LE COÛT DES BARRAGES TERRESTRES EN ALGÉRIE

 

 

Paule ARNAUD-AMELLER

directeur de recherche honoraire au CNRS

Raymond BOURGERIE  

contrôleur général des Armées (CR)

 

RÉSUMÉ

 

Facile à construire et à moduler, le barrage algérien constitue en fait, une innovation dans le domaine de la stratégie militaire. Peu coûteux, il s'est révélé efficace grâce à des technologies complémentaires, notamment dans le domaine du renseignement. On peut évaluer son coût global, de 1956 à 1962, à 250 millions de NF de l'époque, somme très faible qui, rapportée au montant des budgets annuels, représente 0,55 % des budgets de l'armée de Terre et 0,23 % des budgets des Armées. Les dépenses en matériels divers et mines correspondent -rosso modo à celles concernant la construction et l'aménagement. Toutefois, les coûts de construction furent plus élevés à l'est qu'à l'ouest et, inversement, les coûts des matériels et mines ont été supérieurs à l'ouest.

Le financement de cette nouvelle fortification n'a pas fait l'objet officiellement de crédits spécifiques mais, avec le temps, il est apparu que la vie des réseaux et des haies et la maintenance des matériels exigeaient une valorisation spécifique dont les retombées économiques ne furent pas négligeables.

 

SUMMARY

THE COST OF (FIELD) BARRAGES IN ALGERIA

Easy to build and to modulate, the Algerian barrage constitutes, as a matter of fact, an innovation in the field of military strategy. Unexpensive, it also proved to bc quite efficient mainly due to complementary technologies, and this more specifically in the field of military intelligence. From 1956 to 1962, its total cost was evaluated to some 250 million "new francs " ; a sum which was considered to be quite low mostly when compared to the global annual estimates as it only represented 0.55 % of the estimates allocated to the arrny and 0.23 % of the total estimates allocated to the three services (navy - army - airforce). The expenditures in equipment and mines corresponded more or less to those allocated to construction and lay-out. However, the cost for constructions ended-up to be higher in the East than in the West, and inversely, the cost for equipments and mines were higher in the western régions.

The financing of this new fortification was net officially granted any specific crédits, but as time passed, it became obvious that the existence of the entanglements and hedge rows along with the upkeeping of equipment in general required a specific valorisation wich inevitably proved to be quite costly.

 

________

 

"Position organisée en vue de l'interception et de la destruction des unités rebelles cherchant à pénétrer en Algérie", les barrages doivent être conçus pour dissuader l'ennemi, jalonner sa progression par le renseignement, le freiner par les obstacles et favoriser le mouvement des troupes amies par les communications (1). Pour les journalistes au retour d'un voyage sur le barrage Est-tunisien, le 8 août 1961, ce dispositif apparaît comme un réseau de barbelés, trapézoîdal, incliné, électrifié à 2 500 et 5 000 V, fouillis de barbelés, champ de mines explosives, éclairantes, bondissantes, " tapis de fakir " faits de piquets métalliques pointus s'étendant sur plusieurs centaines de mètres de profondeur.

 

Cette construction de barrages en Algérie constitue, en fait, une innovation dans le domaine de la stratégie militaire. Ils apportent une réponse à une guerre de forme subversive, nouvelle dans son processus. Il n'y a pas de précédent.

Son développement a été progressif et la protection des 900 km de frontières n'a été finalement assurée qu'à partir de 1960 par 2 700 km de barrages sur la base d'un calcul effectué à l'unité élémentaire d'une seule haie électrifiée (barrage simple).

Les barrages se présentent comme une structure en continu, dont le dispositif a évolué pour s'adapter à la pression exercée aux frontières. En 1958, à la suite de conditions météorologiques catastrophiques et d'une pression accrue de l'intervention venue de Tunisie, le défaut d'étanchéité devint manifeste. A la conception linéaire qui avait prévalu jusque-là, fut substituée celle de zone en profondeur. " Les moyens financiers suivront " avait alors déclaré le ministre de la Défense M. Chaban-Delmas (2) alors que le problème des frontières était posé dès 1955. Il convient, en effet, de rappeler que la fin des opérations en Algérie avait été prévue pour décembre 1956, et que les crédits militaires pour l'Algérie, très faibles en 1955, n'augmentèrent que l'année suivante.

Le financement de ce nouveau dispositif n'a pas, officiellement, fait l'objet de crédits spécifiques étant, en effet, inclus dans le budget de l'armée de Terre, dit budget " guerre ". Le principe n'en a jamais été contesté mais la question de son coût a été souvent évoquée. A-t-il lourdement pesé sur le budget des Armées ? L'ouverture des archives de l'armée de Terre permet désormais de fournir avec certitude une réponse à toutes ces interrogations depuis le début de la construction des premiers tronçons de barrages en 1956, jusqu'au repli en 1962. Les données relevées portent sur les moyens de financement, le coût des constructions. Les retombées économiques attestent de certains apports positifs et du succès de ces opérations.

 

CONSTRUCTION DES BARRAGES ET FINANCEMENT.

 

On peut distinguer trois périodes dans l'histoire des barrages

 

1) De 1956 à 1958, premières expériences et financement principal sur le budget de l'Algérie ;

2) De 1958 à 1961, parachèvement des barrages, programmes de valorisation, financement sur les budgets Défense et Algérie

3) 1961-1962, préparation du repli, réduction des crédits.

Nota. - La création du nouveau franc (NF), valant 100 anciens francs (AF), impose de conserver l'unité budgétaire en cours dans les résultats des recherches et d'adopter systématiquement le nouveau franc (NF) dans les études comparatives et les tableaux globalisant le coût du barrage et de ses composants.

 

1) De 1956 à 1958 : premières expériences.

La première expérience de barrage, c'est-à-dire une fermeture de frontières effective, a été faite à l'ouest, entre l'Algérie et le Maroc, durant l'été

1956. Le 19 juin 1957, à la réunion de l'État-Major mixte concernant la frontière avec la Tunisie fut lancée l'idée générale de réaliser un ensemble défensif cohérent, connu plus tard sous le nom de ligne MoriCe (3.

A l'ouest, au deuxième semestre, tous les dispositifs existants allaient être renforcés. La réunion d'État-Major mixte du 24 juillet 1957, relative àl'organisation du contrôle de la frontière au voisinage de Zoudj el Beghal, fut véritablement le point de départ d'une organisation des barrages destinée à endiguer les infiltrations à la frontière algéro-marocaine. En août 1957, la frontière saharo-marocaine devait être fermée (4).

 

Peu à peu, s'organise donc un dispositif dont le financement ne fait l'objet, ni en 1956, ni en 1957, de crédits spécifiques dans le budget. Les crédits " guerre " que l'on relève dans l'annexe 2 ont été prélevés sur la part de la contribution 56-57 réservée aux travaux d'équipement intéressant le maintien de l'ordre. C'est le gouvernement de l'Algérie qui prendra en charge la plus grande partie des dépenses engagées pour la construction des premiers barrages. D'un montant total de 185 millions AF en 1956 et 1 344 millions en 1957, 140 millions AF (75,5 %) et 790 millions AF (58,8 %) ont été financés par le gouvernement de l'Algérie. La ventilation de ces dépenses permet de constater que, dès cette époque, le premier programme de barrages était lancé dans des zones encore limitées à l'est et à l'ouest. Sur les 140 millions AF de crédits, 70 millions AF avaient été affectés au renforcement de la surveillance des frontières, soit 30 millions AF pour l'électrification de la frontière algéro-marocaine et 40 millions AF pour la construction de postes de surveillance à la frontière algéro-tunisienne.

 

Ce fait devait être, en mai 1958, à l'origine d'une polémique, reprise dans la presse, entre M. Lacoste et M. Pfimlin. Au ministre des Finances qui s'était étonné que les barrages de l'Est-algérien n'aient pas été entrepris plus tôt, le ministre de l'Algérie devait répondre que les premiers éléments du barrage Ouest-algérien avaient été mis en place fin 1956 et que dès 1957, le même effort avait était entrepris à l'est, " malgré l'absence de crédits spéciaux de la Défense nationale, mais grâce à des fonds mis à disposition des autorités militaires par le ministre de l'Algérie(5) ". Il semblait donc ressortir de cet échange que le ministre des Finances avait ignoré le problème du financement spécifique des barrages jusqu'en 1957.

 

A quelques semaines de là, pour donner une suite aux déclarations de M. Lacoste, M. Pfimlin faisait savoir que le ministre des Finances n'avait jamais refusé de crédits pour l'Algérie, et que le gouvernement avait déposé le 5 mars 1958 une lettre rectificative au budget de la Défense nationale. Il y était prévu l'ouverture de crédits nouveaux d'un montant de 95 milliards AF dont 28 milliards AF pour les dépenses militaires en Afrique du Nord comportant une dotation de 5 milliards AF pour les glacis et barrages.

 

La construction et la valorisation des barrages bénéficieront désormais du support financier budgétaire nécessaire à leur développement (cf. annexe 1).

2) De 1958 à 1961 : parachèvement des barrages.

 

L'étanchéité de la frontière algéro-tunisienne est encore loin d'être parfaite. En 1958, l'urgence du renforcement des barrages s'avère d'autant plus grande que les entrées d'armes se multiplient. Des rumeurs de " milieux informés " font état de l'introduction en Algérie, depuis le ler janvier, de milliers d'armes. Des convois partis de Syrie et d'Égypte à destination de la Tunisie transporteraient du matériel lourd d'infanterie (bazookas, mortiers ... ) (6).Se

pose alors pour la première fois la question du coût d'un tel dispositif. Lors de la discussion du budget de la Défense nationale, le 28 février 1958, àl'Assemblée nationale, une grande partie des dépassements des crédits de l'armée de Terre est même directement imputée à la création d'un glacis àla frontière algéro-tunisienne et à l'amélioration du dispositif au Sahara. Mais la réponse du ministre de la Défense, M. Chaban-Delmas, montre que la charge financière est très faible. On prévoit un coût de 4 milliards AF, soit 0,3 % du budget global (1 326 milliards AF) et 4,5 % du surcroît des dépenses de l'armée de Terre (89 milliards AF) (7).

 

Les dépenses engagées en 1958 seront finalement inférieures aux prévisions bien que leur montant, 3 828 millions AF, soit très supérieur à celui de 1957 (x 2,8). Fin 1958, sur la frontière Est, le réseau continu d'obstacles s'étendait sur 460 km, sur la frontière Ouest (du nord au sud) existait un tronçon de 270 km entre Port-Say et Djeboubd Abd El Moula auquel succédait une chaîne radar de 130 km entre Djeboubd Abd El Moula et Mokta-Delli. Ensuite, un nouveau réseau d'obstacles s'étendait sur 290 km entre Mokta-Delli et Hassi el Ouari, renforcé au sud face à Figuig par une chaîne radar à partir de Duveyrier. Entre Hassi el Aouari et Colomb-Béchar sur 30 km était installée une chaîne radar(8).

 

De 1959 à 1961, les travaux se poursuivront sur la base des analyses du Centre d'expérimentation des barrages, organisme créé en 1960 à Mamia. La profondeur des zones interdites, c'est-à-dire la distance du barrage à la frontière, sera étendue en de nombreux points. Par ailleurs le problème de la valorisation des barrages nécessite le renouvellement de certains matériels obsolètes ou/et inadaptés. A la fin de 1960, 2 000 km de barrages sont construits. et 2 700 km à la fin de 1961. La couverture des frontières est achevée. Les dépenses alors engagées portent le plus souvent sur la protection des hommes, compte tenu de l'intensification des attaques de l'artillerie FLN. Au cours de ces années. le coût de la construction de ces barrages demeurera toujours inférieur à celui de 1958 et ne cessera plus de baisser 2 805 millions AF en 1959, 1 754 millions AF en 1960, 1 185 millions AF en 1961, financés principalement sur le budget " guerre " (cf. annexe 1).

 

3) 1962 : préparation du repli.

 

Le montant initial des crédits sera réduit et ramené à 560 millions AF. Les crédits engagés ne porteront que sur l'entretien. Le plan de repli fait apparaître quelques perspectives de récupération de matériels non comptabilisés. Parmi ces matériels sont mentionnés tous les équipements mobiles et réutilisables soit en métropole, soit à la base interarmées de Mers el-Kébir (BIMEK) tels que les groupes électrogènes, les transformateurs, les centrales mobiles, les matériels d'électrification des haies, les cerbères, les matériels d'entretien ou les ponts Bailey. Sont non récupérables les lignes téléphoniques, les postes d'électrification et les bâtiments. On notera que les troupes ne se retirèrent qu'après avoir, conformément aux accords d'Evian, remis aux autorités algériennes les plans de mines et qu'il n'y eut jamais de réclamations à ce sujet.

 

LE COÛT DE LA CONSTRUCTION DES BARRAGES.

 

Le coût global des barrages frontières en Algérie de 1956 à 1962 est de 244,54 millions NF, chiffre que l'on peut évaluer à 250 millions NF pour tenir compte de certaines incertitudes. Comme on le voit sur le tableau 1, les coûts des travaux ont été approximativement égaux à ceux des achats de mines, de piquets et de ronces.

Tableau 1. - COUTS GLOBAUX DES BARRAGES

 

TERRESTRES (en millions de NF)

 

Tableau 1. - COÛTS GLOBAUX DES BARRAGES TERRESTRES

(en million de NF)

1) De 1956 à 1959, total des dépenses : 180,12 millions NF

2) De 1960 à 1962, total des dépenses : 64,4 millions NF.

 

3) De 1960 à 1962, total des dépenses : 244,54

 

 

Cette somme apparaît à l'évidence très faible si on la rapporte au montant des budgets annuels, budget " guerre " 0,55 % ou budget des Armées 0,23 % (cf. annexe 2). La dégressivité des dépenses à partir de 1958 est évidente que ce soit en francs courants ou en francs constants. Si l'on devait, en 1995, renouveler cette expérience on s'apercevrait qu'elle a été bien peu coûteuse. Sur le tableau 2, la valeur des dépenses des travaux a été exprimée en francs 1995 mais la dépense totale a été multipliée par deux pour tenir compte des dépenses des matériels et des mines. Rapportés au budget des Armées de 1995 de 200 milliards de francs, on constate que les pourcentages sont encore plus infimes que durant la période 1956-1962.

 

Tableau 2. - COÛT RELATIF DES BARRAGES

 

(en millions de NF)

 

 

On pourrait ajouter le coût des personnels militaires qui n'est pas pris en compte. Estimé, en Algérie, à 450 000 AF/an, la charge globale eut été majorée de 25 000 NF/homme pour les cinq ans. On arriverait à un coût global supérieur, sans données précises. Une telle estimation perd une partie de son sens, car, en tout état de cause, les personnels auraient été affectés à d'autres missions.

 

Les prix de revient au kilomètre.

 

Pour répondre à l'objectif qui leur était imparti, c'est-à-dire empêcher le franchissement des frontières, les dispositifs des barrages ont consisté en la création d'obstacles et en équipements destinés au renseignement.

 

Les obstacles passifs, mécaniques, et électriques plus ou moins en profondeur sont faits de réseaux, de haies et de mines provenant des arsenaux et des industries métallurgiques.

 

Le renseignement assuré à vue, à l'écoute, par détection électromagnétique et par détection électrique, nécessite des moyens de haute technologie généralement fournis par l'industrie nationale, voire par des importations (radars, projecteurs de recherche et de surveillance, microphones, sismophones).

 

Avec le temps, il est apparu que la vie des réseaux et des haies électrifiées variait de cinq à six ans (déprédations rebelles, intempéries, vieillissement ... ) (9) Leur valorisation s'est imposée souvent et la maintenance des matériels mis en oeuvre au profit de l'obstacle (transmissions, canons, radars, projecteurs) s'est révélée la plus onéreuse.

 

Selon une première étude datant de 1958, le prix de revient au kilomètre pour la période 1956-1958 aurait été de l'ordre de 5,5 millions AF, leur entretien étant de l'ordre de 200 000 AF/km (10), et on l'estimait, pour 1959, à 6 millions du kilomètre d'obstacle passif. Ce chiffre sera en fait dépassé. A la fin de 1959, le coût moyen de la construction des barrages inertes ressort à 6,6 millions AF/km et les dépenses d'entretien à 250 000 AF/km (11). Cette majoration des coûts correspond au renforcement et à la sophistication du dispositif. En 1960 et en 1961, alors que le prix de revient au kilomètre atteint 23,5 millions AF, ce seront les coûts d'entretien qui se trouveront le plus majorés (450 000 AF/km). A noter que ces estimations ne prennent en compte ni la valeur des matériels de défense accessoires (ronces, petits et grands piquets), ni d'autres matériels beaucoup plus coûteux lors de leur investissement initial, dont la maintenance est également très onéreuse et qui requièrent beaucoup d'autres produits. Ce sont notamment les pièces d'artillerie, les munitions, tous les véhicules spécialisés dans la surveillance mobile, l'essence, ainsi que tous les équipements nécessaires au renseignement.

Les écarts régionaux.

 

Quoique de même nature, les dispositifs de défense à l'est et à l'ouest ne sont pas homogènes. Les données sont affectées par le relief, la nature du sol, etc., ainsi que par les missions propres à certains tronçons de barrage. Le relief notamment explique la différence de coût que l'on peut observer entre les régions .

 

Tableau 3. - COUT DES BARRAGES SELON LA RÉGION

(en millions de NF)

 

A. - Construction.

 

 

B. - Matériels et mines.

 

A la frontière algéro-tunisienne les massifs montagneux, la protection de la voie ferrée ainsi que des régions minières ont conduit à un renforcement des premiers barrages. Une deuxième ligne, dite " ligne Challe " (barrage avant), est venue doubler la ligne Morice (barrage arrière). Il en est résulté des coûts de construction plus élevés à l'est qu'à l'ouest (62,26 millions NF contre 34,49 millions NF). En ce qui concerne les dépenses en matériel et en mines, elles ont été, à l'inverse, plus élevées à l'ouest, régions géographiquement moins tourmentées.

 

 

LES RETOMBÉES ÉCONOMIQUES.

 

Comme dans toute économie de guerre, l'industrie nationale a profité de la demande militaire. En l'occurrence, ce sont quelques industries de haute technologie qui en furent les bénéficiaires. On peut citer notamment pour la réalisation de postes électriques, la Compagnie des Signaux et d'Entreprises électriques, pour les fils d'acier, Cablaf, ou pour la construction de radars, Thomson. Mais en 1961, il fallut avoir recours à l'importation des États-Unis de radars AN/MPQ destinés à lutter contre les mortiers FLN. L'implantation des barrages et certaines dépenses très spécifiques liées à leur construction ont particulièrement bénéficié à l'économie algérienne, immédiatement et à terme.

 

Les retombées immédiates en Algérie.

 

D'une façon générale, la fermeture des frontières a constitué une entrave aux échanges, avec le Maroc notamment. L'Algérie importait des produits agricoles et alimentaires (céréales, fruits, viandes et aussi charbon) dont le commerce s'est poursuivi mais dans des conditions plus que précaires et difficiles. L'effet sur la vie économique a été néanmoins très limité, la métropole ayant servi de substitut. La construction des barrages a, au contraire, exercé un effet positif très direct en matière de services. Indépendamment de l'impact de la présence de milliers d'hommes, consommateurs locaux, la demande de main-d'oeuvre civile pour la construction et l'entretien des barrages a soutenu, de façon significative, l'activité économique algérienne. Le Génie n'a pas toujours été en mesure de dégager des effectifs suffisants pour les travaux de terrassement, la pose de mines, la construction de nouveaux bâtiments, de routes, de pistes d'atterrissage. L'armée a également fait appel aux marchés locaux pour des locations d'engins, tracteurs notamment, et pour des achats de fournitures tels des désherbants ou du ciment.

 

La ventilation des premières dépenses pour la construction de la ligne Morice en 1957 donne une idée du poids de la demande militaire. La durée des travaux avait été estimée à deux mois et demi, et nécessitait le recours à environ 700 000 journées de travail d'une main-d'œuvre civile payée sur la base de 500 AF, soit 350 millions AF. Les besoins en matériels autres que ceux fournis par le Génie portaient sur 15 tracteurs niveleurs et 72 scies mécaniques dont le coût était estimé à 450 millions AF. Les tracteurs civils furent loués à l'heure (6 000 AF/heure, soit 5 millions AF par tracteur). En six mois, ces 425 millions AF furent donc immédiatement et directement injectés dans l'économie algérienne (cf. note 8, page 140). Une note du 15 novembre 1958 fait apparaître que sur une demande de crédits de 60 millions AF, 30 millions AF étaient destinés au paiement de la main d'œuvres banale à défaut de quoi, il faudrait remplacer la main d'œuvres civile par prélèvement sur les unités du Génie. Le programme des travaux à entreprendre en 1961, alors que 2 000 km de barrages sont déjà construits, va nécessiter le recours à 60 000 jours d'emplois civils payés 7 NF/jour, soit 420 000 NF, et à la location d'engins civils pendant 1 1 00 jours sur la base de 1 400 NF/jour pour un montant de 54 millions NF. Était encore prévu l'achat de produits désherbants, de ciment pour 2,28 millions NF.

 

Les retombées indirectes.

 

Au nombre des missions qui leur étaient dévolues, les barrages avaient pour but de protéger certains axes routiers et ferroviaires, des centres miniers et divers points stratégiques permettant ainsi à certains secteurs de l'économie de survivre. Chiffrer de tels résultats est évidemment impossible, mais il convient de le rappeler.

 

Ainsi, la ligne Morice barrage arrière) a-t-elle assuré, avec un succès reconnu, le maintien du trafic de la route et du rail entre Bône et Tébessa jusqu'à Négrine. L'exploitation des centres miniers d'Ouenza-Bou-Kadra, Le Khandet et Le Kouif (gisements d'hématite et de phosphate) a toujours été maintenue cf. note 9, p. 142) et les exportations se sont poursuivies activement.

 

L'aménagement des barrages s'est souvent accompagné d'une restructuration des réseaux routiers, de la création de pistes d'atterrissage et surtout d'une amélioration du réseau électrique. Les bâtiments à usage d'école, d'infirmerie et autres ont été construits dans ces zones et ont par la suite bénéficié à l'Algérie. A titre d'exemple, on peut citer les travaux entrepris à la frontière algéro-marocaine lorsque fut décidée la fermeture de la frontière en 1958. Une nouvelle route a été construite pour assurer la desserte de Béchar et maintenir l'évacuation du charbon de Kenadsa. A la suite du repli définitif de la douane française d'Oujda-Est étaient construits un nouveau Peste de douane et une gare frontière complète à Zoudj el Breghal.

 

 

CONCLUSION.

 

L'utilité des barrages terrestres en Algérie n'est plus à démontrer. Leur construction, d'abord imparfaite, s'est révélée, au fil du temps, un moyen efficace de défense contre le franchissement des frontières. Dispositif relativement peu coûteux, sa mise au point a commencé dans un climat d'économies de personnels et de moyens. Mais la stratégie évolutive a finalement impliqué le recours à des technologies plus affinées, notamment en ce qui concerne le renseignement. Le succès a été reconnu. Comme le souligne Michèle Cointet dans son ouvrage De Gaulle et l'Algérie française, " l'efficacité des barrages électrifiés et minés est telle qu'ils interdisent le passage. Krim Belkaceni n'a pas hésité à sacrifier beaucoup d'hommes pour des actions de passage vouées à l'échec. Il y a perdu la direction militaire extérieure de la rébellion, mais le collège de ses successeurs n'a pas été plus heureux (12) ".

 

En optant pour la construction de barrages, les autorités militaires ont donc sauvegardé, à moindre frais, les populations et l'économie de l'Algérie. Cette expérience française a fait école dans d'autres régions du monde soumises à des pressions extérieures de même nature. Le principe a été retenu. En 1996, les frontières de l'Algérie semblent être toujours couvertes par un système hérité des barrages. Ailleurs, en Israël et en Corée des dispositifs de même type paraissent avoir été adoptés, sinon sur la totalité, du moins sur une grande partie des zones frontalières.

 

 

ANNEXE N°1

 

Ventilation budgétaire des crédits

(en millions de NF)

 

A.- Construction des barrages.

 

 

 

 

B.- Matériels et mines.

 

 

 

 

 

 

 

 

ANNEXE N°2

Coût des barrages et budget des Armées

(en millions de NF)

 

 

 

 

 

 

 

ANNEXE N°3

Ventilation en tonnage des matériels et mines

(tonnes)

 

 

 

 

 

 

 

 

(1) Glossaire barrage, note de service du commandement supérieur interarmées en Algérie, n° 2402 du 16 juin 1961.

(2) Assemblée nationale, séance du 28 février 1958

 

(3) Projet de compte rendu de la réunion de l'État-major -ixte du 19 juin 1957,

(4) Gouvemement général de l'Algérie, État-major mixte, note n' 1805 du 24 août 1957.

(5) Le Monde, 13 mai 1958.

(6) La Croix, 28 février 1958.

(7) Combat, 7 mars 1958.

(8) Commandement interarmées, 3e et 4e bureau. note sur les barrages frontaliers du 15 mars 1958.

 

(9) Centre d'expérimentation des barrages, Bulletin technique des barrages, numéro de mars 1960.

(10) Commandement des forces en Algérie, état-major interarmées, 4e bureau, 18 février 1960.

 

(11) Commandement des forces en Algérie, état-major interarmées, 4e bureau, 19 février 1960.

 

(12) M.COINTET : De Gaulle et l’Algérie française, 1958-1962, Paris, Perrin, 1996, p. 91.

 

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