LE BARRAGE EN ZONE EST-CONSTANTINOIS (ZEC)

 

Général MULTRIER commandant la ZEC (1961-1962)

 

 

 

GÉNÉRALITÉS : DU POINT DE VUE DU COMMANDANT DE ZONE.

 

Un barrage n'est pas une fortification; tous ceux qui l'ont préconisé, l'ont proclamé...

 

En effet, le barrage ne vise qu'à détecter un franchissement. Une fortification vise à l'empêcher, ou le rendre très coûteux.

 

L'avantage déterminant du barrage est qu'il est, en principe, léger, construit facilement et à peu de frais, rapidement réalisé et qu'il n'exige que de faibles effectif,-, pour le mettre en oeuvre : en principe un poste de quelques électromécaniciens tous les 15 km.

 

Pour un commandant de zone, détecter un franchissement n'a d'intérêt que si l'on parvient ensuite à rattraper l'adversaire qui a franchi et à le détruire. Il faut donc, en plus du barrage, des forces mobiles tous terrains, rapides et puissantes , l'intérêt du barrage est d'augmenter leur efficacité puisqu'on les engage à coup sûr.

 

Du fait de son apparente légèreté et des très faibles garnisons qui le tiennent, un barrage n'est pas dissuasif. L'adversaire peut, avec de très faibles moyens, gêner ou paralyser son fonctionnement en un point ou sur un tronçon. Pour l'adversaire, le barrage est un objectif de choix qui offre des succès faciles. Il sera donc l'objet de harcèlements multiples sans autre but qu'un tel succès.

 

Ces harcèlements peuvent aussi avoir pour but de détourner l'attention d'un franchissement important sur un tronçon neutralisé, lancé après que les réserves auront été engagées sur les simulacres de tentatives.

 

D'où l'institution de la " herse " : patrouille de chars et half-tracks se rendant sur les coupures signalées par les électromécaniciens pour déterminer si elles ont été suivies d'un franchissement.

 

Les barrages, comme les fortifications, ne sont pas construits aux frontières mais les critères déterminant leur tracé diffèrent sensiblement. Les fortifications sont un investissement lourd, long à établir et destiné à durer longtemps. Leur tracé est choisi pour accroître au maximum leur efficacité.

 

La solution barrage est adoptée lorsque l'on cherche à améliorer le rendement des forces disponibles par un ouvrage de faible coût, rapidement mis en place. On est donc conduit à l'aligner sur des routes et des voies ferrées qui permettront d'amener rapidement et à peu de frais les matériaux et matériels nécessaires 1). Les conditions tactiques passeront après, et, naturellement, on le regrettera par la suite.

 

La tactique adoptée généralement pour détruire les bandes ayant traversé le barrage était celle du bouclage : dès que la "herse" avait signalé un franchissement, le commandant de secteur mettait en place autour du point de passage et à une certaine distance un dispositif statique constitué par des sections d'infanterie, ou pelotons mixtes : blindés, half-tracks, placés à 200 ou 300 m les uns des autres sur toute la ligne de bouclage. Celle-ci était choisie de manière à inclure certainement l'élément ayant franchi, et naturellement en fonction des routes, chemins ou pistes existants. Les éléments du bouclage devaient surveiller les intervalles qui les séparaient, et intervenir dès que l'adversaire y apparaissait.

 

Les passages à intercepter avaient lieu dans les deux sens : d'ouest en est, des recrues désignées par les wilayas de l'intérieur gagnaient la Tunisie pour y être instruites, d'est en ouest des katibas (compagnie) armées et instruites devaient gagner leur wilaya d'affectation.

 

ÉVOLUTION DU BARRAGE.

 

Le premier barrage, la ligne Morice, fut établi en grande hâte à partir de juin 1957 sur la demande (ou avec l'accord ?) du général Vanuxem qui commandait la ZEC. Il était devenu patent que les allées et venues de fellaghas étaient incessantes, très peu d'entre elles décelées, et toujours trop tard pour que les Unités de réserve générale du Corps d'Armée de Constantine, même parachutées ou héliportées, arrivent à les intercepter.

 

Pour aller vite au moindre coût, on édifia la ligne Morice le long de la route ou de la VF Bône - Souk Ahras - Tébessa. Elle fut officialisée quand, après les incidents de Sakiet, en février 58, le Conseil des ministres institua une " zone interdite " le long de la frontière, zone délimitée par un " barrage électromécanique ". Elle fut alors prolongée jusqu'à Négrine.

 

La zone frontière Algérie-Tunisie comporte dans sa moitié nord deux sortes de terrains très favorables à un combattant endurant et fruste qui cherche à passer inaperçu :

 

- des zones de plis calcaires, serrés, orientés en gros est-ouest délimitant des couloirs étroits, parsemés d'anfractuosités multiples et cahotiques, lesquels sont bordés d'une végétation assez dense ;

 

- des zones plates, souvent en dépression, couvertes Aide végétation dense de buissons épineux atteignant 2 à 3 m Jahaut.

 

Le barrage traverse ces zones au plus court grâce à un défrichement limité à son emprise et à la piste qui la longe, le tout au voisinage de la route ou de la VE Le fellagha dispose donc de vastes zones pour s'approcher clandestinement du barrage puis s'en éloigner sans être vu.

 

Dans ces zones, aussi bien les cahotiques que les buissons épineux, les radars sont inefficaces. Il ne semble pas qu'il y ait eu en Algérie de tentatives pour couper systématiquement toute végétation, bien que, cela se soit montré tellement efficace au Tonkin.

 

Le napalm était inefficace sur les zones d'épineux : il n'incendiait que la surface supérieure des broussailles.

 

L'obstacle que constituait le barrage, essentiellement une haie électrifiée encadrée de barbelés et de mines antipersonnel, fut sans cesse amélioré : c'est une affaire de technique qui n'a pas sa place ici.

 

L'évolution du barrage et des compléments dont il fallut le doter fut le résultat de l'expérience acquise par les commandants successifs la ZEC : après Vanuxem, Allard, Dulac, Ailleret, et des décisions qu'ils prirent pour accroître l'efficacité des forces mobiles chargées d'intercepter de détruire les bandes du FLN qui avaient traversé le barrage. Ils disposaient en propre de nombreuses unités du Génie qui leur permettaient de réaliser les travaux importants.

 

Les bouclages.

 

La première étape fut de compléter le réseau des chemins gestes existants, afin de hâter l'arrivée des forces réservées sur les lieux et de leur permettre de se déployer sur le pourtour de la nasse à l'intérieur de laquelle se trouvaient pour un court moment les éléments ayant franchi barrage. Cela permit, au début de 1958, d'intercepter à peu près le tiers des bandes ayant franchi.

 

Le barrage avant.

 

La ligne Morice avait le gros inconvénient d'être fort éloignée de la frontière, en particulier dans le nord : tout le secteur de La Calle, et, au sud du Bec de Canard, la moitié est des secteurs de Clairefontaine et de Souk Ahras se trouvaient au-delà du barrage.

 

Au nord-est de Tébessa, la ligne Morice était à 30 km et, parfois plus de la frontière.

 

Les quelques rares postes maintenus sur la frontière se trouvaient très isolés ; et de vastes zones parfois assez peuplées étaient livrées au FLN qui pouvait y installer des bases de départ facilitant le franchissement barrage , une même une attaque en règle et destruction d'un large pan de celui-ci.

 

L'ancien barrage n'était pas abandonné dans ses parties ainsi doublées ; il continuait à peu de frais à servir de test pour déterminer le trajet des bandes qui avaient échappé au barrage avant.

 

Les bouclages courts.

 

Les lignes de bouclage avaient été initialement choisies en fonction des chemins et pistes existants ou faciles à construire. Elles étaient dans l'ensemble trop larges et trop profondes, elles exigeaient beaucoup d'unités pour conserver une densité efficace. Il arrivait même que des éléments infiltrés y séjournaient une ou plusieurs journées ou nuits avant de tenter une sortie de la nasse.

 

Le commandant de zone les fit remplacer par des bouclages courts qui n'avaient en général que 2 ou 3 km de profondeur.

 

Les réseaux de freinage.

 

L'inconvénient des bouclages courts était de laisser peu de temps aux troupes d'intervention pour se mettre en place. Il est admis que le fellagha entraîné peut soutenir l'allure de 10 km à l'heure en terrain varié.

 

Pour ralentir sa marche, du barrage jusqu'au bouclage, les commandants de la ZEC y firent établir des réseaux de barbelés truffés de mines antipersonnel ; l'éclatement des mines signalait la présence de fellaghas et en dépit de leur habileté, le déminage les retardait considérablement.

 

Les obstacles de fond de nasse.

 

Les pistes de bouclage étaient généralement d'étroites bandes défrichées ou aplanies à travers une zone couverte de végétation épaisse, ou une zone cahotique. Le fellagha arrivé au fond de nasse prenait son souffle et d'un bond franchissait le bouclage : les FM des fantassins et les mitrailleuses des blindés n'avaient que quelques secondes pour intervenir.

 

Les commandants de la ZEC firent truffer les abords extérieurs de nasses constituées par chaque bouclage de barbelés et de mines pour ralentir leur course vers le grand large, et prescrivirent aux armes automatiques du bouclage de ne pas tenter de saisir au vol les fellaghas lors de leur franchissement du bouclage, mais d'appliquer systématiquement leurs feux sur les obstacles de fond de nasse.

 

Les radars de surveillance du sol.

 

Les services techniques parvinrent à modifier les radars de défense aérienne ou de guidage des avions en vol, en radars de surveillance du sol.

 

Leurs ondes ne pouvaient pénétrer les végétations denses. Dans les zones aux reliefs tourmentés l'étendue des zones d'ombre les rendaient inefficaces.

 

Ils furent donc réservés à la surveillance des zones plates et désertiques c'est-à-dire le tiers sud de la ZEC. lis permirent d'alerter longtemps àl'avance les troupes concernées, mais généralement l'objectif disparaissait bien avant d'avoir abordé le barrage : masque, pli de terrain, réflexion...

 

En 1962, ils furent redéployés dans les régions sensibles du barrage pour détecter à l'avance les grosses unités de l'ALN qui venaient de Tunis pour harceler et détruire le barrage.

 

 

EVOLUTION DE LA SITUATION MILITAIRE EN ALGÉRIE, ET DE LA POLITIQUE MILITAIRE DU FLN LEURS RÉPERCUSSIONS SUR LE BARRAGE

 

Schématiquement on distinguera 3 périodes

- A) 1958 - 1959

 

- B) 1960 - 1961

 

- C) 1962.

 

Forces à la disposition de la ZEC pendant les périodes A et B.

 

Durant les deux premières périodes elles comprenaient la 2e DIM et la 7e DMR renforcées d'importantes unités affectées, et de 3 à 5 régiments de réserve générale (Légion et para) stationnés dans la ZEC et mis à la disposition pour de longues périodes.

 

Au total : 10 régiments d'infanterie, 8 régiments d'ABC, 9 groupes d'artillerie et 2 de radars, 8 bataillons du génie plus les unités du train, matériel, transmissions, gendarmerie mobile, etc. Au total 40 000 à 50 000 hommes.

 

Ces forces diminuèrent sensiblement dès le début de 1962.

 

Missions des forces de la ZEC.

 

C'étaient d'une part les missions habituelles des forces terrestres en Algérie :

 

- pacification par élimination des rebelles implantés

 

- encadrement de la population française de souche nord-africaine (FNSA) 121 ;

 

exécutées tant par les fantassins que par les cavaliers et les artilleurs ; mais

 

 

en plus :

 

- mise en oeuvre, entretien et parfois construction des barrages

 

- interception et destruction des éléments ayant traversé : mission interarmes où infanterie, ABC, artillerie, sapeurs coopéraient étroitement, chacun oeuvrant dans sa spécialité.

 

POLITIQUE MILITAIRE DU FLN - PREMIÈRE PÉRIODE 1958-1959.

 

Le but poursuivi était de doter chaque wilaya du nombre de katibas qu'elle pourrait abriter et mettre en oeuvre. Pour cela :

- faire venir en Tunisie des jeunes conscrits recrutés par les wilayas

 

- les instruire, les armer et constituer des katibas (compagnie) ;

 

- faire traverser le barrage à ces katibas et les acheminer sur leur wilaya;

 

- recompléter les wilayas en armes, munitions, spécialistes, par des convois traversant le barrage.

Pendant la première moitié de cette période, les tentatives de franchissement crûrent régulièrement à la mesure des ambitions du FLN et du rendement de ses camps d'instruction en Tunisie.

 

Initialement, un tiers des franchissements furent interceptés. Mais ce pourcentage crût très vite en raison des progrès réalisés dans la constitution des bouclages et dans les tactiques d'interception. Le FLN renonça assez vite à envoyer ses recrues en Tunisie à travers le barrage et employa la voie maritime.

Pour réussir les acheminements de katibas d'est en ouest, il les fit accompagner d'unités spécialement entraînées qui leur ouvraient le barrage et se repliaient en Tunisie. L'importance de ces opérations crût peu à peu jusqu'à un maximum atteint en avril 1958 ou 900 hommes furent engagés mais 870 furent tués ou capturés ; 30 retournèrent en Tunisie.

 

Ainsi les progrès de la détection et de l'interception furent assez rapides pour atteindre les 95 ,'le dès 1958.

 

Il en résulta une grave crise morale dans les camps de Tunisie.

 

 

DEUXIÈME PÉRIODE 1960-1961.

 

Pour y remédier les responsables du FLN mirent, fin 59, Boumediene à la tête de l'État-major général. Il réussit en six mois à imposer une stricte discipline à l'ALN.

 

Mais tout au long de la première période, la pacification avait fait des progrès sensibles. Les grandes opérations menées par le général Challe avaient grandement réduit les possibilités des wilayas d'abriter et d'engager utilement des katibas armées.

 

Les besoins de traverser le barrage diminuaient au moment où celui-ci et ses bouclages devenaient de plus en plus imperméables.

 

Boumediene, peut-on penser, s'y résigna. Avoir à sa botte une armée disciplinée et nombreuse faciliterait la réalisation de ses ambitions politiques. inutile de la décimer en poursuivant des tentatives de plus en plus onéreuses aboutissant à des échecs.

 

Mais il lui fallait continuer à entraîner et aguerrir ses troupes et s'assurer des succès pour acquérir du prestige.

 

Le barrage lui fournissait un objectif de choix.

 

Sa légèreté congénitale permettait de s'offrir des succès à peu de frais si l'on se contentait de le couper plus ou moins gravement. C'étaient les tentatives de traverser les bouclages qui étaient onéreuses.

 

Une fois le barrage coupé, on pouvait se payer le luxe de franchir un tronçon devenu inactif et s'en prendre par surprise à l'un des objectifs militaires situés juste à l'ouest, puis de se replier rapidement en Tunisie.

 

Réactions du commandant de la ZEC.

 

Le général Ailleret, quand il reçut le commandement de la ZEC en juin 1960, fut très surpris de constater que presque tous les organes militaires étaient déployés aux abords de la route principale nord sur le long de laquelle le barrage avait été construit. C'était une commodité sans grand risque tant que le FLN ne songeait qu'à franchir et à s'éloigner au plus vite dans l'intérieur.

 

Mais la situation avait changé ; or beaucoup de PC importants, de batteries d'artillerie, de corps de troupe, de dépôts, d'ateliers étaient à moins d'un kilomètre du barrage et souvent à vue directe de celui-ci. Les fellaghas pouvaient les paralyser au moment décisif, par des tirs de harcèlement sans même avoir à traverser le barrage.

 

Le général Ailleret les fit replier au plus vite de quelques kilomètres vers l'ouest, sur des emplacements en contre-pente. Ce fut plutôt mal accueilli, même par l'artillerie en dépit du précédent de Diên Biên Phû : pourquoi tout changer ? " Nous, les exécutants, les premiers concernés, nous n'en sentons pas le besoin. "

 

On s'aperçut vite que les unités ainsi déplacées étaient plus proches de leurs positions de bouclage ; et plus tard que ces organes déplacés échappaient aux tirs de harcèlements de l'ALN.

 

Le commandant de la ZEC se préoccupait aussi des plans de feux des points d'appui et des postes isolés : le plus souvent les es automatiques tiraient droit devant elles ; alors que les tirs de flanquement sont bien plus efficaces. L'amélioration exigeait d'assez gros travaux ; elle ne put être réalisée que dans les points d'appui les plus importants, ou initialement mieux disposés.

 

Autre problème : les PC et les points d'appui de nos postes étaient sous abri de terre et rondins qui les protégeaient tout juste des armes automatiques.

 

Or l'ALN disposait déjà de mortiers de 60 et de canons sans recul de petit calibre : problème sans solution.

 

Enfin, nous avions quelques postes isolés, très en avant du barrage avec une garnison d'une compagnie d'infanterie et une section d'obusiers de 105. Ils étaient utiles car il apparaissait bien que les fellaghas les redoutaient ; aussi l'ALN ne se risquait pas à s'implanter dans les vastes espaces qui subsistaient encore par endroits entre le barrage avant et la frontière. Pouvaient-ils résister à une attaque sérieuse ? et comment les améliorer ? il fallait l'étudier.

 

Les mesures prises par le commandant de la ZEC dès son arrivée en juin 1960, réduisirent dans de très grandes proportions les effets des harcèlements du barrage et de ses abords qui furent la principale activité de l'ALN durant cette période.

 

Mais en 1961, Boumediene monta quelques opérations plus importantes pour enlever certains de nos postes isolés loin en avant du barrage avant, à proximité de la frontière. Ils échouèrent en général avec de lourdes pertes. Toutefois, en janvier 1961, lors d'une attaque de M'Raou, situé près de Sakiet à 2 km de la frontière, ils réussirent à pénétrer dans un des blocsfeux dont tous les servants appliqués au service de l'arme principale négligeaient de veiller sur l'entrée. Les fellaghas ne purent progresser plus avant dans le poste et finirent par se retirer.

 

Le commandant de zone fit alors étudier avec de grands soins les plans d'un poste-type idéal " conçu et réalisé de manière à être imprenable ". Les blockhaus qui abritaient les armes principales, le PC et les transmissions furent conçus pour résister à l'impact d'obus de 155 et les embrasures disposées pour ne pouvoir être attaquées de plein fouet par des assaillants tant qu'ils étaient maintenus à l'extérieur des réseaux.

 

Ce poste fut réalisé à la cote 882 , il put, une fois achevé et occupé, en 1962, remplacer à la fois les deux postes de M'Raou et Sakiet.

 

Le seul succès de l'ALN durant cette période fut réalisé début 1961 sur la " herse " : on s'étonne qu'il n'ait pas été tenté plus tôt. Des unités firent sauter le barrage sur une certaine longueur avec des bengalores ; une katiba franchit le barrage et munie d'armes antichars, installa une embuscade sur la piste que la " herse " allait utiliser pour venir reconnaître la coupure. Les deux automitrailleuses et les deux half-tracks furent vite détruits ; les équipages tués ou prisonniers ; les fellaghas eurent le temps de démonter les armes lourdes des engins, et de se replier sans encombre avec toutes les armes et des prisonniers.

 

La " herse " fut dès lors supprimée sur les portions du barrage où elle était trop dangereuse.

 

TROISIÈME PÉRIODE FIN 1961-1962.

 

La situation générale a beaucoup évolué en Algérie.

 

La sécurité est assurée de jour sur tout le territoire, et de nuit sur plus de la moitié. Les wilayas décimées ne sont plus ravitaillées ni complétées.

 

On a pu dire que le problème militaire était réglé.

 

C'était pratiquement exact, au moins pour un certain temps. Mais l'ALN continuant à se renforcer en Tunisie et au Maroc, et à se doter d'armements plus puissants, tout pouvait être remis en cause dans quelques mois.

 

Par ailleurs le problème politique ne l'était pas.

 

Tout progrès, mieux vaut dire toute concession qui satisfaisait le partenaire algérien, renforçait et déchaînait le partenaire OAS-pieds noirs qui adopta vite les méthodes criminelles du FLN. On tombait de Charybde en Scylla. L'OAS progresse très vite dans le Constantinois quand Château-Jobert en prend la tête début 1962. Les pieds noirs lui sont tout acquis ; il fait un gros effort de recrutement dans l'Armée, avec quelques succès : il tient des réunions dans plusieurs popotes d'officiers et reçoit plusieurs officiers de l'EM de la ZEC. Il désigne le préfet, le commandant du secteur de Bône (colonel Carles) et le commandant de la ZEC comme premiers objectifs. La voiture des deux premiers reçoit une rafale de PM ; le colonel Carles est blessé.

 

En ville de Bône les ratonnades et l'incendie de commerces de FSNA se multiplient. Je dois prélever huit compagnies sur le barrage pour renforcer les escadrons de gendarmes mobiles qui assuraient la sécurité en ville. Les attentats OAS cessent pendant trois semaines, puis reprennent peu à peu. Un jour de février, 40 blessés FSNA par l'OAS ; puis, le lendemain, 5 morts et 13 blessés : les FSNA s'organisent et ripostent. Je dois porter à 12 puis à 20 les compagnies participant à la sécurité en ville. Un colonel me dit : " Si vous envoyez mes hommes en service d'ordre contre les Européens àBône, je démissionne. " Deux officiers supérieurs de l'EM de la ZEC dont le chef du 2e bureau sont mis aux arrêts et mutés en France pour avoir reçu Château-Jobert. Les FSNA appelés ou engagés dans l'armée française désertent peu à peu, parfois avec leurs armes. Les FSNA sont tous désarmés.

 

Les deux régiments de Légion donnent quelques soucis à leurs cadres. Pour les stabiliser et leur ôter des tentations, je mets les deux régiments sur le barrage pour remplacer les compagnies en maintien de l'ordre à Bône.

 

Puis on apprend qu'en l'absence d'un chef de corps en permission, l'adjoint a accepté que Château-Jobert rassemble et harangue les cadres. Il est muté instantanément en France.

 

Bien que les négociations d'Évian piétinent, Paris multiplie les plans de plus en plu,, sévères pour alléger les forces françaises en Algérie. Le but est-il de remplir au plus vite les obligations de la France envers l'OTAN ? ou une manoeuvre de caractère politique ? Même si les accords échouent on ne pourra, faute d'effectifs, revenir à la situation antérieure !

 

Et pourtant Boumediene semble se réveiller : des informations concordantes signalent qu'il prépare une attaque importante au-delà du barrage dans le soussecteur de La Calle en direction de Bône. Je pense qu'il s'agit d'intoxication, mais il y a trop d'indices concordants; on ne peut les négliger. Le soussecteur est renforcé ; Alger accepte de retarder le calendrier des ponctions sur la ZEC pour parer la nouvelle tactique du FNL : asphyxie du barrage sur des tronçons de plusieurs dizaines de kilomètres par de multiples actions minimes. Je fais remonter du sud vers la région menacée tous les radars de surveillance du sol qu'elle peut recevoir, avec mission de surveiller la zone entre frontière (et même au-delà) et barrage avant ; 1 artillerie, renforcée, dispersera les patrouilles fellaghas s'approchant du barrage pour le paralyser.

 

Finalement, il ne se passera rien ; mais la cause en est peut-être le temps affreux qui sévit pendant trois semaines. La neige épaisse se charge de neutraliser de grandes portions du barrage, mais le fellagha n'en profite pas.

 

Début mars, avec le printemps qui s'éveille, tout change : dans la nuit du 5 au 6 mars toute la zone centrale du barrage sur une centaine de kilomètres subit d'importants tirs de mortiers et d'artillerie de calibre plus important qu'à l'ordinaire. Sont visés particulièrement les stations d'électromécaniciens, les points d'appui voisins du barrage, les PC et les batteries d'artillerie. Il faudra quelque temps aux spécialistes à qui l'on envoie les caffûts pour identifier les matériels. Les mortiers dépassent le 90, est-ce 110 ou 120 Les caffûts d'artillerie viennent de canons antichars russes, dont la portée atteint 12 km (3).

 

Les dégâts et les pertes en vie humaine sont sensibles, mais ne sont pas à la mesure du volume des tirs effectués.

 

Les tirs sont bien groupés, mais assez mal ajustés.

 

Le plus bel exemple est le poste d'Aïn Zana. 300 impacts de canon de 85 mm, bien concentrés, mais à 500 m du Poste...

 

Les PC visés de près sont déplacés dans la journée ; toutes les batteries aussi ; les petits postes et abris confortés dans la mesure du possible.

 

Les tirs se reproduisent plus ou moins denses pendant six nuits consécutives. L'EM du général en chef à Alger s'était fort inquiété ; craignant qu'il ne s'agisse de la préparation d'une attaque massive ; il n'en fut rien.

 

C'était une manipulation de prestige avant le cessez-le-feu. Heureusement ! Il eut fallu revoir toutes les positions et en venir, sans doute, à une fortification bétonée. Le poste de la cote 882 n'ayant pas été attaqué ne put démontrer son excellence.

 

Les directives reçues pour l'application du cessez-le-feu furent multiples, en général floues, parfois contradictoires, souvent sans réponse sur des questions précises.

 

 

il est probable que les négociateurs, pour arriver à tout prix à un accord, ont sciemment renoncé à traiter certaines questions, et résolu d'autres par des généralités, laissant place à plusieurs interprétrations.

 

En ce qui concerne le barrage, les directives étaient nettes : maintenez-le en état. Faut-il l'ouvrir sur demande de l'ALN ? non. Si elle insiste faut-il aller jusqu'à l'ouverture du feu ? Après quelques allers et retours jusqu'à Paris, réponse : non, débrouillez-vous autrement

 

Pratiquement, l'ALN fut plutôt prudente, progressa lentement mais inexorablement, et l'on vécut, entremêlés, sans trop d'incidents. Il fallut bien ouvrir des portes dans les barrages au profit de l'ALN.

 

CONCLUSION.

 

Le barrage a duré cinq ans : 1957-1962.

 

Dès ses débuts, il a bien signalé toutes les coupures subies. Il n'a jamais pu en indiquer ni la nature ni l'origine et encore moins si la coupure était suivie de franchissement. Pour le déten-niner, il a fallu employer la " herse "pendant longtemps, puis de petites équipes de fantassins disséminées à proximité du barrage qui allaient, à pied, examiner la coupure.

Tout cela retardait l'interception.

 

Les forces d'interception, averties et orientées par le barrage, ont assez vite amélioré leur taux de succès passé en dix-huit mois de 30 % à près de 100 % grâce à l'amélioration des bouclages. Résultat parfait mais fragile : le FLN aurait pu ne pas attendre 1962 pour découvrir qu'il pouvait assez aisément paralyser, pour une nuit, un tronçon de barrage dépassant 100 km, tout était remis en cause.

 

A partir de 1960, les tentatives de passage ont pratiquement cessé. Il est difficile d'en connaître la raison : l'efficacité des interceptions ? ou une décision de Boumediene en raison de l'évolution de la situation générale ?

 

Si la deuxième raison est la bonne, le barrage était devenu plus nuisible qu'utile : il constituait un objectif de choix pour le FLN qui pouvait s'offrir à ses dépens des succès spectaculaires à peu de frais.

 

Le perfectionnement des dispositifs de bouclage avait fait de l'interception un mécanisme automatique prédéterminé. Le rendement fut excellent, mais il semble bien que l'esprit d'initiative des officiers et l'aptitude à la manoeuvre des petits cadres en ont souffert : cela apparut lors d'opérations de ratissages montées pour garder le contrôle des postes entre barrage et frontière.

 

Le dispositif " barrage-interception " n'avait pas de souplesse et exigeait presque tous les moyens des commandants de secteur. Ceux-ci n'avaient plus les moyens de faire face à une situation imprévue, surtout en avant du barrage. Cela fut patent lors des deux incidents de janvier à M'Raou et pour la " herse ".

 

L'apparition de mortiers lourds et d'artillerie dans l'ALN nous aurait obligé à revoir tout le dispositif, à remplacer les postes par des blockhaus bétonnés ; on serait arrivé à une frontière fortifiée où le barrage n'avait plus sa place.

 

Le barrage fut donc une bonne solution, mais liée à des conditions très particulières, et temporaires.

 

 

 

 

RÉSUMÉ

 

Le général Multrier commandait l'Est-Constantinois en 1961-1962, à la veille de l'indépendance algérienne. Après avoir décrit l'évolution des barrages dans sa zone au cours des années précédentes, il évoque ce que furent ses responsabilités de commandant de zone-frontière au cours des derniers mois de la guerre : veiller à l'intégrité du barrage alors que l'ALN de Tunisie, concentrée face à son secteur et bien armée, multiplie les harcèlements -, tenter de maîtriser, à l'intérieur, une situation explosive surtout dans les agglomérations européennes, à l'approche de l'indépendance.

 

 

SUMMARY

 

Général Multrier commanded the East Constantinois from 1961 to 1962 on the eve of Algerian independence. After a description of the development of barrages in his sector during previous years, he evokes his responsibilities as Commander of the frontier zone during the last few months of the war : ensuring the integrity of the barrages as the Tunisian NLA, concentrated opposite his sector and well artned, increased their harrying, attempting to control an explosive situation inland, especially in European urban areas, as Independence drew nearer.

 

 

(1) Mais parfois le barrage peut également avoir mission de protéger la voie ferrée (VF) contre des sabotages. il en fut initialement ainsi de la VF entre Tébessa et Bône et à l'ouest entre Méchéria et Ain séfra, lors du franchissement des monts des Ksour.

 

(2) A ce titre, la seule moitié nord de la ZEC avait créé et animait 70 écoles avec des instituteurs militaires : 6000 élèves. 60 centres de jeunesse et foyers sportifs, 80 autodéfenses et 3 centres de formation des autodéfenses. 120 nouveaux villages (90000 habitants) et 200) re roupements provisoires; 0 cercles du Mouvement solidarité féminine. En outre, 50 SAS agissaient dans cette sous-zone.

(3) Caffûts : terme d'artilleur désignant les restes d'obus retrouvés sur le champ de bataille.

 

 

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