Chapitre II

ANALYSES GÉOSTRATÉGIQUES ET
GÉOPOLITICO-CULTURELLES

Depuis la fin de la Guerre froide, plusieurs universitaires américains, dans des études très documentées, ont engagé le débat sur la place qui devrait revenir au Tiers Monde dans la stratégie intégrale des Etats-Unis. Pendant la Guerre froide, l’intérêt stratégique que présentaient les pays du Tiers Monde était toujours fonction d’une question : les Soviétiques y sont-ils impliqués ? Depuis la fin des années 1980, la place qui doit revenir au Tiers Monde est avant tout fonction des intérêts américains en jeu. L’évaluation des intérêts américains ne dépend plus d’une seule politique ni d’une seule stratégie : elle doit se faire en fonction de chaque cas particulier1. L’analyse s’inscrit dans une approche géostratégique, revalorisée dans les années 1980 par les "restaurateurs" de la pensée stratégique américaine, tel Colin S. Gray2. Pendant la Guerre froide, il était nécessaire de contenir l’URSS (le Heartland). Il importerait désormais de préserver l’équilibre des forces et d’empêcher l’émergence de puissances hégémoniques hostiles dans le Rimland eurasiatique, comme ce fut le cas avec l’Irak de Saddam Hussein : l’approche est empruntée à Nicholas Spykman, figure marquante de la pensée géostratégique américaine3.

 

Le Tiers Monde présente-t-il un intérêt stratégique ?

Pour Stephen R. David, même après le retrait soviétique, le Tiers Monde peut être une source de menaces pour différentes catégories d’intérêts américains4. Les intérêts de sécurité sont d’abord menacés par une prolifération incontrôlée de plusieurs types d’armements : armes nucléaires, missiles balistiques, armes chimiques, armes conventionnelles. Le terrorisme exerce d’autres menaces, plus diffuses, à l’encontre de citoyens américains ou de bases militaires américaines. Il faut également considérer que la sécurité peut être affectée par des menaces d’un type nouveau comme le trafic de drogue vers les Etats-Unis, l’immigration incontrôlée, la détérioration de l’environnement et en particulier la destruction des forêts tropicales. Les intérêts économiques des Etats-Unis sont concernés par la faiblesse des pays du Tiers Monde, spécialement le poids croissant de leur dette extérieure. La dépendance de l’Occident envers certaines matières premières, surtout le pétrole, demeure importante. Une situation d’instabilité pourrait aussi compromettre l’importation de minerais stratégiques. Enfin le Tiers Monde peut affecter les intérêts politico-idéologiques des Etats-Unis et constituer une zone d’expansion pour les valeurs américaines. Aucun intérêt américain dans le Tiers Monde ne serait digne d’un engagement prolongé comme au Vietnam mais les Etats-Unis doivent être prêts à protéger certains intérêts vitaux, dans le golfe Persique par exemple, en se donnant la capacité de lancer une intervention majeure, capable d’atteindre rapidement son objectif. Cette force capable d’intervenir dans le Golfe pourrait être utilisée partout dans le Tiers Monde. A l’autre bout de l’échelle, il faut pouvoir monter des opérations de moindre envergure et continuer à fournir une assistance économique et militaire.

Stephen Van Evera soutient un point de vue diamétralement opposé : pour les Etats-Unis, l’Europe a de l’importance, pas le Tiers Monde5. Maintenant que la Guerre froide est finie, celui-ci n’est plus un enjeu stratégique. Les intérêts de sécurité américains dans le Tiers Monde son insignifiants et ne sont pas sérieusement menacés. La puissance industrielle reste le premier étalon pour mesurer l’importance stratégique d’une région. Etant peu industrialisé, le Tiers Monde a peu d’importance stratégique. La soi-disant dépendance de l’Occident envers les matières premières du Tiers Monde se limite, en fait, au pétrole du golfe Persique. Les bases américaines dans le Tiers Monde ne revêtent pas une importance capitale : leurs bases dans le Sud-Est asiatique et en Amérique centrale n’ont pas été tellement utiles aux Soviétiques pour contrôler ou menacer le trafic maritime.

Quant aux interventions dans le Tiers Monde pour promouvoir la démocratie, les Etats-Unis n’en ont pas les moyens et, apparemment, n’en ont jamais eu la volonté. Les interventions américaines ont plus souvent été préjudiciables que bénéfiques à la démocratie et Washington a soutenu de nombreux régimes corrompus et violents qui étaient favorables aux intérêts américains. Une intervention américaine ne pourrait pas non plus se justifier pour des raisons de prévention des conflits, étant donné le caractère interne de la plupart des guerres du Tiers Monde. Enfin, Stephen Van Evera évacue très vite les motifs généralement avancés par les "interventionnistes" et relatifs à la prolifération nucléaire ou chimique, au terrorisme, etc, pour dire que cela ne justifie pas une "politique de l’avant" dans le Tiers Monde. Un raid comme celui des Israéliens sur la centrale irakienne d’Osiraq peut être entrepris in extremis, mais il ne s’agit pas d’une vaste opération militaire. La guerre du Golfe ne figurait pas dans les scénarios de tous les "experts" américains ! Van Evera préconisait d’affecter deux divisions actives de troupes terrestres pour des interventions éventuelles dans le Tiers Monde : l’opération Desert Storm en alignera plus de dix !

Michael Desch critique à la fois les positions de Steven R. David et de Stephen Van Evera6. Il rattache le premier à une école néo-internationaliste et le second à une école néo-réaliste. Les néo-internationalistes émanent des milieux conservateurs et voient le système international comme un jeu à somme nulle : tout gain pour un camp entraîne une perte pour l’autre. Des préoccupations morales et idéologiques s’ajoutent donc aux soucis purement stratégiques. Pour des raisons de "crédibilité" — un concept nébuleux et subjectif — les néo-internationalistes oublient le calcul rationnel des intérêts nationaux et seraient prêts à consacrer des ressources précieuses pour des zones dépourvues de valeur intrinsèque. Les néo-réalistes ont un seul objectif, la sécurité, et ne considèrent comme importantes que les zones ayant une valeur intrinsèque, c’est-à-dire le territoire national, l’Europe occidentale, l’Asie du Nord-Est et le golfe Persique.

Selon Desch, la stratégie d’une grande puissance n’est pas celle des Etats ordinaires. En particulier, il y a des zones extérieures qui, tout en ayant peu de valeur intrinsèque, sont néanmoins d’un intérêt stratégique vital parce qu’elles contribuent à la défense du territoire national ou d’autres zones à valeur intrinsèque. Comme l’avait observé Nicholas Spykman, "l’effet de la force est inversement proportionnel à la distance de sa source" et ces zones doivent constituer pour les grandes puissances des "multiplicateurs de force" : elles ont, selon Desch, une valeur "extrinsèque". Les grandes puissances du passé, Athènes, Rome, l’Espagne, ont décliné lorsqu’elles cessèrent de défendre les zones à valeur extrinsèque. Celles-ci, pour l’empire britannique, étaient les "cinq clés qui fermaient le monde", comme disait l’amiral Fisher : c’était Singapour, le Cap, Alexandrie, Gibraltar et Douvres. Les Etats-Unis devraient donc, selon Michael Desch, veiller à certaines régions du Tiers Monde qui, bien que sans valeur intrinsèque, ont une valeur extrinsèque : ce sont les Caraïbes, le littoral de l’océan Indien et une base dans le Pacifique occidental. Les deux dernières sont surtout nécessaires à la défense du golfe Persique.

Pour Samuel P. Huntington, la fin de la Guerre froide consacre des changements systémiques dans les relations internationales et dans la distribution de la puissance7. Des puissances locales émergent dans plusieurs régions du Tiers Monde, où non seulement se diffusent les capacités économiques et militaires mais où la population semble pouvoir se mobiliser. A l’époque de la Guerre froide, les Etats-Unis avaient trois types d’intérêts dans le Tiers Monde. Il y avait d’abord des intérêts généraux comme la promotion des droits de l’homme, de la démocratie, de l’économie de marché, le développement économique, la prévention des agressions, la stabilité politique et la prolifération des armements. Ensuite, les Etats-Unis avaient des intérêts de compétition avec l’Union Soviétique : il s’agissait de diminuer l’influence soviétique. Enfin, il y avait des intérêts plus concrets dans certains pays fournisseurs de matières premières. Les nouvelles relations avec la Russie évacuent un de ces types d’intérêts. Peu importe désormais qui gouverne tel pays d’Asie ou d’Afrique. Comme titrait un éditorial du New York Times de l’année 1990, "Pourquoi renflouer Mobutu ?" Sans l’aiguillon de la compétition avec l’URSS, les Etats-Unis se concentreront sur les zones présentant des intérêts substantiels (Mexique, Amérique centrale, Caraïbes, côte nord de l’Amérique du Sud), sur le golfe Persique tant que les importations de pétrole demeureront importantes, et sur certains pays liés aux Etats-Unis pour des raisons historiques ou politiques : Israël, la Corée du Sud, les Philippines. D’une façon générale, pour Samuel Huntington, les forces militaires américaines pourront être réduites : leur rôle sera moins important.

Robert Jervis relativise l’importance, pour la sécurité des Etats-Unis, de l’accès aux matières premières du Tiers Monde. A l’exception peut-être du pétrole, il ne voit pas quelle puissance hostile pourrait compromettre cet accès. Même si Saddam Hussein avait gardé le contrôle du Koweit et gagné une grande influence sur l’Arabie saoudite, les Etats-Unis n’auraient pas été à sa merci. Dans la mesure où la dépendance vis-à-vis du pétrole du Moyen-Orient est préoccupante, les économies d’énergie et le développement de sources alternatives reviendraient sans doute moins cher que le recours à la force militaire8.

 

La géoéconomie de l’"engagement circonscrit"

En septembre 1991, quatre chercheurs du David M. Kennedy Center for International Studies de l’université Brigham Young (Provo, Utah) répondent à l’article de Stephen Van Evera sur le faible intérêt stratégique du Tiers Monde. Selon eux, l’Amérique se trouve à un moment de son histoire où elle a le luxe de pouvoir choisir son implication dans le système mondial. Le meilleur choix serait de centrer la politique de sécurité américaine sur un axe Nord-Sud et de créer en particulier une "zone américaine de coopération", incluant l’Amérique latine, la Sibérie, l’Océanie et une partie de l’Afrique9. La sécurité nationale n’est pas un strict calcul militaire. L’Amérique n’a pas d’alternative véritable à son rôle mondial et la prérogative d’une puissance influente est de pouvoir gérer son environnement externe.

Les sources de la force et de l’influence américaine sont au nombre de quatre. La puissance militaire et l’influence diplomatico-culturelle sont les deux premières : elles sont incontestées et devront rester telles. Pour cela, il faudra montrer sa volonté d’utiliser la force militaire : cela cimentera l’influence diplomatique. La décision de recourir à la force contre l’Iraq a renforcé l’influence américaine dans le monde plus qu’aucune autre décision récente de politique étrangère. Le Conseil de sécurité des Nations unies, maintenant délivré du blocage idéologique, est le vecteur idéal pour le leadership diplomatique américain. Les autres sources de force doivent faire l’objet d’une "reconquête" : il s’agit de l’indépendance relative en ressources naturelles et, surtout, de la compétitivité dans le commerce international. Cela pourra se faire par la stratégie de l’"engagement circonscrit".

Les Etats-Unis devraient concentrer leurs activités de politique étrangère et leurs entreprises économico-commerciales dans une "zone de coopération" qui consisterait en deux sous-ensembles, le "bloc hémisphérique occidental" et l’"aire d’intérêt spécial". Le premier, correspondant à l’ensemble du continent américain, constituerait un contrepoids commercial face aux blocs européen et japonais. Le but est d’éliminer les tarifs douaniers et d’encourager le libre échange. La quantité, la qualité et le coût des produits alimentaires disponibles sur le marché nord-américain en seraient améliorés de beaucoup. Il est également dans l’intérêt des Etats-Unis d’accroître la part de leurs importations en minerais "stratégiques" en provenance d’Amérique latine : pétrole, gaz naturel, étain, manganèse, cuivre, fer, bauxite10. La diplomatie de la canonnière ou toute autre forme d’intervention se réclamant de la doctrine Monroe n’est plus de mise envers l’Amérique latine. L’accent ne doit plus être mis sur l’hégémonie yankee, mais sur la formation d’une coalition dont le leadership reviendrait cependant aux Etats-Unis. A peu de choses près, cette stratégie économique a été adoptée par George Bush, dont l’Enterprise for the Americas vise à réduire la dette des pays sud-américains, à créer un fonds d’investissement et à instaurer une zone de libre-échange11. Bill Clinton a poursuivi dans la même voie, avec la signature de l’Accord de libre-échange nord-américain (ALENA).

 

L’importance de l’Afrique

L’"aire d’intérêt spécial" est proche géographiquement du bloc, elle est choisie pour ses ressources naturelles et sa complémentarité sur le plan économique. Les Etats-Unis devraient prendre l’Afrique occidentale sub-saharienne au sérieux. Résoudre le problème de la faim en Afrique est, non seulement bon d’un point de vue moral, mais c’est aussi du bon sens politique et économique. L’"hémisphère occidental", poursuivent les quatre chercheurs de l’université Brigham Young, pourrait présenter à l’Afrique une alternative au partenariat traditionnel et "hégémonique" de l’Europe. L’Amérique, par sa population, a de nombreux liens culturels avec l’Afrique. Elle doit les valoriser et approcher l’Afrique autrement que pendant la Guerre froide, quand l’anticommunisme lui faisait soutenir des régimes comme celui de Mobutu au Zaïre. Une nouvelle attitude américaine envers l’Afrique a déjà pu être observée12. La population américaine tend à se "tiers-mondiser" de plus en plus : un Américain sur trois, bientôt, sera d’origine africaine, latino-américaine ou asiatique13. Cela devrait prédisposer les Etats-Unis à mieux comprendre, voire à mieux partager, certaines aspirations du Tiers Monde. L’intérêt des Américains pour l’Afrique pourrait aussi augmenter à mesure que les Européens abandonnent leurs "chasses gardées". Seule la France mène encore en Afrique de véritables actions de souveraineté, mais pour combien de temps encore ? En Océanie également, les Etats-Unis pourraient se poser en alternative à la France14. Dans la stratégie géoéconomique proposée, les Européens et les Japonais ne sont pas des alliés mais des rivaux. Il est suggéré explicitement dans certaines analyses qu’une "collaboration plus large" avec d’autres pays que les alliés européens pourrait fournir aux Etats-Unis les moyens de maintenir leur leadership global à un coût réduit15.

L’intérêt qu’il faut accorder à l’Afrique est pourtant loin de faire l’unanimité aux Etats-Unis. La tendance générale consiste plutôt à y voir une diminution des intérêts stratégiques et économiques américains, à peine contrebalancée par un souci grandissant du respect des droits de l’homme et de l’environnement16. Aussi, comme souvent aux Etats-Unis, surgit une sorte de lobby ad hoc pour souligner l’intérêt géostratégique et géopolitique de l’Afrique. Le lieutenant-colonel Kent H. Butts, spécialiste des questions africaines à l’US Army War College, en fait partie, au moins implicitement. Pour lui, l’opinion publique sous-estime l’importance de l’Afrique pour la stratégie de sécurité américaine17. L’Arabie saoudite pourrait se révéler bientôt moins propice à abriter les prépositionnements du Central Command et l’Afrique offrirait alors une alternative. Sur le plan de l’approvisionnement pétrolier aussi, le rôle de l’Afrique pourrait s’accroître au détriment du golfe Persique, étant donné la vulnérabilité de cette zone. L’Afrique demeure essentielle pour l’approvisionnement des Etats-Unis en minerais (cobalt, chrome, platine, manganèse) et ceci doit être replacé dans la perspective d’une compétition économique avec l’Europe et le Japon. Ce dernier a d’ailleurs bien compris l’importance de l’Afrique à cet égard.

De nombreux régimes africains ont été surarmés durant la Guerre froide, poursuit le colonel Butts. Les Etats-Unis ont raison d’encourager une "démobilisation", mais cela ne devrait pas se faire au détriment de l’assistance américaine en matière de sécurité. Le département de la Défense peut jouer un rôle très positif pour encourager la démocratie et la stabilité politique en Afrique, et ce d’autant plus que l’élément militaire reste important dans de nombreux régimes. La bonne volonté des militaires africains reste un investissement important pour les Etats-Unis qui disposeront ainsi plus aisément de facilités de stockage, d’accès et de passage. En revanche, la résolution des conflits devrait rester l’affaire des Africains : de telles missions revêtent rarement un intérêt vital pour les Etats-Unis. Ce qui est fondamental, c’est que ceux-ci reconnaissent leurs priorités géostratégiques en Afrique. Celles-ci sont résumées sur la Figure 1. Il s’agit d’abord de s’assurer une possibilité de projeter la puissance dans tous les coins du globe et, à cet effet, de disposer de bases. Les Etats-Unis dépendent de la liberté et de l’ouverture des voies maritimes ainsi que d’une puissante flotte de haute mer pour leur approvisionnement en matières premières et leur vitalité économique.

Figure 1

Les intérêts stratégiques américains en Afrique

Ils seront toujours concernés par l’accès aux ports, le passage des détroits. Le département américain de la Défense, conclut le colonel Butts, doit concentrer son attention sur les quelques pays dont le poids se fait ressentir en matière de production de minerais et de pétrole, de bases, de lignes de communications maritimes et de prolifération des armements : l’Afrique du Sud, le Kenya, le Zaïre, le Zimbabwe, le Nigéria et l’Ethiopie. "Le caractère cyclique des conflits récompense ceux qui reconnaissent le potentiel stratégique d’une région"18.

 

Le choc des civilisations

Le professeur Samuel Huntington, de l’Université de Harvard, a publié en 1993 un article que certains n’ont pas hésité à qualifier d’équivalent, pour le monde de l’après-Guerre froide, de l’article signé "X" sur la notion d’endiguement (containment) que George Kennan avait fait paraître dans la revue Foreign Affairs en 194719. D’après Huntington, les prochains conflits politiques dans le monde vont désormais apparaître entre des nations et des groupes appartenant à des civilisations différentes. Le choc des civilisations va dominer la politique mondiale20. La Guerre froide a été la dernière guerre occidentale. Le monde d’aujourd’hui n’est plus divisé en termes de systèmes politiques ou économiques, ou de niveaux de développement. Il l’est plutôt en termes de cultures et de civilisations. La civilisation est le plus haut niveau de groupement culturel des peuples et leur niveau d’identité culturelle le plus large, avant ce qui les distingue d’autres peuples. Dans cette perspective, la civilisation occidentale a deux variantes majeures, l’européenne et la nord-américaine ; l’Islam a ses subdivisions arabe, turque et malaise. Le monde de l’après-Guerre froide serait donc structuré par les interactions entre les sept ou huit civilisations importantes : l’occidentale, la confucéenne, la japonaise, l’islamique, l’hindoue, la slave-orthodoxe, la latino-américaine et peut-être l’africaine.

C’est entre l’Occident et l’Islam que Samuel Huntington voit s’amonceler les nuages. Il a vu dans la guerre du Golfe de 1990-1991 la manifestation d’un affrontement culturel qui n’est pas près de s’estomper. Il estime que l’OTAN se prépare de plus en plus à faire face à des menaces sur son flanc sud. Dans le monde de l’après-Guerre froide, les affinités de civilisation vont déterminer les coalitions beaucoup plus que l’idéologie ou les considérations d’équilibre des forces. Même si les conflits de l’après-Guerre froide n’ont pas été des affrontements majeurs entre civilisations, ils ont chacun comporté quelques éléments de polarisation en fonction des civilisations qui se sont révélés de plus en plus importants au fur et à mesure de l’évolution du conflit. Ils peuvent donner une indication pour l’avenir. Pour Samuel Huntington, ce sont les religions plus encore que les ethnies qui partagent les peuples. Il voit dans le Conseil de sécurité des Nations unies l’organe suprême où l’Occident légitime ses actions au nom de la "communauté mondiale", expression qui a remplacé celle du "monde libre". Mais l’idée qu’il puisse y avoir une "civilisation universelle" est typiquement occidentale et ne suscite que rejet auprès des autres civilisations. L’axe central de la politique mondiale pourrait bien être à l’avenir, selon Huntington, un conflit entre l’Occident et "le reste". Il constate notamment l’émergence d’une "connexion confucéo-islamique" qui est à la base de la prolifération des armements et des technologies susceptibles de défier la puissance militaire de l’Occident21. Le rôle de la Chine est central dans le développement de ces capacités militaires anti-occidentales.

La conclusion que tire Samuel Huntington est que les relations internationales ne sont plus seulement un jeu inter-occidental, mais que d’autres civilisations deviennent de plus en plus des acteurs à part entière. Il est donc dans l’intérêt de l’Occident de serrer les rangs, de veiller surtout à une meilleure coopération et à une plus grande unité entre Européens et Nord-Américains ; d’incorporer à l’Occident les cultures qui lui sont proches, c’est-à-dire les sociétés d’Europe orientale et d’Amérique latine ; de maintenir et de promouvoir de bonnes relations avec la Russie et le Japon ; d’empêcher l’escalade de conflits locaux entre civilisations ; de limiter l’expansion militaire des Etats confucéens et islamiques et d’exploiter leurs différends ; de maintenir la supériorité militaire de l’Occident au Moyen-Orient et en Asie ; de renforcer les institutions internationales qui reflètent et légitiment les intérêts et les valeurs de l’Occident.

La thèse de Huntington a suscité des réactions et des commentaires. Tout en admettant que les clivages de l’après-Guerre froide seront de plus en plus philosophiques et culturels plutôt qu’idéologiques ou nationaux, Zbigniew Brzezinski invite l’Occident à s’interroger sur le vide de ses valeurs, sur sa promotion hypocrite du libéralisme et sa perte de sens moral. Il envisage aussi une alliance sino-irano-russe opposée à l’Occident, mais il reproche à celui-ci son hédonisme et son matérialisme destructeur22. Les médias occidentaux sont devenus le premier adversaire de l’Islam. Jamais dans l’histoire, celui-ci ne s’est senti menacé autant que par ceux-là. Les médias américains ont réussi là où le Pentagone ne le pourrait pas : ils assurent aux Etats-Unis une forme de domination mondiale. Il est très significatif que les deux plus grands secteurs d’exportation américains soient les équipements militaires et l’audio-visuel. Toutes les sociétés du Tiers Monde en sont ébranlées. Alors que les religions traditionnelles, qu’elles soient bouddhiste, hindoue, musulmane ou chrétienne, appellent à la piété, à la contemplation et à l’effacement de soi, les médias occidentaux ne font que déverser de la violence, du bruit, du matérialisme, de la blague et de l’obscénité. Ils enlèvent aux habitants du Tiers Monde le peu qu’ils ont : leur dignité humaine23. Aux yeux de certains analystes américains, ce n’est pas le fondamentalisme musulman qui pourrait défier le modèle occidental dans les pays du Tiers Monde, mais le confucianisme. On retrouve celui-ci dans "l’autoritarisme doux" du Japon et des autres pays prospères du bassin Pacifique, comme Singapour. La réussite économique de ces pays est de plus en plus mise en balance avec la situation nettement moins favorable des Philippines, qui vivent d’une constitution calquée sur celle des Etats-Unis24.

Bien qu’elle ne le dise pas explicitement, la thèse de Huntington implique, non seulement le maintien et le renforcement de l’Alliance atlantique, mais aussi une certaine réorientation de celle-ci face au Sud. La promotion de l’unité de l’Occident tend évidemment à y renforcer le leadership américain. Plus grave peut-être, la thèse du choc des civilisations privilégie l’approche confrontationnelle du problème et donne de l’Occident l’image d’une citadelle assiégée gardant jalousement sa richesse. Allons-nous assister au partage du monde entre "l’empire et les nouveaux barbares"25 ? Sans être proclamée aussi crûment, l’hypothèse est assez répandue chez les Anglo-Saxons. Elle implique la création d’une alliance encore plus étroite entre les Occidentaux, où le monopole de la haute technologie serait partagé, qui assurerait la supériorité militaire26.

Tout en appelant à une démarche complémentaire davantage fondée sur la diplomatie et le respect mutuel des civilisations, il faut reconnaître à la thèse de Huntington le mérite d’attirer l’attention sur un certain nombre de permanences géopolitiques et d’évolutions mondiales. La montée en puissance de la Chine, notamment, doit faire l’objet d’une attention suivie car elle pourrait constituer le bouleversement politique, économique et stratégique le plus important du XXIe siècle27.

 

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Notes:

1 J. Michael Cleverley, “U.S. Strategy After the Cold War”, Essays on Strategy VII, sous la dir. de Thomas C. Gill, Washington, D.C., National Defense University Press, 1990, pp. 166 et 177.

2 François Géré, “Entre révolution et restauration : la pensée stratégique américaine”, Stratégique, n° 49, 1991-1, pp. 124-125.

3 Henry C. Bartlett et G. Paul Holman, “Force Planning for the Post-Cold War World : What Can We Learn from Geopolitics ?”, Strategic Review, vol. 19, 1991-1, pp. 31, 35-36.

4 Stephen R. David, “Why the Third World Matters”, International Security, vol. 14, 1989-1, pp. 69-85.

5 Stephen Van Evera, “Why Europe Matters, Why the Third World Doesn’t : American Grand Strategy After the Cold War”, Journal of Strategic Studies, vol. 13, 1990-2, pp. 1-51. Cette étude a d’abord été exposée devant la Commission des Forces armées de la Chambre des Représentants des Etats-Unis, le 2 mars 1988.

6 Michael C. Desch, “The Keys that Lock Up the World. Identifying American Interests in the Periphery”, International Security, vol. 14, 1989-1, pp. 87-121.

7 Samuel P. Huntington, “America’s Changing Strategic Interests”, Survival, vol. 33, 1991-1, pp. 3-17.

8 Robert Jervis, “The Future of World Politics : Will It Resemble the Past ?”, International Security, vol. 16, 1991-1992, 3, pp. 62-73.

9 Valerie M. Hudson, Robert E. Ford, David Pack et Eric R. Giordano, “Why the Third World Matters, Why Europe Probably Won’t : The Geoeconomics of Circumscribed Engagement”, Journal of Strategic Studies, vol. 14, 1991-3, pp. 255-298.

10 L’intérêt nouveau que présente l’Amérique latine pour les besoins domestiques des Etats-Unis tient à son importance économique (marché pour les exportations américaines, espérance d’un meilleur taux de croissance) mais aussi à la place grandissante des immigrés hispaniques aux Etats-Unis. Certains problèmes enfin doivent être affrontés à l’échelle du continent (drogue, environnement, sources d’énergie, terrorisme, sida). Pour toutes ces raisons, le Mexique, le Brésil, le Venezuela, les pays andins et les Caraïbes sont plus intéressants que le Chili, l’Argentine, l’Uruguay et le Paraguay (Abraham F. Lowenthal, “Does Latin America Matter Any More ?”, Military Review, vol. 71, 1991-3, pp. 60-62).

11 Peter Hakim, “President Bush’s Southern Strategy : The Enterprise for the Americas Initiative”, The Washington Quarterly, vol. 15, 1992-2, p. 93.

12 Philippe Leymarie, “Les Etats-Unis, nouveaux parrains du continent africain”, Le Monde diplomatique, avril 1992, pp. 12-13 et “Anciennes et nouvelles convoitises américaines”, Le Monde diplomatique, juillet 1993, p. 17.

13 Ceci préoccupe en particulier l’historien Arthur M. Schlesinger, ancien conseiller de John F. Kennedy. Selon lui, le melting pot cède la place à l’éruption des ethnicités. Celles-ci pourraient bien substituer la fragmentation à l’assimilation, le séparatisme à l’intégration. Schlesinger critique notamment l’orientation de plus en plus “afrocentriste” de l’enseignement de l’histoire aux Etats-Unis (The Disuniting of America, New York, Norton, 1992).

14 V. M. Hudson et al., art. cit., p. 279.

15 J. M. Cleverley, art. cit., p. 176. L’auteur travaille au département d’Etat.

16 Michael Clough, Free at Last ? US Policy Toward Africa and the End of the Cold War, New York, Council on Foreign Relations Press, 1992.

17 Kent H. Butts, “The DOD Role in African Policy”, Parameters, vol. 23, 1993-4, pp. 59-73.

18 Ibid, p. 72.

19 X, “The Sources of Soviet Conduct”, Foreign Affairs, juillet 1947.

20 Samuel P. Huntington, “The Clash of Civilizations ?”, Foreign Affairs, vol. 72, 1993-3, pp. 22-49.

21 Huntington a précisé par ailleurs qu’il n’avait pas voulu utiliser le mot “alliance” ou “quelque terme signifiant plus qu’un lien pour convenance mutuelle”. Samuel P. Huntington, “The Islamic-Confucian Connection”, New Perspectives Quarterly, été 1993, p. 19.

22 Zbigniew Brzezinski, “Weak Ramparts of the Permissive West”, New Perspectives Quarterly, été 1993, pp. 4-9.

23 Akbar S. Ahmed, “Media Mongols at the Gates of Baghdad”, New Perspectives Quarterly, été 1993, pp. 10-11.

24 James Walsh, “Asia’s Different Drum”, Time, 14 juin 1993, pp. 48-51.

25 Jean-Christophe Rufin, L’empire et les nouveaux barbares, Paris, Lattès, 1991.

26 Brian Beedham, “Defence in the 21st Century”, The Economist, 5 septembre 1992 : “We Have the High Tech, They Have Not”.

27 Nicholas D. Kristof, “The Rise of China”, Foreign Affairs, vol. 72, 1993-5, pp. 59-74. Cette montée en puissance de la Chine se fait dans le contexte d’un bassin Pacifique où s’accélère dangereusement la course aux armements (Michael Klare, “The Next Great Arms Race”, Foreign Affairs, vol. 72, 1993-3, pp. 136-152).

 

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