UN ANTÉCÉDENT A LA FIN DU XIXe SIÈCLE

 LA GUERRE DES BOERS (1)

 

 

 

Benjamin BOUCKENOOGHE

 

La première fois qu'un barrage artificiel fut érigé à des fins proprement militaires, pour l'époque contemporaine, ce fut lors de la guerre des Boers. Rappelons simplement quelques faits historiques nécessaires à la bonne intelligence de cette démarche.

 

Les États Boers de l'Afrique du Sud naissent officiellement en 1842, ils résultent de luttes intestines et de la libération des esclaves dans la colonie britannique du Cap. Ces luttes suscitent chez 10000 Boers conservateurs une émigration massive. Cette grande émigration, plus connue sous le nom de " Grand Trek "(2) s'effectue de 1836 à 1844 vers l'intérieur des terres. Elle entraîne des conflits contre les Zoulous avec l'annexion du Natal par les Britanniques en 1843. De leur côté les Boers en 1842 créent l'État libre d'Orange, et en 1853 le Transvaal (République Sud-Africaine).

 

La découverte des mines d'or dans le Transvaal attire de nombreux émigrants (Uitlanders essentiellement d'origine britannique). En 1877, les Britanniques décident d'annexer le Transvaal. La conséquence logique est donc la suivante : en 1880-1881 il y a des soulèvements de Boers conduisant à une première défaite britannique à Majuba-Hill. De 1883 à 1902, le président Krüger de la République indépendante du Transvaal doit faire face à la volonté britannique de le faire tomber. De nouveaux gisements aurifères sont découverts dans la région de Johannesburg. Inévitablement, ces révélations attisent la convoitise des Anglais. Ces derniers installent tout autour du Transvaal un réseau de colonies qui visent à encercler les Boers. Finalement le déclenchement de la guerre des Boers réside dans les mesures qui sont prises à l'encontre des Uitlanders. Ce conflit dure de 1899 à 1902. Il se solde par des victoires Boers face aux Britanniques, mais la supériorité militaire des Anglais finit par s'imposer. Cette lutte s'achève par le traité de Vereeniging.

 

Au cours de cet affrontement entre les troupes boers et les Anglais, un nouveau type de conflit apparaît. Les Boers mènent une lutte très rapide et mobile. L'objectif des Britanniques est de réduire leur autonomie afin de les affronter en groupe, sachant que les Britanniques disposent d'une puissance militaire supérieure à leurs adversaires.

 

Pour protéger les infrastructures essentielles à l'effort de guerre britannique, ces derniers ont mis en place des barrages de barbelés et de petits blockhaus le long des principales voies de communications, surtout les voies ferrées. Le généralissime britannique en Afrique du Sud, Kitchener, décide d'utiliser ces infrastructures afin de piéger les Boers : " La réponse qui se présente à Kitchener, se trouve dans deux armes : le fil de fer barbelé et le blockhaus (...) sont les clés rendant les colonnes de Kitchener plus mobiles. les forts(...) miniatures [étant] reliés entre eux à portée de fusil (3). "

 

D'un rôle purement défensif, ce barrage qui sert à protéger les infrastructures et à freiner les avancées boers, cet outil se transforme en an-ne offensive. Kitchener traque les unités boers sur le barrage dans lequel ils doivent se prendre, comme un poisson dans un filet.

 

" Cette nouvelle politique était celle de Milner, les nouvelles armes étaient de Kitchener. Aucune autre an-ne n'était aussi simple que les ligues de barrières barbelées ordinaires, gardées par des renflements de terre et (les blockhaus d'acier (coûtant chacun 16 £) prêts à intervenir sur ordre de Kitchener. Ce système mis au point en janvier 1901 comme une ligne de postes fortifiés protégeant les voies ferrées. (...) Ces clôtures de fil de fer servaient de garnison linéaire, un long mur d'étranglement ultrasensible, dans lequel se trouvent le barbelé et les fantassins (...) repoussant l'ennemi dans les montagnes. (...) Sur le pourtour, les barrières servaient comme armes offensives, non pas défensives, comme cage dans lesquelles l'ennemi était attrapé (4). "

 

L'effet escompté par le général est à la hauteur de ses ambitions. Si bien qu'il ne reste que trois possibilités pour les Boers : essayer de franchir le barrage où ils seront immanquablement interceptés), partir dans 1es montagnes (où les unités d'infanterie montée britanniques les pourchasseront), enfin se soumettre et abandonner toute velléité de résistance.

 

La technique de Kitchener apparaît donc comme assez simple sans cesser d'être efficace. Il utilise de façon systématique le barrage à des fins offensives. Il dispose le long de ce dernier des unités qui sauront contenir

les attaques ou tentatives de franchissement. Ceci lui permet de disposer d'unités mobiles qui interviennent en cas d'accrochage sur ledit barrage. Ces unités servent aussi à rabattre le gibier vers les troupes fixes afin de réduire les Boers à l'impuissance. C'est grâce à ce système ingénieux et efficace que le général Kitchener réussit à mater la guérilla boer.

 

 

Kitchener, par la mise en place d'un tel dispositif, connaît parfaitement les capacités des Boers et surtout l'armement dont sont dotés ceux-ci. Il sait que les Boers ne disposent pas de matériels adaptés pour combattre le barrage. Thomas Pakenham nous dit qu'en effet les guérilleros boers ne sont équipés ni de coupe-cables, ni d'artillerie légère. Cette carence rend les Boers impuissants face à la puissance britannique. La suite du conflit s'en ressent fortement.

 

N'oublions pas que le dispositif mis en place par Kitchener est important ; le barrage dispose de quelque 8 000 blockhaus, de milliers de kilomètres de fil barbelé (3 700 miles), appliquant ainsi le concept de " citadelle étendue" d'une armée nombreuse et opérationnelle, contre l'armée boer, essentiellement composée de volontaires d'origine paysanne. De plus, c'est la première fois que les Anglais utilisent le barbelé de façon systématique et massive. Cette forme de lutte ne sera pas absente dans les esprits du commandement français en Algérie lorsqu'il s'agira de lutter contre les unités de l'ALN.

 

Il serait toutefois inconscient d'attribuer au seul barrage la victoire des Anglais sur les Boers. Les actions menées en parallèles, comme le sac des fermes boers, les camps de concentration, sont autant de facteurs qui assurent la suprématie britannique.

 

(1) Extrait, avec l'autorisation de l'auteur, d'un mémoire de maîtrise, dirigé par J.Ch. Jauffret à l'université Paul-Valéry, Montpellier III, et consacré au barrage algéro-marocain.

 

(2) L'Atlas historique.

 

(3) Thomas PAKENHAM, The Boer War, windeming, Londres, 1975, p. 499.

 

(4) Ibid. note 3, pp. 536/537.

 

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