AU COMMANDEMENT D'UNE COMPAGNIE D'ELECTROMECANICIENS SUR LE BARRAGE ALGÉRO-MAROCAIN (1960-1962)

 

Bernard RIGAL

(capitaine)

 

 

 

Affecté en Algérie, en été 1960, pour y effectuer mon temps de commandement de capitaine, je fus auparavant envoyé à l'École d'application du Génie, pour y suivre un stage d'électricien adapté à ma future mission de commandant d'une compagnie d'électromécaniciens. On y étudia les matériels et dispositifs utilisés sur le barrage.

 

A mon arrivée en Algérie, je fus dirigé sur Méchéria, en zone SudOranais. Le colonel Gonon, commandant le génie divisionnaire de la 12e DI (GD 12), m'y attendait pour me préciser ma mission : créer la 977e compagnie d'électromécaniciens du Génie, la troisième et dernière née des unités de ce type sur le barrage algéro-marocain.

 

Il me conduisit au camp où stationnait le 3e Bataillon du Génie (3e BG) chargé de la construction des obstacles du barrage. Me montrant deux baraques préfabriquées et le terrain environnant, il me dit que les lieux étaient à ma disposition et me donna un mois, après la date de création de l'unité, pour prendre mes responsabilités opérationnelles. Je devais soulager les deux compagnies existantes (975e et 976e CEMG) en prenant en compte auprès de chacune d'elles six centrales du barrage.

 

Ainsi, de mon PC fixé à Méchéria, je devais commander six centrales provenant de la 975e CEMG, entre El Aricha et Méchéria, et six centrales au sud de Méchéria provenant de la 976e CEMG (dont le PC était à Aïn Séfra).

 

L'unité eut des débuts difficiles. Je reçus progressivement mes effectif.,,, provenant pour les cadres, de métropole, pour les appelés d'autres unités d'Algérie. Ceux-ci furent loin d'être les meilleurs. La situation s'améliora peu à peu avec l'arrivée d'appelés formés en métropole dans les régiments spécialisés pour ces missions (2e et 4e RG). Enfin je reçus un renfort de 80 marins, dont l'enseigne de vaisseau de Barrau, officier de réserve et ancien de l'École supérieure d'électricité (Sup Élec.), un maître, des secondsmaitres, des quartiers-maîtres et des marins.

 

Grâce à ce dernier renfort je pus organiser la compagnie en deux sections de recrutement distinctes :

 

- au sud (zone 13e DI), une section Marine commandée par le lieutenant du Génie Lévèque, saint-cyrien ;

- au nord (zone 12e DI), une section Génie d'appelés commandée par le lieutenant Kervizic, également du Génie et saint-cyrien.

 

Ce dispositif était justifié par le terrain plus favorable à l'ennemi au sud. Concentrer dans cette zone des personnels très qualifiés techniquement et d'active, comme les marins, me semblait justifié, mais les faire commandé par un officier du Génie me permettait de les initier aux contraintes du combat et de la vie à terre tout en gardant le contrôle de l'action. L'enseigne de vaisseau de Barrau, resté auprès de moi, conserva les prérogatives disciplinaires de chef de détachement marine avec le recul suffisant pour être respecté. Il eut pour moi un intérêt encore plus important car je lui confiai l'organisation et le contrôle des équipes de dépannage qui furent constituées en totalité par des marins qualifiés.

 

Le ler octobre 1960, le colonel Gonon me demanda, en présence du général inspecteur du Génie en visite, si j'étais en mesure de prendre mes responsabilités opérationnelles sur le barrage. Je fus bien obligé de répondre oui, après, tout de même, un instant d'hésitation. Le combat des électromécaniciens est plus technique que tactique et il fallait être sûr que l'intendance suivrait. C'est pourquoi nous avions choisi d'utiliser en magasins les deux baraques allouées pour y mettre à l'abri et ranger au mieux possible les pièces approvisionnées pour les dépannages, préservant ainsi nos besoins opérationnels et permettant une intervention plus rapide. Cela surprit un peu nos visiteurs qui constatèrent que le personnel, lui, vivait encore sous la tente. La situation s'améliora vite par la suite avec la construction par nos soins de baraques supplémentaires et l'affectation d'un hangar qui permit de libérer nos deux premières baraques.

 

Le soutien technique des centrales.

 

Initialement, la précarité de nos moyens et la modestie de nos installations nous obligèrent à rapatrier sur Méchéria les matériels en panne après les avoir remplacés en échange standard. Le diagnostic était fait à la compagnie et, suivant nos approvisionnements en pièces et la gravité des pannes, le matériel était réparé ou reversé et échangé à l'établissement de SainteBarbe du Tlelat. Les équipes de dépannage avaient cependant des lots de pièces courantes pour la totalité des besoins de l'infrastructure des centrales. Ce dispositif, mis en place assez vite, sera conservé jusqu'à la fin de la mission de la compagnie. Les réparations à l'unité s'améliorèrent dès que nous eûmes touché un hangar pour l'atelier. Grâce à la bienveillance du colonel Gonon, à la complicité de son adjoint, le capitaine Chaumette, et des sousoflïciers du Génie divisionnaire (GD), nous pûnies percevoir des matériaux au parc du GD. Notre enseigne de vaisseau put alors nous démontrer ses qualités de bâtisseur en réalisant avec son équipe renforcée de sapeurs, les cloisonnements nécessaires à la constitution de magasins et l'équipement d'un atelier électrique protégé, d'un atelier-moteur pour groupes électrogènes et un atelier-auto pour notre chef mécanicien, l'adjudant-chef Larène, à qui je dus beaucoup pour la qualité et le suivi de notre parc véhicules.

 

Le climat des hauts plateaux de Méchéria et la fréquence des vents de sable justifièrent largement les bonnes dispositions prises par notre enseigne et le rendement des réparations s'accrut très vite en permettant d'espacer les visites au parc de Sainte-Barbe.

 

Nous avions améioré notre cantonnement et nos conditions de vie puisque, à notre départ de Méchéria, nous disposions d'une aire de lava-e, la seule du pays, vite repérée par les légionnaires, et d'une blanchisserie bien utile après le départ des habitants de Méchéria, qui nous permettait même d'assurer le service des unités voisines.

 

La mission.

 

Nous n'étions pas l'organisme constructeur. C'est le 3e BG qui avait construit le barrage et continuait à assurer son entretien, à perfectionner les obstacles suivant les indications du commandement. La 977e CEMG était chargée d'assurer le bon fonctionnement du réseau électrifié, d'identifier les coupures, d'assurer les réparations. Dans la plus grande partie de sa zone, en plaine d'alfa, l'obstacle était constitué par une seule haie électrifiée, doublée côté intérieur par une piste technique pour les besoins des électromécaniciens, d'une bande minée à travers un réseau de barbelés, d'une piste tactique pour l'intervention des éléments blindés du secteur de défense.

 

Les rebelles, lors de passages en zone Nord, avaient trouvé des astuces pour franchir la haie en rampant sous le fil bas électrifié. Ils se protégeaient en soulevant le fil avec une goulotte couverte de caoutchouc isolant protégeant l'individu rampant sous la haie.

 

Pour leur compliquer la tâche, le 3e Génie équipait la haie avec des épingles en fer à béton entourant les fils actifs pour éviter leur soulèvement sans causer une disjonction révélant leur passage.

 

Il existait dans la zone de petits animaux qui se faisaient électrocuter en passant sous la haie. Pour éviter la multiplication des incidents qui causaient trop de fausses alertes, les haies furent équipées de bandes finement grillagées de part et d'autre de leur partie basse et à faible distance des fils actifs. Le franchissement de la haie en l'enjambant par le dessus étant dans la limite du possible, la partie supérieure de la haie fut dotée de rouleaux barbelés dissuasifs.

 

Tous ces travaux étaient exécutés durant la journée, la haie étant maintenue hors tension. Des chaînes étaient posées sur les fils de la haie en présence des responsables des éléments de travailleurs pour assurer leur sécurité et éviter toute fausse manoeuvre dans les centrales où les personnels profitaient de ces créneaux pour assurer l'entretien de l'installation.

 

Ces dispositions pouvaient être prises, étant donné la position très éloignée de la frontière marocaine. Pendant la journée, les forces tactiques patrouillaient dans le no man's land de la mer d'alfa en avant du barrage. Tous les matins, un avion Neptune observait cette zone pour y déceler toute trace d'activité. La préparation d'un franchissement était rendue très difficile. La distance à parcourir avant d'atteindre l'obstacle interdisait le transport de moyens lourds pour franchir la haie en souplesse.

 

Les unités d'intervention avaient reconnu tous les cheminements défilés aux vues des guetteurs et des radars des postes dotés d'une artillerie.

 

La nuit, en cas de défaut sur la haie, la consigne des électromécaniciens était de réenclencher les disjoncteurs. Au troisième essai, la position du défaut était localisée au radar filaire LTT ou au pont de Wheatstone et signalée aux artilleurs qui arrosaient aussitôt les cheminements repérés dans la zone. La reconnaissance des défauts et les réparations éventuelles se faisaient sous la protection d'un élément d'intervention armé et prêt à prendre la situation à son compte en cas de franchissement constaté.

 

Les incidents causés par des animaux constituaient la routine de tous les jours. Le disjoncteur réenclenché, on allait au résultat au matin pour trouver l'animal coupable. Il nous est arrivé de trouver une vache électrocutée gisant sur les fils. La haie était toujours sous tension ; le réenclenchement du disjoncteur n'avait pas été suivi d'une mise hors circuit de la haie. On a pu constater qu'à cet emplacement, le sol sableux était très sec et que les plaies de la vache étaient couvertes par un produit charbonneux parfaitement isolant qui avait enduit les fils en évitant la répétition du défaut.

 

Les difficultés rencontrées par les électromécaniciens dans l'exécution de leur mission furent plus causées par le climat et les animaux que par les rebelles.

 

Les orages gonflaient le ruissellement des eaux dans le lit des oueds et le flot de boue provoquait le déplacement des mines dans les bandes minées et sur les pistes tactiques et techniques. La construction de radiers bétonnés fut rendue nécessaire. On y noya les mines dans le béton pour éviter de les voir emportées par le flot.

 

Deux incidents majeurs marquèrent le séjour.

 

Le premier fut tragique : au contrôle matinal de la haie, une équipe de deux sapeurs de la centrale de Buix aperçut une gazelle s'activant sur la piste tactique. Ils s'arrêtèrent et le compagnon du chauffeur de la jeep descendit, ajusta la gazelle avec son arme et la tua. Rien à dire jusque-là, il était normal de tuer la gazelle pour éviter qu'elle saute dans la bande minée. Mais ce sapeur, inconscient du danger, entreprit de franchir la bande minée pour aller chercher la gazelle.

 

Il sauta sur une mine-encrier et son camarade, au mépris du danger, lui porta secours et le ramena au poste d'où il fut transporté par hélicoptère à Méchéria où il fut opéré.

 

Le second incident eut lieu sur le réseau de la centrale de Moktadeli et, lui, fut assez cocasse. Au contrôle matinal de la haie, l'équipe des sapeurs tomba nez à nez avec un dromadaire qui circulait sur la piste technique. Le réflexe des sapeurs fut de faire demi-tour et d'aller prévenir les responsables du secteur. Il fallut une automitrailleuse, avançant lentement tous panneaux fermés, pour repousser le dromadaire vers une bretelle de sortie.

 

Ces deux incidents illustrent la nécessité d'une information et d'une instruction des personnels sur les dangers de la routine.

 

Dans le premier cas, la suite fut tragique parce que les sapeurs ne croyaient pas à l'existence de mines dans un panneau où rien n'avait jamais révélé la présence de mines. La réaction positive dans le deuxième incident indique une réaction réfléchie des sapeurs.

 

La lutte contre la routine et le relâchement des attitudes face au danger fut un souci constant dans cette zone où le peu d'activité des rebelles endormait la vigilance des personnels.

 

Ma crainte constante fut d'apprendre qu'un sapeur s'était fait électrocuter par non-respect des consignes, par un geste machinal en touchant la haie, oubliant sa mise sous tension.

 

J'ai moi-même un jour arrêté un de mes gestes explicatifs au tout dernier moment, oubliant qu'à cet instant la haie électrique était sous tension.

 

Les franchissements.

 

L'activité du FLN dans notre zone était relativement restreinte du fait de l'éloignement de la frontière marocaine.

 

Durant mon commandement, je n'ai connu qu'un franchissement sérieux du barrage près de Moktadeli par un groupe de 25 rebelles en novembre 1960.

 

Au cours de ce franchissement un rebelle sauta sur une mine. Il fut achevé par le chef du groupe et, sans aucune précaution, la totalité du groupe franchit les obstacles après avoir cisaillé tous les fils de la haie électrique et les obstacles en barbelés. Une alerte fut immédiate à la centrale qui prévint aussitôt les éléments d'intervention. Ceci se passa en une zone où le barrage traverse un relief très accidenté, ce qui facilita l'approche puis la fuite du groupe des rebelles. Une importante opération dut être montée pour neutraliser 23 des rescapés du groupe en zone montagneuse. La protection de cette partie du dispositif fut alors améliorée par la création d'un barrage avant constitué par une bretelle rattachée aux obstacles de Moktadeli et enveloppant, en avant de ceux-ci, une bonne partie des reliefs trop favorables aux rebelles.

 

La 977e compagnie reçut mission d'équiper et de prendre à son compte les centrales du Morhad et de Hassi Betoula ainsi que les obstacles électriques qui en dépendaient. Ceci fut très vite réalisé par nos spécialistes de la Marine qui prirent en compte également la responsabilité de les servir jusqu'à la fin de notre séjour.

 

Un autre incident montra que l'adversaire avait une bonne connaissance du fonctionnement de notre dispositif. Nous en avons conclu qu'une autorité FLN de haut niveau avait réussi à pénétrer en arrière du barrage en donnant, certes, l'alerte mais sans pouvoir être interceptée. Un incident permanent fut provoqué en fin de réseau nécessitant l'intervention des électromécaniciens pour le rétablissement de la tension. Avant de quitter la centrale, une chaîne fut fixée sur la haie pour assurer la protection des personnels. L'incident, une mise à la terre permanente, fut réglé, sous la protection d'un élément tactique d'intervention. De retour à la centrale, la mise sous tension de la haie se révéla impossible. Un incident permanent avait été créé cette fois à proximité de la centrale pendant l'intervention précédente durant la mise hors tension de la haie. Au matin, toute trace de passage se révéla impossible. Nous avons supposé qu'il s'agissait sans doute du franchissement d'un isolé très bien renseigné et parfaitement aidé.

 

 

Les diftïcuItés de mon commandement ont surtout été liées au climat et à notre isolement en plaine d'alfa sur 250 km de barrage. Une épidémie d'ictères à virus toucha plus du tiers de l'effectif de la compagnie sans que la cause put en être identifiée.

 

Les éléments les mieux protégés sur le plan sanitaire étaient les plus malades... un lieutenant resta indisponible plusieurs mois.

 

L'implantation des centrales sur le barrage en des zones désertes et la routine d'un travail répétitif et manquant parfois d'incidents pendant de longues périodes perturbèrent le moral des personnels appelés en particulier.

 

Grâce à la complicité du GD 13 et du parc à matériaux de Méchéria, il fut possible de motiver les sapeurs à améliorer leur cantonnement pendant leurs heures de repos, ce qui les empêcha de broyer du noir. Un exemple limite à cette situation était la centrale de Ben Daoud au nord de Méchéria. Construite en forme de fortin isolé, sans renfort tactique à proximité, dans un paysage désertique où le seul arbre environnant figure sur la carte du secteur, la centrale n'avait rien de réjouissant pour les appelés qui y étaient affectés. Des relèves fréquentes furent nécessaires pour éviter des dépressions aux moins aguerris et pour éviter les conflits entre les personnels vivant dans ce vase clos. Un âne perdu et récupéré a été longtemps la seule distraction de la centrale...

 

Le préfet maritime d'Oran vint rendre visite aux marins embarqués de la 977e compagnie. Il me remercia d'avoir laissé nos marins constituer des équipages entiers de centrale, ce qui maintenait chez eux leur esprit de corps et créait une bonne émulation.

 

Pour ma part, je n'ai eu qu'à me féliciter du travail effectué par nos marins qui se faisaient un point d'honneur à briquer à fond les installations techniques des centrales et qui n'avaient de cesse d'améliorer la fiabilité des obstacles.

 

La 977e CEMG n'a eu que deux ans d'existence. L'ayant créée je l'ai également dissoute après son rapatriement en France en 1962. Ne reste d'elle que son fanion déposé au musée du Génie à Angers, et les vifs souvenirs que nous en gardons, dont cet article ne peut être qu'une brève évocation.

 

RESUMÉ

 

Le barrage électrifié nécessitait, pour son alimentation en énergie, des centrales réparties sur toute la longueur de la frontière. Le fonctionnement, l'entretien de ces centrales comme des réseaux nécessitèrent la création d'unités spécialisées appelées " compagnies d'électromécaniciens ". Le capitaine Rigal, officier du Génie, qui en commanda une pendant deux ans, en décrit le fonctionnement et le mode de vie.

 

 

SUMMARY

 

In order to secure its alimentation in energy, the electrified barrage necessitated the support of power stations disposed all along the border. The running and the up-keeping of these power stations set up in a network, required the creation of specialised units referred to as "compagnies d'électromécaniciens" or electrical engineering units. Captain Rigal, an engineer officer, was placed in command of such an unit. He gives us a description of its life-style and organisation.

 

 

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