L’ATTENTE ET LE RYTHME

Modeste essai de chronostratégie

 

Christophe Prazuck

 

 

En ces années incertaines de bouleversement politique, même les plus pusillanimes commentateurs ont tordu le cou de nos précédents conservatismes stratégiques. Aux cathédrales doctrinales parfois délirantes de la stratégie nucléaire a succédé le marais du chaos, de la rupture permanente, de la menace polymorphe et soudainement réticulée, un scepticisme systématique qui nourrit la chronique post-moderne de la crise de tous les fondements. Est-ce un constat final et sans appel ? L’approche positive de la stratégie est-elle abandonnée aux pédants, aux simples d’esprit, aux marginaux de l’infosphère ? Ou sommes-nous victimes d’un effet d’optique historique, la proximité des récentes bifurcations nous laissant imaginer que notre avenir ne sera qu’une succession de césures profondes et imprévisibles ?

Alertés par cette remarque liminaire, c’est donc avec prudence et modestie que nous tenterons une analyse succincte des rapports entre le temps et la guerre, analyse menée avec l’arrière-pensée que cette dimension devient (ou pourrait devenir) un des axes d’élaboration des nouvelles stratégies positives.

Le temps et l’espace n’ont pas suscité les mêmes exégèses stratégiques. L’étude du terrain, la géologie militaire, la géographie, la géopolitique puis la géostratégie ont appréhendé l’espace dans toutes ces échelles depuis la topographie ou la texture du champ de bataille jusqu’aux déséquilibres continentaux du Heartland et du Rimland. Son occupation, sa pénétration, son contournement ont été étudiés, théorisés, parfois jusqu’à l’extrême avec la géométrie stratégique de von Bülow ou Jomini.

Le temps, dimension plus pauvre, a fait l’objet d’attentions hétéroclites. Pour simplifier, disons qu’on trouve, d’une part, un Marx, un Toynbee, qui s’attachent à révéler les tendances profondes des modes de production ou des civilisations, et, d’autre part, les tacticiens, qui traitent cette dimension dans le cadre limité de l’engagement, établissant, en fonction des matériels et de leur mobilité, le taux de change de l’espace contre le temps.

Nous aborderons cette "brève histoire du temps militaire" sous deux angles de vue. Le premier consistera à évoquer le rythme de l’évolution des moyens, des tactiques, des doctrines et des opinions ; il s’agira de fixer les ordres de grandeur de leur variabilité, le cas échéant d’illustrer les relations entre ces domaines. Le second visera à rappeler le rôle de la manœuvre temporelle en stratégie.

le temps des moyens

Le général Beaufre appelle "stratégie génétique"1 la stratégie de temps de paix qui consiste à réaliser des armements nouveaux. Dans le cadre particulier de la dissuasion, il revendique pour cette activité une place dans la pyramide des stratégies et refuse de la limiter "à un simple agrégat de programmes budgétaires et financiers". L’attention portée aujourd’hui aux problèmes de stratégie industrielle (qui fait l’objet d’un chapitre du Livre blanc de 1994), la compétition entre les industries de défense américaine et européenne démontrent que l’acquisition des moyens fait partie du jeu stratégique. En ce sens, ce paragraphe aurait pu être inclus dans l’étude du temps dans la stratégie.

Pourtant, dans le défi technologique, la durée est une contrainte que chacun tâche de réduire, elle n’est pas choisie comme un axe de liberté, une dimension de recul. En outre, les implications tactiques et doctrinales de la technique sont claires et méritent d’être mentionnées. Ce sont les raisons pour lesquelles nous débuterons par ce survol du temps dans la réalisation des moyens.

Il existe aujourd’hui une divergence parfaitement identifiée entre le rythme croissant des innovations technologiques et celui décroissant du renouvellement des armements. Ce décalage s’explique par les contraintes financières et la complexité des armements, cette seconde contrainte apportant de l’eau au moulin de la première. Il ne s’agit pas d’un problème spécifique de l’industrie d’armement. Il ne s’agit peut-être pas non plus d’une difficulté incontournable résistant par nature aux avancées réalisées en matière de processus industriels ou au volontarisme politique. En matière de rationalisation des processus, on peut évoquer l’exemple actuel de l’industrie automobile. La conception d’un nouveau modèle de véhicule par le groupe PSA (effort qui représente un investissement de l’ordre de 4 à 5 milliards de francs, comparable en volume à celui d’un programme d’armement conséquent) a été ramenée en quelques années de 250 à 150 semaines. Le volontarisme politique qui a présidé à la construction de la force nucléaire française a également permis de réduire sa période de gestation à dix ans, de la décision du 26 décembre 1954 à la première unité opérationnelle en octobre 1964.

Néanmoins, la référence historique est lourde et donne à penser. À l’époque des guerres anglo-néerlandaises, une année était suffisante pour construite une flotte de combat. Au début du siècle, les États-Unis ont construit leur "New Navy" en 33 ans (1881-1914).

L’exemple du Japon est encore plus révélateur. C’est en 1853 que le commodore Perry arrive à Yedo à la tête d’une force navale comprenant deux bâtiments à vapeur. Il réclame l’ouverture de l’empire au commerce extérieur. Immédiatement après son départ, Abe Masahiro, premier conseiller de l’empereur, analyse l’événement. Il conclut à la nécessité d’un effort national de défense. Quinze ans plus tard, en 1868, l’empereur Meiji lance la restauration modernisatrice. En 1885, le Japon acquiert en Grande-Bretagne les croiseurs Naniwa et Takachiho, les plus grands bâtiments de leur classe à cette époque. En 1891, il lance le Hashidate, réplique nippone des croiseurs britanniques. En 1894, la flotte japonaise écrase sa rivale chinoise à la bataille du Yalou. En 1905, elle anéantit la flotte russe à Tsoushima, 48 ans après l’arrivée de Perry et 37 ans après le lancement de la restauration Meiji.

Sur ce demi-siècle qui sépare l’apparition de la menace (débarquement de Perry) et la démonstration de la capacité japonaise à la repousser (Tsoushima), le premier tiers en est dédié à l’élaboration de la décision politique (restauration), les trente-cinq années suivantes à l’acquisition des armements et à l’élaboration des tactiques et des doctrines. L’élaboration de la tactique n’est évidemment pas un processus instantané, elle nécessite elle aussi son propre temps. Wayne Hughes2 estime que cette évolution se ralentit en proportion de la technicité des armements. Par ailleurs, comme nous allons le voir ci-dessous, la tactique ne se réduit pas à l’intégration de nouveaux armements (contrairement à ce que suggérait Mahan dans son célèbre dénigrement de la tactique, empêtrée selon lui dans l’évolution technique, et donc privée de la pureté conceptuelle de la stratégie, dégagée de toute contingence), elle possède aussi sa dynamique propre qui la conduit régulièrement à rétroagir sur la technique.

le temps des tactiques

John Keegan apporte une belle démonstration de l’autonomie de l’évolution de la tactique en retraçant l’histoire des permanent fighting instructions de la Royal Navy au XVIIIe siècle3. C’est en 1744 que ces fameuses fighting instructions deviennent permanentes. C’est une loi d’airain qui ordonne aux commandants de force navale l’adoption d’un ordre de bataille en ligne au vent de l’ennemi. Après sa défaite de Minorque en 1756, l’amiral Byng fut exécuté, moins pour son échec que pour les libertés qu’il crut pouvoir prendre avec les instructions. Or, la ligne est une disposition tactique qui interdit presque à coup sûr la bataille d’anéantissement. En effet, les transmissions entre l’amiral et ses commandants sont limitées par un jeu rudimentaire de signaux par pavillons. Les manœuvres sont donc principalement exécutées à l’imitation du bâtiment amiral abattant vers l’ennemi. Il s’ensuit que les derniers bâtiments de la ligne britannique ne participent que rarement au combat. La ligne ne permet la concentration des feux que dans les occasions exceptionnelles où le T peut être barré.

Il faut attendre la bataille des Saintes, en 1782, soit 38 ans après la promulgation des instructions, pour voir Rodney envelopper de Grasse. Encore réalise-t-il cette manœuvre par hasard, contraint par les cinématiques des deux flottes contre-bordières et sous l’effet d’une saute de vent. La manœuvre est réitérée par hasard à Camperdown où l’amiral Duncan défait les Hollandais en 1797.

C’est Nelson, en 1805 à Trafalgar, qui enterrera la tactique de la ligne, 61 ans après sa fixation définitive. Il est assisté dans cette évolution finale par la pugnacité de son caractère, par son succès d’Aboukir en 1798 où il a su envelopper et anéantir la flotte de l’amiral Brueys au mouillage, et enfin grâce au nouveau livre des signaux de 1803 (œuvre de l’amiral Popham, le livre des signaux de 1803 remplace les idéogrammes précédents par un code alphabétique ; il contient également un lexique de 3 000 phrases adaptées aux contraintes de l’époque).

L’éperon, dont l’intérêt fut relancé par la victoire autrichienne de Lissa en 1866, illustre la rétroaction du tactique vers le technique. Souvent décrié, cité comme l’exemple grotesque d’un rebours technologique, l’éperon avait pourtant sa rationalité tactique, récemment redémontrée4. Pendant une période de 25 ans, la portée efficace des canons était d’un demi-mille nautique. Cette distance pouvait être parcourue par un bâtiment à vapeur en moins de trois minutes. Or, jusqu’en 1914, on estimait qu’un bâtiment cuirassé pouvait endurer dix minutes de feu efficace avant d’être désemparé ; au cours de la guerre entre le Chili et le Pérou (1877-1879), le croiseur péruvien Huascar encaissa soixante coups en une bataille tout en restant manœuvrant. Certes l’évolution des artilleries navales renversera ces données et l’on verra, lors de la bataille du Jutland en 1916, l’explosion quasi-instantanée des croiseurs de bataille anglais sous les coups tirés à dix mille mètres par les dreadnoughts allemands.

La guerre du Pacifique (1941-1945) apporte la démonstration qu’un temps de maturation tactique succède nécessairement à l’apparition de nouvelles technologies. Hughes5 estime qu’aucun des grands bâtiments de combat américains n’y a été employé conformément à son concept originel.

Il est par exemple difficile de comprendre, aujourd’hui, comment les forces navales américaines ont pu subir de cuisants revers dans les combats de surface qui ont accompagné la bataille de Guadalcanal, alors qu’elles disposaient des radars qui faisaient défaut aux navires japonais. À la bataille de Tassafaronga (1942), les Américains perdent quatre des cinq croiseurs engagés, malgré une supériorité manifeste ; les pertes japonaises se limitent à un seul destroyer. La leçon que tirera l’amiral Nimitz de cette défaite est : "training, training and training". En notre époque plus sereine, il est surprenant de constater l’importance accordée par un commandant en chef aux vertus organiques de l’entraînement, conçu comme l’étape incontournable de l’intégration opérationnelle de nouveaux systèmes d’armes.

L’enseignement majeur de la guerre du Pacifique reste la primauté du porte-avions. On ne peut reprocher ni aux Japonais ni aux Américains d’avoir manqué d’anticipation technologique à ce sujet. Pourtant, en 1942, l’amiral Yamamoto leur attribuait une mission principale de protection des bâtiments de ligne. Seule une telle erreur d’analyse permet d’expliquer la fatale dispersion des forces japonaises durant la bataille de Midway. Il y a plus révélateur encore. En 1942, la composition des groupes aériens des porte-avions américains et japonais étaient analogues avec 75 % d’avions d’assaut et 25 % d’avions de défense aérienne. Or, les premières batailles de porte-avions ont révélé l’efficacité des défenses disposées en couches successives et corrélativement, le rôle primordial des avions de supériorité aérienne accompagnant les strikes et leur permettant de forcer la couche externe des combat air patrol : à Midway, sur la première vague d’assaut américaine forte de 82 avions d’assaut dépourvus d’escorte, seuls 7 ont pu franchir la barrière des Zéros et prononcer des attaques qui ont toutes échoué. Instruits par ces expériences, les Américains ont radicalement modifié la composition de leurs groupes aériens qui ont compté 65 % d’avions de supériorité en 1944. A contrario, les Japonais ont conservé la balance initiale de leurs moyens aériens.

le temps des doctrines

À ce niveau se mêlent les considérations tactiques, techniques, stratégiques et politiques pour définir un plan d’action militaire. Actes de la politique, les doctrines lissent les évolutions des domaines qu’elles couvrent et synthétisent. En effet, leur cohérence de fond, constituée par les tendances lourdes de la stratégie, gomme les plus hautes fréquences des variations de l’opinion ou de la technique. En revanche, armes du politique, elles sont naturellement nuancées, adaptées "à la main" du décideur, au rythme des renouvellements politiques.

De 1950 à 1990, la ligne de défense principale de l’OTAN en centre-Europe a traversé l’Allemagne de l’ouest. En 1950, la doctrine "Fallback" place cette ligne à l’est du Rhin et la zone de combat sur le territoire de la république fédérale. Elle traduit la faiblesse militaire de l’Allemagne qui n’est autorisée à réarmer qu’en 1954 par les accords de Paris puis rejoint l’OTAN le 8 mai 1955. Avec le retrait de la France du commandement militaire intégré en 1966, l’Alliance perd sa profondeur stratégique sur le continent. La ligne de défense de la doctrine "Trip Wire" est décalée vers le centre de la RFA et la zone des combats couvre principalement l’Allemagne de l’est. En 1975, "l’active défense" est une défense à plat sur la frontière orientale de la République fédérale, elle correspond à la montée en puissance allemande et à son association à la définition des principes d’emploi des armes nucléaires tactiques par le Groupe des Plans Nucléaires, créé en 1966. Dans les années 80 enfin, la doctrine FOFA (Following Forces Attack), directement inspirée de l’Airland Battle américaine, campe la ligne de défense de l’Alliance sur la frontière orientale de la RFA et porte le champ de bataille dans la profondeur du dispositif du Pacte de Varsovie. La FOFA s’appuie sur la mobilité des unités terrestres et aériennes, l’emploi de nouvelles armes dites intelligentes et des frappes nucléaires supposées chirurgicales lancées jusque sur le territoire soviétique.

À l’identique on pourrait évoquer l’évolution de la doctrine française qui a connu le test des intentions de l’ennemi sous la présidence de G. Pompidou, la dissuasion élargie sous celle de M. Giscard d’Estaing, l’ultime avertissement du président Mitterrand, avant d’aboutir aux discussions actuelles sur la dissuasion concertée. M. Soutou6 dissèque les tractations stratégiques franco-allemandes et leurs relations avec les doctrines de l’OTAN et des États-Unis. Il expose notamment les ajustements de la doctrine française en vue de la concilier avec celle de l’OTAN. Il s’agit, par exemple, des accords Ailleret-Lemnitzer de 1967 qui prévoient le passage éventuel sous contrôle opérationnel de l’OTAN des forces françaises stationnées en Allemagne, puis des accords Valentin-Ferber de 1974 qui étendent les dispositions de 1967 à l’ensemble de la Ière armée. Plus significativement encore, la sanctuarisation élargie, présentée par le général Méry dans la Revue de Défense nationale de juin 1977, représente pour M. Soutou le premier point de tangence entre la doctrine française et la riposte graduée de l’OTAN. Elle est concrétisée par l’Arme nucléaire tactique (ANT) et la participation française à la bataille de l’avant. Cette convergence est sanctionnée par la mise au point d’un mécanisme de concertation pour le passage au nucléaire et la coordination des tirs nucléaires tactiques de la France et de l’OTAN. La solidarité croissante avec l’Alliance ne diminue qu’à partir de 1983. L’ANT est alors rebaptisée "préstratégique", sa chaîne de commandement contourne le commandement de la Ière armée ; la participation de la France à la bataille de l’avant est limitée aux seules forces conventionnelles, qui voient croître leur mobilité avec la création de la FAR.

le temps des opinions

Cet apparent détour par le temps des opinions n’est pas un sacrifice au veau d’or médiatique. Il est avéré depuis longtemps qu’il n’y a pas de stratégie sans soutien de l’opinion publique. Napoléon déclarait que "quatre gazettes hostiles font plus de mal que 100 000 hommes en campagne". Il illustrait par avance le premier des trois membres de "l’étonnante trinité" de Clausewitz. Ce dernier situait la guerre entre trois centres d’attraction : la violence originelle, qu’il faut comprendre comme étant celle qui anime l’opinion publique, la libre activité de l’âme, c’est-à-dire le commandant et son armée et, enfin, l’entendement pur, à savoir le gouvernement7. Après les cycles multi-décennaux de l’industrie, de la maturation tactique et de l’adaptation doctrinale, nous voilà donc dans la micro-variabilité, dans la turbulence des opinions.

Au cours d’un récent entretien radiophonique, Rony Brauman, ancien président de Médecins Sans Frontières, constatait l’analogie d’échelle entre le temps médiatique, instantané, et celui de l’urgence humanitaire. Il expliquait comment cette similitude de tempo était à l’origine de la connivence naturelle entre les médias et l’humanitaire d’urgence. A contrario donc, le largo de la chose militaire est presque aussi éloigné du staccato médiatique que l’impavidité séculaire des églises. De ces écarts de rythme doivent naître des dissonances.

Elles sont décortiquées par le général Prestat dans son analyse du divorce entre l’opinion américaine et ses militaires engagés au Viêt-nam8. En 1962, l’opinion approuve unanimement l’envoi d’une aide militaire décidée par Kennedy. Un an plus tard, le même président déclare : "Qui sont ces gens ?" en découvrant le reportage télévisé d’un bonze se suicidant par le feu dans une rue de Saïgon. En 1965, le président Johnson hésite devant l’escalade et annonce, à l’occasion du débarquement des Marines à Da-Nang, que ces soldats n’ont pas été envoyés "pour casser du viet". En 1968, le Viêt-Cong occupe l’ambassade américaine de Saïgon lors de l’offensive du Têt ; le chef de la police sud-vietnamienne exécute un suspect en pleine rue sous le regard des caméras, la contestation monte. En 1969 éclate l’affaire de My Lai, à l’occasion du jugement du principal responsable ; le massacre des paysans de ce village par des soldats américains date pourtant de vingt mois. La presse américaine évoque les méthodes nazies de son armée. En 1971, enfin, le New York Times publie les dossiers du Pentagone. Il s’agit d’une étude commandée par M. McNamara dans laquelle il apparaît que l’administration américaine a systématiquement trompé l’opinion sur la réalité de la guerre.

Le retournement de l’opinion américaine débute donc un an après son soutien sans faille à la décision d’intervention au Viêt-nam. Après le doute, s’installe la contestation qui s’amplifie en cinq ans. Neuf ans après l’initiative de Kennedy, c’est l’ensemble de l’administration qui est discréditée. On est donc ici dans la même échelle de temps que celle des programmes d’armement les plus volontaires (les dix ans de la force de frappe française), des ajustements tactiques (les quatre ans de maturation américaine pour l’emploi des porte-avions) ou doctrinaux (quatre doctrines de l’OTAN en 40 ans), dans un rythme sensiblement plus rapide que celui des efforts technologiques de fond (le demi-siècle qui sépare l’arrivée de Perry au Japon de la bataille de Tsoushima) et de l’élaboration des nouvelles tactiques (l’enveloppement de Nelson succédant à la ligne après une sclérose linéaire de 60 ans).

le temps dans la stratégie : la défense et la stratégie indirecte

Clausewitz9 associe la défense aux deux postures de décision et d’attente. La décision est recherchée dans les guerres totales. Elle est obtenue par la concentration des forces sur un terrain dont on connaît toutes les singularités puisqu’il s’agit du territoire national. Il s’agit donc d’une manœuvre spatiale. Au contraire, dans les conflits de basse intensité - que Clausewitz appelle les observations armées -, la posture de la défense est l’attente. L’objectif politique n’est pas d’abattre l’adversaire, l’initiative et l’espace sont concédés à l’attaquant. Le défenseur n’envisage le succès de ses armes qu’au moment choisi, à l’issue d’une phase d’attente.

Dans ses commentaires de Clausewitz, Lénine a reformulé le principe de l’attente stratégique en fondant en une seule manœuvre les deux postures de décision et d’attente. Il écrivait : "retarder les opérations jusqu’à ce que la désintégration morale de l’ennemi rende à la fois possible et facile de porter le coup décisif". Il s’agit donc d’une manœuvre qui déborde le seul cadre militaire et s’appuie sur la force morale ; elle s’achève par la décision, c’est-à-dire la destruction des forces de l’ennemi. Au recul stratégique, communément entendu comme une profondeur de l’espace, elle substitue le recul temporel dans lequel s’engagera un conflit psychologique. Les moyens militaires pourront participer à ce conflit préparatoire par des actions de harcèlement, de désorganisation du flux logistique... Toutefois, ils devront être préservés en vue du coup décisif.

À la lumière des conflits du XXe siècle, le général Beaufre analyse la stratégie indirecte 10. Il lui associe deux types de manœuvres qui se développent dans la durée : la manœuvre de l’artichaut et celle de la lassitude.

La manœuvre de l’artichaut consiste à poursuivre des objectifs limités et successifs. Chaque succès est suivi de négociations dont l’objectif est de réduire la tension. C’est la manœuvre employée par Hitler de 1936 à 1939 en Autriche puis en Tchécoslovaquie, qui échoue avec l’invasion de la Pologne et l’entrée en guerre de la France et de la Grande-Bretagne.

La manœuvre par la lassitude a été théorisée et mise en pratique par Mao Zedong. Dans le cadre révolutionnaire, elle est analogue à l’attente de Clausewitz. Elle consiste à durer, à conserver ses forces militaires et psychologiques tout en usant celles de l’adversaire. Elle suppose donc un soutien populaire, un recrutement continu et une force morale exceptionnelle.

le temps dans la stratégie : l’endiguement11

Aux manœuvres stratégiques défensives ou révolutionnaires se déployant dans le temps plutôt que l’espace, il semble utile d’adjoindre celle de l’endiguement. En lui-même, le terme d’endiguement ne contient pas de dimension temporelle. On peut l’interpréter comme une non-stratégie, la préservation d’un monde figé par la menace nucléaire.

Pourtant, en 1947, George Kennan, alors à la tête du groupe d’élaboration des orientations politiques du département d’État, publiait un article visionnaire dans la revue Foreign Affairs de juillet 194712. Cet article, signé X, donnait son âme à l’endiguement, il lui conférait une dimension de stratégie intégrale en l’inscrivant dans la durée. Stratégie intégrale car l’endiguement dépassait de très loin le seul cadre militaire et devait prendre, selon Kennan, une envergure morale. Il écrivait : "Si (¼ ) il devait survenir quelque élément qui désorganise l’unité et l’efficacité du parti (communiste de l’URSS) en tant qu’instrument politique, la Russie pourrait se transformer du jour au lendemain de l’une des sociétés nationales les plus fortes en l’une des plus faibles et des plus pitoyables". En 1957, il précisait son analyse : "À mes compatriotes qui m’ont souvent demandé à quoi il fallait s’attaquer pour faire le mieux barrage à la menace soviétique, j’ai dû répondre : à nos défaillances américaines, aux choses dont nous avons honte et qui nous tourmentent ; au problème racial, aux conditions de vie dans nos grandes villes, à l’éducation et à l’entourage de nos jeunes gens, à l’écart grandissant qui se creuse entre le savoir spécialisé et la compréhension générale".

Expression passionnée de la tradition idéaliste de la diplomatie américaine, l’article de Kennan a été sévèrement critiqué : il impliquait l’abandon de l’initiative aux Soviétiques, il niait les avantages d’une diplomatie réaliste à une époque où seuls les États-Unis disposaient d’armes nucléaires. Kennan lui-même, à la fin des années cinquante, fut déçu par la militarisation de l’endiguement, par le soutien apporté à des régimes douteux. Toutefois, cinquante ans plus tard, sa vision de 1947 se révèle d’une acuité saisissante ; par un effet de miroir, elle renvoyait aux Soviétiques l’analyse marxiste de l’incohérence fondamentale de leur société, incohérence qui les condamnait aux "poubelles de l’histoire". Il suffisait pour les Occidentaux d’endiguer les Soviétiques dont la puissance s’effondrerait d’elle-même.

le temps d’aujourd’hui

Le temps suspendu

À l’époque de la confrontation est-ouest, le temps de l’action militaire était suspendu sur le théâtre principal de l’Europe centrale. Chaque camp disposait d’une durée infinie pour ajuster ses doctrines, préciser à l’extrême ses plans d’emploi, analyser et comprendre l’adversaire. On peut penser que la négation de l’urgence, le délai illimité accordé à l’ennemi était au cœur même de la manœuvre déclaratoire de la dissuasion. Celle-ci réclame un interlocuteur, une interprétation, une pesée sereine des risques, l’acquisition raisonnée de la certitude du non-sens de la guerre nucléaire. L’interlocuteur doit être renseigné, tout malentendu dissipé dès que la probabilité de confrontation directe s’élève : c’est le rôle des liaisons directes entre chefs d’États antagonistes, comme le "téléphone rouge". Cet interlocuteur doit même être préservé : le traité ABM interdisait les systèmes antimissiles, sauf autour des capitales américaine et soviétique.

Certes, de vraies guerres se déroulaient sur des théâtres secondaires de contournement. Certes, des innovations technologiques, des ruptures subtiles d’équilibre dans des arsenaux pléthoriques alimentaient des débats théologiques, produisant in fine des variations infinitésimales de la rhétorique de la dissuasion. Certes, une stratégie plus vaste, diplomatique, industrielle, scientifique, culturelle, était à l’œuvre, exploitant chaque faille du camp adverse (décolonisation, droits de l’homme, pacifisme, terrorisme, développement...). Mais le théâtre militaire de la plus grande concentration d’armes jamais réalisée restait immobile.

Le missile nucléaire intercontinental qui suspendait l’action au profit de la réflexion était non seulement l’arme de la destruction totale, mais aussi l’arme instantanée, l’arme face à laquelle on ne manœuvre pas, l’arme pour laquelle le recul, l’espace, ne comptent pas.

le temps retrouvé

Les menaces ont aujourd’hui changé de nature. Il est difficile de les nommer, de les dénombrer, mais il est clair qu’elles sont multiples. Elles ne pèsent plus sur nos intérêts vitaux, elles ont des ambitions locales ou régionales, elles ne disposent pas encore d’armes nucléaires, leurs moyens militaires conventionnels sont surclassés par ceux des États occidentaux. Ceux-ci se sont installés dans un rôle de gardien ou de promoteur d’un ordre international défini par le droit. Ainsi ont-ils abandonné l’initiative des opérations militaires aux perturbateurs, et leur action est principalement réactive même si elle n’exclut pas une prévention limitée par son coût financier (les États-Unis en Macédoine, la France en Afrique).

À tous les perturbateurs potentiels, la guerre du Golfe a donné matière à réfléchir : la confrontation militaire directe avec les Occidentaux, la "mère de toutes les batailles", est une voie sans issue. Deux stratégies semblent répondre à leurs besoins, une stratégie d’action indirecte et une stratégie des moyens visant à l’acquisition d’armes nucléaires. Dans les deux cas, il s’agit de se ménager un recul temporel en lieu et place d’un espace, d’une puissance industrielle ou démographique qui font défaut.

Aux principes de la stratégie indirecte présentés par le général Beaufre, on pourrait ajouter aujourd’hui celui de l’action vers les opinions et celui de l’action juridique.

Il s’agit, dans un premier temps, d’écarter ou de retarder l’intervention conservatrice des gardiens de l’ordre. L’action militaire doit donc être mesurée mais persistante. Elle évite la manœuvre d’éclat qui mobiliserait les opinions occidentales. Elle vise des objectifs politiques qui n’ont pas de sens juridique (par exemple le contrôle d’une région plutôt que son annexion). Les responsables de la perturbation auront avantage à ne pas être investis d’une autorité étatique. Une intensité militaire maintenue au niveau le plus bas, une personnalité juridique insaisissable prennent en porte-à-faux le langage d’émotion des médias et le discours corseté du droit international. On est presque dans une stratégie linguistique, une stratégie nominaliste où le défaut de caractérisation de l’agression et de l’agresseur suffit à retarder la formation des fronts juridiques, agrégés par les résolutions du Conseil de sécurité des Nations unies.

Si l’intervention se produit malgré tout, elle doit survenir dans la situation la plus inextricable, elle doit durer, révéler son coût humain et financier, prouver son inefficacité à court terme. On retrouve les termes de la stratégie de la lassitude. Mais l’objectif en est tout autant le moral des combattants que les opinions publiques.

À cette stratégie indirecte, les occidentaux ont apporté la contradiction de la prévention et de la projection. La prévention repose sur une appréciation géopolitique des risques. La projection s’inscrit dans une dimension temporelle : aux armées prépositionnées autour d’un champ de bataille potentiel, vont succéder des groupes de forces destinés à des théâtres indéfinis. Ces groupes doivent s’y déployer dans les plus brefs délais. On peut retracer cette évolution dans l’organisation de l’OTAN. Elle se manifeste d’abord par la diminution du nombre de commandements permanents de théâtre, bientôt réduits à deux en Europe. Elle apparaît également dans la perte sensible du pouvoir de CINCSOUTH au cours de la crise yougoslave. Commandant du théâtre, celui-ci s’est vu supplanté par SACEUR, plus proche de la décision politique, donc plus apte à accorder le rythme de l’action militaire avec celui de la diplomatie.

La seconde voie ouverte aux perturbateurs est celle de la stratégie nucléaire. Il s’agit alors de retourner contre les Occidentaux les moyens et le discours de la dissuasion du faible au fort, de se soustraire ainsi à toute manœuvre coercitive.

Les Occidentaux ont baptisé contre-prolifération la stratégie préventive dont l’objet est de s’opposer à de telles tentatives. Elle dispose de volets diplomatique (avec les traités TNP et CTBT) et industriel avec le contrôle des exportations d’armement. En revanche, ils n’ont pas encore affiché de stratégie d’action face à une menace nucléaire régionale. Celle-ci deviendrait pourtant nécessaire en cas d’échec de la prévention, à moins de prendre simplement acte de la puissance nouvellement acquise par le perturbateur.

Il serait prétentieux de vouloir décrire en quelques lignes quels pourraient être les grands axes de cette stratégie. Aussi nous bornerons-nous à poser quelques questions et formuler des remarques qui nous semblent relever du seul bon sens. Premier point, un tel scénario concerne-t-il la France ? Notre pays lie son armement nucléaire à des intérêts vitaux tacites, vaguement définis par la notion de sanctuaire. La participation de la France à une telle stratégie n’implique-t-elle pas l’esquisse d’une nouvelle enveloppe d’intérêts vitaux, plus larges donc plus fragiles, moins crédibles, plus proches des intérêts américains, donc moins indépendants ?

Deuxième interrogation : peut-il y avoir une stratégie nucléaire régionale ? Les mots nucléaire et régional ne sont-ils pas exclusifs l’un de l’autre ? L’accident de Tchernobyl a démontré qu’une catastrophe, dont les effets étaient sans commune mesure avec ceux d’une arme nucléaire, avait un impact continental. Une crispation nucléaire locale n’est-elle pas destinée à s’étendre, à monter aux extrêmes ? Ainsi, la tension cristallisée à Berlin au début de la guerre froide s’est répandue, a bâti l’architecture politique du monde. L’affrontement local de volontés disposant d’armes nucléaires n’est-il pas, par nature, destiné à polariser l’ensemble de la planète ? Dans ce cas, on pourrait assister à l’émergence d’une guerre froide multipolaire, dont les modèles mathématiques ont démontré l’instabilité chronique13.

Troisième point : à supposer qu’une stratégie de dissuasion nucléaire régionale cohérente puisse être conçue, celle-ci doit-elle être rendue publique tant que l’échec de la contre-prolifération n’est pas patent ? À l’heure de la réforme de l’OTAN, de la recherche d’une identité européenne de défense, la réponse est certainement négative.

Quatrième remarque : il semble probable que les armes nécessaires à l’exercice d’une dissuasion régionale seraient sensiblement différentes des armes anti-cités ou anti-forces conçues pour le théâtre centre-européen. En effet, les politiques occidentaux ont fait œuvre pédagogique en argumentant leurs recours à la force. Ils les justifient par un droit international mesuré, où la riposte doit être proportionnée à l’attaque. Par ailleurs, depuis la guerre du Golfe et ses dizaines de milliers de paysans irakiens hâtivement revêtus d’un treillis pour être broyés par la machine militaire occidentale, les opinions ne confondent plus les dictateurs et les peuples qui leur sont soumis. Les armes de la dissuasion régionale seraient donc nucléaires mais de faible - voire très faible - puissance.

Cinquième point : quarante années de guerre froide ont montré qu’un discours de dissuasion s’appuie sur un dispositif conventionnel étoffé qui interdit le contournement. Elles ont également prouvé que le déploiement des moyens nucléaires doit être ostentatoire, manifeste, crédible. Ceci implique la projection sur le théâtre régional des armes nucléaires et de leur environnement classique pour de très longues durées.

Dernier point : quelle doctrine pour ces armes projetées ? Pourrait-elle s’inspirer de la doctrine soviétique du non-emploi en premier du nucléaire ?

Les questions posées par la dissuasion nucléaire régionale sont très diverses, politiques, techniques, doctrinales. Les analyses partielles, que nous venons d’esquisser, ont montré combien la formulation de réponses adaptées à ces interrogations nécessitait temps et maturation. En cas d’échec de la contre-prolifération, disposerons-nous des indices d’alerte, des délais suffisants à l’élaboration puis à la mise en place d’une telle stratégie ? D’autant qu’à la différence de l’affrontement est-ouest, elle ne s’installerait pas dans le prolongement d’un conflit militaire, mais s’imposerait brutalement.

Conclusion

Alors que nous sommes privés d’ennemis désignés, donc d’espace de manœuvre et de champ de bataille, le temps reste la seule dimension dans laquelle exprimer nos réflexions stratégiques. Dans son commentaire de Clausewitz, Raymond Aron14 affirmait que le théoricien prussien avait nié les vertus stratégiques du temps en tant que tel. Cette affirmation se limite aux guerres d’anéantissement. Face à la stratégie indirecte ou à celle des moyens nucléaires, c’est à présent le temps qui réclame une attention renouvelée. Après avoir été les bénéficiaires de sa suspension, nous sommes maintenant soumis à son urgence.

 

Notes:

1 Introduction à la stratégie, chapitre I.

2 Wayne Hughes, Fleet tactics, theory and practice, Naval Institute Press, 1986.

3 John Keegan, Battle at sea, Pimlico, 1988.

4 Wayne Hughes, Fleet tactics, theory and practice, op. cit.

5 Ibid.

6 Georges-Henri Soutou, L’alliance incertaine, Fayard, 1996.

7 Clausewitz, De la guerre, livre I, chapitre 1.

8 "De la guerre psychologique à la guerre médiatique", dans Gérard Chaliand (dir.), La persuasion de masse, Laffont, 1992.

9 Clausewitz, De la guerre, livre VI, chapitre XXIX.

10 Général Beaufre, Introduction à la stratégie, chapitre IV.

11 Traduction du terme américain "containment".

12 Cité par H. Kissinger dans Diplomatie, Fayard, 1996, pp. 408-sq.

13 Voir notamment Sapperstein, "Chaos - a model for the outbreak of war", Nature, 309, 1984, et, "Alliance Building versus independent action : a Non-Linear Modelling Approach to Comparative International Stability", Journal of Conflict Resolution, 36, 1992.

14 Raymond Aron, Penser la guerre, Clausewitz, Gallimard, 1976, tome I, p. 306.

 

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