Chapitre Premier

L’ENVIRONNEMENT DE LA POLITIQUE DE DEFENSE

 

 

Cet environnement de la politique de défense est constitué par la superposition de plusieurs strates d’éléments qui tous vont avoir, à des degrés divers, une influence sur l’action des décideurs soit qu’ils agissent comme de véritables contraintes, soit qu’ils apparaissent comme des déterminants de la politique de défense. En Espagne, la rapidité des transformations de ces quinze dernières années pose la question de la pertinence des éléments retenus, certains, du fait de ces évolutions récentes, paraissant avoir perdu aujourd’hui le caractère décisif qu’ils avaient au moment de la transition démocratique. On ne peut cependant les occulter car ils ont façonné la politique d’aujourd’hui et permettent souvent de comprendre les décisions qui seront prises demain. Ces éléments peuvent être classés en trois grandes rubriques : l’héritage, les contraintes et les ressources du présent et les menaces et contentieux particuliers.

1 - L’héritage

Il s’agit de tout ce qui appartient au passé révolu, c’est-à-dire tout ce qui n’existe plus mais perdure, par delà la succession des générations et la mutation des régimes politiques, en tant qu’élément d’influence qui pèse sur l’environnement matériel, culturel ou psychologique du décideur. Deux grandes strates chronologiques s’imposent, la période franquiste qui représente l’héritage le plus direct et celle, beaucoup plus longue historiquement, qui englobe tout ce qui lui est antérieur.

1.1 - Le poids de "la horde des siècles"1

Le récent retour de l’Espagne dans le concert des nations a mis en évidence la volonté de ce pays de jouer un rôle international et de rechercher une influence. L’organisation de la conférence de Madrid à l’automne 1991, la participation aux forces de maintien de la paix des Nations-Unies témoignent de cette activité de l’Espagne sur la scène internationale. Ce que nous appelons "la mémoire impériale" tend à considérer que l’histoire de l’Espagne a laissé des traces dans la mémoire collective des espagnols et particulièrement de ses élites et que celle-ci explique un certain nombre de comportements. Le roi Juan-Carlos a mainte fois rappelé le rôle de ses prédécesseurs dans l’histoire européenne, pensant évidemment à Charles-Quint. La présence espagnole dans le monde a laissé un héritage de quatre cents millions d’hispanophones, l’Espagne a été puissance coloniale jusqu’à son retrait du Sahara occidental en janvier 1976. Alors que son empire multi-séculaire se délite pendant tout le XIXe siècle, l’Espagne essaiera de participer au mouvement d’expansion coloniale des puissances européennes, s’engageant dans la conquête du Maroc dont elle ne se retire qu’en 1956. Certains auteurs ont montré que le ressort profond de ce "colonialisme de substitution" était de redonner à l’Espagne la place qu’elle estimait être la sienne dans le concert des nations2. Cette revendication d’un statut de puissance ou peut-être simplement de grandeur sur la scène internationale se retrouve à toutes les époques. On la retrouve exacerbée sous le franquisme avec le mythe de "l’Hispanidad". Cette idée de grandeur qui conduit à l’idée d’autonomie se retrouve également dans l’habile politique que mena le ministre des Affaires étrangères, Fernando-Maria Castiella, dans les années 60. Son lointain successeur, Fernando Moran, la reprendra à son compte dans les années 1982-85 pour justifier le "non-alignement atlantique", et on la retrouve sous-jacente dans le discours de politique étrangère à propos des liens privilégiés avec le monde arabe et l’Amérique latine. Elle se traduit aussi dans les faits comme le montre la Déclaration de Guadalajara de juillet 1991 qui réunit l’ensemble des pays de l’Amérique hispano-lusophone et les deux ex-puissances impériales, Espagne et Portugal3.

1.2 - L’isolement

Paradoxalement, le deuxième grand élément de cet héritage de la longue durée, c’est l’isolement. Si l’on s’accorde aujourd’hui à reconnaître qu’à partir de la date clé de 1492 on peut détecter des éléments d’évolution marginale par rapport au restant de l’Europe4, le repli devient patent au XIXe siècle et va engendrer une très grave crise morale, politique, économique et sociale à la fin du siècle qui débouchera sur la guerre civile de 1936. Le régime franquiste ne fera qu’accentuer ce phénomène d’isolement dans le deuxième tiers du XXe siècle. Cet isolement aura des conséquences importantes sur la culture politique des espagnols, sur l’économie et pèsera notoirement sur le débat touchant à la politique extérieure et de sécurité à partir de la transition. Le débat sur les alliances de défense qui a agité l’Espagne de 1976 à 1986 a mis en évidence la faible sensibilisation des espagnols aux problèmes internationaux. Cet isolement d’au moins deux siècles explique, par son effet de mise à niveau, la portée politique interne de l’engagement européen de l’Espagne en cette fin de XXe siècle qui d’ores et déjà peut être considéré comme un grand tournant de son histoire.

1.3 - L’interventionnisme militaire

S’il est difficile encore aujourd’hui d’évaluer l’importance réelle de la tentative de coup d’Etat du 23 février 1981, on peut dire que le spectre de l’interventionnisme militaire, appelé pudiquement par les espagnols risque "d’involution", a pesé sur les premières années de la transition. L’intervention des militaires en politique est l’une des grandes caractéristiques de la vie politique espagnole du XIXe et premier tiers du XXe, que celle-ci soit de signe progressiste ou conservateur. L’immense réforme des structures centrales de la défense et de la politique militaire, qui est encore en cours, a poursuivi incontestablement un objectif de rationalisation et donc d’optimisation de l’efficacité, mais il s’agissait aussi d’éliminer toute possibilité "d’autonomie militaire" en soumettant étroitement les forces armées au pouvoir civil5.

2 - Le legs de la pÉriode franquiste

Pendant près de quarante ans, de 1936 à 1975, l’Espagne est dirigée par le général Franco, autant dire que par le seul fait de la durée de ce régime, l’Espagne contemporaine a été largement marquée par le franquisme. Loin d’être une rupture par rapport aux caractéristiques antérieures, le franquisme va exacerber certains de ces traits. Dans les années 40, à l’époque où le régime franquiste accuse une certaine tentation fascisante, le mythe impérial ressurgit avec vivacité, se sera l’idée d’"hispanidad", c’est-à-dire d’une race hispanique. Avec l’effondrement des dictatures totalitaires, l’"hispanidad" sera ramenée à des dimensions beaucoup moins idéologiques mais restera une constante du discours politique. L’isolement, qui s’amorce dès le début du XIXe siècle, va être imposé au sortir de la deuxième guerre mondiale par les démocraties, ce qui plongera l’Espagne, à la fin des années 40 et au début des années 50, dans une situation économique extrêmement difficile. Par contre, l’interventionnisme militaire va disparaître, ce qui marque une rupture avec l’époque précédente, mais encore faut-il nuancer le propos en rappelant que le régime franquiste était lui-même issu d’un soulèvement militaire. A côté de ces caractéristiques qui puisent leurs origines dans les époques antérieures, le franquisme va développer un certain nombre de caractéristiques propres concernant le système d’alliances et la politique militaire qui vont peser, à partir de 1976, sur le processus de réforme politique et, bien entendu, sur la politique de défense.

2.1 - Le système d’alliances du franquisme : le bilatéralisme indépassable

Alors que la rivalité Est/Ouest conduit à la constitution d’alliances de défense multilatérales, OTAN et pacte de Varsovie, l’Espagne reste cantonnée dans le bilatéralisme ce qui s’explique par la nature particulière des liens qui s’instaurent avec les pays occidentaux, fondés à la fois sur la réticence à l’égard d’un régime non démocratique mais aussi sur son acceptation fondée sur la nécessité d’intégrer un anti-communiste notoire et surtout un territoire d’un grand intérêt stratégique pour le dispositif occidental. Totalement écartée des institutions internationales mondiales et européennes qui se mettent en place à la fin de la deuxième guerre mondiale ainsi que du plan Marshall, c’est grâce à la guerre froide que l’Espagne parvient à se réinsérer dans le système international.

Les accords bilatéraux avec les Etats-Unis : le fardeau nécessaire

C’est à partir du moment où un fort courant de la pensée stratégique américaine va se pencher sur la mise en valeur des espaces stratégiques pour compenser l’infériorité militaire de l’Europe occidentale face à l’Union soviétique que la neutralisation imposée à l’Espagne va évoluer vers la participation à la défense occidentale, ce qui va lui donner le minimum de reconnaissance nécessaire pour rendre son système politique acceptable. A partir des accords bilatéraux de 1953, régulièrement renouvelés par la suite, l’Espagne va servir de base à la force aérienne de la VIe Flotte américaine et au "Strategic Air Command" dont les B 47 seront stationnés sur la base de Torrejon près de Madrid. A partir de la fin des années 50, la base de Rota sur le détroit de Gibraltar deviendra un élément important du dispositif américain en Méditerranée. Au delà des contre-parties économiques et financières et de l’aide à la modernisation de ses forces armées que ces accords peuvent apporter à l’Espagne, leur signification symbolique et politique est énorme et lourde de conséquences. Ils signifient la reconnaissance du régime franquiste et sonnent le glas de ceux qui croyaient encore à une éventuelle intervention des alliés pour établir la démocratie en Espagne. Celle-ci n’étant pas en état de négocier ses conditions ces accords ont entraîné d’importantes aliénations de souveraineté qui ont eu des effets de distorsion parfois curieux. Ainsi, en 1973, les Etats-Unis ont utilisé leurs bases en Espagne pour prêter main forte à Israël lors de la guerre du Kippour alors que l’Espagne n’avait pas encore reconnu l’Etat d'Israël et qu’elle prétendait mener une politique pro-arabe. Fortement contestés, y compris par le ministre des Affaires étrangères, Fernando-Maria Castiella, dans les années 60, impopulaires parce que considérés dans l’opinion publique comme ayant été l’instrument de la pérennisation au pouvoir de Franco et l’expression d’une aliénation de souveraineté, le maintien de cette relation bilatérale sera considéré comme un dogme insusceptible d’être remis en cause par le pouvoir, faute évidemment de solution alternative6. Car, si lors de la signature du traité de l’Atlantique Nord, Franco a pu montrer quelque intérêt pour rejoindre l’OTAN, toujours pour des considérations tenant à la reconnaissance internationale de son régime, le rejet de cette organisation est systématique à partir de 1953. Dès 1951, le ministre des Affaires étrangères, Alberto Martin-Artajo, déclare : "Nous étions en droit de croire que le pacte Atlantique avait été signé pour défendre des choses plus élémentaires mais beaucoup plus belles que le suffrage universel ou le système des partis ; tout ce que nous appelons la civilisation occidentale et la culture chrétienne, choses pour lesquelles il vaut la peine de se battre et de mourir" 7. Pour des raisons exactement inverses, croyant que l’entrée dans l’OTAN impliquerait un changement de régime, les socialistes de l’exil se prononceront jusqu’en 1953 en faveur de l’entrée de l’Espagne dans l’OTAN. Tout ceci explique qu’à partir de 1976 le débat sur la réévaluation des alliances ait parfois tourné à la séance d’exorcisme collectif, tant le passif était lourd.

La coopération bilatérale avec la France ou la volonté de diversification des années 60

De 1953 à 1982, date de l’entrée de l’Espagne dans l’OTAN, les accords bilatéraux avec les Etats-Unis ont été le pivot de la contribution espagnole à la défense occidentale, indépendamment des fonctions beaucoup plus contestables qu’ils ont pu avoir, en particulier au plan de l’alignement de l’Espagne sur la stratégie américaine. La coopération bilatérale avec la France qui s’engage à partir des années 60 traduit cette volonté de diversification et d’affranchissement de la tutelle américaine. Ces accords sont aussi le produit des conceptions du général De Gaulle en matière de politique extérieure. Il faut cependant rappeler que si, au nom des principes et de l’idéal démocratique, la IVe République a maintenu une attitude d’ostracisme à l’égard de l’Espagne de Franco, les contraintes de la politique coloniale et le voisinage conduiront à une coopération militaire comme ce fut le cas lors des événements d’Ifni en 1957 où la France prêta des matériels de débarquement amphibie qui faisaient défaut à la Marine espagnole ou lors de l’opération "Ecouvillon" en 1958 qui prit en étau les rescapés de l’armée de libération nationale marocaine qui mettait en péril le trône nouvellement installé au Maroc. Même si en 1959 la proposition française de pacte méditerranéen reposant sur un axe Paris-Madrid destiné à assurer la sécurité en Méditerranée occidentale n’eut aucun écho à Madrid, la coopération va s’institutionnaliser avec notamment la signature d’accords de coopération dans le domaine de l’industrie d’armement en 1965 qui feront de l’arme sous-marine espagnole un domaine de coopération privilégié avec la France. L’accord de coopération militaire du 22 juin 1970, d’une portée beaucoup plus large, institutionnalisera la coopération dans le domaine tactique et logistique, déjà amorcée depuis de nombreuses années par les troupes parachutistes notamment8. L’accord de 1970 constate la double appartenance des deux pays au même ensemble géographique européen ainsi que leur double vocation méditerranéenne et atlantique et les étroites relations d’amitié et de bon voisinage qu’ils entretiennent. Il découle de ces constatations que dans le domaine de la sécurité les deux Etats ont une communauté d’intérêts. Les deux Etats se déclarent par ailleurs conscients des avantages que pourrait entraîner pour eux une meilleure utilisation des techniques modernes par le développement de l’aide et de l’appui réciproque entre leurs forces armées ainsi que dans la fabrication commune de matériels militaires. Lors de la transition, ces accords n’ont pas eu la fonction politique qu’ont eue les accords avec les Etats-Unis et leur caractère technique leur a permis de demeurer en l’état jusqu’en 1983. Leur existence n’a pas suscité de polémique publique en Espagne, ce qui ne manque pas d’étonner quand on constate la virulence dont a fait montre la presse espagnole dans les années 80 à l’encontre de la France.

Le "pacte ibérique"

Le "traité d’amitié et de non-agression" de 1939, plus communément appelé en Espagne "pacte ibérique" mais appelé au Portugal "pacte péninsulaire", ce qui montre déjà les divergences existant entre les deux Etats, fut le premier accord de défense signé par l’Espagne franquiste, tout comme l’accord de 1977 a été le premier accord de défense négocié par l’Espagne démocratique. Mais au delà de ce caractère quelque peu anecdotique, ces accords n’ont pas eu une grande importance et méritent uniquement d’être cités parce qu’ils font partie des rares accords de défense de l’Espagne de Franco. Si l’on doit faire un bilan du "pacte ibérique", il faut reconnaître qu’il eut une influence décisive sur la sauvegarde de la neutralité de la péninsule au cours de la deuxième guerre mondiale, ce qui est évidemment un résultat fort appréciable. Depuis, il n’a guère eu de rôle majeur. On peut d’ailleurs s’étonner que, du fait de leur voisinage dans une péninsule présentant une unité géostratégique privilégiée et les deux pays ayant eu, pendant près de quarante ans, des régimes politiques présentant des affinités idéologiques certaines qui les démarquaient du reste de l’Europe, les relations sur un plan général et plus particulièrement dans le domaine de la défense ne se soient pas intensifiées. Mais il semble bien qu’en ce domaine, les méfiances séculaires aient supplanté les affinités liées aux circonstances du moment, voire même que ces méfiances aient été exploitées par la réthorique nationaliste des deux régimes au détriment de l’amélioration des relations bilatérales. L’entrée de l’Espagne dans l’OTAN montrera dans les années 80 les réticences et les blocages du Portugal vis-à-vis des prétentions espagnoles considérées comme menaçant les intérêts portugais.

2.2 La politique de défense du franquisme : un dispositif de tutelle sur la société

L’expression "réforme militaire" est bannie du vocabulaire espagnol depuis la transition parce qu’elle rappelle de sinistre mémoire, la réforme qui fut entreprise par Manuel Azaña sous la IIe République, dans la période 1934-1936, et qui est considérée comme l’un des facteurs importants d’explication du soulèvement militaire de juillet 1936. C’est un langage beaucoup plus technocratique qui a été employé depuis 1975, puisqu’on parle de modernisation, de rationalisation, d’efficacité opérationnelle, pour qualifier le vaste processus de réorganisation du système militaire qui est encore en cours aujourd’hui. Or, dans les premières années de la transition, cette réorganisation avait une profonde signification politique puisqu’elle ne visait pas moins qu’à "démanteler un dispositif de tutelle sur la société civile pour le réorganiser sur la base de conceptions stratégiques différentes, que l’on avait du mal à concevoir au moment de la transition, mais qui obligatoirement devaient venir de l’extérieur" 9. L’état du dispositif sous le franquisme permet de comprendre les enjeux du changement. A partir de 1939, le général Franco étant déjà au pouvoir, la politique de défense va être conditionnée par deux facteurs : la nécessité de maintenir la cohésion interne de la Nation et la menace que fait peser la seconde guerre mondiale. Dès la fin de celle-ci, seul demeurera le premier facteur qui représente un danger réel du fait que le gouvernement de Franco est issu de la victoire des "Nationaux" sur les "Républicains" et que, pendant de longues années, subsisteront des risques de soulèvement. L’armée, support du régime10, va donc avoir une mission de quadrillage du territoire national dont l’objectif est de garantir la "paix civile". Contrairement à l’analyse communément répandue en Espagne selon laquelle Franco négligea l’armée et la sacrifia, ce qui n’est pas innocent politiquement et correspond de façon plus ou moins consciente à une opération de réhabilitation de l’armée, nous pensons que Franco, général vainqueur d’une guerre, était trop avisé pour mener une aussi mauvaise politique. Il paraît plus logique d’admettre qu’à chaque époque, Franco adopta la stratégie la plus satisfaisante par rapport à sa politique. Pour le régime de Franco, il s’agissait avant tout de garantir la continuité du système et du pouvoir. Pour réaliser cet objectif, il fallait assurer la stabilité intérieure.

A l’issue de la guerre civile et pendant de longues années, la principale menace demeurera donc la menace intérieure. Cette situation explique les conceptions stratégiques qui prévalurent et conduisirent à organiser un dispositif militaire constitué de nombreuses unités, réparties sur tout le territoire, disposant d’une grande autonomie et d’une grande possibilité de s’identifier avec le terrain et avec les habitants. Ce dispositif convenait mieux qu’une organisation militaire centralisée plus apte à lutter contre une armée conventionnelle que contre des groupes rebelles pouvant surgir en n’importe quel point du territoire. Tout au long des quarante années que dura le franquisme, le système connaîtra des altérations du fait notamment qu’à partir de 1953, par le biais des accords avec les Etats-Unis, l’Espagne va participer d’une certaine façon à la défense occidentale. Mais la société ne percevra guère la réalité et les analyses stratégiques que la présence militaire sous-tendait et n’y verra que l’instrument de la pérennisation au pouvoir de Franco et une aliénation d’une parcelle de la souveraineté nationale. Les liens bilatéraux avec les Etats-Unis vont avoir pour conséquence la modernisation de certains secteurs des forces armées. Celle-ci va être sensible dans la Marine surtout et dans l’armée de l’Air, beaucoup moins dans l’armée de Terre, ce qui va conduire à une évolution différenciée des forces armées, encore accentuée par la faible coopération inter-armées, conséquence de leur organisation en trois ministères indépendants. Cette situation permet de comprendre pourquoi en 1975, à la mort de Franco, l’armée de Terre, numériquement la plus nombreuse, va connaître les réformes les plus importantes et les plus nombreuses étant donné que les conceptions stratégiques qui justifiaient son déploiement et son organisation sont rendues caduques en raison de la réforme politique qui s’engage et qui conduit à la légalisation des partis politiques et aux élections qui amènent au Parlement ceux qui étaient auparavant des rebelles potentiels. Avec l’adoption de la Constitution du 28 décembre 1978 se mettent en place des institutions démocratiques sous-tendues par un système de normes qui consacre une nouvelle définition de la défense nationale reprise ensuite par l’ordonnancement légal progressivement adopté et qui est en harmonie avec les conceptions partagées par les autres démocraties occidentales. La grande question à laquelle il est impossible de répondre actuellement, faute d’avoir accès aux sources de documentation nécessaires, concerne l’état d’esprit de l’armée au moment de la transition et surtout de l’armée de Terre. Son dispositif suranné s’explique par des choix stratégiques fait dans les années 40-50. A partir des années 60, il est aussi frappé d’immobilisme par l’absence de moyens matériels qui permettraient de moderniser l’appareil de défense sur la base de conceptions stratégiques renouvelées, ce qui aurait entraîné sa modernisation intellectuelle.

L’absence d’ouverture politique du régime et les choix faits par celui-ci, en ne faisant pas de l’armée une priorité, vont contribuer à accroître ses archaïsmes. Ainsi, la loi de programmation militaire de juillet 1965 qui marque les origines de la planification économique en matière de défense en Espagne stipule dans son préambule que : "L’actuelle conjoncture conseille de réduire la proportion des dépenses publiques qui, dans la majorité des pays, sont consacrées à la défense, les réduisant à un minimum et permettant ainsi d’appliquer un plus grand effort à d’autres secteurs nationaux, dont le développement et le progrès immédiat sont considérés comme vitaux pour la Nation". Cette loi est un véritable paradoxe. Elle marque à la fois une rupture avec la pratique antérieure puisqu’elle prévoit une planification sur huit ans mais elle exprime aussi une intention claire et nette du politique, la priorité donnée au développement économique, c’est la période du décollage économique de l’Espagne, et le sacrifice de toute activité considérée comme secondaire par rapport à cet enjeu essentiel. On peut dire que le préambule de la loi de 1965 confirme les conceptions stratégiques de la période postérieure à la signature des accords bilatéraux avec les Etats-Unis : la participation de l’Espagne à la défense occidentale se fait par la concession de facilités sur le territoire espagnol aux Etats-Unis, l’armée espagnole, sous-équipée, ayant plutôt une vocation territoriale. Il a certainement fallu tout le prestige dont jouissait le général Franco au sein de l’institution militaire et toute son autorité morale pour pouvoir imposer une telle politique d’austérité aux forces armées. Deux hypothèses peuvent être émises pour expliquer le comportement de l’armée, qui ne sont d’ailleurs pas contradictoires. Ou bien il s’est agi d’un rapport de forces et Franco a su imposer sa volonté face aux revendications corporatistes de l’armée, ou bien l’armée a accepté le sacrifice au nom de la fonction prétorienne que celle-ci exerçait dans le régime franquiste. On pourrait considérer que la première attitude a été celle de la Marine, tandis que la deuxième serait davantage celle de l’armée de Terre. Cet état de fait va peser lors de la transition sur la définition du nouveau modèle de politique de défense qui est lui-même étroitement dépendant du nouveau projet politique auquel adhère la grande majorité des espagnols.

Or, à ce moment là, les conceptions stratégiques sur lesquelles doit se fonder le nouveau modèle de politique de défense sont incertaines. Tout ce qui vient du franquisme est tenu en suspicion, les partis politiques, et notamment la gauche, souffrent de positions radicales en ce qui concerne le militaire qui s’expliquent par leur culture d’opposition. On doit d’ailleurs observer que la nature autoritaire du régime n’a guère favorisé l’émergence d’une réflexion sur ces questions qui reste très en deçà de ce qu’elle peut-être à la même époque en Europe. Si, à partir de 1964, avec la création du Centre supérieur d’études de la défense (CESEDEN), organisme militaire, des études stratégiques sont entreprises au sein de l’institution militaire par les différentes écoles et instituts qu’il regroupe, l’Ecole des hautes études militaires (ALEMI) et l’Institut espagnol d’études stratégiques (IEEE), celles-ci restent malgré tout restreintes et de diffusion limitée.

Ce qui fera peur au moment de la transition, ce seront les déclarations intempestives de militaires montrant l’adhésion de la haute hiérarchie militaire à la "Doctrine de la défense nationale", courant doctrinal dans lequel on aurait pu voir une "théorisation politique de rechange" 11, autrement dit une justification théorique à un nouvel interventionnisme militaire en politique. Cette conception extensive de la défense, qui trouve son inspiration doctrinale dans les théoriciens français de la guerre insurrectionnelle et dans les écrits de l’Ecole de Rio, se veut englobante dans le sens où elle prétend concerner tous les secteurs de la société et donc peut être entendue comme comportant une importante dimension interne. La défense nationale, selon cette conception, concerne aussi la défense des valeurs morales et spirituelles de la société qu’elle défend et implicitement s’appuie sur le présupposé selon lequel l’affrontement entre l’Union Soviétique et les Etats-Unis est la matérialisation de la lutte entre la civilisation chrétienne et le communisme, idée qui trouve un large écho en Espagne où Franco s’affiche comme un rempart contre le communisme, idée partagée par les généraux qui font de la victoire du 1er avril 1939 une victoire contre le communisme. Une conception aussi large de la défense place les forces armées dans une position particulière au sein de la société puisqu’elle en fait les garants des valeurs morales du régime. Ces conceptions ont d’ailleurs connu une traduction dans l’ordonnancement juridique de l’Etat franquiste puisque la loi organique de l’Etat du 1er janvier 1967, véritable "Charte octroyée" par Franco, attribue aux trois armées et aux forces de maintien de l’ordre, qui sont assimilées aux forces armées, la garantie de l’unité et de l’indépendance de la Patrie, l’intégrité de ses territoires, la sécurité et la défense de l’ordre institutionnel (art. 37). La référence à l’unité de la Patrie est une claire manifestation de cette mission interne dans un pays où les nationalismes périphériques, essentiellement basque et catalan sont très puissants ; tout comme la sécurité et la défense de l’ordre institutionnel fait référence à la défense de l’ordre franquiste. Dans le droit fil de cette conception du rôle des forces armées, peu de temps avant sa mort en 1973, l’amiral Carrero-Blanco, président du Gouvernement, déclarait à l’Ecole d’état-major qu’"aucun roi ni Régent ne pourra changer ni modifier dans le futur nos principes et nos lois fondamentales. De plus, en ultime recours, ce seraient les forces armées qui l’empêcheraient". Ce discours est encore tenu par des militaires de haut rang dans les premières années de la transition. Le lieutenant-général de Santiago, vice-président du gouvernement, chargé de la défense dans le premier gouvernement du roi Juan-Carlos, déclarait le 13 décembre 1975 que la tâche de ce gouvernement devait s’inspirer de la philosophie universellement reconnue comme "Doctrine de la défense nationale". En 1977, le lieutenant général Galarza, nommé conseiller d’Etat, déclare lors de la prise de possession de sa charge : "La présence du haut état-major au Conseil d’Etat est la preuve que la mission des forces armées dépasse le domaine purement militaire et concerne tout le complexe mécanisme de la défense nationale qui inclut l’ensemble de la société" 12.

Quinze ans après, ces déclarations paraissent bien lointaines. La Constitution de 1978 et l’ordonnancement légal qui en découle tendent à nier cette doctrine. On pourrait s’étonner qu’une mutation aussi profonde intervienne en si peu de temps, conduisant à l’abandon par l’armée d’une doctrine de la défense nationale qui trouvait une légitimation directe dans les principes du régime franquiste et qui puisait ses racines profondes dans une tradition historique de deux siècles d’interventionnisme militaire. On peut seulement faire remarquer que l’armée a eu à assumer la contradiction entre le respect des principes idéologiques du régime du général Franco et la fidélité à la personne désignée par celui-ci comme son successeur, le roi Juan-Carlos. La valeur de discipline par fidélité au roi, successeur désigné par Franco lui-même à la fonction de chef de l’Etat, l’a emporté. A contrario, on peut dire que la déterritorialisation du dispositif stratégique de l’armée de Terre n’intervient qu’à peine aujourd’hui, mais cette situation n’est pas exclusivement imputable à la résistance de l’armée et l’ambiguïté de la position espagnole au sein du dispositif de défense occidental a largement contribué à maintenir les incertitudes et par voie de conséquence a favorisé l’immobilisme.

3 - Les contraintes et les ressources du prÉsent

Les contraintes et les ressources d’un Etat permettent de situer la place de l’Etat et son poids sur la scène internationale et aussi de comprendre comment s’élabore la politique de l’Etat qui inévitablement est déterminée par ses ressources. En d’autres termes, c’est de la mesure de la force de l’Etat dont il s’agit et "la force peut se définir comme l’assemblage des ressources physiques et sociales, matérielles et morales, dont sont dotés de façon relativement stable les Etats, conférant à celui qui en dispose une capacité d’action extérieure et établissant entre les différents Etats des différences de statut objectives" 13. La principale difficulté de l’analyse scientifique consiste dans le choix des éléments considérés comme paramètres essentiels. Nous ne citerons ici qu’un certain nombre de tendances lourdes, ayant donc un caractère relativement intangible et nous laisserons de côté des éléments qui sont pourtant de grande importance pour comprendre l’Etat, tels que la dépendance énergétique, la faiblesse des richesses minières, l’existence d’importantes zones arides limitant les capacités agricoles et parfois la rareté de l’eau. Au nombre de ces caractéristiques principales, nous avons retenu la position géo-stratégique, l’état de l’Espagne et sa situation politique.

3.1 - une position géo-stratégique privilégiée

Toute la difficulté de l’Espagne au cours de ces quinze dernières années a été d’adapter ses conceptions géo-stratégiques au cadre stratégique global sans pour autant, au nom de la mise au standard européen et occidental, se couler dans un moule préétabli correspondant à une vision globalisante de l’affrontement Est/Ouest. L’Espagne a donc cherché à valoriser des positions lui permettant de satisfaire ses objectifs propres tout en évitant tout déterminisme géographique. On doit remarquer aussi que ce cadre stratégique global a considérablement évolué aujourd’hui puisque l’on est passé d’un monde dominé par l’affrontement Est/Ouest et de la tentation de ramener tous les conflits à cette dimension à un monde marqué par l’explosion des nationalismes en Europe et l’instabilité d’autres régions du monde frappées par le sous-développement économique et la précarité sociale. Alberto Martin-Artajo, ministre des Affaires étrangères de l’Espagne dans les années 50, expliquait ainsi la position géo-stratégique de l’Espagne : "Au regard du monde, l’Espagne est une maison à quatre façades : une, au nord, s’ouvre en direction de l’Europe ; une autre, tournée à l’ouest, observe l’Amérique lointaine ; la troisième, vers le Levant, nous place face à la Méditerranée, celle du sud regarde vers l’Afrique" 14. Du point de vue géographique, cette définition n’est pas contestable, mais par son caractère excessivement généralisateur sa portée pratique est limitée. Elle a du moins le mérite d’indiquer les grandes orientations de la politique extérieure espagnole avec toutefois des intensités différentes. Le Maghreb comme l’Amérique latine constituent des dimensions traditionnellement importantes dans lesquelles la diplomatie espagnole montre ces dernières années toute sa vitalité du fait de son nouveau poids sur la scène internationale ; mais au moment de la transition, la dimension essentielle était l’Europe et l’Occident et c’est par rapport à cette dimension que devait être redéfinie la contribution espagnole à la sécurité. La valorisation des espaces stratégiques espagnols et de son apport à la défense commune est venu se heurter à une incompréhension tenant au fait que l’Europe, et l’intégration de l’Espagne à ses institutions, étaient marqués par l’absence de politique de sécurité et de défense commune, ce qui a obligé l’Espagne à rechercher la redéfinition de son dispositif militaire par rapport à une autre dimension, la dimension occidentale, dans laquelle s’inscrivaient déjà les alliances du franquisme. Le refus du dispositif précédent, c’est-à-dire la dévolution de responsabilités par la concession de facilités aux Etats-Unis, le refus de s’intégrer au dispositif militaire de l’Alliance Atlantique, ont conduit à une conception excessivement territorialisée de la défense. L’affirmation d’une doctrine stratégique fondée sur la défense d’un axe Baléares-détroit de Gibraltar-Canaries, du fait de son caractère essentiellement maritime, n’a pas permis de donner de réponse satisfaisante en ce qui concerne les missions de l’armée de Terre, cantonnée, comme sous le régime précédent, à une fonction de défense territoriale, car les deux fronts terrestres, la frontière avec le Portugal et la frontière avec la France, sont des fronts morts depuis longtemps. Par contre, comme nous le verrons ultérieurement, les contentieux particuliers de l’Espagne concernant les enclaves de Ceuta et Melilla et la revendication du Rocher de Gibraltar ont pesé sur la redéfinition de la stratégie espagnole.

3.2 - L’état de l’Espagne

Il ne s’agit pas ici de dresser un état complet de l’Espagne mais de retenir des éléments paraissant avoir un rôle déterminant dans la redéfinition de la politique de défense et de sécurité. L’âge de l’Etat est au nombre de ceux-ci, facteur rarement évoqué : il nous paraît de grande importance s’agissant de l’Espagne. L’Espagne impériale du Siècle d’Or15 a créée des situations avantageuses. Après l’anglo-américain, l’espagnol est la deuxième langue parlée dans le monde avec 400 millions d’hispanophones, loin devant la francophonie. L’Espagne a laissé une empreinte culturelle durable en Amérique latine et l’une des constantes de la politique extérieure espagnole est de réaffirmer ces liens privilégiés même si la dimension économique reste faible. L’Espagne a réaffirmé sa vocation latino-américaine lors de ses négociations avec la CEE, le gouvernement socialiste de Felipe Gonzalez a montré sa volonté de participer au processus de paix en Amérique centrale en jouant un rôle actif auprès du groupe de Contadora puis en envoyant des forces de maintien de la paix dans le cadre des Nations-Unies. La réunion à Guadalajara, au Mexique, en juillet 1991, des chefs d’Etats et de gouvernements de l’ensemble des pays de l’Amérique hispanophone et lusophone avec l’Espagne et le Portugal est une illustration de cette dimension de la politique extérieure qui puise ses racines dans l’histoire ancienne de l’Etat espagnol. Ces liens privilégiés se traduisent parfois par des paradoxes comme le montre l’amitié ostentatoire qui lie Manuel Fraga-Iribarne, ancien ministre de Franco et longtemps leader du parti conservateur, à son frère de sang, le galicien d’origine, Fidel Castro. De même, l’immersion de l’Espagne dans le monde méditerranéen et surtout en Méditerranée occidentale conduit ce pays à manifester sa préoccupation pour cette région qui a toujours été une zone traditionnelle d’influence, que ce soit à l’époque de Charles Quint quand elle étendait sa domination jusqu’au royaume de Sicile, ou à la fin du siècle dernier et au début de ce siècle sur la rive sud de la Méditerranée avec la colonisation du nord du Maroc. A titre plus anecdotique, on peut également rappeler le fait que le consul d’Espagne à Jérusalem est aussi protecteur des lieux saints en vertu du mandat conféré à l’Espagne ainsi qu’à d’autres puissances "historiques". Par contre, l’histoire n’a pas apporté à l’Espagne l’un des principaux avantages dont bénéficie normalement l’Etat âgé, la formation d’une nation consolidée. Les nationalismes périphériques ont conduit à la mise sur pied d’un Etat constitué de régions autonomes qui entraînent une multiplication des structures administratives engendrant un surcoût important pour un pays doté de ressources limitées et pose de délicats problèmes de répartition des compétences entre l’autorité centrale et les régions autonomes. En outre, le terrorisme basque pose un grave problème de sécurité à l’Etat espagnol et a représenté dans les premières années de la transition un facteur de déstabilisation important.

La situation démographique : l’alignement européen

S’il est vrai que la force d’un Etat ne se mesure pas à l’importance de sa population, il n’en demeure pas moins "qu’à chaque époque de l’histoire des Nations, ce sont souvent les Etats dont la population était la plus nombreuse, la plus jeune et la plus dynamique qui ont dominé leur époque" 16. Avec 40 millions d’habitants, placée au 23e rang mondial et au cinquième européen, l’Espagne a connu pendant longtemps une forte natalité comme les autres pays de l’Europe du sud, mais depuis 1975 la progression démographique a connu une forte décélération qui devrait conduire dans les années à venir à un taux de croissance zéro, autrement dit au seuil de renouvellement des générations. Cette situation pose déjà le problème démographique dans les mêmes termes que dans les autres pays européens avec un vieillissement global de la population, la tendance à un accroissement du nombre des personnes âgées et une réduction des classes jeunes qui a déjà été prise en compte par le système militaire puisque l’un des arguments avancés en faveur du maintien de la conscription a été la difficulté de pouvoir s’appuyer uniquement sur le volontariat compte tenu de l’évolution démographique. L’Espagne se trouve également confrontée depuis quelques années au problème de l’immigration maghrébine. Si des évaluations officielles parlent d’environ 400 à 500 000 maghrébins en Espagne, ce chiffre devrait être appelé à augmenter dans les années à venir. La politique de fermeture des frontières et les mesures de contrôle policier seront de toute façon insuffisantes pour mettre un terme à l’immigration clandestine qui est favorisée en Espagne par la proximité géographique qui a engendré un phénomène de "boat people" dans le détroit de Gibraltar encore difficile à évaluer et la demande en main d’œuvre de l’économie souterraine et des secteurs traditionnels, phénomènes qui caractérisent le sud de l’Espagne17.

Les caractéristiques psycho-sociologiques et culturelles : une Espagne de moins en moins différente

"Parmy les Allemands et Suisses il faut faire carrous ; avec les Espagnols, tenir leur morgue superbe et faire plus le religieux et dévotieux qu’on n’est ; parmy l’Italien, estre discret et sage ny caresser leurs femmes" écrivait Blaise de Monluc au XVIe siècle18 .Si "des générations d’anglais et de français n’ont eu de l’Espagne qu’une vision littéraire, faite de clichés bizarrement entretenus par ceux-là même qui ont aimé et fréquenté la péninsule ibérique, de Gautier à Hemingway, en passant par Mérimée ou Montherlant" 19, nous sommes de ceux qui, comme Fernand Braudel, considèrent qu’il n’existe aucune formule simple pour caractériser un peuple. C’est ce que lui-même souligne à propos de l’Espagne : "Un exemple m’aura accompagné sur ce chemin, l’Espagne… En 1898, la guerre injuste contre les Etats-Unis l’aura frappée avec une violence excessive : elle lui enlevait d’un coup ce qui lui restait d’un vieux cœur impérial, elle la dépouillait de son idée de grandeur, d’un écran, d’un alibi. C’est dans ces circonstances qu’est à situer la réaction passionnée des intellectuels dits de la "génération de 1898", brusquement mis en face du destin de leur pays. La réponse de Miguel de Unamuno, c’est son livre sur l’Essence de l’Espagne, Angel Ganivet en avait recherché la tour d’ivoire dans son Idearium ; Ortega y Gasset bien plus tard la verra comme un corps "invertébré", image pessimiste, insoutenable. Je me suis plu, en esprit, à me mêler à cette troupe illustre, à partager ses réactions. Mais je resterai loin de leurs leçons. Je ne crois pas, je le répète, à une "essence" de la France (ni d’ailleurs de l’Espagne) ; je ne crois à aucune formule simple" 20. Il existe en fait une double restriction touchant à l’étude des caractéristiques psycho-sociologiques des espagnols. La première est liée au présupposé intellectuel selon lequel nous réfutons toute recherche de "caractères nationaux" qui seraient intemporels, la deuxième s’explique par la faiblesse et le caractère récent des études sociologiques en Espagne qui ne permettent guère de dégager de constantes psycho-sociologiques sur le long terme21. Si l’on étudie la culture politique des espagnols, on peut dire que celle-ci entre dans la modernité à partir des années 60, ce qui peut paraître paradoxal puisqu’il n’était pas question à l’époque de démocratie, mais en fait c’est le décollage économique qui bouleverse les structures de la société et révolutionne les mentalités. On constate évidemment avec la transition un retour de la société civile et un intérêt pour les processus politiques en cours qui très vite va s’estomper avec la montée du "desencanto" face à une situation qui ne répond pas aux attentes d’une majorité. Dès les premières élections, on a pu constater la modération des espagnols et la quasi disparition des clivages idéologiques d’antan. On peut dire également que l’anti-cléricalisme traditionnel a cédé la place à l’indifférence, que l’on assiste aujourd’hui à un repliement sur les valeurs individuelles, à une désaffection vis-à-vis des partis politiques ; toutes tendances que l’on peut observer dans les autres pays européens. Mais ce qui paraît le plus significatif, c’est que peut-être pour la première fois la culture politique espagnole a atteint un degré de maturité qui conduit à un consensus quasi-unanime sur la nécessité de respecter les règles du jeu, d’accepter la règle de la majorité, de rejeter la violence comme mode de règlement des conflits22.

Une préoccupation constante des élites espagnoles : la recherche d’une marge d’autonomie pour l’Espagne

Cette idée d’autonomie n’est pas née en Espagne de la nécessité des circonstances en 1976. Il s’agit même d’une constante qui puise ses origines les plus profondes dans l’histoire de l’Espagne. De l’époque où elle dominait le monde et où sa monnaie jouait le rôle du dollar aujourd’hui, l’Espagne a gardé une certaine idée de sa grandeur qui a constamment conduit ses dirigeants, soit par volonté propre, soit parce que les circonstances les y obligeaient, à mener une politique qui soit distanciée des puissances hégémoniques du moment. La participation de l’Espagne à la conquête coloniale au début de ce siècle peut sans aucun doute s’expliquer à la lumière de ce principe. Les quarante ans de la période franquiste ne vont pas déroger à cette règle. Après l’internationalisation évidente de la guerre civile dans laquelle intervinrent les puissances de l’Axe, les démocraties européennes et l’URSS, Franco fut assez habile pour se tenir en marge du deuxième conflit mondial, en dépit des pressions de Hitler et des tentations de certains courants proches du pouvoir, tel Serrano-Suner, beau-frère de Franco et ministre des Affaires étrangères jusqu’en 1942. Par la suite, les théories sur la race hispanique et sur "l’hispanidad" deviendront le prétexte à la recherche d’une marge d’autonomie qui va trouver son expression plus dans un discours que dans une réelle politique de liens privilégiés avec l’Amérique hispanophone et, par ailleurs, avec le monde arabe. Par la suite, de manière beaucoup plus subtile, la politique extérieure que va conduire Fernando-Maria Castiella, de 1959 à 1969, va donner au concept d’autonomie une vigueur nouvelle. "on constate dans les dernières années du castiellisme une tentative de réduction du degré de satellisation de la politique extérieure, une sorte de "petit gaullisme à l’espagnole…" Cette tentative (appui en faveur de certaines revendications tiers-mondistes et à la cause arabe dans le conflit du Proche-Orient, début d’une timide ouverture à l’Est, proposition de neutralisation de la Méditerranée, renégociation dans des conditions plus dignes des accords avec les Etats-Unis, etc.) heurtait par certains de ces aspects les plans de la métropole impériale (c’est-à-dire les Etats-Unis)" 23. Pour Antonio Sanchez-Gijon, la politique suivie par Castiella peut se définir comme un "quasi-neutralisme" 24, tandis que pour Fernando Moran il s’agissait d’un tiers-mondisme opportuniste qui était pour l’Espagne la seule possibilité d’ouverture internationale du régime25. La tentation est grande de voir une source d’influence directe de ce "gaullisme à l’espagnole" sur les hommes qui firent la transition. Cette idée d’autonomie aurait pu représenter la clé conceptuelle d’une possible alternative d’orientation neutraliste ou, si l’on préfère, de toute alternative qui se serait traduite par une distanciation de l’Espagne par rapport à la perspective Est/Ouest. Adolfo Suarez, homme du sérail franquiste, fut marqué par l’idée d’autonomie et la tentation de "faire ce qu’il plaît" 26 en politique extérieure. C’est au nom de ce même principe d’autonomie que les socialistes justifièrent leur opposition à l’adhésion au traité de l’Atlantique Nord jusqu’en 1984. on ne peut pas dire non plus que la politique extérieure conduite par Fernando Moran de 1982 à 1985 soit marquée par le suivisme ou l’alignement.

3.3 - Les changements dans l’environnement

Au cours des quinze dernières années l’environnement de la politique de défense a connu des mutations fort importantes. C’est l’instauration de la démocratie qui crée les conditions de transformation d’une politique de défense devenue en grande partie caduque, les transformations économiques et sociales vont aussi conduire à la redéfinition de la place de la défense dans la société espagnole. Mais à ces paramètres internes s’ajoute le poids essentiel de l’environnement international du fait que celui-ci a subi des bouleversements majeurs dans les années 80 qui ont mis à mal les équilibres issus de la deuxième guerre mondiale à l’époque où précisément l’Espagne parvenait, après plus d’une décennie de vifs débats internes, à la définition d’une politique de défense adaptée à la nouvelle situation politique interne et à sa nouvelle position internationale.

La réforme politique

Si en 1992 on ne peut douter de l’appartenance de l’Espagne au groupe des nations occidentales institutionnellement, structurellement, économiquement, culturellement et même démographiquement, on ne peut davantage douter que son évolution marginale jusqu’à la moitié des années 70 a accusé ses caractères spécifiques et donc la particularité de certains conditionnements qui ont pesé sur le processus de transformation politique. En particulier la question des relations entre le nouveau pouvoir civil et les militaires que nous désignons par l’expression "relations civilo-militaires" est restée jusque dans la première moitié des années 80 un problème latent qui a conditionné le débat politique et a déterminé l’adoption d’un grand nombre de mesures dans le domaine de la défense. A la mort de Franco, le 20 novembre 1975, la loi de succession telle qu’il l’a lui même définie, s’applique. Le rétablissement de la monarchie qui n’était pas d’ailleurs le retour à la légalité antérieure au franquisme, puisqu’avant le soulèvement de juillet 1936 l’Espagne était une république, est altéré par le principe de légitimité franquiste, une légitimité d’ailleurs bien controversée. En effet, ce n’est pas le Comte de Barcelone, Juan de Bourbon, fils du dernier roi ayant régné, Alphonse XIII, qui accède au trône, mais son fils, Juan-Carlos qui est proclamé roi d’Espagne le 27 novembre. Une grande question se pose : quelle va être l’évolution du régime et quelle sera la capacité de Juan-Carlos à assurer le maintien de la monarchie ? Les premiers mois vont être marqués par l’incertitude, comme le montre Jose-Maria de Areilza, ministre des Affaires étrangères du gouvernement Arias et considéré avec Manuel Fraga-Iribarne et Antonio Garrigues comme le représentant du courant réformiste, lorsqu’il explique les pressions qui furent exercées pour dissuader le roi de prendre au Gouvernement le lieutenant général Gutierrez-Mellado, considéré comme le "chef spirituel de la secte démocratique au sein de l’armée" 27, ce qui en dit long sur la situation politique de l’époque. Pour que la réforme s’engage, il faut attendre le remplacement d’Arias par Adolfo Suarez, début juillet 1976. En l’espace d’un an, jusqu’au premières élections démocratiques du 15 juin 1977, interviennent les principales réformes qui rendent l’évolution démocratique possible ce qui n’était guère évident a priori puiqu’Adolfo Suarez était un homme du sérail franquiste et que l’opposition, encore embryonnaire, n’envisageait que deux possibilités : l’ouverture du régime ou la rupture ; mais pas la réforme puisque Suarez était considéré purement et simplement comme le symbole de la plus stricte continuité28. Pendant cette période, les principales libertés publiques sont rétablies. Le droit d’association, la loi d’amnistie pour les délits politiques ou d’opinion à l’exception des crimes de sang, le référendum sur la réforme politique du 15 décembre 1976, la réglementation de l’activité politique et syndicale des militaires, la légalisation des partis politiques et notamment du parti communiste la veille du dimanche des Rameaux 1977, autant d’étapes qui sont couronnées par les élections du 15 juin 1977 qui montrent le choix des espagnols en faveur des programmes politiques modérés et le rejet des extrémismes. Les élections du 15 juin 1977 apportent une représentation démocratique au sein d’un parlement (Cortes) que la loi de la réforme politique établit comme bi-caméral. Cette structure bi-camérale tout à fait classique va donner lieu à un phénomène original puisque les Cortes ayant en charge l’élaboration du texte qui deviendra la Constitution du 28 décembre 1978, on se trouve en présence d’une assemblée constituante à deux chambres qui n’a pas d’équivalent dans le droit constitutionnel comparé et qui offre le désavantage de compliquer les procédures et les débats. L’adoption de la Constitution du 28 décembre 1978 représente une étape décisive. S’inspirant des exemples étrangers récents, elle a voulu régler les vieux problèmes de la forme du gouvernement, de la structure des pouvoirs et de l’organisation régionale de l’Etat. Elle insiste sur les principes fondamentaux qui font de l’Espagne une démocratie libérale authentique dans laquelle sont reconnues les libertés politiques, où sont garantis les droits fondamentaux des citoyens et assuré le principe du pluralisme. Sur le plan des institutions, la Constitution réaffirme le principe de la monarchie parlementaire bi-camérale dans lequel le président du gouvernement, nommé par le Roi, est responsable devant les Chambres.

La structure de l’Etat est quant à elle particulièrement originale puisque la Constitution consacre le principe de l’unité de la Nation espagnole mais, dans le même temps "reconnaît et garantit le droit à l’autonomie des nationalités et des régions qui en font partie" (article 2), ce qui va conduire à la création de l’Etat des autonomies, où chaque région sera dotée d’un statut particulier et d’un gouvernement régional avec des institutions spécifiques. Si nous ne sommes pas dans le cadre d’un Etat fédéral, la notion de décentralisation paraît insuffisante pour décrire la situation espagnole. Début 1979, vu de l’extérieur, le panorama politique de l’Espagne pouvait paraître des plus flatteurs. Les élections de 1977 avaient ébauché un système de partis qui offrait de grandes similitudes avec les autres pays européens, quatre grands partis nationaux se détachent : Alianza Popular, UCD (Centre droit), PSOE (socialiste) et PCE (PC), avec une nette cristallisation autour de deux axes fondamentaux que sont le centre-droit et le centre-gauche ainsi qu’un renforcement des partis régionalistes dans les "régions historiques", Pays Basque, Galice, Catalogne. Ce système offrait de grandes similitudes avec d’autres pays européens ayant une pratique beaucoup plus ancienne, montrant en cela la maturité des espagnols. La fin de l’année 1978 avait vu l’adoption d’une constitution moderne qui officialisait l’esprit et le cadre institutionnel du nouveau régime politique. De 1979 à 1982, date de l’arrivée au pouvoir des socialistes, la vie politique est marquée par la fragilité des institutions, cette fragilité étant la conséquence de la crise qu’a traversé la société espagnole pendant ces années là, qui est à la fois d’ordre économique et politique. La crise économique que l’Espagne a ressentie avec un certain décalage par rapport aux autres pays d’Europe a frappé de plein fouet un pays qui avait connu un développement sans précédent au cours des vingt années précédentes et qui était plus vulnérable aux effets de cette crise. Mais celle-ci fut également d’ordre politique et deux questions sont apparues cruciales dans les rapports du pouvoir civil et de l’armée : la question des autonomies accordées aux régions espagnoles en vertu des dispositions de la Constitution, et la question du terrorisme, dont la principale cible était et reste les forces de maintien de l’ordre et l’armée. Ces problèmes vont lourdement peser sur les gouvernements Suarez qui se trouvent fragilisés par la remise en cause du projet politique que celui-ci propose. L’altération de l’image de marque du président va aller de pair avec l’éclatement de la coalition de centre-droit que constitue l’UCD qui va rendre chaque fois plus difficile la recherche d’une majorité gouvernementale qui se fait ou se défait au gré des alliances circonstancielles comme le montre le vote par les Cortes de l’autorisation d’adhésion au traité de l’Atlantique Nord en 1981. Cette situation va conduire à la démission du président Adolfo Suarez fin 1980. Leopoldo Calvo-Sotelo lui succède fin février 1981 et demeurera au pouvoir jusqu’à l’automne 1982. L’image que donne le cabinet de Leopoldo Calvo-Sotelo est celle d’un gouvernement affaibli par une majorité en cours de dislocation. Cette situation est assortie de l’hypothèque qui pèse sur l’alternative politique à un gouvernement de centre-droit, car la grande inconnue jusqu’en 1982 est de savoir quelle majorité va sortir des urnes. L’hypothèse la plus communément admise était que l’irrésistible ascension du PSOE conduirait à la formation d’un gouvernement de coalition UCD/PSOE. C’était ne pas prendre en compte l’effondrement de l’UCD ; c’était aussi ne pas imaginer que le PSOE pourrait apparaître bientôt comme la seule alternative possible. Dans les années 1980-1981 on assiste à une recrudescence de l’agitation militaire. La manifestation la plus apparente de ce malaise sera le putsch manqué du 23 février 1981 dont il est difficile encore de dire l’étendue exacte des complicités dans l’armée et l’appui qu’il aurait pu trouver s’il avait réussi. Dans la situation de malaise politique aggravée par la crise économique qui prévaut dans les années 1981-1982, la menace de coup d’Etat prendra des proportions inquiétantes. Le roi Juan-Carlos déclarait lui-même à l’automne 1982 : "Il y a davantage d’officiers loyalistes, mais il y a aussi beaucoup de militaires hostiles depuis un an" 29. Au cours de la campagne électorale de 1982, le spectre du coup d’Etat sera omniprésent, alimenté par l’ambiance tendue dans les casernes où était attisée une campagne de dénigrement du roi, motivée par la condamnation des putschistes de 1981. Dans la population, l’enthousiasme pour la démocratie, tout à fait réel jusque là, paraissait céder la place au désenchantement. Quelques jours avant les élections, un nouveau complot militaire était démantelé qui devait organiser un coup d’Etat pour le 27 octobre, veille des élections. Si au cours de la campagne électorale de 1982, Felipe Gonzalez avouait qu’il s’attendait "à plusieurs tentatives de coup d’Etat en 1983", la situation va très rapidement évoluer après les élections et, en 1984, le même Felipe Gonzalez déclarait que le syndrome du golpisme avait disparu. Il est un fait qu’à partir de 1984 la démocratie espagnole s’est stabilisée et si le gouvernement a montré à plusieurs occasions qu’il restait vigilant à l’égard de l’armée, le spectre du coup d’Etat n’a plus été considéré comme l’une des caractéristiques conditionnant la vie politique espagnole.

La réussite de l’alternance au pouvoir s’explique par deux grandes caractéristique de la vie politique espagnole en ces années d’après-franquisme, le consensus et le réformisme du PSOE. A partir de 1976, si l’on excepte les franges extrémistes, groupuscules ultra-franquistes, gauchistes et terroristes de l’ETA, la quasi-totalité des mouvements politiques ont pour objectif de réaliser une transition démocratique. Cette aspiration à une évolution démocratique est exprimée par l’immense majorité du peuple espagnol qui montrera à l’occasion des consultations électorales sa préférence pour les partis modérés. Le consensus qui va s’instaurer entre les grands partis politiques va avoir pour objectif de permettre la réalisation des réformes nécessaires pour parvenir à stabiliser la démocratie. Ce consensus aura pour conséquence de cantonner le domaine des polémiques dans les premières années de la transition, permettra de donner plus de poids à l’adoption de lois importantes telles que la loi d’organisation de la défense de 1980 ou bien la loi de programmation militaire de 1982. L’accord qui se fait autour des grandes options : consolidation de la démocratie, ouverture sur l’Europe, a pour mérite de réduire les possibles excroissances du discours politique par où pourraient s’engouffrer des initiatives visant à déstabiliser ou remettre en cause le processus de démocratisation. Ce consensus avait des limites spatiales et temporelles étant donné la présence d’importantes forces représentant des courants politiques dont l’expérience a montré leur caractère inconciliable : d’un côté une droite libérale (l’UCD) et un courant conservateur "Alliance Populaire", celui-ci insuffisamment affranchi ou démarqué de la tradition autoritaire incarnée par le franquisme ; de l’autre la social-démocratie, représentée par le PSOE. Si en 1982, le PSOE prend la responsabilité historique de rompre ce consensus c’est parce qu’il considère qu’il est devenu la grande force politique qui va enfin pouvoir réaliser les réformes qu’impose la nouvelle situation politique de l’Espagne. Ce n’est donc pas sur des bases idéologiques qu’il est porté au pouvoir en 1982 mais parce qu’il est considéré comme le grand courant modernisateur que l’Espagne attend. L’idée parfois avancée que les élections de 1982 ont porté au pouvoir les vaincus de la Guerre Civile doit être relativisée car si c’est vrai au plan symbolique, le PSOE de 1982 n’a que peu à voir avec celui de 1936. En 1982 le programme du PSOE est un programme modéré qui ne propose guère de nationalisations, mis à part celle du réseau des lignes électriques, et son programme économique n’envisage aucune relance par la consommation mais propose une politique d’austérité. Si l’on met à part la question de l’OTAN, les nombreuses réformes touchant à la politique de défense qui sont menées dès la première législature 1982-1986 traduisent une volonté de modernisation qui ne marque aucune rupture avec le sens des réformes engagées ou prévues au cours des législatures précédentes par les gouvernements de centre-droit. Cette absence de radicalisme du PSOE se retrouve dans certaines des déclarations de ses principaux dirigeants et c’est Felipe Gonzalez qui déclarait en 1984 : "Franco a été le protagoniste d’un épisode très dur de notre passé, mais il appartient déjà à l’histoire de l’Espagne. Et nous ne pouvons pas effacer l’histoire. Il me paraît ridicule de chercher à renverser les statues de Franco" 30. parti dominant, malgré l’érosion inhérente à l’exercice du pouvoir, son hégémonie sur la vie politique espagnole est telle qu’il est difficile, dix ans après son arrivée au pouvoir, d’entrevoir une alternance dans un avenir proche.

une économie encore fragile et des vulnérabilités sociales

L’argent étant le nerf de la guerre, la capacité à mener une politique de défense ambitieuse, l’ambition étant entendue dans le sens de possibilité de mener les réformes souhaitables, est fortement influencée par la bonne santé de l’économie. Si certains commentateurs trop zélés ont vu dans l’Espagne le Japon de l’Europe sur la seule foi d’un taux de croissance supérieur à celui des autres pays d’Europe, la réalité mérite d’être plus nuancée. Ainsi il faut considérer que la nécessité de rendre l’économie concurrentielle avec les autres pays d’Europe et les retards de développements, notamment en infrastructures, ont imposé des rattrapages importants qui atténuent l’impact de ce différentiel de croissance. L’Espagne lutte aussi depuis de nombreuses années contre le déficit des dépenses publiques et le budget de la défense fait largement les frais de la politique d’austérité. La politique néo-libérale conduite depuis 1982 a eu des effets très durs sur la société espagnole qui souffre avec l’Irlande du taux de chômage le plus élevé d’Europe et cela alors même que les politiques sociales sont en retard par rapport à la moyenne européenne tandis que la structure de la société espagnole se rapproche du standard européen et n’est plus à même de faire jouer les solidarités d’une société traditionnelle. Les phénomènes de marginalisation sociale sont très sensibles dans une société qui a vu se creuser les écarts entre une minorité qui a su tirer parti d’une logique de profit exaltée et le reste de la population qui a eu à souffrir des mesures d’austérité.

3.4 - Les mutations de l’environnement international

Si c’est pour des raisons essentiellement internes liées
au changement de régime politique que la politique de défense de l’Espagne devait être redéfinie à partir de 1975, son adaptation à la nouvelle conjoncture devait se faire sur la base de conceptions stratégiques qui, comme nous l’avons déjà dit, venaient de l’extérieur. De ce fait on ne peut sous-estimer l’influence de l’environnement international sur la redéfinition de la politique de défense espagnole. En tout premier lieu, à la période de détente qui avait caractérisé les relations Est/Ouest au début des années 70 et dont le point d’orgue avait été la signature de l’accord d’Helsinki en 1972, va succéder une forte remontée de la tension entre l’Est et l’Ouest. C’est à partir de 1976 que l’URSS déploie les missiles SS 20 destinés au théâtre européen. L’entrée des troupes soviétiques en Afghanistan mettra un terme définitif aux illusions de la détente. La double décision de l’Alliance Atlantique de 1979 sur l’installation des euromissiles en riposte aux SS 20 soviétiques va une nouvelle fois poser la question de la solidarité atlantique et de sa cohésion et les gouvernements auront à faire à une forte pression des opinions publiques surtout dans les pays où les mouvements pacifistes ont une forte capacité de mobilisation. Tel est le cas de la RFA mais aussi de l’Espagne qui est encore sur le seuil de l’OTAN car cette période de turbulence coïncide en Espagne avec le débat sur l’adhésion à l’OTAN, puis, à partir de 1982, avec le débat sur le maintien dans l’OTAN, ce qui ne fera que rendre le débat plus complexe. Le problème de la solidarité entre alliés va faire réapparaître la question de l’engagement américain pour la défense de l’Europe, ce qui va faire ressurgir la vieille idée d’une défense européenne. A partir de 1982, le président Mitterrand relancera l’Union de l’Europe occidentale (UEO), considérée comme pouvant servir de base pour une future Europe de la défense. L’idée recevra un écho largement favorable du gouvernement socialiste à Madrid puisque celle-ci paraissait davantage correspondre au vaste et ambitieux projet de construction européenne et a été vu, tout au moins dans un premier temps, comme une possible alternative à l’OTAN, ce qui du même coup justifiait les réticences vis-à-vis de l’Alliance. C’est d’ailleurs à la suite de l’entrée de l’Espagne dans l’UEO en 1988 que le ministre des Affaires étrangères, Francisco Fernandez-Ordoñez, déclarera que la phase constitutive de la politique de défense de l’Espagne démocratique était maintenant terminée. C’était compter sans les bouleversements qui surviennent à l’Est quelques mois plus tard et sans la guerre du Golfe qui vont imposer une nouvelle phase de réajustements à une politique de défense qui aurait eu plutôt besoin de temps pour digérer les réformes subies depuis quinze ans. Parallèlement à la problématique de la sécurité, l’intégration économique et politique de l’Europe a opéré un certain nombre d’évolutions non négligeables. L’Europe des neuf est devenue l’Europe des dix avec l’entrée de la Grèce puis, à partir du 1er janvier 1992, l’Europe des Douze avec l’entrée du Portugal et de l’Espagne. L’adoption de l’Acte unique européen puis les accords de Maastricht donnent à l’Europe une dimension qu’il était difficile d’imaginer en 1975. La concomitance de ces phénomènes avec la transformation politique de l’Espagne est d’autant plus à souligner que les gouvernements qui se sont succédé à Madrid vont réaffirmer comme ligne constante de leur projet politique l’ancrage de l’Espagne à l’Europe et à l’Occident.

4 - Les menaces et contentieux particuliers affectant l’Espagne

La tentation de ramener tous les conflits à la dimension Est/Ouest a été réelle au début des années 80 du fait du regain de tension sur le théâtre européen lié à l’installation des euromissiles, de l’occupation de l’Afghanistan par les soviétiques, de leur engagement direct ou par satellites interposé dans diverses parties du tiers-monde, du raidissement du régime. Ce débat se retrouve en Espagne au sujet du conflit du Sahara occidental à propos duquel les socialistes nient toute tentative de "globalisation" du conflit31. Le débat sur la redéfinition de la politique de défense va surtout faire apparaître deux questions qui vont précisément montrer que celle-ci ne peut être ramenée à la seule vision otanienne du conflit Est/Ouest. Il s’agit du problème posé par les enclaves de Ceuta et Melilla, revendiquées par le Maroc, qui va peser sur la politique interne avant même d’être un conflit bilatéral, et de la question de la souveraineté du Rocher de Gibraltar qui fait apparaître un antagonisme intra-occidental. Si ces deux questions sont aujourd’hui ramenées à une dimension plus réduite, elles ont eu dans les premières années de la transition une importance que l’on ne peut sous-estimer dans le débat interne, par ailleurs elles n’ont rien de conjoncturel ce qui nous paraît justifier la place que nous leur accordons. Par contre ce n’est pas le cas du problème canarien. A la suite du retrait espagnol du Sahara occidental en 1976, les îles Canaries ont été secouées par une agitation de caractère indépendantiste qui était fomentée par un mouvement, le MPAIAC, ne bénéficiant d’aucun soutien réel dans l’opinion publique insulaire et qui était largement soutenu de l’extérieur par l’Algérie qui lui a fourni, dans les années 75-78, un appui logistique non négligeable, ce qui était certainement une façon de faire payer à l’Espagne la manière dont elle s’était retirée du Sahara, et par les pays africains "progressistes". Cet accès de fièvre s’étant rapidement calmé, on ne peut guère considérer qu’aujourd’hui pèse une menace de quelque peu d’intensité sur cette région. Le problème canarien ramène à une question plus générale qui est celle du séparatisme. L’histoire récente a montré qu’il s’agissait d’un problème délicat pouvant altérer la stabilité politique du pays. La tentative de putsch du 23 février 1981 s’explique en partie par le malaise ressenti dans l’armée du fait de la politique menée par Adolfo Suarez en matière d’autonomies régionales et qui fut considérée par l’armée comme pouvant déboucher sur un séparatisme qui aurait porté atteinte à l’intégrité territoriale dont elle est la garante. La consolidation de la démocratie fait que cette question n’est plus aujourd’hui d’actualité. Le terrorisme basque qui a fait à ce jour plus de 700 victimes, faisant des forces de l’ordre et de l’armée ses cibles favorites, a représenté une grande vulnérabilité pour le système politique qui se met progressivement en place à partir de 1976. Etant donné la gravité et la durée du phénomène, il s’agit d’une véritable menace mais depuis la transition les divers gouvernements ont volontairement éloigné les forces armées de toute implication directe dans la lutte contre le terrorisme. Il faut voir là la marque d’une volonté politique affirmée qui témoigne de la force des conditionnements historiques dans la définition d’une politique de défense. Les dirigeants espagnols ont considéré comme un gage de la réussite de la transition démocratique le fait de maintenir les forces armées le plus loin possible de toute activité pouvant servir de prétexte à d’éventuelles implications dans la vie politique interne du pays. Pour cela, le terrorisme basque, considéré comme un problème de maintien de l’ordre, a relevé des seules forces de l’ordre : police et "Guardia Civil". L’affirmation de ce premier principe a conduit à l’affirmation d’un deuxième postulat selon lequel les forces armées avaient pour mission d’assurer la sécurité du pays face aux agressions venant de l’extérieur. Cette distinction, qui apparaît très catégorique, a une signification politique évidente qui s’explique par les antécédents historiques car, dans la plupart des pays occidentaux, l’armée exerce des fonctions de maintien de l’ordre selon des équilibrages subtils. Toutefois, un certain nombre de glissements récents permettent de penser que cette situation sera appelée à évoluer dans les prochaines années.

4.1 - Le contentieux sur Ceuta et Melilla : le poids de l’histoire

Quand on parle des enclaves espagnoles de la côte africaine, il est d’usage de ne citer que les villes de Ceuta et Melilla. Dans la réalité, les possessions espagnoles revendiquées par le Maroc sont plus nombreuses et il faut ajouter à ces deux villes qui seules ont un intérêt économique, les rochers de Velez de la Gomera, d’Alhucemas et les îles Chafarines. L’enchevêtrement territorial créé par cette présence espagnole sur la côte marocaine, héritage d’un processus historique ancien, porte les germes de situations conflictuelles et même belligènes qui sont conditionnées par la dynamique de deux Etats, l’Espagne et le Maroc.

La lutte pour le contrôle du détroit : une histoire ancienne et tourmentée

Depuis que l’homme a découvert que le monde ne finissait pas aux colonnes d’Hercule, c’est-à-dire depuis l’Antiquité romaine, les puissances dominantes ont constamment recherché à s’assurer le contrôle du détroit de Gibraltar qui fut, avant le percement du canal de Suez au siècle dernier, l’unique accès maritime à la Méditerranée ouvert sur les espaces maritimes océaniques.

Si l’évolution technologique du XXe siècle a beaucoup diminué l’intérêt stratégique de posséder les deux rives du détroit pour s’assurer son contrôle, il n’en fut pas de même jusqu’au XIXe siècle.

Ainsi, le détroit de Gibraltar, obstacle géographique important, est apparu davantage au cours de l’histoire, en raison de son importance stratégique, comme un facteur d’intégration des domaines terrestres qui le jouxtent que comme un élément de séparation32.

Avant même la prise de Grenade, en 1492, et donc la fin de la reconquête de l’Espagne par les rois catholiques, les royaumes de Castille et d’Aragon ainsi que du Portugal entreprennent leur expansion au-dehors de la péninsule ibérique.

Au début du XVe siècle, la position stratégique de la ville de Ceuta attira l’attention des Portugais qui voulurent en faire le point de départ de leur lutte contre la piraterie barbaresque. Le 21 août 1415, sous le règne de Jean Ier du Portugal, Henri le Navigateur s’empara de la ville. "l’apparence d’une croisade donna un grand prestige à la conquête d’une ville qui avait toujours été la tête de pont des invasions musulmanes en Ibérie d’autant plus que par sa position stratégique, Ceuta commandait le passage du détroit de Gibraltar" 33.

En 1580, par la réunion des Couronnes d’Espagne et de Portugal sous Philippe II, les places portugaises de la côte marocaine deviennent espagnoles. Toutefois, Ceuta demeurera sous administration portugaise jusqu’à la séparation des deux royaumes en 1640.

Melilla fut prise en 1497, et rétrocédée à la Couronne de Castille en 1556, sous Philippe II. "La conquête des deux villes, situées au nord du Maroc, était commandée par une double motivation, à la fois d’ordre offensif et défensif. Elle entrait d’une part dans le cadre des recommandations qu’avait faites Isabelle de Castille dans son testament d’octobre 1504, celle de se porter à la conquête de l’Afrique et de combattre les infidèles, et d’autre part d’éviter le retour de l’Islam en Espagne" 34.

Le Penon d’Alhucemas fut cédé au roi Charles III par le Sultan Gharib Billah en 1560 ; celui de Velez de la Gomera, occupé par les Espagnols en 1508, fut reperdu en 1522 avant de devenir définitivement espagnol à partir de 1564 ; enfin, les îles Chafarines sont occupées en 1848 par l’Espagne pour s’opposer à une prétention similaire de la France qui convoitait ces îles, bénéficiant d’une situation stratégique intéressante à l’embouchure de la rivière Moulouya, sur la frontière algéro-marocaine.

Une douzaine de traités entre le Maroc et l’Espagne reconnaissent plus ou moins explicitement la souveraineté espagnole ou, au moins, des privilèges sur les Présides. Toutefois, la présence espagnole dans les Places ne fut jamais pacifique ni incontestée car la reconnaissance "de jure" de la souveraineté espagnole s’est toujours opposée à une contestation "de facto" de la part du Maroc.

L’accord de Protectorat franco-espagnol de 1912 va mettre un terme à la revendication marocaine jusqu’à l’indépendance du Maroc en 1956. Pendant la période du Protectorat espagnol sur le nord du Maroc, de 1912 à 1956, les places joueront un rôle important de tête de pont pour la pénétration espagnole.

Le régime de port franc instauré en 1863 va avoir pour conséquence de favoriser la croissance démographique des Places. Ainsi, en 1889, il n’y a encore que 1 875 habitants à Melilla mais 17 000 en 190835. La population totale des Places, qui ne dépasse pas 20 000 habitants à la fin du XIXe siècle ne cessera de croître jusqu’en 1960 où elle atteint un total de 152 768 personnes. A partir de cette date, s’amorce un reflux puisqu’en 1981, on ne dénombre plus que 129 313 personnes, parmi lesquelles environ 24 000 militaires. On doit ajouter à cette population la présence d’une forte minorité marocaine qui a tendance à augmenter et qui constitue un moyen de pression non négligeable pour le Maroc.

Au point de vue administratif, sous Franco, les places relevaient directement de la présidence du gouvernement et le plus haut représentant de l’Etat était un commandant général. Ce n’est qu’en 1980 que le régime est sensiblement modifié puisque sont nommés à Ceuta et à Melilla deux représentants du gouvernement pour assister les commandants généraux. Ce n’est qu’en 1983 que sont nommés des gouverneurs civils.

La renaissance contemporaine du contentieux et la montée de la menace

En 1956, au moment de l’indépendance du Maroc, le territoire de ce pays est entouré par des possessions espagnoles. Au nord, après la rétrocession de la zone de protectorat espagnol demeurent les places de souveraineté de Ceuta et Melilla. La côte atlantique fait face aux îles Canaries et, au sud, Ifni, Tarfaya ainsi que le Sahara occidental sont placés sous administration espagnole.

L’accession à l’indépendance du Maroc marque le point de départ de la revendication territoriale contemporaine. A partir de 1958, le gouvernement va faire siennes les revendications territoriales soutenues par l’Istiqlal qui conduiront à l’affirmation de la thèse du "Grand Maroc". Cette thèse expansionniste, qui s’appuie sur la longue période historique où le Maroc fut le seul Etat constitué de l’ensemble du Maghreb, va bientôt trouver l’appui de l’ensemble des partis politiques et des syndicats marocains.

Le nationalisme marocain apparaît donc comme un élément déterminant puisque, si jusqu’à aujourd’hui le Palais a su rallier l’opinion publique autour de ce thème mobilisateur à son profit, la survenance d’événements de nature à ébranler le régime pourrait, dans deux cas de figure très différents, amener le Maroc et l’Espagne à une crise aiguë au sujet des places : soit que le roi Hassan soit amené à élever le niveau de la revendication pour assurer sa propre survie, soit qu’un changement de régime conduise à un accroissement de la pression sur les places. Le risque que représente le nationalisme marocain a été souvent mis en exergue par les responsables espagnols et notamment par l’ancien ministre des Affaires étrangères, Fernando Moran36.

Si la revendication territoriale est devenue un élément moteur du rassemblement national, la diplomatie marocaine va pratiquer une politique de dissociation des contentieux et s’efforcera de leur donner des solutions bilatérales bien que, à des degrés divers, tous ces contentieux territoriaux aient été soumis aux grandes organisations internationales et notamment l’ONU.

A partir de 1975, le conflit du Sahara va déterminer les relations inter-maghrébines et c’est comme moyen de pression en fonction de ses objectifs au Sahara qu’Hassan II décide de jouer son autre moyen de pression important : la revendication de Ceuta et Melilla et autres possessions espagnoles de la côte méditerranéenne37.

Début janvier 1975, le Maroc demande au président du "Comité des 24" de l’ONU d’inclure les enclaves de Ceuta et Melilla dans la liste des territoires non autonomes afin que le Comité Spécial examine sa situation coloniale à la lumière de la Résolution 1514 - XVe Assemblée générale. La question est demeurée en l’état.

Le semi-échec de la diplomatie marocaine devant l’ONU sera compensé par l’appui que Rabat obtiendra de nombreuses instances internationales qui avaient refusé leur appui sur la question du Sahara : cette même année 1976, le Conseil des ministres de l’OUA, les ministres arabes de l’information, le secrétariat de l’Union des avocats arabes, le Conseil de la ligue arabe, la Conférence islamique, la Conférence des ministres des Affaires étrangères des pays non-alignés, donnent leur soutien à la revendication marocaine.

Les résolutions de la Ligue arabe, de l’0UA et des Pays Non-alignés sont remarquables dans la mesure où cela signifie que la quasi totalité du tiers-monde, c’est-à-dire la majeure partie de la communauté internationale, soutient la revendication marocaine sur les "places de souveraineté"38.

La revendication marocaine de Ceuta et Melilla n’a pas connu tous les développements qu’elle aurait pu avoir au sein de l’Organisation des Nations Unies, essentiellement pour des raisons tactiques de la part de la diplomatie marocaine. Car la rencontre du roi Hassan II et du général Franco en 1962 conduira à la dissociation de la revendication : Ifni et Sahara d’une part, les enclaves de Ceuta et Melilla étant laissées de côté. C’est le fameux "Esprit de Barajas" visant à trouver des solutions bilatérales négociées aux contentieux territoriaux entre les deux pays. Par la suite, on constate que la solution qui se dégage au Sahara à la fin 1974 et qui est défavorable à la thèse marocaine de l’annexion, incite le Maroc à reposer le problème de Ceuta et Melilla devant le Comité des 24 de l’ONU. Cette revendication, qui pourrait donc paraître conjoncturelle de la part du Maroc, est en fait une constante de la diplomatie marocaine.

A partir de 1976, le roi Hassan II établit une analogie entre la situation de Gibraltar et Ceuta et Melilla qui, selon lui, doivent connaître une évolution parallèle. Lors d’une visite officielle à Paris en novembre 1976, Hassan II formule ainsi sa doctrine qu’il répètera et maintiendra jusqu’en 1986 :

"Je suppose qu’un jour l’Angleterre, logiquement, devra restituer Gibraltar à l’Espagne. Si les Anglais restituent Gibraltar à l’Espagne, cette dernière devra nous restituer Ceuta et Melilla. Dès que les Espagnols obtiendront Gibraltar, immédiatement, automatiquement, nous obtiendrons Ceuta et Melilla. Aucune puissance ne pourra permettre que l’Espagne possède les deux clefs du même détroit".

 

Au printemps 1980, Hassan II déclare :

"L’Espagne travaille pour le Maroc quand elle revendique Gibraltar, car si elle récupère le Penon, nous, nous récupèrerons Ceuta et Melilla".

 

En novembre 1981, lors de la présentation de son programme d’action, le nouveau premier ministre, Maati Bouabid, déclare devant le parlement :

"L’unité territoriale du Maroc ne peut être totale sans la rétrocession de Ceuta, Melilla et les îles méditerranéennes ; vous vous souviendrez de la déclaration que Sa Majesté le roi a faite à ce sujet et dans laquelle le Souverain a souligné le lien logique qui existe entre la restitution de Gibraltar à l’Espagne et notre récupération de Ceuta et Melilla. En effet, personne ne pourra permettre que l’Espagne, une fois qu’elle aura récupéré Gibraltar, contrôle les deux rives du détroit, car une telle situation serait inacceptable pour l’équilibre international et contraire au principe de la libre navigation" 39.

 

En 1982, l’annonce de l’ouverture de l’accès piétonnier à Gibraltar conduira le ministre des Affaires étrangères, M’Hamed Bucetta, à déclarer :

"Le Sahara est une partie du Maroc et les autres parties, telles que Ceuta et Melilla, et les îles voisines, ainsi que les zones orientales, doivent être récupérées" 40.

 

A partir de 1986, cette doctrine évolue et le roi Hassan II paraît chercher à ne plus lier de façon aussi systématique les contentieux de Ceuta et Melilla et de Gibraltar du fait que la solution de la question de Gibraltar semble s’être éloignée dans le temps.

L’attitude contemporaine de l’Espagne face aux prétentions marocaines

L’essentiel de la doctrine officielle a été établi et développé par Fernando Maria Castiella, ministre des Affaires étrangères, en 1963. Cette doctrine se fonde sur l’ancienneté historique des possessions qu’à cette occasion le ministre fit remonter à l’époque romaine. Mais, surtout, le fond de l’argumentation repose sur le fait que les enclaves appartenaient à l’Espagne avant que le Maroc ne soit un Etat.

La période Suarez : l’impossible politique d’équilibre

Le passage à la transition, fin 1975, en renouvelant le personnel politique et en redistribuant les centres de décision, allait-il entraîner des bouleversements dans la position espagnole ?

La pratique montrera l’inflexibilité de cette position et, d’autre part, le coût politique et économique élevé de cette attitude qui sera certainement l’un des éléments de l’échec de la politique maghrébine des gouvernements centristes.

Il faut ajouter que, à partir de 1975, le conflit du Sahara occidental va conditionner toute la politique maghrébine, aussi bien dans les relations inter-maghrébines que dans les relations avec l’Espagne.

En 1975, l’héritage territorial laissé par le régime franquiste impose de dures contraintes aux nouveaux dirigeants espagnols. Il ne faut pas oublier que l’armée, qui a toujours affiché des conceptions conservatrices sur la question territoriale, apparaît, à partir de 1975, comme l’un des éléments sur lesquels repose le processus de démocratisation interne et, dans la nouvelle configuration politique, le nouveau pouvoir ne bénéficie pas du soutien quasi-inconditionnel des forces armées dont avait pu bénéficier Franco. Or, la situation du gouvernement est rendue difficile par la solution qui a été donnée à la décolonisation du Sahara occidental, en 1975 et qui a eu deux conséquences : les Accords tripartites de Madrid se sont révélés insatisfaisants, en particulier pour l’Algérie, et ont entraîné le Maghreb dans une période d’affrontement et d’instabilité ; la perte du Sahara espagnol fait des places de Ceuta et Melilla le nouveau "point chaud potentiel" du contentieux territorial qui oppose le Maroc à l’Espagne.

Ces contraintes apparaissent dans la position que vont adopter les gouvernements successifs sur la question des places de Ceuta et Melilla et au niveau de la nécessité d’assurer, avec le Maghreb, et surtout avec le Maroc, des rapports de bon voisinage.

La diplomatie espagnole, qui tente tant bien que mal de se dégager de l’affaire du Sahara en adoptant une attitude de neutralité, va essayer de définir sa politique à l’égard des pays du Maghreb en se fondant sur le principe de l’équilibre que réaffirme le ministre des Affaires étrangères, Marcelino Oreja, en diverses occasions : "La situation au Sahara exige à l’heure actuelle, ni plaintes, ni récriminations, mais la recherche de formules globales d’équilibre et de stabilité régionale basées sur la coopération et le respect des intérêts et des droits de toutes les parties qui sont impliquées dans le conflit" 41.

En 1979, devant le Congrès des députés, il déclare :

"A quoi veut-on prétendre et quels sont les principes qui inspirent notre politique à l’égard du Maghreb ? En différentes occasions, nous avons signalé les deux idées clefs de notre rapport avec le Maghreb, qui sont l’idée de la coopération et l’idée de l’équilibre. La thèse centrale de nos relations avec le Nord de l’Afrique et avec le Maghreb est essentiellement celle de rechercher un équilibre avec nos voisins… " 42.

 

Ce principe, qui sera réaffirmé par son successeur, M. Perez-Llorca, n’aura pas les résultats escomptés pour assurer la sécurité du flanc sud.

Dans la pratique, ces principes seront d’application difficile. Jusqu’en 1978, l’Algérie, insatisfaite de l’issue donnée à la décolonisation du Sahara, montrera son inimitié à l’Espagne en apportant son soutien politique et matériel au mouvement indépendantiste canarien de Cubillo43. L’Algérie, qui est le premier partenaire commercial de l’Espagne en Afrique, ne répondra pas aux ouvertures faites par le gouvernement d’Adolfo Suarez et il faut que le PSOE menace de reconsidérer sa politique maghrébine, pour que l’Algérie cesse d’aider les indépendantistes canariens et que puisse être amorcée une politique d’ouverture avec l’Espagne. Cette politique s’avèrera difficile à mener, prise en tenaille entre un Maroc qui réagit à tout geste de l’Espagne favorable à l’Algérie en augmentant sa pression sur les pêcheurs espagnols du Banc saharien, et d’autre part une opposition socialiste qui réclame une ouverture plus grande vers l’Algérie.

En octobre 1978, au cours de la visite qu’il effectue à Alger, le responsable des Relations extérieures de l’UCD, Javier Ruperez, reconnaît le Front Polisario. Immédiatement, le Maroc va multiplier les arraisonnements de chalutiers espagnols.

Au mois de mars 1979, la visite du président du gouvernement, Adolfo Suarez, à Alger et son entrevue avec le secrétaire général du Front Polisario rendront les relations avec le Maroc difficiles. Ces relations sont encore compliquées par la question du passage sur le territoire espagnol des agrumes marocains à destination de l’Europe. La politique des gouvernements Suarez, comme celle du gouvernement Calvo Sotelo qui lui succède, ne parviendront pas à concrétiser une véritable politique d’équilibre, de même qu’ils ne parviendront pas à mettre sur pied une coopération globale avec le Maroc qui, sans cesse, maintient la pression et l’accentuera dans les périodes de crise sur les deux domaines conflictifs qui opposent les deux pays : la revendication de Ceuta et Melilla et la pêche sur le banc saharien.

L’arrivée au pouvoir des socialistes : l’alignement du nouveau gouvernement sur la "doctrine traditionnelle" de l’hispanité des enclaves

L’arrivée des socialistes au pouvoir en octobre 1982 conduisait à se poser la question de savoir ce qui allait se passer dans les relations bilatérales avec le Maroc puisque l’expérience récente montrait que l’arrivée des socialistes au pouvoir en France, en mai 1981, avait provoqué une période de tension entre la France et le Maroc. En Espagne, l’opposition ne manqua pas d’utiliser cette incertitude pour souligner les dangers que faisait peser l’arrivée des socialistes au pouvoir en raison des graves implications internes que pouvait avoir un regain de tension sur les enclaves. Au-delà de leur opportunité tactique, les craintes pouvaient paraître justifiées par les prises de position du PSOE sur le Sahara, plutôt hostiles à la revendication marocaine. En 1976, le secrétaire général du PSOE, Felipe Gonzalez, avait signé une déclaration commune PSOE/Front Polisario dans laquelle étaient dénoncés les Accords de Madrid, considérés comme nuls. Cette déclaration soulignait la solidarité existant entre le PSOE et le Front Polisario et réaffirmait le droit inaliénable du peuple sahraouie à l’autodétermination. Dans son programme électoral, en 1982, le PSOE signalait comme tâche prioritaire "une politique de clarification, de rapprochement et de renforcement des relations avec les pays voisins, France, Portugal et Maghreb" 44.

Ces idées sont reprises par Felipe Gonzalez lors du discours d’investiture, le 30 novembre 1982 . La politique extérieure socialiste à l’égard du Maghreb s’oriente autour de deux axes. D’une part la réaffirmation de la "position officielle espagnole" à l’égard des enclaves de Ceuta et Melilla, ce qui montre un alignement du gouvernement de Felipe Gonzalez sur le "pragmatisme" et l’abandon de sa "doctrine d’opposition".

Dès le 12 décembre 1982, soit moins de quinze jours après le discours d’investiture, Felipe Gonzalez déclare, à propos des enclaves et de Gibraltar et de l’interdépendance entre ces deux problèmes, que celle-ci n’existe pas et que "ni du point de vue historique, ni du point de vue juridique ou de la situation politique au niveau international il n’y a de similitude. Les seuls éléments de ressemblance sont uniquement géographiques" 45. Un mois après, Felipe Gonzalez envoie un télégramme au parti nationaliste espagnol de Melilla dans lequel il déclare sa profonde conviction quant à l’hispanité de Ceuta et Melilla.

On peut s’interroger sur le sens à donner à cette affirmation orthodoxe. Elle correspond sans doute davantage à des préoccupations d’ordre interne qui paraissent évidentes lorsque certains auteurs disent que le gouvernement socialiste, dès son accession au pouvoir, était tenu d’avoir de bonnes relations avec le Maroc puisqu’il s’agissait de calmer l’irrédentisme marocain sur Ceuta et Melilla qui rendrait particulièrement vulnérable le gouvernement socialiste à l’intérieur, dans ses relations avec l’armée46.

Cette perception semble partagée par le gouvernement lorsque Fernando Moran, ministre des Affaires étrangères, déclare :

"Il est absolument nécessaire pour l’Espagne de ne pas avoir de conflits graves avec le Maroc, parce que historiquement des conflits ont créé des situations internes mettant en péril certains régimes comme par exemple celui de la Monarchie avant 1923" 47.

 

La contrainte imposée au gouvernement dans l’attitude à adopter vis-à-vis des enclaves apparaît encore plus marquée dans cette déclaration de Fernando Moran :

"Il faudrait assouplir la situation de ces deux villes. Mais par rapport à la région contiguë et non pas par rapport à leur statut de souveraineté. Et il faudrait l’assouplir lentement : le faire rapidement pourrait provoquer des réactions très graves de certains centres de pouvoir du corps politique espagnol, et ceci impose des limites très strictes" 48.

 

Si la situation politique interne espagnole oblige tout gouvernement à adopter une "langue de bois" sur le problème des enclaves, elle leur impose de développer avec le Maroc une politique satisfaisante de nature à calmer la revendication marocaine.

Le deuxième axe de la politique extérieure socialiste à l’égard du Maghreb sera donc la recherche d’une politique globale, en rupture avec la politique d’équilibre des gouvernements précédents. "La relation traditionnelle s’appuyait sur une politique d’équilibre entre notre projection en direction du Maroc et une projection en direction de l’Algérie, également en direction de la Tunisie mais fondamentalement dans la recherche d’un équilibre entre le Maroc et l’Algérie… En quoi consiste l’inflexion politique que nous essayons de donner ? Elle consiste fondamentalement à appréhender la relation de l’Espagne avec le Maghreb comme un ensemble harmonieux et non pas comme une relation d’équilibre : je fais un pas vers le Maroc, je dois l’équilibrer en faisant un pas vers l’Algérie", déclare Felipe Gonzalez49.

La recherche d’une politique globale doit permettre de développer la coopération "de manière à ce que les possibles différences nées du nationalisme marocain, qui parfois se transforment en irrédentisme, soient englobées dans une relation de portée plus large… " 50. Cette coopération doit comprendre plusieurs volets : économique, technologique et culturel car, selon Fernando Moran, ce fut une erreur constante du ministère des Affaires étrangères que d’aborder les relations avec le Maroc sous l’angle du contentieux territorial ou du conflit51.

Les relations entre l’Espagne et le Maroc, au cours de la première législature socialiste (1982-1986) vont connaître un climat de relative stabilité et seront marquées par la volonté d’apaisement du gouvernement espagnol. Dans sa politique vis-à-vis du Maghreb, le gouvernement socialiste va obtenir un résultat paradoxal par rapport à la doctrine affichée. Loin de réussir à mener une politique globale, le gouvernement de Felipe Gonzalez va parvenir à resserrer les liens avec le Maroc mais, dans le même temps et sans parler de la question politique, les relations économiques avec l’Algérie vont connaître un affaiblissement considérable en raison de l’échec de la renégociation du contrat de gaz conclu en 1975 entre les sociétés publiques de gaz des deux pays, l’Enagas espagnole et la Sonatrach algérienne. Si en 1982 le montant des exportations en direction de l’Algérie se chiffrait à 685 millions de $, il était descendu, au dernier trimestre 1984, à 15 millions. La gravité de cette situation doit se mesurer à l’aune de la place que tient l’Algérie dans le commerce extérieur espagnol. Elle est le cinquième ou sixième client de l’Espagne et représente, à elle seule, entre 3,2 et 3,6 % du commerce extérieur espagnol, alors que l’Amérique latine dans son ensemble, qui tient pourtant une place de choix dans la politique extérieure espagnole, ne représente que 5 % de ce commerce extérieur52. La crise sera telle que d’un taux de couverture des échanges hispano-algériens de 160 % en 1975 cette balance des échanges bilatéraux deviendra déficitaire en 1983-198453.

Finalement, pour tenter de remédier à cette situation, l’Espagne signera un nouvel accord sur le gaz le 23 février 1985, après trois ans de négociations. Les relations avec l’Algérie pendant la première législature socialiste vont être placées sous le signe de la tension et cela alors que Fernando Moran estimait qu’il existait des affinités idéologiques certaines entre les deux gouvernements. Il s’agit là d’un paradoxe tout comme seront paradoxales les relations avec le Maroc. Alors que celui-ci s’attendait à un excès de dogmatisme de la part du gouvernement socialiste espagnol, celui-ci réussira là où les gouvernements précédents avaient échoué : introduire la sérénité dans les rapports entre les deux pays.

Cette réussite des socialistes est en grande partie due à l’Accord de Pêche conclu le 1er juillet 1983 qui mettait fin à la précarité et au caractère conflictuel de la pêche sur le banc saharien qui empoisonnait les relations entre les deux pays. On doit remarquer que le gouvernement socialiste a accepté en 1983 des dispositions qu’il avait vivement dénoncées lors de la négociation du précédent accord en 1978 comme étant des clauses "bradant les intérêts nationaux" et conduisant à un "suicide de la pêche" 54.

Bien qu’il soit très difficile de démontrer de manière rigoureuse quel a été le poids du contentieux sur Ceuta et Melilla, on ne peut douter qu’en recherchant un accord global avec le Maroc, car en fait l’accord sur la pêche comporte de nombreuses dispositions concernant les contre-parties, tant financières qu’un transfert de savoir faire, le gouvernement espagnol a recherché des effets politiques payés d’un sur-coût économique qui avaient pour but d’obtenir une "pacification" des relations qui ont toujours été estimées préoccupantes pour les répercussions qu’elles pouvaient avoir sur les équilibres internes.

La politique extérieure espagnole à l’égard du Maghreb est conditionnée par la présence des enclaves espagnoles de Ceuta et Melilla sur la rive sud du détroit de Gibraltar. S’il paraît évident qu’un pays comme l’Espagne, limitrophe du Maghreb, mène en direction de ces pays une politique active et que celle-ci tienne une grande place dans sa politique étrangère du fait de la proximité géographique de ces pays, il faut aussi prendre en compte que ces relations sont conditionnées par la revendication marocaine sur Ceuta et Melilla. On peut aussi être surpris par le grand traditionnalisme dont a fait preuve pour le moment la diplomatie du gouvernement socialiste qui s’est alignée sur l’attitude des gouvernements antérieurs. On peut se demander si le gouvernement espagnol a la volonté, voire la capacité, de rechercher une solution qui pourrait satisfaire les deux parties. Les affrontements entre chrétiens et musulmans qui agitent Melilla en 1986 montrent un certain pourrissement de la situation et font apparaître un gouvernement frappé par l’immobilisme. Quels que soient les accords tacites, voire secrets, que favorise la bonne entente avec Hassan II, il faut bien voir que celle-ci n’est pas la seule clef du problème car elle repose sur un fragile équilibre. L’Espagne pourrait avoir à craindre un changement de pouvoir à Rabat lié soit à la montée du fondamentalisme islamique, hypothèse qui est avancée par Fernando Moran, soit à l’arrivée au pouvoir d’officiers "nationalistes". Mais il ne faut pas oublier non plus que le roi Hassan II pourrait être amené à revoir sa politique d’entente avec l’Espagne pour satisfaire les intérêts de sa propre politique.

Le caractère névralgique pour l’Espagne des relations avec le Maroc est réapparu avec la signature du traité d’Union entre le Maroc et la Libye, ou traité d’Oujda, du 13 août 1984, dénoncé depuis par le Maroc, dont l’article 132 stipulait :

"Toute agression dont l’un des deux Etats serait l’objet constituerait une agression envers l’autre".

 

Le traité d’Oujda prévoyait la création d’un Conseil de défense qui ne vit jamais le jour. Il était l’institution commune de nature à susciter les inquiétudes les plus vives des Occidentaux, dans la mesure où il prévoyait une aide militaire réciproque en cas d’agression d’une des parties signataires par une puissance étrangère. Si l’hypothèse intéressait au premier chef une éventuelle intervention américaine sur la Libye, la question se posait directement à l’Espagne à propos de Ceuta et Melilla. L’Espagne pouvait craindre une recrudescence de la revendication marocaine appuyée par la Libye et de manière plus aléatoire, mais non négligeable, un appui militaire de la Libye au Maroc en cas d’affrontement armé. Les déclarations faussement sereines que fit le gouvernement espagnol à l’époque ont caché en fait une grande inquiétude qu’expliquait Fernando Moran en 1985 :

"… Le gouvernement espagnol s’empressa de dire cela (que le Traité d’Oujda n’était pas tourné spécifiquement contre l’Espagne) pour apaiser, pour ne pas déconcerter le pays ; il fut dit ce qui était la vérité, mais, dans le même temps, le gouvernement a essayé de mesurer la situation dans tous ses aspects, militaire et diplomatique, et une série de contacts fut prise avec les pays directement intéressés (en particulier la France)" 55.

 

Il convient même de s’interroger sur l’importance de la réévaluation du Plan Stratégique Inter-Armées (PEC) à laquelle donna lieu cet événement et qui fut la cause du retard de son adoption définitive, annoncée en 1984 mais devenue effective en octobre 1985.

Toute redistribution des alliances au Maghreb ne manque pas de peser sur l’Espagne à cause de Ceuta et Melilla. En septembre 1984, le ministre des Affaires étrangères espagnol, Fernando Moran, montrait son inquiétude face à la redistribution des alliances au Maghreb qui, selon l’analyse faite à l’époque, paraissait s’organiser autour de deux axes -l’un constitué par le traité d’Union entre la Libye et le Maroc et le deuxième par le traité de Fraternité et de Concorde signé entre l’Algérie, la Tunisie et la Mauritanie en 1983 et qui risquaient de conduire, selon lui, à la cristallisation en deux lignes géopolitiques antagonistes56.

La menace en provenance du Maghreb qui pèse sur l’Espagne trouve son catalyseur dans la question territoriale. Son importance se mesure à la contrainte qu’elle fait peser sur les relations hispano-maghrébines. L’importance de cette menace doit être mesurée également par rapport à un deuxième facteur qui est le degré de radicalisation de la position espagnole face à la revendication marocaine.

Ici, deux éléments interviennent. Le premier concerne les causes de cette radicalisation ; le deuxième concerne l’évolution actuelle des positions de la classe politique espagnole qui est aujourd’hui relativement unanime dans son intransigeance. La cause première de l’intransigeance de la position espagnole, mise en avant depuis la transition démocratique, c’est que toute initiative allant dans le sens d’un assouplissement de la position espagnole entraînerait une opposition sérieuse de l’armée qui y verrait une possible atteinte à l’intégrité territoriale de l’Espagne. Si aujourd’hui le "syndrome du golpe" a disparu, jusqu’en 1981-1982 il était couramment admis qu’une ouverture sur Ceuta et Melilla serait de nature à déstabiliser la démocratie. Il est difficile, pour un observateur extérieur, d’évaluer le poids exact de cette contrainte sur la politique espagnole car le poids de l’armée n’apparaît qu’en filigrane et il est surtout mis en évidence par le rôle historique qu’a joué l’armée et les thèses qu’elle a défendues sur la question territoriale à partir des années 60. Toutefois, certaines déclarations paraissent extrêmement révélatrices de l’attitude des militaires à l’égard de Ceuta et Melilla. Un exemple très significatif nous est fourni par les déclarations du lieutenant général Saavedro Palmeiro, alors capitaine général de la IIe Région Militaire, à laquelle sont rattachées Ceuta et Melilla, en 1983 :

"Le drapeau espagnol flottera toujours sur Ceuta et Melilla… Les forces armées espagnoles garantiront la souveraineté et l’indépendance de l’Espagne, son ordonnancement constitutionnel et l’intégrité de son territoire contre les menaces ou les convoitises d’autres nations" 57.

 

Cette phrase, prononcée en toute autre partie du territoire espagnol, serait anodine puisqu’elle n’est que la réaffirmation des missions des forces armées telles qu’elles sont définies dans la Constitution de 1978 et dans la Loi organique de la Défense nationale de 1980. Cette déclaration serait au plus la réaffirmation, par un militaire, du respect des institutions, ce qui est normal dans un pays démocratique. Cette lecture apparaît sous un jour différent si l’on prend en compte le lieu où ce discours est prononcé ; l’on s’aperçoit alors qu’il s’agit d’une interprétation des textes légaux à laquelle se livre l’officier général, car la Constitution de 1978 ne précise pas quelles sont les limites exactes du territoire national.

Une éventuelle cession de Ceuta et Melilla représenterait-elle une atteinte à la souveraineté de l’Espagne ou à son intégrité territoriale ? Il semble bien que ce soit à dessein que le constituant espagnol ait laissé cette question non résolue.

La déclaration du capitaine général prend alors tout son sens : prononcée à Ceuta à peine un mois après l’arrivée au pouvoir des socialistes, elle pourrait être considérée comme un avertissement. Le gouvernement devait savoir que, dans les relations avec le Maroc au centre desquelles se trouve la question territoriale de Ceuta et Melilla, il ne pouvait se permettre d’être accusé de faiblesse par l’armée. Cette contrainte ne paraît plus crédible en 1992.

Quoiqu’il en soit, l’importance de la menace doit se mesurer par rapport à un deuxième facteur qui est le rejet unanime que la classe politique espagnole fait de la revendication marocaine. On ne peut déceler en Espagne aucune initiative publique qui tendrait à rechercher une solution qui pourrait satisfaire les deux parties car un compromis sur Ceuta et Melilla ne paraît pas, pour l’heure, négociable. Il est curieux de constater qu’avec la transition l’ensemble des partis politiques ont évolué vers des positions radicales et qu’aucun parti politique ne remet en cause l’"hispanité" des places soutenue par la thèse officielle. Bien au contraire, il est à noter que les personnalités politiques qui s’étaient prononcées dans les premières années de la transition pour des relations devant remettre en cause le statut actuel, se sont alignées aujourd’hui sur la thèse officielle ou bien s’abstiennent de faire des déclarations sur le sujet, ce qui traduit une évolution vers la fermeture.

Le parti communiste (PCE) était le seul parti à s’être prononcé en faveur de la "décolonisation" des places. Mais cette prise de position ancienne, qui remontait à 1961, a été oubliée par la suite et lors du débat sur l’adhésion à l’OTAN, il s’associera avec les groupes qui s’inquiètent des garanties de défense que peut apporter l’Alliance Atlantique aux places. Sa dislocation a fait perdre aujourd’hui tout intérêt à ses positions et contribue à accentuer l’unanimisme en faveur de l’hispanité.

Le poids du contentieux sur la politique de défense de l’Espagne

Les scénarios de conflit qui sont communément envisagés n’appréhendent pas l’hypothèse d’un conflit généralisé opposant l’Espagne et le Maroc, mais des affrontements circonscrits dans le temps et dans l’espace comme l’admettent les militaires espagnols58.

A partir de 1976, les responsables politiques espagnols se sont trouvés placés devant un véritable dilemme. L’année 1982 constitue une charnière pour l’évolution de ces positions.

1976-1982 : la préoccupation pour la défense "des points vitaux que notre géographie nous impose"

L’incertitude sur l’OTAN, pendant la période des gouvernements Suarez, qui s’achève en 1981, a une lente gestation qui se traduit dans le discours officiel essentiellement par la mise en évidence des intérêts de l’Occident sur le Flanc Sud et de leur superposition avec les intérêts de l’Espagne. Dans ce discours ne se trouve aucune référence explicite à la défense de Ceuta et Melilla.

En 1977, le ministre des Affaires étrangères déclare :

"A l’extrémité sud du Continent, trait d’union entre deux mers, ouvert à l’Atlantique et à la Méditerranée, point de contact entre deux continents, la réflexion géopolitique et géostratégique confère à l’Espagne une importance de premier ordre… nous n’avons, ni ne voulons, de responsabilités globales, mais nous pouvons avoir un rôle significatif dans cette sphère géopolitique qui nous est donnée et, dans celle-ci, avec des responsabilités spécifiques importantes" 59.

 

La réflexion stratégique, à partir de cette époque, s’oriente autour de la menace du Flanc Sud. En 1980, cette orientation est confirmée par la formulation, par la Junte des Chefs d’Etat-Major, du concept stratégique d’axe Baléares-détroit-Canaries qui détermine l’articulation du dispositif de défense espagnol. En 1982, Alberto Oliart, ministre de la Défense du gouvernement centriste de Calvo Sotelo, donnait cette définition de l’axe :

"Nous devons éviter une conception excessivement linéaire de cet axe qui va des Baléares en passant par le détroit de Gibraltar jusqu’aux îles Canaries, dans cette zone de l’Atlantique sud, vitale pour les intérêts de l’Espagne, non seulement pour les îles Canaries, provinces espagnoles qui se trouvent là, mais aussi parce que c’est une zone très importante pour le trafic maritime, duquel nous dépendons pour notre commerce d’importation et d’exportation.

 

Une force militaire espagnole importante et suffisante établie dans cette zone suppose que l’Espagne assume un rôle stratégique d’importance mondiale parce que cette zone est d’importance mondiale ; elle tend à garantir l’intégrité du territoire national espagnol et rend plus facile la récupération de Gibraltar par la négociation".

Le ministre insiste sur l’importance qu’aura l’augmentation de la capacité militaire espagnole "pour la défense des points vitaux que notre géographie nous impose" 60.

Les diverses déclarations du gouvernement touchant à la politique de défense jusqu’en 1982, c’est-à-dire jusqu’à l’arrivée des socialistes au pouvoir, nous amènent à constater que la question de la défense de Ceuta et Melilla n’apparaît jamais explicitement, seulement par allusion lorsqu’il est fait référence à la défense des "points vitaux que notre géographie nous impose" ou à la défense de l’intégrité territoriale ; que les conceptions stratégiques qui sont développées dans le discours politique ne traduisent pas une novation importante par rapport aux conceptions développées par la Marine, surtout à partir des années 60.

Elles traduisent simplement une relative inversion des deux axes de cette pensée au profit d’une vision davantage européenne et occidentale, au détriment de l’aspect le plus conservateur de cette stratégie.

En effet, la pensée stratégique espagnole, telle qu’elle apparaît dans les années 60, met en évidence deux lignes d’action fondamentales. On trouve d’une part une perception moderne de l’importance des eaux du détroit, en particulier, et des espaces maritimes en général pour l’Espagne, tenue d’en assurer le contrôle pour protéger ses approvisionnements dont 80 % parviennent par voie de mer. Mais cette conception de l’importance des espaces maritimes correspond également aux nécessités de la défense des territoires espagnols puisque l’Espagne est perçue comme un archipel qui, selon l’amiral Carrero Blanco61, est constitué par un ensemble de vingt-quatre îles, la notion d’île étant prise dans une acception large puisqu’y figurent Ceuta, Melilla, Ifni, le Sahara et Rio Muñi. Cette conception correspondait, dans les années 60, à la politique d’intégration des territoires africains menée par la Présidence du gouvernement et traduit l’influence conservatrice de la pensée "africaniste" développée durant le premier tiers de ce siècle.

On constate que, malgré la perte de la plupart des territoires se trouvant sur le sol africain, à l’exception précisément de Ceuta et Melilla, cette vision stratégique de l’Etat-archipel se retrouve dans les publications militaires actuelles. On peut donc penser que cette perception stratégique contribue à maintenir, dans les forces armées, une attitude rigide sur l’hispanité de Ceuta et Melilla que l’on ne retrouve pas chez les responsables politiques.

Le débat politique en Espagne va cependant ramener le problème de Ceuta et Melilla sous l’angle des questions de défense au premier plan lors du débat parlementaire sur l’adhésion à l’Alliance Atlantique et durant les deux premières années de gouvernement socialiste. Au cours du débat d’adhésion à l’OTAN, c’est le PSOE essentiellement, mais également l’opposition de gauche dans son ensemble, qui ont soulevé cette question en soulignant la carence du gouvernement de ne pas avoir négocié d’extension de la garantie de défense qui, au sens de l’article 6 du traité de l’Atlantique Nord, ne couvre pas les territoires se trouvant sur le sol africain. L’utilisation de cet argument a servi bien évidemment à des fins tactiques, faisant ainsi planer le doute sur l’utilité d’une telle adhésion. Et on peut constater une certaine contradiction dans l’argumentation socialiste qui, d’une part demande une extension de la garantie de défense pour Ceuta et Melilla et, d’autre part, dans le même temps, dénonce le risque que fait planer sur les Canaries une telle intégration.

La riposte gouvernementale témoignera d’un grand embarras et n’apportera aucune argumentation convaincante sur ce point.

L’évolution de la question après 1982 : moins de paroles, plus d’actes

L’arrivée au pouvoir des socialistes en octobre 1982 va donner un éclairage nouveau.

Pendant les deux premières années, l’incertitude sur les options de défense va refaire surgir la question de Ceuta et Melilla. Le discours gouvernemental contient une double proposition : en premier lieu, l’Espagne doit participer à la défense occidentale mais, et c’est là la deuxième proposition, l’Alliance Atlantique ne répond pas aux nécessités propres de l’Espagne, "parce que c’est logique qu’un pays qui adhère vingt ans après ait à faire face à des scénarios de défense distincts et c’est en plus un pays dont les hypothèses de conflit éventuel ne coïncident pas nécessairement avec celles établies par l’article 6 du traité de l’Atlantique Nord" 62. L’allusion à Ceuta et Melilla apparaît clairement.

Cette ambivalence du gouvernement socialiste l’amènera, en atténuant l’aspect global de la défense, à réaffirmer très nettement la nécessité de défendre Ceuta et Melilla, considérées comme l’un des objectifs essentiels de la défense, témoignant en cela d’une attitude régressive par rapport aux gouvernements précédents.

Ainsi, en avril 1984, le gouvernement donne cette définition sur les orientations de la politique de défense suivie :

"Dans le cas de l’Espagne, la menace particulière qui est appréciée est une possible déstabilisation du nord de l’Afrique qui affecterait d’une certaine manière nos places de Ceuta et Melilla et le sud de la péninsule, y compris la région méditerranéenne et du détroit. Moins probable, mais sans que cette possibilité puisse être écartée, serait impliquée également la région insulaire des Canaries et sa zone maritime. Evidemment, dans le domaine international, une confrontation des deux blocs, dans une plus ou moins grande mesure, pourrait également affecter l’Espagne" 63.

 

Avec le revirement de la position du gouvernement de Felipe Gonzalez en faveur du maintien de l’Espagne dans l’Alliance Atlantique, l’accent sera de nouveau mis sur la dimension Est-Ouest.

La sourdine qui est mise sur un éventuel conflit bilatéral avec le Maroc est aussi certainement liée à la "bonne entente" actuelle entre les deux pays. La guerre du Golfe a donné des motifs d’inquiétude au gouvernement espagnol du fait de la présence de fortes minorités musulmanes à Ceuta et Melilla et son engagement auprès des alliés l’a conduit souvent à faire le grand écart avec un monde arabe avec lequel l’Espagne revendique des liens privilégiés64. Mais on constate qu’avec le temps, la politique de défense est devenue une question moins conflictuelle entre les forces politiques, ce qui a mis une sourdine aux déclarations fracassantes sur de tels sujets. Cela ne veut pas dire qu’au niveau des moyens militaires l’Espagne ne se préoccupe pas d’un éventuel conflit. En ce sens, la mise sur pied d’une Force d’Action Rapide à partir de 1992 devrait lui donner une capacité de dissuasion accru vis-à-vis du Maroc. Toutefois, la situation politique actuelle paraît davantage privilégier le dialogue politique entre les deux rives.

4.2 - Le contentieux sur Gibraltar : une poussière d’empire devenu grain de sable

La récupération de Gibraltar demeure aujourd’hui l’un des grands enjeux de la diplomatie espagnole. Déjà au XVIIIe siècle, le roi Fernando VI disait que Gibraltar était pour l’Espagne une épine plantée dans son pied. L’Espagne n’a de cesse de réclamer la restitution du Rocher avec une rare unanimité de la classe politique que l’instauration de la démocratie en 1975 n’a fait que confirmer. Se joignant à ce concert d’unanimité, le roi Juan Carlos, en 1986, au cours d’une visite officielle en Grande-Bretagne, a qualifié Gibraltar de relique de l’histoire65.

Le contentieux sur Gibraltar est aussi un important facteur qui a pesé sur la redéfinition de la politique de défense espagnole en raison des nombreuses contradictions et des blocages politiques qu’il fait apparaître.

Toutefois, à la différence du contentieux sur Ceuta et Melilla, il n’apparaît pas comme porteur d’une menace d’affrontement militaire car l’Espagne d’une part a renoncé depuis fort longtemps (depuis le XVIIIe siècle) à employer la force pour recouvrer ce qu’elle estime lui appartenir ; de plus, il n’existe aucun élément dans la société espagnole, comme d’ailleurs au Royaume-Uni, qui permette de penser que des déséquilibres internes pourraient conduire les gouvernements de ces pays à un quelconque aventurisme militaire. Abordé sous cet angle, le contentieux sur Gibraltar paraît devoir se cantonner sur le terrain de la revendication diplomatique.

Le lien entre le contentieux de Gibraltar et la politique de défense espagnole apparaît cependant à plusieurs niveaux.

Tout d’abord de la façon la plus indirecte, par les déclarations du roi Hassan II du Maroc qui a tenté, à partir de 1976, d’établir un lien entre le contentieux sur Gibraltar et le contentieux sur Ceuta et Melilla comme cela a déjà été dit. Cette position s’explique par l’espérance née en même temps que la démocratie en Espagne de voir la question de Gibraltar réglée rapidement comme le laissaient supposer certaines déclarations des autorités britanniques. En effet, le 2 mars 1976, James Callaghan, secrétaire du Foreign Office, et plus tard premier ministre, disait au ministre des Affaires étrangères espagnol, Jose-Maria de Areilza : "Il est évident que demain une Espagne démocratique aurait de bien plus grandes possibilités de trouver une solution définitive".

La principale contrainte que fait peser le contentieux de Gibraltar sur la politique de défense espagnole est liée à la participation de l’Espagne à la défense occidentale, ce qui l’amène à participer à des structures communes, celles de l’Alliance Atlantique, dans lesquelles elle se retrouve au côté du Royaume-Uni, puissance occupante d’une parcelle du territoire espagnol, selon l’analyse espagnole, et qui est de plus, aujourd’hui, une base militaire sur laquelle l’Espagne n’a aucun contrôle ni ne dispose d’aucun renseignement quant à son activité, comme l’a dénoncé Fernando Moran66.

Cette contrainte est beaucoup plus de nature psychologique et politique que militaire car "la véritable difficulté réside dans le fait d’être intégré dans un système militaire dans lequel l’un des éléments est constitué par une colonie sur le territoire espagnol" 67.

La tentation de la classe politique espagnole aura été de chercher à établir un lien formel entre le contentieux de Gibraltar et la participation de l’Espagne à l’OTAN. En 1978, lors de son premier congrès, l’UCD avait décidé de lier la participation de l’Espagne à l’OTAN à la solution du problème de Gibraltar et, lors de la campagne électorale de 1982, l’ex-président du gouvernement, Adolfo Suarez, se prononçait pour la renégociation de l’adhésion
au traité de l’Atlantique Nord afin de parvenir à une solution pour Gibraltar.

Felipe Gonzalez, dans sa plate-forme en dix points appelée "Décalogue" de 1984 liait la permanence de la présence de l’Espagne dans l’Alliance Atlantique à la solution définitive du problème de Gibraltar, sans toutefois que celle-ci soit une condition posée a priori.

Contrairement à ce que pourrait laisser penser une telle attitude qui, à première vue, peut sembler dogmatique, la position de l’Espagne paraît empreinte d’un grand réalisme. Fernando Moran, alors qu’il était ministre des Affaires étrangères, expliquait qu’il n’existe aucun lien mécanique entre Gibraltar et l’OTAN et qu’"aborder la question de Gibraltar sous l’angle de l’appartenance ou non appartenance à l’OTAN est une grave erreur (parce que) Gibraltar n’est pas une base de l’OTAN ; Gibraltar est une base britannique reliée au système militaire de l’OTAN"68. Ce qui serait le plus important, disait-il, du point de vue de la défense "ce serait que l’Espagne participe au contrôle de la base… l’important serait de participer au contrôle du port, de l’arsenal, à la détermination de ce qu’il y a ou qu’il n’y a pas dans les tunnels 69, etc., mais cela n’a rien à voir avec notre participation à l’OTAN". Enfin, le ministre ajoutait : "les questions de défense qui sont des questions à régler bilatéralement avec la Grande-Bretagne, que l’on soit dans l’OTAN ou que l’on n’y soit pas, sont des questions qui ne sont pas liées à la récupération de Gibraltar" 70.

Le gouvernement socialiste espagnol a donc montré une attitude dénuée de dogmatisme dans son approche de la question de Gibraltar par rapport aux questions de défense. Mais le blocage politique est indéniable dans la mesure où le point de vue espagnol s’attache à démontrer qu’il existe une profonde contradiction entre le fait d’appartenir à une alliance de défense et qu’au sein même de cette alliance l’un des alliés de l’Espagne possède une "colonie" sur le territoire de ce pays.

Les retombées directes du contentieux de Gibraltar sur la politique de défense espagnole et même sur la défense commune sont d’une importance non négligeable. Une illustration concrète en est l’échec des négociations qui eurent lieu au sein de l’OTAN au printemps 1982 en vue d’attribuer à l’Espagne des responsabilités territoriales. Javier Ruperez, qui était à ce moment-là ambassadeur d’Espagne auprès de l’OTAN, a montré combien la délégation espagnole dans les négociations sur la participation militaire de l’Espagne à la défense commune avait montré son excessive préoccupation pour l’attribution d’une zone placée sous responsabilité espagnole. La question de Gibraltar, dit-il, a plané sur toutes les négociations71. Selon lui, les propositions faites par la Grande-Bretagne allaient dans le sens de l’établissement d’un commandement OTAN du détroit qui serait placé sous responsabilité conjointe hispano-britannique qui dépendrait lui-même d’un commandement principal espagnol. Selon des sources journalistiques, ces propositions ne reçurent pas l’assentiment des militaires espagnols qui manifestaient leurs réticences à voir flotter sur le Rocher de Gibraltar, côte à côte, les pavillons britannique et espagnol72.

En 1986, la proposition espagnole de participation à la défense alliée posait comme condition expresse le refus total de toute coordination avec GIBMED et l’accord de coordination avec l’OTAN concernant le détroit de Gibraltar a été le dernier de ces six accords à être signé début 1992, laissant ainsi deviner la difficulté des négociations.

Le contentieux sur Gibraltar a aussi pesé à un niveau plus général dans le débat sur la politique de défense comme nous le mettons en évidence dans l’analyse du débat sur l’entrée de l’Espagne dans l’OTAN. S’il est difficile d’évaluer son influence réelle dans le débat, on peut constater pour le moins qu’il a servi d’écran dans la compréhension des enjeux globaux de l’Occident face au bloc de l’Est.

On peut aussi estimer qu’il est un sur-conditionnement de la doctrine stratégique espagnole. Ceci veut dire que la formulation de la doctrine stratégique espagnole, dont le pivot est constitué par l’axe Baléares-détroit-Canaries, n’est pas tout à fait innocente à l’égard du contentieux sur Gibraltar puisqu’elle a vocation à faire apparaître sur la scène internationale, et surtout vis-à-vis des amis politiques de l’Espagne, le caractère aberrant d’une présence britannique imposée au cœur même de son dispositif stratégique et donc l’atteinte que cette présence représente à une prérogative majeure de la souveraineté espagnole : la prise en charge de sa sécurité.

Toutefois, l’analyse des données du problème et l’état des négociations entre l’Espagne et la Grande-Bretagne mettent en évidence que la politique de défense espagnole devra encore compter pendant de longues années avec la question de Gibraltar.

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Notes:

1 la formule est de Saint John Perse.

2 on retrouve cette notion développée notamment par : Fernando Moran, Una politica exterior para España, Barcelone, Planeta, 1979 ainsi que par Victor Morales-Lezcano, España y el Norte de Africa : el protectorado en Marruecos (1912-56), Madrid, UNED, 1986.

3 quelle que soit la suite qui sera donnée à cette initiative diplomatique dont l’Espagne a été largement protagoniste, sa signification symbolique mérite d’être soulignée.

4 Jose Cazorla-Perez, "La cultura politica en España", España, sociedad y politica, Salvador Giner ed., Madrid, Espasa-Calpe, 1990, pp. 259-314.

5 Jose-Maria Comas et Lucien Mandeville, Les militaires et le pouvoir dans l’Espagne contemporaine : de Franco à Felipe Gonzalez, Toulouse, Presses de l’Institut d’Etudes politiques, 1986, 209 p.

6 dans un message aux Cortes, lors de la signature des accords bilatéraux en 1953, le général Franco déclarait : "Le Mouvement national espagnol plein de vigueur et de jeunesse, devait se heurter inévitablement à l’égoïsme et à l’incompréhension de tant de peuples de notre continent. Ceci explique l’attraction qui a poussé notre peuple vers les nations jeunes,... et face à la nécessité d’association qui caractérise l’époque où nous vivons, au-delà de sa puissance matérielle, nous avons su apprécier l’idéalisme et la jeunesse du peuple des Etats-Unis". Ministère des Affaires étrangères, OID, Madrid, annexe 1128.

7 cité par Angel Vinas, Los pactos secretos de Franco con Estados-Unidos, Barcelone, Grijalbo, 1981, 333 p.

8 voir Bernard Labatut et Lucien Mandeville, "Exemple original de migration de population : les manœuvres entre parachutistes espagnols et français (1965-1987)", Exil politique et migration économique : Espagnols et Français aux XIXe- XXe siècle, ouvrage collectif, Toulouse, ed. du CNRS, 1991, pp. 185- 201.

9 Fernando Ripoll-Molines, "Adaptacion entre politica de la Sociedad y politica de defensa en España en el periodo 1975-1984", rapport présenté au colloque organisé par la Fondation Manlio Brosio, Turin, octobre 1984.

10 si les détracteurs de Manuel Azaña l’ont accusé de triturer l’Armée, Franco ne s’est pas privé d’écarter des postes clés les chefs militaires qui ayant soutenu le soulèvement de 1936 ont par la suite montré des sentiments trop favorables en faveur du rétablissement de la Monarchie "sitôt le danger passé".

11 Juan Beneyto, La identidad del franquismo, Madrid, El Espejo, 1979.

12 idem.

13 Jacques Huntzinger, Introduction aux relations internationales, Paris, Le Seuil, coll. Points, 1987, p. 124.

14 Alberto Martin-Artajo, "Las constantes geopoliticas de las relaciones internacionales de España", publié dans Geopolitica y Estrategia I, actes de la Chaire Palafox, Université de Saragosse, 1965, pp. 7-48.

15 Pour une vue d’ensemble voir Bartolomé Benassar, Un siècle d’Or espagnol, Paris, Robert Laffont, 1982.

16 Jacques Huntzinger, op. cit. pp. 134-135.

17 sur les migrations en Espagne, on consultera les travaux de Bernabe Lopez-Garcia et notamment, "Les mouvements de population en Méditerranée", Méditerranée occidentale : sécurité et coopération, ouvrage collectif, Paris, FEDN, 1992, pp. 45-56.

18 Blaise de Monluc, Commentaires, 1521-1576, Paris, Gallimard, La Pléiade, 1964, p. 292.

19 E. Temime, A. Broder, G. Chastagnaret, Histoire de l’Espagne contemporaine, Paris, Aubier, 1979, p. 5.

20 Fernand Braudel, L’identité de la France, Paris, Arthaud, 1986, pp. 18-19.

21 Rafael Lopez Pintor, La opinion publica española : del franquismo a la democracia, Madrid, CIS,1982 et A. Lopez-Pina et E. Aranguren, La cultura politica de la España de Franco, Madrid, Taurus, 1976, p. 55.

22 Jose Cazorla-Perez, "La cultura politica de los españoles", España, sociedad y politica, Madrid, Espasa-Calpe, 1990, pp. 259-284.

23 Francisco Villar, El proceso de autodeterminacion del Sahara, Valence, Fernando Torres, 1982, pp. 155-156.

24 Antonio Sanchez-Gijon, Ensayo sobre politica exterior española, Madrid, Cuadernos para el Dialogo, coll. Los Suplementos n° 20, 1971.

25 Fernando Moran, Una politica exterior para España, Barcelone, Planeta, 1980.

26 selon l’expression de Javier Ruperez, España en la OTAN : relato parcial, Barcelone, Plaza y Janes, 1986, 240 p.

27 Jose-Maria de Areilza, Diario intimo, Barcelone, Planeta, 1976, pp. 76-77. Le général Gutierrez-Mellado lui-même n’a pas totalement démenti ce propos, voir de cet auteur, Un soldado de España, Barcelone, Argos Vergara, 1983, p. 40.

28 Pedro Altares, "El cambio politico : con el barro en los pies", dans Colectivo Democracia, Los Ejercitos... mas allà del Golpe, Barcelone, Planeta, 1981, p. 314.

29 Marcel Niedergang, "Espagne : des élections sous la menace", Le Monde, 26 octobre 1982.

30 Thierry Maliniak, "M. Gonzalez : Franco appartient à l’Histoire", Le Monde, 15 mai 1984.

31 Fernando Moran, "Riesgos inherentes a la globalizacion, en una perspectiva Este/Oeste, de los escenarios del Magreb", Estrategia del Mediterraneo occidental y del Magreb, ouvrage collectif, Madrid, INCI, 1983, pp. 61-68.

32 On trouve notamment cette thèse chez Fernand Braudel, La Méditerranée et le monde méditerranéen à l’époque de Philippe II, Paris, Armand Colin, 1966.

33 Rachid Lazrack, Le contentieux territorial entre le Maroc et l’Espagne, Casablanca, Dar el Kitab, 1974, p. 107.

34 Rachid Lazrack, op. cit., p. 108.

35 chiffres donnés par Fernando Caballero, "Melilla, demarcacion de sus limites fronterizos", Ejercito, janvier 1982.

36 Voir par exemple les déclarations faites par Fernando Moran au journal ABC du 22 février 1983, cité dans ATDPE, 1983, p. 177.

37 Francisco Villar, El proceso de autodeterminacion del Sahara, Valence, Fernando Torres, 1982, pp. 278-279.

38 Francisco Villar, p. 280.

39 cité par Domingo del Pino, La ultima guerra con Marruecos : Ceuta y Melilla, Barcelone, Argos Vergara, 1983, p. 221.

40 idem.

41 Discours prononcé à l’occasion du débat sur la politique extérieure devant les Cortes, le 20 septembre 1977, "Discours du ministre des Affaires étrangères", M. Oreja (7 juillet 1976/31 décembre 1977), Madrid, OID-MAE, janvier 1978, p. 82.

42 Discours devant la Commision des Affaires étrangères du Congrès, 18 septembre 1979 in Discours et déclarations du ministre des Affaires étrangères, M. Oreja (octobre 1978/décembre 1979), Madrid, OID-MAE, janvier 1980, p. 72.

43 Bernard Labatut, Les Canaries : enjeux politiques et stratégiques, Toulouse, publications du Centre d’Etudes et de recherches sur l’Armée, série "Méditerranée : armée, sociétés, stratégies", n° 4, 1981.

44 programme du PSOE, Madrid, 1982, p. 46.

45 Déclarations au directeur d’El Pais, 12 décembre 1982.

46 Antonio Marquina Barrio, "El conflicto del Sahara y la cooperacion global del Gobierno español con Argelia y Marruecos", Revista de Estudios Internacionales, n° 4, vol. 4, octobre/décembre 1983.

47 Conférence de presse, septembre 1983, Madrid, ATDPE, 1983, p. 808.

48 Entrevue à la revue Mayo, mars 1983.

49 Déclarations du président du gouvernement, Felipe Gonzalez, à la presse saoudienne, ATDPE, Madrid, 1984, p. 69.

50 intervention du ministre des Affaires étrangères, Fernando Moran, devant la Commission des Affaires étrangères du Congrès le 18 février 1983, Madrid, ATDPE, 1983, p. 149.

51 Déclaration du MAE Fernando Moran devant la commission des Affaires étrangères du Congrès le 18 février 1983, ATDPE, Madrid, 1983, p. 149.

52 Chiffres donnés par le MAE, Fernando Moran, Commission des Affaires étrangères du Congrès, 22 février 1985, Madrid, ATDPE, mars-avril 1985, p. 248.

53 Ascension Calatrava et Ana-Maria Melero, Politica y economia en los paises del Magreb : sus relaciones con España en el marco de la CEE, Madrid, Instituto hispano-arabe de Cultura, 1986, p. 120.

54 Bernard Labatut, art. cit.

55 Commission des Affaires étrangères du Congrès, 22 février 1985, Madrid, ATDPE, mars-avril 1985, p. 237.

56 Discours prononcé par le MAE, Fernando Moran, devant l’assemblée générale des Nations-Unies le 26 septembre 1984, Madrid, ATDPE, septembre 1984, p. 613.

57 cité par Cambio 16, Madrid, n° 581, 17 janvier 1983.

58 voir par exemple, Juan Mariano y Ferragut, "Melilla, Ceuta y las alianzas internacionales de defensa", Reconquista, n° 418, octobre 1985, pp. 6 et s.

59 Discours du MAE Marcelino Oreja du 20 septembre 1977, "Discursos y declaraciones del ministro de Asuntos Exteriores", Oreja, 7 juillet 1976-31 décembre 1977, Madrid, OID, janvier 1978.

60 Commission de la Défense du Congrès des Députés, 28 avril 1982, BOCG, n° 42, 1982.

61 pour un exemple des conceptions stratégiques développées par l’amiral Carrero-Blanco, on peut voir notamment l’article "Politica Naval" publié dans la Revista general de Marina en novembre 1964, ainsi que divers textes publiés dans Discursos y Escritos 1943/1973, Madrid, Instituto de Estudios Politicos, 1973.

62 Déclaration du ministre des Affaires étrangères devant le Club International de la Presse, 26 janvier 1983, ATDPE, janvier 1983, p. 31.

63 réponse du gouvernement espagnol à la question posée par le sénateur Javier Ruperez sur les menaces extérieures affectant l’Espagne, BOCG, sénat, 9 avril 1984.

64 Gema Martin-Muñoz, "L’Espagne et la guerre du Golfe. Un point de vue hispano-arabe", Stratégique, n° 51/52, 1991-3/4, pp. 205-214.

65 Message de salutations du roi Juan-Carlos adressé au peuple britannique à l’occasion d’un voyage officiel au Royaume-Uni le 4 avril 1986, ATDPE, avril-mai 1986, p. 297.

66 Commission des Affaires étrangères du Congrès, 21 décembre 1984, in ATDPE, 1984, p. 950.

67 Comparution du MAE, Fernando Moran, devant la Commission des Affaires étrangères du Congrès pour informer du contenu des négociations avec la Grande-Bretagne sur Gibraltar, BOCG du 7 mars 1985, ATDPE, mars-avril 1985, pp. 275-276.

68 intervention devant le Congrès du 7 mars 1985, déjà cité, ATDPE, mars-avril 1985, p. 271.

69 par référence aux craintes souvent soulevées en Espagne qu’il y ait à Gibraltar des armes nucléaires qui y seraient soit déployées, soit stockées dans les quelques vingt-six kilomètres de tunnels creusés dans le rocher.

70 idem, p. 71.

71 Javier Ruperez, España en la OTAN : relato parcial, Barcelone, Plaza y Janes, 1986, p. 210.

72 Felix Bayon, "La OTAN estaba dispuesta a conceder un mando a España despues de su ingreso a toda prisa", El Pais, 27 février 1986.

 

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