Chapitre Cinq : LA ZONE D’ACTION DES MARINS

 

 

Le 6 juin 1944, Armand Bérard, qui sera ambassadeur de France, est à Alger. Il écrit : "Au loin, flambait en mer un pétrolier frappé par un sous-marin ; à mesure que l’obscurité tombait, éclatait plus rouge la flamme de son incendie. A Alger, on se sent très loin de la guerre ; mais, pour les marins, elle est toute proche ; elle est jusque sur les flots qui viennent battre le rivage"195Armand Bérard comprend ce jour-là que les marins ne se battent pas comme les autres, il n’y a pas, en mer, de ligne de front, les navires sont en danger partout. La mer, mais non la terre, est isotrope, indolore, internationale :

- Isotrope : elle peut être parcourue en tout sens, même si le vent et la houle rendent certaines routes plus maniables que d’autres. Il n’existe pas sur mer de planification des itinéraires du genre de celle qui encombre les états-majors terrestres : "Pour aller de Nantua à Sissonne avec un corps d’armée blindé on empruntera, dans un premier temps, la voie rapide n° 562 puis le chemin vicinal C.V.895 ; une étape sera ménagée en lisière de la forêt de Don, stationnement sur le parvis du monastère, etc".

- Indolore : en mer il y a peu d’installations permanentes ; on n’y trouve ni crèches, ni fermes, ni hôpitaux ; une bataille aéronavale menée par des avions bombardiers pilotés par des myopes n’y ferait guère de dommages collatéraux. On ne saurait prétendre qu’il en irait de même à terre.

- Internationale : au-delà des zones économiques, la mer n’appartient à personne. Même en deça, la souveraineté des Etats riverains y est moindre que celle qu’ils exercent sur leur territoire.

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La mer est grande ; en stratégie, elle se trouve, malgré les apparences divisée en trois :

- La mer des rivages, milieu composite où la réaction de la terre se fait vivement sentir, est un domaine mixte, soumis aux deux contraintes de la terre et de la mer.

- La haute mer de surface est relativement indépendante des contraintes terrestres, mais les progrès des véhicules aériens lui font perdre peu à peu sa qualité de "refuge par l’étendue".

- La haute mer des profondeurs, par sa nature physique, est plus insensible au progrès scientifique ; elle demeure relativement impénétrable.

La nature du milieu réagit sur la mentalité et sur la manière d’être des marins ; il n’est pas faux de dire qu’il existe des différences entre la façon de conduire la tactique navale dans les approches maritimes, en haute mer de surface et en haute mer profonde ; même le temps n’y a pas la même valeur.

La mer ouverte recouvre les sept dixièmes de la planète indûment nommée Terre : 360 000 000 de kilomètres carrés ; 92,5 % de cette surface couvrent la mer profonde ; le reste recouvre le plateau continental. La profondeur moyenne des mers est de 4 000 mètres ; un sous-marin capable d’opérer à 400 mètres d’immersion dispose d’un habitat de 130 millions de kilomètres cubes.

Un carré de 570 kilomètres de côté représente la surface de la millième partie de la mer profonde ; un pétrolier de 600 000 tonnes de port en lourd occupe 0,0325 kilomètre carré, soit un dix millionième de cette millième partie de la mer.

La millième partie de l’habitat des sous-marins est un parallélépipède de 570 kilomètres de côté et de 0,4 kilomètre de profondeur ; si ce volume était divisé en cent milliards de parts égales, un sous-marin nucléaire lance-engins de 8 000 tonnes de déplacement en occuperait six.

Un sous-marin nucléaire lance-engins, dans la millième partie de son habitat, occupe le même volume relatif qu’un thon de 1 mètre de long dans un bassin circulaire de 4 mètres de profondeur et de 10 kilomètres de rayon. Un tel bassin couvrirait la surface de Paris et de sa proche banlieue de Sceaux à la Courneuve, et de Saint-Cloud à Nogent-sur-Marne.

La mer est vaste quand on la compare à la taille des véhicules qu’elle porte.

 

La terre et la mer

La terre, si elle ne couvre que les trois dixièmes de la planète, constitue l’habitat de l’humanité. Y prennent naissance la majorité des conflits. Tant que les querelles des hommes ne dépassent pas le niveau cantonal ou provincial, la mer n’y est pas intéressée. Quand ces querelles se transforment, qu’elles gagnent en ampleur et gravité, les marins y prennent part ; ils sont alors chargés des missions navales examinées aux chapitres précédents. Aucun fanatisme naval ne peut faire oublier que ces missions ont pour objet la terre et ses habitants ; transporter des richesses, transporter des forces, maîtriser la mer, contester cette maîtrise sont des tâches réalisées au bénéfice, ou au détriment, des habitants de la terre, même si ceux-ci, enfouis dans leur verte vallée, entre l’adret et l’ubac, n’ont jamais vu la mer.

Mais à l’inverse, contrairement à une conviction bien ancrée, notamment dans l’âme française, les opérations à terre dépendent toujours, quand elles atteignent une certaine ampleur et une certaine durée, de missions navales : "A notre époque et peut-être, en quelque manière, toujours, les opérations de la terre dépendent d’opérations plus vastes de mer, puisque la mer forme toujours l’arrière fond, l’espace enveloppant (…). Cela fait donc (et ceci est frappant dans les deux dernières guerres) que la solution terrestre d’un conflit continental n’est jamais une solution définitive tant que la mer enveloppe le continent conquis. Et la mer l’enveloppe, en quelque manière, toujours"196

Mer et terre réagissent continûment l’une sur l’autre. Les contraintes que la terre fait peser sur la mer dépendent de la distance du rivage. La proximité de la terre modifie la nature de la mer.

Dans les approches maritimes, comme sur terre, le "terrain" a une grande importance : le découpage des côtes, le relief terrestre, le relief sous-marin sont utilisés pour tirer un avantage tactique. Dans une certaine mesure, cette mer là peut être occupée par l’état riverain : il peut y placer des sémaphores, des hydrophones, des balises, des mines défensives qui sont autant de moyens de protéger sa souveraineté. L’utilisation du terrain y est primordiale, la tactique s’y apparente à la tactique de l’armée de terre ; d’où deux tendances erronées de la pensée militaire française :

- certains marins comprennent intuitivement la tactique terrestre, très répandue dans l’intelligence collective de la nation et se font les avocats d’une marine côtière, qui serait en effet adaptée à ce genre de tactique ; d’où l’écho des idées de la Jeune Ecole qui continue, après un siècle d’existence, de fasciner certains officiers de marine ;

- beaucoup d’officiers de l’armée de terre française comprennent facilement l’utilité d’une marine côtière qui leur paraît propre à "la continuation de la guerre terrestre avec d’autres moyens", mais ils perçoivent mal la nécessité d’une marine hauturière dont le concept d’emploi leur est étranger.

Il faut être capable de mener la guerre ou de gérer la crise dans les approches maritimes. Cela implique des systèmes de surveillance qui quadrillent les approches. La mer des rivages revêt une importance capitale lorsqu’elle borde un détroit. Posséder un tel rivage est un avantage de taille, d’autant que l’interdiction modulée du passage peut être une arme redoutable.

 

La haute mer

Quand on s’éloigne du rivage, les attributs de souveraineté de l’état riverain disparaissent. La haute mer apparaît ; elle est un domaine différent ; il n’y a pas de chenaux, pas d’obstructions. La haute mer ne s’occupe pas comme une province, d’où une fondamentale différence entre la tactique de haute mer et la tactique terrestre : en mer, il est possible de céder, sans douleur, de l’espace pour gagner du temps, nulle entrave sentimentale n’empêche les replis. Sur terre, céder un territoire est difficile par la somme des conséquences. En mer, le recul n’est pas sanctionné. Les concentrations y sont faciles et habituelles

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Depuis l’apparition des submersibles, deux hautes mers coexistent : la mer traditionnelle, celle des navires de commerce, des navires de pêche, des bâtiments de guerre ostensibles, et puis l’autre mer, celle des profondeurs, peuplée de poissons et de sous-marins ; il s’agit de deux milieux distincts dont les différences s’accentuent.

La haute mer de surface est une frontière entre deux milieux ; les navires de surface baignent dans l’air et dans l’eau ; par voie aérienne, les informations leur parviennent à 300 000 kilomètres par seconde.

La haute mer profonde est un milieu homogène. Dans l’état actuel de la technique, elle est opaque aux ondes électromagnétiques. Les informations n’y parviennent que par ébranlement acoustique, à la vitesse moyenne de 1 500 mètres par seconde soit 200 000 fois plus lentement que dans l’air.

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Trouver un navire de surface était une tâche difficile lorsqu’elle était confiée au veilleur d’un croiseur. Son champ de vision était faible, le navire porteur n’allait pas bien vite si bien que la surface explorée par unité de temps était réduite. En 1916, apparaît l’avion de patrouille maritime. Il est, d’emblée, 10 fois plus efficace que le veilleur assis dans son nid de pie, au sommet du grand mât. A partir de cette date, la mer a des ailes. Toute marine qui ne se dote pas d’une aéronavale cesse de compter. L’aviation, la mobilité des plates-formes, le progrès des transmissions ont réduit l’étendue des mers de surface ; ils ont amoindri, par là-même, le caractère de "refuge par l’étendue" qui était naguère le sien. D’août à novembre 1914, l’Emden terrorisa l’océan Indien pendant ; 5 jours. Il paraît exclu qu’un tel exploit puisse être renouvelé aujourd’hui.

Sous la mer, il n’y a pas eu de percée analogue ; la détection sous-marine a fait des progrès, mais ils sont plus modestes que les progrès de la détection aérienne. De ce point de vue, il n’est pas faux de dire que si la mer de surface s’est, depuis 1914, rétrécie, la mer profonde, en tant qu’habitat de sous-marins, n’a pratiquement pas diminué de volume.

Le bâtiment de guerre de surface est confronté à deux milieux et à leurs lois divergentes. Pour lui, il existe quatre dimensions de l’air (trois spatiales, une temporelle) et quatre dimensions de l’eau. Certaines notions accrochées au temps (cadence d’information, délais de réaction) n’ont pas la même valeur dans l’eau et sur l’eau. Dans l’air, les assaillants vont de plus en plus vite ; en 1914, ils s’avançaient à 25 nœuds, aujourd’hui les missiles et les avions assaillent à 500 nœuds ; vingt fois plus vite que jadis. Le temps de réaction tactique, pour être approprié aux menaces aériennes, doit devenir de plus en plus court ; les navires de surface doivent être dotés de défenses réflexes contre les dangers aériens ; celles-ci remplacent les défenses réfléchies, trop lentes à s’armer, trop lentes à réagir.

Dans la mer profonde, les assaillants n’ont pas autant progressé. La densité, la viscosité, l’opacité de l’eau s’opposent à des progrès spectaculaires : les sous-mariniers ont encore le temps de réfléchir. La défense réflexe des sous-marins ne paraît pas être encore nécessaire, à supposer qu’elle fut possible.

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Le temps qu’il fait contribue à différencier la haute mer de surface et celle des profondeurs. En dépit des progrès de
la technique, la houle, les vagues, les grains, les brumes, les glaces, les tempêtes affectent les navires et les aéronefs, mais ils laissent relativement insensible le sous-marin installé dans la mer profonde. et calme Les SNLE, véhicules privilégiés de la dissuasion nucléaire, recherchent sans doute les régions où les statistiques leur garantissent une probabilité élevée de mauvais temps de surface qui entrave leurs éventuels prédateurs.

La haute mer reste un milieu où l’homme ne peut vivre indéfiniment sans soutien de la terre. Les navires de surface, les sous-marins ne sont autonomes que jusqu’à un certain point. Ils peuvent se passer de bases proches de leur zone d’action dans la mesure où ils sont soutenus par un train d’escadre (navires de surface) ou par leurs propres réserves (sous-marins) ; ils peuvent alors tenir la mer des semaines, voire des mois entiers.

Enfin les marins dépendent de plus en plus de renseignements venus de la terre : les prévisions météorologiques, bathythermiques, les indications de navigation, les renseignements opérationnels doivent être mis en forme à terre pour pouvoir être rapidement assimilés. Une marine efficace ne se conçoit pas sans une infrastructure importante de soutien à terre.

Comme le dit Paul Virilio197"L’institution militaire souhaite, dès l’origine, aboutir à l’omniscience et à l’omniprésence" ; savoir ce qui se passe et pouvoir intervenir, voilà le rêve des commandants de théâtre, en temps de guerre, de crise, de paix.

A la fin de la seconde guerre mondiale, cet idéal était quasiment réalisé. Dans certains théâtres, il ne s’émettait rien qui ne fut très rapidement repéré. Si un sous-marin allemand avait la mauvaise idée d’utiliser son émetteur radio, il était "goniométré" et bientôt des aéronefs puis des escorteurs l’attaquaient. Mais l’opacité de la mer profonde aux ondes électromagnétiques empêche et empêchera sans doute longtemps de connaître autrement que de façon marginale ce qui se passe sous l’eau. Cet habitat est le seul qui procure encore indétermination, surprise, ubiquité.

 

Raconter la guerre sur mer

Raconter la guerre sur mer est plus facile que d’écrire les batailles terrestres. A terre, les éléments autonomes sont innombrables : tout fantassin en est un, tout char, toute pièce d’artillerie… Sauf cas particulier, ces témoins élémentaires n’ont qu’une vue partielle du combat, qu’une perception vivace mais limitée de ses péripéties. Comme pour Nicolas Rostov et le prince André à Austerlitz, Fabrice Del Dongo à Waterloo, la plus grande bataille se ramène pour eux aux quelques ares déchiquetés, aux minutes interminables où ils ont lutté et souffert. Comment leur en vouloir de privilégier ce médiocre espace-temps dans leur souvenir ?

Les généraux, par leurs antennes, en savent plus long, mais l’étendue de leur savoir est ajourée : ils apprennent que le corps X tient toujours, que le corps Y avance, que le corps Z est anéanti, mais qui dira avec certitude l’origine de la petite faille qui, dans l’un ou l’autre camp a renversé la situation et engendré une profonde déchirure ? D’où d’interminables controverses, la victoire réclamée par de nombreux pères putatifs, la défaite orpheline…

Sauf exception, lors de batailles navales, l’accord se fait sur ce qui s’est passé : les controverses, comme celles qui se sont déchaînées après le Jutland, ont pour objet, non le déroulement de l’action, mais la justesse des décisions prises. Sur mer, les éléments combattants, les centres de décision sont peu nombreux. Il suffit aux historiens de compulser une centaine de journaux de bord pour établir la vérité. Bien entendu, il subsiste des écarts, des témoignages erronés ; certains journaux de bord manquent. Mais par recoupements, la vérité a toutes chances de sortir de l’eau de mer dans le costume de Vénus.

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Notes:

195 Armand Bérard, Au temps du danger allemand, Plon, 1976, p. 514.

196 Jean Guitton, Conférence à l’Ecole supéreure de guerre navale, 1952.

197 P. Virilio, Bunker Archeologie, Paris, 1975.

 

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