L’ÉVOLUTION DES NIVEAUX STRATÉGIQUE, OPÉRATIF ET TACTIQUE

 

Loup Francart

 

 

Dans ce siècle où la psychologie a mis en évidence l’importance de la conflictualité dans les rapports humains, la terminologie militaire est devenue un mode d’expression utilisé dans de nombreux autres domaines. C’est ainsi que l’on parle de stratégie et de tactique en mathématiques (domaine ouvert par les travaux de J. von Neumann, qui ont conduit à la notion de modèle), en économie (théorie des jeux de Borel, en 1944) ou en management. Ces deux termes connaissent maintenant un aspect purement théorique désignant certaines structures logiques de l’action et un aspect pratique traitant de la conception et de l’exécution des politiques les plus diverses : industrielle, sociale, etc. Cette utilisation du vocabulaire militaire dans d’autres domaines n’a pas été sans en modifier la compréhension générale, y compris pour les militaires eux-mêmes. Il faut également convenir que l’évolution géopolitique du monde a poussé à une conception de plus en plus large, géographiquement et sémantiquement, de la stratégie telle qu’elle était conçue au début du siècle.

Rappelons la résolution des gouvernements alliés prise lors de la conférence de Beauvais, le 3 avril 1918 :

Le général Foch est chargé par les gouvernements britannique, français et américain de coordonner l’action des armées alliées sur le front occidental ; il lui est conféré à cet effet tous les pouvoirs nécessaires en vue d’une réalisation effective. Dans ce but, les gouvernements britannique, français et américain confient au général Foch la direction stratégique  des opérations militaires. Les commandants en chef des armées britannique, française et américaine exercent dans sa plénitude la conduite tactique de leur armée.

 

Ce texte, préparé par le général Mordacq et par Georges Clemenceau, indique clairement ce qui distingue et ce qui lie stratégie et tactique. Trois catégories d’acteurs sont énumérées : les gouvernements, détenteurs du pouvoir politique ; le responsable de la direction stratégique, qui reçoit mission des gouvernements de "coordonner l’action des armées alliées" ; enfin, les généraux en chef qui exercent la "conduite tactique" de leur armée. L’action s’articule donc à trois niveaux : la politique, la stratégie et la tactique.

Cette définition, simple et pratique, a considérablement évolué. À tel point que, depuis plus d’une dizaine d’années, nos alliés distinguent un nouveau niveau, le niveau opératif, qui correspond à ce que les soviétiques ont appelé l’art opératif et qui a été développé à partir du concept allemand "operativ Kriegskunst". De plus, le niveau stratégique a été détaillé en plusieurs sous-niveaux. Enfin, le terme, initialement militaire, s’est élargi à d’autres domaines politiques en raison de l’apparition de la guerre totale.

À l’entrée d’une nouvelle ère stratégique, très différente de celle de la guerre froide, comment redéfinir l’ensemble de ces termes afin de poser les bases nécessaires à l’établissement d’une doctrine claire, cohérente et utilisable par tous ?

L’élargissement de la notion de stratégie

La résolution de Beauvais définissait la stratégie comme la conduite militaire d’une alliance pour une action totale. Cette acception correspondait à la définition classique de la stratégie donnée par Clausewitz, puis, plus tard, par Liddell Hart et par Raymond Aron : "L’art d’employer les forces militaires pour atteindre les résultats fixés par la politique". Il s’agissait d’emporter la décision par la victoire militaire. Mais, comme le fait remarquer le général Beaufre, cette définition est étroite puisqu’elle ne concerne que les forces militaires. C’est pourquoi il estime, comme Foch, que la stratégie est plutôt "l’art de la dialectique des volontés employant la force pour résoudre leur conflit". Apparaît ici la notion de succès, obtenu par la création et l’exploitation d’une situation entraînant une désintégration morale de l’adversaire suffisante pour lui faire accepter les conditions qu’on veut lui imposer.

Le spectre de la guerre totale, troisième guerre mondiale apocalyptique, a élargi la notion de stratégie à la préparation de l’emploi de la force. C’est ainsi que le Larousse définit la stratégie comme "l’art de coordonner l’action de forces militaires, politiques, économiques et morales impliquées dans la conduite de la guerre ou la préparation de la défense d’une nation ou d’une coalition". Cette nouvelle acception sous-entend la recherche d’une supériorité d’emblée par une vision globale de tous les aspects de la situation conflictuelle.

On peut estimer actuellement que la notion de stratégie a triplement évolué. En premier lieu, elle déborde largement les voies militaires possibles de résolution d’un conflit. D’autres possibilités s’intègrent dans la stratégie : diplomatie, économie et autres. Ces possibilités peuvent, dans certains cas, constituer une stratégie meilleure que l’emploi de la force. Dans de nombreux cas, elles seront développées en parallèle à la menace d’emploi ou à l’emploi de la force. En deuxième lieu, elle est devenue préventive. Il s’agit de mettre en place les conditions détournant tout adversaire potentiel d’un emploi de la force pour arriver à ses fins ou permettant de le contraindre rapidement à renoncer à ses ambitions. En troisième lieu, on constate que la notion de stratégie s’est étendue à des domaines autres que l’aspect conflictuel des relations entre pays. Elle est devenue l’expression du positionnement du pays dans la communauté des nations. C’est ainsi que l’on pourrait dire que la stratégie est "l’art de coordonner l’ensemble des forces de la nation pour assurer à celle-ci la place et le rôle définis par le projet politique du gouvernement".

Cette dernière définition est, on le voit, plus large que celle d’une stratégie liée à l’ancien contexte. Elle va au-delà de l’aspect purement défensif d’intérêts, elle prend en compte l’élargissement de la politique de défense à une politique de sécurité et sous-tend une vision politique globale sur la place du pays dans le concert des nations. C’est donc une notion exigeante, beaucoup plus exigeante que l’ancienne notion de stratégie limitée à l’apparition d’un conflit et à sa résolution. Qu’on le veuille ou non, on ne peut y échapper sous peine d’être marginalisé. Pour l’instant, seuls les Américains ont fouillé ce champ immense de la nouvelle stratégie pour tenter d’en définir les buts et les objectifs. Ce travail réclame une étroite coordination entre les différents ministères : défense, affaires étrangères, industries, économie, culture, etc. Ce n’est pourtant qu’à cette condition que la France pourra maintenir sa place dans le monde. C’est pourquoi la définition très large du général Poirier semble la plus visionnaire, parce qu’adaptable à toutes les définitions de la stratégie, y compris dans une acception autre que militaire ou politique. Elle met l’accent sur la capacité à concevoir, à organiser les idées autour d’un but commun pour faire face à un environnement hostile. Le général Poirier définit en effet la stratégie comme la "conception d’une action collective et finalisée en milieu conflictuel".

N’allons pas penser que cet élargissement de la notion générale de stratégie relègue la stratégie militaire aux oubliettes. Au contraire, il importe maintenant de mieux différencier les différents niveaux de stratégie.

Toute stratégie se situe dans le champ plus vaste d’un projet politique. La tradition parlementaire veut que le gouvernement fasse, au moment de son entrée en fonction, une déclaration de politique générale. C’est l’occasion pour lui de définir les grandes lignes de sa stratégie globale dont l’objet est bien de préciser quelle place ce gouvernement entend donner au pays dans le concert des nations. Certes, rien n’est aussi clairement exprimé et cette stratégie ne change pas, fort heureusement, à chaque nouveau gouvernement. En fait, il s’agit plus d’orientations permettant, pour la suite, de guider les ministères dans la mise au point des efforts du gouvernement dans ce domaine. Ces efforts peuvent s’exprimer par la suite en un texte de base redéfinissant notre stratégie globale. C’est ainsi que s’est développée, dans certains pays européens, dont la France, l’habitude de publier un Livre blanc permettant de définir toutes les options du gouvernement dans le contexte stratégique en cours. Il est actuellement limité à notre politique en matière de sécurité et de défense. Mais nous verrons qu’en fait, un véritable projet stratégique ne peut se limiter au seul problème de la défense puisque celle-ci est liée à l’environnement stratégique mondial et à la place qu’y tient et que veut y tenir la France.

Cette stratégie globale relève du Premier ministre, assisté de ses conseillers et des représentants des ministères concernés. Elle se décline ensuite en stratégie générale pour chacun des domaines particuliers : diplomatique, militaire, économique, culturel, etc. Dans l’état actuel des réalisations, on peut dire qu’il n’y a pas encore, en France, de véritable structure permettant une coordination étroite des buts, des objectifs et des actions menées dans chaque domaine. Seuls quelques domaines particuliers organisent leur action à partir de textes définissant clairement la stratégie générale en vigueur. Notons que l’état-major des Armées, dans le Concept d’emploi des forces de juillet 1997, a précisé notre stratégie générale militaire.

Cette stratégie générale militaire se divise elle-même en quatre sous-stratégies qui sont la stratégie des moyens, la stratégie opérationnelle, la stratégie d’influence et la stratégie de déploiement. L’absence de l’une d’entre elles compromettrait fortement la stratégie générale militaire.

La stratégie globale

C’est au niveau de la stratégie globale qu’est développé, coordonné et employé l’ensemble des forces actuelles et potentielles de la nation, dès le temps de paix, pour atteindre les buts définis par la politique générale du gouvernement.

Le niveau de stratégie globale est celui auquel sont déterminés le rôle et la place qu’on veut donner à la nation dans le monde en général et dans son environnement continental et régional en particulier. Ce niveau englobe donc le problème de la sécurité et de la défense dans un contexte plus large. Comment, en effet, concevoir la sécurité si, auparavant, les grandes options de notre politique extérieure, au premier degré, et intérieure, au second degré, n’ont pas été définies ?

La stratégie globale d’un pays repose sur les cinq piliers fondamentaux qui positionnent les nations entre elles.

La richesse s’appuie sur diverses sous-stratégies que sont les stratégies d’approvisionnement, industrielle, commerciale et financière. Il s’agit bien là de donner du sens aux actions politiques dans ces domaines : buts généraux, objectifs particuliers, actions à mener et répartitions des responsabilités.
La force, potentielle ou utilisée, encore à notre époque, est une nécessité impérative d’accompagnement de la richesse pour imposer sa décision et surtout empêcher que d’autres pays ne puissent décider à notre place. Elle permet de poursuivre les options stratégiques qui ne peuvent être achevées par les moyens diplomatiques ou autres. Elle s’exprime dans le cadre très large de la notion de sécurité et dans le cadre plus restreint des notions de défense ou d’intervention extérieure.

 

 

L’influence met en œuvre les stratégies d’alliance, de participation aux décisions internationales. Elle est le domaine de la diplomatie, mais aussi de l’ensemble des ministères travaillant dans un cadre international, dont le ministère de la Défense.
Le rayonnement s’appuie sur les bases de la civilisation et de la société, c’est-à-dire sur les valeurs et la culture. Les actions dans ce domaine n’ont d’effet qu’à très long terme.
La gouvernance est une condition nécessaire à la mise en œuvre des stratégies des autres domaines. Il s’agit de l’aptitude du gouvernement à définir, concevoir, organiser et conduire les stratégies de chaque domaine.
 

Le niveau de stratégie générale militaire

C’est le niveau auquel est organisée la contribution des armées à la stratégie globale mise en œuvre par le gouvernement.

La stratégie générale militaire s’élabore et se conduit dès le temps de paix dans les quatre domaines stratégiques que sont, pour les forces :

la stratégie des moyens en permettant la constitution, qui comprend la stratégie génétique (organisation des systèmes de forces et choix des systèmes d’arme), la stratégie industrielle d’armement à laquelle participent généralement les forces armées, la stratégie logistique qui prévoit les stocks à détenir en fonction de la stratégie générale adoptée ;
la stratégie de déploiement optimisant leur emploi possible, qui englobe les choix en matière de stationnement et de

 

prépositionnement des forces, les plans de montée en puissance des différents types de forces et les plans de projection liés aux capacités de transport et de protection des déploiements stratégiques ;
la stratégie d’influence permettant de les crédibiliser, qui passe par la puissance en volume et technologie par rapport aux armées en présence, et par les relations entretenues par les forces armées avec les autres armées, en particulier alliées ;
la stratégie opérationnelle les mettant en œuvre, en cas de nécessité. Elle développe dès le temps de paix les hypothèses d’engagement et les modes stratégiques envisagés pour atteindre le succès.

Nous ne détaillerons ici que cette dernière.

La mise en œuvre des forces armées s’effectue dans un cadre espace-temps qu’il est nécessaire de préciser.

En effet, les termes de campagne, d’opération, d’engagement, de bataille sont souvent employés de manière confuse par les journalistes, les historiens et même les militaires. La clarification de ces termes peut s’effectuer selon les niveaux de l’action militaire. Elle devrait ainsi permettre de parler un langage commun non seulement entre militaires français, mais aussi avec nos alliés qui ont, eux aussi, tenté de mieux définir ces notions.

 

 

NIVEAU STRATÉGIQUE :

* guerre :

 

Conflit ouvert, en général de haute intensité, mettant en jeu nos intérêts vitaux. La guerre est un état, déclaré par le Parlement, dans lequel les ressources de la nation sont mobilisées pour défendre ses intérêts.

* théâtre de guerre :

Aire géostratégique à l’intérieur de laquelle peut se combiner l’action de forces agissant sur des théâtres de campagne ou d’opération différents, en vue d’atteindre la victoire finale.

* campagne :

Série d’opérations interarmées et le plus souvent interalliées ou multinationales, destinées à atteindre le but fixé par le niveau politique (national ou multinational) aux forces armées.

* théâtre de campagne :

Aire géographique dans laquelle agissent les forces armées pour atteindre le but stratégique fixé par le gouvernement ou la coalition.

NIVEAU OPÉRATIF :

* opération :

 

Série d’engagements tactiques ou d’actions particulières menées par un groupement de forces dans une zone géographique déterminée, appelée théâtre d’opération, en vue d’atteindre un objectif fixé par le niveau stratégique.

Une opération peut être aéroterrestre, aéronavale, amphibie, terrestre, aérienne ou maritime.

* théâtre d’opération :

Aire géographique dans laquelle une force, interarmées la plupart du temps, agit pour atteindre un objectif fixé par le niveau stratégique.

NIVEAU TACTIQUE :

* bataille :

 

Actions combinées d’un certain nombre de moyens visant l’affaiblissement, la neutralisation ou la destruction d’une partie déterminée des forces adverses.

* engagement tactique :

Pour une grande unité, un groupement ou un sous-groupement, action débutant au reçu d’une mission opérationnelle.

 

 

 

N’hésitons pas à être un peu schématique de façon à percevoir ces changements entre les niveaux, tout en faisant remarquer que ceux-ci restent étroitement dépendants les uns des autres et mis en œuvre simultanément dans le cadre d’une campagne.

La stratégie opérationnelle

Le niveau de stratégie opérationnelle est le niveau auquel est planifié, conduit et soutenu un engagement en vue d’atteindre la situation future recherchée politiquement.

Cet engagement peut se situer à deux niveaux. Dans le contexte actuel, il se situe le plus souvent au niveau opératif dans le cadre d’une opération limitée, sans intervention sur le théâtre militaire du niveau stratégique dont les activités sont conduites par le Haut Commandement National (HCN) ou l’organisme international ayant donné le mandat à la force. Dans le cadre d’un engagement de plus grande envergure, un niveau stratégique est mis en œuvre. Ce fut le cas pendant la guerre du Golfe qui constitua en fait une campagne avec deux opérations successives, desert shield et desert storm.

Nous ne disposons pas, comme les Américains avec les CINC, d’un niveau permanent de stratégie opérationnelle lié à un théâtre et pourvu dès le temps de paix d’un commandement et d’un état-major chargés de planifier les engagements possibles sur ce théâtre. Notre niveau de stratégie opérationnelle est donc de la responsabilité directe du chef d’état-major des armées.

La question est de savoir comment caractériser ce niveau de stratégie opérationnelle ?

Tout d’abord, comme par le passé, la stratégie opérationnelle participe à l’affrontement des volontés politiques. La prise en compte de cette imbrication étroite de l’action militaire dans l’action politique est encore plus nette que dans l’ancien contexte. Les engagements actuels se situent dans le cadre de la défense des intérêts stratégiques, cadre dans lequel l’action des forces armées est plus restrictive et davantage liée à une démarche politique que dans le cadre de la défense des intérêts vitaux. Cet affrontement des volontés politiques est donc au centre de la stratégie opérationnelle.

Je crois que l’essence de la stratégie gît dans le jeu abstrait qui résulte, comme l’a dit Foch, de l’opposition de deux volontés. C’est l’art qui permet, indépendamment de toute technique, de dominer les problèmes que pose en soi tout duel, pour permettre justement d’employer les techniques avec le maximum d’efficacité. C’est donc l’art de la dialectique des forces ou encore plus exactement l’art de la dialectique des volontés employant la force pour résoudre leur conflit. 

 

Dans cette dialectique des volontés, la décision est un événement d’ordre psychologique que l’on veut produire chez l’adversaire : le convaincre qu’engager ou poursuivre la lutte est inutile 1.

Nous retrouverons au niveau opératif cet aspect essentiel des affrontements des visions ou projets politiques.

Autour de ce noyau central caractérisant le niveau de stratégie opérationnelle apparaissent les différents aspects de la guerre ou de l’engagement armé :

guerre des communications, c’est-à-dire des voies de communication et des moyens de télécommunications, entre le théâtre de campagne ou d’opération et le territoire national ;
guerre des potentialités, c’est-à-dire l’action permanente d’affaiblissement de la cohérence des parties en présence dans tous les domaines : participation des forces à la vérification de l’embargo ou à l’instauration d’un blocus économique, protection du territoire national contre les actions d’un adversaire, etc.
affrontement des forces armées, sur un théâtre de campagne ou d’opération, qui, dans le contexte actuel, se situe hors du territoire national ;
enfin, de manière sans doute plus exacerbée que par le passé en raison de l’influence des médias sur le circuit décisionnel, guerre de l’influence. Celle-ci a pour objet de maintenir la légitimité internationale, de maintenir la cohésion nationale autour du projet politique, de contrer la propagande de l’adversaire et enfin de démoraliser celui-ci. Elle doit faire l’objet, en cohérence avec la conduite de la campagne, d’une planification parallèle qui en définit les buts généraux, les objectifs dans le temps, la répartition et l’utilisation des moyens.

Les médias ne sont plus seulement des spectateurs, mais des acteurs des crises et des conflits, qui pèsent sur leur conduite et leur issue. En conséquence, la planification devra prendre en compte, de plus en plus tôt, leur présence sur les théâtres d’opération. La gestion médiatique devient l’un des éléments de la stratégie militaire 2.

 

À noter que la guerre de l’information, notion développée par nos alliés depuis quelques années, englobe pratiquement tous les aspects évoqués ci-dessus : guerre de l’influence bien sûr ; guerre par la force armée avec la guerre du commandement (Command and Control Warfare), la guerre du renseignement (Intelligence Warfare et Deception), la guerre électronique (Electronic Warfare) ; guerre des communications. Cette notion englobe tant de domaines qu’il est difficile de la poser elle-même en tant que domaine particulier de la stratégie opérationnelle.

Le niveau opératif

Niveau de combinaison des actions interarmées sur un théâtre d’opération, c’est le niveau de synthèse des diverses batailles menées en vue d’atteindre l’objectif fixé par le niveau stratégique.

Ces batailles visent la supériorité sur le théâtre d’opération (ici terrestre), puis l’effet décisif.

La bataille du commandement

Elle a pour but la supériorité dans la conception et la conduite de la manœuvre interarmées. C’est la bataille des volontés entre deux esprits directeurs qui va s’exercer à travers l’idée de manœuvre et la répartition des moyens pour la réaliser.

De même que les armes elles-mêmes exercent leur interaction au niveau technique et que les forces directement en présence s’affrontent au niveau tactique, c’est la lutte entre deux esprits directeurs, tels qu’ils s’expriment dans les méthodes conceptuelles qui gouvernent l’action sur le terrain à l’échelon du commandement de toutes les forces engagées, et à l’occasion des aventures et mésaventures survenues à leurs troupes dans la réalité. La limite de ce qui est "opérationnel" dans les méthodes, dans le commandement et dans l’action, est évidente en soi dans n’importe quel cas réel, même s’il est difficile de cerner le sujet dans l’abstrait 3.

 

Il s’agit à ce niveau de déterminer où et quand frapper en intégrant la surprise. Cette bataille des volontés prend dans le nouveau contexte une importance extrême, puisqu’il s’agit, sur le théâtre, d’amener l’adversaire à renoncer à son action en engageant un minimum d’affrontements directs. Cette nouvelle approche, dite approche indirecte et prônée par Liddell Hart, correspond bien aux nouvelles exigences politiques et diplomatiques des interventions armées : recherche de pertes réduites, dommages collatéraux moindres que dans une guerre de destruction, atténuation des risques de dérive médiatique et de renversement de l’opinion publique.

Alors que l’usure est un processus quasi physique qui garantit des résultats proportionnels à la quantité et la qualité de l’effort entrepris, mais qui ne produit ses effets que dans la mesure où l’on possède une supériorité matérielle réelle, les résultats de la manœuvre relationnelle (ou approche indirecte) dépendent de la justesse avec laquelle les faiblesses de l’ennemi sont repérées, de la surprise que suscite l’action, de la vitesse et de la précision avec lesquelles celle-ci est exécutée. Une certaine combinaison de vitesse et de surprise est la condition préalable du succès, car l’ennemi qui a le temps de réagir peut mettre ses faiblesses à couvert de l’effort en cours 4.

 

La bataille du renseignement

C’est une véritable bataille en soi, car elle met en œuvre des moyens techniques de plus en plus importants et qui peuvent assurer, dès l’entrée sur le théâtre, la supériorité sur l’adversaire. Elle comprend bien sûr l’acquisition du renseignement dans des domaines très variés, mais elle se double d’une bataille du contre-renseignement qui rejoint la bataille du commandement dans la recherche permanente de la déception de l’adversaire. Elle est la condition même de l’affrontement des volontés par la capacité d’anticipation et de surprise qu’elle donne.

Les batailles pour la maîtrise des espaces aériens
et maritimes

La supériorité dans les espaces aériens et maritimes est essentielle dans le cadre d’une armée de projection. Les engagements actuels font oublier cette condition préalable à tout engagement terrestre. La guerre des Malouines a cependant démontré l’importance de la supériorité dans ces milieux, supériorité acquise principalement par la détention d’armements dotés des dernières nouveautés technologiques.

La bataille des capacités

Cette bataille met en œuvre tous les moyens d’atteinte des capacités de l’adversaire et vise à détruire ou au moins affaiblir la cohérence de son dispositif. Inversement, l’ensemble des moyens de protection et de soutien destinés à préserver et entretenir nos propres capacités y participe. Elle est l’objet principal de la phase de prise d’initiative sur l’adversaire qui suit la phase de projection des forces. Elle commence dès l’entrée sur le théâtre ; les quatre composantes, terre, air, mer et forces spéciales, y participent. Elle se mène le plus souvent par des actions dans la profondeur et en particulier des feux et la guerre électronique. Elle n’exclut cependant pas des raids au contact direct de l’adversaire et implique donc un dispositif de sûreté important dans toutes les dimensions.

La bataille de l’adhésion

Au niveau du théâtre d’opération, la guerre de l’influence devient la bataille pour l’adhésion. Plus encore qu’au niveau stratégique, il importe, dans le contexte actuel qui n’est pas un contexte de guerre totale, de disposer du maximum de soutien moral sur le théâtre, ou, au moins, une acceptation des actions entreprises.

Elle se prépare dès le début de la planification. C’est ainsi qu’avant l’engagement, le climat d’adhésion et de confiance sur le théâtre d’opération sera un facteur important de décision. Ceci implique donc la capacité de renseignement dans ce domaine sur le théâtre. Les hypothèses de la planification devront également tenir compte d’un possible retournement des opinions et des facteurs susceptibles de conduire à ce retournement. Les actions préventives à mener dans le domaine de l’information et des explications sur l’opération seront définies.

Elle s’inscrit en cohérence impérative dans la guerre de l’influence et concerne l’ensemble du milieu humain. Mais les objectifs et les modalités d’application diffèrent selon les catégories.

 

 

En ce qui concerne les unités amies, il s’agit en permanence de veiller à l’entretien du moral et à la conviction de la légitimité de l’action par l’information.
Vis-à-vis des acteurs armés, il s’agit de persuader les combattants adverses de l’inanité de l’action violente et de la possibilité de trouver d’autres voies pour résoudre le problème. En ce qui concerne leurs décideurs, l’effort porte sur la perception de la puissance potentielle de la force, de la volonté internationale de s’en servir et sur la déception en cas d’engagements armés.
Pour la nation hôte, il est primordial de gagner et de conserver l’adhésion de l’opinion publique, des autorités locales et nationales, des médias de toutes sortes. Ceci nécessite la mise en œuvre d’un plan particulier d’actions très diverses, suivi par une cellule spécialisée dans ce type d’actions et disposant des moyens nécessaires.

 

 

Enfin, les membres des ONG, les représentants des autres ministères, les médias nationaux et internationaux doivent être convaincus que l’action est légitime, bien préparée et bien conduite. Ceci représente également la tâche d’une cellule spécialisée dans les actions militaires relevant de ces domaines.

La bataille pour la décision aéroterrestre

Le lecteur aura bien compris que l’ensemble de ces batailles est la condition préalable à la décision sur le théâtre d’opération, sans cependant, dans la plupart des cas, y conduire. Nous n’entrerons pas dans le détail de cette bataille. Il est cependant important de constater qu’elle est devenue interarmées et dépasse largement le simple affrontement des forces terrestres. Disons même que la nécessité d’un minimum de dommages collatéraux impliquera la recherche d’une approche indirecte évitant les affrontements massifs entre forces adverses.

Sans doute certains penseront que l’apparition du niveau opératif dans notre pensée militaire n’est pas vraiment utile pour mener les opérations. Cette réflexion est probablement vraie en ce qui concerne la conduite des engagements par chaque armée. Il semble cependant indispensable d’avoir en permanence cette notion à l’esprit pour concevoir la manœuvre et les actions interarmées. Comment va-t-on atteindre l’objectif stratégique qui a été fixé, quels sont les effets à réaliser sur le théâtre et avec quoi ? Elle permet de répartir plus clairement les responsabilités entre le niveau stratégique et le niveau opératif, telles qu’elles ont été décrites. Son intérêt apparaît facilement dans le domaine de la planification où le plan de campagne ne doit pas être confondu avec le plan d’opération.

À l’heure où la notion d’interopérabilité devient un souci permanent, il est important de prendre conscience que cette différenciation des niveaux est adoptée par l’ensemble de nos alliés, soit parce qu’elle fait partie des habitudes de pensée pour les Allemands, soit parce qu’elle a été adoptée par nécessité comme c’est le cas pour les Américains, suivis par les Britanniques.

Nous n’entrerons pas dans la description du niveau tactique et ses particularités par rapport au niveau opératif. C’est le niveau de conduite du combat dans chacun des milieux particuliers. Il est aussi en partie interarmées, car il est inconcevable que chaque armée mène isolément sa propre guerre au niveau tactique. On peut dire que le niveau opératif détermine les effets successifs à obtenir au cours de l’opération ; il répartit les efforts et définit les missions de chaque armée selon les différents effets à obtenir. La planification de l’action d’ensemble de chaque composante pour atteindre l’objectif fixé au niveau opératif est bien du niveau opératif, mais la conduite de la manœuvre de chaque composante appartient au niveau tactique. Lorsque plusieurs armées concourent à l’obtention du même effet, leurs actions de niveau tactique doivent être conduites en interarmées.

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En une ère stratégique d’opérations limitées dans leurs buts politiques, dans leur cadre espace-temps et leur intensité, nombreux sont ceux qui pensent que cette catégorisation des niveaux est inutile et trop complexe. L’action directe du politique sur l’homme de terrain leur semble inéluctable dans un siècle où les communications par satellites ont supprimé toute notion de distance et de délai. Assimilant trop vite la juste expression du général Poirier, "la stratégie est la politique en acte", ils pratiquent la solution immédiate sans explorer le champ des possibilités. C’est ainsi que l’identification du stratégique et de l’opératif en une vision stratégico-opérative, plus aisée à mettre en œuvre, supprime la possibilité offerte du choix entre stratégie directe et indirecte, puis entre approche directe et indirecte. L’acte militaire et l’acte politique étant confondus, l’éventail des possibles s’amoindrit, le stratège règle le dispositif, l’art opératif devient gestion des structures de forces, la tactique mise en œuvre de fonctions. La cohérence disparaît, l’acte devient activité dans la perte d’une partie de son sens. La confusion entre buts et objectifs, entre niveaux stratégique et opératif, ou entre niveaux opératif et tactique, entraîne une confusion entre choix et décision. En effet, comme l’explique le général Fiévet, l’intelligence effectue des choix. Ceux-ci sont antérieurs à l’action, mais la déterminent. Ils constituent un projet et fixent un but. Les décisions permettent l’action, mais celle-ci reste délimitée par les choix antérieurs. Les décisions concernent les objectifs pour accomplir le projet.

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Notes:

1 Général Beaufre, Introduction à la stratégie, 1963.

2 Livre blanc sur la défense, 1994.

3 Edward N. Luttwak, Le paradoxe de la stratégie, Odile Jacob, 1989, p. 119.

4 Ibid.

 

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