LES FONDEMENTS DE LA STRATÉGIE INTÉGRALE DES États-Unis EN EUROPE

La stratégie intégrale des États-Unis en Europe ne peut être vraiment comprise en fonction de la seule conjoncture des années 1990. Elle repose sur certains fondements ancrés dans une plus longue durée. Il faut remonter à 1945 pour découvrir que la stratégie de l’après-Guerre froide découle de l’expérience américaine des deux guerres mondiales. Cette expérience a été synthétisée dans une conception géopolitique particulière qui, forgée dans les années 1940, s’impose toujours aux dirigeants américains. La mondialisation de l’économie, si elle caractérise les années 1990, s’inscrit en fait dans le cadre d’une stratégie poursuivie par les États-Unis depuis la crise de 1929, où l’Europe est considérée comme un débouché vital pour les produits américains. Enfin la stratégie américaine repose sur des fondements culturels propres à la société américaine et à son système de valeurs. Il existe au fond plusieurs méthodes pour aborder la stratégie américaine dans la longue durée. Chacune privilégie une explication particulière en fonction d’une des disciplines voisines tant de l’histoire que des études stratégiques : les relations internationales, la géographie politique, l’économie, la sociologie.

FONDEMENTS DIPLOMATIQUES

 

La vision américaine de l’Europe est toujours marquée, au plus profond, par l’expérience coloniale d’avant l’indépendance et les discours fondateurs d’un George Washington, d’un Thomas Jefferson et d’un James Monroe. Depuis longtemps, les Américains nourrissent envers les Européens une attitude ambivalente où la volonté de maintenir des liens étroits basés sur la parenté culturelle est contrebalancée par le désir de rompre avec les origines pour rebâtir un monde meilleur. Dans Le Papier fédéraliste n° 11, Alexander Hamilton appelait les treize États qui formaient alors une confédération à s’accorder en une indissoluble Union "pour former un grand système américain au-dessus du contrôle de toute force ou de toute influence européenne, qui leur permette de dicter les termes des relations entre l’Ancien et le Nouveau Monde" 256. L’ambivalence a toujours caractérisé la diplomatie américaine à propos de la construction européenne. Initialement, le soutien des États-Unis au processus était clair mais il n’était pas tellement question, dans les années cinquante, de construire une entité politique autonome. Dès 1945, l’idée américaine était, selon les mots de Simon Serfaty, d’"enfermer les États-nations européens dans une communauté d’États au sein de laquelle ils pourraient se reconstruire mais dont ils ne pourraient pas s’échapper" 257. Le président Truman voulait que la souveraineté des États-nations d’Europe soit réfrénée par les obligations découlant de leur participation à un ensemble commun. Celui-ci ne devait pas aller trop loin sur le plan politique. Suffisamment puissant pour contrer l’autonomie des États-nations, il ne devait pas s’ériger lui-même en une force politique susceptible de traiter d’égal à égal avec les États-Unis. En somme la construction européenne a été soutenue dès ses origines par les États-Unis dans la mesure où l’entreprise était essentiellement d’ordre économique. Encore la politique agricole commune a-t-elle amené Washington à se poser de sérieuses questions. Chaque fois que l’Europe prétendait, surtout par la voix de Paris, se définir politiquement, les sourcils américains se fronçaient.

Les États-Unis veulent garder un contrôle politique de l’Europe. Avec ou sans menace soviétique, ils sont convaincus que les États européens livrés à eux-mêmes sont incapables d’organiser une alliance militaire efficace et que le système des États européens tend à ne générer qu’égoïsmes nationaux et guerres. Telle était la conviction de Jefferson, de Woodrow Wilson, de Franklin Roosevelt258. Le problème, c’est que, depuis 1945, beaucoup d’Européens partagent aussi cette conviction259. L’intégration européenne a d’abord été vue comme un moyen de gérer ce que John Foster Dulles appelait "le problème allemand"260. Mais il s’agissait aussi de briser les mauvaises habitudes de tous les autres pays européens. Pour Dulles, même si la menace soviétique disparaissait, il faudrait encore que les États-Unis empêchent les Européens de se détruire eux-mêmes261. L’administration Kennedy affirmait son soutien enthousiaste à l’intégration européenne et, d’une autre main, poussait la Grande-Bretagne à entrer dans la Communauté européenne pour rendre celle-ci compatible avec les intérêts américains, c’est-à-dire en faire une simple zone de libre-échange. Washington faisait aussi pression sur Bonn pour que l’Allemagne n’entre pas dans une forme de coopération plus étroite avec la France, comme le souhaitaient Charles De Gaulle et Conrad Adenauer262.

Le cas d’Henry Kissinger est intéressant car il a souvent été appelé "le plus européen" des diplomates américains. Né à Fürth en Allemagne, puis naturalisé américain, il a toujours éprouvé un sentiment de supériorité intellectuelle "européenne" sur son nouvel environnement. A l’université de Harvard, il avait présenté en 1954 une thèse de doctorat remarquée sur l’histoire diplomatique de l’Europe entre 1812 et 1822263. Jointes à son expérience personnelle d’émigré juif ayant fui le nazisme, ses études avaient conféré à Henry Kissinger une connaissance de l’histoire et un sens du tragique qu’il considérera toujours comme des qualités "européennes" par opposition à l’innocence et à l’inexpérience américaines264. Lorsqu’il était professeur à Harvard, Henry Kissinger avait plaidé pour que les États-Unis fassent preuve de plus de compréhension à l’égard de l’Europe. En 1965, dans un essai sur l’état des relations transatlantiques, il mit le doigt sur la cause fondamentale des malentendus entre l’Europe et les États-Unis. D’après lui, les Américains pensaient qu’en politique la bonne volonté et une dose suffisante d’expertise pouvaient résoudre tous les problèmes. "Quant aux Européens, disait-il, ils vivent sur un continent couvert de ruines attestant la faillibilité des prévisions humaines" 265. Il estimait que les mémoires des alliés européens devaient être prises en compte par les États-Unis. Il comprenait la volonté d’"indépendance" du général De Gaulle et s’opposait aux efforts des administrations Kennedy et Johnson visant à empêcher la réalisation du programme nucléaire français. D’après lui, les Américains avaient trop longtemps cherché, pour renforcer l’OTAN, à rendre leur position dominante psychologiquement plus acceptable pour les Européens. Ils n’étaient pas suffisamment sensibles aux prérequis psychologiques d’une consultation réelle. Kissinger souhaitait une plus grande autonomie de l’Europe. Si l’Alliance atlantique ne servait qu’à faire passer les décisions américaines, les Européens ne seraient plus incités à agir de manière responsable266. Une fois entré en politique dans l’administration Nixon, Kissinger semble malheureusement, comme l’a dit André Fontaine, avoir "cessé de comprendre ce qu’il expliquait si bien quand il n’était que professeur à Harvard" 267. En 1973, il proposa l’élaboration d’une "nouvelle Charte atlantique". Mais les Européens retiendraient surtout une phrase de Kissinger où il avait déclaré que les États-Unis avaient des responsabilités et des intérêts mondiaux, tandis que l’Europe avait seulement des intérêts régionaux268. Durant tout le temps où il fut secrétaire d’État, Kissinger veilla à maintenir l’hégémonie des États-Unis sur leurs alliés européens. George Liska estime qu’il pratiqua à leur égard un système "metternichien" : comme l’Autriche de Metternich dans l’Allemagne post-napoléonienne, l’Amérique était la puissance dominante en Europe occidentale269. Les deux suprématies étaient soutenues par l’incapacité ou la répugnance des États, respectivement allemands et européens, à s’unir davantage autour du plus dynamique d’entre eux : la Prusse dans le premier cas, la France gaullienne dans le second.

Il est intéressant de comparer les réactions américaines aux avancées européennes à la fin des années cinquante et au début des années soixante avec la fin des années quatre-vingt et le début des années quatre-vingt-dix. En 1992, les États-Unis approuvèrent le Marché unique mais en soulignant, dans une campagne savamment orchestrée, qu’il ne pouvait donner naissance à une "forteresse Europe". Washington s’efforça aussi de nouer des liens politiques plus étroits avec Bruxelles au moment où les Européens se rapprochaient les uns des autres. Lorsque Bonn et Paris avancèrent l’idée d’un forum européen sur les questions de défense qui permettrait à la Communauté de parler d’une seule voix au sein de l’Alliance atlantique, Washington fit rapidement savoir qu’il ne pouvait en être question. Son argument était qu’une telle structure serait incapable d’agir dans une situation d’urgence. Sa crainte non avouée était peut-être que cela marche éventuellement trop bien. Comme en 1963, Washington cherche à casser l’axe Paris-Bonn, dont tout le monde sait qu’il est le fondement même de la construction européenne. Celle-ci semble décidément incompatible avec l’hégémonie à laquelle Washington s’est accoutumée depuis 1945.

À côté de l’ambivalence américaine, il faut reconnaître qu’il y a aussi ambivalence du côté européen. Malgré la fin de la Guerre froide, les pays d’Europe occidentale et les anciens satellites de Moscou semblent préférer le leadership et la protection des États-Unis à l’alternative d’une Union européenne impliquant de réels abandons de souveraineté dans le domaine de la défense et de la politique étrangère et la dilution de leur relation directe avec Washington. La conséquence, c’est que les relations transatlantiques impliquent toujours trois cadres européens différents pour ce qui est de la sécurité, du commerce et de la diplomatie. La sécurité est traitée dans le cadre de l’OTAN, le commerce fait intervenir l’Union européenne, la diplomatie traditionnelle concerne les différentes capitales nationales. L’interlocuteur européen varie suivant chaque domaine, ce qui permet à Washington de régner. L’ambivalence américaine quant à la construction européenne, visible depuis les années cinquante, s’explique peut-être par ce que Ronald Pruessen appelle la "diplomatie intellectuelle du bord du gouffre" (intellectual brinkmanship) 270. Les dirigeants américains, Dulles, Eisenhower, Kennedy, Nixon, Kissinger, ont toujours tenu des discours favorables à la construction européenne mais chaque fois que celle-ci débouchait sur des résultats concrets, ils réagissaient avec méfiance et ressentiment. Autrement dit, ils se rendaient compte que l’Amérique avait intérêt à avoir à ses côtés une Europe plus autonome et plus responsable mais ils se révélaient, en fin de compte, incapables de suivre ce que cette analyse leur suggérait. A la fin, les dirigeants américains confrontés à une Europe dynamique n’ont ni la volonté ni la capacité de ménager une transition élégante avec la position d’hégémonie qui est la leur depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Le désir de garder les revenants-bons d’un pouvoir sans égal vient régulièrement saper la finesse de leur jugement.

FONDEMENTS GÉOPOLITIQUES

 

Lorsque l’administration Clinton, en février 1995, définit la stratégie nationale de sécurité et son application à cinq régions du monde, elle associe l’Europe à l’Eurasie, sans préciser quelle distinction elle opère entre les deux271. Depuis la fin de la Guerre froide, on trouve de nombreuses références à l’Eurasie, notamment chez Samuel Huntington et Henry Kissinger272. Pour celui-ci, "la domination par une seule puissance d’une des deux principales sphères de l’Eurasie - l’Europe ou l’Asie - constitue encore une bonne définition du danger stratégique pour l’Amérique, Guerre froide ou pas Guerre froide" 273. Ce thème a été repris en 1996 par un groupe de réflexion "bipartisan", qui s’intitule lui-même "Commission pour les intérêts nationaux de l’Amérique", et qui compte parmi ses membres les sénateurs démocrates Sam Nunn et Bob Graham, le sénateur républicain John McCain et le représentant républicain Pat Roberts. En dehors de la prévention d’une attaque nucléaire, biologique ou chimique, ce groupe estime que la prévention de "l’émergence d’un hégémon hostile en Europe ou en Asie" est le premier des quatre intérêts vitaux des États-Unis274. Le général Odom fait état d’une préoccupation similaire lorsqu’il évoque le rôle primordial de l’Allemagne dans la nouvelle Europe. Pour lui, les États-Unis doivent empêcher l’Allemagne de retomber dans une position intermédiaire entre l’Est et l’Ouest ou de refaire une alliance avec la Russie275.

La référence à l’Eurasie et la crainte de sa domination par une puissance hégémonique marquent le grand retour de la géopolitique dans les préoccupations des dirigeants américains de l’après-Guerre froide. Depuis le président James Monroe et sa "doctrine" relative à l’hémisphère occidental, les Américains ont toujours montré un grand intérêt pour la géographie appliquée à la politique. Les théories de la "frontière" et de la "destinée manifeste", les écrits de l’amiral Mahan s’inscrivent aussi dans ce souci particulier de l’espace, compréhensible dans une nation de pionniers. Au cours de la Seconde Guerre mondiale, la Geopolitik allemande suscita naturellement la curiosité. On lui attribuait les succès militaires d’Hitler. Les géographes américains se mirent au service du gouvernement d’une manière et sous une forme encore plus structurées qu’en Allemagne276. On réédita à New York en 1942 l’ouvrage où le Britannique Sir Halford Mackinder exposait la menace que représentait la "terre centrale" (Heartland), dominée par la trop forte garnison allemande ou russe. Le cauchemar pour les Anglo-Saxons était que cette terre centrale unisse l’Europe entière sous sa férule et se dote d’une invincible puissance maritime277. Le professeur Nicholas John Spykman nuança la thèse de Mackinder en distinguant l’"anneau des terres" ou Rimland pour désigner les péninsules de l’Eurasie. Les mers qui séparent l’Eurasie des grandes îles extérieures (Grande-Bretagne, Japon, Afrique, Australie) forment un ensemble de voies maritimes unissant isthmes et péninsules du Heartland. Au cours des deux guerres mondiales, l’Allemagne et ses alliés ont essayé d’occuper ce Rimland et c’est là que se sont livrées les batailles décisives. Mackinder avait dit : "Celui qui contrôle l’Europe de l’est domine la terre centrale ; celui qui domine la terre centrale domine l’île mondiale ; celui qui domine l’île mondiale domine le monde". Spykman reprenait : "Celui qui contrôle l’anneau des terres domine l’Eurasie ; celui qui domine l’Eurasie contrôle les destinées du monde" 278. Spykman précisa aussi quelle stratégie les États-Unis devraient adopter après la fin des hostilités. Ils devraient s’opposer à la création d’une sorte de fédération des États européens rassemblant vainqueurs et vaincus. Cela affaiblirait la position des États-Unis. Ceux-ci avaient par contre intérêt à pratiquer la politique séculaire de la Grande-Bretagne, consistant à "équilibrer" les États européens, abaissant les grands, renforçant les petits, afin qu’aucun ne domine les autres279.

Dès la fin de la Seconde Guerre mondiale, les responsables américains de la Défense, militaires et civils, établirent officiellement, bien que secrètement, que toute puissance ou tout groupe de puissances qui essayerait de dominer l’Eurasie devrait être considéré par les États-Unis comme potentiellement hostile280. Bien que le père de la doctrine du containment, George Kennan, n’ait reconnu aucune influence de Mackinder ou de Spykman, les États-Unis n’en ont pas moins, depuis 1945, porté leur ligne de front en Eurasie281. Fondée sur les leçons des deux guerres mondiales, cette stratégie vise à établir un équilibre des forces sur le vieux continent et non plus seulement entre le domaine de la puissance de la mer et celui de la puissance de la terre. Aux distances politiques et militaires que la doctrine de Monroe entendait mettre entre l’Amérique et l’Europe, la stratégie d’endiguement pratiquée depuis 1945 substitue le contact aux frontières de la puissance eurasiatique potentiellement rivale282. Celle-ci fut évidemment l’Union soviétique et demeure, dans une large mesure, la Russie. Mais, comme le disait Spykman, le danger peut aussi venir, pour les États-Unis, d’une fédération d’États européens. Pour Henry Kissinger, il ne faut pas que l’Europe soit dominée par une seule puissance : "Un tel regroupement, en effet, aurait la capacité de surpasser l’Amérique économiquement et, à la fin, militairement. Ce danger devrait être contré, même si la puissance dominante était apparemment bienveillante, parce que si les intentions changeaient, l’Amérique se retrouverait avec une capacité de résistance effective grandement diminuée et une incapacité croissante à imprimer une direction aux événements" 283. Henry Kissinger suggère, de manière à peine voilée, que les États-Unis ont intérêt à s’opposer au développement d’une Union européenne capable d’agir comme un acteur politique unique. Il rejoint le projet secret de Defense Planning Guidance dont un journaliste avait eu vent en mars 1992 et qui précisait que les États-Unis devraient "empêcher l’émergence de toute superpuissance rivale en Europe occidentale, en Asie ou sur le territoire de l’ex-Union soviétique" 284. Le fondement de ce type de discours est toujours la géopolitique de Spykman, où l’émergence d’une fédération d’États européens est jugée dangereuse pour l’Amérique.

FONDEMENTS ÉCONOMIQUES 1 : INTERDÉPENDANCE
ET OUVERTURE DES MARCHÉS

 

De même que la stratégie intégrale américaine repose sur des fondements géopolitiques remontant aux années 1940, elle s’appuie sur des fondements économiques établis juste après la Seconde Guerre mondiale. L’économie américaine avait connu des transformations radicales entre la fin de la Première Guerre mondiale et les années 30. Une croissance formidable caractérisa alors les grandes entreprises à gros capitaux et à technologie avancée, les banques d’investissement et les banques commerciales orientées vers l’étranger, qui toutes avaient pris le marché mondial comme champ d’action. Pour les artisans de la politique étrangère américaine au sortir de la Seconde Guerre mondiale, qui provenaient quasi exclusivement des milieux d’affaires et de la finance de la côte est, l’économie internationale représentait l’avenir de l’Amérique285. Ils croyaient que les États-Unis pourraient, en utilisant des instruments tels que le GATT et les arrangements monétaires négociés à Bretton Woods, construire et gérer une nouvelle économie politique, libérale et globale, où le commerce et les capitaux passeraient au-dessus des frontières pour répondre uniquement aux lois de l’offre et de la demande. Dans un tel univers, bien sûr, les États-Unis tireraient d’énormes bénéfices, puisqu’ils dominaient l’économie internationale, mais le reste du monde en profiterait aussi. Ces aspirations étaient renforcées par la mémoire traumatisante de la grande dépression des années 30. Pour éviter un retour de celle-ci, il n’y avait qu’une solution. Le secrétaire d’État Dean Acheson le répétait : il ne pouvait y avoir de plein emploi et de prospérité aux États-Unis sans les marchés étrangers. La politique étrangère et spécialement l’intérêt des États-Unis pour l’Europe depuis 1945 ne peuvent se comprendre en dehors de cette véritable obsession de maintenir une économie globale ouverte.

Comme l’a remarqué l’économiste Robert Gilpin, "ce que nous appelons aujourd’hui l’interdépendance économique internationale va tellement à l’encontre de ce que l’humanité a généralement connu que seuls des bouleversements extraordinaires et des circonstances radicalement nouvelles ont pu conduire à sa mise en place et à son triomphe sur les autres modes d’échange économique" 286. En fait plusieurs historiens et sociologues ont constaté que le capitalisme international n’avait connu que deux âges d’or : la période qui a suivi les guerres napoléoniennes et celle qui a suivi les deux guerres mondiales287. Dans les deux cas, une puissance prépondérante a pris en charge les problèmes sécuritaires d’autres États afin qu’ils ne ressentent point le besoin de poursuivre des politiques autarciques et qu’ils ne forment pas des blocs commerciaux cherchant à améliorer leur position relative. Cette sorte de suspension de la politique internationale par l’hégémonie est sans doute le but principal de la politique extérieure des États-Unis depuis 1945. Il s’est agi non seulement de résister à la menace soviétique mais surtout d’essayer d’imposer une vision économique spécifique à un monde récalcitrant. Cette politique a d’abord été subie par les deux principales puissances d’Europe et d’Asie que les États-Unis avaient vaincues : l’Allemagne et le Japon, qui ont pu développer ainsi, sans trop se soucier de leur défense, leur puissance économique. Au-delà, c’est toute l’Europe occidentale qui a été concernée par l’hégémonie américaine. Quant à la menace soviétique, qui était réelle mais exagérée, elle était brandie pour justifier un engagement en Europe aux yeux d’une opinion publique et d’un Congrès aux tendances toujours isolationnistes288.

La place exacte de l’URSS dans la stratégie intégrale américaine était précisée dans le rapport NSC-68, le document du National Security Council qui, dès 1950, a défini tout le comportement des États-Unis durant la Guerre froide. Ce document est accessible depuis 1975. Principalement rédigé par Paul Nitze, il reflétait les idées de Dean Acheson289. Il y était dit que la politique américaine de développement d’"une communauté internationale saine" serait poursuivie "même s’il n’y avait pas de menace soviétique" 290. Une communauté internationale saine signifiait la restauration d’une économie mondiale ouverte où les biens et les capitaux pourraient circuler par-dessus les frontières nationales, pour répondre aux forces du marché. Les rédacteurs du NSC-68 liaient néanmoins l’ordre économique international à la rivalité avec l’Union soviétique. D’abord, les nations qui tomberaient sous l’influence soviétique ne contribueraient certainement pas à édifier cet ordre économique international. Ensuite, l’échec de la mise en place de celui-ci pourrait amener au pouvoir en Europe des régimes de gauche qui verraient l’Union soviétique avec plus de sympathie. Une politique de réarmement présentait l’avantage de répondre aux deux défis. A court terme, les rédacteurs du NSC-68 entretenaient la confusion entre les motivations politico-militaires et les motivations économiques, afin d’obtenir l’assentiment du Congrès. Ils tenaient cependant à garder à l’esprit la distinction, "pour des objectifs stratégiques à long terme" 291. Les dirigeants américains craignaient par-dessus tout que l’Europe, dont la position économique s’était détériorée par rapport à l’avant-guerre, ne s’isole de l’économie américaine et qu’elle n’organise le commerce avec ses colonies ou ex-colonies d’Asie et d’Afrique d’une manière bilatérale qui découragerait la pénétration américaine dans ces régions. En 1947, les importations de produits américains en Europe avaient déjà décliné par manque de moyens pour financer les achats et le contrôle de l’économie était en passe de s’intensifier. C’est dans ce contexte que fut lancé le plan Marshall. Celui-ci permit aux Européens de continuer à acheter américain. Mais pour convaincre le Congrès, il fallut brandir la menace soviétique, en l’exagérant quelque peu. Les dirigeants américains soutinrent les efforts d’intégration européenne pour accroître l’efficacité des nouveaux investissements et, surtout, pour que cette intégration serve d’étape intermédiaire à la participation des Européens à une économie mondiale ouverte. La construction européenne légitimait aussi l’objectif américain, controversé à l’époque, de restauration industrielle de l’Allemagne, indispensable pour la participation future de l’Europe à une économie mondiale ouverte.

En 1949 l’Union soviétique faisait exploser sa première bombe atomique. Alors que les Européens ne désiraient pas que la tension monte entre l’URSS et les États-Unis, ceux-ci se mirent à craindre une "finlandisation" de l’Europe, et en particulier une neutralisation de l’Allemagne. Les dirigeants américains s’efforcèrent alors d’inclure l’Allemagne de l’Ouest dans une alliance occidentale et le secrétaire d’État Dean Acheson n’accepta de négocier une réduction des tensions qu’en position de force. Le NSC-68 proposait justement de créer cette position de force par une politique de réarmement massif. Les dépenses militaires américaines seraient multipliées par trois et les pays alliés recevraient une aide susbstantielle pour se réarmer eux aussi.

FONDEMENTS ÉCONOMIQUES 2 : UN KEYNESIANISME MILITAIRE

 

Il semble que les rédacteurs du NSC-68 aient été influencés par la pensée de John Maynard Keynes et qu’ils aient vu les dépenses militaires comme un moyen de stimuler l’activité économique292. La logique du NSC-68 était simple. Pour résoudre le problème du capitalisme mondial et les difficultés de créer une économie mondiale ouverte, un expédient à court terme consistait à tout subordonner à la riposte au défi militaire soviétique. Certaines voix s’opposèrent à cette stratégie, notamment celle de George Kennan, qui n’était pas des moindres. Mais la guerre de Corée vint donner une puissante justification aux orientations du NSC-68. La politique de réarmement prit tout son sens dans le contexte tendu des années cinquante. Elle biaisa toutefois la politique étrangère américaine pour des générations en la militarisant. L’héritage du NSC-68 a pesé sur les administrations Kennedy et Carter lorsque, confrontées à de sérieux obstacles dans leurs initiatives de politique intérieure et à une détérioration des relations avec les alliés européens, elles ont remilitarisé la politique étrangère en accroissant le budget de la défense et en adoptant un ton plus ferme envers Moscou. Depuis les années cinquante, l’Alliance atlantique agit comme une structure créée en grande partie par le NSC-68 qui empêche les dirigeants américains de trop s’éloigner du keynesianisme militaire. Au fur et à mesure que l’Europe occidentale a développé sa puissance économique, les conflits d’intérêt potentiels se sont multipliés avec les États-Unis et ceux-ci ont de plus en plus mis en avant le caractère indispensable de leur protection militaire, au point d’en convaincre la majeure partie des élites européennes. La fin de la Guerre froide aurait dû mettre fin à cette pratique. Mais les États-Unis ont tout fait pour qu’il n’en soit rien, allant jusqu’à raviver les tensions avec Moscou en lançant le programme d’élargissement de l’OTAN.

Le keynesianisme militaire est en contradiction avec la théorie économique libérale, dont la stratégie américaine accepte, en matière de libre-échange, les implications économiques mais pas les implications politiques. Plutôt que de souscrire à la conception libérale classique selon laquelle le libre-échange crée automatiquement une harmonie d’intérêt naturelle entre les États, ce qui conduit à la paix, la stratégie intégrale des États-Unis confie à l’instrument militaire la tâche d’imposer l’harmonie pour que le libre-échange puisse fonctionner. Les engagements américains en matière de sécurité sont considérés comme indispensables au bon fonctionnement de l’interdépendance économique. Plutôt que de stimuler la paix, celle-ci est à son tour invoquée pour justifier une présence militaire américaine en Europe après la Guerre froide, et notamment une intervention en ex-Yougoslavie. Alors que la fin de la Guerre froide pourrait entraîner une baisse substantielle des dépenses de défense, une pression énorme s’est développée dans plusieurs États américains pour que le Pentagone ne ferme plus de bases militaires et pour qu’il ne réduise plus ses commandes. Une bonne partie de l’emploi, aux États-Unis, dépend des industries de défense. L’OTAN sert souvent d’alibi au maintien d’un niveau élevé de dépenses militaires et beaucoup ne tiennent pas à ce que les Européens dépensent davantage pour leur défense car cela amènerait ceux-ci à développer davantage leurs propres industries d’armement293. Tout se passe comme si la guerre ou sa préparation continuelle était nécessaire à la prospérité économique américaine.

La logique de l’interdépendance économique conduit à la multiplication des engagements de sécurité américains, ce qui fait réagir certains "réalistes"294. Qu’il s’agisse d’un empire du libre-échange ou d’un empire par invitation, ceux-ci considèrent que le rôle impérial des États-Unis en Europe étend les frontières de l’insécurité. Si l’Union européenne était obligée de pourvoir à sa propre sécurité, avec des forces conventionnelles accrues et ses propres armes nucléaires, elle émergerait en tant que grande puissance et se conduirait comme un acteur politique indépendant. Les stratèges américains estiment qu’une telle "renationalisation" - qui serait aussi une "européanisation" - détruirait le cadre de réassurance et de stabilité censé assurer les intérêts américains. Tout ce qui peut menacer l’interdépendance économique a remplacé le marxisme-léninisme au titre de bête noire globale de l’Amérique. On dirait que la "théorie des dominos" est passée du domaine politique au domaine économique. Tout risque d’instabilité, même dans une région de peu d’importance économique comme l’ex-Yougoslavie, est censé pouvoir infecter d’autres régions réputées essentielles - en l’occurrence l’Europe. Pour cette "stratégie de prépondérance", l’Union soviétique était, en quelque sorte, l’adversaire idéal. Sans être suffisamment puissante pour être vraiment dangereuse, elle était cependant assez menaçante pour que les Européens se blottissent dans les structures sécuritaires et économiques construites par les Américains après 1945. Celles-ci forment un tout et, pour beaucoup d’Américains, en retirer un élément équivaudrait à faire s’écrouler tout l’édifice.

FONDEMENTS ÉCONOMIQUES 3 : L’INDISPENSABLE LEADERSHIP

 

La stratégie intégrale mise en place dans les années cinquante est toujours valable. Selon des experts de la RAND Corporation, elle a tellement bien réussi aux États-Unis qu’il serait folie d’en changer295. Cinquante ans avant Bill Clinton, le secrétaire d’État James Byrnes soulignait déjà que, pour les États-Unis, la politique internationale était inséparable de la politique intérieure et que les relations extérieures affectaient l’emploi aux États-Unis. D’après cette équation, plus faible est la croissance économique américaine, plus l’Amérique doit poursuivre avec énergie la stabilisation du monde. Le sénateur républicain Richard Lugar l’a dit très clairement en juillet 1993 lorsqu’il en a appelé à un leadership américain pour revitaliser l’OTAN. Selon lui, la capacité américaine d’exporter sur les marchés extérieurs dépend du degré de stabilité et de sécurité dans l’environnement international, que seuls la puissance et le leadership des États-Unis peuvent assurer.

L’OTAN joue le premier rôle dans cette stratégie296. Un rapport récent du Pentagone confirme qu’"un aspect souvent ignoré de l’importance de l’Europe pour la sécurité nationale des États-Unis est le bénéfice économique énorme que les Américains retirent de leur relation de coopération avec cette région prospère et dynamique" 297. Les liens développés avec les alliés à l’intérieur de la "zone de stabilité" défendue par l’OTAN génèrent des emplois pour les travailleurs américains, des investissements et des profits pour le monde américain des affaires298. On est tenté de dire qu’avec la disparition de la menace soviétique, les dirigeants américains se sentent obligés de recourir publiquement à de tels arguments ou qu’ils se sentent tenus, enfin, de dire toute la vérité. On comprend toute l’importance de l’extension vers l’est de la "zone de stabilité" et donc de l’OTAN : il s’agit là d’un "investissement de sécurité" susceptible de rapporter les mêmes bénéfices économiques. Pour les Américains, l’OTAN est une de ces institutions de coopération globale et régionale qu’il faut revitaliser au même titre que le Fonds monétaire international, la Banque mondiale ou l’OCDE, car elle assure également, ainsi que l’a dit Warren Christopher, la continuité de ce "mouvement historique vers des sociétés ouvertes et des marchés ouverts" 299. Le Pentagone affirme, dans un rapport largement diffusé auprès du public spécialisé européen, qu’une OTAN préservée et renforcée continuera à être le vecteur principal du leadership américain sur l’Europe300. Si les États-Unis restent engagés en Europe, c’est qu’ils en tirent d’énormes bénéfices en tant que leader. Pour le général Joulwan, cela aide les États-Unis "à imprimer une direction aux événements pour qu’ils rencontrent les objectifs nationaux américains" 301. Pour le général Shalikashvili, le leadership "nous a donné l’influence pour redessiner l’ordre économique mondial d’une manière convenant à nos propres système et nécessités économiques" 302. En exerçant notre puissance militaire en Europe au travers de l’OTAN, confiait un jour un diplomate américain, nous sommes capables "de dicter aux Européens ce que nous voulons dans toute une série de domaines : le commerce, l’agriculture, le Golfe, n’importe quoi" 303.

L’OTAN a finalement dû prouver qu’elle était capable d’agir dans l’interminable conflit yougoslave, elle a dû être validée en tant qu’instrument de sécurité pour l’Europe de l’après-Guerre froide, sinon toute la stratégie américaine en Europe risquait de se trouver en porte-à-faux. Le général Odom a clairement indiqué, en novembre 1992, que les impératifs économiques dictaient aux États-Unis d’intervenir militairement avec l’OTAN dans l’ex-Yougoslavie. "Seule une OTAN forte, disait-il, avec au centre l’implication des États-Unis, peut empêcher l’Europe occidentale de dériver vers l’esprit de clocher national et une éventuelle régression par rapport à son niveau actuel de coopération économique et politique… Cette tendance au désordre affectera non seulement les intérêts de sécurité des États-Unis mais aussi leurs intérêts économiques. Notre interdépendance économique avec l’Europe occidentale crée un très grand nombre d’emplois aux États-Unis. Ainsi, la Yougoslavie constitue un test du ressort de la communauté atlantique. C’est en fait un défi stratégique majeur pour le leadership américain" 304.

La notion de leadership est évidemment centrale dans la stratégie intégrale américaine. Elle est tout simplement jugée indispensable pour la bonne marche du capitalisme mondial. L’économiste Jeffrey Sachs, de l’université de Harvard, estime qu’il existe une opportunité sans précédent de créer un système international prospère mais qu’il faut absolument éviter un affaiblissement du leadership américain et "des relations fractionnées entre les démocraties industrielles" 305. Si l’on suit ce raisonnement, il implique, comme le disait le Defense Planning Guidance de 1992, de "décourager les nations industrielles avancées de mettre en cause le leadership américain ou même d’aspirer à un rôle global ou régional plus important" 306. Les États-Unis doivent donc protéger les intérêts de pratiquement toutes les grandes puissances afin que celles-ci n’acquièrent pas les capacités de se protéger elles-mêmes, c’est-à-dire qu’elles n’agissent pas comme des grandes puissances, car cela dérangerait l’hégémonie américaine, cruciale pour la stabilité du monde307. Le commentateur Walter Russell Mead s’est fait l’écho de la solution adoptée par les États-Unis à propos de ce véritable dilemme de la politique de sécurité. Car il a souvent prôné une réduction des engagements américains à l’extérieur et une relation plus coopérative que dominatrice avec les alliés. Il ne peut s’empêcher pourtant d’être effrayé par les conséquences qu’aurait pour les États-Unis un abandon de leur leadership. Selon lui, les États-Unis ne peuvent même pas permettre à leurs "partenaires" d’assumer la responsabilité première pour les questions d’instabilité qui affectent pourtant en premier lieu ces partenaires. Il considère qu’une Europe fermée économiquement serait "un pistolet braqué sur le cœur de l’Amérique" : "Dans un effort bien intentionné pour stabiliser l’Europe orientale, l’Europe occidentale, conduite par l’Allemagne, pourrait établir quelque chose comme le système continental prévu par Napoléon. L’Europe de l’est et l’Afrique du nord fourniraient les matières premières, certains produits agricoles et une main d’œuvre industrielle bon marché. L’Europe de l’ouest fournirait le capital et abriterait les industries de pointe et à haute valeur ajoutée… Une telle Europe placerait inévitablement la majeure partie de son capital dans sa propre arrière-cour et fermerait ses marchés à ses compétiteurs du reste du monde. Elle produirait ses magnétoscopes en Pologne plutôt qu’en Chine ; elle achèterait son blé en Ukraine plutôt que dans les Dakotas" 308.

Le débat sur le rôle des États-Unis dans l’après-Guerre froide a tourné autour de généralités sur l’unipolarité, l’isolement ou l’engagement. Pour Benjamin C. Schwarz, ces discussions passent à côté de l’essentiel. Les Américains doivent, comme l’avait fait George Kennan dans les années cinquante, faire face au dilemme inhérent à la définition de leur prospérité en termes de sécurité économique à l’extérieur. Kennan se demandait à propos de cette "stratégie de sécurité nationale" quelle en était le but véritable. La continuation de l’expansion économique ? Mais celle-ci ne pourrait aller encore plus loin sans créer de nouveaux problèmes de sécurité nationale plus rapidement que les États-Unis ne pourraient les résoudre309. En fait tout changement significatif dans cette stratégie nécessite des changements radicaux dans l’économie et le mode de vie des Américains.

FONDEMENTS CULTURELS

 

La politique étrangère américaine s’est toujours drapée de légalisme et de moralisme. Les Américains ont, depuis les origines de leur nation, considéré celle-ci comme une terre d’élection, une "cité sur la montagne". Ils se sont toujours senti un zèle missionnaire pour répandre à travers le monde, et notamment dans la vieille Europe corrompue et cynique, les bienfaits de la démocratie, de la liberté et du progrès. Tout ce prêchi-prêcha n’a jamais empêché les dirigeants américains de mener une politique réaliste, basée sur la géopolitique et les intérêts économiques310. Parmi les caractéristiques de la culture stratégique américaine, la dimension de la conviction morale mérite que l’on s’y attarde. Jean Barréa a analysé la stratégie nucléaire américaine, et plus spécialement le concept de "destruction mutuelle assurée", en fonction de la célèbre distinction de Max Weber entre éthique de conviction et éthique de responsabilité311. Celui qui agit selon l’éthique de conviction dirait, dans un langage religieux : "Le chrétien fait son devoir et, en ce qui concerne le résultat de l’action, il s’en remet à Dieu". Celui qui agit selon l’éthique de responsabilité dirait par contre : "Nous devons répondre des conséquences prévisibles de nos actes" 312. Si les conséquences de son action s’avèrent fâcheuses, celui qui agit par conviction en attribuera la responsabilité au monde, à la sottise des hommes ou à la volonté de Dieu. Il ne se remettra pas lui-même en question. Il ne se sentira responsable que de la nécessité de veiller sur la flamme de la pure doctrine afin qu’elle ne s’éteigne pas. Max Weber notait que le partisan de l’éthique de conviction faisait "brusquement volte-face", qu’après avoir prêché la doctrine de l’"amour opposé à la force", il devenait souvent un "prophète millénariste" faisant appel à l’ultime force pour aboutir à l’anéantissement final de toute violence. En fait on peut dire que cette caractéristique culturelle n’explique pas seulement la stratégie des "représailles massives" et de la destruction mutuelle assurée. Elle se trouve au cœur de la stratégie intégrale des États-Unis et elle explique en particulier leur façon de traiter l’Europe.

L’expansion de l’OTAN vers l’est relève manifestement de l’éthique de conviction. Elle est vue comme un problème moral, sans considération de la situation réelle en Europe centrale et orientale313. L’argument avancé est double. Il s’agit d’une part d’étendre un système qui a fait ses preuves en Europe occidentale : ici réside le fondement de la conviction. Les dirigeants américains préviennent ensuite que personne ne pourra apposer son veto au projet d’élargissement. La force de leur conviction les empêche de voir toutes les conséquences de leur acte et leur permet d’esquiver la question de la responsabilité. Celle-ci est, par avance, imputée à l’adversaire du projet. Dans la stratégie de destruction mutuelle assurée, l’Amérique poussait sa liberté à l’égard d’elle-même jusqu’à être suicidaire et à entraîner son adversaire avec elle. Le projet d’expansion de l’OTAN est peut-être moins risqué mais il refuse lui aussi de prendre en compte les conséquences d’un regain de tension avec Moscou. Celui qui est sans doute le plus grand spécialiste américain des questions de sécurité liées à la Russie, le professeur Raymond L. Garthoff, a bien résumé le problème en concluant de la sorte un de ses derniers ouvrages : "Les États-Unis, avec leur forte tradition de se voir un rôle missionnaire pour la démocratie dans le monde, tendance renforcée par la fin de la Guerre froide et la chute du communisme et, au moins pour l’instant, leur nouveau rôle d’unique superpuissance, pourraient chercher à dominer la relation américano-russe plus qu’ils ne devraient" 314.

Ce n’est pas la première fois que son éthique de conviction emprisonne la stratégie américaine dans un tel "dilemme de la sécurité". En 1948-1949 déjà, les dirigeants politiques et militaires américains se rendaient compte que leurs initiatives visant à reconstruire l’Europe occidentale et à assurer sa sécurité, à "combler le vide" en Méditerranée et à restaurer le Japon pouvaient être perçues comme menaçantes par les Soviétiques. Un fonctionnaire du département d’État, Llewellyn Thompson, confiait début 1949 : "Les mesures que nous avons l’intention de prendre vont certainement accroître le danger que les Russes puissent trouver désirable de frapper avant qu’elles deviennent effectives" 315. Bien sûr les dirigeants américains ne souhaitaient pas la guerre ; ils voulaient la paix et la sécurité. Mais ils réalisaient que leur conception de la sécurité pourrait être incompatible avec celle de l’Union soviétique, parce que cette conception impliquait la remise sur pied des ennemis de la Russie, l’établissement de bases américaines sur la périphérie de la Russie et la création d’une alliance militaire occidentale. Les dirigeants américains étaient convaincus qu’ils n’avaient pas d’alternative parce que leur conception de la sécurité nationale impliquait nécessairement le contrôle du "Rimland" eurasiatique et de son marché. Si cela signifiait que la guerre devenait plus probable, il était alors nécessaire de s’assurer de plus grandes capacités militaires, ce qui se traduisit par une augmentation considérable du budget américain de la défense.

Il semble bien que nous soyons là en présence de quelques uns des fondements culturels de la stratégie américaine. D’après Alastair Iain Johnston, la référence empirique essentielle d’une culture stratégique est une gamme limitée et hiérarchisée de préférences stratégiques constantes à travers le temps316. On peut conclure à l’existence d’une culture stratégique si l’on trouve une constance dans la hiérarchisation des préférences sur une longue durée. La fin des années 1940 est l’époque où s’est formée la stratégie intégrale des États-Unis telle qu’elle existe encore à la fin des années 1990. Nous l’avons constaté à propos des fondements diplomatiques, à propos des fondements géopolitiques, à propos des fondements économiques. Un certain nombre de croyances et de règles de décision se sont imposées aux dirigeants américains confrontés depuis 1945 à des responsabilités mondiales qu’aucun pays n’avait connues auparavant. S’est alors constituée une culture stratégique dont la "dimension intégrale" incorporait avant tout une série de considérations diplomatiques, géopolitiques et économiques. Pour Alastair Iain Johnston, si une culture stratégique peut affecter un comportement, c’est en limitant les options. C’est bien ce qui se produit depuis 1945. Les dirigeants américains semblent prisonniers d’une gamme très limitée de choix.

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Notes:

256 Bernard E. Brown, L’État et la politique aux États-Unis, traduit de l’américain, Paris, PUF, 1994, p. 43.

257 “Policy Forum...”., p. 119.

258 John Lamberton Harper, American Visions of Europe. Franklin D. Roosevelt, George F. Kennan, and Dean G. Acheson, Cambridge, Cambridge University Press, 1994, p. 338.

259 Josef Joffe, “Europe’s American Pacifier”, Foreign Policy, n° 54, printemps 1984, pp. 64-82.

260 Ronald W. Pruessen, John Foster Dulles : The Road to Power, 1888-1952, New York, The Free Press, 1982.

261 Déclaration devant le Conseil de l’Atlantique nord, le 14 décembre 1953 (U.S. Department of State, Foreign Relations of the United States, 1952-1954, vol. V, pp. 461-468).

262 J. L. Harper, op. cit., p. 339.

263 Henry A. Kissinger, A World Restored, New York, Universal Library Edition, 1964, traduit en français sous le titre Les chemins de la paix, Paris, Denoël, 1972.

264 Bruce Mazlish, Kissinger, portrait psychologique et diplomatique, traduit de l’américain, Bruxelles, Complexe, 1977, pp. 232-233.

265 Henry A. Kissinger, The Troubled Partnership : A Re-Appraisal of the Atlantic Alliance, New York, McGraw-Hill, 1965, pp. 23-24.

266 Ibid., pp. 233-234.

267 André Fontaine, Le dernier quart de siècle, Paris, Fayard, 1976, p. 23, cité par Alfred Grosser, Les Occidentaux. Les pays d’Europe et les États-Unis depuis la guerre, Paris, Fayard, 1978, p. 343.

268 Henry A. Kissinger, Les années orageuses, traduit de l’américain, 2 vol. Paris, Fayard, 1982, I, p. 172.

269 George Liska, Beyond Kissinger : Ways of Conservative Statecraft, Baltimore, Johns Hopkins University Press, 1975, pp. 64-65, 87.

270 R. W. Pruessen, op. cit.

271 The White House, op. cit., p. 25.

272 S. Huntington, art. cit., pp. 11-13.

273 Henry A. Kissinger, Diplomacy, New York, Simon and Schuster, 1994, p. 813.

274 “New Group Seeks to Revive Attention to Foreign Policy Issues”, USIS, U.S. Foreign Policy, 19 juillet 1996. Les autres intérêts vitaux sont : prévenir l’émergence d’une grande puissance hostile sur les frontières des États-Unis ou au contrôle des mers ; prévenir une catastrophe dans un des grands systèmes globaux : commerce, marchés financiers, approvisionnement en énergie, environnement ; assurer la survie des alliés des États-Unis.

275 W. E. Odom, op. cit., p. 37.

276 Marco Antonsich, “De la Geopolitik à la Geopolitics. Transformation idéologique d’une doctrine de puissance”, Stratégique, n° 60, 1995-4, pp. 53-87.

277 Halford F. Mackinder, Democratic Ideals and Reality : A Study in the Politics of Reconstruction, Londres, Constable, 1919.

278 Nicholas J. Spykman, The Geography of the Peace, New York, Harcourt, Brace and Company, 1944.

279 Nicholas J. Spykman, America’s Strategy in World Politics. The United States and the Balance of Power, New York, Harcourt, Brace, 1942.

280 Melvyn P. Leffler, “The American Conception of National Security and the Beginnings of the Cold War, 1945-48”, American Historical Review, vol. 89, 1984-2, p. 356.

281 Michael P. Gerace, “Between Mackinder and Spykman : Geopolitics, Containment and After”, Comparative Strategy, vol. 10, 1991-4, pp. 347-364.

282 Pierre M. Gallois, Géopolitique. Les voies de la puissance, Paris, Plon-FEDN, 1990, p. 404.

283 H. A. Kissinger, Diplomacy, p. 813.

284 Cité par Ronald D. Asmus, “Le nouveau débat sur la stratégie américaine”, Vers un nouveau partenariat…, p. 112.

285 Benjamin C. Schwarz, “Cold War Continuities : US Economic and Security Strategy Towards Europe”, The Journal of Strategic Studies, vol. 17, 1994-4, p. 85.

286 Robert Gilpin, War and Change in World Politics, Cambridge, Mass., Cambridge University Press, 1981, p. 130.

287 Arthur A. Stein, “The Hegemon’s Dilemma : Great Britain, the United States and the International Economic Order”, International Organization, vol. 38, 1984-2, pp. 355-386 ; Immanuel Wallerstein, Geopolitics and Geoculture : Essays on the Changing World-System, Cambridge, Cambridge University Press, 1991.

288 B. C. Schwarz, art. cit., pp. 86-87.

289 Bruce Cumings, “Kennan, Containment, Conciliation : The End of Cold War History”, Current History, novembre 1995, p. 361.

290 Fred Block, “Economic Instability and Military Strength : The Paradoxes of the 1950 Rearmement Decision”, Politics and Society, vol. 10, 1980-1, p. 38.

291 Ibid., p. 41.

292 Ibid., p. 47.

293 David Garnham, “Ending Europe’s Security Dependence”, The Journal of Strategic Studies, vol. 17, 1994-4, p. 138.

294 Christopher Layne et Benjamin Schwarz, “American Hegemony - Without an Enemy”, Foreign Policy, n° 92, automne 1993, p. 13.

295 R. D. Asmus et al., art. cit., p. 86.

296 Richard Lugar, “NATO : Out of Area or Out of Business”, USIS,
8 juillet 1993, pp. 3-4.

297 U.S. Department of Defense, United States Security Strategy for Europe and NATO, Bruxelles, USIS, automne 1995, p. 2.

298 Le général Joulwan, commandant suprême allié en Europe, a utilisé les mêmes arguments devant la Commission sur la sécurité nationale de la Chambre des représentants (“Joulwan says U.S. Must Remain Involved in Europe”, USIS, 6 mars 1995, p. 3). L’ambassadeur Richard Holbrooke a parlé dans le même sens devant une sous-commission du Sénat (“Holbrooke Discusses the Future of NATO”, USIS, 6 avril 1995, p. 1).

299 “Christopher Cites...”., p. 3.

300 U.S. Department of Defense, op. cit., p. 4.

301 “Joulwan Says...”., p. 1.

302 John Shalikashvili, “U.S. Military Strategy for the 1990’s”, USIS, 18 mars 1994, p. 3 (discours prononcé à la National Defense University, à Washington).

303 John S. Duffield, “NATO’s Functions After the Cold War”, Political Science Quarterly, hiver 1994-1995, pp. 785-786.

304 Cité par C. Layne et B. Schwarz, art. cit., p. 11.

305 Jeffrey D. Sachs, “Consolidating Capitalism”, Foreign Policy, printemps 1995, p. 52.

306 The New York Times, 8 mars 1992.

307 B. C. Schwarz, art. cit., p. 89.

308 Walter Russell Mead, “An American Grand Strategy : The Quest for Order in a Disordered World”, World Policy Journal, vol. 10, printemps 1993, p. 21.

309 B. C. Schwarz, art. cit., p. 97.

310 Bruno Colson, “La culture stratégique américaine”, Stratégique, n° 38, 1988-2, pp. 18-21, 29.

311 Jean Barréa, “Cultures politico-stratégiques de “conviction” et de “responsabilité” : essai d’analyse non stratégique de données militaires”, Stratégique, n° 45, 1990-1, pp. 49-84.

312 Max Weber, Le savant et le politique, traduit de l’allemand, Paris, Plon, 1959, pp. 172-174.

313 Certains Américains le disent avec franchise en dehors des cercles “officiels” : le professeur John Peterson l’a affirmé lors d’une table-ronde organisée par l’Université libre de Bruxelles le 3 mai 1996 et a été approuvé par Paul Gallis, du Congressional Research Service.

314 Raymond L. Garthoff, The Great Transition. American-Soviet Relations and the End of the Cold War, Washington, D.C., The Brookings Institution, 1994, p. 793.

315 Cité par M. P. Leffler, art. cit., p. 397.

316 Alastair Iain Johnston, “Thinking about Strategic Culture”, International Security, vol. 19, 1995-4, pp. 32-64.

 

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