CONSTRUCTION DU BARRAGE ÉLECTRIFIE

A LA FRONTIÈRE TUNISIENNE ENTRE BIR EL ATER ET NÉGRINE (1960)

 

Pierre PATUREL (sous-lieutenant)

 

Présentation.

 

A ma sortie de l'École d'application du Génie d'Angers en 1960 comme sous-lieutenant, j'ai choisi de servir au 19e Régiment du Génie dont le PC était à Hussein Dey.

 

Après un rapide passage au PC, j'étais affecté au 3e bataillon situé à Colomb-Béchar que je rejoignais pour en repartir immédiatement vers la frontière tunisienne où m'attendait ma compagnie, la 2e, installée au sud de Bir el Ater. Joli périple et bon début de séjour en Algérie !

 

Cette compagnie était cantonnée sous tentes à 25 km au sud de Bir el Ater au lieudit Oglats Ech Chaham, en bordure de la route Bir el Ater - Négrine dans une vallée dominée au nord par le djebel Onk. Installée de façon très sommaire, avec peu de moyens, la vie y était plutôt spartiate et ma première impression ne fut pas excellente, ce qui se confirma d'ailleurs par la suite car, compte tenu de la nature du sol, on foulait soit la poussière, soit la boue, sans parler des vents de sable qui venaient de temps à autre rompre la monotonie ambiante. De plus, à cette époque de l'année et contrairement à ce que l'on pourrait penser sous cette latitude, les nuits étaient très froides et le chauffage inexistant. Je me retrouvais donc, pour un séjour sur place de trois mois et demi, à partager une tente 56 glaciale avec deux ou trois sous-lieutenants appelés.

 

Cette compagnie était totalement isolée de son bataillon avec lequel elle essayait d'établir une liaison radio (en graphie) par jour (quand les ondes voulaient bien franchir la distance Bir el Ater -Colomb-Béchar). Elle était rattachée administrativement au 42e Bataillon du Génie stationné à Bir el Ater auprès duquel elle se ravitaillait en vivres, matériels et matériaux.

Organisation sommaire.

 

La 2e compagnie du IIIe/19e RG comprenait trois grosses sections - une section de commandement et services ; - deux sections-travaux, à chacune une trentaine de personnels.

 

La compagnie ne comprenait que trois officiers d'active : le capitaine, le lieutenant-adj oint et moi-même chef de section travaux.

 

L'équipement en véhicules était assez réduit : une jeep et trois camions (cargo ou benne) par section-travaux pour transporter personnels et matériaux.

 

Une vingtaine de personnels civils étaient affectés à chaque section travaux. Ces personnels étaient administrés et payés par le lieutenant adjoint de la compagnie.

 

Mission.

 

La mission de la compagnie consistait à terminer la construction du réseau électrifié entre Bir el Ater et Négrine au plus près de la frontière tunisienne sur une ligne de crête, au sud de la route Bir el Ater-Négrine et parallèlement à cette route. En fait, le travail s'est arrêté sur le réseau à la fin de décembre 1960 entre Soukiès et Bou Moussa.

 

Travail.

 

Tout était orienté sur la prolongation du réseau électrifié vers le sud car, compte tenu du renforcement et du minage du réseau au nord de Bir el Ater qui en rendait le franchissement très difficile, les tentatives émigraient vers le sud. Il y avait donc urgence.

 

Le travail, à journée continue, se faisait du matin 7 h 30 au soir 1718 heures, compte tenu du déplacement vers les chantiers de plus en plus éloignés, sur des pistes créées pour l'occasion à flanc de montagne et parcourues à vitesse réduite. Les personnels civils étaient récupérés au passage à des points déterminés. Militaires et civils souffraient beaucoup du transport en camions sans aucun confort au milieu des matériaux. On travaillait du lundi au samedi, le dimanche étant souvent consacré à l'entretien des matériels. Pratiquement aucun loisir, le campement étant loin de tout.

 

Sur le réseau, le travail était effectué par équipes travaillant à l'avancement dans l'ordre suivant :

 

1) Réalisation d'un réseau barbelé côté Tunisie

 

2) Réalisation d'un réseau électrifié central

 

3) Réalisation du réseau barbelé côté Ami

 

4) Piégeage du réseau électrifié par mise en place de fils barbelés tendus entre les deux réseaux et passant entre les fils électriques pour rendre le franchissement plus difficile.

 

Les poteaux-supports du réseau électrifié étaient équipés sur place de leurs porcelaines et scellés au béton fabriqué à la demande ; les trous étaient effectués à la main essentiellement par la main-d'oeuvre autochtone.

 

La sécurité sur les chantiers était, comme bien souvent chez les sapeurs, plutôt insuffisante car ces derniers ont toujours - à tort - la mauvaise habitude de donner la priorité au travail.

 

En revanche, au bivouac, des postes de surveillance étaient installés à l'angle des merlons de protection et des sentinelles y montaient la garde, inspectées la nuit par les rondes inopinées des officiers prenant ce service à tour de rôle, parfois après une journée longue et harassante.

 

Relations avec les voisins.

 

Nous n'avions que peu de relations avec les cavaliers chargés de la " herse " le long de notre réseau électrifié. Pendant mon séjour, le capitaine commandant l'escadron cantonné dans le même secteur et à proximité n'est venu qu'une seule fois rendre visite à notre commandant d'unité.

 

Des relations étaient plus fréquentes avec les électromécaniciens, notamment pour des questions d'ordre technique entre réalisateur et utilisateur du réseau, ainsi qu'avec les artilleurs du poste de Besseriani. Paradoxalement, les relations étaient plus suivies avec les marins des " Ports " de Soukiès et Bou Moussa qui avaient la gentillesse de nous prêter quelquefois leur projecteur de cinéma pour des séances particulièrement appréciées d'un bout à l'autre de la chaîne hiérarchique

 

Difficultés rencontrées.

 

Pendant les trois mois et demi passés à la construction du barrage électrifié sur la frontière tunisienne comme chef de section, je n'ai pas connu de difficulté particulière, ni dans le commandement (militaires, civils), ni dans le travail à exécuter, somme toute assez facile à réaliser. Ce qui, en revanche, m'est resté à l'esprit, c'est la pauvreté de l'installation et l'isolement total dans un environnement particulièrement austère. Jamais je n'aurais imaginé avoir aussi froid aux frontières du Sahara !

 

Toutefois, le jeune chef de section que j'étais a été très marqué par le " viol " du barrage que je construisais.

 

Le 25 décembre 1960 au matin, nous avons été avertis qu'une bande de fellaghas, venant de Tunisie, avait franchi le réseau pendant la nuit du réveillon. Je me suis rendu sur place pour réparer les dégats, révolté par cette brèche faite dans mon barrage comme si on m'avait volé quelque chose. J'ai appris par la suite que toute la bande (importante) avait été anéantie sur le. réseau arrière par les T 33 de l'aviation, grâce à l'alerte donnée par les électromécaniciens qui faisaient un remarquable travail dans des conditions encore plus précaires que nous.

Ce ne fut qu'une brève phase dans mon expérience de chef de section, en Algérie. Après les Oglats Elh Chaham, la compagnie a fait mouvement au début de janvier 1961 sur la magnifique oasis de montagne de Ferkane (au nord-ouest de Négrine) où j'ai oeuvré comme chef de section de construction de la piste devant relier Ferkane à Guentis dans le Nementcha; puis à la pose de mines et au déminage (très délicat) dans la région d'Ouenza, avant d'aller relever les fusiliers marins " rebelles " en 1962 dans les postes le long de la frontière marocaine au sud de Port-Say. Mais là j'étais déjà un lieutenant adjoint à la compagnie. Finie l'amertume de chef de section et place à une autre histoire sans doute moins passionnante

 

RÉSUMÉ

 

Un jeune officier du génie connaît sa première affectation comme chef de section de travaux chargé d'implanter un réseau électrifié dans le Sud-est algérien, au sud de Bir el Ater. Il décrit sa mission et ses moyens.

 

SUMMARY

 

A young engineer officer experiences his first assignment as a platoon officer charged to implement an electrified network South of Bir el Ater, South Eastern part of Algeria. He describes his mission and his means.

 

 

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