(Suite du chapitre 3)

 

La participation espagnole dans l’OTAN, un cas atypique ou un modèle ?

L’évolution fondamentale qu’a consacrée la pratique suivie par le gouvernement depuis 1982 réside dans l’approche pragmatique de la participation à l’OTAN qui a conduit à l’abandon de la distinction trop rigoriste et arbitraire entre structure civile et structure militaire au profit d’une distinction plus opératoire qui consiste à différencier deux grands blocs dont la ligne de fracture opposerait ce qui relève de la structure des commandements intégrés de tout le reste. La condition posée lors du référendum d’ériger en limite absolue la non participation à la structure des commandements intégrés amène à soulever la question de savoir quelle est la signification exacte de la doctrine gouvernementale. Felipe Gonzalez donna, lors du débat parlementaire qui précéda l’organisation du référendum de 1986, sa vision du rôle de l’Espagne : "Il n’y a rien dans le traité qui oblige l’Espagne à appartenir à la structure militaire intégrée… Ceci ne veut pas dire que l’Espagne n’assume pas la part de responsabilité qui lui correspond dans la sécurité collective, pas du tout ; elle l’assume par la défense de son propre territoire ; elle l’assume par conséquent de la même façon que l’assument d’autres pays de l’Alliance" 1.

La raison essentielle invoquée pour justifier le refus de participer à la structure militaire est le désir de ne pas voir d’unités espagnoles placées sous le commandement de militaires d’autres pays. Certains responsables politiques ont présenté des arguments touchant à la situation politique interne de l’Espagne. Ainsi, selon l’ancien président du gouvernement, Adolfo Suarez, et pour l’ancien ministre des Affaires étrangères, Fernando Moran, l’intégration militaire pouvait donner un pouvoir plus grand aux militaires. Pour Fernando Moran : "Dans ce pays, le principe de la suprématie du pouvoir civil sur le militaire est clairement assis, mais dans aucun pays n’est établi le principe de la limitation du pouvoir militaire. L’établissement d’un lien entre le pouvoir militaire et une doctrine de guerre de portée planétaire (...) pourrait déstabiliser les équilibres internes espagnols. Pour cela le pouvoir civil doit percevoir très clairement quel est le degré d’autonomie de l’engagement militaire qu’il prend" 2. Selon certains observateurs3, la représentation espagnole auprès de l’OTAN, qui en fait est composée d’une représentation civile à la tête de laquelle se trouve l’ambassadeur et d’une représentation militaire, a montré parfois son manque de coordination. Et la participation espagnole à la planification militaire au sein de l’OTAN donnerait un plus grand pouvoir, du moins au niveau administratif, aux militaires.

Mais l’argument le plus crédible est la difficulté à remettre en cause l’organisation territoriale des commandements intégrés. Francisco Fernandez Ordoñez, ministre des Affaires étrangères de 1985 à 1992, a évoqué ce problème en reconnaissant que le gouvernement de Calvo Sotelo en 1982, lors des négociations en vue de l’intégration, s’était heurté à des difficultés techniques très importantes4. Le même argument est repris par le ministre de la Défense, Narcis Serra : "Etre dans la structure intégrée des commandements suppose un processus extrêmement difficile pour assigner à l’Espagne un commandement territorial, non seulement à cause de la question de Gibraltar, mais aussi du fait de la nécessité d’engager des négociations en ce moment inopportunes avec le Portugal et même avec la France, et soulever quelques problèmes peu souhaitables pour l’Alliance en raison du contentieux gréco-turc" 5. Il était délicat pour la cohésion de l’Alliance de voir s’amorcer un contentieux entre l’Espagne et le Portugal sur le redécoupage d’Iberlant dont le Portugal venait à peine d’obtenir le commandement en 1982. Le problème de Gibraltar est un autre élément qui a rendu pratiquement impossible un accord. Narcis Serra déclare à ce propos : "Je suis de ceux qui sont convaincus qu’aucun gouvernement espagnol ne peut entrer dans la structure intégrée des commandements sans avoir préalablement résolu le contentieux sur Gibraltar et qu’en ce moment entrer dans la structure des commandements implique de reconnaître un commandement britannique sur notre territoire national, et même s’il était subordonné ; cela…. ni ce gouvernement, ni aucun gouvernement espagnol démocratique ne peut l’accepter" 6. La question de Gibraltar, dans le meilleur des cas, aurait pu aboutir pour l’Espagne à l’obtention d’un double commandement : espagnol et britannique, selon diverses hypothèses envisagées lors des négociations de 1982 ; mais cette solution a été rejetée par les militaires espagnols qui n’acceptaient pas que les drapeaux espagnol et britannique flottent l’un à côté de l’autre sur le Rocher de Gibraltar7.

Pour Felipe Gonzalez, "le fait de ne pas appartenir à la structure militaire intégrée peut conduire à une grande confusion" 8 et de fait cette non-participation n’est pas synonyme de refus de la stratégie atlantique et moins encore de refus de participer militairement à cette stratégie. Cette constatation révèle une réalité complexe. On pourrait penser a priori que l’adhésion à l’Alliance Atlantique impliquait l’acceptation de la stratégie qu’elle met en œuvre en vue de dissuader une éventuelle agression soviétique, la protection de ses membres contre une agression de cette nature étant la finalité même pour laquelle a été mise sur pied l’Alliance Atlantique. Pourtant, une fois de plus, il faut se référer au cas spécifique de la France qui explique en partie son retrait de la structure militaire par son rejet de la doctrine d’utilisation des armes nucléaires de l’Alliance qui se fonde sur la "riposte graduée" alors que la France, en se dotant de l’arme nucléaire, a élaboré une doctrine de dissuasion différente, la dissuasion dite "du faible au fort" qui repose sur un concept proche de la doctrine initiale de l’Alliance Atlantique dite "stratégie anti-cités" et qui fut abandonnée au début des années 60 au profit de la doctrine de la "riposte flexible". Cela ne veut pas dire que la France ne participe pas à la défense de l’Europe occidentale.

L’Espagne peut-elle et veut-elle s’inspirer du cas français ? Le grand débat stratégique qui était annoncé par le gouvernement en 1983 et qui paraissait impliquer la remise en cause de l’option atlantique a tourné court car il n’a pas suscité de propositions alternatives susceptibles de donner naissance à une certaine conception "gaullienne" de la défense. La seule personnalité qui ait eu des velléïtés allant en ce sens a été Fernando Moran qui, en 1984, se déclarait favorable au développement de sous-marins nucléaires d’attaque qui constitueraient le vecteur privilégié d’une stratégie de dissuasion "autonome" en Méditerranée. Il faut aussi souligner que les grands programmes d’armement et particulièrement le "groupe de combat" n’ont pas été remis en cause par l’arrivée des socialistes au pouvoir. Or, la politique d’armement suivie par la Marine depuis plus de vingt-cinq ans montre des préoccupations qui sont directement liées à la stratégie menée par l’Alliance Atlantique.

Il convient donc de distinguer deux niveaux dans la position espagnole : le refus de participer à la structure militaire intégrée qui ne signifie pas que l’Espagne refuse de participer à la défense commune ; le refus d’installer, de stocker ou d’introduire des armes nucléaires sur le territoire espagnol. Cette interdiction figurait au nombre des clauses restrictives à l’adhésion au traité de l’Atlantique Nord donnée par les Cortes en 1981. Cette position se trouve réaffirmée dans le "décalogue" et a été reprise expressément de même que le refus de participation dans la structure militaire intégrée dans la question posée lors du référendum de 1986. Cette interdiction a des implications importantes car elle posait des restrictions notoires à l’adhésion pleine et entière de l’Espagne à la stratégie atlantique. Ce n’est qu’en 1988 que le gouvernement espagnol reconnaîtra du bout des lèvres son acceptation de la stratégie nucléaire, surtout pour lever les blocages, notamment de la Grande-Bretagne, pour entrer à l’UEO. Mais la participation de l’Espagne à la défense commune se fera au niveau des moyens conventionnels.

Felipe Gonzalez estime que l’Espagne doit assurer sa part de responsabilités dans le cadre de la sécurité collective et qu’elle l’assumera en assurant la défense de son propre territoire9. Le ministre de la Défense, Narcis Serra, apportait d’intéressantes précisions sur la conception du rôle de l’Espagne et ses éventuelles fonctions : "De la même façon que l’Angleterre assigne
au commandement intégré les troupes qu’elle a déployées sur le Rhin… on territoire est situé hors des commandements et par conséquent la défense du territoire national anglais est placée sous la responsabilité des autorités nationales et ne relève pas de la structure des commandements intégrés. Nous considérons que la même conception doit prévaloir en Espagne. Aucune autre mission que l’Espagne pourrait se voir attribuer à l’avenir, de donner de la profondeur à tout plan stratégique, de permettre un appui logistique renforcé, de permettre l’acheminement rapide de renforts en cas de conflit, aucune de ces missions ne nous oblige à appartenir à la structure intégrée des commandements. La preuve… c’est qu’on ne nous le demande pas"
 10.

Cette prise de position appelle deux remarques. La première, c’est que si sur certains points le gouvernement est catégorique, c’est-à-dire sur le refus de participer à la structure intégrée des commandements ou sur le maintien du statut de dénucléarisation de l’Espagne, par contre il ne paraît pas rejeter a priori l’envoi de forces espagnoles à l’extérieur du territoire national. Ce qui sera confirmé par les changements de la doctrine stratégique intervenus en 1991 et la mise en place d’une Force d’Action Rapide décidée en 1992. La deuxième remarque concerne le fait qu’il y a un alignement des conceptions du gouvernement en matière de participation à la défense commune sur la perception et la conception du rôle de l’Espagne au sein de l’OTAN que partagent les militaires qui défendent la ligne "otaniste". Par exemple, le général Eduardo Munilla considérait que l’une des principales contributions de l’Espagne à l’Alliance serait de servir de base logistique et de territoire de stockage et de débarquement pour les renforts venus d’outre-atlantique. Le général Munilla considérait aussi que, par la défense de ses intérêts notamment sur les mers environnantes (Méditerranée, Détroit de Gibraltar et approches océaniques) ainsi que de son espace aérien, l’Espagne contribuait au renforcement du Flanc Sud11.

La perception “otanienne” du rôle de l’Espagne

Le point de vue de l’Alliance sur le rôle que pouvait jouer l’Espagne dans la stratégie atlantique demeure du domaine de la spéculation tant l’Alliance s’est montrée discrète et avare en déclarations qui auraient pu être interprétées comme étant la position "officielle" de l’OTAN. Il faut cependant noter que l’intérêt de l’Alliance pour l’Espagne n’est pas nouveau et les principaux pays exerçant des responsabilités stratégiques essentielles en son sein ont pris conscience très tôt de l’utilité qu’il y avait à favoriser l’adhésion de l’Espagne, mais ces initiatives se sont heurtées jusqu’à la mort de Franco à l’opposition de pays qui justifiaient leur refus par des motifs idéologiques. A partir du moment où est intervenue l’adhésion espagnole et indépendamment des conversations sur la participation de l’Espagne à la structure militaire intégrée, il semblerait que l’OTAN ait montré un intérêt pour l’utilisation de certaines unités sur la ligne de front en cas de crise. Les cas les plus souvent cités concernent le déploiement d’une division blindée, en l’occurrence la division blindée Brunete qui serait envoyée dans le nord de l’Italie. L’OTAN aurait également envisagé le transfert, dans les Alpes italiennes, toujours en cas de crise, de l’une des deux brigades de la division de Montagne Navarra qui est déployée dans les Pyrénées. L’OTAN aurait aussi envisagé l’utilisation d’unités susceptibles d’intervenir rapidement sur tous les fronts, les unités concernées étant soit la brigade parachutiste stationnée à Alcala de Henares (Madrid), soit la brigade aérotransportée basée à La Corogne (Galice), ces unités pouvant être intégrées au niveau de la planification opérationnelle dans la force mobile terrestre du commandement allié en Europe (AMFL : Ace Mobil Force Land).

Mais l’apport de l’Espagne à l’Alliance Atlantique du point de vue militaire ne se limite pas à la dimension terrestre. Tout au contraire, il semblerait que l’OTAN ait accordé une importance majeure à la composante maritime et aérienne qui constitue certainement l’apport le plus direct, le plus immédiat et le plus efficace ; la composante terrestre ne représentant en fin de compte que l’aboutissement symbolique de l’intégration et donc le plus chargé de sens, car il aurait signifié une participation totale dans la stratégie atlantique. C’est en ce sens qu’il faut interpréter cette déclaration de Narcis Serra : "L’élément le plus significatif de l’intégration militaire serait de placer des forces espagnoles sous le commandement du Saceur" 12. Au niveau des composantes maritimes et aériennes, l’apport espagnol permet un meilleur verrouillage du Flanc Sud de l’OTAN. La composante maritime est celle qui paraît être la mieux adaptée pour remplir ces fonctions de contrôle dans la zone d’importance stratégique essentielle qu’est le détroit de Gibraltar qui permet le passage entre la Méditerranée et l’Atlantique. Il faut prendre en considération le fait que la Marine espagnole a développé sa coopération avec l’OTAN à partir des années 60 et qu’elle a donc acquis un niveau élevé de standardisation avec les autres marines occidentales qui font d’elle la composante militaire la plus directement et immédiatement intégrable. Les déclarations de Felipe Gonzalez et du ministre de la Défense, Narcis Serra, selon lesquelles le meilleur apport de l’Espagne à la défense de l’Europe réside dans l’amélioration de la défense du territoire espagnol trouvent ici tout leur sens puisque la prise en charge de la défense de l’axe stratégique Baléares-détroit-Canaries par l’Espagne contribue à renforcer la défense commune. Cette collaboration peut revêtir diverses modalités. Outre le contrôle de la zone du détroit, les fonctions de la Marine concernent la lutte anti-mines, l’escorte de convois et la protection du trafic maritime, la lutte anti-sous-marine, le détachement d’un escorteur ou d’une frégate auprès de la force navale permanente de l’Atlantique (STANAVFORLANT) ou bien auprès de la force navale en Méditerranée (NAVOCFORMED), encore que la transformation de celle-ci en force permanente au printemps 1992 a montré que l’Espagne souhaitait en rester à l’écart.

La composante aérienne constitue le deuxième élément intéressant la stratégie atlantique puisque la défense de l’espace aérien espagnol représente aussi une contribution significative à la sécurité du Flanc Sud. La place de l’Espagne dans la défense aérienne commune soulève un intéressant problème lié à sa participation à l’infrastructure électronique de la défense aérienne de l’OTAN, le réseau NADGE. Celui-ci comporte deux dimensions, l’une qui concerne la surveillance et l’alerte, et donc le recueil et la transmission des renseignements, et l’autre qui concerne la défense avancée et donc le contrôle des moyens de représailles. La France participe au réseau NADGE dans les limites du recueil et de la transmission des renseignements, mais par contre cette participation cesse où commence le contrôle des moyens de représailles. L’Espagne participe depuis 1972, de manière indirecte, à ce réseau par le biais des accords bilatéraux avec la France et l’intégration des réseaux espagnol et français est même assez poussée puisqu’ils possèdent entre eux un système digital de transmission automatique des données. Narcis Serra a manifesté l’intention de l’Espagne de développer encore cette relations bilatérale avec la France et le Portugal, le lien entre le réseau espagnol SADA et le réseau portugais SICAP étant, selon lui, encore assez imparfait.

Si ces mesures ont pour conséquence de resserrer les liens avec le réseau OTAN, NADGE, les limites de la participation espagnole demeurent incertaines. "La France participe pleinement aux schémas de défense de l’espace aérien et n’est aucunement intégrée militairement dans la structure des commandements de l’Alliance Atlantique. Par conséquent, l’Espagne pourra souverainement décider de la politique de défense aérienne de son territoire national, une politique de défense aérienne qui sera conduite en collaboration avec la politique de défense de l’espace aérien européen ; elle pourra se lier, elle l’est déjà, aux pays voisins pour établir des scénarios d’alerte avancée, ce qui est absolument, totalement et rigoureusement compatible avec la non appartenance à la structure intégrée des commandements de l’Alliance Atlantique" 13. Du point de vue aérien, il faut aussi considérer le rôle que peuvent avoir les avions de patrouille maritime dans la lutte anti-sous-marine. L’Espagne dispose de six avions de ce type de provenance américaine, Loockheed Orion. Une autre fonction importante de l’Espagne dans le domaine aérien consiste dans la mise à disposition des terrains d’entraînement qui bénéficient à la fois de l’espace que leur confèrent les vastes étendues désertiques que possède l’Espagne et des conditions climatiques extrêmement favorables. Le camp d’entraînement de Las Bardenas Reales joue depuis de nombreuses années un rôle important pour l’entraînement des forces aériennes américaines, stationnées en centre-Europe mais aussi pour d’autres pays occidentaux.

Toutes ces interrogations vont encore demander un temps assez long avant que n’intervienne l’accord définitif sur la contribution espagnole à l’Alliance Atlantique. La proposition espagnole de participation militaire est remise au secrétaire général de l’OTAN le 18 janvier 1988 mais il faut attendre juin 1992 pour que soient signés les derniers accords de coordination. Ceux-ci sont au nombre de six et déterminent la participation des forces espagnoles aux opérations aéronavales en Méditerranée occidentale en coordination avec le commandement AFSOUTH de Naples (accord Echo), à la sécurité de l’Atlantique oriental, en coordination avec le commandement Iberlant situé à Oeira au Portugal (accord Delta), la défense et le contrôle de l’espace aérien national (accord Bravo), la défense du territoire espagnol (accord Alfa). Les deux derniers accords, conclus en 1992 concernent l’utilisation du territoire espagnol comme base de soutien logistique (accord Charlie) et le contrôle aéronaval du détroit de Gibraltar (accord Foxtrot). Les négociations concernant ce dernier accord ont certainement été délicates puisque dans sa proposition de 1988 l’Espagne avait posé comme condition de sa participation militaire le rejet de toute coordination avec le commandement de Gibraltar (Gibmed).

Conclusions

1986 marque en Espagne le point d’aboutissement d’un processus d’évolution, voire de maturation, des idées politiques. Nous entendons par cette idée de maturité le fait qu’il y ait disparition d’une opposition fondamentale entre les deux principaux courants de la pensée politique en Espagne et qui constituait un facteur de rupture et de déséquilibre dans le domaine de la politique extérieure et donc de l’un des éléments fondamentaux de l’identité étatique.

Il faut aussi situer la question de l’Espagne et de l’OTAN sur un plan plus fondamental. L’Espagne avait-elle les moyens de choisir une autre alternative ? Autrement dit, comme Roberto Mesa pose la question14, est-ce que la politique extérieure d’une puissance régionale de moyenne importance est modifiable ? Et d’autre part, est-ce que l’alternance au pouvoir peut influer de manière décisive sur une politique extérieure ? Les réponses sont singulièrement complexes et amènent à poser des questions sous-jacentes telles que celle de savoir quelle était la volonté réelle de changement de l’équipe accédant au pouvoir. Et en supposant que cette volonté ait réellement existé, quelle était la marge de manœuvre dont pouvait disposer l’Espagne sur la scène internationale ? Comme le constate Roberto Mesa, en l’absence totale d’informations il est quasiment impossible de répondre à ces questions.

Est-ce que l’appartenance à l’Alliance Atlantique devait faire partie du "package deal" que l’Espagne devait accepter pour répondre au défi de sa consolidation démocratique et de l’acquisition du statut qu’elle revendiquait de pays européen à part entière ? Accepter une telle hypothèse tendrait à reconnaître une marche inexorable de ce qui a été de loin dénoncé comme la politique des blocs et donc à avoir une vision pessimiste de la société internationale qui irait inévitablement vers son point d’explosion et donc à sa perte. En 1981, au moment du débat parlementaire sur l’adhésion, le PSOE n’était pas loin d’une telle analyse. Mais il faut peser d’autres éléments. Le PSOE, comme d’ailleurs les autres grands partis politiques, ont vu dans l’ancrage à l’Europe le moyen le plus sûr de garantir l’évolution et la stabilisation démocratique du pays. Comme le dit fort justement Fernando Moran, l’européisme a été la valeur fondamentale et supra-politique autour de laquelle s’est fait l’accord qui a permis la transition. On peut s’étonner que cette ouverture vers l’extérieur, qui était ressentie comme une garantie de la réussite du projet politique, n’ait pas été ressentie comme une nécessité dans le domaine militaire et de la défense. Le principal danger qui pesait sur l’évolution démocratique était le risque, réel ou supposé, d’interventionnisme militaire. N’était-il pas alors souhaitable de favoriser l’ouverture de l’institution militaire en lui donnant un objectif à atteindre, la participation à l’OTAN, mais aussi l’occasion de confronter ses valeurs et son système de pensée à celui des autres pays de l’Alliance, tous de tradition démocratique ? Et le risque ne consistait-il pas à maintenir les forces armées dans un système de semi-autarcie qui favoriserait la tentation du repli sur soi et de l’"involution" ? La pudeur et la retenue du discours politique sur ce thème sont une des constantes de la transition et la crainte de certaines réactions de l’armée s’est souvent cachée sous le maître-mot de "modernisation". Ceci ne veut pourtant pas dire que la question n’ait pas été débattue. Javier Ruperez justifiait le titre de son ouvrage, "L’Espagne dans l’OTAN, récit partiel", en écrivant : "L’ensemble du dossier de l’OTAN n’est pas passé entre mes mains et je me limite à raconter une partie de ce que je connais. D’autres éléments, qu’il revient à d’autres d’apporter, et d’autres détails qui par prudence doivent encore être occultés, devront, le moment venu, composer la fresque du processus qui a conduit à l’adoption de l’une des décisions politiques les plus importantes pour ce qui concerne l’idée que les Espagnols se font de leur pays, pour sa projection extérieure et la nécessaire articulation de sa défense" 15.

En l’état actuel des connaissances sur la question, il convient de s’interroger sur cet aspect du débat sur l’OTAN. Est-ce que celui-ci n’a pas fait l’objet d’une auto-censure de la classe politique qui a sciemment éludé, au niveau du débat public, l’une des dimensions non négligeables de l’adhésion, la fonction qu’aurait celle-ci de mise en conformité intellectuelle des forces armées espagnoles avec celles des autres pays occidentaux et qui s’inscrirait dans ce que Charles Zorgbibe appelle la "fonction d’intégration des Alliances"16 ? On peut s’étonner par ailleurs que l’opposition de gauche, et principalement le PSOE, n’aient pas davantage pris en compte ce paramètre pour l’intégrer dans une analyse qui aurait conduit en fin de compte à une inversion des finalités de l’OTAN vues dans une perspective espagnole, la finalité première de l’OTAN n’étant plus la défense contre une agression soviétique mais l’instrument destiné à favoriser la mise en conformité des forces armées espagnoles avec les valeurs occidentales. Si cette analyse avait été retenue par le PSOE, l’OTAN aurait pu devenir une priorité tactique, or tel ne fut pas le cas puisque, jusqu’en 1982, le PSOE se lança dans une opposition systématique, c’est-à-dire en fait pendant toute la période où la démocratie paraissait encore fragile. Pour l’UCD, il semble que cette analyse ait davantage été prise en considération. Si l’adhésion à l’Alliance a été présentée comme un aboutissement logique, "par cohérence avec le processus d’intégration au monde occidental", selon Calvo Sotelo ; au cours du débat devant les Cortes fut avancée l’idée selon laquelle l’intégration jouerait un grand rôle dans la modernisation des forces armées dans tous leurs aspects. Il conviendrait de savoir quel a été le rôle réel de cet argument dans la prise de décision en faveur de l’adhésion. Mais seule l’analyse historique, c’est-à-dire dépouillée des présupposés doctrinaux ou idéologiques qui faussent l’analyse contemporaine des événements pourra répondre à cette interrogation.

La question de l’OTAN a fait apparaître un autre problème fondamental de portée théorique, lié à l’avantage pour un pays de participer à une alliance multilatérale ou bien à demeurer dans le cadre de liens bilatéraux. Ce problème sur les avantages réciproques de telles alternatives s’est trouvé en Espagne posé dans des termes fort proches d’un modèle théorique puisqu’une fois admis le postulat selon lequel l’Espagne devait participer à la défense occidentale, il s’agissait de déterminer s’il était plus satisfaisant pour les intérêts de l’Espagne de se maintenir dans le cadre de la relation bilatérale de défense avec les Etats-Unis ou bien s’il était préférable pour elle de participer à un cadre multilatéral, en l’occurrence matérialisé par l’Alliance Atlantique. Comme le souligne Boutros Boutros Ghali, les alliances bilatérales "surtout entre partenaires d’inégale puissance, ne sont-elles pas autant d’expressions de la "dictature internationale" ? Dans l’alliance bilatérale, le dialogue est réduit à un monologue puisque le contrepoids du nombre fait défaut. L’équilibre est rompu au profit de la grande puissance qui imposera ses conditions à chacun des petits Etats pris isolément" 17. Cette affirmation n’a pas valeur d’axiome et certains auteurs, tel Charles Zorgbibe, font remarquer que ces mêmes inconvénients peuvent se retrouver dans l’alliance multilatérale : "Mais dans une configuration bi-polaire, l’analyse peut être inversée : l’allié petit ou moyen pourra trouver plus d’avantages au tête à tête avec la grande puissance qu’à l’entrée dans une association multilatérale, au sein de laquelle la principale puissance disposera d’une "clientèle" d’Etats et pourra convertir son hégémonie de fait en un pouvoir juridico-politique" 18. Nous ajouterons que dans la pratique, même si les conditions objectives d’un tel débat se trouvent réunies, celui-ci se trouve altéré par certains paramètres de la vie politique tels que les conditionnements historiques, l’approche idéologique et l’argumentation tactique de forces politiques menant une stratégie d’accès au pouvoir.

La dislocation de l’Union Soviétique a aussi conduit à mettre ces problématiques en perspective. Le débat sur la "logique des blocs" n’a plus guère de sens aujourd’hui et l’on assiste à un déplacement du débat sur un plan intra-occidental. La question qui se pose aujourd’hui est de savoir quelle crédibilité accorder à l’amorce d’une défense européenne. Après avoir longtemps justifié ses réticences vis-à-vis de l’OTAN au nom de l’idéal d’une défense européenne, l’Espagne se trouve aujourd’hui amenée à se prononcer avec beaucoup de prudence sur les initiatives franco-allemandes, consciente des déséquilibres et des risques que pourraient entraîner des positions trop avancées pour le dispositif de défense de l’Alliance dans lequel elle vient de parachever son insertion. Entre une logique conservatrice qui tend à préserver des équilibres existants si difficilement acquis et la fidélité aux objectifs proclamés d’une défense européenne, l’Espagne devra faire preuve de beaucoup d’imagination pour ne pas être taxée de suivisme tant au sein de l’OTAN que de l’UEO.

3 - Le maintien du bilatéralisme

L’Espagne a signé, dans les années 80, de nombreux accords de coopération bilatérale dans le domaine militaire, notamment avec la Grande-Bretagne en 1984, avec l’Italie en 1985, avec le Maroc ainsi qu’avec la Tunisie en 1987. Il est trop tôt pour dresser un premier bilan de cette coopération qui pourrait toutefois avoir des retombées dans le domaine stratégique au cours des prochaines années si l’on pense à la réflexion qui est menée entre l’Italie et l’Espagne sur la sécurité de la Méditerranée ou à la coopération avec le Maroc. Seuls ont été pris en compte ici les accords qui s’inscrivent dans la continuité et qui ont eu une signification soit sur un plan global comme les accords avec les Etats-Unis, soit en raison de leur importance particulière, ce qui est le cas des accords avec la France, ou de leur ancienneté, ce qui est le cas avec le Portugal.

3.1 - La participation au système de défense occidental : la remise en cause du modèle bilatéral

Dans les premières années de la transition, la tentation a été grande de présenter les accords bilatéraux avec les Etats-Unis et l’adhésion à l’OTAN comme deux options alternatives. Or, l’expérience a montré qu’il s’agit bien de deux dimensions d’une même question : la participation de l’Espagne à la défense occidentale, et qu’il existe entre ces deux questions un lien complexe d’interdépendance. Ce lien va se préciser au cours des débats et des polémiques qui vont agiter l’Espagne jusqu’au référendum de 1986. Le maintien de la relation bilatérale avec les Etats-Unis qui trouve son origine dans un choix fait sous le franquisme apparaît comme un mariage de raison. Il ne faudra pas moins de dix ans pour que la société espagnole paraisse accepter l’option atlantique.

Un mariage de raison : le maintien de la relation bilatérale avec les Etats-Unis

A peine deux mois après la disparition de Franco, le 24 janvier 1976, un traité d’Amitié et de coopération est signé entre l’Espagne et les Etats-Unis. Il existe entre ce traité et les accords précédents une différence très importante qui a permis, en son temps, au vice-président du gouvernement, le général Fernando de Santiago, de reconnaître que l’esprit du traité était davantage de caractère politique que militaire. Ce caractère est rehaussé par le formalisme juridique puisqu’il ne s’agit plus d’un simple accord de l’exécutif mais d’un traité en forme solennelle soumis à la procédure de ratification du sénat des Etats-Unis. Dans les circonstances politiques de l’Espagne en 1976, il était difficile pour les Etats-Unis de maintenir une formule qui pouvait apparaître comme un simple contrat de location de bases, tandis que pour l’Espagne l’objectif du ministre des Affaires étrangères, Areilza, était d’obtenir un traité qui représente une véritable reconnaissance sur le plan international et un appui à la couronne renaissante. Ce traité permettra au roi Juan-Carlos d’effectuer en juin 1976 son premier voyage officiel et sa visite aux Etats-Unis représentera un succès diplomatique important pour la Monarchie. Même si le traité de 1976 ne cite pas expressément au nombre des valeurs communes le soutien à la démocratie, comme le fera l’accord suivant de 1983, le sens du soutien politique apporté par les Etats-Unis est clair, il s’agit d’assurer l’ancrage de l’Espagne à l’Occident... et à l’OTAN. Ceci apparaît au niveau des structures qu’il met en place. L’une des innovations les plus marquantes du traité de 1976 est la constitution d’un Conseil hispano-américain présidé par les responsables de la diplomatie des deux pays et doté d’une représentation permanente civile et militaire au niveau du président de la Junte des chefs d’état-major des deux pays. Pendant un an il a existé un déséquilibre fonctionnel puisqu’il faut attendre le 8 février 1977 pour que soit créée la Junte des chefs d’état-major (JUJEM) espagnole, ce qui montre la philosophie qui a animé les négociateurs du traité et présageait des réformes qui seraient apportées aux structures organiques de la Défense espagnole. Le Conseil a pour mission de superviser l’application du traité, et surtout ce qui est le plus important, il lui attribue comme "objectif fondamental" le développement d’une coordination adéquate avec l’OTAN (art. 5), ce qui montre bien que la fonction principale du traité était d’assurer la marche vers l’adhésion à l’OTAN. Le traité prévoyait également l’envoi d’officiers de liaison espagnols auprès des quartiers généraux de leur choix. Parmi les autres organismes créés par le traité, il faut mentionner l’état-major conjoint dont la fonction était d’être le vecteur destiné à donner aux Forces armées espagnoles la doctrine et l’information en provenance des Etats-Unis nécessaires pour parvenir à la coordination stratégique, tactique et logistique souhaitée, dans la zone d’intérêt commun qui est l’autre grande innovation du traité de 1976. Celle-ci, dont la mention expresse disparait à partir des accords de 1983, comprend de vastes espaces au débouché océanique du détroit de Gibraltar et se superpose plus ou moins avec la zone OTAN placée sous commandement portugais. Cette disposition montre la volonté d’insérer l’Espagne dans le dispositif de sécurité occidental dans le domaine où elle est à même de jouer un rôle effectif, la Marine espagnole étant la composante des Forces armées la plus apte à être intégrée en 1976 dans le dispositif OTAN sans avoir à subir un long processus d’adaptation. Il s’agissait aussi de calmer l’irritation espagnole qu’avait engendré l’activation de la zone Iberlant à la fin des années 60 et qui s’explique par son exclusion de l’organisation d’une zone stratégique considérée comme d’importance fondamentale. Ce dispositif, qui plus est, avivait des rivalités multi-séculaires avec le Portugal soupçonné de vouloir "enfermer" l’Espagne en Méditerranée, or, il semble bien que la création de la zone d’intérêt commun ait été facilitée par les risques de dérive politique que les Etats-Unis craignent au Portugal et qui en fait une possible solution de rechange en cas de défection portugaise à une époque où la concurrence entre l’Est et l’Ouest est acharnée.

Tout ce dispositif montre bien que de facto, dès 1976, tous les instruments sont en place pour favoriser l’intégration de l’Espagne dans l’OTAN comme l’a reconnu quelques années plus tard le ministre des Affaires étrangères de l’époque qui reconnaissait que "ces instruments ont une telle envergure et une telle importance pour la défense de l’Espagne et de sa zone d’intérêt commun avec la stratégie occidentale que l’on ne peut aujourd’hui concevoir une absence de ce système sans causer une lacune grave dans l’ensemble de notre dispositif national en matière de renseignement, de programmation et de planification stratégique et logistique entre autres". La nouvelle situation politique pousse certainement les Etats-Unis à faire des concessions importantes sur des questions particulièrement sensibles telle que la dénucléarisation du territoire espagnol. Ils s’engagent notamment à retirer leurs sous-marins nucléaires situés à Rota avant le 1er juillet 1979 ce qui est considéré comme la marque de la récupération d’une parcelle importante de l’autonomie politico-stratégique et, au plan symbolique, comme la suppression d’une marque tangible des aliénations de souveraineté consenties par le régime franquiste. En revanche les contreparties financières seront jugées insatisfaisantes et la demande de suppression de l’une des quatre grande bases ne sera pas satisfaite. C’est l’accord de 1988 qui consacrera l’abandon de la base de Torrejon située aux portes de la capitale, Madrid.

De 1976 à 1981, année où prend place le débat parlementaire sur l’adhésion à l’OTAN, les relations bilatérales avec les Etats-Unis vont passer au premier plan du débat politique et surtout de la controverse. La question des relations bilatérales va même servir d’exutoire tant à droite qu’à gauche. Pour l’UCD, l’option atlantique est présentée comme le moyen de se libérer du joug de la relation bilatérale en s’insérant dans une structure multilatérale sans que soit vraiment explicité ce qu’il adviendra des accords avec les Etats-Unis. A gauche, il faut distinguer plusieurs temps dans l’évolution de l’attitude des partis à l’égard de ces accords. Le PCE va très tôt reconnaître et accepter la présence militaire américaine, avant même d’être légalisé. L’attitude du PSOE et des divers courants socialistes qui se joindront à lui jusqu’en 1979 sera le refus à la fois de l’OTAN et des accords bilatéraux avec les Etats-Unis. L’évolution de la position du PSOE va se faire lentement et il faut attendre juillet 1978 pour que Felipe Gonzalez se prononce en faveur du maintien des accords bilatéraux19. On ne peut pas dire que ces prises de position soient la conséquence d’une analyse des intérêts en matière de sécurité, tant de l’Espagne que de l’Occident. Elles ont été essentiellement commandées par des considérations tactiques et idéologiques. Pour le PCE, il s’agissait avant tout d’apparaître comme un parti acceptable et, en adoptant un profil bas dès le temps de la clandestinité, de chercher à favoriser la légalisation. On ne peut nier non plus que le PCE a joué le consensus en vue de consolider la démocratie et qu’il a choisi, comme l’a déclaré son leader historique, Santiago Carrillo, d’adopter sur ce thème un "compromis tacite" 20 avec le gouvernement Suarez, dont l’effet recherché n’était pas innocent puisqu’il s’agissait d’empêcher l’entrée de l’Espagne dans l’OTAN, objectif conforme avec l’approche idéologique consistant à lutter pour la disparition des blocs. A partir du moment où le gouvernement de Calvo-Sotelo prenait la décision d’engager le processus devant conduire à l’adhésion de l’Espagne au traité de l’Atlantique Nord en 1981, le PCE procédait à un revirement de ses positions pour demander le retrait des "bases américaines".

La position du PSOE n’a pas connu ce type de revirement. Les considérations tactiques ont largement prévalu dans sa décision : il s’agissait de défendre un "statu quo", autrement dit d’empêcher l’adhésion à l’Alliance en invoquant un "compromis tacite" avec le gouvernement, même si des considérations idéologiques simplistes ont été avancées par Felipe Gonzalez, en particulier lorsqu’il justifiait la position en faveur du "statu quo" parce qu’il ne voulait pas "que l’Espagne soit davantage alignée que ce qu’elle était déjà". Le PSOE a, à l’époque, cherché à empêcher que l’Espagne adhère hâtivement à l’Alliance. En admettant que les accords avec les Etats-Unis auraient pu être reconduits en 1981, il s’agissait de contrecarrer l’argumentation gouvernementale qui, à l’époque, justifiait la date de 1981 comme période opportune pour procéder à l’adhésion à l’Alliance par le fait de l’échéance, à cette date, du traité bilatéral de 1976, sans toutefois qu’il fût jamais dit que l’adhésion à l’Alliance remplacerait l’accord bilatéral.

Mais la polémique sur les accords bilatéraux avec les Etats-Unis n’a pas été seulement alimentée par l’opposition de gauche. Le gouvernement a montré, en certaines occasions, une réelle irritation à l’encontre du partenaire d’outre-atlantique. En avril 1978, Adolfo Suarez déclarait que les Etats-Unis n’avaient pas rempli une partie des engagements du traité hispano-américain de 1976 touchant à la vente d’avions F 16 à l’Espagne. En fait, selon des sources américaines, le Gouvernement espagnol refusera de signer le contrat d’achat des F 16 faute de pouvoir parvenir à un accord sur la fabrication de certains éléments de l’avion en Espagne21, ce qui n’a rien d’étonnant compte tenu de l’obsession espagnole pour obtenir des transferts de technologie. L’affaire se soldera par une décision éminemment politique du gouvernement Suarez qui décidera d’acheter à la France des Mirage F 1. Cette crispation gouvernementale se traduira aussi par un resserrement du contrôle des activités des "bases américaines".

Importance et fonctions de la présence militaire américaine

En 1982, il y avait en Espagne 12 545 militaires et 1 669 civils américains répartis sur trois bases aériennes (Saragosse, Torrejon et Moron) et une base navale (Rota) ainsi que sur diverses installations secondaires. Il existe en outre un oléoduc de 800 kilomètres de long qui relie Barcelone à Rota ; 196 avions appartenant aux forces aériennes des Etats-Unis étaient stationnés en permanence en Espagne.

L’état du dispositif jusqu’en 1988

Ces missions sont liées à la position géostratégique privilégiée de l’Espagne qui sert de relais entre les Etats-Unis et le continent européen ainsi que le Proche-Orient avec des projections directes vers l’Italie et la Grèce. L’Espagne contrôle l’accès à la Méditerranée occidentale par l’importance des territoires péninsulaires et insulaires dont elle dispose dans cette région (détroit de Gibraltar, Levant, îles Baléares) et par conséquent elle est le point de passage obligé pour le soutien de tout le Flanc Sud de la Méditerranée. L’Espagne sert aussi de plate-forme de projection de force vers l’Europe Centrale du fait des caractéristiques techniques des systèmes d’armes modernes.

Les missions qui sont menées depuis le territoire espagnol par les forces armées américaines servent à l’appui logistique en Méditerranée et sur le théâtre centre-Europe, à l’appui tactique en cas de crise en Grèce, Turquie ou Italie, à l’appui de la VIe Flotte et à l’entraînement de l’aviation américaine stationnée en Europe. Jusque dans le milieu des années 60, le point central du dispositif américain en Espagne était constitué par les bases aériennes de Torrejon près de Madrid et de Saragosse où étaient stationnés les bombardiers B 47 puis B 58 du Strategic Air Command (SAC) qui, avec les sous-marins nucléaires lance-missiles et les fusées intercontinentales stationnées aux Etats-Unis constituaient les éléments de la triade nucléaire de la politique de dissuasion américaine. Avec le retrait des B 47 puis des B 58 des bases espagnoles dans les années 65-68, Torrejon et Saragosse ont cessé d’être le point central du dispositif américain en Espagne tandis que, dans le même temps, le rôle joué par la base de Rota se renforçait : du fait qu’à partir de 1964 Rota devient avec Holy Loch en Ecosse l’une des deux bases de sous-marins nucléaires situées hors du territoire des Etats-Unis, du fait aussi qu’avec le retrait américain de la base de Port Lyautey (Kenitra) au Maroc, Rota devient la seule base efficace de la région pour assurer le soutien logistique de l’aviation embarquée sur les porte-avions américains et pour mener des opérations de lutte anti-sous-marine, de patrouille maritime et de surveillance des eaux de la Méditerranée occidentale et des espaces atlantiques adjacents22. Dans les années 70, le développement de la flotte soviétique en Méditerranée et l’implication des Etats-Unis au Proche-Orient vont contribuer à accroître encore davantage l’importance de Rota.

La base de Rota est devenue le centre du dispositif américain en Espagne. Il y a sur la base 5 093 militaires et 746 civils américains et elle s’étend sur une superficie de 2 400 hectares et un périmètre de 26 kilomètres. Elle dispose de 2 400 mètres de quai23. Sur la base étaient stationnés en permanence, aux termes des accords de 1982, un escadron de 13 avions de reconnaissance aérienne, un escadron de 18 avions de patrouille maritime et un escadron de 8 avions destinés au support logistique tandis qu’on y trouve en permanence des bâtiments de la VIe Flotte américaine faisant escale. En 1984, le trafic aérien a enregistré 70 000 mouvements d’aéronefs, chiffre qui est seulement dépassé en Europe par la base de Francfort. La base de Rota joue un rôle essentiel, reconnu par le gouvernement espagnol, pour le contrôle de la navigation aérienne de surface et sous-marine dans le détroit de Gibraltar que l’Espagne n’est pas en mesure d’assurer en raison de l’insuffisance de ses moyens. Ce contrôle s’étend sur une zone de 3 000 kilomètres autour de la base. En outre, la base de Rota est le siège d’un des plus importants terminaux du système de communication de la défense américaine. Elle assure le relais, via satellite, entre Washington et les bases situées en Italie et en Turquie. Elle joue un rôle essentiel également dans les communications avec la VIe Flotte. Ce système de communication est aussi relié au système d’alerte lointaine de l’OTAN par la base de Naples. Rota sert aussi de station de stockage pour les carburants à usage maritime et aérien et de dépôt de munitions24.

La base aérienne de Torrejon, située à vingt kilomètres de Madrid, était la deuxième "installation d’appui" des forces armées américaines en Espagne avec 4 507 militaires et 685 civils. Sa piste d’atterrissage, la plus longue d’Europe, a été construite dans les années 50 pour recevoir les grands bombardiers stratégiques américains mais, avec leur remplacement partiel par les missiles intercontinentaux ou de moyenne portée, l’intérêt stratégique de cette base a beaucoup diminué. Elle abritait jusqu’en 1988 une unité constituée par 79 avions de chasse tactique, en majorité des F16, qui sont des avions d’interception. Elle abritait en outre des installations d’appui et d’entretien et sert de relais pour le transport aérien. Les forces américaines assuraient d’autre part le contrôle de l’aérodrome. La base de Torrejon est aussi le siège du quartier général d’une "force aérienne déterminée", selon les termes de l’accord de 1982. Elle remplissait trois missions : les 79 avions F 16 servaient d’appui aux forces déployées en Europe, elle servait de pont pour l’envoi de troupes et de matériel sur les autres bases européennes ; en cas de crise, elle aurait servi de base arrière et de base d’accueil pour les renforts américains.

La base de Saragosse abritait 2 304 militaires et 189 civils américains. Ses fonctions étaient essentiellement liées au ravitaillement en vol (à cet effet étaient stationnés en permanence 5 avions citernes), au sauvetage (5 hélicoptères) et à l’entraînement des pilotes de chasse : 48 avions de chasse sont basés à Saragosse. Cette dernière activité est liée à la présence à proximité du champ de manœuvre de Las Bardenas Reales. Les conditions climatiques favorables qui règnent en Espagne par rapport aux pays du centre de l’Europe ainsi que l’existence de vastes étendues désertiques en font un lieu privilégié pour les pilotes de l’ensemble de l’Europe car d’autres pays membres de l’OTAN viennent y réaliser des entraînements tels les Allemands. Pour les Américains, cette fonction de la base de Saragosse est devenue très importante et même leur unique alternative après le retrait de la base de Wheelus en Libye en 197125. Elle sert à l’heure actuelle à l’entraînement de 26 % de l’ensemble des avions américains stationnés en Europe, ce qui représente 70 % des exercices d’attaque au sol et 50 % des exercices air-air qu’effectuent les forces américaines stationnées en Europe26. En outre, la base de Saragosse assure des missions d’entretien et est utilisée dans le dispositif de communications.

La base aérienne de Moron, située près de Séville en Andalousie, dispose d’effectifs plus réduits puisqu’elle ne comptait que 386 militaires et 43 civils américains. Son importance n’en est pas moins grande pour le système de communications des Etats-Unis puisque s’y trouvent des installations émettrices qui ne pourraient être regroupées à Rota en raison de la présence sur cette base d’installations réceptrices et du risque d’interférences que pourrait produire ce regroupement. La base de Moron sert également à assurer l’entretien des avions de la force aérienne des Etats-Unis. Elle abritait 15 avions de ravitaillement en vol.

Les autres installations d’appui utilisées par les Etats-Unis ne regroupaient que des effectifs moindre et servaient essentiellement aux communications (Estaca de Bares, Guardamar, Humose, Inoges, Minorque, Soller) ; à la radio-navigation (Estartit) ; à la météorologie (Sonseca) ou encore de dépôt de munitions et de combustibles (Carthagène). L’inventaire des installations d’appui (IDAs) utilisées en Espagne par les Etats-Unis ainsi que l’importance des missions que les forces armées américaines remplissent à partir du territoire espagnol mettent en évidence le degré d’implication de l’Espagne dans la défense occidentale du fait de l’accord bilatéral avec les Etats-Unis et indépendamment de l’appartenance de l’Espagne à l’Alliance Atlantique. Le processus engagé par l’Espagne pour redéfinir sa politique d’alliances de défense dans le cadre du système occidental a remis sur la sellette la question de la présence américaine.

L’accord de 1988 : la recherche d’un “modus vivendi” avec les
Etats-Unis

Lors du référendum de 1986, le gouvernement espagnol a eu l’habileté de lier la participation à l’OTAN à une réduction importante de la présence militaire américaine. Cette revendication traduit une préoccupation ancienne. Déjà, les négociations en vue du renouvellement de l’accord de 1970 achoppaient sur cette demande de retrait des troupes américaines soit de Torrrejon, soit de Moron ainsi que sur l’augmentation de l’aide américaine. Cette revendication fut abandonnée par le ministre Cortina en 1975 face à la nécessité de parvenir à un accord rapide à un moment où les exécutions capitales faisaient traverser à l’Espagne une période difficile sur le plan international. Par la suite, les gouvernements démocratiques ont toujours montré leur préoccupation pour limiter les activités menées depuis l’Espagne par les Etats-Unis en établissant une distinction entre la défense occidentale et ce qui relève de la politique américaine. S’il y a permanence de la revendication, le glissement le plus significatif tient au fait qu’à partir de 1984 et du "décalogue", la remise en question fondée sur des présupposés idéologiques s’estompe au profit d’une approche pragmatique des nécessités et des équilibres stratégiques que traduit le communiqué commun hispano-américain de 1985. Il poursuit la double finalité de fixer le cadre des négociations entre les deux gouvernements, dominé par la nécessité de maintenir "la capacité globale de défense et le niveau de sécurité atteint", et de soutenir, de la part des Etats-Unis, la position du gouvernement espagnol en vue du référendum en donnant de la crédibilité à son engagement de réduire la présence militaire en Espagne puisque "les ajustements impliqueront une diminution échelonnée de la présence américaine en Espagne qui se fondera sur la prise en charge, par les Forces armées espagnoles, de responsabilités et de missions qui sont effectuées à l’heure actuelle par les Forces armées des Etats-Unis..."

A l’issue de trois années de négociations, l’accord bilatéral du 1er décembre 1988 marque des évolutions conséquentes par rapport aux revendications espagnoles. Le volume de la présence militaire américaine est considérablement diminué par l’abandon de la base de Torrejon et le retrait des chasseurs F16 qui y étaient stationnés, ainsi que par la réduction du nombre d’avions de ravitaillement stationnés en permanence en Espagne. Les installations secondaires (Estartit, Sonseca, etc...) sont rétrocédées à l’Espagne qui en assure le fonctionnement. Un autre aspect important concerne le renforcement du contrôle des activités américaines et la difficulté consistait à trouver un critère pour délimiter les actions pouvant être menées à partir du territoire espagnol. Le raid mené par les Etats-Unis contre la Libye en avril 1986 avait montré les imperfections de l’accord de 1983, malgré les améliorations qu’il apportait par rapport aux accords précédents. Cette opération a mis en évidence la difficulté pour l’Espagne de ne pas se voir impliquée à son corps défendant dans une telle opération malgré une volonté politique contraire. Si les procédures existantes ont permis de refuser aux Etats-Unis le passage des bombardiers F 111 en provenance du Royaume-Uni et à destination de Tripoli et Bengazhi, le gouvernement espagnol estimait qu’en cas de crise les Etats-Unis pouvaient utiliser les installations d’appui sans aucun contrôle de l’Espagne qui se trouvait alors liée indirectement aux actions menées. Ainsi, lors de l’attaque contre Tripoli, le porte-avions Coral Sea est parti d’un port espagnol pour se positionner dans le golfe de Syrte. De même, quelques jours avant l’opération, des avions citernes américains stationnés à Saragosse ont quitté la base et ont servi ensuite à ravitailler les bombardiers F 111. L’accord de 1988 établit une distinction entre les opérations qui s’inscrivent dans le cadre de la zone d’application du traité de l’Atlantique Nord et de ses objectifs et les autres opérations qui requièrent une autorisation préalable du gouvernement espagnol. L’interdiction d’installation et de stockage d’armes nucléaires sur le territoire espagnol est réaffirmée et étendue aux armes non-conventionnelles. Par contre il n’existe aucune restriction concernant l’accueil de bâtiments transportant des armes nucléaires ou mus par la propulsion nucléaire dans les ports espagnols si ce n’est que le gouvernement se réserve la possibilité d’interdiction au cas par cas, alors que cette question avait soulevé de nombreuses polémiques au cours des années 80. Le Conseil hispano-américain, qui conférait un grand formalisme et une grande signification politique à l’organe chargé de veiller à l’application de l’accord puisqu’il était présidé par le Secrétaire d’Etat et le ministre des Affaires étrangères et au niveau de la représentation permanente, au plan militaire, par les chefs d’état-majors, est remplacé par un comité permanent chargé de la coordination et de l’application de l’accord. Seules sont maintenues dans cet accord les dispositions organisant la coopération militaire, ce qui revêt une importante signification symbolique pour l’Espagne qui dénonçait le lien qui était établi dans les accords précédents entre celle-ci et l’aide américaine ainsi que la coopération dans le domaine scientifique, technique et culturel ; certains y voyant la marque d’une assistance de type tiers-mondiste. Enfin, parmi les dispositions les plus significatives, figure l’extension de la durée de l’accord à une période de huit ans contre cinq précédemment, afin de donner, selon la partie espagnole, une plus grande stabilité aux relations bilatérales.

La guerre du golfe, événement non prévisible au moment de la signature de l’accord, a fait apparaître la question des relations hispano-américaines sous un jour nouveau. Si l’on pouvait espérer que l’allongement de la durée de validité de l’accord aurait pour effet d’apaiser les polémiques qui revenaient régulièrement lors des renégociations successives, les facilités accordées par le gouvernement espagnol aux Etats-Unis qui ont représenté un soutien logistique très important à l’engagement américain et qui a d’ailleurs été salué publiquement par le Président des Etats-Unis, a ravivé l’anti-américanisme de l’opinion publique espagnole. Mais cette fois-ci, c’est le gouvernement espagnol qui a dû assumer les choix, ce qu’il a d’ailleurs fait avec courage et détermination, car il n’était plus question d’incriminer une relation bilatérale inégalitaire ni de rejeter la responsabilité sur une gestion politique antérieure. En ce sens, la guerre du golfe a été le révélateur d’une plus grande cohérence et donc d’une plus grande crédibilité de l’Espagne sur la scène internationale.

3.2 - 35 ans de relations avec la France

Les accords bilatéraux de défense franco-espagnols ne sont jamais apparus, tant du côté espagnol que français, comme une possible alternative à l’OTAN ou à l’accord d’amitié hispano-américain, ce qui fut d’ailleurs rappelé par Charles Hernu, alors ministre de la Défense, lors d’une visite à Madrid, en avril 1983.

Ceci n’enlève rien à l’importance de ces accords qui ont eu pendant longtemps une place particulière dans le système d’alliances de défense de l’Espagne. Pendant tout le franquisme, ils ont été les seuls accords de cette nature conclus avec un pays autre que les Etats-Unis. Les coopérations qui en sont issues ont atteint des seuils quantitatifs et qualitatifs qui leurs confèrent une place particulière par rapport aux accords bilatéraux qui seront conclus avec d’autres pays européens à partir des années 80. Enfin, les dernières années ont montré un renforcement qualitatif de la coopération qui conduit à l’heure actuelle à une série d’initiatives communes au plan régional, en Méditerranée, qui prennent tout leur sens à la lumière de la zone à risque qu’est devenue cette région.

Le préambule de l’Accord de 1983 toujours en vigueur mentionne l’année 1959 comme point de départ de cette coopération. De fait, cette année 1959 revêt une importance capitale puisqu’elle marque un tournant décisif dans la politique française à l’égard de l’Espagne car elle indique une rupture avec l’isolationnisme qui avait dominé jusque-là. Cette date s’explique évidemment par le retour du Général De Gaulle au pouvoir, mais cela ne veut pas dire que des considérations de "real-politik" n’aient pas conduit à l’amorce d’une coopération sous la IVe République, essentiellement liée à la décolonisation et à des intérêts communs en Afrique du Nord. En 1957, lors des événements d’Ifni, à l’époque possession coloniale espagnole qui sera dévolue au Maroc en 1967, débute la collaboration militaire. La France va prêter à l’Espagne des matériels de débarquement amphibie qui faisaient cruellement défaut à sa Marine ; par ailleurs, la France et l’Espagne mettront en place une coordination dans la conduite des opérations militaires qu’elles mèneront sur ce territoire27. Les opérations avaient pour objectif de lutter contre une partie de l’ex-armée de Libération Nationale marocaine (ALN), proche de l’Istiqlal et farouchement anti-monarchique, qui tentait de libérer Ifni pour se servir de ce territoire ainsi que de Tarfaya et de la Saguiet-el-Hamra pour harceler les armées coloniales française et espagnole et libérer le Maroc du régime monarchique de Mohamed V. En février 1958, une nouvelle opération franco-espagnole, dénommée "Ecouvillon", prend en étau les rescapés de l’ALN qui se replient vers Smara, ville qui sera reprise par l’armée espagnole à la fin de 1958. Dans ces deux cas, c’est la communauté d’intérêts et donc des considérations pragmatiques qui ont conduit à faire des entorses à la position de principe de la France d’ostracisme à l’égard du régime du Général Franco.

Mais il semblerait qu’indépendamment de ces événements dictés par la nécessité, dès le début des années 50, la France ait joué un rôle essentiel dans la constitution des troupes aéroportées espagnoles28 qui n’ont depuis cessé d’affirmer leur préférence pour le modèle français de troupes aéroportées par opposition au modèle américain29. Quoique avec une importance difficile à évaluer, les parachutistes espagnols constitueront un pôle d’influence pro-français au sein des Forces armées espagnoles et viendront se joindre aux nombreux militaires de l’armée de Terre qui liront avec une certaine prédilection les auteurs militaires français, en particulier ceux qui ont écrit sur la guerre de subversion et sur leur expérience tirée du théâtre indochinois puis, plus tard, sur l’expérience algérienne.

Mais, à partir de 1959, cette coopération va devenir le fruit d’une volonté politique du général De Gaulle qui se montre partisan de l’intégration de l’Espagne dans l’OTAN, position qui traduit un revirement par rapport à l’attitude constamment maintenue par les gouvernements de la IVe République qui s’étaient déclarés opposés à cette participation. Ce revirement était aussi motivé par les grands desseins du général De Gaulle qui proposera à cette époque la création d’un pacte méditerranéen fondé sur l’axe Paris-Madrid et destiné à assurer la sécurité dans le bassin occidental de la Méditerranée. Cette proposition ne suscitera aucun intérêt à Madrid.

Le 11 avril 1959 a lieu à Madrid une visite de représentants de l’état-major français qui peut être considérée comme marquant le début de la coopération institutionnelle. A la même époque, la Marine espagnole va commencer à participer à des manœuvres communes avec les Marines d’autres pays de l’OTAN. Par ce biais aussi la Marine espagnole effectuera des manœuvres avec la Marine française qui participait encore à l’organisation militaire intégrée de l’OTAN.

Les accords du franquisme (1965 et 1970) : la convergence de deux pragmatismes mais l’échec d’une ambition gaullienne

Dans les années 60 le poids d’une relation trop exclusivement bilatérale avec les Etats-Unis se fait lourdement sentir et les appels en faveur d’une diversification se font de plus en plus pressants de la part des Forces armées. Mais bien sûr, une lourde hypothèque pèse sur le régime : sa nature non démocratique. Ainsi en 1964, au moment où la Marine lance son important programme de construction navale, l’Espagne se verra-t-elle refuser la construction sous licence de bâtiments de type Leander par les Britanniques, ce qui aura pour effet de pousser la Marine espagnole, un petit peu plus et à son corps défendant, dans les bras des Etats-Unis30.

En France, la décision du général De Gaulle de prendre ses distances avec l’OTAN et les impératifs corrélatifs d’une politique de défense autonome conduira à une nouvelle politique d’accords bilatéraux. L’avancée se fera de façon modeste avec les accords de 65.

Les accords de 1965 : l’institutionnalisation de la coopération

Les accords conclus le 10 mai 1965 sont signés par le ministre de la Défense, Pierre Messmer, et pour la partie espagnole le ministre de la Marine, Nieto Antunez, singularité qui s’explique par l’éclatement des structures centrales de défense en Espagne en trois ministères militaires et aussi parce que ces accords ont pour objectif de réaliser la construction sous licence, par les arsenaux de Carthagène, de sous-marins de la classe Daphné. La Marine est donc la première concernée et cet accord est la conséquence du Programme naval élaboré en 1964. Cet accord sera développé par deux autres accords techniques principaux visant la formation des personnels de bord et l’assistance technique pour la construction ainsi que la maintenance. Plusieurs accords de moindre importance suivront. C’est en 1970 que la coopération franchit une nouvelle étape.

L’accord de coopération militaire de 1970 : la globalisation

C’est lui qui établit les bases d’une authentique coopération militaire qui se veut globale.

Cet accord est le reflet de la part de la France d’une ligne politique qui avait été définie par De Gaulle qui considérait que l’Espagne devait entrer dans l’OTAN parce qu’elle est "membre de la famille européenne" et qui a, par la suite, été confirmée par le président Pompidou qui déclarait, au cours d’une conférence de presse en janvier 1971, qu’il fallait faire entrer l’Espagne dans l’Europe pour "déplacer le centre de gravité de celle-ci" vers le Sud.

Même si plusieurs accords spécifiques vont être signés ultérieurement, l’accord du 22 juin 1970 va servir de document de base au cours des treize ans pendant lesquels il demeurera en vigueur jusqu’à son remplacement par l’accord du 7 octobre 1983.

L’accord de 1970 va demeurer en vigueur pendant la période charnière de la transition. Signé sous le régime autoritaire de Franco, sa durée de vie après la transition démocratique va être de huit ans, c’est-à-dire plus que sous le franquisme. Ceci signifie deux choses : d’une part qu’il s’agissait d’un accord essentiellement technique donc qui n’était pas fondamentalement remis en cause par le changement de régime ; son inadaptation n’est apparue que quelques années plus tard, quand de nouvelles structures du système de défense espagnol ont été mises en place et consolidées et donc qu’a été mise en évidence une mutation des interlocuteurs pour la partie espagnole, c’est-à-dire par l’apparition d’un ministre de la Défense, et d’une structure centralisée traitant des matériels, la Direction générale de l’Armement et des Matériels (DGAM) qui se substitue aux états-majors des trois armées qui assuraient ces compétences dans l’organisation antérieure. Du point de vue politique, on ne peut nier que cet accord ait eu une signification importante au moment de sa signature. Pour la France, puisqu’il traduisait une politique d’ouverture entreprise quelques dix ans auparavant qui relègue dans le passé l’époque de l’isolement imposé à l’Espagne ; mais la France n’est pas la seule à pratiquer cette politique d’ouverture avec le régime franquiste puisque c’est en 1971 que sont signés les accords préférentiels entre l’Espagne et la CEE. On note également qu’à partir du début des années 70, tous les grands Etats membres de l’Alliance Atlantique sont favorables à l’intégration de l’Espagne tandis que continuent de s’y opposer les petits Etats tels que le Danemark ou la Norvège, ce qui amène à constater que ce sont les Etats qui assument le moins de responsabilités dans la défense commune qui ont l’attitude la plus intransigeante. L’intérêt politique de tels accords était également important pour l’Espagne puisque ceux-ci lui permettaient d’ancrer sa politique d’ouverture au sein de sa sphère naturelle d’intérêts : l’Europe.

Toutefois, lors de la transition, ces accords n’ont pas joué le rôle qu’a joué le traité de 1976 avec les Etats-Unis qui a été un appui politique important pour la monarchie. On peut objecter que ce traité avec les Etats-Unis était un accord global, tandis que l’accord avec la France ne touchait que le domaine militaire. Pourtant, l’article V du traité de 1976, qui traite de la coopération militaire, fait expressément référence au monde occidental alors qu’il faut attendre 1983 pour que le préambule du nouvel accord avec la France fasse référence à l’appartenance des deux pays au même ensemble politique. Cette différence de poids diplomatique tient à la différence de taille des partenaires. Il ne faut pas oublier non plus que la signature des accords de 1953 avec les Etats-Unis avait été perçue comme un soutien donné au régime de Franco, assurant sa survie. Etant donné leur rôle de puissance hégémonique du système occidental, les Etats-Unis se devaient de donner une forte signification politique aux accords de 1976 en apparaissant comme le soutien du régime démocratique qui se mettait en place. Au regard de la société internationale, ce rôle ne pouvait être joué que par les Etats-Unis.

L’accord de 1970 est un texte très court, un préambule et quatre articles. Le préambule exprime l’acquis de l’accord en définissant les fondements de la coopération entre les deux pays. Il constate leur appartenance au même ensemble géographique européen ainsi que leur double vocation méditerranéenne et atlantique et les étroites relations d’amitié et de bon voisinage qu’ils entretiennent. Il découle de ces constatations que dans le domaine de la sécurité les deux Etats ont une communauté d’intérêts. Dans l’article premier, les deux gouvernements s’engagent à développer leurs relations de coopération et les échanges entre les Forces armées, en particulier dans le domaine de la programmation et de l’instruction et de s’accorder réciproquement des facilités en matière de circulation et de défense aérienne, de ravitaillement et d’escale. Il est prévu aussi d’organiser des manœuvres conjointes et des échanges de personnels et d’unités, conformément à un programme qui sera défini annuellement.

L’article 2 traite de la coopération dans le domaine des industries d’armement et il est précisé que les échanges commerciaux seront accompagnés d’une assistance technique et d’une coopération industrielle qui devraient conduire à la co-fabrication de matériels destinés au marché intérieur des deux Etats mais aussi viser les marchés à l’exportation.

L’article 3 établit qu’auront lieu des réunions au niveau des ministres quand cela sera jugé nécessaire, c’est-à-dire qu’aucune périodicité n’est fixée contrairement aux réunions d’états-majors prévues annuellement et qui auront à examiner les problèmes stratégiques et militaires d’intérêt commun et seront chargées de surveiller l’application de l’accord.

Enfin, l’article 4 fixe la durée de l’accord pour une durée de cinq ans, renouvelable tacitement tous les deux ans sauf dénonciation par l’une ou l’autre des parties six mois avant le terme échu.

Les domaines de la coopération peuvent être regroupés autour de deux pôles principaux : l’un qui concerne la tactique et la logistique, l’autre qui concerne les aspects industriels. Ce découpage est celui qui est retenu dans les deux protocoles qui figurent en annexe de l’accord et qui ont été signés le même jour, le 22 juin 1970. L’un concerne la "coopération entre les forces armées" et l’autre la "coopération en matière d’armements".

Le premier protocole développe l’article premier de l’accord tandis que le second développe l’article 2. Concernant l’article premier, on remarquera que les questions dont il traite avaient fait l’objet pour la plupart de protocoles antérieurs à l’accord. L’article 2 est, lui aussi, une extension de protocoles antérieurs concernant les sous-marins du type Daphné ou bien de l’accord passé à peine quelques mois auparavant, le 10 février 1970, organisant la collaboration technique et industrielle en matière aéronautique appelé "accord Mirage" parce qu’il portait sur l’acquisition par l’armée de l’Air espagnole de "Mirage III".

Par la suite, de nombreux autres protocoles vont être signés touchant à des aspects spécifiques de la coopération qui tous s’inscrivent dans le cadre de l’accord de 1970. On peut citer, à titre d’exemple, le protocole d’accord franco-espagnol de défense aérienne du 28 juin 1972, le protocole de coopération dans le domaine naval du 15 février 1973 ou l’accord franco-espagnol sur la construction de sous-marins du type Agosta signé le 6 février 1974.

Ces accords avec la France ont eu pour l’Espagne une grande importance car ils lui ont permis de s’affranchir, dans le domaine de la politique d’armement, de la tutelle exclusive des Etats-Unis qui avait prévalu depuis 1953. Ils lui ont également permis de marquer une étape décisive dans sa politique d’ouverture en direction de l’Europe occidentale et de rompre avec l’isolationnisme qui lui avait été imposé au sortir de la deuxième guerre mondiale.

L’existence de ces accords n’a pas suscité de polémique publique en Espagne, ce qui ne manque pas d’étonner quand on constate la virulence dont a fait montre la presse espagnole ces dernières années à l’encontre de la France.

Le renouvellement des accords de 1983 : une étonnante continuité malgré le changement de régime politique en espagne

La signature de l’accord intervient dans un environnement difficile. Dans la tourmente qu’ont connue les relations franco-espagnoles depuis 1975, année de la disparition de Franco, les griefs sont nombreux à l’égard du voisin du nord, qu’il s’agisse de l’accusation faite au gouvernement français de bloquer le processus d’adhésion de l’Espagne à la CEE, du reproche de coupable indulgence à l’égard du terrorisme basque ou du conflit sur la pêche dans le golfe de Gascogne. L’affrontement n’a pas toujours été que verbal puisqu’en 1984 la Marine française tirera au canon sur des chalutiers espagnols et qu’en représailles des camions français seront incendiés au Pays Basque, méthode qui s’inspirait du précédent créé par les agriculteurs français de la région de Perpignan qui, dans les années 80-82, avaient eu recours à ce procédé contre des camions espagnols transportant des agrumes.

Cette conjoncture difficile n’aura été que l’épiphénomène d’une tendance déjà ancienne puisque depuis les guerres napoléonniennes les deux pays se regardent en chiens de faïence31. La presse espagnole s’est toujours montrée prompte à l’invective à l’égard de la France32 et le niveau d’irritation était tel lors de l’arrivée des socialistes au pouvoir en Espagne en 1982, qu’il inspirait une réflexion très évocatrice du ministre des Affaires étrangères, Fernando Moran, partisan convaincu de l’entente avec la France : "Il est évident que chaque fois qu’un ministre espagnol, quel qu’en soit le niveau, ira à Paris et n’en reviendra pas avec quelque chose, on estimera que c’est une espèce de masochiste qui aime être giflé sur les deux joues par les Français. J’ai dit en France que je préfèrerais rechercher l’entente plutôt que de chercher les applaudissements de la presse. A partir de là, je suis disposé à supporter les critiques de celle-ci, parce que les critiques de la presse passent comme passent les ministres…" 33. La France n’a pas toujours accordé à son voisin l’intérêt qu’elle aurait dû lui apporter et, en ce sens, on peut effectivement parler "d’incompréhension méprisante" de la France à l’égard de sa grande voisine du Sud, souvent traitée comme quantité négligeable34.

Dès lors, on peut s’étonner que dans un tel contexte, les relations qu’entretiennent les deux pays depuis presque trente ans en matière de défense n’aient pas servi de prétexte à une polémique qui aurait pu pourtant être facilement exploitée auprès de l’opinion publique, très sensibilisée par tout ce qui touche les question militaires et de défense.

Le dispositif de l’accord bilatéral du 7 octobre 1983

Il s’agit d’un accord sensiblement plus long que le précédent. Si pour l’essentiel il reprend la répartition adoptée dans l’accord de 1970 entre les questions tactiques et logistiques et les questions touchant à l’industrie, il intègre aussi les divers protocoles qui avaient été conclus auparavant en développement de l’accord de 1970.

Bien que l’on ne puisse nier la volonté politique qui a sous-tendu la signature de l’accord de 1983, rendue possible par l’existence d’un régime démocratique à Madrid et peut-être favorisée par la présence de gouvernements socialistes à Paris et à Madrid, celui-ci apparaît surtout comme un réajustement technique imposé par les modifications intervenues dans les structures de la défense espagnole depuis 1976.

L’accord de 1983, en prenant en compte les mutations intervenues depuis 1976 dans les structures centrales de la défense espagnole, procède aux adaptations nécessaires en désignant les interlocuteurs compétents. L’article 5, qui procède à ce rééquilibrage, porte que les ministres de la Défense se rencontreront lorsque cela sera estimé nécessaire. Précédemment, si la possibilité de telles rencontres était fixée dans les mêmes termes, il ne pouvait s’agir pour la partie espagnole que du ministre des Affaires étrangères en l’absence de ministre de la Défense, comme l’atteste la signature de l’accord de 1970 qui fut signé par le ministre de la Défense, Michel Debré, du côté français, et le ministre des Affaires étrangères, Gregorio Lopez Bravo, du côté espagnol.

C’est le président de la Junte des chefs d’état-major (PREJUJEM) qui est chargé de l’application de l’accord pour ce qui concerne la coopération entre les forces armées. Cette disposition est devenue rapidement caduque puisque, par la réforme de la loi organique de la défense de janvier 1984, l’essentiel des attributions du PREJUJEM ont été transférées au chef d’état-major (JEMAD), tandis que le PREJUJEM disparaissait. Dans le domaine de la coopération en matière d’armement, c’est le Directeur général de l’Armement et des Matériels (DGAM) qui est chargé de l’application de l’accord. Il s’agit d’une évolution importante puisque, antérieurement, les états-majors des trois armées étaient responsables des acquisitions de matériel. Le système était peu satisfaisant car les Espagnols se présentaient de manière dispersée face à leur unique interlocuteur français, la Direction générale de l’Armement (DGA), ce qui les empêchait d’adopter une stratégie globale de négociation et se révélait préjudiciable pour la partie espagnole35.

On ne peut cependant nier que l’accord ait une signification politique, mais qui tient plus à la situation politique générale qu’à ses dispositions mêmes.

Bien sûr, on doit constater que le préambule fait référence à l’appartenance à un même ensemble politique, géographique et culturel, tandis que le préambule de 1970 ne faisait référence qu’à l’appartenance à un même ensemble géographique ; mais il s’agit là d’une formule qui ne traduit pas une modification des axes essentiels de la coopération.

Le bilan des accords : une dimension essentiellement tactique et de coopération dans le domaine des armements

Si l’on peut regretter que la réflexion stratégique commune entre les deux pays n’ait pas connu jusqu’à une date récente des développements souhaitables, c’est que jusqu’en 1975 il existait un blocage politique insurmontable, lié à l’existence du régime franquiste et le fait que Franco n’ait pas été capable de mener une politique de réconciliation nationale a contribué à maintenir dans le pays voisin, la France, une image très négative de l’Espagne dont les meilleurs colporteurs étaient les réfugiés politiques espagnols, fort nombreux dans le sud-ouest, et qui bénéficiaient du préjugé favorable laissé par leur participation à la résistance au cours de la seconde guerre mondiale. Ce phénomène va d’ailleurs jouer en faveur de l’ETA qui gardera, pendant plusieurs années après la transition démocratique, l’image favorable qu’il avait acquise d’organisation luttant contre la dictature.

Ces contraintes ont largement contribué à limiter le niveau des relations entre les deux pays jusqu’au début des années 80. Cependant, le bilan de la coopération militaire est loin d’être négligeable.

La coopération tactique et logistique

La Marine espagnole va bénéficier la première du désenclavement en participant à partir de 1959 à des manœuvres conjointes organisées par l’OTAN et va procéder à la normalisation de ses procédures en les calquant sur le modèle OTAN.

La formation des personnels sous-mariniers en France, qui est une conséquence de l’accord de 1965 en vue de la construction en Espagne de sous-marins sous licence française, fut aussi l’occasion pour l’Espagne d’être formée à des techniques nouvelles.

Les réunions d’état-major qui permettent l’échange d’informations, les manœuvres conjointes, les échanges d’élèves des écoles militaires et les envois d’observateurs lors des manœuvres, l’établissement de systèmes de communication communs et la standardisation des procédures vont constituer l’essentiel de cette coopération au niveau opérationnel.

L’un des aspects les plus importants de cette coopération porte sur la connection des systèmes de défense anti-aérienne par la signature du protocole d’accord franco-espagnol de défense aérienne du 28 juin 1972. Cet accord a conduit à une intégration assez poussée des systèmes de défense aérienne français et espagnol puisque leur automatisation a permis de réaliser la transmission des informations d’un système à l’autre de façon automatique. Cette intégration entre les deux systèmes a entraîné une autre conséquence non négligeable qui est le rattachement du système de défense aérienne espagnol au réseau de l’OTAN (NADGE) de façon indirecte puisque la France est elle-même raccordée à ce réseau.

Un autre aspect important de la coopération dans le domaine tactique et logistique réside dans les facilités de survol dont bénéficient leurs aviations, ainsi que les facilités de transit par les ports et aérodromes des avions et navires de l’autre partenaire.

Du côté espagnol, certains ont voulu voir dans l’octroi de ces facilités une manière pour la France d’obtenir des avantages unilatéraux, invoquant le fait que la France possède de nombreux intérêts et engagements en Afrique et que l’Espagne représente un passage obligé tant du point de vue maritime qu’aérien, alors qu’au contraire l’Espagne ne possède aucun engagement ni intérêt similaire au nord des Pyrénées. Cette argumentation tendrait à prouver qu’il n’existe aucune réciprocité réelle dans les avantages concédés. Cette critique, avancée parfois dans les milieux spécialisés, n’a jamais été reprise par la presse espagnole.

Par contre, la presse porte l’essentiel de ses critiques sur la coopération militaire contre le deuxième volet de cette coopération qui concerne les matériels d’armements36.

La coopération franco-espagnole en matière d’armements

L’inégalité de développement du potentiel industriel des deux pays fait apparaître la France en claire position de fournisseur et l’utilisation des analyses réductrices de la presse espagnole pourrait laisser penser que les rapports en ce domaine se ramènent à ceux d’un marchand d’armes et de son client. La réalité est autrement complexe.

Le premier accord de coopération en matière d’armements, signé entre la France et l’Espagne, remonte au 10 mai 1965 et portait sur la construction sous licence de sous-marins de type Daphné.

Dans le domaine des matériels lourds, l’Espagne souffrait des effets pervers de l’aide américaine qui avait eu pour conséquence de quasiment réduire à néant les capacités nationales de production.

A partir des années 60, le développement économique sans précédent que connait l’Espagne lui permet de s’engager sur la voie du redressement dans le domaine des industries militaires lourdes, par le biais de la Marine.

Les principales réalisations du programme naval de 1965 porteront sur la construction, sous licence américaine, de cinq frégates du type Baléares et, dans un premier temps, de deux sous-marins de type Daphné qui seront suivis de deux autres en 1970. Par ces constructions, l’Espagne va pouvoir moderniser ses ateliers de construction, s’initier à de nouvelles technologies et former des personnels qui seront envoyés en stage en France. La France prend donc une part active au redressement des industries navales espagnoles dès le début des années 1960. Outre le bénéfice politique d’une telle coopération, ces accords permettent à la France d’ouvrir des marchés à l’exportation qui sont indispensables au développement de sa propre industrie et donc une façon de contribuer à soutenir la politique d’indépendance dans laquelle le général De Gaulle a engagé le pays. A partir de l’accord bilatéral de 1970, la coopération dans le domaine des armements va s’étendre aux domaines terrestre et aérien. Les deux pays décident de coproduire le char AMX 30 qui sera monté à Séville à raison de 180 exemplaires destinés à l’armée de Terre espagnole.

Dans le domaine aéronautique la signature de l’accord "Mirage" du 10 février 1970 consacre la vente à l’Espagne de trente Mirage F I. Cet accord était suivi, en juin 1972, d’un autre accord portant sur l’achat de quinze Mirage FI puis neuf autres par un contrat de juillet 1976. Enfin, en 1978, l’Espagne fera l’acquisition de quarante-huit Mirage F I supplémentaires. Cette dernière décision a causé une certaine surprise à l’époque où elle fut prise car, selon l’accord complémentaire n° 7 du traité bilatéral avec les Etats-Unis de 1976, l’Espagne s’engageait pratiquement à acheter des avions F16 américains37. Il s’agit là d’un cas exemplaire où le choix politique a clairement prévalu sur l’option technique et les capacités opérationnelles dans la décision finale, car l’enjeu d’une telle décision était de s’affranchir d’un fournisseur unique, les Etats-Unis, qui jouissaient jusque-là d’un quasi-monopole de fait sur les matériels en usage dans l’armée de l’Air espagnole.

La collaboration dans le domaine naval sera poursuivie avec la signature, en 1974, de l’accord franco-espagnol sur la construction des sous-marins de 1 200 tonnes de type Agosta.

En 1984, le consortium franco-allemand "Euromissiles" a vendu à l’Espagne un nombre important de missiles anti-aériens Roland (18 postes de tirs et environ 400 projectiles).

Si l’Espagne cherche aujourd’hui la diversification de ses partenaires et notamment à s’associer à des projets multilatéraux dans lesquels sa participation pourrait la conduire à acquérir un savoir faire technologique, il n’en demeure pas moins que la coopération bilatérale avec la France reste à l’ordre du jour. De grands projets restent à l’étude et pourraient déboucher sur des formules de partenariat qui montrent une mutation qualitative en faveur de l’Espagne qui est certaine. L’Espagne pourrait notamment acquérir auprès de la France le futur sous-marin d’attaque à propulsion diesel-électrique qui serait appelé, à l’horizon 2000, à remplacer les sous-marins de type Daphné qui avaient en leur temps (1965) ouvert la voie de la coopération militaire entre les deux pays.

Mais plus que la seule dimension bilatérale, c’est dans un cadre à géométrie variable plus large et qui regrouperait les pays concernés sur un projet spécifique que les coopérations futures devraient être appelées à se développer. C’est cette voie que semble montrer le partenariat sur le satellite Helios entre la France, l’Italie et l’Espagne.

Une dimension nouvelle : le partenariat politico-stratégique dans le cadre régional de la méditerranée

On pouvait s’étonner en 1983 que le renouvellement des accords militaires soit marqué par la continuité. On doit cependant restituer ceux-ci dans le contexte d’incertitude qui pesait à cette époque sur la redéfinition de la politique de défense espagnole, marqué par l’indétermination à l’égard de la participation à la défense occidentale. Il faut aussi rappeler que cette époque est marquée par un regain de tension sur la scène internationale du fait de la crise liée à l’installation des euromissiles. A deux ans de l’arrivée au pouvoir de Gorbatchev en Union Soviétique, les relations Est-Ouest vivent une crise et il paraît très difficile dans un tel contexte de prendre des initiatives susceptibles d’être interprétées comme des signes d’altération de la solidarité occidentale. Ceci peut partiellement expliquer la timidité des accords de 1983, la France ayant à cette époque voulu surtout montrer sa solidarité avec les alliés.

En 1985, les positions de l’Espagne par rapport à la défense occidentale se sont décantées. Le Décalogue de Felipe Gonzalez, présenté fin 1984, affirme l’ancrage de l’Espagne à l’Alliance Atlantique, la phase aiguë de la crise des euromissiles est déjà loin, les relations franco-espagnoles se sont stabilisées en perdant le caractère émotionnel qu’elles ont pu avoir dans les premières années de la transition.

Le contexte va permettre dès juillet 1985 de formaliser le cours nouveau de la coopération franco-espagnole en affirmant une dimension politico-stratégique forte lors de la signature de la Déclaration commune de Paris, le 9 juillet 1985.

L’intensification de la coopération va se traduire en matière de sécurité par un renforcement de la coopération tactique sur le Flanc Sud et par des initiatives diplomatiques communes concernant la Méditerranée occidentale.

La coopération en matière de sécurité établie par la déclaration commune du 9 juillet 1985 : le “saut qualitatif”

L’intensification des relations entre les deux pays au cours de ces années doit certainement beaucoup à la présence à Madrid et à Paris de gouvernements socialistes. La nomination, à la tête de la diplomatie espagnole, de Fernando Moran, partisan convaincu de l’amélioration des relations avec la France, est venue se surajouter à la volonté affichée par les socialistes de développer les relations bilatérales. Du point de vue de la défense, l’intensification et la multiplication des liens bilatéraux avec les autres pays d’Europe occidentale étaient présentées, au cours des premiers mois de la gestion socialiste, comme une politique alternative destinée à se substituer à l’intégration dans l’OTAN. Dans son fameux programme en dix points (ou décalogue), d’octobre 1984 et malgré le revirement sur l’OTAN, Felipe Gonzalez accorde une place importante à ces accords bilatéraux.

Les bonnes dispositions de l’Espagne à l’égard de la France étaient annoncées de façon spectaculaire par Fernando Moran qui déclarait, début 1983, qu’il fallait s’inspirer du "pacte de famille" qui unit, après l’intronisation de Felipe V, petit-fils de Louis XIV, les deux grandes monarchies absolues d’Europe. Il s’agissait pour lui non seulement d’un pacte "de la famille socialiste" lié à "la conjoncture" mais d’un acte d’"une dimension historique" pour une "collaboration progressive" 38. La presse espagnole salua de ses sarcasmes cette référence historique qui, dans le contexte des mauvaises relations entre les deux pays faisait de toute façon l’effet d’une provocation.

Cette déclaration fait suite au séminaire interministériel qui s’est tenu à La Celle Saint-Cloud et qui a réuni les ministres des Affaires étrangères, de l’Economie, de l’Intérieur et de la Justice des deux pays. Cette réunion est une innovation. Elle marque une volonté nette de résoudre les contentieux qui opposent les deux pays et de donner à la coopération entre Paris et Madrid une intensité accrue par l’institutionnalisation de ces séminaires qui vont avoir une périodicité semestrielle et regrouperont les ministres traitant des dossiers les plus difficiles entre les deux capitales. Ce rapprochement entre Paris et Madrid, qui se traduit au cours de la période par le déblocage des négociations d’adhésion de l’Espagne à la CEE et un revirement de l’attitude française à l’égard du terrorisme basque, aboutit à la déclaration commune du 9 juillet 1985, signée par le ministre français des Affaires étrangères, Roland Dumas, et le nouveau ministre espagnol des Affaires étrangères, Francisco Fernandez Ordoñez, lors de la visite officiel que fait le roi d’Espagne, Juan Carlos, à Paris début juillet 1985. Fernando Moran, qui avait démissionné le 4 juillet, se voyait privé d’un succès dont il avait été le principal artisan sur un des axes de sa politique extérieure qu’il avait défini comme essentiel.

Cette déclaration commune, signée à Paris, consacre la "globalisation" des relations souhaitée par le gouvernement espagnol39. Elle comprend plusieurs volets : coopération politique, coopération culturelle, coopération économique et sociale, coopération locale et régionale, coopération en matière de sécurité.

La déclaration stipule notamment que le président de la République française et le président du Gouvernement espagnol se réuniront une fois par an. Le principe de l’annualité des réunions du séminaire ministériel franco-espagnol est aussi retenu. Dans le domaine de la défense, l’innovation réside dans la création d’un Groupe d’Etudes Stratégiques qui réunira des fonctionnaires des ministères de la Défense et des Affaires étrangères, tandis qu’il est prévu que les ministres de la Défense des deux pays, ou leurs représentants, se réuniront une fois par an.

Les nouveaux enjeux de la coopération : méditerranée, défense européenne

Dès 1988 s’est amorcé un renforcement très sensible de la coopération au niveau militaire en Méditerranée occidentale entre l’Espagne et la France d’une part, l’Italie et la France et enfin l’Italie et l’Espagne. La volonté politique de rester dans un cadre bilatéral s’explique par le souci, exprimé notamment par l’Italie, de ne pas donner l’impression vis-à-vis des autres alliés de l’Alliance Atlantique que prenait naissance une force centrifuge susceptible de porter atteinte à l’unité de l’Alliance Atlantique. Dans la pratique, cette coopération renforce la sécurité commune sur le Flanc Sud.

En 1986, l’Italie et la France se sont inquiétées des conséquences du raid américain sur Tripoli. Pour l’Italie, l’affaire du missile libyen tombé à proximité de l’île de Lampedusa a mis en évidence le risque venant du Sud et la France aurait pris conscience à cette occasion de l’insuffisance de son dispositif national et de sa dépendance des sources d’information américaines. De même, l’Espagne pourrait avoir quelque intérêt à disposer de moyens efficaces de détection par satellite dans la zone pour obtenir des informations utiles dans la gestion d’une crise en cas de montée de la tension, pour l’heure improbable mais pas impossible, entre ce pays et le Maroc du fait de leur contentieux territorial. La réalisation du satellite d’observation militaire Hélios constitue le volet le plus spectaculaire de cette coopération. La France a également conclu avec l’Italie et avec l’Espagne des accords bilatéraux de coopération aéromaritime, établissant des procédures de coopération opérationnelle entre les marines militaires alors qu’est à l’étude la possibilité que des Awacs français assurent la détection aérienne en Méditerranée pour le compte de ces trois pays. Mais un tournant important va être pris en 1990, avec la création d’une structure permanente de coopération en Méditerranée occidentale qui regroupe les Etats des deux rives, dite Groupe 5+5, et qui est la traduction de la prise en compte, depuis déjà plusieurs années, du cadre régional de la Méditerranée occidentale en tant qu’entité stratégique suffisamment autonome pour servir de cadre à une action commune. C’est ce cadre qui sert de "nouvelle frontière" à la coopération franco-espagnole même si la situation politique algérienne actuelle paraît renvoyer sine-die l’idéal de sécurité collective qui est sous-jacent à ce projet.

Une autre grande question est posée aujourd’hui et touche au degré d’engagement espagnol dans l’Eurocorps franco-allemand. Il s’agit là aussi d’une nouvelle frontière qui pourrait bénéficier de l’acquis de 35 ans de coopération franco-espagnole.

3.3 - La coopération dans le cadre péninsulaire : les accords avec le Portugal

Les conditions objectives d’une apparente unité luso-ibérique ne manquent pas. La géographie traduit indéniablement cette unité d’un espace qui, comme son nom l’indique, présente les caractéristiques physiques d’une péninsule, caractères qui se trouvent renforcés par la véritable barrière que constitue la chaîne montagneuse pyrénéenne qui l’isole géographiquement du reste de l’Europe. Les éléments d’unité entre l’Espagne et le Portugal sont aussi culturels. A ce niveau, la Castille a davantage de points communs avec le Portugal qu’avec le Pays Basque, la Galice ressemble davantage au Minho qu’à la Catalogne, l’agriculteur d’Andalousie pourrait bien se confondre avec celui d’Alentejo ; mis à part le basque, les langues qui sont dominantes dans la péninsule (castillan, portugais, catalan et galicien) ont la même origine40. Il n’y a pas non plus, dans les populations des deux pays, de réflexe xénophobe à l’égard de l’autre. Et pourtant, les relations entre les deux Etats sont marquées par des défiances et des déficiences que chacun avait dressées en "modus vivendi" pendant les siècles où chacun suivait une destinée impériale parallèle qu’avait presque érigée en dogme l’autorité pontificale par le traité de Tordesillas du 7 juin 1494 qui consacrait le partage du monde entre les deux empires, portugais et espagnol. Aujourd’hui, l’Espagne et le Portugal sont obligés d’analyser leurs relations sous une perspective totalement nouvelle puisque, pour la première fois de leur Histoire, leurs intérêts réciproques doivent être appréhendés sous l’angle de la convergence de leurs objectifs de politique extérieure qui s’inscrivent fondamentalement dans la dimension européenne et occidentale.

L’Etat portugais s’est vu ramené à sa dimension euro-atlantique41, c’est-à-dire au territoire péninsulaire et à l’archipel des Açores pour l’essentiel, depuis son retrait d’Afrique en 1975 et la révolution des Oeillets du 25 avril 1974, en favorisant l’évolution démocratique, a accentué sa réorientation européenne. Ces deux éléments signifient une mutation copernicienne de sa politique extérieure. L’Espagne, avec la mort de Franco en 1975, a connu une mutation aussi importante.

Pour les deux pays, l’un des axes essentiels de leur politique extérieure est leur place dans la communauté européenne et occidentale. L’intégration de l’Espagne dans l’Alliance en 1982 ne va pas sans poser de problèmes vis-à-vis du Portugal, membre fondateur de l’Alliance, qui voit sa situation menacée par l’arrivée de son voisin doté d’un potentiel de négociation, notamment sur le plan de la puissance militaire, sans mesure avec le sien. Il y a près de 50 ans que l’Espagne et le Portugal entretiennent des relations de défense formalisées. En effet, l’accord de 1977 avait été précédé de la signature du "traité d’amitié et de non-agression" de 1939. Cette relation bilatérale de défense n’a pas donné de résultats très significatifs. Les caractéristiques générales de ces accords, telles qu’analysées par le général Munilla, traduisent leur faiblesse : ils sont davantage centrés sur les relations internes entre les deux Etats que sur leurs relations avec l’extérieur ; ils n’envisagent pas d’ennemi concret, ce qui explique leur indétermination en matière de sécurité ; ils ont évolué d’un objectif de sécurité vers un objectif de coopération mais il n’y a pas eu de projets communs qui se soient révélés incitatifs pour les relations entre les deux pays et ils n’ont donné que très peu de réalisations concrètes ; il n’a pas été accordé aux aspects économiques l’importance que ceux-ci méritaient ; dans leurs aspects militaires, on perçoit une certaine "inertie stratégique" liée au fait qu’il n’y a pas eu de réflexion stratégique commune ; les déclarations des responsables politiques et des militaires n’ont pas toujours été opportunes ni justifiées et elles ont détérioré le dialogue entre les deux pays42.

Le traité d’amitié et de coopération hispano-portugais du 22 novembre 1977 traduit une évolution substantielle par rapport au pacte ibérique de 1939 puisque celui-ci ne parle plus d’"amitié et de non-agression" mais d’"amitié et de coopération", ce qui lui donne a priori une portée plus globale. Par la brièveté de son texte qui touche cependant à l’ensemble des relations entre les deux pays, il se présente comme un accord-cadre et ainsi le définissent les parties dans l’article 3, ce qui lui donne une marge de flexibilité appréciable. Le traité crée un conseil de coopération hispano-portugais, présidé par les ministres des Affaires étrangères des deux pays, qui se réunit annuellement et supervise l’ensemble des commissions mixtes existantes. Du point de vue militaire, le traité institutionnalise les Etats-majors péninsulaires auxquels il n’était pas fait référence dans le pacte ibérique et qui avaient été mise sur pied pour la première fois en 1954. La coopération militaire entre les forces armées est définie par l’article 8 du traité qui stipule : 1. Les parties contractantes s’engagent à promouvoir la coopération militaire entre les forces armées en accordant une attention particulière aux échanges de personnel, à l’organisation de cours et à la comparaison des expériences en matière d’instruction ainsi qu’à la réalisation de manœuvres conjointes ; 2. Afin de coordonner les travaux nécessaires à la mise en pratique de la coopération prévue au paragraphe antérieur seront organisées des réunions périodiques des Etats-majors péninsulaires. Au niveau de la coopération militaire, l’accord de 1977 n’apporte guère de modifications par rapport à la situation antérieure qui découlait de la pratique du pacte ibérique.

Il est difficile de dresser un bilan de ces relations tant celui-ci paraît maigre. L’accord d’amitié et de coopération de 1977 revêt une signification fondamentalement politique. Au moment de sa signature, les structures institutionnelles de part et d’autre sont inadaptées. Le ministère espagnol de la Défense est embryonnaire ; du côté portugais, le conseil de la révolution amoindrit le rôle du ministère de la Défense. Tout ceci explique qu’ait été maintenu dans cet accord le cadre étroit de la coopération au niveau des Etats-majors péninsulaires et que celle-ci soit restée cantonnée à des aspects ponctuels, peu susceptibles d’entraîner des évolutions marquées. Si ces contraintes ont aujourd’hui disparu, on peut toutefois s’interroger sur les chances réelles que les deux pays ont de développer leur coopération de manière significative. La tentative politique de réactivation de la coopération faite par le gouvernement socialiste espagnol dans les années 80, inspirée par le ministre des Affaires étrangères, Fernando Moran, n’a pas débouché sur les résultats escomptés43. Des tentatives ont pourtant été faites pour élargir le champ de la coopération militaire. En 1982, au cours de la réunion du conseil hispano-portugais, l’Espagne avait remis à la représentation militaire portugaise des projets approuvés par le ministère des Affaires étrangères et les quartiers généraux et qui concernaient un nouvel "accord de coopération militaire" rédigé dans des termes plus larges que ceux de l’article 8 de l’accord de 1977 et qui incluait notamment la coopération industrielle dans le domaine des matériels de défense ; ce projet prévoyait la création d’une "commission mixte de défense" destinée à assurer le suivi permanent de la coopération au niveau militaire.

4 - Les limites de l’acceptation du modèle stratégique occidental : la position de l’Espagne en matière d’armement nucléaire et de désarmement

4-1 - Un nucléaire honni

Les positions de l’Espagne à l’égard du nucléaire militaire et sur le désarmement doivent être considérées comme autant d’éléments qui interviennent dans la définition de sa posture globale en matière de sécurité. L’évolution de ces positions a montré combien elles étaient tributaires, sur le plan militaire et dans le domaine politique, des équilibres globaux tant en Europe qu’à l’extérieur de celle-ci. Mais c’est surtout dans le cadre de la redéfinition des alliances de défense que ces questions ont fait l’objet des prises de position les plus significatives par les implications pratiques qu’elles pouvaient avoir puisque les armes nucléaires ont constitué pendant longtemps le pilier de la "stratégie de dissuasion" de l’Alliance face au bloc de l’Est. Là encore, la dislocation de l’Union soviétique a rendu en partie caduque les positions qui avaient été prise jusque-là.

Les origines trentenaires du débat

Le débat sur les armements nucléaires s’ouvre avec la ratification, le 18 décembre 1964, du traité interdisant les essais nucléaires dans l’espace atmosphérique, extra-atmosphérique ou sous-marin, signé l’année précédente par les Etats-Unis, l’URSS et la Grande-Bretagne et auxquels viendront se joindre cent deux pays, avec les exceptions notables de la France et la Chine Populaire. En 1966, l’opinion publique espagnole sera fortement sensibilisée par les armes nucléaires lors de l’accident de Palomares. A la suite de la collision en vol de deux avions américains, une bombe atomique sera égarée pendant trois semaines dans la baie d’Almeria, créant dans la population espagnole une psychose de contamination nucléaire.

En 1968, l’Espagne fait partie des Etats qui refusent de signer le traité de non-prolifération nucléaire (TNP). Ce traité, qui comporte deux sortes d’obligations — pour les puissances disposant d’armes nucléaires, ne pas aider à s’en procurer celles qui n’en avaient pas ; pour celles-ci, ne pas chercher à en acquérir — va avoir pour conséquence, comme le déclarait l’envoyé de Fidel Castro aux Nations Unies, de "légaliser l’écart entre les forts et les faibles" 44. L’Espagne va s’abstenir de signer ce traité parce que, selon le délégué espagnol aux Nations-Unies, des garanties suffisamment importantes n’étaient pas reconnues aux pays non-nucléaires qui auraient dû être protégés par un engagement express de non-agression de la part des puissances nucléaires et par la reconnaissance d’une deuxième garantie selon laquelle, en cas d’agression d’un Etat nucléaire, les autres puissances nucléaires réagiraient de manière appropriée à cette agression45. Mais, pour certains auteurs, ce refus de signer était en fait motivé par l’idée qu’un jour ou l’autre le pays aurait les moyens de se doter de l’arme atomique tout comme Israël, le Brésil, l’Argentine, l’Afrique du sud, l’Algérie, l’Inde, le Pakistan qui refuseront eux aussi de signer le TNP.

La question de la signature par l’Espagne du TNP reviendra à l’ordre du jour lorsque le président du gouvernement, Felipe Gonzalez, déclarera en octobre 1984 qu’il n’excluait pas dans l’avenir de signer le traité de non-prolifération nucléaire. L’Espagne, en raison de son éloignement géographique du théâtre centre-Europe et de son isolement qui l’a amenée à ne pas participer directement au débat sur la question nucléaire à l’époque de la guerre froide s’est trouvée dans une situation confortable, précisément du fait de ne pas avoir à prendre partie et à s’engager politiquement sur cette question, ce qui lui a permis de développer une argumentation généreuse auprès des instances internationales en faveur de la création d’espaces non-nucléarisés notamment46. Cette attitude hostile aux armes nucléaires est venue à l’appui des objectifs de la politique extérieure. L’Espagne a fait valoir que l’existence d’armements nucléaires sur la base de Gibraltar constituait une menace inacceptable pour l’ensemble du territoire espagnol, jugement qui ne pouvait avoir qu’un grand impact dans l’opinion publique. La question de la présence d’armements nucléaires sur le territoire espagnol s’est posée de manière plus concrète avec les Etats-Unis qui, depuis 1963, disposaient des installations nécessaires à Rota pour accueillir des sous-marins nucléaires.

Les évolutions depuis la transition : vigueur des principes, compromis pratiques

Les occasions ne vont pas manquer à partir de 1976 de faire ressurgir le débat sur le nucléaire militaire. Le renouvellement des accords bilatéraux avec les Etats-Unis, l’adhésion au traité de l’Atlantique Nord, l’adhésion de l’Espagne au traité de non-prolifération nucléaire vont constituer autant de questions sur lesquelles va s’amorcer le débat, à quoi il faut ajouter la résurgence épisodique de l’idée selon laquelle l’Espagne pourrait se doter de forces nucléaires propres. Les sondages effectués dans les années 81-82 ont montré que plus d’un quart des personnes hostiles à l’OTAN justifiaient leur position par la peur des armes nucléaires47.

La dissuasion nucléaire constituant le pilier de la stratégie atlantique, il était inévitable que l’adhésion de l’Espagne au traité de Washington entraîne un débat car cette adhésion supposait l’acceptation de la stratégie de dissuasion de l’Alliance, ce qui pouvait impliquer, du moins en théorie, une éventuelle installation d’armes nucléaires sur le territoire espagnol. Cet enjeu a été parfaitement perçu par la classe politique et a représenté un argument de choix dans le débat sur l’adhésion. L’opposition de gauche n’a pas manqué de l’exploiter, sachant l’impact qu’il aurait dans l’opinion publique. De fait, cet argument a été en partie contourné par les partisans de l’adhésion qui ont montré une attitude constante en faveur de la non-nucléarisation du territoire espagnol. Il y a donc en Espagne unanimité sur le principe de la dénucléarisation du territoire, indépendamment de l’attitude favorable ou non à l’Alliance Atlantique.

L’autorisation d’adhésion donnée en 1981 par les Cortes introduit une limitation expresse touchant à l’interdiction faite au gouvernement d’accepter des engagements ayant pour conséquence le "stockage ou l’installation d’armes nucléaires de l’Alliance" (sic) sur le territoire espagnol, toute décision ultérieure en la matière étant soumise à l’autorisation préalable des Cortes. Il s’agit d’une mesure compensatrice destinée à atténuer les effets d’une décision, l’adhésion à l’Alliance Atlantique, qui à l’époque où elle est prise en 1981 ne compte que peu de partisans, y compris dans les rangs de la majorité gouvernementale qui la soutient, qui traduit aussi une constante dans les positions du gouvernement espagnol. L’accession au pouvoir des socialistes va les conduire à se débarrasser de leurs oripeaux idéologiques et les amener à adopter une attitude pragmatique qui, peu ou prou, se ramène à la position soutenue de 1976 à 1982 par les gouvernements centristes, c’est-à-dire du refus de principe d’installer des armes nucléaires en Espagne.

En 1980, le groupe socialiste du Congrès des députés avait déposé une proposition de loi sur "la détente, le désarmement et la coopération" 48 qui proposait entre autres mesures de faire reconnaître par la communauté internationale le statut de zone dénucléarisée au territoire espagnol et, par extension, à l’ensemble de la péninsule ibérique et, ce qui paraît un tant soit peu utopique, à la Méditerranée. L’année 1983 est marquée par le débat sur l’installation des euromissiles qui a fortement secoué l’Europe de l’Ouest. Le gouvernement espagnol est pris entre deux impératifs : celui de ne pas, par son refus de l’OTAN, accentuer les dissensions dans le clan occidental, et aussi de ne pas décevoir une opinion publique très sensible à ces questions. Les très importantes manifestations pacifistes de l’automne 1982 à Madrid sont là pour rappeler au gouvernement qu’il n’est pas libre de réaliser n’importe quelle volte face et que sa marge de manœuvre demeure restreinte.

L’incident suscité par les déclarations de Felipe Gonzalez lors de son voyage à Bonn au printemps 1983 constitue une excellente illustration du dilemme du gouvernement. Le gouvernement socialiste issu des élections d’octobre 1982 ayant "gelé" l’intégration à l’Alliance Atlantique au niveau atteint à l’automne 1982 promet l’organisation d’un référendum qui a toutes les chances de se terminer par un rejet de l’option atlantique, ce qui serait en accord avec les thèse anti-OTAN que le PSOE a soutenues jusqu’à son arrivée au pouvoir. Mais, dans le même temps, le gouvernement défend la thèse de la nécessité pour l’Espagne de participer à la défense occidentale. C’est début mai 83 que Felipe Gonzalez déclare à Bonn : "Nous comprenons et nous nous solidarisons avec la décision prise par les pays européens d’installer les fusées" 49. Cette phrase va soulever un véritable tollé en Espagne. La présidence du gouvernement sera amenée à apporter un démenti formel en expliquant que Felipe Gonzalez avait été victime d’une erreur de traduction. Pour le porte-parole du gouvernement, l’Espagne n’a pas le moindre intérêt dans le déploiement des euromissiles et donc ne l’appuie pas, mais elle se montre solidaire et respectueuse des décisions prises par les pays de l’OTAN, "Etant donné que l’Espagne appartient au secteur politique de l’Alliance" 50. A partir de ce moment-là, les déclarations du gouvernement vont se faire plus prudentes mais le ton est cependant donné ; pour les socialistes, il s’agit d’adopter une ligne modérée que traduit le discours de Felipe Gonzalez sur l’Etat de la Nation en octobre 1984 : "Si l’on dit qu’il faut lutter pour la non-installation des missiles nucléaires en Europe occidentale (qui devrait être effectivement évitée), il faut aussi dire que l’Union Soviétique doit démanteler tous les missiles nucléaires qu’elle tient pointés sur l’Europe occidentale" 51. Ce souci de la modération va conduire pratiquement à un alignement de la position gouvernementale sur la doctrine suivie depuis la transition qui elle-même puisait ses racines dans le régime antérieur. L’affirmation de principe de la dénucléarisation du territoire espagnol demeure la règle. Il faut attendre 1987 pour que l’Espagne accepte la stratégie nucléaire de l’OTAN.

Les relations bilatérales qu’entretient l’Espagne avec les Etats-Unis ont été aussi un prétexte au débat et l’ont amenée à se prononcer en faveur de la dénucléarisation. Lors du renouvellement de l’accord bilatéral de 1976, l’Espagne obtient le retrait progressif des sous-marins nucléaires américains de Rota et donc, à compter du 1er juillet 1979, l’Espagne peut être considérée comme territoire dénucléarisé de fait52. Au cours de la période qui va suivre la signature de l’accord de 1976, les divers gouvernements ne manqueront pas de présenter le retrait des armes nucléaires américaines comme une victoire importante. En 1982, le principe de la non-nucléarisation du territoire espagnol est réaffirmé selon la formulation suivante, insérée dans le texte du nouvel accord : "Le stockage ou l’installation sur le territoire espagnol d’armes nucléaires ou non conventionnelles ou de leurs composantes demeurera soumise à l’accord du gouvernement espagnol" 53. Cette formulation va susciter une polémique en Espagne puisque certains vont y voir la volonté du gouvernement de dessaisir le Parlement de sa capacité de décision dans le domaine des armements nucléaires qu’il s’était octroyée par le vote de l’autorisation d’adhésion au traité de Washington. En 1988, cette interdiction sera étendue aux armes chimiques et biologiques.

La signature du Traité de non-prolifération nucléaire (TNP) est la troisième question d’importance qui va amener l’Espagne à se prononcer sur le nucléaire. Avec la transition démocratique, la question est revenue à l’ordre du jour et des pressions internationales vont s’exercer pour que l’Espagne adhère à ce traité. En 1976, selon le ministre des Affaires étrangères de l’époque, Jose-Maria de Areilza, les Etats-Unis ont tenté de faire pression sur l’Espagne pour que celle-ci adhère au TNP54. Si les gouvernements centristes ont adopté une attitude de refus du TNP qui se fondait sur des arguments similaires à ceux employés avant la transition, en revanche les gouvernements socialistes ont fait montre d’une grande indétermination que traduisent leurs revirements de position. Lors du débat d’investiture devant les Cortes en octobre 1982, le futur président du gouvernement, Felipe Gonzalez, affirmait le principe de la non-nucléarisation de l’Espagne mais en ce qui concerne la signature du TNP, bien qu’il y soit favorable, celle-ci disait-il ne devait pas être automatique car  : "Je vais essayer d’obtenir toutes les garanties pour que cette adhésion ne se retourne pas contre les intérêts de l’Espagne" 55. Cette attitude va évoluer vers une position de refus absolu de signer le TNP que Felipe Gonzalez qualifiera, début janvier 1985, d’"hypocrite" : "Ce traité est une des plus grandes hypocrisies du monde, un traité imposé par les pays détenteurs de l’arme nucléaire à ceux qui ne l’ont pas. Je n’ai aucune intention de fabriquer des armes nucléaires, mais je ne veux pas non plus qu’on m’humilie" 56. Cette déclaration virulente s’explique certainement en grande partie par les pressions qu’avaient exercé la Hollande et le Danemark à l’automne 1984 pour lier l’adhésion de l’Espagne à la CEE à son adhésion au TNP, car à peine trois mois auparavant, lors du débat parlementaire sur l’Etat de la Nation, Felipe Gonzalez déclarait ne pas exclure la signature de ce traité. C’est à nouveau lors du discours sur l’Etat de la Nation en 1987 que Felipe Gonzalez a annoncé la décision du gouvernement d’adhérer au TNP, traduisant ainsi un nouveau revirement57.

L’Espagne ayant adhéré au TNP, tout débat sur la constitution de forces nucléaires propres est devenu caduc. On peut de plus considérer que cet aspect de la question revêt un caractère quelque peu anecdotique dans la conjoncture internationale actuelle. Cependant, on ne peut totalement éluder la question. En 1976, le ministre des Affaires étrangères, Jose-Maria de Areilza, s’était prononcé en faveur de la constitution d’une force nucléaire nationale. Cette déclaration, quelque peu intempestive, ne suscita guère d’intérêt en Espagne. Plus curieusement, on doit remarquer que la proposition de constituer des forces nucléaires espagnoles figure dans les programmes du parti conservateur Alliance populaire dans les années 1982-198458. En 1980, le ministre de la Défense centriste, Agustin Rodriguez Sahagun, déclarait que l’Espagne possédait les moyens techniques d’utiliser le nucléaire à des fins militaires59 et son successeur, Alberto Oliart, reconnaîtra un an plus tard que des recherches à des fins militaires étaient conduites à la centrale nucléaire de Soria60.

Pour le gouvernement socialiste, il n’existe aucune position systématique de rejet mais il semblerait que celui-ci fasse la distinction entre l’usage du nucléaire militaire à des fins "explosives" et l’usage à des fins "non-explosives". En 1983, le gouvernement de Felipe Gonzalez déclarait qu’il n’excluait pas, dans la mesure où l’intérêt de la défense nationale l’exigeait, de procéder à des études d’utilisation de la propulsion nucléaire dans la Marine61. Fernando Moran, opposant radical à l’option atlantique, avait suggéré en 1984 que la Marine se dote de sous-marins d’attaque à propulsion nucléaire destinés à constituer une force de "dissuasion" déployée en Méditerranée occidentale. La Marine est depuis longtemps convaincue de l’intérêt de la propulsion nucléaire : le saut qualitatif qui consisterait pour elle à se doter de sous-marins mus par l’énergie nucléaire est uniquement empêché par des considérations financières.

La position de l’Espagne à l’égard des armements nucléaires appelle certaines remarques. On peut admettre que l’Espagne est un pays dénucléarisé de facto, conformément à la volonté exprimée par l’ensemble des gouvernements qui se sont succédés à Madrid depuis 1976. Toutefois, la portée pratique de ce principe mérite d’être nuancée, mettant en évidence la fragilité de ce statut. Il faut tout d’abord constater que ce statut de zone dénucléarisée n’est consacré par aucun traité international qui pourrait avoir une valeur contraignante. Il s’agit donc d’une décision qui relève de la seule responsabilité du gouvernement de la Nation, soumise au contrôle du parlement62. L’absence de garantie internationale ôte un cran supplémentaire à la pérennité du statut de zone dénucléarisée, quel que soit le jugement que l’on peut porter sur l’effectivité et le respect de la norme de droit international. Bien que la volonté des Etats-Unis, en 1976, ait été de faire signer à l’Espagne le TNP, on peut s’interroger sur la possibilité, à l’heure actuelle, de parvenir à un accord international garantissant la non-nucléarisation de l’Espagne étant donné la position stratégique de ce pays pour l’Occident.

Le statut d’Etat non-nucléarisé de l’Espagne est donc fragile et susceptible d’être altéré par différents éléments. L’engagement des Etats-Unis de retirer les sous-marins nucléaires stratégiques de Rota à compter du 1er janvier 1979, ce qui a été présenté par l’Espagne comme un grand succès des négociations de l’accord de 1976, a été en fait d’autant plus facilement accepté par les Etats-Unis que le remplacement des "Polaris" par les missiles "Trident" les libérait de la contrainte de disposer de l’infrastructure logistique de Rota étant donné l’accroissement de l’autonomie opérationnelle des nouveaux engins. On peut se demander si, en l’absence de ce progrès technologique, les Etats-Unis auraient accepté d’introduire une clause de cette nature dans l’accord de 197663. Une autre cause d’altération peut venir de la difficulté du contrôle par l’Espagne du respect de ce principe ainsi que de son champ d’application. Ainsi, si le contrôle des territoires terrestres est relativement aisé, on peut douter de l’effectivité de ce contrôle concernant les espaces maritimes placés sous souveraineté espagnole. L’accord de 1988 stipule expressément que l’Espagne n’a aucun droit de visite ni de contrôle sur les bâtiments américains faisant escale à Rota.

Une autre cause d’altération du statut de non-nucléarisation de l’Espagne pourrait venir de l’évolution de la participation de ce pays à la défense commune dans le cadre de l’Alliance Atlantique dont l’un des piliers principaux repose sur la dissuasion nucléaire. Il n’existe aucun parallélisme systématique et l’absence d’armement nucléaire en Espagne n’exclue pas pour ce pays la menace d’une agression nucléaire, car toutes les distinctions subtiles que l’on peut faire ne seraient pas forcément opératoires en cas de conflit généralisé, le camp adverse ne partageant pas nécessairement la même façon d’interpréter les choses. On peut se demander si l’accord sur les euromissiles entre l’Est et l’Ouest n’a pas entraîné un regain d’intérêt pour l’Espagne de la part des Etats-Unis et s’il ne conduit pas à éloigner la perspective de voir ce pays obtenir un statut reconnu internationalement de territoire dénucléarisé.

La troisième cause d’altération du statut de non-nucléarisation proviendrait de la décision de l’Espagne d’utiliser le nucléaire à des fins militaires, non pas pour se doter de l’arme atomique mais pour doter la Marine de sous-marins à propulsion nucléaire, option revendiquée par la Marine mais admise également par les décideurs politiques. Le fait que cette option ne se réalise pas à court terme n’est pas lié à des blocages politiques mais au coût très élevé de ce projet.

4.2 - Un désarmement plébiscité, une politique de principes

La position de l’Espagne en matière de désarmement est le reflet à la fois de son statut de puissance non nucléaire et de pays occidental concerné par les problèmes de sécurité européenne. Pour Francisco Fernandez Ordonez : "L’Espagne est un pays qui, par la volonté de son gouvernement, ne possède pas d’armes chimiques, biologiques ni nucléaires et qui n’autorise pas leur installation sur son territoire. Cette attitude lui confère une position morale et politique forte pour mener une politique internationale de désarmement" 64. Mais par ailleurs en 1984 son prédécesseur, Fernando Moran, rappelait devant le Parlement que l’Espagne était affectée par les problèmes de sécurité en Europe en tant que pays appartenant à ce continent et en tant que pays solidaire de l’Occident65. Ces deux déclarations permettent de définir les coordonnées de la politique espagnole en matière de désarmement même si, dans un premier temps lors de l’arrivée des socialistes au pouvoir à Madrid, les déclarations de Fernando Moran devant la Conférence sur la sécurité et la coopération en Europe (CSCE) avaient pu faire penser que l’Espagne adopterait en ce domaine des positions plus éloignées des positions occidentales et plus proches d’un certain neutralisme66.

Au-delà de la détermination de ces grandes coordonnées de la politique suivie par l’Espagne, on ne peut guère dire que ce pays se soit distingué par ses initiatives en la matière. Pourtant, dans le discours officiel l’action en faveur du désarmement est présentée comme l’un des volets importants de la politique de sécurité. L’Espagne participe aux travaux des diverses instances internationales traitant de questions de désarmement : commission du désarmement de l’ONU, conférence sur le désarmement de Genève, commission de l’ONU chargée de réviser la convention sur les armes biologiques au sein de laquelle elle soutient les propositions tendant à l’interdiction et la suppression totale de ce type d’armement. L’Espagne participe aux travaux de la Conférence sur la sécurité et la coopération en Europe et elle a été, de 1980 à 1983, le pays d’accueil de la conférence de Madrid. Au sein de cette instance, elle a surtout proposé des initiatives concernant le terrorisme. Plus récemment elle a proposé avec l’Italie l’organisation d’une Conférence sur la sécurité et la coopération en Méditerranée (CSCM), calquée sur le modèle de la CSCE, qui apparaît davantage comme une prise de position sur le long terme que comme une initiative diplomatique à court terme. L’Espagne participe aux travaux portant sur le désarmement au sein de l’OTAN ; par contre, elle n’a pas participé aux négociations MBFR67 entre le pacte de Varsovie et l’OTAN. Elle suit les négociations de Genève entre les Etats-Unis et l’URSS à travers le groupe consultatif spécial.

L’Espagne est donc présente dans la plupart des forums internationaux traitant des questions de désarmement. En réponse à l’Initiative de Défense Stratégique (IDS) de Ronald Reagan, le gouvernement de Felipe Gonzalez a manifesté, en octobre 1986, son inquiétude et s’est déclaré favorable au maintien du traité ABM de 197268. En ce qui concerne le démantèlement des missiles de portée intermédiaire en Europe, Felipe Gonzalez déclarait : "L’Union Soviétique veut un accord. Elle en a besoin… Dès lors, on doit profiter des possibilités d’accord avec toutes les garanties d’équilibre". Jusqu’au mois de mai 1987, les positions du gouvernement socialiste sur l’option zéro vont apparaître très proches de la position américaine, tout comme l’Italie69, autrement dit globalement favorables à la proposition Gorbatchev et dénuées des réticences manifestées par les principaux pays européens : République Fédérale d’Allemagne, Grande-Bretagne, France. Par la suite, cette position va évoluer dans le sens d’une plus grande solidarité avec ceux-ci. A partir de mai 1987, l’Espagne adopte une position nettement différente de celle défendue jusque-là. Cette évolution de la position espagnole n’a guère eu de retombées étant donné l’acceptation ultérieure par la totalité des membres européens de l’Alliance Atlantique de l’"option zéro"70.

Le changement d’attitude de l’Espagne s’explique en partie par la volonté politique de se montrer solidaire des autres pays européens. Mais l’apparition de réticences s’explique également par le fait qu’un éventuel accord soviéto-américain sur les euromissiles aurait entraîné des répercussions sur les négociations hispano-américaines. Le retrait des missiles américains d’Europe pouvait entraîner un regain d’intérêt pour les bases aériennes situées en Espagne et pouvait rendre d’autant plus difficile une réduction des effectifs revendiquée de longue date par le gouvernement espagnol71. Par contre, l’accord sur le désarmement conventionnel intervenu en 1990 a eu pour conséquence paradoxale d’entraîner un accroissement très significatif de puissance de l’armée espagnole du fait de la cession de plusieurs centaines de chars américains M 60.

 

 

 

 

 

 

 

 

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Notes:

1 Intervention de Felipe Gonzalez lors du débat sur la politique de paix et de sécurité, Diario de Sesiones del Congreso, n° 266, 4 février 1986, p. 1 196.

2 Cité par Andres Ortega, El purgatorio de la OTAN, ed. El Pais, 1986, extrait paru dans El Pais du 2 février 1986.

3 Idem.

4 Déclaration du ministre des Affaires étrangères, Francisco Fernandez Ordonez, El Pais, 1er décembre 1985.

5 Diario de Sesiones del Senado, n° 151, 18 mars 1986, p. 7 122.

6 Diario de Sesiones del Senado, n° 151, 18 mars 1986, p. 7 120.

7 Felix Bayon, “La OTAN estaba dispuesta a conceder un mando a España despues de su ingreso a toda prisa”, El Pais, 27 février 1986.

8 Diario de Sesiones del Congreso, n° 266, 4 février 1986, p. 11 960.

9 Diario de Sesiones del Congreso, n° 266, 4 février 1986, p. 11 960.

10 Idem.

11 Eduardo Munilla Gomez, Introduccion a la estrategia militar española, Madrid, ed. EME, 1984, p. 184.

12 Andres Ortega, El Pais, 2 février 1986.

13 Réponse du ministre de la Défense, Narcis Serra, à la question posée par un député : “De quelle façon le gouvernement a-t-il prévu la collaboration des forces aériennes espagnoles à la défense de l’espace aérien européen ?”, Diario de Sesiones del Congreso, n° 269, 12 février 1986, p. 1212.

14 Roberto Mesa, “El cambio de la politica exterior”, El Pais, 1er février 1986.

15 Javier Ruperez, España en la OTAN : relato parcial, op. cit., p. 10. Le titre traduit en français ne reflète pas le jeu de mot qui existe en espagnol du fait de l’emploi de “parcial” qui veut à la fois dire partiel et partial.

16 Charles Zorgbibe, Les alliances dans le système mondial, Paris, PUF, 1983.

17 Boutros Boutros Ghali, thèse de doctorat citée par Charles Zorgbibe, op. cit. p. 89.

18 Charles Zorgbibe, op. cit., p. 89.

19 cf. les déclarations de Felipe Gonzalez, New York Times du 4 juillet 1978.

20 voir les déclarations de Santiago Carillo devant le Congrès des députés, D.S. Congreso, n° 267, 5 février 1986, p. 21035.

21 selon le Washington Post du 17 novembre 1977.

22 Stephen S. Kaplan, “The utility of US Military Bases in Spain and Portugal”, Military Review, avril 1977, p. 45.

23 Carlos Yarnoz, “Rota, la base intocable”, El Pais, 24 février 1986.

24 US Foreign Policy Objectives and Overseas Military Installations, Committee on Foreign Relations, US Senate, avril 1979, Government Printing Office (GPO), Washington DC, p. 54.

25 “Greece, Spain and the Southern NATO strategy”, hearings before the Subcommittee on Europe of the committee on Foreign Affairs, House of Representatives, 92e congrès, 1ère session, juillet/août/septembre 1971.

26 Felix Bayon, “España pedira a E.U. la retirada casi total de efectivos de Torrejon y Zaragoza”, El Pais, 10 juillet 1986.

27 Cette collaboration ne va pas sans rappeler l’opération conjointe franco-espagnole qui fut menée dans le Rif en 1925 et qui donna lieu au débarquement d’Alhucemas.

28 D’après un entretien accordé à l’auteur par le général commandant la brigade parachutiste (BRIPAC) d’Alcala de Henares, c’est dès le tout début des années 50 que les premiers brevets parachutistes français furent remis à des militaires espagnols sur la base aérienne de Pau. Nous n’avons pu trouver aucun document confirmant ou infirmant cette information.

29 Sur ces questions, on consultera également : Bernard Labatut et Lucien Mandeville, “Les manœuvres entre parachutistes espagnols et français, 1965-1987 : un exemple original de migration de population entre les deux pays et une contribution essentielle aux relations bilatérales”, in Exil politique et migration économique : Espagnols et Français aux XIXe-XXe siècles, Toulouse, ed. CNRS, 1991, pp. 179-201.

30 Voir M. Ramirez-Gabarrus et J.M. Ramirez-Galvan, La aeronautica en la Armada (1917-1987), E.N. Bazan, Madrid, 1987.

31 Editorial du journal Le Monde, 9 juillet 1985 : “Presque plus de Pyrénées”.

32 Lors du voyage du président de la République, François Mitterrand, à Madrid en juin 1982, la presse espagnole titrait entre autres : “Attitude insultante de Mitterrand à l’égard de l’Espagne !”, “Un hôte mal élevé”, etc.

33 Intervention du ministre des Affaires étrangères, Fernando Moran, devant la commision des Affaires étrangères du Sénat, le 3 février 1983, ATDPE, 1983, p. 104.

34 Editorial du journal Le Monde, 9 juillet 1985.

35 Eduardo Munilla, Los acuerdos bilaterales con Francia y Portugal, Madrid, Centro Superior de Estudios de la Defensa Nacional (CESEDEN), 1983, rapport dactylographié, pp. 12 et suivantes.

36 Les titres de la presse tendent souvent à présenter la France comme un “marchand de canons”. Comme exemple, on peut citer les titres suivants : ”Le ministre français de la Défense essaiera de promouvoir la vente en Espagne de matériel d’armement de son pays”, El Pais, 5 avril 1983 ; “Le ministre français de la Défense vient à Madrid pour proposer du matériel de guerre à l’Armée espagnole”, El Pais, 11 avril 1983 ; “La France veut que l’Espagne lui achète davantage d’armement et participe au projet Eureka”, Ya, 31 octobre 1985.

37 L’article 5 de l’accord complémentaire n° 7 sur la coopération concernant les matériels destinés aux forces armées stipule : “Le gouvernement des Etats-Unis accepte de faire le maximum d’efforts pour favoriser l’acquisition par le gouvernement de l’Espagne de quatre escadrons complets (de dix-huit avions chacun) d’avions de chasse légers F16 ou d’autres de caractéristiques semblables”.

38 Conférence de presse du ministre des Affaires étrangères, Fernando Moran, donnée à Paris à l’issue de la réunion de La Celle St-Cloud, le 11 janvier 1983, ATDPE, 1983, p. 57 et suivantes.

39 Interview de Felipe Gonzalez, El Pais, 12 décembre 1982.

40 Voir Alain Montech, Les relations civilo-militaires et la politique de défense dans le Portugal contemporain, Toulouse, publication du Cersa, série “Méditerranée : armées, sociétés, stratégies”, XVI, 1985, p. 525.

41 Voir Contre-amiral Antonio C. Fuzeta da Ponte, Contribuiçao de Portugal para a defesa euro-atlantica, rapport présenté au colloque “Portugal y España en el marco de la defense europea” organisé par l’IEEE du CESEDEN, Madrid, 12-14 juin 1984.

42 Eduardo Munilla, “Relaciones de seguridad entre España y Portugal : aspectos militares”, rapport présenté au colloque organisé par l’Instituto de Economia Aplicada (Université autonome de Madrid), IEEE/IEEI, Buitrago, 25-27 avril 1984.

43 Une bonne idée de l’esprit que l’on a voulu donner à cette coopération se dégage du communiqué commun publié à l’issue de la IVe session du conseil de coopération hispano-portugais, signé à Madrid le 22 décembre 1983, publié dans ATDPE, 1983, pp. 849-54.

44 Cité par André Fontaine, Un seul lit pour deux rêves, Fayard, 1981, p. 232.

45 Intervention du délégué espagnol aux Nations-Unies du 10 juin 1968, OID, Madrid.

46 Voir par exemple l’intervention de Antonio Elias, délégué espagnol à la conférence mondiale du désarmement organisée par les Nations Unies, Arriba, 25 octobre 1974.

47 Selon l’étude publiée par la Revista española de Investigaciones Sociologicas du Centre de Investigaciones Sociologicas (CIS), n° 22, avril-juin 1983, p. 223 et 239.

48 Proposicion no de ley presentada por el grupo parlementario socialista del Congreso sobre distension, desarme y cooperacion, Boletin Oficial de las Cortes Generales (BOCG), 11 janvier 1980.

49 El Pais, 6 mai 1983.

50 Déclaration faite par Miguel Angel Molinero, porte-parole du gouvernement, à l’issue du conseil des ministres, dépêche de l’agence EFE, 4 mai 1983.

51 ATDPE, octobre 1984, op. cit., pp. 685-86.

52 Traité d’amitié et de coopération entre l’Espagne et les Etats-Unis, 24 janvier 1976, accord complémentaire n° 6, OID, Madrid, 1976, p. 25.

53 Article 4.2 de l’accord complémentaire n° 2 du 2 juillet 1982, Madrid, OID, 1982, p. 14.

54 Le Monde, 26 février 1976.

55 Déclaration de Felipe Gonzalez lors du débat d’investiture du président du gouvernement devant les Cortes Generales, BOCG du 1er décembre 1982.

56 Déclaration de Felipe Gonzalez à la télévision espagnole rapportée par El Pais, 8 janvier 1985.

57 Voir le texte du discours de Felipe Gonzalez sur l’Etat de la Nation dans ATDPE, n° 60, janvier/février 1987, p. 66.

58 Voir notamment le Livre blanc d'alliance populaire publié en 1982, p. 331 et Soluciones para la crisis publié en 1984, p. 143.

59 Dépêche de l’agence EFE, 4 novembre 1980.

60 Déclarations du ministre de la Défense, Alberto Oliart, à la chaîne de télévision hollandaise “Vara”, rapportées par une dépêche de l’agence UPI, 10 novembre 1980.

61 Réponse au gouvernement à la question posée par le Sénateur Javier Ruperez, BOCG, 3 octobre 1983.

62 Nous savons que la condition de l’autorisation parlementaire a été adoptée par le Parlement lors du vote de l’autorisation d’adhésion à l’Alliance Atlantique. Pour l’argumentation de cette thèse, voir Antonio Remiro Brotons, La accion exterior del Estado, Madrid, Tecnos, 1984, p. 140.

63 L’argument a été avancé par l’ancien ministre des Affaires étrangères, Jose Perez Llorca. Voir notamment Mariano Juan y Ferragut, “España-Estados Unidos : cinco siglos de historia en comun”, Reconquista, n° 421, janvier 1986, p. 21.

64 Intervention du ministre des Affaires étrangères, Francisco Fernandez Ordonez, devant la commission des Affaires étrangères du Congrès le 14 octobre 1986, ATDPE, septembre/octobre 1986, p. 583.

65 Intervention du ministre des Affaires étrangères, Fernando Moran, devant la commission des Affaires étrangères du Congrès sur le déroulement de la conférence de Stockholm, le 26 juin 1984, ATDPE, juin/juillet/août 1984, p. 525.

66 Thierry Maliniak, “L’Espagne choisit l’équidistance entre l’Est et l’Ouest”, Le Monde, 10 février 1983.

67 MBFR : Mutual and Balanced Forces Reductions (réduction mutuelle et équilibrée des forces).

68 Francisco Fernandez Ordonez, op. cit., p. 584.

69 Fernando Baeta, “España apuesta por la “opcion cero”, Diario 16, 24 mai 1987. Jean-Pierre Clerc, “Rome : “le maximum de désarmement avec le maximum de sécurité”, Le Monde, 18 avril 1987.

70 Editorial : “Euromissiles : le oui résigné des Européens”, Le Monde, 28 mai 1987.

71 Alberto Miguez, “Un acuerdo EU-URSS sobre euromisiles repercutiria en la negociacion de las bases”, Madrid, ABC, 17 mai 1987.

 

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