OPÉRATIONS SUR LA FRONTIÈRE ALGÉRO-TUNISIENNE ET SUR SON BARRAGE (1954-1956 et 1960-1962)

 

Philippe FOUQUET-LAPAR

(lieutenant puis capitaine)

 

LES PRÉMICES (septembre 1954-janvier 1956).

 

En Tunisie.

 

En septembre 1954, un bataillon de marche du 1er Régiment Étranger arrive dans la région de Gafsa. J'en commande une compagnie formée de jeunes légionnaires en fin d'instruction. La mission consiste à détruire les bandes de fellaghas basées dans les djebels et à surveiller les déplacements des nomades. Les moyens sont vétustes et limités : il n'y a plus en Afrique du Nord que des dépôts qui fonctionnent au profit de l'Indochine. Les prises de contact avec les fellaghas sont brutales et parfois meurtrières.

 

Jacques Chevallier, sous-secrétaire d'État à la Guerre et député d'Alger, vient nous inspecter. Il explique qu'une présence militaire française en Tunisie est indispensable pour empêcher la propagation dans les départements algériens du virus de l'indépendance qui sévit dans la Régence. Sans cette présence, comment réaliser un cordon sanitaire dans une région sans frontière naturelle avec le Constantinois ?

 

Comment faire accepter cette notion de frontière à des nomades qui, depuis des siècles et selon les saisons, se déplacent des régions sahariennes aux montagnes de l'Atlas ?

 

Quand on les interroge ils se déclarent souvent ni Tunisiens ni Algériens mais Aïssaoui ou Ouled sidi Abid.

 

A partir de novembre, la mission s'oriente sur le nettoyage de la région frontalière à partir de Redeyef, Thala, Tadjerouine puis Sakiet (l). Le volume des troupes qui y sont stationnées augmente avec l'engagement progressif des appelés des deux divisions dont l'envoi en Indochine avait été envisagé avant le cessez-le-feu.

 

 

En Algérie.

 

En février 1955, je suis adjoint au commandant de la 21e compagnie portée de Légion étrangère qui vient d'être créée. C'est une grosse unité héritière des traditions des compagnies motorisées et, auparavant, des compagnies montées de la Légion. Elle peut, comme elles, intervenir vite et loin ou tenir des postes. Particulièrement adaptée aux actions autonomes dans les régions présahariennes ou sur les Hauts Plateaux, elle est articulée, pour l'essentiel, en :

 

- trois pelotons portés sur Dodge 6 X 6, en fait sections de fantassins disposant chacune d'un mortier de 81

 

- un peloton de cinq automitrailleuses M8.

 

Comme le rappelle le ministre de l'intérieur responsable du maintien de l'ordre, nous ne pouvons intervenir qu'avec un gendarme si possible officier de police judiciaire. En fait, la commune mixte de Tébessa où nous sommes stationnés s'étend sur un territoire aussi grand que celui de trois départements métropolitains. L'administrateur, ses deux adjoints et ses quelques gendarmes ne peuvent se consacrer en temps normal qu'à la collecte de l'alfa et au recouvrement des impôts ; ce sont donc des caïds qui doivent conserver le contact avec une population rétive à tout contrôle. Devant cette situation, le renforcement des structures administratives avec l'appui de l'armée est prioritaire.

 

La 21e CP y contribue dans sa zone d'action qui s'étend initialement de la frontière e à l'oued Hallail et du Sahara aux Nementcha (50 km sur 50 km). Elle tient des postes à Négrine, Ferkane, Soukiès et Bir el Ater

qui est cédé à la 23e CP à son arrivée dans le secteur de Tébessa. Sa mission consiste à détecter, intercepter et détruire les bandes armées qui passent dans sa zone et, épisodiquement, à participer aux opérations montées

dans les Nementcha par le secteur de Tébessa.

 

Le renseignement est rare et l'effectif d'une compagnie dérisoire pour contrôler en permanence, de jour comme de nuit, une trentaine de kilomètres face à la frontière. Au cours de l'été, un colonel adjoint au général commandant la Xe Région vient trois jours à Négrine pour étudier le problème posé par la surveillance de la frontière. Il en conclut qu'il faut la matérialiser par une clôture si possible électrifiée.

 

Dans l'immédiat, à notre échelon, nous utilisons des pisteurs qui repèrent et suivent les traces suspectes. Les résultats sont assez médiocres sauf le 22 octobre : après avoir suivi celles d'une trentaine d'individus pendant plus de 20 km, la compagnie surprend des rebelles au repos près de l'oued

 

Soukiès ; ils s'enfuient mais sont rapidement encerclés par les Dodge et les AM, la bande est anéantie, vingt cadavres sont dénombrés, un rebelle capturé, vingt armes de guerre récupérées ; nos pertes s'élèvent à deux tués et quelques blessés légers. Un tel succès ne se reproduira pas et le recrutement des pisteurs devient vite impossible.

 

Pour les échelons supérieurs, la destruction des rebelles n'est réalisable que dans les zones montagneuses où ils ont leurs bases ; l'une d'elles est la vallée de l'oued Hallail dans la région de Djeurf. Le secteur de Tébessa y monte des opérations importantes dont l'élément principal est constitué par un régiment de parachutistes. La 21e CP y participe parfois notamment du 28 au 30 décembre avec le ler RER Près de 200 rebelles sont repérés ; au cours de l'engagement, des éléments de la compagnie effectuent un bouclage avec des hélicoptères ; l'un des posers, à proximité immédiate de rebelles dotés d'armes automatiques, provoque des pertes sensibles.

 

LES DIX-HUIT DERNIERS MOIS (octobre 1960 - mars 1962).

 

Le contexte.

 

Quatre ans et demi après avoir quitté la frontière algéro-tunisienne je m'y retrouve pour prendre le commandement de la 5e compagnie portée du 4e REI. J'y resterai jusqu'au cessez le-feu.

 

La situation militaire à l'intérieur de l'Algérie s'est améliorée mais le quadrillage du territoire réclame des effectifs importants. Aux quelques unités légères de 1955 s'est substituée une armée à base d'appelés, équipée pour la guerre en Europe, lourde, complexe et partiellement sédentarisée. Plus de 100000 hommes stationnent dans le Constantinois pratiquement pacifié grâce au barrage isolant l'ALN de l'Algérie. Doublé dans sa partie nord, ce dernier s'est transformé en 1960 en une véritable zone fortifiée ; elle s'est étendue progressivement vers la frontière ce qui satisfait au dogme traditionnel de la défense de l'intégrité du territoire national.

 

L'heure est aux négociations et, pour les mener en situation de force, la zone fortifiée doit rester inviolable.

 

La mission du régiment, réserve du commandant de la zone de l'EstConstantinois, est d'interdire le franchissement du barrage avant et l'installation d'éléments de l'ALN entre celuici et la frontière. Il est composé de six compagnie portées identiques à celle où j'ai servi en 1955 ; elles sont regroupées en deux EMT de trois compagnies qui sont donnés en renfort aux commandants de secteurs. La 5e CP fait partie de l'EMT 2 dont la base arrière est à Guelma. Il intervient en priorité entre la mer et Souk Ahras.

 

Pendant dix-huit mois, cadres et légionnaires se considèrent comme les pompiers du barrage. Même quand, exceptionnellement, la compagnie se trouve dans sa base, elle peut être sur le barrage avant et engagée avant le lever du jour, trois heures après avoir été alertée.

Les monts de la Medjerda forment l'essentiel de la zone d'action. C'est un terrain couvert de maquis et de forêts coupé par de nombreux oueds, limité au nord par les plages méditerranéennes de La Calle, au sud par des sommets atteignant 1400 m et souvent enneigés. Partout les dénivelées sont importantes ; les principales routes, très sinueuses, longent les barrages.

 

La population a été évacuée, la région est classée zone interdite ; tout individu qui y est aperçu est à priori un rebelle.

 

En dehors de quelques isolés encore terrés dans les massifs les plus difficiles d'accès, l'adversaire provient des forces de l'ALN stationnées en Tunisie. Il est alors capable :

 

- de coordonner des harcèlements du barrage avant sur un front qui peut atteindre 100 km ; c'est le cas dans les nuits du 27 au 30 novembre, du 19 au 20 décembre 1960 et du 21 au 23 janvier 1961 ;

 

- d'en entreprendre la destruction sur 1 à 2 km

 

- d'attaquer un des postes situés en avant du barrage avec la valeur d'un bataillon.

 

il peut mettre en oeuvre des mortiers de 81, des canons sans recul, des mitrailleuses antiaériennes et, à partir de l'été 1961, quelques mortiers lourds, mais, dès le lever du jour, il est très vulnérable à l'artillerie et à l'aviation : les actions diurnes d'envergure lui sont donc interdites.

 

Traits communs aux opérations sur le barrage.

 

Ce sont, à mes yeux, la présence de clôtures électrifiées et minées, la prépondérance des engagements nocturnes et la proximité de la Tunisie dont les conséquences varient selon les régions.

 

La clôture est surveillée à partir de miradors et de petits blockhaus en rondins distants d'environ 400 m ; ils sont occupés par les troupes de secteur.

 

A cette surveillance statique s'ajoute la " herse " effectuée par des patrouilles d'automitrailleuses ; elles assurent aussi la protection des électromécaniciens qui contrôlent l'état des haies électrifiées et, en cas de coupure, la localisent, l'identifient et la réparent.

 

A environ 2 km en retrait de la clôture électrifiée des réseaux de fonds de nasse souvent minés, toujours longés par des pistes de bouclage et reliés par des bretelles au barrage principal donnent de la profondeur au disposi

tif, cloisonn ent le terrain et facilitent la destruction des éléments qui auraient réussi à franchir la haie électrifiée. Les unités de renfort sont en général en position sur ces pistes.

 

A partir de la fin de 1960, l'apparition d'armes antichars légères dans les rangs des rebelles constitue un danger pour les EBR, aussi est-il envisagé d'installer des grillages semblables à ceux des terrains de tennis dans les passages les plus exposés.

Surtout le bruit des EBR que l'on entend parfois à 10 km et l'éclairement irrégulier du terrain qu'ils provoquent à chaque passage gênent le guet nocturne.

 

Pour l'améliorer, des sismophones sont expérimentés mais, avec le vent, s'avèrent peu efficaces ; des radars sont placés dans certains cols et la compagnie utilise un SDS entre Le Tarf et Toustain. L'adversaire en repère vite la position, en déduit les parties vues et cachées et il faut une certaine habitude pour ne pas confondre les déplacements du gros gibier avec ceux d'éléments rebelles.

 

Par contre le radar se révèle très utile pour le guidage et la surveillance des patrouilles amies qui se trouvent de nuit en avant du barrage. Elles sont un moyen d'alerte efficace mais doivent passer par des portes que surveille l'adversaire et parfois piégées. Pour en rendre le franchissement plus discret il est réalisé de nuit par des " choufs " qui restent la journée entière camouflés dans la nature. Leur présence contribue à empêcher la mise en batterie de mortiers. Si elle peut être réalisée à proximité du barrage, les obus risquent d'atteindre les unités réservées pratiquement sans protection sur les pistes de bouclage. L'entrée en service de mortiers lourds constitue une menace surtout quand le barrage est proche de la frontière ; partout, elle conduit à revoir la profondeur du système défensif.

 

Traits particuliers de La Calle à Sakiet.

 

Le sous-secteur de La Calle s'étend en demi-cercle sur 50 km du cap Roux à Yusuf. Le barrage suit la frontière au plus près ; elle domine directement ce dernier de la mer à Lacroix ; à quelques kilomètres plus à l'est, la route Tabarka - Aïn Draham est une excellente rocade pour l'ALN. Tenus en permanence par des compagnies de chasseurs alpins, les villages d'Oum Teboul, Roum el Souk et surtout Lacroix semblent des objectifs prédestinés pour des coups de main spectaculaires. Les harcèlements de nuit sont fréquents et, de jour, Lacroix subit par trois fois de violents tirs de mortiers en février 1961 ; le barrage est doublé d'un second obstacle électrifié qui protège directement La Calle et les batteries d'artillerie qui prennent tout le sous-secteur sous leurs feux ; entre les deux obstacles les pistes de bouclage sont nombreuses.

 

Quand nous sommes présents nous constituons une réserve de contreattaque. De nuit, des détachements composés d'une section et d'une patrouille d'automitrailleuses sont mis en place à proximité des différents postes tenus par les chasseurs. De jour, des reconnaissances de compagnie ont lieu périodiquement à l'est de Lacroix seul endroit où la frontière ne jouxte pas le barrage ; elles ont pour but d'y interdire toute installation de l'ALN et entraînent des ripostes au mortier qui occasionnent des pertes.

 

De Yusuf à Lamy, le barrage suit une route étroite et sinueuse. A hauteur des deux " becs de canard " la frontière en est à 5 km; entre, elle s'en éloigne jusqu'à une vingtaine. En cas d'alerte, la compagnie s'installe en renfort sur les pistes de bouclage ; de jour, elle effectue des reconnaissances jusqu'à 5 km au-delà du barrage.

 

Parfois elle participe à des opérations importantes

 

- le 14 avril 1961, fouille du djebel Dyr, un chef de section y est tué ;

 

- le 30 janvier 1962, l'opération de la Mexna est montée avec des moyens volumineux :

 

- les 6 compagnies portées du 4e REI et 3 compagnies du 152e RIM,

 

- 1 escadron d'EBR du ler Sphahis,

 

- 1 directeur des feux d'artillerie, 3 DL, 8 DO, 3 batteries de 105, 2 de 155, une section de 105 TF,

 

- 2 Piper en l'air,

 

- 1 PGA, une patrouille de chasse en l'air et une de B26 en alerte au sol.

 

Elle a pour but de nettoyer la région de la Mexna à la frontière et, probablement, d'occuper des unités qui se morfondent. Rien n'est repéré et l'opération est écourtée.

 

Le secteur de Souk Ahras offre davantage d'occasions de manoeuvrer. En plus des interventions sur le barrage, il s'agit d'y interdire toute installation adverse dans une région qui s'étend sur 40 km jusqu'à la frontière et d'être prêt à dégager les postes avancés de M'Raou, Sakiet et Aïn Zana.

 

Une contre-attaque mettant en oeuvre deux compagnies et un escadron de chars AMX 13 est répétée plusieurs fois au profit de M'Raou. Des reconnaissances sont effectuées dans tout le secteur, l'artillerie et l'aviation interviennent à la moindre manifestation de l'ALN et nos seules pertes sont dues aux mines.

RÉSUMÉ

 

L'auteur de l'article a été affecté par deux fois à la surveillance de la frontière algérotunisienne d'abord en 1954-1956 du côté Tunisie puis Algérie au moment où aucun barrage n'avait encore été dressé ; puis d'octobre 1960 à mars 1962 alors que le barrage est très développé. Ce sont donc deux périodes très contrastées que décrit le capitaine FouquetLapar.

 

SUMMARY

 

The author was posted two consecutive times on the border between Algeria and Tunisia, to keep watch on the sector. At first, from 1954 to 1956, on the Tunisian side, then on the Algerian side at a time during which no barrage had been yet erected. Later on, from October 1960 Io March 1962, he was posted back to the same sector once the construction of the barrage had already greatly improved. His recollections have the particularity of describing two highly constrated episodes which took place on the same border.

 

 

(1) Le vieux Sakiet est en Algérie, il s'agit ici de Sakiet-Mines en Tunisie.

Je suis alors muté et me retrouve six semaines plus tard à 60. km à l'ouest de Redeyef : les paysages n'ont pas changé, les nomades se veulent toujours Afssaoui ou Ouled sidi Abid mais je suis dans le département de Constantine à Négrine.

 

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