EXPLICATIONS ET REMERCIEMENTS

 

 

 

La première ébauche de ce livre a été écrite en 1977. J’étais alors professeur à l’Ecole Supérieure de Guerre Navale et, comme tel, conduit à réfléchir au-delà des contingences, ce qui ne me contrariait pas. Mon travail était d’enseigner la tactique. A force d’enseigner j’ai fini par apprendre. Ayant appris, j’ai écrit ce que je savais de l’action maritime et des principes qui la guidaient. Je fus aidé dans la rédaction proprement dite de la première version par un groupe de stagiaires de l’Ecole, les capitaines de corvette Argouse, Delaunay, Girard, Grassal, de Kersauson, Mallard, Piozin, Pitrat. Cette première et lointaine version s’intitulait "Fondements et principes de l’action maritime". Elle fut imprimée par la Marine et remise, parfois, aux stagiaires. Mon ami Hervé Coutau-Bégarie l’ayant lue me demanda, il y a six ou sept ans de la reprendre en vue d’une publication. Il peut témoigner que j’ai répondu "oui" sans grande conviction. Mais, à force de lire et de continuer à réfléchir, la tâche qui, dans un premier temps, m’apparut ingrate et difficile, se montra sous un aspect plus avenant. D’où le livre présenté aujourd’hui qui ne peut nier ni sa filiation avec la première version ni son originalité. La filiation se retrouve dans quelques textes et dans le découpage des missions, l’originalité dans le traitement de celles-ci et dans la deuxième partie du livre ("La mer et les marins").

Le titre Le Royaume d’Archimède vient d’une série d’articles écrits en 1977 pour la revue de l’A.E.N (Association des Anciens Elèves de l’Ecole Navale), sur un ton parodique qui me surprend maintenant. Je reproduis pourtant, ci-dessous, ces lignes facétieuses car elles expliquent bien le titre auquel je tiens.

Outre les stagiaires qui m’aidèrent à rédiger la première version, outre Hervé Coutau-Bégarie, sans qui ce livre nouveau ne serait pas, j’ai contracté des dettes de reconnaissance envers les enseignes de vaisseau Meslin et d’Hondt pour la frappe de la première version, envers Sylvie Portin, Yvelise Branle, Marie-Claude Biederman, Sylvie Huichard pour la frappe de ce livre-ci.

Mes remerciements vont aussi à M. Robert Bellanger de l’Université de Strasbourg qui m’a donné de nombreux volumes de sa bibliothèque navale ; le docteur Mognetti de Saint-Jean-de-Luz s’est, lui aussi, privé, à mon avantage, de nombreux livres. Marie-Dominique Palairet a acheté pour moi des publications en langue anglaise. Antoine Pernod, Eric Courtois et Emmanuel Pernod m’ont aidé dans la recherche d’une documentation étendue. Pierre Navarranne, Patrice et Edwige Houdelette, Belen Jumelet ont aimablement accepté de corriger des épreuves remplies de solécismes. S’il en reste, c’est qu’au départ il y en avait vraiment trop. Pierre Tripier, Denys Pose, Claude Corbier et Guy Labouérie ont eu la bonté, il y a quelques années, de me dire le bien et le mal qu’ils pensaient de l’antique version. Je souhaite avoir suivi leur avis dans cette version-ci mais n’en suis pas si sûr. Henri Masse m’a aidé par ses conseils pour le chapitre sur les Malouines. Christian Brac de la Perrière, Jean Brasseur-Kermadec, Bernard Louzeau, Francis Orsini et Pierre Lemoigne m’ont porté assistance, sans toujours s’en douter, pour le chapitre "Etre marin" ; ils s’y connaissent.

Enfin, merci à tous les auteurs, à qui j’ai fait des emprunts, parfois considérables. Mais parmi ceux-ci, dont on trouvera mention à la fin de ce volume, je souhaite surtout remercier les maîtres que je me suis choisi, dont le nom reste mon secret. A ceux-là j’espère avoir dérobé, outre des citations, une miette de leur esprit vivace et intrépide.

Fort du Cap Brun, 16 mai 1992

 

 

Pourquoi "Le royaume d’Archimède" ?

 

 

Quand on parle de la mer de manière élégiaque, on évoque un peu légèrement le royaume de Neptune ; or Neptune est un monarque de pacotille : ventripotent, trônant mollement entre tritons, ondines et sirènes sur fond de varech, de coquillages et de dauphins ; il pense sans doute que cette accumulation pathétique d’attributs maritimes fait de lui un marin. Pourquoi ne s’attife-t-il pas d’un blazer bleu et d’une casquette à coiffe blanche ? L’imposture serait parfaite.

Un être aussi fat et ridicule ne peut demeurer à perpétuité roi de l’étrange royaume de la mer. Aussi proposons-nous, à compter de ce jour, de le déchoir de ses droits et titres, fonctions et prérogatives : il lui serait ordonné de remettre son trident dont il ne se sert jamais que pour poser.

Il lui serait enjoint de s’en retourner avec sa cour visqueuse, grouillante et dérisoire, vers les profondeurs abyssales d’où l’imagination déréglée de quelques mauvais poètes l’a fait, bien à tort, sortir.

Le trident du roi de la mer ne peut appartenir à un être mi- chair, mi-poisson, à queue de dauphin ou à tête de phoque : le roi de la mer est un homme, né sur la terre ferme, et qui a dompté bien des choses. En premier lieu la peur de s’aventurer sur la surface liquide ; puis le grand dérangement des entrailles amené par les balancements du navire ; enfin les caprices, furies et dangers des vents et courants, ou, comme on dit dans les salons, les éléments déchaînés.

Le trident de premier roi de la mer revient de droit à un Méditerranéen. Certes l’histoire ultérieure montre que Nordiques et Polynésiens sont d’excellents navigateurs mais en Méditerranée les navires ont été les vecteurs d’une civilisation dont nous nous honorons encore.

Aussi est-il proposé de nommer à compter de ce jour, premier souverain de l’étrange royaume de la mer, Archimède, né à Syracuse vers 287 avant Jésus-Christ. Un détail de la notice biographique de ce dernier explique ce choix. Hiéron, roi de Syracuse, consulta Archimède sur le moyen de découvrir si sa couronne apparemment en or pur, n’était pas faite, en réalité, d’un alliage d’or et d’argent ; Archimède chercha la solution dans son bain, s’aperçut que ses membres, plongés dans l’eau, perdaient une part de leur poids ; ainsi trouva-t-il le principe qui porte son nom : "Tout corps plongé dans un fluide subit une poussée verticale, dirigée de bas en haut, égale au poids du fluide déplacé".

Ce principe a fait la fortune de la mer et des transporteurs qui l’appliquent à grande échelle et qui l’appliquaient même avant Archimède, dans une allègre ignorance. Des statistiques récentes (1990) portant sur le poids du fluide déplacé par des marchandises l’évaluent par an à 3975 millions de tonnes. Ce chiffre et quelques considérations qui seront développées plus avant dans ce livre expliquent et justifient le titre de "Royaume d’Archimède".

 

Etre en mer

 

 

Un marin ne se forme pas en quelques jours. Ganteaume disait à l’Empereur qu’il fallait naître dans la Marine pour y connaître quelque chose1: exagération dangereuse de spécialiste. Toutefois les éléments qui influent sur les décisions des marins sont si nombreux, leur variation si importante, qu’un long amarinage est nécessaire.

Un tacticien naval ne s’improvise pas davantage : un apprentissage est requis. Bien entendu, il traîne dans l’air du temps des éléments de tactique intuitive, mais ils sont, le plus souvent, d’essence terrienne et, par là, parfois impropres aux luttes maritimes.

La documentation tactique navale est importante mais on peut avoir le sentiment, à la consulter, qu’elle n’exprime pas les principes dont elle s’inspire. Peut-être paraissent-ils trop évidents, ou alors les rédacteurs, scribes d’une religion trop vieille, les ont oubliés, et se contentent de recopier des formules sans souffle…

L’ambition de cet ouvrage est de revenir aux principes qui devraient inspirer la conduite d’opérations navales. Ce retour aux évidences est mené en prenant appui sur le passé, seul dispensateur de leçons. Toutefois, les leçons de l’histoire doivent être corrigées pour tenir compte des nouveautés techniques. On trouvera dans ce livre maintes allusions historiques destinées à expliciter des principes qui, autrement, s’avanceraient en orphelins, puis une réflexion sur la condition de marin depuis Archimède.

D’une manière générale, la stratégie militaire, pour parvenir à ses fins, anime, dans les différents théâtres où elle s’exerce, des tactiques diverses. Ceux qui conduisent la stratégie voient l’ensemble des événements, privilège qui échappe à ceux qui mènent l’action tactique : il importe que les directives de la stratégie, composantes d’un vaste dessein politique, soient suivies à l’échelon tactique, même si elles paraissent inadaptées. La tactique, qui reçoit ses objectifs de la stratégie, lui est subordonnée.

Pour les marins, entre l’échelon stratégique et l’échelon tactique s’inscrit le plus souvent un échelon intermédiaire. Le chef de cet échelon est chargé de conduire, dans une zone, des opérations navales au moyen de forces placées sous des commandements tactiques distincts. On parle, à cette occasion, de "conduite des opérations navales".

De ce qui précède peuvent être tirées les définitions suivantes : la conduite des opérations navales est la mise en œuvre de forces aéronavales, dans une zone ou un théâtre donné, en vue de remplir les missions fixées par la stratégie. La tactique navale est la conduite des forces, en un lieu donné, à un moment donné, en vue de remplir les missions fixées par le commandant de zone ou de théâtre.

 

 

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