Chapitre Premier : USER DE LA MER

 

 

La prétention des forts

Le transport de biens par mer enrichit ceux qui s’y adonnent, d’où la tendance qu’ont eu dans le passé les puissances dominantes à s’en arroger le monopole.

Au XVIe siècle l’Espagne, enhardie et enrichie par ses conquêtes, vise à dominer la mer et maintient cette prétention alors que débute son déclin. Elle qualifie la mer "bien commun de l’humanité" : "Il y a beaucoup d’années que sans aucun fondement cette seigneurie de Venise prétend que le golfe (mer Adriatique) est sien, comme si cette partie de la mer, Dieu ne l’avait pas créée, comme le reste, pour le service de tous" 3

Puis elle cherche à s’arroger le droit d’utiliser, seule, la mer : "Vous recevrez avec cette lettre, un édit que nous avons fait imprimer, par lequel, pour les causes que vous y trouverez exprimées, et pour d’autres utiles au bien de nos affaires, nous défendons tout commerce aux étrangers tant dans les Indes, que dans les autres contrées au-delà de la mer…" 4écrivait, le 28 novembre 1606, le roi d’Espagne, Philippe III, à Martin Alphonse de Castro, vice-roi des Indes.

Grotius réplique par sa célèbre dissertation sur la liberté de la mer qui se termine ainsi : "Les théologiens enseignent aussi que, comme on peut justement faire la guerre pour conserver ce qui appartient à chacun en particulier, on la peut entreprendre avec
la même justice pour conserver l’usage des choses qui sont communes par le droit de la nature. C’est pourquoi l’on peut user des voies de fait contre ceux qui occupent les passages et empêchent le transport de marchandises". 
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Ces deux textes montrent l’Espagne, nation naguère puissante, qui s’oppose à l’activité des commerçants étrangers par des édits dérisoires, car la force lui manque depuis que les vents ont dispersé l’invincible Armada (août 1588).

En face d’elle se dressent les Provinces Unies. Elles ont découvert que la vraie richesse n’est pas l’or de Cipango mais le bénéfice que l’on tire à transporter n’importe quel frêt d’un port à un autre. Elles se sont tellement enrichies par cette activité tertiaire qu’elles donnent un lustre nouveau au droit de la mer pour préserver leurs avantages. Bien plus, ce "peuple de boutiquiers" suscite en son sein des amiraux inspirés qui se servent de leurs escadres pour défendre le droit de leurs compatriotes à transporter des marchandises.

Cromwell et Colbert, envieux du succès d’Amsterdam, souhaitent donner à leurs patries respectives les moyens de concurrencer la Hollande. Ils ont bien compris que, pour compter en mer, il fallait se doter d’instruments de force.

Cromwell fait de ses colonels des chefs d’escadre et édicte l’Acte de Navigation, pierre d’angle de la puissance navale anglaise : "Le Seigneur ayant voulu par une bonté particulière pour l’Angleterre que sa richesse, sa sûreté et ses forces consistassent dans sa marine, (…) l’on y observera les règlements suivants : il ne sera importé ni exporté aucune denrée ni marchandise que dans des vaisseaux bâtis en pays de la domination d’Angleterre… Tous les amiraux pourront saisir les vaisseaux contrevenants"… 6

Colbert souhaiterait que le roi entreprenne une action de même ampleur, mais la France n’est pas une île et la politique de Louis XIV suscite trop d’ennemis pour qu’elle puisse soutenir longtemps un effort maritime. En 1690, Tourville donne à son pays, à Béveziers, la maîtrise de la Manche, et ainsi la maîtrise de tous les océans. Mais cette occasion est perdue, car le jour suivant les jacobites anglais et leurs alliés français, débarqués en Irlande depuis plus d’un an, sont battus par Guillaume d’Orange à la bataille de Boyne (10 juillet 1690).

En 1694, Colbert et Seignelay morts, l’Angleterre devient pendant quatre-vingts ans maîtresse de la mer d’où la prise de Gibraltar en 1704 et la terrible défaite française lors de la maudite guerre de Sept Ans (1756/1763), où la France perdra "quelques arpents de neige". A la fin du XVIIe siècle, devant la puissance maritime anglaise, que la France ne cherche plus à affronter directement, Vauban inspire et Pontchartain exécute la stratégie du faible, célèbre dans le monde entier par sa formulation française "la guerre de course".

Ainsi au XVIIe siècle se sont cristallisés les trois concepts qui permettent d’assurer ou de contester le transport de richesses par mer : la maîtrise de la mer, la guerre de course et le recours au droit.

 

La maîtrise de la mer

Le maître de la mer peut agir sur deux registres, le premier violent, le deuxième paisible.

Le registre violent requiert, comme moyen de coercition et d’affirmation, des forces navales. Celles-ci font la guerre aux forces navales et aux corsaires ennemis. Elles affirment la maîtrise de la mer. Par surcroît elles font aussi la guerre de course au commerce ennemi. Mais le maître de la mer ne doit pas négliger un registre paisible : le recours au droit qui lui permet d’essayer de justifier la violence faite aux autres. L’Angleterre, aux XVIIe et XVIIIe siècles, a construit et développé des escadres pour maîtriser la mer, elle a armé des corsaires pour décimer le commerce ennemi ; mais elle n’a pas pour autant délaissé le recours au droit. Jacques Ier a chargé un homme de loi, John Selden, de réfuter les théories libérales de Grotius et d’inventer le concept de la "mer fermée" pour protéger le commerce anglais. Mais, à partir du XIXe siècle, le progrès du droit international a rendu malaisé le maintien d’un droit propre au maître de la mer.

En temps de paix, il arrive à la puissance dominante sur mer d’oublier le droit international et d’user de violence préventive pour se donner l’avantage d’une "ouverture" favorable, au sens que les joueurs d’échecs donnent à ce mot.

En 1755, en pleine paix, sans aucun préavis, les Anglais ont capturé 300 navires de commerce français et emprisonné 6 000 marins. "L’île de Cap Breton, à l’entrée du Golfe Saint-Laurent, avait été occupée en 1713 par les Français qui lui avaient donné le nom d’Ile Royale. Trente huit ans plus tard, en 1745, les Anglais s’en étaient emparée et l’avaient gardée jusqu’à la paix de 1748. La restitution qu’ils en avaient faite à cette époque avait consterné les Anglo-Américains et ils n’attendaient qu’une circonstance favorable pour expulser (les Français)". L’animosité engendrée par des problèmes de voisinage dégénéra lorsque l’officier français Jumonville fut assassiné par un détachement d’Anglo-Américains. "Les deux gouvernements ne rompirent cependant pas encore leurs relations et la cour de France fit preuve d’une modération qui eût dû amener un accomodement".

"Le gouvernement anglais engagea la lutte par une de ces grandes violations du droit des gens qui furent plus tard établies en système par le ministre Pitt. Sans déclaration de guerre préalable, ordre fut donné aux bâtiments anglais de courir sus aux navires de la France : 300 navires de commerce furent ainsi capturés ; plusieurs bâtiments de la marine royale furent même enlevés par trahison. La chambre des communes d’Angleterre recula devant l’infamie de cette vaste piraterie ; elle déclara les prises irrégulières : le gouvernement refusa de les restituer sans négociations" 7Ce mouvement initial décidait de l’issue de la guerre de Sept Ans avant qu’elle ne fut commencée…

En 1801, le commodore Hyde Parker attaqua et détruisit, grâce à Nelson, la flotte danoise à Copenhague sans aucune déclaration de guerre. En 1908, Lord Fisher dit au roi Edouard VII : "Il faut copenhaguiser la flotte allemande". L’amiral Bacon qui rapporte ce fait le commente ainsi : "Fisher, toujours prévoyant, calculait que, quand le programme naval allemand (…) serait terminé, l’Allemagne nous déclarerait la guerre ; septembre ou octobre 1914 était la date prévue par lui : il se fondait sur la fin des travaux modifiant le canal de Kiel (…). Pour lui, la seule façon d’annuler la menace de l’Allemagne était de capturer sa flotte, répéter ce qui était arrivé en 1801 à Copenhague" (…) "Pourquoi attendre et donner à l’Allemagne l’avantage de choisir le moment de l’attaque ?" Bien entendu, comme le Roi le lui dit, "c’était une idée folle, tout à fait contraire à notre façon d’agir" 8En 1940, Mers el-Kébir…

Qui s’est donné les moyens de maîtriser la mer, peut faire transporter, en temps de guerre, toutes les richesses qui lui sont nécessaires pour vivre et pour mener les hostilités. Il peut, en outre, quasiment interdire à son adversaire de s’approvisionner par mer ; il dispose, à cet effet, de l’arme "blocus".

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La maîtrise de la mer coûte cher. Elle suppose un effort incessant, mais quand elle est acquise elle paie des dividendes. La maîtrise générale de la mer est une parure royale ; faute de mieux on peut viser plus bas : essayer d’obtenir, dans un laps de temps restreint, sur une étendue réduite, une maîtrise locale et temporaire d’un bras de mer.

Napoléon, en 1805, demande à ses marins de lui donner une maîtrise locale et temporaire de la mer devant Boulogne pour pouvoir envahir l’Angleterre. Il combine à cet effet tout un ensemble de rendez-vous précis entre forces navales, sans trop accepter que les allures, routes et erres des navires soient d’abord réglées, au temps de la voile, par des contingences météorologiques. "Je voulais réunir quarante ou cinquante vaisseaux de guerre dans le port de la Martinique par des opérations combinées de Toulon, de Cadix, du Ferrol et de Brest ; les faire revenir tout d’un coup sur Boulogne ; me trouver pendant quinze jours maître de la mer ; avoir cent cinquante mille hommes et dix mille chevaux campés sur cette côte, trois ou quatre mille bâtiments de flottille, et aussitôt le signal de l’arrivée de mon escadre débarquer en Angleterre, m’emparer de Londres et de la Trinité. Ce projet a manqué de réussir" 9Faute de navires à vapeur qui eussent pu être les acteurs d’une combinaison aussi ajustée et précise que celle-là, le lendemain où l’empereur gagne, sur terre, la manœuvre d’Ulm, se produit au large du cap Trafalgar un désastre "où sombre l’espoir de disputer la mer aux Anglais (…). En France, le public, toujours prompt, après un échec, à se dégoûter de l’effort prolongé que demande la puissance navale, n’y pensera plus, n’ayant même pas compris la portée de ce désastre de Trafalgar dont les syllabes lugubres ne prendront leur sens qu’après le glas de Waterloo. Quant à l’empereur (…), vainqueur sur le continent, il semble même plus puissant que la veille. L’Angleterre de son côté ne se rend compte ni de l’étendue ni des conséquences de sa victoire maritime qui se découvriront à la longue seulement (…). Pitt est malade de chagrin lorsqu’il apprend Ulm et Austerlitz qui, pour lui, effacent Trafalgar alors que, dans la vérité, Trafalgar qui est définitif annule Ulm et Austerlitz qui seront toujours à recommencer" 10

De la même façon, au même endroit et dans le même but, Hitler, qui déteste la mer11demande, en juin 1940, à ses marins et à ses aviateurs de lui assurer la maîtrise locale et temporaire d’une partie de la Manche pour pouvoir envahir l’Angleterre. Il y eut une dispute entre marine et armée de terre pour fixer la largeur du front d’invasion. L’armée de terre voulait un front large pour pouvoir manœuvrer contre une opposition dispersée, les marins un front étroit qui demande moins d’efforts maritimes. Finalement, un compromis est trouvé, mais il faut un préalable à toute opération combinée : la maîtrise de l’air. Goering la promet, mais la bataille d’Angleterre est perdue pour les Allemands et Hitler remet, le 15 septembre 1940, l’exécution du plan "Otarie" à des temps meilleurs qui ne reviendront plus…

Depuis 1694, quand Louis XIV renonce à la reconquérir,
la maîtrise générale de la mer n’a été que rarement partagée : en Amérique, aux Caraïbes et dans l’océan Indien entre la France et l’Angleterre, pendant la guerre d’Indépendance américaine ; dans le Pacifique, entre le Japon et les Etats-Unis pendant la seconde guerre mondiale. Cependant, cette maîtrise générale a été contestée par la guerre de course qu’ont menée contre la puissance dominante les puissances perturbatrices…

 

Suffren, Castex et les principes de la guerre

La guerre de 1870 a entraîné, en France, un grand renouveau des études militaires. La perte de l’Alsace-Lorraine était un rappel constant de l’humiliation de nos armes et de l’inconvénient de ne pas être fort.

Les grands livres épiques furent sortis des étagères poussiéreuses où ils avaient été oubliés. On les offrit à la vénération des jeunes générations qui auraient à regagner les provinces perdues. La bibliothèque de l’Armée française, publiée par ordre du Président de la République, sous la direction du Ministre de la Guerre, remit à l’honneur les commentaires de César, le siège de Jérusalem par Flavius Josèphe, les œuvres historiques du Grand Frédéric, les commentaires de Montluc, les campagnes de Napoléon, les mémoires de Turenne, l’expédition des dix mille de Xénophon.

L’effervescence intellectuelle s’étendait partout. Ce sera le début, en France, de la "trahison des clercs". Bientôt l’on ferait "appel au soldat". Le boulangisme allait donner la main à l’affaire Dreyfus. Face à l’amputation de deux provinces chéries, la France n’échappait pas à une certaine paranoïa.

Dans le domaine strictement militaire, cette paranoïa se traduisait par la recherche de l’offensive à outrance. Que la nouvelle instruction pour le combat proclame : "seule l’offensive permet d’obtenir des résultats décisifs" soit. Mais le colonel de Grandmaison allait jusqu’à écrire ce monument de stupidité : "il est illogique de mettre l’offensive à la remorque du renseignement". Le colonel Foch lui-même écrivait : "cet esprit (l’esprit qu’il faut avoir) c’est la fin des ruses, des finesses, des manœuvres sans combat, c’est le seul argument des coups de la bataille et pour cela l’emploi sans compter de la matière humaine"12

Les marins ne sont pas de reste : la Jeune Ecole autour de l’amiral Aube et de Gabriel Charmes croit avoir trouvé la panacée qui rendra à la France un premier rôle sur mer ; il s’agit du torpilleur. Plus loin dans ce livre, justice sera rendue à cette curieuse théorie. Il nous suffit de dire ici que, fort heureusement pour la France, des opposants à cette Jeune Ecole surgirent du sein même de la marine. Daveluy et Darrieus13furent les initiateurs de cette salutaire renaissance intellectuelle. Ils sont partisans de l’offensive, mais ils n’exaltent ni celle des moucherons contre les éléphants, ni celle des torpilleurs contre les cuirassés. Derrière Daveluy et Darrieus, le troisième homme, arrivé le dernier, mais qui allait dépasser ses précurseurs par l’étendue de ses vues, fut Raoul Castex né en 1878, huit ans après Sedan.

Après deux livres consacrés à l’Indochine, il se lance, en 1911, dans l’examen de l’histoire maritime pour en tirer les leçons. Il publie en 1911 Les idées militaires de la marine au XVIIIe siècle, de Ruyter à Suffren14D’emblée, dans l’avant-propos de ce livre, il professe sa foi : "Les idées d’une société militaire (...) nous ont toujours semblé plus intéressantes à considérer que son organisation ou que ses ressources matérielles".

Il voit dans Suffren l’homme qui a ressuscité les idées militaires de la marine. Il parle de "réaction suffrénienne". Grâce à Suffren écrit-il, on assiste à une "réapparition inattendue des sains principes de la guerre".

Dans son deuxième livre sur Suffren, La manœuvre de La Praya15Raoul Castex vise, en racontant un épisode glorieux de la vie de son héros, à éliminer les "sophismes nocifs" qui encombrent encore en 1913 l’esprit de bien des marins, ses exacts et myopes contemporains.

Dans les pages qui suivent, nous suivrons le cheminement de Raoul Castex pour essayer de trouver les principes de la guerre qui gisent à notre portée comme des pépites d’or au fond d’un ruisseau. Encore faut-il, dans un premier temps, s’interroger sur ces principes de la guerre. Quel est leur intérêt ? Existent-ils seulement ?

Liddell Hart, le grand persifleur, prétend que la tendance moderne en la matière a été de "rechercher des principes qui puissent s’exprimer par un seul vocable - ils requièrent ensuite plusieurs milliers de mots pour être expliqués -. Même ainsi, ces "principes" sont si abstraits qu’ils changent de sens en changeant d’interlocuteurs (...). Plus perd-on de temps à la recherche de ces abstractions omnipotentes, plus elles apparaissent comme des mirages, ni accessibles, ni utiles sauf comme exercices intellectuels"16

Les "principes de la guerre" sont simplement des expressions de bon sens qu’il est utile d’avoir à sa portée, comme autant d’éléments d’une liste de vérification. Ils n’ont pas à fabriquer la manœuvre, celle-ci dépend des circonstances. Mais avant tout engagement, même à bas niveau de violence, leur passage en revue permet d’apprécier la tenue de l’alliage que l’on vient de fabriquer.

Tout principe avantageux contient en lui-même sa propre contrepartie. Par exemple, l’on veut mener une opération fondée sur la surprise (qui, au demeurant, est un principe de la guerre).
La tentation est alors grande d’exagérer le secret qui doit entourer l’opération. A ce compte, l’on risque de ne pas assez informer les subordonnés qui auront à exécuter la manœuvre décidée. A force de vouloir surprendre, l’on trompera ses propres troupes au lieu de tromper l’ennemi.

But à atteindre ou objectif

Mais venons-en à la manœuvre de La Praya (16 avril 1781).

Pendant la guerre d’indépendance américaine, une petite escadre est envoyée, sous les ordres de Suffren, dans l’océan Indien pour protéger les comptoirs français de l’Inde. Au passage, l’escadre de Suffren devra renforcer la possession hollandaise du Cap de Bonne Espérance menacée par les Anglais. La Hollande est en guerre contre l’Angleterre. Elle est l’alliée de la France, de l’Espagne et des colonies révoltées d’Amérique. La guerre d’indépendance américaine est une guerre quasi mondiale puisqu’elle se déroule en Europe, aux Antilles, en Amérique du Nord et dans l’océan Indien. Le plan de guerre de la France est de s’opposer à la Grande-Bretagne dans tous ces théâtres à la fois, ce qui n’est peut-être pas le comble de la sagesse et de la stratégie.

Suffren a appareillé pour aller en océan Indien et la Grande-Bretagne a dépêché dans le même temps une escadre plus importante, sous les ordres du commodore Johnstone, dans le but de s’emparer du Cap de Bonne Espérance.

Suffren a reçu une mission ainsi rédigée : "Pour s’opposer à
la prise du Cap, et pour balancer les forces que les Anglais peuvent avoir pendant cette campagne en Asie, et même pour leur être supérieurs, Sa Majesté fait partir d’Europe, aux ordres de M. le chevalier de Suffren, une escadre de quatre vaisseaux. Ces vaisseaux escorteront un convoi (…)". Dans le convoi on trouve des transports de troupes. Ils transportent environ 1 200 soldats destinés à renforcer la garnison hollandaise du Cap.

Passé le Cap, Suffren devra se mettre aux ordres du comte d’Orves qui commande en océan Indien. Le plan d’opération se termine par des considérations générales très intéressantes : "Le roi, en laissant ses généraux maîtres de déterminer les opérations qu’ils estiment les plus utiles et les plus glorieuses à ses armes, leur prescrit d’attaquer les Anglais séparés ou réunis, partout où il sera possible de le faire, sauf l’évidence de la destruction de leurs forces.

La sagesse de Sa Majesté ne lui a pas permis de fixer, en particulier, aucune opération. Elle sait qu’à quatre mille lieus d’Elle, il serait imprudent d’en déterminer de positives, et Elle se borne, en conséquence, à faire connaître au sieur d’Orves que l’inactivité de son escadre est ce qu’Elle défend principalement" 17

Suffren, pour aller au Cap, décide, parce qu’il a besoin d’eau, de faire escale à Santiago, île de l’archipel du Cap Vert, possession portugaise neutre dans le conflit.

Unité de compréhension = Unité d’action

Suffren trouve au mouillage l’escadre et le convoi de Johnstone. Il hisse aussitôt le signal de combattre et mouille lui-même au plus près de vaisseaux ennemis sur lesquels il ouvre le feu. Ces façons de faire surprennent. Les marins de l’époque ont appris que pour combattre il fallait se former en ligne de file et attendre que l’ennemi fût pareillement formé pour tirer au canon, navire contre navire. Aucun des commandants de l’escadre de Suffren n’avait jamais envisagé de sortir de cette orthodoxie. Aussi, malgré le signal de combattre, Suffren ne fut-il suivi que par un de ses capitaines. Au bout du compte, le Héros, commandé par Suffren et l’Annibal, commandé par Trémigon, furent à peu près les seuls navires français à se battre pour de bon. Ils reçurent de ce fait de nombreux coups puisqu’ils avaient affaire à nombre d’adversaires. Ils finirent par se retirer du mouillage de La Praya en assez mauvais état. Mais Johnstone, bien qu’il ait mesuré la corpulence de l’escadre française, de la savoir beaucoup plus faible que la sienne, bien qu’il connût le mauvais état du Héros et de l’Annibal, avait été suffisamment impressionné par l’attaque de Suffren pour n’avoir aucune envie de se frotter de nouveau à lui. Il refusa la bataille que Suffren lui proposa le lendemain, et plusieurs semaines plus tard la seule présence des navires français au Cap le dissuada d’accomplir sa mission. De ce simple combat et de ses prolongements, Castex tire beaucoup d’enseignements. Il y voit l’avantage de l’offensive sur la défensive mais à l’inverse du colonel de Grandmaison il ne fait pas de l’offensive un absolu. Il dit simplement ce que Montaigne disait déjà : "Il y a plus d’allégresse à assaillir qu’à défendre". Car celui qui attaque dispose de l’initiative.

Initiative

Qui dit initiative dit plan, but à atteindre, engrenage d’actions successives. Se défendre contre une attaque imprévue est le contraire de montrer de l’initiative. Celui qui a l’initiative est en posture de guerre. Il sait où il veut aboutir. Tous ses sens sont en éveil, ses armes sont activées, tandis que celui qui subit l’attaque est en posture de paix ou de repos. Il lui faudra au mieux de longues minutes pour se ressaisir. Eviter d’être surpris revient à créer un dispositif qui donne l’alerte et, par là même, réduire les délais inhérents à la posture de repos : un tel dispositif est dit de sûreté ou de contre-surprise.

Sûreté ou contre-surprise

Les dispositifs de sûreté sont indispensables. Dans l’affaire de La Praya, Johnstone n’avait pas disposé une frégate au vent de l’île qui aurait vu l’approche des voiles françaises. Cette frégate aurait donné l’alerte et Johnstone, au lieu de subir une attaque en posture de repos, aurait eu le temps de rappeler aux postes de combat. Les Américains à Pearl Harbor n’avaient pas de dispositif de contre-surprise efficace pas plus que les Français à Mers el-Kébir. Il est vrai que les Américains n’étaient pas en guerre contre le Japon, pas plus que les Français contre la Grande-Bretagne. La leçon à retenir de ces deux événements parallèles est qu’il ne faut jamais faire confiance à personne. Hormis le cas d’un temps de paix bien établi, il faut toujours imaginer que la flotte que l’on commande puisse être l’objet d’une attaque surprise, et par là même imaginer un dispositif de contre-surprise ou de sûreté : "Je ne serais pas étonné outre mesure qu’ils nous rendent leur petite visite cette nuit (…). Seulement d’ici là j’aurai pris quelques précautions "(…). On décida de laisser le Redoutable sous pression pour la nuit, prêt à l’appareillage. Un poste de guet de nuit serait établi en haut de la forteresse. Roberto, sans éveiller l’attention, dès l’après-midi, devait inspecter la vieille batterie côtière - passablement délabrée - qui commandait l’entrée de la passe (…). Enfin on devait mettre à flot une des pinasses qui pourrissaient sur les vasières et l’utiliser pour surveiller la nuit les abords de la passe"18Voilà les mesures de sûreté prises à Orsenna.

Routine, présomption et paresse minent la sûreté et font de nous les jouets de la surprise : "Le contemplateur, mollement couché dans une chambre tapissée, invective contre le soldat qui passe les nuits d’hiver au bord du fleuve et veille en silence sous les armes pour la sûreté de la patrie"19

Surprise

Dans la manœuvre de La Praya, Suffren fait une allusion explicite à la surprise lorsqu’il écrit : "J’ai pris la détermination d’attaquer Johnstone dans la baie de La Praya, dans l’espoir très fondé de le détruire. Le désordre du mouillage, la surprise devaient me procurer cet avantage (...). Par la note des forces ennemies que vous m’aviez donnée, je n’avais aucun espoir de les battre en pleine mer. Je devais donc saisir l’occasion de les attaquer dans une position qui me promettait du succès"20

Faisons, en passant, un sort à l’offensive. Il y a plus d’allégresse à assaillir qu’à défendre, c’est entendu, mais ce n’est pas pour autant qu’il faut user en permanence, à tort et à travers, de l’offensive.

Enveloppement = Concentration des feux

Les plus grandes victoires ont souvent été des victoires défensives ; comme au judo, celui qui se défendait tirait profit de l’impétuosité de son ennemi. Les exemples ne manquent pas : par exemple Salamine, Cannes et la défaite de Charles le Téméraire en Suisse.

Salamine

Face aux Perses, la flotte grecque est en état d’infériorité. Quatre cents navires contre sept cents. Un combat en haute mer eut été, pour les Grecs, un désastre. Il leur fallait profiter de l’impétuosité ennemie pour l’amener dans un piège : le détroit de Salamine. Thémistocle attendit que la brise marine se fut levée ; elle poussait les navires ennemis dans le fond du détroit. Thémistocle ordonna aux Grecs de reculer comme s’ils étaient effrayés. Lorsque l’ennemi fut bien engagé dans le détroit, il donna l’ordre d’attaquer. Comme les Grecs enveloppaient les Perses, ils bénéficièrent d’un effet de concentration de leurs efforts. Les Perses, poussés par une brise marine, se tassaient dans le piège ainsi ouvert tout en s’entravant mutuellement. Les Grecs "se précipitèrent sur leurs adversaires en plein désordre, et leur assénèrent de mortels coups d’éperon (...), la Grèce était sauvée"21

Cannes

On retrouve un piège analogue à celui de Salamine à Cannes (216 avant J.C.). Mais à terre cette fois. Hannibal plaça ses Gaulois et ses Espagnols au centre et son élite carthaginoise aux extrémités. Gaulois et Espagnols furent enfoncés comme prévu, "si bien que la ligne carthaginoise, primitivement convexe, devint concave. Enhardis par ce premier succès tout apparent, les légionnaires romains s’entassèrent dans la brèche (...), ils s’enfonçaient d’eux-mêmes dans la masse carthaginoise. A ce moment, les vétérans africains d’Hannibal convergèrent vers le centre à partir des deux ailes, mouvement qui acheva automatiquement l’enveloppement des Romains empilés les uns sur les autres"22

Charles le Téméraire

En 1476, Charles le Téméraire attaqua la petite ville suisse de Granson. "Les habitants, après s’être vigoureusement défendus, se rendirent à discrétion. Irrité de leur résistance, de cinq cents hommes qui restaient, le féroce vainqueur en fait pendre quatre cents (...). Les Suisses accouraient en nombreux bataillons au secours de leurs compatriotes (...). Au lieu de les attendre dans la plaine, où il suffisait des pieds de ses chevaux pour les écraser, Charles va au-devant d’eux, à la tête de sa cavalerie, dans des ravins et des défilés étroits. Le premier corps, où il combattait en personne, est renversé, et se repliant sur le second y porte le désordre. Le reste de l’armée s’épouvante, la déroute devient générale ; le prince s’enfuit précipitamment. Son fou, qui courait avec lui, lui criait : Monseigneur, nous voilà bien Hannibalés" 23

Il est rare, en pleine mer, de pouvoir reproduire Salamine, Cannes, la mésaventure de Charles le Téméraire ou le plan Schlieffen, qui est un Cannes gigantesque, mais envelopper l’ennemi permet de le prendre entre deux ou plusieurs feux. Attaquer un navire important par des avions qui surgissent de tous les coins de l’horizon est un enveloppement, encore faut-il que cette manœuvre soit suffisamment coordonnée pour éviter aux avions de se faire battre en détail, par petits paquets.

Moral

La grande réticence de Johnstone à entrer en contact avec les forces de Suffren après la manœuvre de La Praya montre l’importance du facteur moral. Inutile d’insister sur ce principe de la guerre, encore que l’on puisse, en effet, écrire des traités entiers sur les moyens d’obtenir ce moral. Indubitablement, gagner en est un bon.

Economie des forces

Comme le dit, en 1780, le comte de Broglie, un an avant la manœuvre de la Praya : "Vouloir être en défensive puissante sur tous les points, c’est s’ôter les moyens d’agir offensivement à son tour"24Il critiquait ainsi la grande stratégie française qui cherchait à opposer, en chaque point du monde, à chaque vaisseau anglais un vaisseau français. Il exprimait sans le savoir le principe de l’économie des forces : "Qu’est-ce que la guerre ? Un métier de barbares, où tout l’art consiste à être le plus fort sur un point donné25!"

Comment aboutir à ce résultat ? Essentiellement en fixant une partie des forces ennemies de façon qu’elles ne participent pas au combat, afin d’accabler celles qui restent par des forces devenues temporairement supérieures. On voit cela tous les dimanches sur les terrains de rugby. Celui qui réussit à créer une mêlée ouverte fixe un nombre important "d’ennemis" et fournit aux ailes l’occasion d’avancer sur un terrain préalablement vidé de leurs adversaires. Le rugby bien conduit est souvent une application intelligente de l’économie des forces. Mais ce principe peut être mis en œuvre en mer.

Lors de la bataille du Texel entre les Hollandais d’une part, et les Français et Anglais d’autre part, Ruyter donne l’ordre à son amiral d’avant-garde, qui a dix vaisseaux, de s’occuper de d’Estrées, qui en a trente. Cela donnera l’occasion à Ruyter d’accabler Rupert au centre, 34 vaisseaux contre 30, et à Tromp de se battre à égalité ou presque contre Spragge à l’arrière garde, 26 vaisseaux contre 30. Castex formule ainsi l’économie de forces : "Tâcher de détruire l’ennemi par l’accablement d’une de ses parties sous les coups redoublés de la totalité de sa propre flotte"26

Si on ajoute mobilité et facteur temps aux principes de la guerre ainsi trouvés, on dispose d’une liste complète ici récapitulée :

- objectif

- unité de compréhension-unité d’action

- initiative

- sûreté

- surprise

- concentration des feux

- moral

- économie des forces

- mobilité et facteur temps

Cet exercice intellectuel est intéressant, mais limité. Une des limites tient au fait que nous avons essayé de séparer des concepts si naturellement liés qu’on ne peut les dissocier sans dommage. L’initiative est inséparable de la mobilité ; elle est difficile à conduire sans surprise. La concentration des feux requiert, sauf exception due à une configuration géographique particulière, de la mobilité et ainsi de suite. Mais ne disons pas trop de mal de cette liste ; elle permet un utile examen de conscience. Elle s’applique à des actions à bas niveau de violence comme à des épisodes de guerre totale : au rugby comme à la prise de Troie. "Là où la peau du lion ne peut suffire, il y faut coudre un lopin de celle du renard" disait déjà Montaigne en apologie de la surprise. Les principes de la guerre ont aussi de grandes vertus homothétiques en ce sens qu’ils ont une certaine utilité en tactique, mais aussi en conduite des opérations et même en stratégie. Est-il possible de faire mieux ? Peut-on imaginer des principes d’action stratégique ou tactique plus élaborés que les neuf vocables précités ? Suffren et Castex répondent oui.

A La Praya, Suffren a pris la détermination d’attaquer Johnstone par l’espoir très fondé de le détruire et ainsi de "couper racine à tous ses plans et projets"27Devant cette formule de Suffren, Castex s’enthousiasme : "La force organisée sur mer est bien en effet la racine de la puissance navale. Au XVIIIe siècle, personne ne discerne cette vérité (...). Voilà qu’un homme perçoit nettement que la destruction de Johnstone à La Praya sauvera le Cap qui est à 1 500 lieues (...) et qu’elle entraînera la supériorité dans l’Inde, à 3 000 lieues de là, pour une durée très grande. L’événement est unique dans l’histoire".

Pour user de la mer sans contraintes, nous dit Castex, il faut et il suffit d’en dénier l’usage à l’adversaire. Le meilleur moyen en est de chasser l’ennemi de la mer par une grande bataille destructrice. La question préalable à toute velléité stratégique serait donc : "Puis-je par mes forces organisées livrer bataille à l’adversaire et le vaincre ?" et le premier principe d’action stratégique serait "préparer et livrer une bataille décisive qui écrase les forces organisées de l’ennemi". La victoire livrerait en prime l’usage illimité de la mer.

Castex écrit tout cela en 1911. Il reconnaît que la formulation "livrer une bataille décisive aux forces organisées de l’ennemi" est de Clausewitz. Mais Clausewitz n’a fait que mettre en formule les campagnes de Napoléon. Suffren a été, sur mer, le précurseur dans un siècle où le chevalier de Pannat décrit ainsi la dernière bataille de Monsieur le comte de Guichen : "ce beau mouvement fut le dernier de cette campagne savante. Elle n’a pas été assez admirée, peut-être parce qu’elle n’a rien produit de décisif (...). La multitude n’a guère d’autre regard pour juger une bataille que le sang qui y a été répandu. Les grandes combinaisons sont perdues pour elle". Castex, méprisant, commente : "en stratégie, on amusera l’ennemi, on n’ira pas à la bataille. (...) Et ces lignes sont rédigées deux ans après les campagnes de Suffren, qui n’a fait que rechercher la flotte ennemie et le combat décisif28!"

La manœuvre et le feu

En 1911, Castex et tous les stratèges de sa génération recherchent le combat décisif sur mer et sur terre, et en octobre 1914, passées la bataille de la Marne et la course vers la mer, les armées s’enterrent dans une guerre de tranchées et les flottes restent dans l’expectative et ne se combattent pas. Qu’est-t-il advenu ? Où est passé le combat décisif ?

Le progrès technique, pendant les longues années de paix, a grandement amélioré le pouvoir meurtrier du feu. Or le feu tue la manœuvre. Guibert écrivait déjà que l’invention de la poudre fut désastreuse pour l’art militaire : "elle ne fit que fournir de nouveaux moyens de destruction (...). Les armes à feu retardèrent (...) le progrès de la tactique ; parce qu’alors les armées s’approchèrent moins et qu’il entra encore plus de hasard et moins de combinaisons dans les batailles"29En 1914, le feu a tué la manœuvre sur terre, et sans manœuvre pas de combat décisif. Pendant quatre années, l’on va assister à une malheureuse guerre d’usure sans idée tactique, sans manœuvre, sans mouvement, un massacre triste et vain, jusqu’à ce que l’on invente un nouveau vecteur qui supporte la force du feu et permette de revenir à la manœuvre et au combat décisif : le char de combat.

La puissance des nouvelles armes subversives en mer, torpilles lancées par sous-marins et mines meurtrières, a aussi inhibé l’esprit de manœuvre des marins. La manœuvre, elle, se fait à armes ostensibles, comme un duel à découvert et non contre des assassins tapis au fond de la mer.

Le 14 octobre 1914, vingt-deux jours après le torpillage en une demi-heure des croiseurs-cuirassés Aboukir, Hogue, Cressy, par l’U-9, sous-marin allemand, l’amiral Jellicoe avait, par lettre, prévenu l’amirauté britannique que dans le cas où il serait amené à livrer bataille à la flotte allemande, il considérerait toute fuite des Allemands comme une tentative de l’amener, lui, Jellicoe, à les suivre vers un piège préparé à l’avance. Ce piège serait formé de sous-marins et de mines disposés en arc de cercle, telle une nasse à la manière de Salamine ou de Cannes. La perte des trois croiseurs antiques avait induit dans l’esprit de l’amiral Jellicoe une réticence à toute manœuvre hardie, à toute poursuite impétueuse de la bataille décisive.

Un deuxième principe d’action stratégique pourrait être le suivant : "effectuer une manœuvre pour gagner la bataille décisive pour autant que le feu ennemi le permette".

Montée aux extrêmes

Or Clausewitz formule aussi une autre loi, celle qui veut que les actions guerrières montent aux extrêmes, "car en effet chacun doit redouter que l’adversaire fasse ce qu’il hésite à faire lui-même, en sorte qu’une surenchère constante contraint les deux partis à aller jusqu’au bout de leurs possibilités, quelle que soit la médiocrité de l’enjeu"30Cette loi entraîne que les puissances de feu augmentent rapidement, avec le passage du temps. Elles sont directement en rapport avec l’idée primitive que tout le monde se fait de la guerre : avoir une capacité de frappe la plus meurtrière possible. Les outils de manœuvre se perfectionnent moins vite que n’augmente la capacité de feu. Dans l’esprit des décideurs, la manœuvre passe après la frappe. Pour celui qui n’a pas étudié la guerre, la frappe est importante ; la manœuvre, vaine ou superflue. La plainte de Guibert contre l’invention de la poudre est toujours d’actualité. René Grousset surenchérit : "Mais voici que depuis Pascal, tous les progrès du génie humain n’auront servi qu’à rendre incommensurablement plus meurtriers nos périodiques retours à la barbarie"31

L’arme nucléaire est une bonne illustration de ces derniers propos. Dans les années 1970, il y a eu des thèmes d’exercice à l’Ecole Supérieure de Guerre où l’arme nucléaire a été utilisée comme une super-artillerie. Malgré la puissance terrifiante du feu atomique, les concepteurs de ces exercices prévoyaient encore une manœuvre qui aurait succédé à son emploi. L’exercice était heureusement conduit sur du papier. On aimerait bien regarder les troupes survivantes manœuvrer après une explosion atomique qui se serait produite à leur proximité alors qu’elles se savent sous
la menace d’autres armes du même type…

Mais revenons à l’ère pré-atomique. Il aurait dû être clair, en 1919, que les nouveaux outils mobiles de manœuvre seraient dotés de moteurs. Ils devraient aussi soit être blindés pour résister au feu, soit être doués d’une vitesse et d’une agilité telles que leur mobilité leur permette d’échapper aux obus : sur terre l’outil de manœuvre serait le char qui avait, en 1918, montré ce qu’il savait faire. Au-dessus de la terre et de la mer, la manœuvre serait conduite par l’avion, grâce à sa vitesse et à son agilité. En mer, ce rôle reviendrait au cuirassé, pour autant qu’il ne soit pas trop menacé par l’avion.

En 1934, Charles de Gaulle écrit Vers l’armée de métier. Il donne aux chars un rôle dominant : "Les chars légers se portent aux vives allures à la rencontre de l’ennemi. Il s’agit de déterminer l’emplacement des résistances (…)". On verra l’exploitation du succès devenir une réalité quand la dernière guerre en avait fait un rêve (…). Il manquait à ces vainqueurs de quoi faire valoir leur succès. Comment porter plus avant des fantassins perdus, fourbus, décimés ? (…) Quant à la cavalerie (à cheval), impuissante à parcourir le terrain bouleversé, mal outillée pour le combat, infiniment vulnérable, ses rêves de chevauchée se brisaient
au premier réseau battu par des mitrailleuses
"32

En 1914, à terre, la manœuvre, qui était jadis d’abord le fait de la cavalerie, était devenue impossible. Le feu était trop meurtrier pour le vecteur de manœuvre qu’était encore le cheval.

Hélas, "le 15 décembre 1937, sous la présidence du ministre de la Guerre, M. Daladier, en la présence du maréchal Franchet d’Esperey, sur la proposition du général Massiet, inspecteur de la Cavalerie, proposition soutenue par le général Gamelin, il fut décidé que deux régiments à cheval qui devaient être remplacés par une troisième division mécanisée seraient maintenus dans l’Armée. L’argument qui emporta la décision était que les régiments de cavalerie rendaient de grands services en reconnaissance"33

Début 1940, dans ce que Jean Lacouture appelle le "mémorandum de Cassandre" intitulé "l’avènement de la force mécanique", Charles de Gaulle écrit que "l’engin mécanique est intrinsèquement doté d’une puissance, d’une mobilité, d’une protection littéralement incomparables et que, par suite, il constitue l’élément essentiel de la manœuvre, de la surprise et de l’attaque"34Il en va de même sur mer et dans les airs.

On pourrait alors caractériser une démarche stratégique par un arbre de décisions où il faudrait répondre à un certain nombre de questions successives :

1) Puis-je, avec mes forces organisées, préparer puis livrer une bataille décisive contre les forces organisées de l’ennemi ?

2) Si la réponse à cette première question est oui, il faut se poser les deux questions suivantes :

a) Suis-je capable de monter une manœuvre qui me permette d’obtenir le succès au moindre prix ?

b) Ai-je des outils mobiles de manœuvre capables d’affronter un premier feu ennemi ?

3) Si la réponse aux trois premières questions est oui, confrontez l’idée de manœuvre choisie aux neuf principes de la guerre, afin de vérifier que la manœuvre ne contrevient à aucun d’entre eux. Le reste est affaire de circonstances.

Comment se fait-il que la manœuvre ait été un élément oublié de la guerre ? Nous avons donné longuement une première raison qui remonte aussi loin, comme Guibert l’a remarqué, que l’invention de la poudre : le feu tue la manœuvre.

Mais une autre raison vient de la richesse. Quand on est riche, on ne regarde pas à la dépense. L’on succombe à la tentation de suppléer à l’intelligence manœuvrière par la prépondérance de
la force brute. Le Naval Operational Analysis, livre réglementaire de la marine des Etats-Unis, avoue : "La tradition américaine est économe du sang de ses hommes et ne se résignerait pas à le dépenser en vue d’un succès aléatoire dans le futur. De là, notre tendance à accumuler des forces supérieures et à atteindre la victoire par la simple prépondérance. Cela nous a réussi. Il faut répéter désormais qu’une telle doctrine est insuffisante lorsque nos forces sont égales ou inférieures à celles de l’ennemi et insinuer que, même lorsque nous sommes les plus forts, agir par simple prépondérance n’est pas forcément la méthode la plus économique"35

Que penser de la manœuvre à l’ère nucléaire ? Nous avons dit tout le mal possible de l’arme nucléaire utilisée comme une super-artillerie. Elle est une arme de dissuasion, une arme de non-emploi. Elle nous a épargné, depuis bientôt cinquante ans, les guerres totales que nos pères ont connues. Mais, sous le manteau de la dissuasion, se sont produites quantités de crises et de guerres partielles où la manœuvre s’est montrée aussi importante que jadis. Pour ce qui est des forces navales, des manœuvres ostensibles sont conduites avec des navires et des avions embarqués, des manœuvres dissimulées et subversives sont engagées par des sous-marins, des nageurs de combat ou des mouilleurs de mines. Comme la mer est un espace international, la préparation de la manœuvre y est plus licite et plus facile qu’à terre. La Praya peut continuer d’inspirer les jeunes générations. Il n’est pas inutile de disposer - en aide-mémoire - d’une brève liste des principes de la guerre.

 

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Notes:

3 Francisco de Vera à Philippe II, 7 octobre 1589, in Fernand Braudel, La Méditerranée et le monde méditerranéen à l’époque de Philippe II, tome I, Armand Colin, 1966, p. 118.

4 Cité par Grotius, Dissertation sur la liberté de la mer, 1609.

5 Grotius, Dissertation sur la liberté de la mer, 1609.

6 Navigation Act. Version du règne de Charles II, 1660.

7 O. Troude, Batailles navales de la France, année 1755.

8 Bacon, Lord Fisher, Londres, 1929.

9 Cité par Gabriel Darrieus, La guerre sur mer, Paris, Augustin Challamel, 1907, p. 65.

10 Jacques Bainville, Napoléon, Arthème Fayard, 1931, pp. 268-269.

11 "Sur terre je suis un héros, mais sur mer je suis un poltron" dit-il un jour à Von Rundstedt. Cité par William Shirer, Le troisième reich, Stock, Paris, 1962.

12 Cité par le Col. H. Bernard, Guerre totale et guerre révolutionnaire, Bruxelles, 1972.

13 Cf Hervé Coutau-Bégarie, Castex le stratège inconnu, Economica, 1985 et La puissance maritime, Fayard, 1985.

14 Raoul Castex, Les idées militaires de la Marine au XVIIIe siècle, de Ruyter à Suffren, A. Fournier, 1911.

15 Raoul Castex, La manœuvre de La Praya , Fournier, 1913.

16 Cité par John M. Collins, Grand Srategy, Naval Institute Press, 1973, p. 24.

17 Raoul Castex, La manoeuvre de La Praya, A. Fournier, 1912, p. 128.

18 Julien Gracq, Le rivage des Syrtes, in œuvres complètes, La Pléiade, tome I, Paris, 1989, p. 749.

19 Vauvenargues, Réflexions et maximes, in œuvres choisies, Le club français du livre, Paris, 1957.

20 Raoul Castex, La manœuvre de La Praya, Fournier, 1913.

21 Casson, Les marins de l’antiquité, Paris, 1961.

22 Liddell Hart, Strategy. The indirect Approach, Londres, 1941.

23 Anquetil, Histoire de France, tome 2, p. 502.

24 Raoul Castex, Les idées militaires de la marine du XVIIIe siècle, Fournier, 1911, p. 188.

25 Napoléon, cité par le Général Comte de Ségur, La Campagne de Russie, Nelson, p. 123.

26 Castex, La bataille du XVIe siècle, Lépante, Paris, 1914.

27 Texte de Suffren, cité par Raoul Castex, La manœuvre de La Praya, Fournier, 1913.

28 Raoul Castex, Les idées militaires de la Marine au XVIIIe siècle, Fournier 1911, pp 334-335.

29 Cité par Roger Caillois, Bellone, A.G. Nizet, 1963, pp. 88-89.

30 Roger Caillois, op. cit., p. 148.

31 René Grousset, Bilan de l’Histoire, 1946, rééd. Desclée de Brouwer, 1991, p. 15.

32 Charles de Gaulle, Vers l’Armée de métier, Berger-Levrault, 1934.

33 W. Shirer, The Collapse of The Third Republic, New York, Pan Books, 1969, pp. 352-353.

34 Cité par Jean Lacouture, De Gaulle, I, Le Seuil, Points Histoire, 1984, p. 298.

35 Naval Operational Analysis, Annapolis, 1968.

 

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