L'ÉVOLUTION DES BARRAGES FRONTIÈRES EN ALGERIE

LA BATAILLE DES FRONTIÈRES

 

Général (CR) Jean DELMAS

 

Il est traditionnel, dans toute histoire de la guerre d'Algérie, de donner ce nom à un ensemble de combats limités dans le temps üanvier-mai 1958) pendant lesquels s'affrontent des katibas venues de Tunisie et des unités françaises de réserve générale et de secteur, chargées de les intercepter de part et d'autre d'un barrage en cours de développement.

 

Or la véritable bataille des frontières commence en 1956 et ne se termine qu'avec l'indépendance de l'Algérie. C'est un combat de tous les jours, technico-opérationnel. Il a pour but d'asphyxier l'insurrection armée algérienne, en interdisant, par la construction de barrages le long des frontières marocaine et tunisienne, son approvisionnement en personnels et matériels. Ces barrages sont en constante évolution, fonction d'une part des parades trouvées par l'adversaire et du développement de son implantation en Tunisie et au Maroc, d'autre part des crédits accordés et des innovations technologiques intervenues pour en développer l'efficacité.

 

Naissance et premier développement des barrages (1956-1957).

 

De novembre 1954 au début de 1956, la présence de troupes françaises au Maroc et en Tunisie pen-net de contrôler les frontières algéro-marocaine et algéro-tunisienne, même si ce contrôle reste parfois lointain compte tenu de l'agitation antifrançaise qui s'est développée dans les deux pays. Mais la proclamation de l'indépendance du Maroc et de la Tunisie, en mars 1956, crée une situation nouvelle redoutée par le commandement français en Algérie.

 

Désormais, à mesure que les troupes françaises évacueront ces deux territoires, le FLN pourra y installer des camps d'entraînement et des bases de ravitaillement en armes pour l'Armée de Libération Nationale (ALN) de l'intérieur. On constate rapidement que son armement se développe : le fusil de guerre remplace petit à petit le fusil de chasse ; la mitrailleuse fait son apparition ; les explosifs et pétards de fortune se transforment en dynamite. Simultanément, les techniques de sabotage s'améliorent, conséquence probable de l'ouverture à Oujda (Maroc) d'une école de spécialistes de destructions. Comme tout cet armement ne peut provenir de l'accostage clandestin de quelques caboteurs ayant échappé aux garde-côtes de la Marine, il faut donc surveiller les frontières terrestres afin d'en interdire, sinon d'en limiter, les passages.

 

Vaste programme ! La frontière tunisienne, du cap Roux à Négrine, s'étend sur 380 km de terrains difficiles, traversant les monts de la Medjerda, les hauts plateaux, les monts de Tébessa avant de tomber brutalement sur le désert.

 

A l'ouest, à la frontière marocaine, 550 km séparent Port-Say d'Abadla à l'extrémité du grand erg occidental, escaladant les monts de Tlemcen, traversant 200 km de hauts plateaux désertiques, puis coupant les monts escarpés des Ksour. Comment surveiller de tels espaces, sur des terrains aussi divers et souvent difficiles d'accès, tout en y consacrant le minimum d'effectifs afin de ne pas sacrifier les missions de l'intérieur : quadrillage du terrain et pacification ?

 

Pour surveiller la frontière, il n'avait pas été question à l'origine d'un barrage continu courant le long des deux frontières. Opération jugée très coûteuse en effectifs. Il fallait définir des zones prioritaires de surveillance, là où les passages clandestins paraissaient les plus fréquents, débouchant sur des parcours reconnus menant aux différentes wilayas. Et simultanément, on chercha à résoudre certaines difficultés provoquées par la multiplication de sabotages sur les voies de communication, particulièrement les voies ferrées. A l'est comme à l'ouest, deux voies nord-sud se rapprochent parfois dangereusement de la fontière : Bône (Annaba) - Tébessa et Oran - Méchéria - Afn Séfra - Colomb-Béchar. Le trafic y était souvent interrompu, malgré les ouvertures de voies. Il pouvait être économique de concilier barrage et protection des voies ferrées.

 

C'est à la frontière marocaine que le commandement local prend, en 1956, l'initiative d'établir sur le tracé de la frontière, un réseau de barbelés de quatre mètres de large. Mais cette implantation initiale sur la frontière même n'était pas bonne : on ne pouvait couvrir l'obstacle par le feu sans tirer en territoire marocain, d'où de multiples incidents.

 

On décide donc de reporter de quelques kilomètres à I'ùitérieur le tracé du réseau en le renforcent et en le doublant de postes de surveillance. Mais, fort des expériences de l'Indochine où les mines posées avaient été très souvent relevées et réutilisées par le Viêt-minh, le commandant en chef en Algérie en interdit d'abord l'emploi. Il souhaite surtout que le Génie ne réalise pas une " ligne Maginot " à chaque frontière, opinion partagée par le général Noiret, commandant du Corps d'Armée de Constantine qui, opposé à tout dispositif statique, s'en remettait à la manoeuvre pour empêcher l'ALN extérieure de pénétrer à l'intérieur. Toutefois, à l'automne de 1956, la multiplication des attentats et des sabotages à la frontière marocaine oblige le Commandement àrechercher des solutions permettant de renforcer le barrage barbelé Ouest(1).

 

 

Le Commandement du Génie en Algérie propose deux solutions, l'une relativement simple : utiliser des mines mais en les rendant non relevables par un ancrage au sol par béton; l'autre, plus complexe dans sa réalisation l'électrification du réseau.

 

L'ancrage des mines est adopté, mais le camouflage en est difficile dans un sol très dur. Aussi les fellaghas apprennent-ils vite à traverser l'obstacle miné.

 

L'expérimentation d'un tronçon de barrage électrifié est lancée dans la région de Mamia, sur quelques kilomètres sous la direction du colonel Durr, de la Direction et du Commandement du Génie de la Xe Région militaire (Alger). Ancien électromécanicien de la ligne Maginot, il est pendant deux ans l'inspirateur puis le superviseur du développement de l'électrification des réseaux.

 

Ainsi, au début de 1957, à l'ouest, un réseau miné s'étend le long d'une partie de la frontière et une haie électrifiée est tendue sur 10 km près de Mamia.

 

A l'est, la défense reposait toujours sur la seule intervention des unités. Mais l'évolution de la situation dans la nouvelle République de Tunisie inquiète le général Salan, commandant en chef en Algérie. La perspective de l'évacuation de la Tunisie par la 11e DI et le développement de l'activité de l'ALN en Tunisie le décident à imposer au commandant du CA de Constantine la construction d'un barrage face à la frontière tunisienne, mais protégeant aussi l'axe ferré-routier Bône-Tébessa en première urgence, la route Tébessa-Négrine en seconde. Le ministre de la Défense nationale et des Forces armées, André Morice, par sa directive du 26 juin, accorde la priorité à ce barrage, y affectant crédits et unités, en particulier du Génie, transférées de métropole, du Maroc et de Tunisie. Le bar-rage électrifié jusqu'à Tébessa devait être impérativement terminé en octobre : c'est ce secteur qui a pris le nom de ligne Morice. Puis le 14 octobre, la décision est prise de le prolonger jusqu'à Négrine, d'abord par un réseau non électrifié mais couplé avec une surveillance par radars-canons qu'autorisait un terrain Plus Plat et dégagé.

 

L'urgence de ce barrage continu était née d'une constatation : la surveillance effectuée par les troupes du Constantinois n'a pu empêcher le redoublement du trafic clandestin, soit dans le sens Algérie-Tunisie (recrues des wilayas rejoignant les camps d'instruction en Tunisie), soit dans le sens inverse (recrues instruites, encadrées, armées). Au milieu de 1957, On évalue une moyenne mensuelle de 2 000 passages et de 1 000 armes entrées.

 

Mais ce barrage primitif n'est pas considéré comme un obstacle infranchissable, mais comme une sonnette signalant immédiatement un franchisenent, le localisant et permettant ainsi aux troupes de secteur d'intervenir à coup sûr pour intercepter. Ce premier barrage construit à l'est en quelques mois sur 200 km, tout élémentaire qu'il fut par rapport à ce qu'il devint, se compose de plusieurs éléments

 

- un dispositif technique d'alerte et de localisation : la haie électrifiée et les postes de contrôle qui reçoivent l'alerte, localisent la coupure, tout en fournissant l'énergie électrique soit par groupe électrogène, soit en transformant en courant haute tension le courant fourni par le réseau de distribution ;

 

 

- un dispositif de protection : une haie protégeant la haie électrifiée contre les animaux, une nappe de barbelés gênant l'approche des saboteurs ;

 

- un dispositif de surveillance : une piste technique près de la haie électrifiée pour permettre son entretien et les réparations par les unités d'électromécaniciens, une piste tactique, derrière le barrage, pour permettre la surveillance permanente par les unités blindées (ce qui sera appelé la " herse ") ou l'intervention sur coupure.

 

La bataille des frontières (janvier-mai 1958).

 

Cette construction du barrage contraint le FLN à accélèrer les passages à la fin de 1957 et au début de 1958, soit en saturant la haie électrifiée par la multiplication des sabotages, donc des alertes, ce qui provoque la dispersion des interventions, soit en passant par-dessous la haie (tunnels), soit en orientant les passages de plus en plus vers le sud.

 

A cette volonté, répond la décision du général Salan, au début de 1958, de détruire toutes les bandes venues ou à venir de Tunisie, avant ou après le barrage. 11 affecte au général Vanuxem, alors commandant de la zone estconstantinoise (ZEC) et responsable de la frontière et du barrage, toutes les réserves générales dont il dispose, c'est-à-dire cinq régiments parachutistes : le ler REP (col. Jeanpierre), ge RCP (col. Buchoud), 14e RCP (lieut.-col. Ollion), 8e RPC (lieut.-col. Fourcade), 3e RPC (col. Bigeard puis Trinquier). Ces cinq régiments doivent agir en chasse libre sur les grands axes d'infiltration (Medjerda nord et sud, Meskiana ... ). Ils se superposent au dispositif de la ZEC, soit quatre régiments en avant du barra e chargés de sa couverture dans le no man's land entre frontière et barrage, six régiments de l'ABC chargés de la " herse " et six régiments des secteurs occupant le terrain. Trois détachements d'hélicoptères sont disponibles à Guelma, Tébessa et Bir el Ater, et l'appui aérien (T6, Corsairs. voire B26) assuré à partir des bases de Bône et de Tébessa.

 

La bataille des frontières commence dès l'arrivée du ler REP dans la région de Guelma en janvier. La mort au combat de son chef de corps, Jeanpierre, le 28 mai, peut en marquer la fin.

 

De cette bataille, somme de multiples engagements, on peut retenir les principales caractéristiques.

 

1) Effort prononcé de l'ALN par les couloirs de pénétration à partir

du Bec de Canard (Ghardimaou) de part et d'autre de la Medjerda, vers Guelma et Souk Alitas. Les ler REP et ge RCP y jouent un rôle décisif avec le 4c Hussards et son peloton cynophile qui piste les passages détectés. Jeanpierre et Buchoud de leur hélicoptère dirigent les manoeuvres d'interception. Le 16 février, aidés par le 18e Dragons, ils rattrapent deux katibas qui avaient réussi le franchissement, récupèrent 13 mitrailleuses, 5 FM, 160 armes individuelles, éliminent 200 rebelles tués ou prisonniers. Même opération, même résultat les 25-26 février. Le 4 mars, malgré la tempête de neige, des recrues sont interceptées et la katiba locale détruite par le REP.

 

L'ALN tente alors le 18 mars un passage plus au nord, vers Mondovi. La haie électrifiée puis les chiens permettent de localiser avec précision l'adversaire ; onze compagnies sont héliportées autour de la zone repérée, puis le bouclage effectué : 133 rebelles sont mis hors de combat . Dans la région de Souk Ahras, la katiba locale, à moitié détruite cherche Son salut en franchissant le barrage d'ouest en est pour se réfugier en Tunisie. Le 60e, RI l'intercepte.

 

2) Effort de l'ALN pour contourner par le sud le barrage électrifié entre Tébessa et Négrine où s'exerce seulement une surveillance par radars couplés à des batteries d'artillerie. Vers Elma el Abiod, un très gros passage, évalué à 600 rebelles, est effectué sans qu'il y ait eu interception. Le 3e RCP, alors en réserve, est envoyé au sud. Le 28 février, il accroche des rebelles dans les Nementcha. La poursuite est engagée avec l'aide des 8e RPC et 14e RCP. Plus de 100 rebelles sont interceptés. Le 2 avril, les radars signalent un passage vers le djebel Onk. Le 3e RCP et le 4e REI il interceptent.

 

3) Au centre, entre Montesquieu et Morsott, la pression parait moindre, la " herse " est très vigilante, ce qui permet au 14e RCP et au 16e Dragons d'opérer activement dans la région d'Ain Be7ida, éliminant 250 rebelles et capturant 14 mitrailleuses et 22 FM.

 

Au début du mois d'avril, toute l'implantation rebelle à l'ouest du barrage parait totalement désorganisée et privée de secours extérieur. Devant les difficultés, certaines katibas ont reflué vers l'est et le moral des recrues vacille dans les bases de Tunisie. Le commandement de l'ALN décide alors de tenter le passage à grande échelle. Le 29 avril, un bataillon de plus d'un millier d'hommes, soutenu par deux katibas destinées au Nord-Constantinois, franchit le barrage au sud de Souk Ahras, tandis que sept katibas passent la frontière et tentent d'échapper à la surveillance du 3e REI. Le barrage est saturé, les renseignements imprécis jusqu'au moment où l'on retrouve des traces de tunnels sous la haie, à la lisière de Souk Ahras, au fond de la vallée de la Medjerda. Le 9, RCP démonte une Opération pour se consacrer à la recherche de ce que l'on estime, d'après les traces, à plusieurs centaines d'hommes. Le 14e RCP, toutes les unités du secteur, des renforts venus des secteurs voisins convergent vers la zone suspecte. Disposant de douze hélicoptères, Buchoud héliports ses compagnies sur tous les points hauts de la zone de fouille. Mais, alors que les rebelles se dissimulent habituellement dans les fonds, cette fois ils ont pris position sur les hauts. Aussi quand les hélicoptères Sikorski (les " bananes ") déposent les paras, ceux-ci sont-ils immédiatement pris à partie. Sur le djebel El Mouadjène, une compagnie du 9e RCP est encerclée ; on se bat au corps à corps. Quand trois autres compagnies parviennent à la rejoindre, elle a perdu 21 tués et 28 blessés, soit les deux tiers de son effectif. Mais, pendant ce combat, le bouclage s'est effectué jusqu'à la nuit. A l'aube, on resserre peu à peu la nasse en repoussant l'adversaire sur le barrage. L'ALN perd dans ce combat un peu désespéré 270 hommes, 10 mitrailleuses, 4 armes antichars, 260 armes individuelles.

 

Le lendemain pourtant, une autre katiba tente le passage au même endroit. Elle est interceptée par le 2e REP, arrivé en renfort. Des reliquats des bandes sont retrouvés les 2 et 3 mai dans les mines de Nador.

 

En mai, alors que s'effondre la IVe République et que les Comités de salut public se multiplient en Algérie, unités de réserve générale et de secteur mettent encore hors de combat plusieurs centaines de rebelles, tandis que le colonel Jeanpierre disparaît le 28 mai quand son hélicoptère tombe au milieu d'une bande rebelle.

 

En quatre mois, l'ALN a subi des pertes irréparables : près de 4 000 morts, 590 prisonniers, 350 armes collectives, 2 000 armes individuelles saisies. Mais les pertes françaises ne sont pas minimes : 273 tués et 800 blessés, car l'adversaire s'est battu avec acharnement ; en témoigne le faible nombre des prisonniers par rapport à celui des tués. Certes, les généraux Salan et Vanuxem ont mis les moyens pour obtenir ce résultat, mais le barrage a prouvé son efficacité, en permettant de localiser rapidement les franchissements.

 

Le deuxième développement des barrages (1958-1961).

 

Après cette expérience, l'électrification du barrage marocain est décidée depuis Port-Say à El Aricha, puis à travers les monts des Ksour, la surveillance de la zone des hauts plateaux étant d'abord confiée au couple radar-canon couvrant le réseau miné (2). L'électrification des derniers secteurs sera effectuée ultérieurement et finalement le barrage Ouest sera électrifié en continu de la mer jusqu'au-delà de Beni Ounif.

 

A l'est, l'électrification du barrage est prolongée jusqu'à 20 km au sud de Négrine. De plus, il faut bien constater que la ligne Morice laisse ouverte aux infiltrations la plaine côtière de La Calle à Morris et les zones minières d,ouenza et du Kouif, dont l'exploitation est menacée. On peut redouter également que le FLN ne veuille implanter un gouvernement dans le vaste no man's land entre frontière et barrage. Aussi en octobre 1958, la décision est-elle prise de construire un deuxième barrage à proximité de la frontière tunisienne ; il est appelé " barrage avant ", ou ligne Challe, du nom du commandant en chef des forces françaises en Algérie. Ce nouveau barrage comprend deux secteurs se reliant au barrage arrière devant Souk Ahras : le barrage des centres miniers, protégeant les gisements d'Ouenza, du Kouif et de Khanguet, construit d'octobre 1958 à mars 1959, le barrage avant Nord édifié le long de la route menant du cap Roux à Souk Ahras, de mai 1959 à octobre 1959.

 

Pendant la poursuite des travaux, les tentatives de franchissement n'ont pas été toutes interceptées, notamment à l'ouest, dans les Ksour. Donc l'ALN intérieure a pu encore être ravitaillée, mais plus chichement. Cette situation facilitera la réussite des grandes opérations (type Jumelles ou Pierres précieuses) lancées d'ouest en est par le général Challe en 1959, contre les zones refuges des wilayas. Elles provoqueront la quasi-disparition de l'ALN intérieure, désormais coupée de ses bases marocaines et tunisiennes.

 

En 1959, les barrages ont trouvé leur implantation définitive. De 1960 à 1962, leur histoire se confond avec leur amélioration permanente en fonction des menaces que peut faire peser une ALN extérieure bloquée aux frontières, évaluée à cette époque à environ 10000 hommes bien an-nés, se limitant à harceler les implantations des barrages les plus proches des frontières, avec un armement de plus en PIUS performant, tel que mortiers de 81 puis de 120, lance-roquettes antichars (LRAC), canons sans recul et Pièces d'artillerie (1). L'apparition des LRAC oblige à protéger la haie électrifiée et la piste tactique d'un grillage antibazooka, dans certains secteurs, afin d'assurer la protection des véhicules de la " herse ". Tous les postes de surveillance et électriques doivent être mis à l'épreuve des mortiers de 81 Puis de 120 ; au besoin ils sont reculés à l'intérieur d'un ensemble défen,if, qui, par rapport au dispositif initial très linéaire, a pris de la profondeur, la " nasse " qui comprend différents réseaux de pré-alerte, de freinage, d'arrêt, reliés par un circuit de pistes d'intervention.

 

Mines antipersonnel indétectables, mines bondissantes explosives et éclairantes se conjuguent avec les haies électrifiées puis les télécommandes de mines à allumage électrique. Le Génie crée un centre d'expérimentation du barrages " EXBAR " où sont étudiés des dispositifs pour améliorer le fonctionnement des barrages, comme l'électrification des portes permettant de traverser le barrage. On expérimente des dispositifs de détection sismique, les sismophones, qui, enterrés par grappes dans des zones de passage peuvent transmettre par circuit électrique tout bruit de piétinement et être couplés avec des mines télécommandées. Mais l'extrême sensibilité de ces appareils en rend l'utilisation très difficile et l'expérience ne sera pas concluante.

 

Pour les radars, on a d'abord paré au plus pressé en convertissant en radars de surveillance du sol des radars de guet antiaérien ou des radars antimortiers (AN/MPQIO) 1 1. Puis on accélère la recette de nouveaux matériels type " surveillance du sol " (SDS) et on expérimente le radar Rasura (de surveillance rapprochée) confié à des unités d'infanterie qui commencent à être dotées en 1961-1962 d'un équipement de tir infrarouge.

 

Le harcèlement des postes frontaliers par les mortiers de l'ALN oblige à redéployer les AN/MPQIO dans leur emploi initial afin de localiser le mortier rebelle et permettre à l'artillerie ou aux mortiers, selon la distance, de le neutraliser. Le tir antimortier pourra s'exécuter au-delà de la frontière, si le mortier repéré n'est pas installé près d'une habitation. Il semble que les gouvernements voisins tolèrent tacitement une telle réaction, si elle ne renouvelle pas l'erreur de Sakiet Sidi Youssef où, pour riposter à un harcèlement du poste frontalier, l'aviation française avait bombardé le village un jour de marché. On sait les conséquences de ce grave incident : crise internationale, chute du gouvernement F. Gaillard, 13 mai et fin de la IVe République.

 

Il est à remarquer que cette évolution technique, cette densité en profondeur des organisations défensives sont plus marquées à l'est face à la Tunisie qu'à l'Ouest. Après le putsch des généraux du 21 avril 1961, le nouveau commandant en chef en Algérie, le général Ailleret, vient inspecter le barrage Ouest. Il avait précédemment commandé la zone EstConstantinoise. Fort de cette expérience, il s'étonne avec vigueur devant le commandant du Corps d'Armée d'Oran, du retard pris à l'ouest dans l'organisation défensive en profondeur pour faire face au développement de la puissance de l'armement de l'ALN. Il exige un renforcement des protections des casernements et des postes du barrage, si ce n'est leur retrait sur des lignes de bouclage plus éloignées de la frontière.

 

Ce retard de l'adaptation du barrage Ouest à la menace extérieure étaitil dû à une mauvaise appréciation de l'adversaire ? Ou n'était-il pas dû au fait que l'ALN du Maroc, mieux tenue en laisse par le gouvernement marocain, manifestait une moindre activité que son homologue de Tunisie plus nombreuse et mieux armée ?

 

Il est sûr que le commandement francais s'inquiétait surtout de la situation sur la frontière tunisienne.

 

Le barrage avant avait laissé, au sud du Bec de Canard, de part et d'autre de la Medjerda, un petit no man's land qui était à portée de tir et de raids des nombreuses unités de l'ALN déployées entre Ghardimaou et Sakiet Sidi Youssef. Les postes d'Aïn Zana et de M'Raou qui contrôlaient cette zone avaient déjà été l'objet d'attaques violentes qui étaient venues jusqu'à leurs portes. Aussi le commandement de la ZEC décida-t-il la création d'un poste dûment fortifié, avec blockhaus capable de résister aux attaques de plein fouet d'un assaillant.

 

Ce fut le poste de la cote 882, la dernière réalisation des barrages. Mais on entrait désormais dans le domaine de la fortification.

 

Uautre menace qui pesait à l'est était une tentative de passage en force à travers le barrage par une ALN de Tunisie que le 2e bureau de l'EMI évaluait au début de 1962 à près de 20000 hommes, chiffre probablement surestimé si l'on en croit les historiens algériens.

 

Quelques harcèlements généralisés en 1961, et surtout en mars 1962, pouvaient donner du poids à cette inquiétude. Le général Multrier, dans l'article qu'il consacre à la ZEC, estime que cette inquiétude fut plus vive à Alger qu'à Bône. Effectivement - dans un article récent du Figaro (5)- le général Valentin qui était alors chef d'état-major de l'EMI à la Réghaia, près d'Alger, évoque ces journées du 5-6 mars 1962 pour nuancer l'idée d'une victoire militaire totale, l'ALN faisant peser une menace très sérieuse sur le barrage Est.

 

Maintenant que l'on connaît mieux, par les historiens algériens, l'état de dégradation des rapports entre le GPRA et l'état-major général du colonel Boumediene, on peut douter que ce dernier ait été décidé à tenter une telle entreprise, alors que se dessinait le cessez-le-feu, au risque de casser l'instrument de prise de pouvoir qu'il avait préservé en Tunisie. Le grand harcèlement généralisé était probablement moins une opération destinée à " casser du Français " qu'une opération de propagande interne au FLN pour prouver l'activité de l'ALN.

 

La défense des frontières, par les barrages, est une des clés du succès militaire en Algérie. Il est incontestable qu'elle pennit l'asphyxie de la rébellion armée à l'intérieur. En témoignent les protestations des chefs de wilaya contre l'inertie de l'état-major général de Ghardimaou incapable de les approvisionner en armes et munitions, parce qu'il ne veut - ou ne peut forcer les barrages (6).

 

Cette réussite est le résultat d'un effort sans cesse renouvelé pour s'adapter à la menace supposée de l'ALN extérieure. Celle-ci se matérialisa par la présence de nombreux bataillons, notamment le long de la frontière tunisienne, dotés d'un armement léger puis lourd de plus en plus menaçant Pour l'infrastructure des secteurs de barrages les plus proches de la frontière. La tentation a été grande, du côté français, d'opérer des raids en territoire tunisien pour détruire quelques bases de l'ALN qui harcelaient systématiquement de leurs feux le dispositif des barrages. Une sorte d'application du droit de suite... Mais ces raids sont toujours restés à l'état de projet dans les cartons des états-majors, le feu vert n'ayant jamais été donné, afin d'éviter toutes complications internationales.

 

Le succès a donc été remporté par une action purement défensive, qui a été coûteuse moins en terme de budget (7) qu'en terme d'effectifs. C'est un effort permanent qui a permis de faire face aux différents aspects de la bataille des frontières : les marins partagent la garde des frontières avec l'armée de Terre, tandis que les aviateurs assurent la surveillance aérienne.

 

Et dans l'armée de Terre, toutes les armes sont concernées : fantassins, cavaliers de la " herse ", artilleurs et radaristes, sapeurs constructeurs, sapeurs mineurs, électromécaniciens sapeurs et marins, transmetteurs, tringlots, Service de santé, équipes du Matériel.

 

Le coût en effectifs est plus lourd que celui prévu à l'origine. Pour ne prendre qu'un exemple : sur les 300 km du barrage avant à J'est, on dénombre 20 compagnies d'infanterie, 16 escadrons d'arme blindée, Il sections d'artillerie, 2 sections de transmissions, 7 compagnies du Génie et 2 compagnies d'électromécaniciens, sans compter les forces d'intervention qui peuvent être appelées en cas de franchissement. Autres et derniers chiffres significatifs : compte tenu des doublements et parfois triplements de l'obstacle électrifié, il y a, en 1961, environ 3 000 km de haie électrifiée sous tension, alimentés par 104 centrales. Il fallait des hommes pour les surveiller, les entretenir, les réparer. A travers les témoignages recueillis dans ce numéro, on constate que ce ne fut pas toujours une mission exaltante, car répétitive, menée souvent dans l'isolement ; ce fut parfois une veille du désert des Tartares... Ce fut aussi, parfois, des combats violents et meurtriers.

 

Mais, il faut bien le constater, si à la veille de l'indépendance de l'Algérie, il est nécessaire de donner l'ordre d'ouvrir les portes des barrages, c'est bien parce que les ALN de Tunisie et du Maroc sont encore l'arme au pied à l'extérieur des barrages.

 

Intactes et " victorieuses ", elles entreront en Algérie, y feront la loi au détriment d'une résistance intérieure laminée et amèneront progressivement au pouvoir leur chef, le colonel Boumediene.

 

C'est l'ultime conséquence des barrages-frontières, et non le moindre, pour l'avenir de l'Algérie indépendante.

 

RÉSUMÉ

 

Cette étude est consacrée à l'évolution technico-opérationnelle des barrages dressés aux frontières de l'Algérie depuis 1956-1957 jusqu'à l'Indépendance. Ils ont pour but d'interdire le franchissement des frontières algéro-marocaine et algéro-tunisienne aux convois d'hommes et de matériels destinés à la rébellion algérienne. Constitués de barbelés, progressivement minés et électrifiés, renforcés de radars dans les zones désertiques, ils sont d'abord des " sonnettes " chargées de signaler les passages et de guider les forces d'intervention. Ils se développent en profondeur, parfois doublés (lignes Morice et Challe face à la Tunisie) et complétés de zones de bouclage pour intercepter les groupes qui auraient réussi à franchir les obstacles. Leur surveillance et leur entretien exigent de nombreuses unités d'infanterie, de blindés, d'artillerie (radars-canons), de génie (électromécaniciens) et de transmissions. L'efficacité du système n'est pas niable : la rébellion intérieure est asphyxiée, ne pouvant plus être ravitaillée de l'extérieur en armes et en recrues instruites ; au-delà des frontières, et surtout en Tunisie, l'Armée de Libération Nationale (ALN) ne tente plus les passages en force, se contentant de harceler les barrages. Aussi peut-elle, en juillet 1962, rentrer en Algérie, intacte et " triomphante ", instrument de pouvoir entre les mains de son chef, le colonel Boumediene.

 

 

SUMMARY

 

This study is devoted to the techno-operational évolution of barrages set up on the Algerian borders, from 1956-57 until Independance. The aim of the barrages was to prevent convoys of men and materials, destined for the Algerian rebels, from crossing the Algerian-Marroccan and Algerian-Tunisian borders. Made of barbed wire, progressively mined and electrified, and reinforced by radars in the desert zones, they were firstly " bells " whose task was to indicate crossings and guide the intervention forces. They expanded in depth, sometimes doubled (the Morice and Challe ]mes opposite Tunisia) and completed by sealing-off zones to intercept groups who had managed to clear the obstacles. Their surveillance and upkeep necessitated numerous infantry units, armoured units, artillery units (canon radars), engineer units and signal units. The system's effectiveness cannot be denied : the inland rébellion was suffocated, no longer able to be resupplied with arms and trained recruits from the outside. Beyond the frontiers, and especially in Tunisia, the National Liberation An-ny (NLA) no longer tried to pass through by force, contenting itself with harrying the barrages. In July 1962, it got intact and " triomphant ", an instrument of power in the hands of its leader, Colonel Boumediene.

 

(1) Cf. l'article du contre-amiral Estival qui décrit avec précision l'évolution du barrage

algéro-marocain dans le secteur Nord de 1956 à 1961.

 

(2) Cf. les articles de Guy Hinterlang et de HerLri Baudoin sur les batteries d'artillerie

des barrages marocains.

 

(3) cf. J'article du général Maurice Faivre sur l'ALN extérieure.

 

(4) Cf. l'article du conducteur Alix, une technologie nouvelle : te système radars-canons

sur le barrage algéro-tunisien.

 

(5) Figaro, 31 décembre 1996.

 

 

(6) Cf. article de Maurice Faivre.

 

(7) Cf. article de P. Ameller et R. Bourgei-ie.

 

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