TROIS EXPÉRIENCES SUR LE BARRAGE ÉLECTRIFIÉ

 

 

 

Henri DUTAILLY (lieutenant puis capitaine)

 

Du 20 juin 1959 au le, juillet 1960, j'ai été sur le barrage algéro-tunisien avec la Ire compagnie portée du 4e Étranger. D'abord à Bir el Ater, dans le sud. Puis au nord, entre Lamy et La Calle. Dans ces deux cas, la mission demeure la même : interdire les franchissements. Seules les modalités d'exécution différent. Et puis, il y a eu Mers el-Kébir en 1964 et 1965.

 

Bir el Ater. Infanterie et électromécaniciens.

 

A Bir el Ater, le barrage est précédé, à l'est, par un plateau sans arbres. Les radars surveillent ce no man's land et font intervenir l'artillerie dès qu'ils perçoivent un écho mobile important. A l'exception de quelques petits thalwegs, il n'existe pas de zone d'ombre pour ces radars.

 

La défense immédiate du barrage est assurée par les électromécaniciens qui fournissent le courant et entretiennent le réseau électrifié, et par l'infanterie portée. Deux pelotons portés de type saharien sont adaptés à chaque poste d'électromécaniciens (un front d'une vingtaine de kilomètres).

 

Le poste de Bir el Ater (4 MP) est alors commandé par un sergent appelé, traminot nancéen, qui remplit sa mission technique avec une extrême rigueur. Chaque matin, deux sapeurs et une équipe de légionnaires sur Dodge 6 X 6 vérifient le réseau. Pendant ce temps, au poste, on procède à l'entretien des groupes électrogènes. Au retour, le courant est rétabli, généralement à basse tension. S'il y a eu réparation du réseau, il est procédé à son réétalonnage. Cette opération permet de localiser les incidents. La minutie de ce travail autorise des localisations à dix mètres près. En fin d’après-midi, l'étalonnage du réseau est contrôlé. La nuit, le courant est toujours à haute tension quand il ne pleut pas.

 

Chaque jour, un peloton prend le service du barrage, de jour puis de nuit. Après la vérification du réseau, des patrouilles sont effectuées pour surveiller les bergers et leurs troupeaux. Les thalwegs bénéficient d'une attention spéciale.

 

A la tombée de la nuit, le chef de peloton rejoint 4 MP avec son véhicule équipé d'un projecteur et d'un AN/GRC9. Il intervient sur le réseau avec un électromécanicien toutes les fois qu'un incident fugitif ou permanent est détecté sur les tableaux de 4 MR Leur nombre varie de un à sept chaque nuit. Il s'agit, le plus souvent, d'animaux qui sont électrocutés : cela va de la sauterelle au chacal.

 

Les groupes postent trois équipes en embuscade dans trois des cinq thalwegs jugés importants. Avec le reste de leur personnel, ils forment deux patrouilles de deux 6 X 6 équipés de projecteurs. Pour les nuits d'été chaque patrouille sort deux fois et met une heure environ pour faire son inspection du réseau. Ses 6 X 6 sont séparés par un intervalle de cinq à vingt-cinq minutes.

 

Ainsi, au prix d'une extrême dilution, la totalité du réseau est surveillée huit fois par nuit de huit heures. Cela n'a pas empêché un franchissement par quatre hommes qui ont cisaillé le réseau dans un thalweg qui n'était pas tenu cette nuit-là. Seraient-ils passés, s'il avait été possible de tenir tous les thalwegs ?

 

Pour l'anecdote, il faut signaler que la tenue des électromécaniciens de permanence comporte obligatoirement le ceinturon : en cas d'électrocution, le secouriste pourrait le saisir par une gaffe isolante et l'éloigner sans danger de la source d'électricité.

 

Faut-il l'avouer ? L'excellence du travail des électromécaniciens qui évite des alertes inutiles, l'absence de vent, la douceur des nuits et le manque d'agressivité de l'adversaire donnent à cette " herse " à Bir el Ater l'apparence de grandes vacances.

 

Il en ira autrement au nord du " Bec de Canard ".

 

Entre Lamy et Toustain. Infanterie et artilleurs.

 

En arrivant dans cette région, le dépaysement est total. Le terrain est coupé. Une forêt de chênes verts couvre souvent le terrain en avant et en arrière du barrage. Les radars sont donc inopérants. Le risque d'attaque des patrouilles par des lance-roquettes ou des armes automatiques est élevé. Ici, on ne peut plus surveiller. Il faut tenir et le correspondant du fantassin sera l'artilleur.

 

Première conséquence, le fantassin porté abandonne ses véhicules pour remplir sa mission de façon statique. Deuxième conséquence, le peloton à pied ne tient plus qu'un front d'environ un kilomètre.

 

Troisième conséquence, l'emplacement de combat individuel manque de confort sous la pluie. Chaque équipe ou chaque pièce édifie un blockhaus en bois (pris sur place, ce qui permet d'éloigner la forêt du réseau) et terre. Les hommes sont désormais à l'abri des grenades, des éclats et des intempéries.

 

Quatrième conséquence, l'artillerie qui détache chaque nuit une équipe d'observation auprès de la compagnie intervient dès qu'un poste perçoit des bruits anormaux en face de lui.

 

Comme les éclats ne doivent pas bâcher le réseau de barbelés, ces tirs sont relativement lointains. Pour pallier cet inconvénient, on imagine de poser des mines antipersonnel équipées de détonateurs électriques reliés par fil téléphonique à un clavier alimenté par une pile de PRC-10 qui est installé dans un blockhaus. Aux essais, les résultats sont excellents. Dans la pratique, ils sont moins bons car les fils sont souvent arrachés par les sangliers qui abondent dans la forêt.

 

Enfin, grande différence avec Bir el Ater, la compagnie est relevée tous les quinze jours et alterne avec une autre : garde au barrage et intervention sur le barrage ou ailleurs. Ce système tue la routine qui avait engourdi le peloton deux mois à Bir el Ater.

 

Mers el-Kébir, une expérience gratuite.

 

On ignore généralement qu'après l'indépendance un réseau électrifié a été aménagé autour de la base de Mers el-Kébir. Il est renforcé par un champ de mines antichar et antipersonnel dans la " plaine " de Bou Sfer et par des blockhaus en béton aux portes du réseau. Il fonctionna de 1964 à l'évacuation de la base.

 

Pendant son séjour à Bou Sfer, le 2e REP est appelé à défendre ce réseau. Commandant d'une de ses compagnies, j'ai monté un exercice de franchissement à double action en faisant appel aux expériences vécues par plusieurs officiers du régiment sur les deux barrages algériens. J'en ai tiré trois enseignements :

 

- le vent et la pluie servent l'assaillant et desservent le défenseur qui est assourdi et aveuglé;

 

- un barrage qui n'est pas précédé de mines antipersonnel ou éclairantes est très vulnérable ; cette vulnérabilité est accrue par la présence de couloirs naturels d'infiltration tels que les thalwegs ;

 

- il faut disposer d'au moins un poste de quatre à cinq hommes tous les cent mètres pour pouvoir interdire un franchissement par un petit élément utilisant les procédés les plus discrets.

 

Ce sont là, peut-être, des évidences. Mais il fallait les prouver.

 

RÉSUME

 

Les souvenirs d'un officier d'infanterie sur deux aspects du barrage électrifié algéro-tunisien, auxquels s'ajoute un commentaire sur le réseau électrifié aménagé après l'indépendance autour de la base de Mers el-Kébir.

 

SUMMARY

 

The recollections of an Infantry officer focussing over two particular aspects of the electrified barrage between Algeria and Tunisia, to which is added a commentary on the electrified network set up, kept after the Independance of Algeria, around the base of Mers el-Kebir.

 

 

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