nord d’atteindre Tokyo ou à la Libye de frapper l’Europe. La réponse américaine consiste à développer une nouvelle génération de missiles défensifs de théâtre mais cela doit se faire en concertation avec Moscou, étant donné les interdictions du traité sur les missiles anti-balistiques (ABM) de 1972. Enfin il se peut qu’à l’avenir certains États renégats, non susceptibles d’être dissuadés, obtiennent des missiles intercontinentaux capables de menacer les États-Unis. A cette menace sont associés des tirs non autorisés ou accidentels en provenance de la Russie ou de la Chine. L’Amérique se doit d’y parer en développant un système national de défense anti-missiles. Il ne serait pas d’une ampleur comparable à celui prévu par l’Initiative de défense stratégique dans les années 80 mais inclurait tout de même un ensemble de satellites capables d’identifier et de suivre les missiles intercontinentaux et, au sol, des radars et des missiles d’interception162.

Pour Henry F. Cooper, ancien directeur de la Strategic Defense Initiative Organisation (SDIO) sous l’administration Bush, il faut qu’émerge une autre logique que celle de la destruction mutuelle assurée (MAD). Dans le monde de l’après-Guerre froide, les États-Unis devraient s’entendre avec la Russie pour préférer les systèmes de défense aux concepts de la dissuasion. Henry Kissinger et William Perry sont du même avis : la dissuasion nucléaire n’est plus une stratégie crédible ; la maîtrise des armements est au mieux un moyen de ralentir la prolifération ; une défense anti-missiles est donc nécessaire pour protéger les États-Unis, leurs troupes outre-mer et leurs alliés163. Un consensus national semble se former sur ce point. Le débat porte sur le rythme de déploiement d’un tel système de défense. Pour Henry Cooper, il faut coopérer avec les Russes pour que tombent les restrictions imposées par le traité ABM mais, comme l’autorise l’article 15 du traité, les États-Unis peuvent estimer que leurs intérêts suprêmes sont menacés, donner un préavis de six mois et se retirer du traité si les Russes ne se montrent pas coopérants164. Les Républicains sont partisans d’un déploiement rapide et insistent sur l’urgence de la menace165. Ils se font, plus que les Démocrates, les porte-parole d’une population pour laquelle le sentiment de vulnérabilité est culturellement insupportable. L’administration Clinton dépense néanmoins trois milliards de dollars par an pour le développement et le déploiement de défenses anti-missiles. La défense contre les missiles de théâtre a été décrétée prioritaire et un programme de défense contre les missiles intercontinentaux a été lancé, avec un déploiement possible vers 2003166.

LA NÉCESSITÉ D’UNE STRATÉGIE OPÉRATIONNELLE COMBINÉE

 

Au niveau des forces conventionnelles, la nécessité d’une stratégie opérationnelle combinée est devenue un leitmotiv au Pentagone ces dernières années et a donné lieu à quantité de rapports et de réflexions. L’accord de Key West de 1948 sur les missions de chaque force est dépassé. Il faut aujourd’hui travailler davantage à un objectif commun : des opérations militaires unifiées efficaces, où les efforts de tout le système y tendent dès le départ167. La guerre du Golfe, dit un rapport du Pentagone, a démontré que les capacités militaires de chaque armée étaient individuellement superbes mais qu’elles ne travaillaient pas bien ensemble. Chaque service a sa vision des opérations combinées. Il faut développer une vision centrale.

La loi Goldwater-Nichols de 1986 a renforcé les pouvoirs du Président des chefs d’état-major intégrés et lui a donné la responsabilité de développer une doctrine pour l’emploi combiné des forces. Depuis, une première génération de doctrine interarmées est apparue mais c’est à bien des égards un assemblage de concepts rivaux et parfois incompatibles. La pratique a consisté à désigner chaque fois un "service leader". Il est maintenant recommandé de désigner une agence interarmées pour guider le processus. Il existe, depuis juin 1994, un Joint Warfighting Center mais de nombreux efforts de rapprochement restent à faire. Le Pentagone estime que les capacités communes à développer doivent notamment porter sur l’attaque en profondeur et sur le soutien aérien rapproché. Il est de plus en plus indispensable de combattre du plus loin possible, en dehors du rayon d’action de l’ennemi, étant donné l’existence d’armes de destructions massives et les systèmes sophistiqués de défense aérienne. Il faudra réfléchir à la juste proportion entre missiles balistiques lancés à partir de la terre, missiles de croisière lancés de la mer et armes de précision lancées par avion, en menant notamment des études coût-efficacité. Le soutien aérien rapproché est aujourd’hui assuré par les quatre forces et le Pentagone approuve l’existence de ces capacités multiples. Il faudra cependant, précise-t-il, accroître l’entraînement commun entre les pilotes des quatre forces et les forces terrestres. Le corps des Marines ne doit pas posséder les capacités d’une deuxième armée de Terre ; il faudra mieux intégrer les diverses compétences. Enfin le Pentagone envisage de tabler davantage sur la compétition entre les entreprises privées, voire de confier plus de tâches assumées jusqu’ici par l’État au secteur privé168.

Les recommandations du Pentagone ne font pas l’unanimité. Pour le professeur Eliot Cohen, longtemps lié à l’US Air Force, il est vrai, la différence de culture entre les forces est inévitable et désirable. Il est bon qu’il y ait compétition pour assurer des missions comme la contre-insurrection ou la défense anti-missiles de théâtre169. Pour le général Odom par contre, les réformes envisagées sont insuffisantes : il propose d’abolir le comité des chefs d’état-major intégrés, de créer un état-major intégré qui serait l’état-major du secrétaire à la Défense, avec un chef à sa tête. Les secrétariats d’État des différentes forces verraient aussi leur dimension réduite. Cet état-major intégré serait responsable de l’élaboration d’une doctrine combinée170.

L’ADAPTATION NÉCESSAIRE DE LA CULTURE STRATÉGIQUE AMÉRICAINE

 

Pour le général John Shalikashvili, Président des chefs d’état-major intégrés, il y a un nécessaire "regain d’intérêt" pour la relation entre la diplomatie et la force. Il faut de nouveau penser à cette relation. Le général Shalikashvili veut dire que la culture stratégique américaine, l’American Way of War, doit s’adapter aux incertitudes du nouvel environnement mondial. Les militaires, reconnaît-il, sont plus à l’aise quand les objectifs sont clairs et précis. Lorsque la force est utilisée, ils ont une forte préférence pour que son usage ait pour résultat ce qu’on appelle la victoire, ainsi que l’avait dit le général MacArthur devant le Congrès : "Il n’y a pas de substitut à la victoire". Lorsque l’on combat, dit le général Shalikashvili, le premier réflexe est d’appliquer une force écrasante pour obtenir une conclusion rapide et décisive. C’est dû non seulement au fait que des vies sont en jeu mais aussi à ce que, une fois que la diplomatie laisse la place à la force, la rationalité est remplacée par l’émotion et l’imprévisibilité171. Pour Eliot Cohen, la culture stratégique américaine doit aujourd’hui privilégier la défensive plutôt que l’offensive. La défensive est aussi une tradition stratégique américaine : la fortification côtière a connu un grand essor de l’indépendance à 1815 puis dans les années 1840 et 1880. C’est durant la Guerre froide que la balance a penché de façon décisive en faveur de l’offensive. Les forces armées ont développé une culture presque exclusivement offensive. A bien des égards, l’orientation offensive est jugée plus simple et plus gratifiante172.

L’approche américaine de la guerre, qui met l’accent sur la masse et la puissance de feu en appliquant une force écrasante, n’est pas adaptée aux défis du nouvel environnement mondial. C’est là un thème rebâché depuis longtemps, et qui n’est d’ailleurs pas étranger à la traditionnelle compétition entre les forces. Le corps des Marines justifie depuis longtemps sa raison d’être face à l’armée en insistant sur l’approche différente qui doit caractériser les "conflits de faible intensité" et en portant un intérêt particulier au tiers monde173. Il n’empêche que la structure des forces prévue dans la Bottom-Up Review (BUR) n’aborde pas vraiment le changement de nature de la guerre dans l’après-Guerre froide et qu’à bien des égards l’approche américaine reste la même. Les conflits sont vus comme "militaires" lorsque les forces armées sont utilisées au combat et comme "politiques" lorsque la diplomatie supplante la force armée. Les Américains auraient encore trop tendance à réduire les nouveaux types de conflit à de la contre-insurrection. La dichotomie entre les grandes guerres où il s’agit de défaire un ennemi clairement identifié et les petites guerres plus ambiguës caractérise toujours la culture stratégique américaine. Malgré les hommages rendus à Clausewitz ces dernières années, les Américains continueraient à voir la guerre non comme une extension de la politique mais comme le résultat de sa faillite. Lorsqu’ils utilisent leurs forces armées comme un instrument de leur politique étrangère, ils appellent cela des "opérations autres que la guerre"174.

Pour le professeur Steven Metz, de l’US Army War College, Clausewitz ne doit plus être le saint patron des stratèges américains, en ce sens que la stratégie opérationnelle classique et toute la culture qu’elle induit doivent céder la première place à une autre approche, basée sur la prévention-dissuasion (deterrence) du conflit sans qu’il y ait guerre. Les forces armées américaines devraient devenir plus sophistiquées, surtout en matière de psychologie culturelle. Le renseignement est l’élément vital qui permettra de prévenir un conflit. Il faudra connaître et comprendre la psychologie d’une énorme quantité de terroristes et d’opposants potentiels. Sun Zi sera à cet égard plus utile que Clausewitz. C’est lui qui doit devenir la première référence des stratèges américains175. Sun Zi connaît un regain d’intérêt pour une autre raison : sa subtilité pourrait valoriser le rôle stratégique potentiel des nouvelles technologies de l’information. Il faut, à ce sujet, distinguer l’Information War qui ne désigne que l’utilisation à la guerre de ces nouvelles technologies, celles-ci servant alors de simples multiplicateurs de forces, de l’Information Warfare, qui peut constituer une stratégie militaire en soi. Elle consiste à essayer d’influencer des hommes et leurs décisions, à utiliser l’information pour créer une telle confusion chez l’adversaire que, comme dirait Sun Zi, sa stratégie serait défaite avant que ses premières forces soient déployées ou que ses premiers coups soient tirés176. Dans ce domaine essentiel, la culture stratégique américaine devra aussi s’adapter et résister à la tentation d’utiliser les nouvelles technologies comme de simples multiplicateurs de force.

LA FIN DE LA STRATÉGIE NAVALE ?

 

Au niveau de la stratégie opérationnelle, l’adaptation la plus radicale est peut-être celle qui concerne l’US Navy. La stratégie militaire nationale lui confie une mission toujours très classique : assurer la liberté des mers et le contrôle des points de passage stratégiques de manière à garantir une liberté de manœuvre177. Mais le livre blanc exposant la nouvelle doctrine navale, From the Sea, présente une rupture radicale avec la tradition navaliste de la Navy, instaurée il y a un siècle178. Tant que subsistait l’adversaire soviétique, les révolutions techniques apportées par l’aviation, les sous-marins et même l’arme atomique ont pu se greffer sur la vieille tâche de maîtrise de la mer. L’effondrement de l’URSS a rendu caduque la Maritime Strategy des années 80, juste au moment où celle-ci allait atteindre son objectif d’une flotte de 600 navires179. Aujourd’hui, le contrôle des mers ne doit plus être la priorité de la Navy : il est donné, on n’a plus à s’en soucier. La marine va se focaliser sur les zones littorales des océans, les zones proches des terres. Elle va être redessinée pour devenir un instrument de gestion des crises et pour soutenir les forces qui opéreront sur la terre des zones littorales. Ce fut le rôle de la Royal Navy pendant près d’un siècle après la défaite de Napoléon et après les deux guerres mondiales. Ce fut aussi celui de l’US Navy après la seconde. Alors même que ses concepts stratégiques, son entraînement, sa tactique, ses armes étaient fonction d’un éventuel conflit sur mer avec la flotte soviétique, son rôle quotidien fut de projeter son effet moral et d’influencer les événements dans le tiers monde. Le livre blanc From the Sea est sans précédent en ce sens qu’il définit explicitement les opérations littorales pour contenir des crises ou soutenir les forces terrestres dans des "petites guerres", comme la tâche première des marines dans le proche avenir. Jamais auparavant une grande marine n’avait relégué le contrôle des mers et la préparation d’une grande guerre sur mer au rang de considérations secondaires. La raison en est qu’aujourd’hui, pour la première fois depuis des siècles, la flotte la plus puissante du monde n’a pas de compétiteur effectif ni prévisible en haute mer.

From the Sea marque donc la fin du courant dominant de la pensée navale depuis la fin du XVIe siècle, la fin de cette stratégie navale codifiée au tournant de ce siècle par Corbett, Colomb et Mahan. Dans la mesure où la stratégie navale était uniquement préoccupée du combat pour le contrôle des communications maritimes, il s’ensuit qu’une fois celui-ci résolu, la stratégie navale pure prend fin. La flotte victorieuse a rempli sa mission navale et peut désormais tourner son attention vers d’autres objectifs, c’est-à-dire contribuer à des opérations combinées avec les forces terrestres. Dans ce domaine, la marine revendique une part aussi large que possible180. Tout l’héritage de Mahan n’a cependant pas disparu. La stratégie navale n’est qu’une partie seulement de la stratégie maritime des États-Unis. La disponibilité des forces navales et leur souplesse d’utilisation comme instrument de la politique continuent d’assurer des missions essentielles, de donner un signal ou de dissuader181. Mahan avait souligné ces avantages des forces navales. Selon lui, la stratégie maritime était aussi nécessaire en temps de paix qu’en temps de guerre, tout simplement pour fonder, soutenir et augmenter la puissance des États-Unis182.

LA DOCTRINE DE L’ARMÉE : UNE RÉNOVATION PERMANENTE

 

Les forces terrestres ont pour mission "d’entrer en force en saisissant l’initiative, d’aller au contact des forces ennemies et de les détruire par des manœuvres synchronisées et des feux de précision dans toute la largeur et toute la profondeur de la zone de bataille" 183. Ces missions, assignées par la stratégie militaire nationale, semblent encore inspirées par la doctrine AirLand Battle des années 1980. La dernière version du manuel FM 100-5, datant de juin 1993, renferme cependant quelques évolutions significatives184. Une des principales réside dans le chapitre sur les "opérations autres que la guerre", allusion aux missions de type onusien de maintien ou d’imposition de la paix. La prolifération des armes de destruction massive est prise en compte, d’autant plus que ces armes pourraient être utilisées sur des champs de bataille où seraient déployés des soldats américains. Étant donné le recentrage des forces armées sur le territoire américain et l’abandon de nombreuses bases extérieures, la projection de puissance fait l’objet d’une attention accrue. Enfin la notion de profondeur a subi une notable mutation depuis AirLand Battle. Elle ne désigne plus seulement la frappe de l’ennemi loin derrière la ligne de front mais aussi l’ensemble des phases préparatoires et des missions de gestion postérieures au combat, celui-ci ne définissant plus à lui seul la durée de l’engagement. La guerre du Golfe a illustré cette notion, la "profondeur" de l’opération ayant contrasté avec la courte durée du combat terrestre proprement dit185.

Comme il est de coutume, la doctrine a fait l’objet de réflexions et de critiques dans les périodiques de l’armée186. L’actuel FM 100-5 tient-il suffisamment compte du nouvel environnement mondial ? Le maintien du concept clausewitzien de "centre de gravité" a fait l’objet de critiques. Les centres de gravité seraient aujourd’hui multiples et changeants. A l’âge de l’information, l’essentiel ne résiderait plus dans les masses mais dans les réseaux187. De plus, le FM 100-5 distingue artificiellement trois environnements où les buts et les opérations militaires sont par trop compartimentés : le temps de paix, le conflit et la guerre. La notion de conflit, où joue notamment la dissuasion, est-elle vraiment distincte de celle de guerre, où le but est "de se battre et de gagner" ? Parmi les forces armées des États-Unis, l’Army a la plus forte tradition doctrinale. L’actuelle version du manuel FM 100-5 porte la marque d’une époque de transition. On peut croire que, dans un proche avenir, des notions telles que les "opérations autres que la guerre" seront davantage éclaircies188.

Pour Edward Luttwak, la mentalité militaire est toujours dominée par la conception napoléonienne et clausewitzienne de la guerre, alors que le contexte a profondément changé. La guerre napoléonienne acceptait un certain taux de pertes que la démographie des sociétés préindustrielles et du premier âge industriel pouvait tolérer dans une certaine mesure. La guerre romaine offre, selon Luttwak, une meilleure analogie avec le souci contemporain de limiter au maximum les pertes189. Les légionnaires romains étaient des professionnels carriéristes, qui laissaient leurs adversaires se retirer sur une position et entamaient ensuite un siège minutieux, patient, où ils prenaient grand soin de se protéger eux-mêmes au maximum. Aujourd’hui, pense Luttwak, les embargos comm

 

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