CES COLONIES SUR LES BORDS DE LA MER ROUGE DONT LA FRANCE N’A PAS VOULU

 

André NIED

Cheikh Saïd

Le Petit Larousse, qui doit être surtout un outil de travail permettant de vérifier rapidement l’orthographe ou le sens d’un mot ou une date ou une référence de base, nous donne dans son édition de 1970 l’information suivante : "Cheikh Saïd ... colonie française de 1868 à 1936". Quelle est donc cette colonie dont nos manuels d’histoire n’ont jamais parlé ?

1868. La mer Rouge apparaît comme le grand axe commercial entre l’Asie et l’Occident. L’entrée nord de cette voie, où s’achèvent les travaux du canal de Suez, va être contrôlée par la France en liaison étroite avec le khédive d’Egypte. Autour de la porte sud du détroit de Bab El Mandeb, la compétition reste ouverte entre les anglais à Aden, les Français à Obock. Au-delà d’Aden, en face de l’île de Périm, le petit port de Cheikh Saïd dépend de l’un de ces cheikhs yéménites qui se partagent le pouvoir sur l’Arabie du Sud, ce pays exportateur du café que l’Occident a commencé à apprécier un siècle plus tôt. Et alors, en 1868, une compagnie commerciale de Marseille, la compagnie Rabaud, qui recherche un comptoir dans cette région, achète au gouverneur local le territoire et surtout le port de Cheikh Saïd pour une somme de 80 000 thalers.

Un an après, le Cheikh Ali Tabet Ahmed, qui avait procédé à la vente (un peu, peut-être, pour s’assurer un soutien contre les Turcs qui arrivaient sur les côtes du Yémen), n’avait reçu que 18 000 thalers, aussi annule-t-il l’accord de 1868.

Les Rabaud et leur associés vont alors demander l’aide du gouvernement français en arguant d’une implantation politique que ce même gouvernement ne veut pas reconnaître. Et comme il ne la reconnaîtra jamais, il n’accordera pas à ces marchands, puis à leurs héritiers, l’indemnisation qu’ils vont réclamer en vain au cours des ans et cela jusque vers 1950.

Telle est l’histoire de Cheikh Saïd, telle devrait être cette histoire si les archives du ministère des Affaires étrangères ne détenaient, à ce sujet, un volumineux dossier dont nous devons une analyse récente à Claudine Veillon, (Colloque du groupe de recherches sur le Maghreb et le Moyen-Orient, octobre 1990).

Cette analyse nous conduit aux constats suivants : toute l’animation autour de cette affaire qui s’est poursuivie pendant des décennies, est le fait uniquement "d’actionnaires de cette société". Ce sont seulement des journaux à tirage très limité comme le Petit Marseillais (d’avant 1914), la Dépêche coloniale, l’Eclair qui en ont parlé. Certes, la société de géographie de Marseille, dans le procès-verbal de sa séance du 4 février 1914, a émis le vœu que la France fasse respecter ses droits sur Cheikh Saïd "qui est français puisque tous les Atlas l’indiquent et même le Larousse". Et à ce propos dans le Nouveau Larousse illustré (collection de douze volumes, édition de 1907), on peut lire "Cheikh Saïd, territoire français non occupé effectivement". Naturellement, l’homme de la mer Rouge, Henry de Monfreid, s’est manifesté lui aussi en écrivant le 4 mai 1915 au ministre des Affaires étrangères "La région de Cheikh Saïd semble logiquement être destinée à se rattacher à notre domaine colonial... à la fin du conflit avec la Turquie". Mais face à toutes ces démarches, la position des autorités françaises n’a jamais varié : c’était pour elles une affaire de type immobilier sans plus, avec peut-être l’idée venue au cours des années, que le Cheikh Ali Tabet, en 1868, avait moins pensé à aliéner sa souveraineté qu’à rechercher des avantages financiers sur l’exportation de café.

Massaouah - 1838-1853

Au début de juillet 1838, la reine des Français Marie-Amélie reçoit une lettre de l’enseigne de vaisseau Lefebvre dont voici des extraits.

“Daignez me permettre d’attirer votre attention sur un sujet qui intéresse la religion et l’humanité... Déjà le roi m’a accordé l’honneur d’une audience pour lui exposer les idées qu’il a recommandées au ministre de la Marine... mais je pourrais craindre que les préoccupations du ministre ne lui fissent oublier ce qui n’aurait été que le sujet d’une conversation si je n’obtenais de Votre Majesté son appui... C’est sur l’Abyssinie que je désire appeler l’attention de Votre Majesté et celle de la France...

 

Aujourd’hui, ce pays qui est susceptible des sentiments les plus élevés, est amené à un état d’anarchie des plus désolants... l’islamisme est prêt à y faire des envahissements... Le peuple français verra-t-il avec indifférence cet état de choses... Les Chrétiens de France laisseront-ils les Protestants anglais, seuls, porter les paroles d’union tandis que menant avec eux des ouvriers intelligents, ils répandront eux-mêmes l’industrie pour ouvrir leur commerce...

Si Votre Majesté jugeait mes idées dignes de fixer son attention, je supplierais de m’accorder sa protection pour rappeler à la mémoire du Roi et à celle du ministre qu’un jeune officier offre

son dévouement pour aller accomplir une mission religieuse, politique commerciale et scientifique à la fois, mais qui a besoin d’être aidé dans son œuvre par le gouvernement...”

 

Avant d’être présentée à la reine, cette lettre avait été annotée par son secrétariat... "M. Lefebvre, officier de marine distingué, au retour d’un voyage dans l’Abyssinie, demande à mettre sous la protection de Sa Majesté un projet d’une grande utilité pour cette contrée."

Et la Reine avait écrit en italien sur cette lettre l’intérêt qu’elle portait au moins sur le plan religieux à l’action proposée.

Sous le n° 116, le Secrétariat des commandements de la Reine transmettait le 9 juillet 1838 le papier au vice-amiral de Rosannet, ministre de la Marine et des Colonies.

Le problème était posé : une partie de l’Erythrée, autour de Massaouah, allait-elle devenir une colonie française ?

Qui est donc cet enseigne de vaisseau Lefebvre à l’origine de ce qui deviendra "l’affaire de Massaouah" ?

Jeune officier (il est né à Nantes en 1811), et affecté sur un bateau stationnaire du Levant basé à Alexandrie, il avait été noté ainsi le 22 août 1834 par le commandant de la corvette La Bayardère, "Tout est bien chez ce jeune officier. Il est intéressant par sa tenue et son instruction... Je lui ai reconnu toutes les connaissances pour réussir". Passionné par le monde de la mer Rouge, Lefebvre obtient pour visiter cette région un congé de deux ans à la fin duquel il ramène à Paris des notables d’Abyssinie, espérant les faire recevoir officiellement. Aucune suite n’ayant été donnée à sa demande qu’il avait peut-être mal orientée, il adresse alors à la reine la lettre que nous venons de citer.

Ce document arrive juste au moment où le gouvernement s’intéresse à cette zone de l’océan Indien, et où, sur la demande du gouverneur de l’île Bourbon, il pense y faire recruter des travailleurs. Lefebvre y est donc envoyé pour une première mission qui se termine en 1843. Il rentre alors en France en traversant la mer Rouge jusqu’à Djeddah, puis Suez avant de continuer par une route terrestre vers le Caire et Alexandrie où il obtient une "couverture diplomatique" pour ses bagages. Ceux-ci contiennent entre autres, des momies qui vont aboutir à Paris dans les caves du Muséum.

Il rapporte surtout deux rapports, l’un sera fort apprécié du ministre de l’Agriculture, l’autre, destiné au ministre du Commerce va provoquer en 1847 une nouvelle mission. Cette fois, en plus des consignes à propos du transit des travailleurs immigrés, Lefebvre reçoit des instructions pour surveiller l’action de l’Angleterre dans cette région et pour appuyer un certain nombre de sociétés commerciales françaises qui sont intervenues auprès du ministre pour obtenir cette aide. Cette seconde mission devait s’achever en mars 1849. Or, à cette date, Lefebvre ne songe pas à rentrer parce qu’il est engagé avec le chef local Obié qui lui a donné un territoire à l’ouest de Massaouah et dont il déclare être à la fois le régisseur et l’administrateur, cette zone étant, selon ses dires, exterritorialisée.

Il n’envoie à Paris aucune carte, aucune description permettant d’en connaître sa réelle importance. On ne trouve pas trace au
quai d’Orsay de compte-rendus d’une action qui se rattache à la compétence des Affaires étrangères, mais le gouvernement n’ignore pas pour autant l’existence de Lefebvre puisque les Archives du quai d’Orsay contiennent mention des contingents d’ouvriers que Lefebvre a envoyés à la Réunion.

En 1852, Drouin de Lhuys, ministre des Colonies récuse les termes d’un rapport du consul général de France à Alexandrie qui fait état d’accusations portées contre lui par deux agents consulaires à Massaouah.

Pourtant il semble bien que le chargé de mission Lefebvre se soit laissé entraîner dans quelques affaires peu nettes de détournements de fonds. Ce qui ne l’empêche pas, le 19 août 1853, de rappeler encore au ministre de la Marine que sa mission consiste à faire reconnaître à la France une partie du territoire d’Abyssinie et qu’il reste sur place en attendant toujours les instructions et les subventions du gouvernement. Il adresse le même jour à Napoléon III copie de ce rapport. La réponse de Paris est nette. Lefebvre est rapatrié, par ordre, le 31 décembre 1854. L’Angleterre d’ailleurs agacée par cette activité française sur les bords de la mer Rouge intervient officiellement.

Le 31 mai 1856, lord Clarendon du Foreign Office transmet à l’amiral Hamelin, ministre de la Marine, le rapport d’un agent en Abyssinie qui prétend que Lefebvre souffrait d’aliénation mentale, ce que confirme peu après le ministre français des Affaires étrangères par une note précisant les motifs sanitaires du rapatriement.

Voilà une affaire réglée discrètement sur le plan diplomatique. Quant à Lefebvre, il a été mis à la retraite avec le grade de lieutenant de vaisseau le 2 juin 1855.

Et c’est ainsi qu’il n’y a pas eu de colonie française en Erythrée.

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En matière de conclusion, on pourrait évoquer Obock. Henri Lambert, agent consulaire à Aden jusqu’en 1859, entra en contact avec Dini Ahmed Aboubeker, parent du sultan de Tadjoura, et le fit recevoir à Paris par Napoléon III. A la suite de cette visite, un traité signé le 11 mars 1862 reconnaissait la cession à la France du territoire d’Obock dont la prise de possession officielle eut lieu le 19 juin 1862.

Or les cahiers d’Etudes africaines (n° 29-1968) sous la signature de Henri Brunschwig, ont publié un article intitulé "Obock ? Une colonie inutile : 1862-1888".

La Grande histoire rejoint ici la petite histoire car Obock a bien été avant Djibouti la capitale de cette Somalie française devenue République de Djibouti et qui reste toujours en 1991 une base pour nos marins et nos légionnaires.

 

 

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