LE HEZBOLLAH LIBANAIS, UNE FORCE POLITIQUE

 

Alain Chevalérias

 

 

Au Liban, le Hezbollah apparaît comme une force émergente sur la scène politique. Il se caractérise par son recrutement, essentiellement chiite, la célébration du martyre, son organisation cohérente et efficace, sans oublier une pratique du secret élevé au rang de système. Toutes ces raisons, autant que son étroite relation avec l’Iran révolutionnaire, le font craindre de ses adversaires, mais aussi de ses alliés, syriens et sunnites libanais, au premier chef.

Rappels historiques

La communauté chiite libanaise représente au moins 25 % de la population. Dans l’Histoire, elle fut systématiquement marginalisée au profit des sunnites, proches du pouvoir ottoman. Son existence politique débuta, en 1959, avec l’arrivée au Pays des cèdres de Moussa Sadr, mollah iranien né à Qom mais issu d’une famille originaire du sud Liban. À l’époque, les services du Chah l’avaient chargé d’allumer un contre-feu à la propagande panarabe de Nasser. Ce qui ne l’empêcha pas de rallier la cause de la "Révolution" islamique dès le début des années 70. À la même époque, il créa le mouvement Amal (acronyme arabe des "Bataillons de la résistance libanaise"). Les hommes de cette milice s’entraînaient déjà dans les camps palestiniens implantés au Liban.

En 1978, Moussa Sadr disparut mystérieusement en Libye, probablement assassiné sur ordre de Kadhafi, et Hussein Husseini lui succéda à la tête du mouvement. Jusqu’à ce qu’en avril 1980, suite aux pressions des Palestiniens et à un tir de roquette contre sa maison, ce dernier abandonnât la direction d’Amal à l’avocat Nabih Berri, aujourd’hui président du Parlement libanais. Au lendemain de l’accession au pouvoir de Khomeiny en Iran, en 1979, Téhéran tenta d’abord d’infiltrer, par l’intermédiaire de ses agents locaux, l’organisation devenue laïcisante de Nabih Berri. Résultat, en 1982, le mouvement se scinda, donnant naissance à "Amal islamique" sous la direction d’Hussein Moussaoui, un instituteur de la Bekaa et ancien porte-parole de Berri. La même année, l’Iran dépêchait un millier de pasdarans au Liban, soi-disant pour s’opposer à l’invasion israélienne qui avait débuté le 6 juin. En réalité, ils s’installèrent rapidement à Baalbeck, ville de la Bekaa à majorité chiite, pour y encadrer les islamistes du cru.

Naissance du Hezbollah

Si la date précise de la création du Hezbollah nous est inconnue, la première apparition publique du "Parti de Dieu" (sa signification en arabe) date du 22 novembre 1982, jour de la fête nationale libanaise. Aux accents de l’hymne iranien, un commando armé et masqué s’empara du siège du gouvernement à Baalbeck, déchira les drapeaux libanais et lacéra les portraits du Président de la République. À travers la Bekaa, tous les symboles de l’État furent pris pour cible et quelques-uns de ses représentants exécutés.

On évaluait mal, alors, ce qu’était le Hezbollah. Confédération de 13 mouvements islamistes, il regroupait sous la même appellation : Amal islamique, "Addaoua" du cheikh Hussein Fadlallah1, les "Gardiens de la Révolution islamique" du cheikh Soubhi Toufeyli2, auxquels il convient d’ajouter "Al Tawhid" du cheikh Saïd Chaabane de Tripoli, personnalité sunnite ralliée à Téhéran. Pendant la campagne de kidnappings de ressortissants occidentaux, essentiellement britanniques, américains et français, qui illustra les années 80, certains analystes se crurent obligés d’inclure dans la structure du Hezbollah des groupes comme le "Jihad islamique", "l’Organisation de la justice révolutionnaire" ou la "Force des déshérités dans le monde" qui revendiquaient les rapts. En réalité, ces groupes n’existent pas réellement. Ils ne servent que de prête-noms aux entreprises du Hezbollah qui évite ainsi de se dévoiler.

Aujourd’hui, pourtant, nous percevons plus le Hezbollah comme un parti monolithique que sous la forme d’une confédération. Deux raisons expliquent cette évolution. D’une part, sous l’impulsion de l’Iran, le centralisme unificateur des responsables les plus importants a progressivement réduit l’influence des groupes associés au sein du Hezbollah. On remarquera, néanmoins, que le Tawhid de Saïd Chaabane continue de fonctionner de manière autonome, tout en maintenant une allégeance directe à Téhéran. D’autre part, l’évolution du Liban, à la suite des accords de Taëf signés en 1989, marginalisant les milices et les forçant à rendre leurs armes, a obligé le Hezbollah à prendre la forme d’un parti politique.

Idéologie du "Parti de Dieu"

C’est à l’époque de sa création qu’il faut rechercher l’idéologie profonde du Hezbollah, alors que ses dirigeants croyaient tout possible quand la guerre battait son plein au Liban. Ainsi, en janvier 1986, 63 personnalités libanaises islamistes se réunirent à Téhéran pour rédiger une nouvelle Constitution. Le texte affirmait : "Il faut créer un gouvernement islamique au Liban, condition sine qua non pour mettre un terme à la guerre intérieure" 3.

Mettant implicitement en avant son inspiration iranienne, le projet de Constitution plaçait Khomeiny à la tête de l’État libanais au nom de la théorie du "vilayat-e-faqih" qui fait de l’Imam le représentant de Dieu sur terre. Le chef religieux des chiites libanais recevait une délégation de pouvoir du guide de la Révolution iranienne. À ce titre, il devait donner son agrément à la désignation des candidats à la présidence de la République, pouvait dissoudre le "majlis al choura" (Parlement), destituer le Président et le Premier ministre ou nommer le commandant en chef de l’armée. Bien sûr, le système judiciaire devenait islamique dans un pays où, pourtant, près de la moitié de la population se réclame du christianisme. Le programme khomeiniste fut appliqué dans les régions sous contrôle du Hezbollah qui, comme Baalbeck, Hermel, la région de Tyr, etc., devinrent, jusqu’à la fin de la guerre, de véritables républiques islamiques qui attendaient de s’étendre à l’ensemble du territoire.

À l’image d’autres mouvements islamistes, l’action de la Révolution iranienne, et par conséquent du Hezbollah, s’inscrit dans un plan général de soumission de l’ensemble de la planète à une interprétation extrémiste du Coran. Seule différence, les islamistes chiites ne reconnaissent qu’un maître "après Dieu" : le successeur de l’Imam Khomeiny, aujourd’hui l’Imam Khameiny. Pour justifier leur projet, les uns et les autres articulent leur perception du monde sur une vision manichéenne de celui-ci. D’une part se tiennent les "bons", les "croyants", c’est-à-dire eux-mêmes, les défenseurs d’un puritanisme pointilleux. D’autre part les "méchants", leurs adversaires, toutes catégories mêlées, ceux qui refusent l’application à la lettre de la loi islamique.

Aujourd’hui, le Hezbollah affiche un visage moins caricatural. Obligé de se fondre dans un paysage politique, sinon démocratique du moins respectueux de quelques apparences, il adopte un profil bas en matière de politique intérieure. Le Parti de Dieu présente des députés aux élections, il s’intègre dans le jeu politique et met en veilleuse ses ambitions quand elles risquent d’effrayer le pouvoir ou les autres communautés libanaises. Les propos tenus par Hadj Nayef Karim, responsable à l’information du Hezbollah, apparaissent très révélateurs4. Interrogé sur la volonté de son parti d’instaurer un régime islamiste au Liban, il évita de répondre clairement, se contentant de prôner la justice pour tous, chrétiens et musulmans. À propos de l’opposition déclarée du Hezbollah aux publicités vantant les marques d’alcool, il expliquait doctement : "Il existe au Liban quelque chose qui s’appelle la " liberté " et nous sommes pour sa protection. Nous ne sommes pas l’État pour pouvoir interdire ces publicités".

Nous savons même que le Hezbollah a entrepris d’approcher plusieurs responsables chrétiens afin de leur proposer une alliance politique contre un pouvoir central passé, pour l’essentiel, aux mains des sunnites depuis la fin du conflit. En outre, par la propagande, il cherche à séduire l’opinion chrétienne - ennemie jurée pourtant - en qui il voit l’alliée de "l’impérialisme occidental". La rigidité du dogme n’empêche pas une très grande flexibilité tactique.

Une organisation cohérente et efficace

Aux débuts du Hezbollah libanais, c’est le cheikh Mohamed Mehdi Chamseddine, chef de la communauté chiite, qui reçut le titre théorique de vice-président de la République islamique en gestation, autrement dit de représentant de l’Imam Khomeiny. Néanmoins, avec le temps, le cumul des "mandats" risquait de provoquer une scission ouverte au sein de la communauté chiite, entre les partisans du Parti de Dieu et les autres. Il valait donc mieux que Chamseddine se contentât de servir de dénominateur commun à ceux de sa communauté.

Déjà, en 1988, le cheikh Mohamed Hussein Fadlallah était présenté comme le "guide spirituel" du mouvement, et donc véritable pro-consul de Téhéran. Nous avons mentionné plus haut son nom en tant que chef de "Addaoua", parti membre du Hezbollah. Comme Moussa Sadr, il vit le jour en exil, dans la ville irakienne de Nadjaf, au sein d’une famille libanaise du Sud. C’est du reste à Nadjaf, ville sainte du chiisme, qu’il connut l’Imam Khomeiny alors que ce dernier fuyait la colère du Shah. En 1966, sa hiérarchie le dépêcha au Liban afin d’y créer une structure islamiste.

Aux côtés du guide spirituel du Hezbollah, siège la première instance du mouvement, le "Conseil consultatif", qui regroupe les principaux responsables. On y trouve une douzaine de personnalités parmi lesquelles Hussein Moussaoui, ancien chef d’Amal islamique, cheikh Saïd Chaabane, leader du Tawhid et cheikh Soubhi Toufeyli, ancien patron des "Gardiens de la Révolution islamique".

Réunis à Téhéran fin septembre 1989, les responsables du Hezbollah décidaient de créer la fonction de "secrétaire général", chef en titre du mouvement. Anticipant sur le désarmement des milices qui allait prendre effet en 1991, ils manifestaient ainsi leur volonté de se donner la forme d’un parti politique ordinaire. Cheikh Soubhi Toufeily occupa la position de secrétaire général jusqu’à la nomination de cheikh Abbas Moussaoui, en septembre 1990. Exécuté, le 16 février 1992, au cours d’un raid d’hélicoptères israéliens dans le sud Liban, ce dernier fut remplacé par cheikh Hassan Nasrallah, ancien président du comité de sécurité du Hezbollah pour la banlieue, chiite, du sud de Beyrouth. Mais, dans les faits, l’autorité du secrétaire général semble réduite tant elle reste subordonnée au Comité exécutif et au guide spirituel.

C’est du reste de ce comité que dépendent les sept départements du parti : idéologie, justice, tous deux directement contrôlés par le cheikh Fadlallah, politique, sécurité, finances, information et relations extérieures, éducation et scoutisme, enfin, auxquels il faut ajouter la "Fondation des martyrs" et les différentes organisations de masses. À cette structure horizontale s’en ajoute une autre, verticale et pyramidale, qui correspond à la chaîne de commandement politico-militaire. Elle s’appuie sur trois régions distinctes à forte densité chiite : le Sud, Beyrouth et la Bekaa. Chaque région se subdivise, dans l’ordre hiérarchique, en districts, centres, quartiers (en ville) ou localités (en environnement rural) pour aboutir aux cellules. Par exemple, le quartier de Mar Elias dépend du centre de Moussaitbeh qui se rattache au district de la banlieue sud dans la région de Beyrouth.

Outre le lien organique entre le Hezbollah et Téhéran, l’Iran entretient des relations suivies avec les plus hauts responsables du Hezbollah. En outre, il dispose aussi d’un réseau de surveillance sur le territoire libanais. Sayed Mohammad Ali Tairian le contrôle, utilisant la couverture de la société Al Taher dans laquelle il exerce au département commercial. Dans le passé, il aurait servi en tant que diplomate à l’ambassade d’Iran en Grèce sous le nom d’Hassan Hamadi.

Spécificités de l’organisation du Hezbollah

À première vue, par sa hiérarchisation extrême, la chaîne de commandement du Hezbollah ressemble à celle de beaucoup de partis, d’inspiration occidentale ou marxisants, mais assez peu à ce que l’on voit dans les organisations islamistes sunnites. En réalité, le Parti de Dieu n’a fait que reprendre le quadrillage du terrain d’Amal, lui-même très fortement influencé, à ses débuts, par les méthodes de l’OLP.

Des différences notoires apparaissent cependant. Les responsables cumulent souvent plusieurs fonctions à des échelons différents. Par exemple, le cheikh Soubhi Toufeyli, membre du conseil consultatif, a été en même temps guide spirituel de la Bekaa, responsable de district (dans la chaîne de commandement) et patron du département politique. En outre, on remarque que les noms des dirigeants des différentes structures changent souvent. Interrogé sur la cause de ces mouvements, Hajj Nayef Karim, au département de l’information, a répondu que le parti agissait ainsi afin d’utiliser au mieux les compétences de ses membres.

Certains observateurs estiment qu’il faut plutôt y voir une volonté de camouflage vis-à-vis de l’extérieur. Nous estimons pour notre part qu’il s’agit certainement, aussi, d’éviter que des éléments ne parviennent, avec le temps, à dégager une certaine autonomie et à transformer leur poste en véritable féodalité. L’origine fédéraliste du Hezbollah, d’où la hantise de la scission, autant que l’exemple négatif de l’OLP, sur ce point particulier, nous confortent dans cette opinion.

Une autres spécificité attire l’attention : on observe un cumul fréquent des activités militaires et politiques. Cheikh Hassan Nasrallah, par exemple, avant de devenir secrétaire général du Hezbollah, occupa les fonctions de responsable "politique et militaire" de Bir el Abed, en même temps qu’il présidait au comité de sécurité de la banlieue sud de Beyrouth. Cette tendance a été confirmée par le cheikh Brahim Atallah, actuel patron du département de l’information, qui a dit que "tout le monde au Hezbollah assure des permanences au front (dans le Sud contre Israël) avec les résistants et ce quel que soit le rang ou le degré de responsabilités".

Ceci peut s’expliquer, pour partie, par la fascination qu’exerce le "martyr", la mort au jihad, sur l’esprit des islamistes, plus particulièrement des islamistes chiites. Ce que la même personne traduit en poursuivant : "Le jihad et le martyr sont des portes du Paradis. Dieu nous a fait une grâce immense en plaçant l’État d’Israël si près de nous !". Néanmoins, il faut aussi voir là une certaine dose de démagogie à destination de la base.

L’art de la dissimulation rencontré chez le Hezbollah mérite lui aussi un commentaire. Certes, tous les partis politiques, tous les États, toutes les sociétés le pratiquent plus ou moins. Néanmoins, chez le Hezbollah, il prend une allure dogmatique. Il faut en chercher l’origine dans la doctrine chiite elle-même. Dominés par les sunnites depuis l’assassinat d’Hussein, fils d’Ali5, les chiites se sont fait une obligation religieuse, en position minoritaire, de cacher leurs véritables croyances afin d’échapper à d’éventuelles persécutions. En arabe, on appelle ce comportement la "taqiya", ou "ketman" en persan. On comprend dès lors à quelle aune il faut mesurer les déclarations d’intentions des leaders du Hezbollah et leur intégration apparente dans le jeu politique libanais.

Le Hezbollah est-il une organisation terroriste ?

Les gouvernements libanais et syrien attribuent au Hezbollah le titre de "Résistance" à l’envahisseur israélien qui occupe le sud du pays. Par contre, les autorités de Jérusalem le qualifient de mouvement terroriste.

L’affirmation syro-libanaise tient mal la route. Quand il y a irruption d’une force étrangère sur le sol national, le pays envahi fait donner, légitimement, son armée contre la puissance adverse. Si le territoire passe en totalité aux mains de l’envahisseur, si l’armée est vaincue ou soumise à l’ennemi, alors seulement une résistance peut surgir qui se substitue à la force militaire de l’État. Dans le cas qui nous intéresse, on voit bien que l’armée libanaise, voire l’armée syrienne, jouissent de toutes leurs capacités d’attaque et de défense. Que, par conséquent, ce sont les forces armées libanaises et syriennes, en entrant dans la logique d’anschluss de Damas, qui devraient affronter les unités israéliennes.

Dans le sud Liban, le Hezbollah apparaît comme une milice armée, autorisée et instrumentalisée par Damas et Beyrouth pour entretenir un foyer de troubles, pour garder en réserve un moyen de pression. Un abcès entretenu, en somme, qui représente une carte supplémentaire à utiliser au moment d’éventuelles négociations avec l’ennemi. Certes, cette situation, du point de vue du droit international, ne légitime pas la présence israélienne au sud Liban. Mais elle ne fait pas non plus du Hezbollah une résistance puisque le Parti de Dieu ne se substitue pas au couple État-armée. Il agit au contraire en son nom.

Faut-il pour autant retenir l’accusation de terrorisme portée par Israël contre le Hezbollah ? Si on s’en tient à la réalité du terrain, au sud Liban, le mouvement islamiste dirige ses attaques contre des cibles militaires. Il n’entreprend pas d’actions visant spécifiquement la population civile. Même quand il a tiré contre des agglomérations de Galilée, il a agi, comme la plupart des armées du monde, dans une logique de guerre conventionnelle. En l’occurrence, étiqueter le Hezbollah sous l’appellation "terroriste" pour ses actions dans le sud, imposerait de donner ce dénominatif à Tsahal qui use des mêmes méthodes dans la Bekaa. On voit bien qu’il s’agit d’un problème de sémantique : à abuser de l’usage du mot "terroriste", on le déforme. À la longue, il ne deviendrait rien de plus qu’un synonyme du vocable "guerre".

Le souvenir des otages

Faut-il pour autant dédouaner le Hezbollah de toutes intentions ou de tous comportements terroristes ? Notons qu’aujourd’hui, et ce au moins depuis 1993, il héberge, en liaison avec les groupes palestiniens, des Algériens du GIA qu’il forme à la manipulation des explosifs6. Remarquons aussi que le Parti de Dieu assure la logistique militaire et l’intendance pour le Hamas et le Jihad islamique palestiniens qui exécutent des attentats ciblés contre les civils en Israël. Enfin, nul n’a oublié les prises d’otages occidentaux et les attaques spectaculaires contre les forces de paix américaines et françaises pendant la guerre civile.

Certes, le Hezbollah a toujours nié toute implication dans les uns comme dans les autres. Le 11 juillet 1990, alors qu’un espoir de libération des otages naissait, un officiel du parti affirmait :

"Nous demandons à tout le monde de libérer les otages et tous les prisonniers. Nous sommes contre ces opérations et pour la liberté des personnes" 7. Pourtant, reconnaissant implicitement la part de responsabilité de son mouvement, Abbas Moussaoui, le secrétaire général, déclarait le 24 mai 1991 que son organisation était "disposée à négocier un échange de toutes les personnes détenues au Liban contre la libération des "moudjahidins" détenus dans les prisons israéliennes" 8.

Du reste, au Liban, personne n’ignorait que les noms de certains groupes fantômes qui revendiquaient les prises d’otages camouflaient le Hezbollah. À titre indicatif, Hussein Moussaoui se servait du nom de "Jihad islamique"9, Hajj Imad Maghnieh de celui de "l’Organisation de la justice révolutionnaire", cheikh Abdallah Moussaoui de celui des "Commandos kamikazes de l’Imam Hussein", etc. Or, ces responsables appartenaient aux cadres du Hezbollah.

À titre indicatif, rappelons les explosions des "camions-suicides", le 23 octobre 1983, qui tuèrent 241 marines américains et 24 parachutistes français de la Force multinationale. Certes, d’autres ont mis la main à la pâte dans cette affaire : les renseignements iraniens, syriens et Abou Jihad de l’OLP. N’empêche que, dans "la nuit précédant le double attentat, le cheikh Mohamed Fadlallah recevait les deux candidats au suicide..." 10. Sans oublier que le Jihad islamique qui revendiqua les deux attaques exécutait ces missions sous les ordres d’Hussein Moussaoui.

Aujourd’hui, les services occidentaux attribuent avec certitude 12 prises d’otages occidentaux au Hezbollah, dont celle de Michel Seurat qui mourut en détention11. En outre, les mêmes sources accusent le mouvement du détournement de l’avion d’Air Afrique entre Rome et Paris, le 24 juillet 1987. Sans parler des actions dont on le suspecte, qu’elles aient réussi ou échoué. Nous parlons là d’affaires dans lesquelles les victimes, parfois des universitaires ou des journalistes, n’étaient pas impliquées militairement dans le conflit libanais. Des civils donc, dont la menace sur la vie était utilisée pour paralyser l’action de l’Europe et des États-Unis et instituer, sans entrave, une république islamique au Liban. Il s’agit bien de terrorisme au sens propre du terme.

État des forces militaires

Militairement parlant, le Hezbollah ne dispose que des moyens que la Syrie accepte de lui accorder, ou, plus précisément, que l’Iran lui fait parvenir en passant par Damas. Sur ce plan, les renseignements libanais, et probablement syriens, se sentent sûrs d’eux : le mouvement islamiste ne possède, en quantité et en qualité, que le minimum nécessaire pour donner du fil à retordre aux Israéliens au sud Liban. Un officier libanais nous a confié qu’à elle seule, l’armée de son pays pouvait venir à bout du Hezbollah en cas de rébellion. On le croit aisément, tant les services syriens, tout puissants au Liban, savent se montrer vigilants en matière de sécurité.

Au cours des entrevues, les représentants du Hezbollah refusent systématiquement de donner leurs effectifs. Néanmoins, en 1989, le mouvement comptait, pour le noyau dur, 7 000 hommes, dont 5 000 permanents, combattants et membres de son administration12. Aujourd’hui, selon les spécialistes israéliens, les hommes en arme ne dépasseraient pas le chiffre de 1 000 individus. Leurs armements lourds se limiteraient à 20 kilomètres de portée. Si le chef d’état-major israélien, Amnon Shahak, a déclaré en août 1996 que le Hezbollah avait reçu des lance-roquettes multiples capables de toucher des cibles éloignées de 40 kilomètres13, depuis cette date, aucun compte rendu officiel d’attaque n’a confirmé cette information.

Il faut dire qu’à la suite du bombardement de Cana par Tsahal en avril 1996, les accords passés entre Israël, la Syrie, la France et les États-Unis, cantonnent, en théorie, les actions militaires du Hezbollah à la bande de territoire occupée au Liban par l’État hébreu. Dans cette zone, il se livre essentiellement à des embuscades et surtout à la mise en œuvre de mines ou véhicules piégés que ses miliciens activent à distance au passage des patrouilles.

Sur le plan des qualités opérationnelles, qu’ils soient israéliens, libanais ou occidentaux, les experts militaires s’accordent pour reconnaître l’excellente préparation des opérations du Hezbollah. Ce qui tendrait à démontrer qu’en dépit du cumul des fonctions civiles et militaires, les "politiques" savent éviter de s’immiscer dans la mise en œuvre des attaques.

Soutien populaire et financier

En ce qui concerne le soutien émanant de la population, il est difficile à évaluer tant l’opinion, particulièrement libanaise, s’avère mouvante. Il faut d’abord retenir qu’au Liban, le clientélisme joue un rôle important : on suit tel ou tel potentat local par tradition. Autrement dit, le ralliement des hommes passe, souvent, d’abord par celui des leaders traditionnels. En outre, le parti Amal, dirigé par Nabih Berri, divise la communauté chiite.

Néanmoins, le titre de "Résistance à l’envahisseur", doublé de l’action militaire des combattants du Hezbollah sur le terrain, suscitent une certaine popularité qui dépasse les limites communautaires à l’endroit du Parti de Dieu. À cet égard, sa recrudescence de crédit, au sein de la population, en période d’offensive israélienne, apparaît comme symptomatique. L’argent joue aussi un rôle considérable, non seulement pour séduire les chefs traditionnels mais aussi la population. Le Hezbollah a multiplié les hôpitaux, dispensaires, fondations pour les blessés de guerre ou les orphelins dont les pères sont tombés en combattant dans ses rangs. Les veuves des victimes, quant à elles, reçoivent des pensions confortables au regard de la situation économique de la majorité de la population.

Tout ceci représente un budget considérable. En 1989, un rapport l’estimait à 100 millions de dollars (500 millions de francs) dont la majeur partie venait de Téhéran14. Néanmoins, il semble que, au moins depuis 1994, l’aide financière de l’Iran oscillerait entre 20 et 25 millions de dollars (100 à 125 millions de francs). Pour faire face à la situation, le Hezbollah a recherché de nouvelles sources de financement : en récoltant des dons auprès de la diaspora chiite libanaise d’Afrique et d’Amérique et en créant des sociétés, exploitations agricoles, entreprises de construction ou de commerce. Dans le sud du pays, il participe même au trafic de la drogue dans des laboratoires qu’il partage avec les Druzes de Walid Joumblat15.

Preuve implicite de l’influence du Hezbollah sur une partie non négligeable de la population, aux élections législatives de septembre 1996, les autorités syriennes l’ont obligé à se présenter sur les mêmes listes qu’Amal. Damas réduisait ainsi la visibilité de la popularité du parti pro-iranien et sa marge de manœuvre. La Syrie montrait aussi son inquiétude.

Bilan politique et avenir

Au Liban, on dit que le Hezbollah est "plus qu’un parti et moins qu’un État". Disposant d’une force militaire, d’un financement indépendant et d’une structure socio-caritative qui supplée aux carences de l’administration centrale, il s’est de fait ménagé un espace d’autorité qui excède largement celui d’un simple mouvement politique. Pratiquement, il a préservé l’essentiel des attributs dont il jouissait pendant la guerre civile.

Certes, il a bénéficié des circonstances, mais il a su se prêter au jeu de la Syrie et des autorités de Beyrouth qui l’instrumentalisent. Il s’est intégré dans la partie de "poker menteur" qui domine la scène politique régionale en tenant le rôle du trouble-fête. En entretenant une situation de guerre là où les États arabes craignent d’engager leurs armées, il empêche l’instauration d’une "paix d’usure", d’une paix qui se mettrait en place faute d’affrontements. À destination de Jérusalem, il se dresse comme un message syrien qui dirait : "La guerre ne prendra fin que le jour où vous nous aurez rendu nos territoires", spécifiquement le Golan.

Le Hezbollah le comprend bien. À titre d’exemple, en novembre 1991, cheikh Abbas Moussaoui, alors secrétaire général du parti, assénait déjà : "Nous sommes la meilleure carte des Syriens" 16. Du même coup, le Hezbollah se satisfait de la fonction de champion anti-israélien qu’il se voit dévolue. Il œuvre ainsi dans la droite ligne de la politique iranienne qui refuse tout droit d’existence à Israël.

Plus récemment, en février 1995, cheikh Soubhi Toufeyli, membre du Comité exécutif du parti, déclarait : "Le mouvement islamique (le Hezbollah) continuera de se battre contre tout accord de paix. Nous devons libérer notre terre islamique, y compris la Palestine d’avant la création de l’État hébreu, même si cela doit prendre cent ans" 17. Certes, la politique actuelle d’Israël a porté un coup sérieux au processus de paix. Ce qui ne veut pas dire qu’à moyen terme tout accord soit impossible. Notre propos n’est pas de jauger les chances d’une telle évolution mais de la poser en hypothèse. Qu’adviendrait-il alors du Hezbollah ?

Non seulement il perdrait sa raison d’être aux yeux des Syriens mais, compte tenu de son idéologie jusqu’au-boutiste, il deviendrait même un obstacle à la paix et donc à la récupération du Golan par Damas. Ajoutons à cela que le régime syrien est foncièrement anti-islamiste, ce qu’il a montré avec détermination en exterminant des milliers de Frères musulmans dans les années 7018. Enfin, les sunnites libanais, qui détiennent l’essentiel du pouvoir à Beyrouth, cachent mal leur peur d’une montée en puissance de la communauté chiite, surtout quand elle prend pour référence le modèle islamiste iranien.

Toutes ces raisons conduisent à penser que la politique de Damas et de Beyrouth, dans une situation d’accord avec Israël, conduirait inévitablement au désarmement, de gré ou de force, du Hezbollah. Celui-ci n’aurait d’autre option que de se rebeller, faisant alors le jeu des autorités qui en profiteraient pour l’exterminer, ou de se limiter à une fonction d’opposant politique. On a vu quel sort le couple libano-syrien a réservé aux "Forces libanaises", anciennes milices chrétiennes, qui avaient intégré le jeu politique tout en refusant de collaborer avec le gouvernement en place19. Ce dernier n’accepte pas la moindre opposition. Au premier prétexte, le Hezbollah aurait des chances de disparaître, comme les Forces libanaises. Autrement dit, l’espérance de vie du Hezbollah ne risquerait pas d’excéder de beaucoup la signature d’éventuels accords de paix entre Israël et la Syrie.

 

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Notes:

1 Membre du Conseil exécutif du Hezbollah.

2 Membre du Conseil exécutif du Hezbollah.

3 Annie Laurent et Antoine Basbous, Guerres secrètes au Liban, Gallimard.

4 Interview d’un journaliste libanais en novembre 1996.

5 Hussein, fils du 4e calife Ali et petit-fils du prophète Mahomet, fut assassiné à Kerbala en Irak par l’armée sunnite. Cette date marque la séparation politique entre sunnites et chiites.

6 D’après nos informations, des Palestiniens dissidents de l’OLP et plusieurs groupes islamistes libanais entraînent des éléments du GIA algérien au Liban.

7 Le Monde, 12 juillet 1990.

8 Le Monde, 26-27 mai 1991.

9 Ne pas confondre le Jihad islamique, désignation utilisée dans ce contexte par le Hezbollah, et le parti palestinien du même nom.

10 Annie Laurent et Antoine Basbous, Guerres secrètes au Liban, Gallimard.

11 Dans le mémorandum "Chronology of Middle Eastern Terrorist Activity in Western Europe : 1980-1995". D’après les recherches de Denis Pluchinsky, professeur à l’université de Georgetown (Washington) et analyste au Bureau de la sécurité diplomatique du Département d’État des États-Unis.

12 APA, "Rapport confidentiel" sur le Hezbollah, 30 janvier 1989.

13 Libération, 15 août 1996.

14 APA, "rapport confidentiel" sur le Hezbollah, 30 janvier 1989.

15 Leader de la communauté druze, ancien chef de milice et membre du gouvernement.

16 Le Monde, 22 novembre 1991.

17 Le Monde, 21 février 1995.

18 À titre d’exemple, en février 1982, pour mettre fin à la rébellion islamiste de la ville de Hama, les autorités syriennes firent donner l’artillerie et l’aviation, causant la mort de plusieurs milliers de personnes et détruisant plusieurs quartiers.

19 Les Forces libanaises sont interdites en tant que parti, leur chef Samir Geagea est emprisonné et voit les procès s’accumuler contre lui, tandis que les menaces d’arrestation pèsent sur ses anciens miliciens.

 

 

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