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TÉMOIGNAGE D'UN CAPITAINE COMMANDANT UN ESCADRON D'AUTOMITRAILLEUSES

CHARGE DE LA SURVEILLANCE D'UNE PORTION DU BARRAGE ÉLECTRIFIÉ

A LA FRONTIERE ALGÉRO-TUNISIENNE EN 1959-1961

 

Bruno du JEU (capitaine)

 

 


INTRODUCTION.

 

De 1958 à 1961, j'ai effectué un long séjour en Algérie au 8e Régiment de Spahis, dans le Constantinois.

 

Ma première année fut consacrée à une oeuvre de pacification dans le secteur de Borj Bou Arreridj près de Sétif où je commandais le Quartier de Zemmorah. Le couronnement de ce laborieux travail de pacification fut la visite du général de Gaulle le 28 août 1959 dans mon quartier, juste avant le mouvement du régiment désigné comme chacun des régiments de l'ABC pour faire à tour de rôle la " herse " le long du barrage.

 

Mon but est d'abord de décrire le barrage tel que je l'ai vu puis l'organisation de sa surveillance jour et nuit et enfin d'apporter quelques témoignages sur la vie d'un capitaine à la tête d'un escadron chargé de surveiller une portion du barrage.

 

1re partie : le barrage.

 

Le barrage était initialement un simple réseau électrifié, surveillé jour et nuit, destiné à empêcher les troupes du FLN stationnées en Tunisie d'entrer en Algérie pour y renforcer en hommes et en armement les fellaghas tenant les maquis à l'intérieur.

 

Contrairement à ce qu'on pourrait penser, ce barrage continu de La Calle au nord jusqu'à Négrine au sud en passant par Souk Ahras et Tébessa n'était pas construit sur la frontière même, mais à plusieurs kilomètres, parfois à des dizaines de kilomètres de la frontière algérotunisienne. Ceci avait

l'avantage de créer un " no man's land " où il n'y avait pratiquement aucune population et où nous pouvions patrouiller, tendre des embuscades, etc. En particulier l'aviation pouvait de jour observer cette zone et empêchait pratiquement l'ALN de quitter la Tunisie avant la tombée de la nuit.

 

Le barrage électrifié était doublé d'une allée de sable ratissée chaque jour (d'où le nom faire la herse) et d'un chemin de ronde accessible aux véhicules à roues.

Au début simple ligne d'alerte, il s'est progressivement transformé en zone d'arrêt. Il fut renforcé par de nombreux systèmes de surveillance comprenant des projecteurs et des radars et même dans les zones sensibles, entièrement éclairé, comme les Champs-Élysées disaient nos spahis.

 

Du côté tunisien, il fut renforcé par des réseaux de barbelés, des mines antipersonnel, et même un deuxième réseau de fils électrifiés dit réseau de " pré-alerte ".

 

Du côté algérien, dans la profondeur de plusieurs kilomètres fut installé un réseau de barbelés, non électrifié, dit réseau de premier bouclage où, en cas de franchissement du barrage principal, les troupes motorisées se portaient immédiatement pour intercepter ceux qui avaient franchi le barrage avant qu'ils ne gagnent les maquis de l'intérieur.

 

En résumé, la mission n'était plus d'alerter le commandement en cas de franchissement d'une ligne électrifiée, mais d'arrêter les rebelles dans la zone même du barrage.

 

IIe partie : la surveillance.

 

La surveillance du barrage était organisée par un système interarmes et même interarmées.

 

Les aviateurs observaient de jour, et principalement juste avant la tombée de la nuit, la zone comprise entre le barrage et la frontière.

 

Les marins servaient des radars de surveillance. Nous avions baptisé " Port Soukiès " le poste de Soukiès, tenu par un enseigne de vaisseau(1) et ses marins à pompons, ce qui était assez pittoresque dans ce paysage saharien sans eau.

 

L'armée de Terre tenait cependant le rôle principal. Le Génie d'abord avait un rôle très important : en dehors de la construction du barrage luimême, les sapeurs occupaient des postes électriques à l'abri sous du béton, alimentant en électricité par groupes électrogènes une dizaine de kilomètres en amont et en aval de chaque PE. Ils étaient en liaison radio permanente avec les patrouilles blindées et annonçaient dans la nuit " incident permanent " ou " incident fugitif " à tel point kilométrique. De jour, sous la

 

 

protection des blindés, ils entretenaient et réparaient le réseau électrifié et manipulaient le système compliqué de remise sous tension et d'ouverture des portes permettant à nos troupes de franchir le barrage.

 

Les fantassins avaient une double mission : de nuit, ils occupaient des petits postes fixes de surveillance, situés aux emplacements les plus sensibles du barrage. De jour, ils participaient aux opérations en avant du barrage ou aux interceptions sur le réseau arrière du bouclage.

 

Les artilleurs, en principe un groupe par secteur, assuraient une veille permanente, prêts à exécuter des tirs repérés à l'avance soit devant le barrage, soit en arrière en cas de franchissement.

 

Enfin, les cavaliers avaient pour mission principale d'assurer la surveillance du barrage la nuit par des patrouilles mobiles.

 

L'ensemble des troupes était stationné le long du barrage soit sous la tente, soit dans des baraques, sans aucune protection sérieuse. Il était alors admis que l'ALN ne disposait ni d'aviation ni d'artillerie ou de mortiers susceptibles d'intervenir au-delà du barrage.

 

IIIe partie : témoignages.

 

En septembre 1959, j'arrivais à la tête de mon escadron à Négrine, qui était la ville ou plutôt la palmeraie la plus au sud de l'Algérie ou la plus au nord du Sahara, et m'initiais aux techniques de la " herse ".

 

Je dois avouer que je garde un excellent souvenir de ce séjour à Négrine, où le climat à l'automne était agréable et où tout mon escadron était regroupé sous la tente, sans eau et sans aucun confort à Aïn el Ouarine, alors que précédemment en mission de pacification, mes officiers et sousofficiers étaient dispersés dans des petits postes, des harkas ou des SAS. Ici la mission était beaucoup plus simple : il s'agissait seulement d'empêcher tout franchissement du barrage. Le secteur était relativement calme, car le barrage électrifié s'arrêtait à 10 km au sud de Négrine et les fellaghas préféraient passer par le Sahara plutôt que de risquer d'être électrocutés.

 

Une heure avant la tombée de la nuit, le premier peloton se mettait en place le long du barrage où il patrouillait jusqu'à 1 heure du matin, puis il était relevé par un deuxième peloton, réveillé à minuit. A l'aube, ce deuxième peloton, prenant à bord de ses blindés les électromécaniciens, effectuait ce que nous appelions le balayage, c'est-à-dire la vérification minutieuse du réseau électrifié, le relevé d'éventuelles traces et le ramassage d'animaux électrocutés, en particulier des fennecs. La mode était d'accrocher, comme des trophées, des queues de renard au sommet des antennes des automitrailleuses.

 

Le commandement avait eu l'idée de nous doter de chiens bergers allemands avec maiÎtreschiens, espérant que ces chiens pourraient suivre les traces suspectes relevées. Malheureusement soit en raison de la forte chaleur, soit de la mauvaise qualité des chiens ou de leur dressage, ces chiens se révélèrent à peu près inutiles.

Le poste de Soukiès, tenu par les marins, était équipé de radars balayant la zone audelà du barrage. Les fellaghas s'en aperçurent rapidement et trouvèrent une parade inattendue : ils s'équipèrent de petits postes radio transistorisés qui se mettaient à grésiller lors du balayage des radars ; ils s'arrêtaient immédiatement de progresser et n'étaient plus détectables.

 

Je me souviens encore d'un incident qui aurait pu avoir des conséquences diplomatiques. Une nuit, un groupe rebelle est repéré au-delà du barrage et fait demi-tour Je reçois l'ordre d'intercepter ce groupe et de l'empêcher de rentrer en Tunisie. On me donne un guide indigène qui, soi-disant, connaissait très bien la région au moins à pied. Je l'embarque dans mon véhicule et nous voilà partis de nuit dans le désert où rien ne ressemble plus à un oued qu'un autre oued. Nous nous trompons de direction et arrivons en Tunisie sur un petit poste commandé par un sergent qui avait servi autrefois dans l'armée française et qui était peu rassuré de cette avance de blindés vers lui. Finalement il m'a invité à prendre une tasse de café et j'ai fait faire demitour à mon escadron et on n'a jamais parlé de cet incident.

 

Ce séjour enchanteur à Négrine, qui nous avait permis de remettre en ordre notre matériel, véhicules et surtout postes-radio et de restaurer une cohésion plus grande dans nos unités, prit brutalement fin en décembre 1959, le régiment recevant l'ordre de rejoindre immédiatement le secteur de Souk Ahras. Le 15 décembre, toujours à la tête de mon escadron, j'ai rejoint Gambetta.

 

Là, le relief montagneux au sud du Bec de Canard, le climat froid, même neigeux et venteux au col des Quatre-Vents, la présence à Ghardimaou du colonel Boumediene commandant l'ALN de l'extérieur, le souvenir des événements de Sakiet Sidi Youssef, créaient une ambiance toute différente par rapport au calme de Négrine et engendraient une activité opérationnelle beaucoup plus intense.

 

Mes plus mauvais souvenirs datent de l'hiver 1959-60 où les effectifs de mon escadron ont fondu comme neige au soleil, atteints d'une maladie, surnommée la " barragite ", caractérisée par une grande nervosité due au manque de sommeil.

 

Responsables à Gambetta d'une portion de barrage trop grande pour un simple escadron, nous ne devions travailler que la nuit et dormir la journée. Mais durant la journée il fallait bien entretenir les matériels, assurer les ravitaillements divers et recevoir de nombreuses visites ou inspections.

 

A Noël 1959, je ne disposais plus que de trois pelotons et il faisait nuit dès 18 heures. Le 1- peloton cassait la croûte vers 16 heures, partait vers 17 heures pour assurer la surveillance du barrage jusqu'à 1 heure du matin. Il faut dire que la plupart des tentatives de franchissement du barrage avaient lieu avant 1 heure du matin de manière, en cas d'échec, à avoir le temps de rentrer en Tunisie avant le lever du jour. Le 2e peloton, réveillé à minuit, devait relever sur le barrage le ler peloton à 1 heure du matin, puis à l'aube assurer le balayage pour vérifier l'état du barrage. Le 3e peloton était peloton d'alerte, prêt à intervenir en quelques minutes en cas d'incident. La nuit suivante, les horaires de chaque peloton étaient permutés, de sorte que, s'il n'y avait aucun incident, chaque homme pouvait au mieux dormir une vraie nuit sur trois.

 

Heureusement le Commandement s'est rapidement rendu compte de cette situation et a réorganisé le secteur de Souk Ahras, en mettant à sa tête un colonel dynamique, le colonel Bernard Usureau, futur général d'armée, et en créant deux sous-secteurs confiés à deux brillants officiers de Cavalerie : au sud le sous-secteur de Gambetta aux ordres du lieutenantcolonel Oddo (4e Hussards) et, au nord, le sous-secteur de la Medjerda aux ordres du lieutenant-colonel Keller (8e Spahis) C'est ainsi que mon modeste escadron fut relevé à Gambetta par tout un régiment et que je rejoignis le sous-secteur Nord à Hamman-Zaïd où j'ai continué inlassablement à faire ou faire-faire la " herse ", ayant été muté au PC du régiment comme adjoint opérationnel.

 

Malheureusement le commandement du secteur paya un lourd tribu : les colonels Usureau et Oddo furent grièvement blessés par mine et évacués vers la métropole, le colonel Keller fut malencontreusement tué le 16 février 1961 par l'aviation française.

 

Au début d'avril 1961, après avoir fait la " herse " pendant dix-neuf mois, ce qui était un record de durée pour un corps de troupe de l'ABC, le 8e Spahis fut relevé sur le barrage par le 4e Chasseurs et envoyé à Barika, dans la zone de Batna, pour y reprendre des missions de pacification.

 

Conclusion.

 

En conclusion, si la mission de surveillance d'un barrage électrifié par des unités de blindés légers n'est pas exaltante, surtout quand elle dure plus de dix-huit mois, je crois pouvoir affirmer que, grâce à une coopération interarmes efficace, elle fut remplie avec succès et que peu de fellaghas ont réussi à venir renforcer les maquis de l'intérieur pendant cette période.

 

Par contre, ce succès militaire eut un effet politique inattendu. En effet, c'est à la tête d'une ALN pratiquement intacte que le colonel Boumediene franchit le barrage en direction d'Alger où il s'imposa par rapport aux commandants des wilayas de l'intérieur.

 

RÉSUMÉ

 

Le capitaine du Jeu commande un escadron d'automitrailleuses du 8e Régiment de Spahis, lorsque celui-ci, affecté dans un secteur de l'intérieur, est transféré sur le barrage algérotunisien, d'abord à Négrine, une belle palmeraie, ensuite dans le secteur de Souk Ahras, secteur beaucoup plus difficile. Il décrit le fonctionnement général du barrage et le rôle plus particulier de l'arme blindée, sa mission de " herse " et de patrouilles mobiles le long du barrage pendant la nuit.

 

SUMMARY

 

Assigned to a sector located inland, Captain du Jeu was in command of a squadron of armoured cars attached to the 8th Régiment de Spahis, when he was transferred to the barrage located on the border separating Algeria and Tunisia, first at Negrine a splendid palm grove, then to the more difficult sector of Souk Ahras. He describes the general functioning of the barrage and more particularly the role played by the Armoured Units.

 

(1) Cf. l'exposé " Marin des sables " du C.V. Fréville.

 

 

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