CONCLUSION

 

Et maintenant ? Les hasards de l’histoire ont fait qu’au moment où l’Espagne réintégrait le concert des nations européennes après 200 ans d’une évolution marginale, l’ébranlement créé par la dislocation de l’empire soviétique remettait en cause les principes même sur lesquels s’était bâti l’équilibre issu de la Deuxième Guerre Mondiale. S’il est certainement prématuré de parler d’un bouleversement dans la priorité des menaces, on peut en revanche considérer que la “volatilité” du paysage stratégique a favorisé les remises en cause.

L’Espagne n’a pas échappé à la règle. Il est évident que l’utilisation des conceptions stratégiques à des fins instrumentales dans le contexte de la confrontation bipolaire et d’intégration à l’Alliance Atlantique a perdu de sa pertinence et l’on observe des évolutions significatives dans la doctrine. Ce n’est pas, une nouvelle fois, la redéfinition des alliances qui est en cause car de ce point de vue l’Espagne est soumise aux mêmes incertitudes que les autres européens quand à la future architecture de défense et de sécurité de l’Europe dans laquelle on perçoit encore mal quel sera le rôle respectif des structures existantes : OTAN, UEO, voire CSCE. Pour l’instant, ce qui compte le plus, c’est l’adaptation de l’outil militaire à l’évolution des menaces qui veut dire aussi le souci de tenir son rang dans le concert des Nations nouvellement retrouvé. Or, l’Espagne a montré depuis la transition démocratique une préoccupation constante pour se voir reconnaître un rang de puissance moyenne ce qui sous-entend la volonté de jouer un rôle sur le plan régional et une participation active dans les instances internationales. Plus rapidement qu’elle ne l’aurait certainement souhaité, l’Espagne s’est trouvée placée au pied du mur. La guerre du Golfe a joué le rôle d’électrochoc car il ne s’agissait plus d’envoyer dans le cadre d’opérations de maintien de la paix des Nations-Unies des unités réduites mais de s’engager dans une véritable opération de guerre. La participation de frégates à l’embargo décidé par les Nations-Unies contre l’Irak a représenté pour l’Espagne une étape importante, accoutumée qu’elle était depuis bien longtemps à ne plus s’engager dans des opérations militaires d’envergure. La guerre du Golfe a également montré que de pays situé sur un front secondaire du temps de l’affrontement sur le théâtre centre-Europe, l’Espagne pouvait se retrouver sur la ligne de front selon d’autres scénarios de conflits qui avaient été peu envisagés jusque-là.

Dès avril 1991, le nouveau ministre de la Défense, M. Garcia-Vargas, bien que rappelant que le concept d’axe stratégique Baléares-détroit de Gibraltar-Canaries demeurait valide dans son acception actuelle, annonçait des évolutions ultérieures significatives de la doctrine stratégique en déclarant que "La conception de notre sécurité doit cesser d’être circonscrite à notre propre espace territorial ou à son environnement immédiat, ce qui aura des conséquences sur nos capacités militaires pour faire face à ce type d’événements" 1. Le nouveau modèle de forces armées et de service militaire2 adopté en juin 1991 confirme cette évolution des conceptions stratégiques. C’est l’abandon de la conception territoriale de la Défense qui était une constante de tous les discours depuis 1976. L’armée de Terre avait rejeté jusque là toute idée d’envoi de troupes à l’extérieur du territoire national dans le cadre du dispositif de l’Alliance Atlantique considérant que sa mission était de défendre ce territoire national ; la Marine, pourtant de conviction atlantiste, revendiquait un commandement géographique sur le Flanc Sud de l’Alliance qui exprimait aussi une conception territoriale de la défense, le contrôle de l’entrée du détroit de Gibraltar. Quand au gouvernement, sa décision de ne pas intégrer la structure militaire de l’OTAN l’avait conduit à déclarer que le meilleur apport de l’Espagne à la défense commune, le terme de défense commune permettant d’éluder le débat entre défense européenne ou occidentale donc atlantique, était de renforcer les capacités de défense de son territoire national. 1991 pourrait donc marquer une évolution très importante puisque la nouvelle loi sur le service militaire de décembre 1991 a confirmé ces inflexions. Le préambule de la loi stipule que : "les militaires du contingent assureront de préférence leurs activités dans les unités dont la capacité opérationnelle, la capacité de réaction et le cadre de leur action correspondent à la formation qui est acquise pendant le service militaire. Les taches qui requièrent un plus haut niveau de complexité ou d’expérience seront assurées par des militaires professionnels" 3. Le Partido Popular, principal parti d’opposition, avait même demandé que les appelés soient exclusivement affectés à la défense opérationnelle du territoire. Si l’inflexion de la doctrine stratégique est acquise, sa portée réelle reste soumise à la capacité de l’Espagne de se doter d’unités professionalisées d’envergure, or celles-ci sont très peu nombreuses à l’heure actuelle. Cette évolution annoncée est également tributaire de l’évolution du budget de la défense. Or, depuis la Transition, la tendance est à la maîtrise des dépenses militaires et l’abaissement de la tension Est/Ouest n’a pas favorisé un renversement de tendance. La crise économique actuelle qui se traduit depuis déjà de nombreuses années par un déficit budgétaire seulement dépassé par celui des Etats-Unis a conduit au retrait de la peseta du serpent monétaire européen et à l’adoption d’un plan d’austérité draconien qui donnent aux munificences de l’année 1992 un goût amer et vont certainement peser durablement sur les politiques publiques.

Si l’effort financier est loin de permettre à l’Espagne de se doter de l’outil idéal, on doit en revanche constater que l’effort entrepris depuis la Transition a permis de transformer une organisation de la défense et des forces armées archaïques en un outil qui répond aux normes généralement en vigueur dans les autres pays occidentaux. Le spectre de l’interventionnisme militaire encore présent en 1983 a aujourd’hui disparu et les libelles qui circulaient dans les casernes en 1976-78 sur le lieutenant-général Gutierrez-Mellado, vice-président du gouvernement puis ministre de la Défense, le dénonçant comme "El Guti, imbécile et franc-maçon"4 paraissent appartenir à l’Histoire. Si les militaires acceptent le modèle de société et le système politique développés depuis la Transition, on constate aussi que la classe politique et notamment les socialistes au pouvoir depuis 1982 ont évolué de positions doctrinaires vers des attitudes plus pragmatiques, ces deux phénomènes montrant la pacification de la vie politique espagnole5. On constate en revanche que les relations entre les forces armées et la société demeurent empreintes de suspicion et de réticence et qu’il faudra encore du temps pour que l’image de l’armée change, ce qui se comprend parce qu’on n’efface pas en quinze ans l’Histoire de deux siècles. Mais là encore, la réduction conséquente des effectifs déjà engagée pourrait annoncer des réformes encore plus drastiques. Il est en effet permis d’imaginer que d’ici quelques années le service militaire soit supprimé en Espagne sous la double pression des nécessités d’un nouveau modèle d’armée aux effectifs réduits mais fortement professionalisés et d’une société qui a beaucoup de mal à accepter l’obligation militaire.

De toute façon, plus que de marge d’autonomie, argument qui a longtemps servi aux socialistes pour justifier l’opposition à l’OTAN, il s’agit pour l’Espagne aujourd’hui de faire valoir ses intérêts au sein de l’ensemble européen et occidental dans lequel elle est pleinement intégrée, ce qui devrait se traduire par un gommage toujours plus poussé des particularismes et peut-être un partage des taches dans la mesure où l’Europe parviendra à se doter d’une politique étrangère et de sécurité commune.

 

BIBLIOGRAPHIE SÉLECTIVE

La plupart des sources bibliographiques ayant permis de réaliser ce travail figurent en notes de bas de page. Les contraintes de l’édition nous conduisent à ne citer dans cette bibliographie que les principaux ouvrages publiés en langue française sur l’Espagne post-franquiste.

- Bartolomé Bennassar, Histoire des Espagnols : XVIIIe/XXe siècle, Paris, Armand Colin, 1965, 559 p.

- Jose-Maria Comas et Lucien Mandeville, Les militaires et le pouvoir dans l’Espagne contemporaine de Franco à Felipe Gonzalez, Toulouse, Presses de l’Institut d’Etudes Politiques, 1986, 209 p.

- Claude Courlet et alii, L’Espagne et le Portugal dans la CEE, interrogations et enjeux, Paris, La Documentation française, Notes et études documentaires, n° 4819, 1986, 144 p.

- Jean-François Daguzan, L’Espagne à la croisée des chemins (Défense-Economie-Technologie), Paris, Publisud, 1988, 207 p.

- Dmitri Georges Lavroff, Les institutions politiques de l’Espagne. Constitution du 29 décembre 1978, Paris, La Documentation française, Notes et études documentaires, n° 4629-4630, 1981, 279 p.

- Thierry Maliniak, Les Espagnols de la Movida à l’Europe, Paris, Centurion, 1990, 273 p.

- Jacques Maurice et Carlos Serrano, L’Espagne au XXe siècle, Paris, Hachette, 1992, 253 p.

- Ramsès 90, La nouvelle Espagne, Paris, Institut français des relations internationales (IFRI), 1989, pp. 299-397.

________

Notes:

1 intervention du ministre de la Défense, M. Garcia-Vargas, devant la commission de la Défense du Congrès des députés, D.S. Congreso n° 253, 30 avril 1991, p. 7356.

2 Debate sobre las cuestiones relacionadas con el modelo de Fuerzas Armadas en su conexion con el servicio militar, Congreso de los Diputados, 27 de junio de 1991, BOCG, 28 juin 1991, série E, n° 162.

3 Loi organique 13/1991 du 20 décembre 1991 sur le service militaire.

4 Teniente-General Manuel Gutiérrez-Mellado, "Sembramos una buena semilla", Revista Española de Defensa, n° 53-54, juillet-août 1992, p. 49.

5 Narcis Serra reconnaissait récemment que ses huit ans passés au ministère de la Défense lui avaient permis de "se défaire des jugements préconçus et d'apprécier les principales vertus militaires : unité, loyauté et discipline, qui sont indispensables au bon fonctionnement d'une organisation qui doit être nécessairement soumise au principe hiérarchique", "Ocho años en Defensa", Revista Española de Defensa, n° 53-54, juillet-août 1992, p. 67.

 

 Copyright www.stratisc.org - 2005 - Conception - Bertrand Degoy, Alain De Neve, Joseph Henrotin