CONCLUSION

Les États-Unis ont une stratégie intégrale, même si leur politique étrangère ne se définit plus que par les concepts assez flous de l’engagement et de l’élargissement. Cette stratégie intégrale s’appelle "stratégie nationale de sécurité" et elle est définie par la Maison Blanche. Elle se fonde d’abord sur les multiples capacités militaires des États-Unis. La stratégie militaire reste le noyau dur de la stratégie intégrale. C’est la seule qui fasse l’objet d’une définition supplémentaire et plus approfondie, de la part du président des chefs d’état-major intégrés. L’exécutif américain définit donc la stratégie intégrale et il maîtrise d’abord la stratégie militaire. Il définit aussi une stratégie économique. En un certain sens, celle-ci est d’abord l’affaire du secteur privé mais les autorités fédérales s’efforcent de lui préparer le terrain, essentiellement pour lui permettre d’exporter dans les meilleures conditions. L’administration Clinton a particulièrement insisté sur cette dimension de la stratégie nationale de sécurité. Il n’y a pas de stratégie culturelle américaine définie explicitement par la Maison Blanche en dehors d’une volonté de faire progresser la démocratie dans le monde. Mais une stratégie culturelle transparaît derrière les puissants moyens mis à la disposition de l’Agence américaine d’information. Les nouvelles technologies de la communication et de l’information offrent à cet égard des possibilités accrues.

Les Européens, et spécialement leurs forces armées, ont l’habitude depuis les années 1940 de suivre attentivement les évolutions de la stratégie militaire américaine. Ils sont peut-être moins nombreux à percevoir l’imbrication des intérêts militaires et économiques des États-Unis sur le vieux continent. Les fondements de la stratégie intégrale des États-Unis remontent eux aussi aux années 1940 et ils combinent des motivations diplomatiques, géopolitiques et économiques qui ont pris un tel aspect de permanence et de limitation des choix qu’elles définissent une véritable culture stratégique américaine. Les dirigeants américains, en cette fin de millénaire, font constamment référence à l’après-1945, dont ils entendent bien prolonger les avantages retirés par les États-Unis. Les continuités l’emportent donc sur les ruptures, malgré la chute du Mur de Berlin et l’implosion de l’Union soviétique. La stratégie militaire américaine le proclame officiellement317. C’est aussi l’avis de Bob Dole : la fin de la Guerre froide n’a pas changé les intérêts centraux de l’Amérique318. Les intérêts domestiques qui se sont constitués autour du système d’endiguement à la fin des années 1940 restent dominants aux États-Unis. L’endiguement s’adressait non seulement à l’ennemi mais aussi aux alliés. Il était de plus doublé d’un autre système, celui de l’hégémonie, qui donnait aux États-Unis des moyens de pression sur leurs concurrents économiques. Les deux systèmes sont toujours en place319. Les Européens ne parviennent pas à imposer des alternatives car ils comptent en leur sein des forces favorables au statu quo qui paralysent constamment celles qui voudraient aller de l’avant. Tout le monde aura reconnu la Grande-Bretagne. Certaines voix américaines soulignent pourtant que la stratégie de la Guerre froide ne peut plus être suivie étant donné la dilution et en même temps l’extension des frontières de l’insécurité. L’élargissement de l’OTAN et les nouvelles missions qui lui sont confiées signifient, en fait, une multiplication des responsabilités de Washington, ce qui vient contredire la volonté de déposer ou au moins d’alléger le fardeau pour revenir aux problèmes intérieurs. En matière d’ordre économique international aussi, les États-Unis sont placés devant un dilemme caractéristique de la puissance hégémonique et que met en évidence le Congrès, chaque fois que certains de ses membres sont tentés par un protectionnisme commercial qui contredit les professions de foi de l’administration en un système mondial ouvert320.

Alors qu’il n’y a plus de menace soviétique, la dépendance des Européens vis-à-vis des États-Unis en matière de sécurité relève d’un anachronisme patent. L’inertie en est la cause mais de puissantes motivations de politique intérieure y contribuent aussi. Si l’énorme industrie américaine des armements a intérêt à ce que l’OTAN subsiste telle quelle et se trouve de nouvelles missions, la pression qui s’exerce en Europe va plutôt dans le sens d’une réduction des dépenses militaires car, plus qu’aux États-Unis, celles-ci entrent en concurrence avec les dépenses sociales. La présence militaire des États-Unis en Europe permet à la plupart des pays européens de limiter leurs forces armées. Aux yeux de nombreux gouvernements, ceci vaut bien de laisser aux Américains le leadership dans l’OTAN. Seuls les États-Unis, pense-t-on également, sont assez puissants pour jouer un rôle de balancier interne en Europe. Et comme c’est une puissance non continentale, elle ne suscite pas la crainte d’une domination militaire321. Ces arguments sont sans doute pertinents mais il faut alors expliquer clairement quelles en sont les conséquences et oser dire que la première de celles-ci en est l’incapacité de l’Union européenne à exister stratégiquement et politiquement. Loin de diminuer, l’influence américaine en Europe n’a fait, au contraire, que s’accroître depuis la fin de la Guerre froide, de l’aveu même de John Kornblum, un des meilleurs spécialistes des questions européennes au département d’État322. A la veille de prendre ses fonctions comme secrétaire d’État, Madeleine Albright a remercié son prédécesseur et le président Clinton d’avoir, par leurs efforts, établi sur du solide le leadership américain en Europe323. John Kornblum a précisé sa pensée le 8 octobre 1996 : "Au cours des trois dernières années, nous avons mis en place une stratégie d’action qui nous permettra d’imprimer une direction à ces événements plus que jamais auparavant. Pour cela nous utiliserons les grandes ressources de nos relations traditionnelles. Le rôle des États-Unis sera central" 324.

Ce qui est peut-être le plus inquiétant dans cette approche américaine de l’Europe, c’est une certaine mise à l’écart du politique. D’une manière générale, on peut constater une sorte d’évacuation de la politique dans l’élaboration, la formulation et l’application de la stratégie américaine en cette fin du XXe siècle. La National Security Strategy, on l’a vu, est formulée de façon plus explicite que la politique étrangère, alors qu’elle est censée traduire celle-ci en modes d’action spécifiques. Qui plus est, la stratégie nationale de sécurité se base sur un document qui redéfinit les tâches des forces armées, la Bottom-Up Review. Au lieu de partir des finalités politiques, la Maison Blanche s’est tout compte fait basée sur les missions que pourraient remplir les forces armées dans le monde de l’après-Guerre froide. Le politique s’efface aussi devant l’économique. L’administration Clinton a affirmé que l’objectif prioritaire de sa politique étrangère était la mise sur pied du système commercial global le plus ouvert de l’histoire. La notion d’élargissement recouvre davantage une réalité économique qu’une réalité politique : l’objectif est que se multiplient, si possible les démocraties de marché, à défaut les économies de marché. Les nouvelles technologies en matière d’information peuvent aussi contribuer à évacuer la politique car elles permettent de communiquer directement et instantanément avec les publics étrangers, par-dessus la tête des gouvernements nationaux. Enfin l’OTAN, qui est au cœur de la stratégie américaine en Europe, se résume trop souvent dans le discours américain à la structure militaire intégrée. La dimension politique est sous-évaluée dans l’Alliance, comme elle l’est dans la vision américaine de l’Union européenne. Celle-ci est vue comme une simple entité économique, sans identité politique. Les questions politiques européennes, liées aux États-nations, à leur histoire, à leur culture, ont toujours agacé les dirigeants américains, qui préfèrent réduire le dialogue transatlantique à sa dimension sécuritaire, traitée par l’OTAN, et à sa dimension économico-commerciale, où le partenaire privilégié est la Commission européenne, un organe dépourvu de légitimité politique au sens propre du terme. Washington entretient évidemment des relations diplomatiques bilatérales avec les alliés européens mais, chaque fois que l’Europe apparaît comme telle, c’est soit dans un cadre militaire, l’OTAN, soit dans un cadre économique, celui des négociations commerciales. En privilégiant d’une part la structure militaire intégrée, d’autre part la Commission européenne, les États-Unis tendent à évacuer au maximum la dimension proprement politique de leurs relations avec l’Europe, pour qu’émerge bon gré mal gré un "consensus" qu’ils sont seuls capables d’orchestrer. L’approche consensuelle implique le conformisme et le rejet du politique. Il y a là une tendance profonde de la société américaine et, plus précisément, de la conception américaine de la politique en cette fin du XXe siècle325. C’est paradoxal pour la patrie de la Déclaration d’indépendance et de la Constitution de 1787, qui "inventa la république"326. Mais le paradoxe n’est peut-être qu’apparent. Il n’affecte pas l’autonomie politique des États-Unis. Comme l’a remarqué Lucien Poirier, les États européens sont "captifs de systèmes d’alliances dont ils ne peuvent et ne veulent s’évader" et "sont irréversiblement engagés dans un délicat processus d’organisation transnationale", tandis que les États-Unis conservent l’ancien statut d’État-nation bénéficiant d’une complète autonomie de décision327.

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Notes:

317 U.S. Joint Chiefs of Staff, op. cit., p. 20.

318 B. Dole, art. cit., p. 35.

319 B. Cumings, art. cit., p. 363.

320 Arthur A. Stein, “The Hegemon’s Dilemma : Great Britain, the United States and the International Economic Order”, International Organization, vol. 38, 1984-2, pp. 355-386.

321 J. S. Duffield, art. cit., p. 777 ; Charles L. Glaser, “Why NATO is Still Best. Future Security Arrangements for Europe”, International Security, vol. 18, 1993-1, p. 22.

322 “U.S. Outlines Elements of European Security Architecture”, USIS, Defense, 25 janvier 1995.

323 “Madeleine Albright...”., p. 4.

324 “Kornblum 10/8 Remarks at the Atlantic Council”, USIS, U.S. & Europe, 29 octobre 1996, p. 5.

325 Pierre Birnbaum, La fin du politique, Paris, Seuil, 1975 ; nouvelle édition augmentée d’une postface, Hachette-Pluriel, 1995.

326 Denis Lacorne, L’invention de la république : le modèle américain, Paris, Hachette, 1991.

327 Lucien Poirier, La crise des fondements, Paris, ISC-économica, 1994, p. 122.

 

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