Chapitre Huit : Le navire de marbre

 

 

 

En novembre 1989, une épave a été découverte231par 10 mètres de fond au Sud de Porto Vecchio, à une centaine de mètres de la côte. Elle se présente comme un gisement de 15 mètres sur 7 constitué de colonnes et de blocs de marbre. Les colonnes sont à l’état d’ébauches ; des instruments qui permettent de travailler le marbre ont été trouvés à proximité. L’hypothèse d’un navire atelier a été avancée. Le navire de marbre transportait 145 tonnes de matériau brut ou ébauché et apportait à chaque port d’escale la capacité de le travailler. Sous le ciseau des artisans embarqués surgissaient, à la demande, des trophées ou des dieux. Ainsi s’incarne, en une épave retrouvée 19 siècles après son naufrage, la phrase de Paul Valéry, déjà citée dans ce livre : "Le même navire transportait les marchandises et les dieux, les idées et les procédés. (…). Mais tout ceci créait (…) de la liberté de l’esprit tout en créant des affaires232

La navigation de cap en cap, le cabotage, la fréquentation de tous les ports de la côte les uns après les autres dissémine le savoir-faire, les techniques et les idées. Le cabotage, à la longue, étend à toute la zone côtière les vertus de l’agora et du forum : discussion, esprit critique, individualisme, diversité, bigarrure.

Il faut envisager le caboteur comme un agent disséminateur de modernité.

C’est bien d’ailleurs ce que reproche Platon au "fait maritime" quand il évoque l’édification de la capitale d’une colonie : "Si ce devait être une ville maritime (...), elle serait exposée à avoir bien de la bigarrure et de la perversité dans quantité de ses moeurs (…). Pour un pays (...), être au bord de la mer est un voisinage saumâtre et amer (...) : la mer en effet le remplit de trafic et, par la revente de produits, d’affaires commerciales, engendre ainsi dans les âmes une disposition à se dédire sans cesse et à être de mauvaise foi"233

L’idéal de Platon est opposé à la diversité et à l’individualisme engendrés par la mer : "De toutes choses, la plus importante est que jamais personne, ni homme ni femme ne doive être sans chef ; que personne, ni dans ses occupations sérieuses ni dans ses divertissements, ne laisse son âme prendre l’habitude de faire quoi que ce soit par elle seule (…). Pour tous (…) la vie (doit) former un bloc unique. Platon préconise cet asservissement "car il n’y a rien qui soit d’une efficacité plus certaine pour assurer dans la guerre salut et victoire. Et c’est à quoi il faut s’exercer dans la paix, en commençant dès l’enfance"234

J’ai longtemps cru qu’entre la société maritime et marchande qui met en avant l’esprit d’initiative et l’Etat hiérarchique de Platon fondé sur une stricte discipline il y avait une antinomie, une opposition farouche et que l’on pouvait parler, comme le fit Werner Sombart, de lutte entre marchands et héros ou, comme Karl Popper, de société ouverte opposée à la société fermée ou encore de parti du mouvement contre parti de l’ordre, de libéraux contre conservateurs, de modernité contre archaïsme, etc.

La vérité est plus complexe : pour que la moindre organisation fonctionne, le dipôle mouvement / retenue conservatrice doit exister en son sein. Il en va ainsi de chacun d’entre nous. Chaque être, chaque organisation, doit posséder un principe de mouvement et un principe de retenue qui lui permettent d’avancer sans dérapage. Mais ces dipôles ne commencent d’exister qu’à partir du moment où le concept de liberté apparaît. Il a subsisté longtemps, sur la carte du monde, des aires archaïques où la liberté était inconcevable, inconçue, inconnue. Dans l’histoire de chaque nation, il a existé un moment où la population se divisait entre "périphériques maritimes" épris de liberté et "conservateurs centraux" qui n’avaient jamais encore envisagé d’être affranchis. Ainsi, dans la France du seizième siècle, quand Etienne de la Boétie s’indigne de ce qu’une partie de ses compatriotes endurent une servitude volontaire, il ne comprend pas qu’il a affaire à des êtres qui n’ont pas le même lignage que le sien. Pour ces hommes-là, pour leurs ancêtres, la servitude a été et demeure le seul horizon de leur vie. Pas pour la Boétie : "Nous ne sommes pas nés seulement en possession de notre franchise (liberté), mais avec affectation de la défendre"235Mais cette obligation que la Boétie pense générale ne s’applique qu’aux seuls "périphériques maritimes" puisqu’ils sont seuls à être nés avec la liberté pour héritage.

Deux cent cinquante ans après le Discours de la servitude volontaire, Madame de Staël dit des Allemands qu’ils sont "vigoureusement soumis"236tandis que Henri Heine dénonce "le sommeil le plus lourd , le plus allemand (qui) pesait (alors) sur le peuple"237L’une et l’autre décrivent un état de nature semblable à celui indiqué par la Boétie. Mais l’Allemagne n’est pas méditerranéenne, le servage y a été aboli beaucoup plus tard qu’en France et la frontière maritime de l’Allemagne est bien étroite pour ensemencer un si grand pays du concept de liberté. D’où une nation "holiste"238où les aspirations divergentes des individus sont entravées ou supprimées sans difficulté majeure, au profit du "holos" c’est à dire de l’entité, du groupe, de l’ensemble, de la nation.

Comment ne pas voir en la Prusse de Bismarck, l’Allemagne de Guillaume II et celle de Hitler des Etats superlativement holistes ? Au printemps de 1866, le futur prince de Bülow, futur chancelier du Reich, qui était alors en classe de première, visita le Giebichenstein, château fort des empereurs franconiens ; il écrivit avec d’autres dans l’album de l’auberge de Cröllwitz les vers suivants :

"Seuls les hommes d’armes à cheval,

Non les démocrates, les juifs et chefs de bande

Gardent la hauteur abrupte

Où résident les princes"239

Beau manifeste holiste : les hommes d’armes à cheval, la hauteur abrupte, la résidence des princes qu’il faut garder (conserver), sont opposés aux démocrates et aux juifs ; les héros opposés aux marchands ; le parti de l’ordre opposé à celui du mouvement ; la pureté ethnique opposée à la bigarrure…

Werner Sombart, dans son livre Händler und Helden, (Marchands et Héros, 1915) écrit que l’Etat est un Voksgemeinschaft dans lequel l’individu n’a aucun droit mais seulement des devoirs. Les revendications des individus sont toujours une expression de l’esprit commercial"240

L’Allemagne connait, avec la République de Weimar, "bien de la bigarrure et de la perversité dans quantité de ses mœurs". Si bien qu’en réaction à la modernité "corruptrice", qui fait horreur à leurs habitudes d’ordre, les Allemands courront fascinés vers Hitler, le Grand Archaïque, vers sa stricte hiérarchie, ses raisonnements sommaires, sa crasse mythologie, ses cérémonies holistes où le groupe est exalté, où l’individu se perd dans la foule des adorateurs disciplinés, comme les enfants de Hameln, envoutés par le flûtiste, se perdirent dans la nuit.

Face à une nation aussi holiste que l’Allemagne, les nations individualistes ont mené deux guerres mondiales. Elles ont fini par gagner chacune des deux guerres parce qu’en particulier elles ont pu, malgré les sous marins, utiliser la mer à leur profit et en dénier l’usage à leur adversaire.

Mais il est une mission navale plus haute, plus ancienne, plus implicite que celle-là : apporter la civilisation et affranchir les êtres.

Peut-être aurait-on fait l’économie de deux guerres mondiales si, avant le réveil des nations, on avait réussi à ensemencer les âmes allemandes avec les graines de liberté engendrées par l’individualisme maritime. Hélas, la géographie ne s’y prêtait pas vraiment et le navire de marbre aurait eu du mal à disséminer ses principes subversifs dans les épaisseurs crénelées du conservatisme germanique.

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Notes:

231 Epave découverte par Jacques Chiapetti, cf Jacques Chiapetti, Epave de Porto Nuovo (polycopié), 1991.

232 Paul Valéry, op. cit., p. 1086.

233 Platon, Les Lois IV, 704, 705, La Pléiade (1950), tome II, p. 746.

234 Platon, Les Lois XII, 941, 942, La Pléiade (1950), tome II, p. 1087.

235 La Boétie, Discours de la servitude volontaire, Garnier Flammarion, 1983, p. 141.

236 Germaine de Staël, De l’Allemagne, Garnier Flammarion, 1968, tome II, p. 179.

237 Henri Heine, De l’Allemagne, Slatkine Reprints, Genève, 1979, p. 161.

238 Cf Louis Dumont, Homo Æqualis II, L’idéologie allemande, Gallimard, 1991, et Karl Popper, op. cit.

239 Prince de Bülow, Mémoires, tome IV, Plon 1931, p. 48.

240 Cité par Fréderic von Hayek, The road to serfdom, Routledge, Londres, 1944, p. 126.

 

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