CONCLUSION

 

Peut-on dire qu’il y a une nouvelle stratégie des Etats-Unis à l’égard du Tiers Monde, qui intègre tous les éléments de réflexion abordés dans cette étude ? Pour John Chipman, de l’International Institute for Strategic Studies (IISS) de Londres, le fait qu’il n’y ait pas — ou pas encore — de menace cohérente et claire en provenance du Tiers Monde limite les possibilités d’établir cette "grande stratégie"1. L’anticommunisme ne fournit plus un cadre de référence global. Il y aura donc davantage d’improvisation. Les réponses seront adaptées à chaque situation. Il faut bien se dire que la complexité des problèmes d’insécurité dans le Tiers Monde est telle qu’il y aura sans doute bien peu de circonstances où des intérêts américains seront suffisamment affectés pour que soient sacrifiées des vies américaines. Il ne faut pas succomber à la psychose de la "nouvelle menace". Quels que soient les défis pour les intérêts occidentaux que posent, par exemple, certains leaders islamiques, il n’y a pas "une menace islamique" contre laquelle on puisse facilement déployer des forces militaires2. Empêcher la prolifération balistique, nucléaire et chimique, lutter contre le trafic de drogue ou l’immigration clandestine sont des fins légitimes pour une politique étrangère, mais cela ne peut constituer les fondements de cette politique. En l’absence d’une menace définie contre laquelle pourrait s’édifier une stratégie intégrale cohérente, mieux vaudrait s’en tenir, comme l’a écrit Lucien Poirier, à une posture d’"attente stratégique"3. La "fabrication" d’une nouvelle menace en provenance du Sud permet sans doute une restructuration d’identité face à une nouvelle figure de l’ennemi4. Il faut se garder contre une faute de méthode, fréquente chez certains Américains, qui consiste à "traduire automatiquement des capacités avérées ou possibilités technico-opérationnelles en probabilités élevées d’actions politico-stratégiques" 5. La meilleure façon de lutter contre la prolifération des missiles balistiques et des armes de destruction massive, c’est de résoudre les sources de tension dans le Tiers Monde6.

Une nouvelle stratégie orientée vers la résolution des conflits régionaux devra être à la fois plus complexe et plus souple que celle de la guerre froide, où tout pouvait être analysé sous le même angle. Cette stratégie ne pourra pas être élaborée par les seuls militaires. On a vu que ceux-ci, dans la foulée de la victoire dans le Golfe, se sont précipités pour démontrer le rôle unique et dominant de leur arme, dans le but évident de s’assurer la meilleure part d’un gâteau budgétaire promis à un rétrécissement significatif. Il est certain que la pensée stratégique américaine devra, à propos du Tiers Monde, subir une inflexion en direction de la géoéconomie. Les problèmes de sécurité dans le Tiers Monde sont très liés à la dynamique complexe du développement économique et aux déséquilibres qui l’accompagnent7. La formulation d’une stratégie cohérente requiert davantage que la volonté de maintenir la stabilité : il faut identifier clairement les intérêts stratégiques et les menaces pesant sur ceux-ci.

C’est donc à une analyse en profondeur des causes de conflit dans le Tiers Monde et à leurs implications pour les Etats-Unis que la pensée stratégique américaine doit s’atteler. Les régimes aux capacités militaires inquiétantes doivent être analysés sous le rapport de leurs méthodes de guerre, de leur culture stratégique, bref de tout ce qui n’est pas quantifiable. Or, jusqu’ici, on s’est contenté de décrire de manière répétitive les arsenaux du monde en développement. La capacité de ces pays à faire la guerre n’est certainement pas à la mesure de leur capacité à se procurer ces systèmes d’armes8. La manière dont sont considérées les armées du Tiers Monde est passée d’une sous-estimation de leur aptitude à manier des armes de haute technologie à une surestimation, une tendance à exagérer la menace qu’ils représentent. Le débat stratégique gagnerait en profondeur s’il y avait moins de discussions sur l’inventaire des forces et davantage d’analyses des facteurs subjectifs tels que le profil psychologique des leaders, les prédispositions culturelles et ethniques aux luttes de factions, le niveau de professionnalisme des militaires, les leçons que les chefs militaires du Tiers Monde retirent des conflits. Les guerres du Tiers Monde resteront, pour les Etats-Unis, des "guerres limitées" : contrairement aux guerres totales et à l’American way of war traditionnel, ces guerres n’exigent pas comme objectif stratégique l’anéantissement total de l’ennemi. Dans les guerres limitées, les considérations politiques, à la fois intérieures et internationales, sont encore plus prééminentes que dans les guerres totales : toute stratégie militaire doit en être exactement informée.

Ces nouveaux axes de la stratégie militaire ne doivent constituer qu’un aspect d’une nouvelle stratégie intégrale à l’égard du Tiers Monde. Celle-ci, selon les professeurs Campbell et Weiss des universités Harvard et Brown, devrait se fonder sur une quadruple approche9. Il faudrait d’abord négocier de nouveaux types d’accords Nord-Sud, où d’une part l’octroi d’une aide économique se ferait en fonction du caractère plus ou moins écologique du développement et où, d’autre part, la réduction du flux migratoire en provenance du Tiers Monde serait encouragée par de plus grands investissements de l’Occident. La deuxième approche, plus spécifiquement diplomatique, doit consister en un effort constant pour favoriser la réconciliation nationale dans les pays du Tiers Monde. Le troisième axe doit être celui d’un renforcement du maintien de la paix par l’intermédiaire des Nations unies et de ses casques bleus. Enfin, il faudra contenir les Etats dangereux et bloquer la prolifération des armements.

________

Notes:

1 John Chipman, “Third World Politics and Security in the 1990s : The World Forgetting, By the World Forgot” ?”, The Washington Quarterly, vol. 14, 1991-1, p. 166.

2 James Walsh, “The Sword of Islam”, Time, 15 juin 1992, pp. 18-22.

3 J. Chipman, art. cit., p. 167 ; Lucien Poirier, “La crise des fondements”, Stratégique, n° 53, 1992-1, p. 142.

4 Didier Bigo, “L’idéologie de la menace du Sud”, Cultures et conflits, n° 2, printemps 1991, pp. 8-15.

5 L. Poirier, art. cit., p. 149. Souligné dans le texte.

6 W. Seth Carus, Ballistic Missiles in the Third World. Threat and Response, New York, Praeger, 1990, p. 61.

7 Don M. Snider et Gregory Grant, “The Future of Conventional Warfare and U.S. Military Strategy”, The Washington Quarterly, vol. 15, 1992-1, p. 213.

8 Ibid, p. 215.

9 Kurt C. Campbell et Thomas G. Weiss, “The Third World in the Wake of Eastern Europe”, The Washington Quarterly, vol. 14, 1991-2, pp. 104-106.

 

 Copyright www.stratisc.org - 2005 - Conception - Bertrand Degoy, Alain De Neve, Joseph Henrotin