Principes Essentiels pour la Conduite de la Guerre

 

BASES DE L’ENSEIGNEMENT DE CLAUSEWITZ SUR LA GUERRE

Général Dragomiroff

Clausewitz interprété par le Général Dragomiroff

 

 

Tout le monde connaît, au moins de réputation, l’œuvre classique de Clausewitz. En publiant la traduction de cet opuscule, notre intention est d’attirer l’attention des officiers sur la partie de ses ouvrages qui, à notre avis, fait le mieux connaître leur esprit, je veux parler du mémoire adressé au prince royal de Prusse comme complément de ses études militaires au commen­cement de 1812. Ce mémoire contient le noyau de tout le système de Clausewitz. Il fait voir clairement jusqu’à quel point cet homme de génie avait pénétré profondément l’essence même de la guerre et compris que celle-ci est affaire de volonté, infiniment plus qu’affaire d’intelligence ; combien il se rendait compte qu’on s’assure le succès bien plus par l’exécution que par la conception ; enfin qu’en dernière instance tout se ramène à battre l’ennemi, par conséquent qu’il faut avant tout et par-dessus tout chercher celui-ci, et que la voie la plus simple pour y arriver sera toujours la meilleure.

On trouve sans doute des idées analogues, si l’on veut s’en donner la peine, chez d’autres écrivains célèbres, mais non plus en vedette et au premier plan, comme dans Clausewitz. Le plus souvent il faut les dénicher au milieu d’un fatras d’objets secondaires. Jomini, par exemple, dit bien dans une préface que la science reste toujours la science, mais qu’en fin de compte le succès repose principalement sur le désir sincère de se battre. Mais une fois ceci dit en passant, il n’y revient plus. Ce n’est pas ainsi que procède Clausewitz : ce qu’il considère comme principal, il y revient, il y insiste comme sur l’objet principal. Certes, l’homme qui a posé au sommet de l’angle de toute sa théorie cette fière devise : “être prêt à périr avec honneur” a droit à une place à part parmi les théoriciens.

Théoricien lui-même par ses prédispositions naturelles, Clausewitz a su néanmoins reléguer la théorie à la place qui lui convient, et ne pas exagérer son rôle. Le mémoire que nous présentons ici au lecteur fait bien comprendre la manière de voir du grand auteur allemand sur ce point. Elle rappelle involontairement aussi cette remarque de notre Pierre le Grand au sujet du règlement (qui est une théorie dans son genre) : “Les ordonnances y sont escriptes, mais poinct les temps ni les hazards”. Joignons-y encore cette réflexion échappée à Napoléon dans sa conversation avec notre envoyé Balacheff, en 1812 : “Vous croyez tous savoir la guerre parce que vous avez lu Jomini ! Mais, si son livre avait pu vous l’apprendre, l’aurais-je donc laissé publier ?” Le mérite de l’œuvre de Clausewitz, c’est précisément qu’on a beau l’étudier, elle ne rendra jamais présomptueux : tout au contraire.

Il y a bien, dans le mémoire de Clausewitz, quelques passages qui ont vieilli, tels que son opinion sur l’utilité d’un ordre normal de combat. Mais ils ne concernent que le côté purement extérieur et matériel des choses de la guerre. En revanche, tout ce qui concerne l’esprit de la guerre reste à jamais définitif.

Nous avons, dans les notes, emprunté de nombreuses pensées au cardinal de Retz. Les lecteurs, nous l’espérons, nous pardonneront d’avoir abusé peut-être des citations de cet admirable psychologue, si profond observateur de la nature humaine dans les situations périlleuses. Mais la forme lumi­neuse de ses aphorismes, rapprochés des idées exposées par Clausewitz, nous a paru propre à mieux graver ces dernières dans la tête et dans le cœur du lecteur attentif.

 

M. Dragomiroff

 

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