Chapitre Sept : LA MER, CARREFOUR DES CIVILISATIONS ?

 

 

L’adage "la mer est un carrefour des civilisations" veut exprimer l’idée que celles-ci échangent en mer ou par la mer leurs traits distinctifs les plus remarquables. C’est pécher par excès d’optimisme. L’idée ainsi transcrite masque en outre le véritable processus civilisateur. En réalité, la mer ne peut pas être un carrefour des civilisations ; elle n’a été que très tardivement un espace policé. Mais elle est la première matrice des civilisations.

 

La mer ne peut pas être un carrefour des civilisations

 

Il arrive qu’en mer des civilisations différentes s’expliquent les armes à la main. Les envahissements par voie de mer n’ont pas de finalité civilisatrice. Lorsqu’en 545 avant notre ère, Cyrus le Perse envahit l’Ionie, ce n’était pas pour échanger avec les Grecs des coutumes, des façons de faire, des procédés ; il tourna en dérision l’idée même d’échange. A l’envoyé de Sparte, venu négocier, il répondit : "Je n’ai jamais redouté des gens qui ont, au milieu de leur ville, un endroit pour se réunir et se tromper mutuellement par des serments (l’agora où est établi le marché). Ces gens-là, si je conserve la santé, auront l’occasion de bavarder non plus sur les malheurs des Ioniens mais sur les leurs"216

La Harpe, auteur, sous Louis XVI, d’un Abrégé de l’Histoire des Voyages en trente deux volumes, résume bien nos propres interrogations : "Jusqu’ici, j’ai envisagé nos voyages par rapport aux avantages qu’ils peuvent nous procurer. Mais on demandera s’ils ont été ou s’ils doivent être de quelque utilité aux peuplades que nous avons découvertes. (…) L’on ne peut se rappeler les horribles cruautés des conquérants du Mexique et du Pérou sans rougir des excès (…) de la nature humaine.

Les derniers navigateurs (…) désirent seulement donner (aux peuplades découvertes) une existence publique, les instruire des devoirs de toutes les sociétés, (…) en leur communiquant une partie de nos arts et de nos lumières"217

Les Tahitiens répondent, par la voix de Diderot : "Nous ne voulons point troquer ce que tu appelles notre ignorance contre tes inutiles lumières. (…) Sommes-nous dignes de mépris, parce que nous n’avons pas su nous faire des besoins superflus ? (…) Va dans ta contrée t’agiter, te tourmenter autant que tu voudras ; laisse nous reposer218

Le 9 mai 1616 se produisit la première rencontre entre deux navires hauturiers très différents. Le premier était hollandais, il représentait la civilisation européenne ; le deuxième était polynésien, il s’agissait d’un pahi, grand catamaran de voyage. "On découvrit une voile qu’on reconnut bientôt pour une barque de sauvages. (…) Schouten fit tirer immédiatement ses pièces de chasse pour la faire amener. Une chaloupe fut mise à l’eau. Ayant jointe (la barque) et n’en étant plus qu’à la demi-portée du mousquet, elle lui en tira quatre coups"219Ainsi, l’échange initial proposé par les Européens aux Polynésiens a été composé d’un bouquet de coups de canon et de coups de mousquet. Cook et Bougainville, cent cinquante ans plus tard, ont été des visiteurs plus urbains et attentifs.

Cook fut tué le 14 février 1779 en baie de Kerakakoa, sur la côte orientale de l’île Hawaï. Monsieur de Langle, monsieur Lamanon et six soldats furent tués le 11 décembre 1787 dans l’île des Navigateurs. Pourtant, "rien de plus généreux, de plus pacifique et de plus tolérant que la manière dont nous traitions les insulaires et jamais ils ne quittaient nos vaisseaux sans être munis de choses qui leur fussent offertes comme présents du capitaine"220écrit l’astronome Lepaute d’Agelet de l’expédition de La Pérouse.

La mise en regard, brutale et éphémère, de civilisations de niveaux aussi différents ne pouvait se traduire que par des catastrophes. Nous savons, aujourd’hui, à quel point les greffes de civilisations se font mal. Cela s’explique, en particulier, par la proposition VI de l’Ethique de Spinoza : "Chaque chose, selon
sa puissance d’être (quantum in se est), s’efforce de persévérer dans son être". Les civilisations, c’est-à-dire les coutumes et les croyances, s’efforcent de persévérer dans leur être. Les mentalités, nous le savons maintenant, ne changent que très lentement. Pour qu’un changement soit accepté, il faut qu’il soit d’ordre millimétrique. Les éléments de civilisation ne s’acquièrent que par une imprégnation séculaire. "Le temps ne respecte pas ce qui se fait sans lui". Les vices, eux, s’apprennent vite. Ils déboulent dans les âmes suivant la ligne de la plus grande pente. Les apports brusques de civilisation ne laissent rien sur l’estran, quand la marée se retire. La mer ne peut pas être un carrefour des civilisations, car les rencontres y sont éphémères. La durée manque à ces rapports ; ils restent superficiels et vains.

 

La mer n’a été que tardivement un espace policé

La mer a été longtemps le lieu où les pirates venaient voler et rançonner les marchands. La piraterie n’a cessé d’être une menace omniprésente qu’en 1830 ; c’était hier. Elle a engendré les premiers balbutiements du droit international, les prémices du "droit d’ingérence". La piraterie a ainsi amené quelque chose aux sociétés humaines ; mais il est difficile de défendre son rôle civilisateur. La mer fut un carrefour où se croisèrent navires de charge et navires pirates mais leurs hommes n’échangèrent que des coups.

 

La mer est la première matrice des civilisations

La mer ne peut pas être un carrefour des civilisations, car un carrefour est un lieu de croisement rapide ; la mer est plus que cela. Elle est la matrice des civilisations. On ne civilise pas par décret. Civiliser, se civiliser est un processus lent, comme le percement d’une pierre par des gouttes d’eau qui tombent une à une. La civilisation au sens du dictionnaire Robert est l’"ensemble des acquisitions des sociétés humaines".

Pour qu’il y ait acquisition, il faut qu’il y ait échange. Comme l’explique Paul Valéry pour la Méditerranée, "Le même navire apportait les marchandises et les dieux ; les idées et les procédés : ainsi s’est constitué le trésor auquel notre culture doit presque tout, au moins dans ses origines ; je puis dire que la Méditerranée a été une véritable machine à fabriquer de la civilisation. Mais tout ceci créait nécessairement de la liberté de l’esprit tout en créant des affaires. Nous trouvons donc étroitement associés sur les bords de la Méditerranée : esprit, culture et commerce"221

Le marin, le commerçant, furent les premiers entrepreneurs. L’esprit d’entreprise requiert à la fois détermination, imagination et expérience. Le fait d’entreprendre sépare l’individu des mimiques grégaires de la tribu ; le primitif apparaît bridé par des coutumes traditionnelles ; le marin est, vis-à-vis de ces traditions, un marginal, quelqu’un qui ne joue pas le jeu. La société close de la tribu fournit à ses membres bien des avantages : les règles qu’elle édicte indiquent à chacun sa place et sa fonction ; son organisation hiérarchique est, somme toute, reposante puisque chacun sait ce qu’il doit faire. La tribu est immuable : les fils de riches restent riches ; les pauvres demeurent à leur place. Un ordre est établi ; ceux qui mènent la tribu s’en font les conservateurs. Voilà maintenant que face à la tribu se dresse une nouvelle catégorie d’êtres humains : des marchands et des marins qui, par leur mode original d’exister, créent une richesse étrangère et de ce fait contestent, insultent les hiérarques qui dominent des structures immobiles.

Mais dès le VIe siècle avant Jésus-Christ, cette opposition entre les hiérarques et la nouvelle classe formée de marins et de marchands se traduit "par des tentatives de maintenir le tribalisme par la force, comme à Sparte, mais aussi (…) par les premiers symptômes d’un nouveau malaise : la tension due à la civilisation commençait à se faire sentir"222

La tension évoquée ci-dessus par Karl Popper est une contrepartie de la liberté. Maintenir en tutelle présente l’avantage de créer un lieu de quiétude. "La servitude avilit l’homme au point de s’en faire aimer." En face de cette quiétude engendrée par la servitude, marins et marchands ont inventé l’initiative et la liberté : "Sans liberté, en effet, c’est-à-dire sans la faculté de se déplacer, de s’engager, de disposer de ses biens, faculté dont le servage exclut l’exercice, comment le commerce serait-il possible223?" Là où se concentrent les marins et les marchands, naît, puis se développe, l’idée de mérite contre la pratique de l’héritage ; la notion de société ouverte s’oppose alors à l’oligarchie. D’abord dans les ports, ensuite dans les villes marchandes. "Die Stadtluft macht frei" ("L’air de la ville rend libre").

"La mer a répandu partout la liberté (…). La civilisation pénètre par les villes qu’a fait naître la mer (…). Mais en dehors des pays maritimes, dans les immenses étendues continentales (…), la civilisation ne pénètre pas (…)"224Cette formule pugnace de Jacques-Henri Pirenne, si elle s’applique à l’Europe du haut moyen-âge, est atténuée par Braudel pour l’Europe du XVIe siècle : "L’Europe est diversité. La civilisation y a pénétré par des routes, à des dates différentes ; très tôt par les routes du sud, et alors avec un indéniable accent méditerranéen ; plus tard en provenance de l’Occident Chrétien selon la ligne des parallèles, à la fois par les routes de mer et les chemins de terre". Et plus loin, Braudel ajoute : "L’essor du XVIe siècle a travaillé l’Europe jusqu’à dans ses profondeurs continentales"225

Le marin se conduit comme le premier homme sans appartenance. Ayant largué la dernière aussière, il se trouve délié des adhérences terrestres. Il a une nef, il a un équipage, il a chargé une cargaison, il doit aller la vendre, à lui de se débrouiller des tempêtes, des courants, de Charybde et de Scylla, des hauts fonds et des sirènes. Il est le premier entrepreneur autonome. Sa navigation se fait essentiellement par cabotage. Naviguer c’est "aller comme les crabes de rocher en rocher (…), c’est acheter son beurre à Villefranche, son vinaigre à Nice, son huile et son lard à Toulon"226

Le cabotage, qui présuppose l’existence d’une multitude de ports, aide à la diffusion lente et progressive de la civilisation. Toute la côte devient une ligne de base à partir de laquelle montent les connaissances. Le premier nid de civilisation est un comptoir au bord de la mer. Viennent s’y approvisionner par les chemins de terre les tribus du voisinage. Celles-ci adoptent pour partie les usages, mœurs, croyances venus de la mer. La civilisation maritime gagne, par imprégnation lente, en tache d’huile. Lorsqu’une route terrestre joint deux foyers de civilisation, elle engendre elle-même, par osmose douce, une zone civilisée. Ainsi en est-il des foires de Champagne, situées entre Flandre et Italie.

Le temps, joint au commerce, crée les civilisations : la thalassocratie minoenne, seize siècles avant notre ère, engendre une zone de progrès dans le bassin oriental de la Méditerrannée. Marseille est fondée par les Phocéens pendant le siècle de Périclès, VIe siècle avant J.C., apogée de l’impérialisme hellène. La navigation en Méditerranée, florissante depuis lors, n’est interrompue qu’au VIIIe siècle de notre ère par l’expansion islamique. Au VIIe siècle, "les villes romaines sont restées des centres d’affaires et les points de concentration d’une circulation qui, des bords de la mer, se propageait vers le nord, au moins jusqu’à la vallée du Rhin, y faisant pénétrer le papyrus, les épices, les vins orientaux et l’huile débarqués aux bords de la Méditerranée"227

L’interruption du commerce en Méditerranée dura deux siècles : de la fin du VIIème à la fin du IXème. Dès le milieu du IXe siècle, Venise s’étend ; à la fin du XIe siècle, Venise "est parvenue, dès avant 1100, à purger l’Adriatique des pirates dalmates (…), elle a coopéré en 1002 avec la flotte byzantine (pour) expulser les Sarrasins de Bari"228

En mer du Nord, durant la première moitié du IXe siècle "les ports de Quentovic (aujourd’hui Etaples, sur la Canche) et de Duurstede (sur le Rhin, en amont d’Utrecht) demeurèrent assez fréquentés, et la batellerie frisonne continua de parcourir l’Escaut, la Meuse et le Rhin, et de se livrer au cabotage sur les rives de la mer du Nord. (…) (Cette navigation n’est que) la prolongation d’une activité qui remonte à l’Empire romain et qui avait persisté durant les temps mérovingiens"229Hélas, les invasions normandes du IXe siècle allaient anéantir cette activité. Mais les Vikings allaient, petit à petit, abandonner la profession de pirates et devenir des marchands. Dès avant le XIe siècle, la navigation reprend en mer Noire et en Baltique. La Hanse, groupement de marchands de l’Allemagne du Nord, démarre au XIIe siècle (fondation de Lubeck en 1158) et se transforme en association de villes au XIVe siècle.

Le processus civilisateur s’est développé, sans être interrompu, en Méditerranée, pendant treize siècles (du Vème avant J.C. au VIIème de notre ère). Au XVIe siècle, depuis Périclès, se sont écoulés vingt-deux siècles dont seulement deux ont été des siècles immobiles, faute de navigation. En mer du Nord et en Baltique, ce même processus aura, au XVIe siècle, duré quinze siècles. Il n’aura été interrompu qu’un siècle par des raids normands intensifs. Pendant ces longues périodes, le mécanisme civilisateur qui transforme les mentalités millimètre par millimètre, gramme par gramme, a pris le temps d’agir. Rien de commun avec la brusque irruption de conquérants barbus qui brandissent des armes à feu au milieu de "peuplades" paisibles en train de polir des pierres.

La mer est la première matrice des civilisations ; le cabotage amène "les marchandises et les dieux, les idées et les procédés". Les connaissances maritimes, par les chemins de terre, pénètrent doucement jusqu’aux profondeurs continentales ; le mécanisme de la civilisation se met ainsi en place. Mais la mer ne peut pas être un carrefour des civilisations ; pour qu’elle puisse, par catalyse, favoriser un échange durable d’acquisitions, il faut que des comptoirs soient installés à terre pour recevoir des caboteurs ; l’imprégnation doit alors prendre du temps, beaucoup de temps ; les rencontres éphémères n’engendrent que du vent.

 

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Notes:

216 Hérodote, L’enquête I, La Pléiade, 1964, p. 114.

217 La Harpe, Abrégé de l’histoire des voyages, tome XXII, p. 55.

218 Diderot, Supplément au voyage de Bougainville, Garnier Flammarion, 1972, pp.148-149.

219 La Harpe, op. cit., . 168.

220 Agnès Bériot, "Fin du XVIIIe siècle, Les grands découvreurs, Sillages polynésiens, L’Harmattan, 1985, p. 54.

221 Paul Valéry, La liberté de l’esprit (1939) in Regards sur le monde actuel, La Pléiade, tome II, p. 1086.

222 Karl Popper, The open society and its enemies, vol. 1, Plato Routledge, 1962, p. 176.

223 Jacques-Henri Pirenne, Histoire économique et sociale du moyen-âge, PUF, 1963, p. 42.

224 Jacques-Henri Pirenne, Panorama des grands courants de l’histoire universelle (résumé des sept volumes des grands courants de l’histoire universelle de son père, Jacques Pirenne), pp. 497-499.

225 Braudel, La Méditerranée et le monde méditerranéen à l’époque de Philippe II, Armand Colin, 1966, p. 174.

226 Braudel, op. cit., pp. 94-95.

227 Henri Pirenne, op. cit., p. 4.

228 Henri Pirenne, op. cit., p. 16.

229 Henri Pirenne, op. cit., p. 5.

 

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