UNE BATTERIE RADAR-CANON

 

SUR LE BARRAGE ALGERO-TUNISIEN

(1960-1961)

 

Guy LESAGE (capitaine)


 

 

 

J'ai commandé successivement la 5e batterie radar-canon du 1/59e RA du ler mars 1960 au 30 juin 1961, puis sa Batterie de Commandement et des Services (BCS) jusqu'à sa dissolution au camp de Sissonne le ler septembre 1962.

 

Le 1/59e RA avait son PC à Bir el Ater, à 87 km au sud de Tébessa.

 

Ce régiment comprenait, outre la BCS, 5 batteries radars-canons et 2 sections antimortiers.

 

Il réunissait 1361 personnels du tableau d'effectif et concourait à la mission barrage depuis La Calle au nord des chotts sahariens.

 

La 5e batterie était de loin la plus importante avec un maximum de 370 personnels répartis sur 220 km de part et d'autre de Tébessa et au sein de trois sous-secteurs :

 

- sous-secteur d'Ouenza au nord : poste Sll El Meridj - sous-secteur de Bir el Ater au centre :

 

- poste S7 Djebel Djemijma et son satellite S21,

 

- poste S4 Borj Soukiès et son satellite S15 Trident; - sous-secteur de Négrine au sud

 

- poste S5 Bou Moussa,

 

- poste S6 Besseriani PC administratif de la batterie, - poste S23 Hassi Douillet.

 

Ces postes étaient de types différents comme l'indique le tableau de l'annexe 1.

 

A mon arrivée, le barrage était pratiquement terminé, La haie électrifiée s'arrêtait à environ 12 km de S6 Besseriani. Il était de type classique, haie à 9 fils encadrée par deux haies Morin de 3 m de large.

 

Au fil des mois et compte tenu des tentatives de contoumements et de franchissements, il fut prolongé jusqu'à Hassi Douillet, aux portes de la dépression des chotts sahariens, par une simple barrière à vaches dont le

flanc ouest était réellement hersé. De plus, il fut renforcé entre Bir el Ater et Bou Moussa par un barrage avant situé sur la ligne de crête dominant la frontière(') par un barrage arrière à Aïn el Aouarine au pied du Kemaken.

 

Les barrages électrifiés étaient sécurisés par un grillage à lapins bordant les haies Morin de façon à éviter des incidents électriques dus aux animaux. Il ne fut pas miné au sud de Bir el Ater.

 

Le barrage principal suivait grosso modo la route de Bir el Ater à El Oueden passant par Soukiès et Négrine.

 

Dans cette région semi-désertique, bordée à l'est et à l'ouest par des massifs montagneux de 500 à 1000 m, le terrain était très coupé, avec une végétation pauvre sauf dans les palmeraies de Négrine et de Ferkane, seuls points d'eau permanents importants.

 

Cette plaine, fertile du temps des Romains - il n'est que de relever sur la carte l'implantation dense de fermes, de villas, d'huileries et de camps militaires - ne portait plus que des épineux et une herbe rase, propice seulement au pacage des ovins et des chameaux.

 

La dénivelée de cette plaine était de près de 1 000 m, S7 Djebel Djemijma, 900 m, S23 Hassi Douillet, 10 m.

 

Les postes avaient été construits sur des éminences dont le sommet avait été arasé. Leurs positions à environ 10 à 12 km les uns des autres avaient été définies en fonction des zones susceptibles d'être surveillées par les radars.

 

Je reprendrai pour l'étude à suivre le processus d'analyse traditionnel à cette époque dans l'armée française

 

1) Ennemi ,

 

2) Mission

 

3) Terrain

 

4) Moyens.

 

1) L'ennemi : quel était-il ?

 

Il y en avait plusieurs pour une unité sédentaire comme la 5e batterie - le rebelle ou hors-laloi , - ceux découlant de la sédentarisation - la routine, - le climat.

 

(1) Cf. article de Pierre Paturel, le sapeur qui construit ce barrage avant, p. 313.

Le rebelle.

 

Il n'y en avait que peu implantés dans la zone impartie qui comptait seulement cinq petites agglomérations sur près de 100 km : Djebel Ong, Soukiès, Aîn el Aouarine, Négrine, Ferkane.

 

Cette dernière était la plus sensible car elle était située aux débouchés des Nementcha près de l'oued Djerch.

 

Le danger principal venait d'éléments mobiles extérieurs à la zone, stationnés soit dans les montagnes du sud des Nementcha, soit en Tunisie de part et d'autre du barrage qu'ils tentaient de franchir.

Dans le sens Tunisie-Algérie, il s'agissait de fortes bandes bien armées et lourdement chargées qui tentaient de ravitailler l'ALN de l'intérieur, asphyxiée par le plan Challe et le barrage.

 

Dans le sens Algérie-Tunisie, c'était plutôt de petits groupes de guides qui retournaient en Tunisie pour tenter à nouveau un franchissement lourd.

 

Ennemi dû à la sédentarisation.

 

- La routine.

 

Enfermés dans leurs postes bétonnés de 5 000 à 7 000 M2, mes éléments devaient faire preuve de beaucoup d'imagination pour rompre l'ennui et maintenir l'efficacité dans l'exécution de la mission. Chaque jour voyait se dérouler, en liaison avec les troupes des sous-secteurs, des patrouilles de reconnaissance dans les zones interdites de part et d'autre du barrage. Ces sorties permettaient le balisage des pistes et la réalisation de la carte des parties vues et cachées pour les radars.

 

L'activité des postes étaient surtout concentrée la nuit. Dès la tombée du jour et ce, jusqu'à l'aube, les radars balayaient inlassablement leur zone, les opérateurs scrutaient leurs écrans à la recherche de l'écho mobile au milieu des échos fixes du sol. Les artilleurs, quant à eux, avaient préparé les pièces, approvisionné les munitions et vérifié les lampes repères et ce, 365 jours par an.

 

Des activités sportives étaient également organisées avec les unités voisines ainsi que des séances de tirs aux armes légères. Un décrassage avait lieu tous les matins au réveil.

 

- Le climat.

 

Si pour les postes du nord SII et S7, l'altitude aidant, 650 ru pour l'un, 900 m pour l'autre, le climat était relativement tempéré, il n'en était pas de même pour ceux du sud qui étaient soumis à un clirnat subsaharien avec de fortes variations de température. A S6 par exemple, le 14 août 1960, le mercure monta à 52 OC à l'ombre vers 13 heures pour redescendre à 26 OC la nuit. Les opérateurs radar prenaient leur quart en tenue d'hiver car à l'intérieur des cabines, il ne faisait que de 18 à 20 OC, d'où multiples rhumes et angines.

 

2) La mission.

 

Elle était simple et permanente : rechercher et intervenir par le feu au plus vite sur tout élément rebelle s'approchant du barrage ou tentant de le franchir.

 

La décision d'ouverture du feu incombait au chef de poste en liaison avec les troupes amies et le centre opérationnel régimentaire.

 

Cette mission comportait donc deux volets

 

- la détection ;

 

- le traitement de l'objectif.

 

La détection.

 

Elle pouvait provenir de trois sources.

 

a) L'observation d'échos mobiles par les radars à l'est du barrage : la surveillance arrière était exceptionnelle et sur -enseignements.

 

Les radars balayaient inlassablement les zones qui leur étaient dévolues. Ces matériels AN/MPQIO (antimortiers) et COTAL (conduite de tir d'artillerie lourde) étaient équipés pour la détection au sol d'un analyseur d'écho baptisé Donald, lequel renforçait les échos mobiles au milieu de " l'herbe " du bruit de fond sol présenté sur les écrans.

 

Une carte très précise des parties vues et cachées avait été dressée. On pouvait ainsi, en extrapolant, retrouver la piste au sortir d'une ravine ou d'un défilement qu'empruntait le rebelle.

 

b) Un incident électrique sur la haie 5 000

 

Dans chacun des postes de la 5e batterie, sauf à El Meridj, un poste électrique servi par des électromécaniciens du génie assurait :

 

- l'alimentation du barrage en 5 000 Y triphasé sur une vingtaine de kilomètres ;

 

- la détection d'un incident ou d'une coupure par rupture de la continuité électrique de la haie électrifiée à l'aide d'un pont de Wheatstone permettant sa localisation à cinq mètres près ;

 

- l'entretien du barrage et sa réparation suite à un franchissement.

 

Des postes électriques isolés assuraient l'alimentation des barrages avant et arrière.

 

c) Une détection de traces par les patrouilles de la " herse ".

 

Ces patrouilles, montées sur jeeps mitrailleuses équipées d'un puissant projecteur, longeaient en permanence la piste près du barrage, se postaient en embuscade en des points sensibles non vus des radars, toujours prêtes à renseigner ou à agir.

 

Le traitement de l'objectif.

 

Dès qu'un écho, une coupure ou des traces étaient détectés et que la menace se précisait, l'alerte était donnée.

 

Le PCT du poste calculait les éléments de tir.

 

Les servants des pièces rejoignaient leur poste au plus vite.

 

L'information remontait vers le sous-secteur et le centre d'opération régimentaire.

 

Le tir était déclenché par le commandant du poste et renouvelé si besoin par observation de la zone d'impacts et du résultat sur les échos mobiles.

 

En général, les douze coups de la " ration " étaient sur le terrain moins de trois minutes après l'alerte. Le nombre d'impacts était relevé par observation optique. Le lendemain au jour, une patrouille commune avec des éléments des troupes du sous-secteur allait aux résultats. Ceux-ci, dans le cas de S6, étaient souvent bien maigres, quelques documents, du matériel, des traces et quelquefois... un chameau !

 

L'artificier du poste recherchait les projectiles non explosés et les détruisait si possible.

 

3) Le terrain.

 

Comme il a été dit plus haut, la 5e batterie était très étendue, couvrant une zone aux aspects diversifiés.

 

A El Meridj, la frontière n'était qu'à 4 km. Les radars balayaient donc largement la plaine tunisienne.

 

A S7 Djebel Djemijma, S4 Borj Soukiès, S5 Bou Moussa, elle se situait à une quinzaine de kilomètres au-delà d'une ligne de crête suivie par la piste Djebel Onk-Betita. C'est sur cette ligne de crête que fut implanté le barrage avant, créant ainsi une nasse, laquelle a permis les 2 et 20 avril 1960 ainsi que le 25 février 1961, la destruction après coupure du réseau,

 

de fortes bandes de rebelles lourdement chargées et bien armées qui ne purent franchir la barrière rocheuse du Kemeken.

 

A S6, le terrain devenait très désertique, fortement coupé avec le début des dunes sahariennes. Il descendait en pente douce de 150 ni au poste à - 20 au chott El Rharsa à 15 km au sud du poste S23 d'Hassi Douillet.

 

4) Les moyens.

 

Ils étaient importants comme le précisent les tableaux objets des annexes 2, 3 et 4.

 

La 5e batterie était très étirée et lourde à commander. Fin 1961, elle fut allégée par le rattachement de SII El Meridj et S7 Djebel Djemijma à la 1- batterie de Bir el Ater.

Il fallait, comme il a été dit plus haut, de l'imagination aux chefs des postes pour maintenir et le moral et l'efficacité de leurs personnels.

 

Les patrouilles diurnes étaient toujours suivies au radar et le PCT qui calculait les tirs fictifs ménageait les pelotons de pièces, soit au 105 soit au 155.

 

De temps en temps, le commandement allouait quelques coups qui permettaient, par un tir réel, de vérifier le travail des opérateurs radar et des artilleurs.

 

Pendant les veilles de nuit, afin de tester la réaction des postes, le PC OPS du régiment demandait un tir sur un point précis du terrain.

 

La vie de tous les jours était centrée sur la préparation de la veille de nuit, mise en condition des matériels radars et canons, test de liaisons, etc. Certains jours d'été, il fallait mettre en route la climatisation des radars quatre ou cinq heures avant la veille pour abaisser la température des cabines aux environs de 18 à 20 OC. Il fallait pour ce faire débrancher toutes les sécurités thermiques avec les problèmes techniques que cela posait.

 

L'ordinaire n'était pas mieux logé. Les ravitaillements se faisaient la nuit. Par exemple, départ du poste S6 vers 18 heures pour atteindre Bir el Ater vers 20 heures après 30 km de " tôle ondulée " puis 32 km de route asphaltée. Repas du personnel, deux heures de repos, distribution et chargement vers 23 heures et retour au poste à 2 heures du matin. Et ce, par n'importe quel temps : vent de sable, nuages de sauterelles au printemps, lesquels obstruaient les radiateurs de nos braves GRE et, quelquefois., de la neige.

 

L'eau était apportée par camions-citernes tous les deux ou trois jours.

 

Pour que tout fonctionne bien, chacun donnait le meilleur de lui-même, qu'il soit du contingent ou de l'active.

 

Les liaisons devaient être parfaites : par exemple, le groupe Transmission du groupe S6 disposait de 2 PRC- 9, 2 PRC-10, 1 SCR-300, 2 AN/GRC 9 et 1 poste VHF 100 W. Nous pouvions donc informer et être informés.

 

Chaque semaine avait lieu au PC du régiment, un grand rapport permettant la mise au point des multiples problèmes de la mission barrage.

 

Les liaisons étroites entre les postes radars-canons de la batterie et les unités des soussecteurs 61e RA pour El Meridj, RBIM pour le sous-secteur de Bir el Ater, 2e RD puis 21e RIMa pour celui de Négrine ont permis de déjouer, avec des fortunes diverses cependant, de multiples tentatives de franchissement. Les franchissements " éclairs " de petits groupes ne donnaient que peu de résultats si ce n'est celui de préciser les itinéraires suivis par les rebelles.

 

C'est ce dernier point qui a provoqué la mise en place, fin 1960-début 1961, des barrages avant et arrière.

Ces travaux ont permis un gros bilan le 25 février 1961, jour où une forte bande de près de 60 hors-la-loi franchissait les deux barrages entre 23 h 50 et 0 h 30 et se trouva prise dans la nasse. Après une opération " Luciole ", le déclenchement des bouclages " Gina " et " Marguerite " et une opération héliportée du 3e REI, la bande est anéantie le 26 vers 13 heures. Bilan : 53 rebelles tués ou prisonniers, 42 armes récupérées, dont 2 collectives, et une grande quantité de munitions. Les hors-la-loi, chargés chacun de près de 30 kg, se déplaçaient à pied à près de 6 km/h.

 

C'est grâce à la liaison étroite entre les participants à l'opération, aviateurs, ALAT, 2e RD, ler RBIM, 3e REI et bien sûr, les postes radars-canons de S4, S5, S6, que celle-ci a pu être menée à bien.

 

D'autres que moi dans des zones plus sensibles, El Ma el Abiod -Le Kouif - Ouenza, ont eu plus de difficultés mais aussi, plus de résultats.

 

La mission barrage fut un succès tout au long de son déroulement de 1959 à 1962.

 

RÉSUMÉ

 

L'organisation et le fonctionnement d'une batterie radar-canon déployée en 1960-1961 sur 200 km de part et d'autre de Tébessa (Sud-Est algérien), sont décrits par le commandant de l'unité.

 

SUMMARY

 

A captain, in command of the battery, describes the organization and the functionning of a radar gun battery deployed between 1960 and 1961 over the 200 km running along Tebessa (South-Eastern part of Algeria).

 

5e batterie

 

ANNEXE 1

 

 

Composition et implantation de la 5e batterie du 1/59e RA

 

 

(1) UDSM : Unité de Détection au sol de la Marine

(2) Radar ANTPSID : guet aérien, porté 150 km.

 

 

 

ANNEXE 2

Moyens de la 5e batterie à son maximum

Les effectifs étaient fluctuants en raison des libérations

des mutations et des restructurations

 

 

 

 

Nota. - A ces chiffres, il fallait qjouter ceux représentés par les équipes des postes électriques, 2 sous-officiers, 5 Hommes du rang, en moyenne et l’équipe Air du radar de guet, soit 4 sous-officiers, 2 hommes du rang.

 

 

 

 

 

 

 

ANNEXE 3

Types et caractéristiques des matériels utilisés

pour le traitement des objectifs

 

 

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