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POURQUOI LE MESSIANISME RELIGIEUX ENGENDRE-T-IL LA TERREUR ?

 

D.C. Rapoport

 

 

Les années récentes ont été marquées par l’utilisation de concepts théologiques à des fins de justification d’activités terroristes, phénomène que j’ai appelé la "terreur sacrée"1. La renaissance des doctrines du djihad (guerre sainte) dans le chiisme a eu un certain impact, particulièrement au Liban. On est souvent frappé de constater à quel point les chiites manifestent parfois une volonté avide de mourir, disposition facilitée par la conviction selon laquelle celui qui est tué au combat lors du djihad se voit garantir une place au paradis. Cette propension au sacrifice donne à la terreur chiite une dimension redoutable aux yeux de ses victimes potentielles2. Aux États-Unis, on constate le même phénomène, les poseurs de bombes dans les cliniques où se pratiquent des avortements citant les Saintes Écritures pour justifier leurs méfaits. On peut également citer le cas d’Israël en 1984, lorsque le gouvernement condamna les terroristes juifs qui avaient organisé le "Complot du Mont du Temple", conspiration qui cherchait à détruire les tombeaux sacrés des musulmans construits sur le site le plus vénéré du judaïsme, celui du Deuxième Temple. S’ils avaient été rasés, la construction d’un Troisième Temple aurait été enfin possible, ce que certains considèrent comme une condition préalable à l’arrivée du Messie3. Il est également vrai que les groupes messianiques américains d’obédience chrétienne (qui cherchent à créer les conditions de réalisation de l’apocalypse) ont soutenu financièrement les actions en faveur du Troisième Temple - projet qui leur est sans aucun doute particulièrement cher depuis plus d’un siècle4. On ne sait pas si le Messie arrivera en cas de reconstruction du Troisième Temple ; toujours est-il que si les lieux sacrés des musulmans sont détruits, un résultat catastrophique pourrait s’ensuivre, qui nous rapprocherait en effet un peu plus de l’apocalypse. Mais sera-t-elle celle que décrivent les Saintes Écritures ?

La terreur sacrée semble nouvelle pour nous mais, avant la Révolution française, c’était la forme dominante, sinon exclusive, de terreur. La sainte terreur, quelle que soit l’époque à laquelle elle apparaît, est habituellement liée au messianisme. Deux exemples historiques bien connus sont les Assassins ou Feddayins de l’islam, et les Zélotes juifs ou Sicaires. Les Assassins firent leur apparition au XIe siècle, sévirent pendant deux cents ans et sont le premier exemple connu d’une conspiration internationale fomentée par un État et qui menaça les gouvernements de plusieurs royaumes islamiques. Les Zélotes, apparus au Ier siècle, survécurent pendant une plus courte période (quelque soixante ans), mais ils eurent un énorme impact. Ils réussirent en effet à provoquer une rébellion de masse contre Rome qui s’acheva néanmoins en catastrophe. Le Deuxième Temple - centre rituel du judaïsme - fut détruit et les rebelles survivants se suicidèrent à Massada. La révolte inspira par la suite des soulèvements encore plus importants. De nombreuses populations juives à Chypre et en Égypte, alors sous domination romaine, furent décimées ; la Judée elle-même fut vidée de sa population ; puis vint la tragédie finale, le Deuxième Exil ou Diaspora, exil qui eut un effet traumatisant sur la conscience juive et qui resta une marque indélébile pour les deux millénaires qui suivirent, bouleversant pratiquement chaque institution de leur vie.

Aucun groupe messianique terroriste n’a occupé une place aussi importante dans le monde chrétien. Les mouvements messianiques y ont été nombreux et épisodiques mais ont eu moins d’effet, peut-être à cause de la nature décentralisée du monde chrétien. Cependant, on dispose de beaucoup plus de documentation sur ces exemples que sur ceux de l’islam et du judaïsme, ce qui est important, la terreur dans le monde chrétien étant instructive car moins intimement liée aux organisations clandestines. Les croisades, par exemple, avaient une composante messianique essentielle, ce qui eut quelques conséquences extrêmement étranges, notamment lors des croisades populaires. À la fin de la période médiévale, pendant de courts moments, les Taborites et les Anabaptistes furent à l’origine de ce qu’on a pu appeler de véritables systèmes de terreur d’État.

Pourquoi donc le messianisme produit-il de la terreur ? Quels sont les liens psychologiques et logiques entre les motifs messianiques et la terreur ? C’est un lieu commun pour les historiens et les sociologues des mouvements messianiques d’affirmer que ces mouvements sont souvent producteurs de terreur. Norman Cohn (Pursuit of the Millennium) et Bryan Wilson (Magic and the Millennium) nous ont offert de riches études sur la violence de mouvements millénaristes particuliers. Mais il n’existe pas encore d’analyse générale de la question, particulièrement de la terreur. On se concentrera ici sur les expériences juives et chrétiennes, mais certains exemples tirés de l’islam et de sociétés primitives seront également abordés. La logique interne ou les dynamiques internes des mouvements seront préférées aux circonstances extérieures, bien que ces dernières soient importantes.

Commençons par clarifier les deux termes clés, la terreur et le sentiment messianique. Beaucoup d’universitaires considèrent les terroristes comme utilisant la violence de manière illégitime à des fins politiques, et on a tendance à décrire les terroristes comme des membres de groupes rebelles clandestins employant des tactiques consistant à frapper et à disparaître ensuite, sur le modèle de la guérilla5. Je préfère la conception plus traditionnelle qui, comme nous le verrons, est particulièrement appropriée s’agissant des expériences messianiques. Dans cette perspective, la terreur peut se comprendre comme une violence extranormale ou extramorale, qui viole les conventions ou les barrières que les sociétés établissent afin de réguler la contrainte. De telles conventions offrent des justifications, établissent des limites ainsi que des dérogations à ces conventions, permettant de distinguer les réponses appropriées de la société aux activités criminelles de celles qui ne le sont pas.

Parfois, les rebelles acceptent les mêmes limites que les gouvernements. Il serait très difficile, par exemple, d’opérer une distinction entre les méthodes des principaux protagonistes des guerres civiles et révolutionnaires qui ont émaillé nos sociétés. Mais ce n’est pas toujours le cas. Les terroristes se distinguent par conséquent par la volonté délibérée d’abandonner ces restrictions ou de refuser d’accepter comme contraignantes les distinctions morales qui prévalent entre belligérants et neutres, combattants et non combattants, cibles appropriées ou non, méthodes légitimes ou illégitimes. Le terroriste sait qu’on va juger ses actions comme choquantes ou les considérer comme des atrocités, et c’est la raison pour laquelle il agit comme cela, car son objectif, à travers l’utilisation de la terreur à des fins messianiques, est de créer une "nouvelle conscience" à l’aide de méthodes qui provoquent des réactions émotionnelles extrêmes - panique, horreur, révulsion, colère ou, au contraire, sympathie. En ce sens, n’importe quelle personne ou n’importe quel groupe pourrait commettre des actes terroristes ; si cela est vrai pour les rebelles, ça l’est aussi des grandes armées et des autorités établies, comme l’exemple des croisades et celui de la révolte des Zélotes l’illustrent. C’est la nature de l’acte et non le statut des personnes qui le commettent qui est l’élément fondamental.

Que doit-on entendre par sentiment messianique ? C’est le sentiment selon lequel il arrivera un jour où l’histoire et la vie sur cette terre seront totalement et irréversiblement transformées, passant du stade de la lutte perpétuelle que nous avons tous expérimentée à celui d’une harmonie parfaite dont beaucoup rêvent, où il n’y aura ni maladies ni larmes, où nous serons complètement libérés de toute règle, condition d’une parfaite liberté. L’histoire s’achève parce que Dieu nous l’a promis et, à l’heure qu’Il aura décidée, Il interviendra dans nos affaires et sauvera uniquement ceux qui le méritent6. On appelle souvent millénarisme cette forme particulière de messianisme, mais je préfère néanmoins réserver ces deux termes à certains exemples de la religion chrétienne pour lesquels ils me semblent davantage appropriés.

Les sentiments messianiques varient quand on les regarde en détail. Certains peuvent entraîner la terreur alors que d’autres ne le semblent pas. Mais, quel que soit le contenu de la doctrine, sa signification dépend initialement de deux conditions. Les croyants doivent être convaincus que le jour de la délivrance est proche ou même imminent7 et doivent aussi penser que l’homme peut permettre de faire aboutir ce processus. Lorsque ces conditions sont remplies, la décision d’employer la terreur dépend de six éléments substantiels de la doctrine messianique : (a) la nature de l’action souhaitée, (b) la cause ou le caractère de l’aspiration messianique, (c) la foi suffisante des croyants, (d) les qualités morales assignées aux participants à la lutte messianique, (e) les "signes" ou les "manifestations" d’une intervention messianique et (f) le caractère de l’intervention divine. Les doctrines messianiques, il faut le souligner, forment rarement un ensemble cohérent et sont généralement suffisamment ambiguës pour permettre aux participants de choisir entre plusieurs alternatives ou d’abandonner une voie pour une autre quand cette dernière leur apparaît plus productive.

IMMINENCE ET INTERVENTION HUMAINE

On peut, bien sûr, être convaincu qu’une ère messianique va survenir et être également confiant dans le fait que le jour de la délivrance n’est ni proche ni prévisible. Mais il ne semble pas raisonnable de penser que ceux qui croient en un jour à venir se satisferont d’une doctrine qui affirme que ce jour est encore très loin d’arriver ou est inconnu. L’histoire des religions aux composantes messianiques semble confirmer une telle proposition. Tandis que le sentiment d’imminence n’est habituellement pas présent, il apparaît de manière intermittente et parfois après de très longues périodes d’absence. Huit siècles après l’implantation de la vision messianique dans la conscience juive, un sens de l’imminence a émergé, finalement, au sein de la génération précédant la révolte des Zélotes, peu de temps avant le développement du christianisme. Les cinq premiers siècles du christianisme ont été témoins de nombreux épisodes messianiques chrétiens ou juifs, activités qui cessèrent jusqu’aux croisades, au XIe siècle, où elles reprirent de plus belle. Une troisième période s’ouvrit ensuite aux XVIe et XVIIe siècles.

L’espoir offert par une vision messianique est évidemment important pour les religions révélées orthodoxes parce que, sans elle, le reste de la tradition religieuse semblerait ne revêtir que peu de signification. Sans cette composante, on peut même penser que certaines des religions révélées n’auraient pas survécu. Le judaïsme a de bonnes raisons, par conséquent, de maintenir ce sentiment messianique et cette conception se propagea au christianisme et, dans une moindre mesure, à l’islam où elle est connue sous le nom de mahdisme et revêt une signification particulièrement importante pour la communauté chiite.

Alors que la valeur du sentiment messianique devrait être d’elle-même évidente, quand le sentiment de l’imminence l’emporte, lorsque certains pensent que le monde disparaîtra demain ou dans un futur prévisible, des réactions dangereuses sont susceptibles de se produire, uniquement parce que la question de savoir qui sera sauvé et comment cela sera fait va générer une grande anxiété. La description des juifs au Ier siècle faite par Hugh Schonfield ne semble pas exagérée. "La condition entière du peuple juif était psychologiquement anormale. Les plus étranges histoires et les fruits de l’imagination pouvaient rapidement se révéler crédibles (...). On se saisissait de n’importe quel événement afin de découvrir comment et en quel sens cela représentait un Signe des Temps et pouvait faire la lumière sur l’approche de la Fin du Monde" 8. De tels sentiments d’anxiété peuvent déstabiliser la religion elle-même, car la religion est inévitablement victime de la déception qui survient quand le Messie n’apparaît pas.

Les chefs religieux orthodoxes tentent de devancer les anxiétés messianiques et les explosions de plusieurs manières. Le concile d’Éphèse (431) alla droit au cœur du problème ; il dénonça la doctrine du salut terrestre comme une erreur hérétique, soulignant que la promesse messianique appartient à la vie après la mort et est un événement survenant dans le monde spirituel. La plupart des chrétiens ont accepté ce point de vue mais les passages de la Bible s’y rapportant peuvent néanmoins être interprétés de façon très différente, et aucun concile n’a pu empêcher les chrétiens de croire à ces interprétations à certaines occasions. La tradition juive n’a jamais pu nier que le messianisme est une de ses parties constitutives, et elle a tenté de désamorcer d’éventuelles tensions en instaurant, comme première responsabilité des juifs, l’obligation de vivre de manière ordinaire, même en présence d’une preuve de messianisme irréfutable9. Rabbi Zakkai a enseigné : "Si tu as un jeune arbre dans ta main et qu’on te dit que le Messie est venu, plante-le d’abord puis va accueillir le Messie". Conseil avisé, mais qui ne fut cependant pas toujours suivi.

Les religions orthodoxes trouvent même nécessaire de nier la possibilité que l’on puisse jamais connaître le moment d’une époque messianique. Aussi font-elles parfois des efforts acharnés afin d’empêcher les individus de croire ou de propager des opinions contraires. En Angleterre, durant la Restauration, c’était une offense criminelle que de spéculer sur la date de la Deuxième Venue10. Les autorités chiites au IXe siècle dénoncèrent "ceux qui déterminent le temps" comme des "menteurs" qui propageaient la "désillusion et le désespoir "11. Et un rabbin médiéval plus ancien écrivit : "Que soient maudits ceux qui calculent l’avènement du Messie et créent ainsi une révolte politique et sociale parmi le peuple" 12. Chacun de ces cas est la preuve que plus la spéculation au sujet de la date du grand événement devient populaire, et plus il y a une tendance inévitable (basée, je suppose, sur une illusion) à croire que cela se produira bientôt ou de manière imminente13. En Angleterre, cette spéculation joue une part essentielle dans les bouleversements qui se sont produits au XVIIe siècle, tout comme elle fut un élément essentiel des insurrections de la communauté chiite du XIXe siècle et joua un rôle dans les trois rébellions désastreuses que les juifs menèrent contre les Romains beaucoup plus tôt.

Dans quelles circonstances une apparition messianique semble-t-elle imminente ? C’est, bien sûr, une question cruciale. Mais cet essai s’intéresse à la relation entre les motifs messianiques et la terreur, et cela nous détournerait trop que de vouloir traiter directement de la question. Néanmoins, comme nous vivons dans une période dans laquelle beaucoup de gens pensent que l’arrivée du Messie est imminente, on peut faire un commentaire très bref en ne soulignant que ce qui relève de la logique des religions révélées.

Nous nous concentrerons sur la situation contemporaine pour trouver des exemples. Même si ses aspects sont uniques, ils sont, dans une certaine mesure, présents également dans les expériences antérieures. Une caractéristique visible particulièrement de notre monde, depuis les années cinquante14, est la renaissance des enthousiasmes religieux, et celle-ci attire nécessairement l’attention sur la composante messianique des religions révélées, composante qui est généralement ignorée. Bien sûr, l’enthousiasme religieux n’est pas le messianisme, mais chaque renaissance religieuse stimule probablement des sentiments endormis selon lesquels une délivrance religieuse serait imminente15.

Le messianisme est toujours associé à la présence de "signes", et, de nos jours, il est facile pour le croyant de distinguer deux des signes les plus importants en matière d’eschatologie religieuse. Dans beaucoup de visions messianiques juives, chrétiennes et islamiques, les "Derniers Jours" apparaissent dans le contexte d’une catastrophe mondiale. Le spectre d’une telle possibilité a hanté les imaginations depuis la Seconde Guerre mondiale, la plupart l’envisageant sous la forme de l’holocauste nucléaire, mais aussi écologique, technologique, ou encore de désastre démographique, etc. En effet, l’idée de "la fin du monde" est devenue si répandue parmi les laïcs que le thème de l’apocalypse dans la pensée religieuse a gagné une sorte de respectabilité intellectuelle16. La fin du monde n’a jamais semblé si réalisable qu’aujourd’hui et, le messianisme fonctionnant comme un moyen permettant d’expliquer une catastrophe, on peut s’attendre à ce qu’il fasse naturellement surface dès lors qu’une catastrophe est subie ou annoncée17.

Un second signe est la restauration de l’État d’Israël, thème commun à toutes les prophéties apocalyptiques. Le rétablissement d’Israël, particulièrement après la guerre des Six Jours lorsque les lieux saints furent reconquis, a eu un impact énorme sur de nombreux groupes millénaristes chrétiens américains, regroupés dans un ensemble aux contours flous baptisé "Fondamentalistes". Leur origine remonte au début du XIXe siècle, quand les échecs extraordinaires et humiliants des millénaristes à prédire la date de la Deuxième Venue les ont forcés à abandonner leur référence aux datations bibliques et à souligner, à la place, l’importance des signes ou des présages, le plus important étant la restauration d’Israël dans son foyer originel18. Le retour à la Terre promise a également été, bien sûr, la cause principale de l’apparition récente du mouvement messianique juif le plus important depuis le XVIIe siècle, le Gush Emunim. En effet, l’objectif du retour à la Terre promise est la condition sine qua non de l’existence de ces mouvements messianiques juifs. Dans les premier et second Commonwealth, les sentiments messianiques étaient extrêmement actifs et, de ce fait, il est concevable que toute nouvelle restauration d’Israël générera toujours des mouvements messianiques.

L’islam a également dû faire face à des résurrections religieuses qui affirment aussi anticiper la venue du Mahdi, et le spectre d’une catastrophe mondiale peut stimuler cette attente, comme il le fait pour les autres religions. L’attente de la Deuxième Venue parmi les chrétiens a probablement eu un effet également car, dans certaines traditions, le Mahdi est supposé apparaître peu de temps après le retour du Christ. L’islam contemporain semble également grandement influencé par les datations. Est particulièrement révélatrice la tradition qui affirme que le Mahdi apparaîtra au début d’un nouveau siècle du calendrier islamique. L’attaque soudaine (1979) de la Grande Mosquée de la Mecque - le sanctuaire le plus sacré de l’islam - qui fit vaciller la dynastie saoudienne eut lieu lors de la première heure du premier jour de l’an 1400 du calendrier islamique. Les assaillants (qui venaient de douze pays y compris des États-Unis) nommèrent un des leurs comme le Mahdi, et chaque détail de l’assaut semblait suivre une prophétie islamique célèbre19. Il existe d’autres exemples qui semblent se référer à cette tradition particulière. Il y a un siècle, l’armée de Gordon fut massacrée à Khartoum par les mahdistes soudanais lors du premier jour de l’an 1300 du calendrier islamique. Quelques années auparavant, plusieurs mouvements mahdistes émergèrent en s’appuyant sur l’espoir que ce siècle serait le siècle. En Égypte aujourd’hui, trois groupes messianiques (dont l’un fut à l’origine de l’assassinat de Sadate) se sont référés à cette tradition ancienne20. (Il est concevable que la révolution iranienne y soit également liée).

Il convient à présent de revenir à notre principale préoccupation, celle de la relation entre imminence et action. Si les obstacles qui remettent en cause la crédibilité de l’imminence sont surmontés, on ne peut pas encore être sûr que l’action s’ensuivra, à moins que le croyant soit persuadé qu’il peut influencer les événements messianiques, ce qui signifie qu’il doit contester les enseignements religieux sur cette question. Parmi les juifs, par exemple, une tradition rabbinique persiste à affirmer que l’avènement du Messie a été fixé lors de la création du monde, et que même Dieu de ce fait ne peut pas en accélérer ou en retarder le processus21. La contradiction est que le messianisme ne fait sens ou n’est attirant que si nous sommes convaincus que les bons et les mauvais connaîtront des sorts différents. De ce fait, contrairement à ce que veulent nous faire croire les autorités, certains croyants concluront que c’est ce que nous faisons qui comptera après tout. Quand un sentiment d’imminence prend racine, certains croyants doivent trouver psychologiquement impossible de considérer leurs actions comme des erreurs, simplement parce que les conséquences d’une erreur sont si importantes. Tout au moins agiront-ils de manière à assurer leur propre salut. Et une fois que l’obstacle initial à l’action aura été surmonté, ce n’est qu’une question de temps avant que d’autres genres d’actions ne paraissent envisageables. Bientôt, ils penseront pouvoir agir sur l’accélération ou la date du processus.

LE CHAMP DES ACTIONS CONCEVABLES

Il est clair qu’il n’y a pas une manière prescrite d’accomplir ces objectifs. Les spéculateurs messianiques ont suggéré diverses possibilités pas toutes compatibles entre elles et, dans le passé, différents mouvements ont essayé des trajectoires diverses. On peut parler d’un champ d’action qui semble faire sens en reconnaissant que les croyants font des choix, passant parfois radicalement d’une alternative à l’autre.

Certaines activités sont évidemment non violentes. Le prosélytisme est répandu. On peut abandonner ses biens afin de rembourser des dettes, financer le prosélytisme et démontrer son amour pour l’humanité, à l’instar de ce que firent les Millérites - un mouvement messianique américain (prédécesseur des Adventistes du Septième Jour) qui existait à Upstate New York dans les années 1840. Les groupes messianiques parcourent souvent de grandes distances vers un site sacré où la rédemption est sensée débuter. Après la dispersion des juifs consécutive à la destruction du Deuxième Temple, les épisodes messianiques juifs pour les neuf siècles suivants avaient normalement pour conséquence un exode collectif vers la Terre Sainte. Des groupes d’Indiens du Brésil devaient migrer pacifiquement de manière périodique afin de trouver "la Terre où le Mal est absent". De nombreux cultes cargo mélanésiens au XXe siècle ont attendu la délivrance dans des lieux désignés. En Jamaïque, il y a plusieurs décennies, le Rastafarisme - un groupe messianique noir - s’organisa afin de partir vers l’Éthiopie. Ceux qui ont vu le film Rencontres du troisième type se souviendront peut-être que la migration vers le site de la délivrance messianique était le thème principal.

Le changement d’identité ou la purification de la communauté accompagne souvent les migrations : les récoltes, les vivres et tous les moyens d’existence peuvent être détruits lors d’un holocauste. Parce que nous utilisons ces objets afin de nous débarrasser des obligations normales ou quotidiennes, leur destruction symbolise ou représente l’émergence d’une "nouvelle" forme d’humanité.

Les processus de purification et de migration sont davantage familiers en tant que partie intégrante des expériences occidentales sous une autre forme. Lorsque les croyants pensent que l’avènement du Messie ne surviendra pas immédiatement, ils créent souvent une communauté sacrée qui tente de se séparer complètement du monde profane et qui est marquée par un comportement caractérisé par une inflation de règles, l’ascétisme, une autodiscipline excessive et une observation stricte des règles qui englobent chaque aspect de la vie de l’individu. La nature de cette communauté caractérisée par la multiplicité des règles donne aux messianistes la possibilité de s’identifier aux "derniers justes" dont toutes les prophéties proclament le salut.

Dans l’islam, où le terme mahdi signifie "sortie d’une cachette" et/ou "rébellion contre l’autorité constituée "22, les groupes qui se retirent du monde sont ceux qui cherchent presque invariablement à trouver une base meilleure et plus sûre pour organiser leur violente attaque contre la société. Cette structure est reflétée dans la carrière même de Mahomet qui en fournit probablement l’archétype ou le modèle. Lorsqu’il échoua dans sa volonté de convertir son propre peuple de La Mecque, il s’enfuit vers Médine, certes plus primitive et reculée mais davantage réceptive à son message, d’où il revint ensuite triomphant. Le recours à la violence messianique est ainsi prévu dans le monde islamique, de même que le messianisme juif est également violent, bien que, dans la diaspora éparpillée dans le monde chrétien, ce soient les circonstances qui expliquent que le messianisme juif y soit peu répandu.

Le sort des groupes caractérisés par une inflation de règles de vie et qui s’isolent semble plus compliqué dans le monde chrétien que dans le cas de l’islam. Si la société ne les abandonne pas ou les oblige à participer, ils peuvent résister, la plupart du temps par des méthodes pacifiques, parfois même en acceptant le martyre - peut-être afin de rappeler à Dieu le prix payé pour Son retard ! Parfois, après une période difficile, les groupes changent de trajectoire et s’engagent activement au sein de la société, passant ainsi directement d’un processus pacifique à la terreur. Les Anabaptistes et les Taborites de l’Europe médiévale sont les premiers exemples qui viennent à l’esprit23, et ils furent précédés par les Esséniens du Ier siècle.

Ce changement est surprenant mais il a de nombreuses raisons. Selon que l’on choisit le pacifisme ou la terreur, on rejette les conventions existantes régissant la coercition et, par conséquent, cette dynamique a une certaine cohérence. Un second argument est davantage particulier aux doctrines messianiques des religions révélées, celles-ci suggérant plusieurs trajectoires possibles d’action. Les croyants peuvent de ce fait choisir de faire différentes choses ou à des phases différentes du processus. Les deux images dominantes dans ces doctrines sont celles du "serviteur souffrant" et celle de l’"ange vengeur", cette dernière représentant le plus souvent les derniers jours ou les jours de la destruction. Le pacifisme peut alors être compris comme une activité qui n’est appropriée que lorsqu’on attend le début d’une activité messianique, un comportement qui, dans le cas chrétien, semble également incarner l’esprit de la religion originelle. Pour se projeter dans une nouvelle phase, il faut un autre type de comportement. Il n’est pas surprenant, de ce fait, de voir que les messianistes qui ont abandonné le pacifisme et qui sont devenus convaincus de s’être trompés au sujet de la datation du processus reviennent souvent à des traditions pacifistes. La théorie anabaptiste reflète cette trajectoire ; le groupe retourne au pacifisme après une mauvaise expérience avec la terreur pendant la Réforme. L’islam fournit au moins un cas parallèle frappant. Dans l’Iran du XIXe siècle, le mouvement messianique de Babi se lança dans une campagne de terreur mais, à la suite de la défaite, se transforma en Bahia, un groupe pacifiste.

L’étude des christadelphiens - mouvement messianique britannique contemporain - menée par Brian Wilson souligne également que le pacifisme peut se nourrir parfois d’une haine profonde et non pas simplement de l’amour.

Le christadelphianisme est, à la base, une organisation révolutionnaire, vigoureusement opposée à l’ordre social... Mais cette attitude ne se traduit pas en action sociale bien qu’au moment déterminé, il y aura une tendance à cela... Le christadelphien est en conflit avec l’ordre social qui prévaut mais il est impuissant à organiser son renversement... La réforme est inutile... (Il) ne veut pas que le monde aille mieux ; il est opposé à la paix, et il veut la guerre. La misère a été le lot du monde et le fait d’énoncer ce fait revient presque pour lui à s’en réjouir. Il est émotionnellement impliqué dans ses prédictions sur le désastre duquel lui seul sortira triomphant 24.

 

L’étude des événements tels qu’ils se sont produits lors des soulèvements des Zélotes, et qui furent précédés par une large campagne de résistance passive, révèle une autre considération. Des manifestations de gens mécontents et désarmés peuvent faire obstacle à des troupes à la discipline remarquable, comme l’apprirent à leurs dépens les Romains. Quand cette discipline s’écroule, les atrocités qui s’ensuivent - particulièrement lorsque les femmes et les enfants sont impliqués - peuvent à ce point perturber une communauté que pratiquement n’importe quelle contre-mesure semblera justifiée. Il existe des exemples comparables dans le monde contemporain (Irlande du Nord, Chypre, etc.) qui suggèrent un lien entre la résistance passive et la terreur, celle-ci étant indépendante de l’ethos messianique.

LA CAUSE

Si un croyant imprégné de messianisme pense pouvoir participer à la lutte afin de "forcer le destin", la nature de l’aspiration messianique elle-même ou la cause de celle-ci deviendront un facteur débouchant sur la terreur ; et c’est là notre deuxième condition doctrinale. Quand les enjeux de n’importe quelle bataille sont perçus comme importants, les restrictions conventionnelles à la violence diminuent d’autant. On s’attend, par exemple, à ce que les guerres qui menacent l’existence même des parties en conflit soient bien plus sauvages que celles qui ont pour enjeu un territoire ou le commerce ; et c’est un lieu commun d’affirmer que l’apparition des États révolutionnaires dans un ordre international existant introduit un niveau supplémentaire de brutalité dans la politique mondiale. De ce fait, l’image extraordinaire que les messianistes tracent du futur - la transformation de l’existence humaine elle-même - peut amener certains à dépasser les limites imposées.

Des attentes irréalistes créent nécessairement des déceptions amères, lesquelles conduisent à leur tour à des réponses variées. Une réaction très commune consiste à croire que les traîtres sont responsables. Les Zélotes et les Anabaptistes ont eu leurs règnes de terreur qui offrent certaines ressemblances avec celles qui suivirent les grandes révolutions en France, en Russie et en Chine. Une autre déception survient lorsqu’un groupe décide que la date de la venue du Messie n’est pas imminente, contrairement à ce qu’il avait cru initialement. De ce fait, il adopte une attitude moins conciliante vis-à-vis du monde, ce qui encourage parfois un élément de dissension et amène celui-ci à s’engager dans des actions désespérées contre la société, espérant que la réponse de cette dernière forcera le groupe messianique à reprendre son argumentation initiale. Cela pourrait permettre d’expliquer les meurtres accompagnés de mutilations frénétiques de Blancs à San Francisco en 1973-1974 par le "Fruit of Islam", un groupe en rupture de ban du mouvement des Black Muslims, à l’époque où ce mouvement commença à modérer son militantisme. De même, la naissance des Brigades Rouges italiennes a, la plupart du temps, été comprise comme une tentative d’obliger le parti communiste à croire de nouveau en la révolution. L’exemple récent des otages américains enlevés au Liban par une faction chiite (juin 1985) pourrait avoir été inspiré par une préoccupation similaire, à savoir le désir d’aiguillonner la majeure partie des chiites en les poussant vers un militantisme accru, y compris hors du Liban.

LA PREUVE

Un troisième élément doctrinal est la "preuve" nécessaire au renforcement de la foi. Si un comportement semble inefficace, de nouveaux "essais" afin de prouver la valeur morale du projet sont inventés. En Israël, lorsque les accords de Camp David ont été conclus, il sembla à un petit nombre de membres du Gush Emunim qu’un processus d’abandon de la Terre avait commencé, car les gens avaient péché en autorisant les musulmans à obtenir certains sites sacrés. "(Camp David) fut un signal direct du Ciel qu’une offense nationale majeure avait été commise, un péché responsable du désastre politique et de ses conséquences spirituelles. Seul un acte important de désacralisation pourrait égaler l’ampleur de ce revers : la présence de musulmans et de leur sanctuaire sur le Mont du Temple, le site le plus sacré des juifs, le site sacré des premier, deuxième et troisième (et futur) Temples" 25.

Au Ier siècle, certains pensaient que la condition de l’intervention de Dieu serait Sa conviction du caractère inébranlable de la foi du croyant. L’action la plus frappante en ce domaine est peut-être lorsque les Zélotes décidèrent de brûler leurs propres stocks de nourriture après la prise de Jérusalem, afin de signifier qu’ils avaient en effet placé toute leur confiance en Lui. Il devait agir car Il était lié par Sa promesse de secourir les derniers religieux. Alors que les Zélotes pensaient qu’il n’y avait pas de meilleur moyen de démontrer leur engagement, la plupart des rabbins considérèrent cette tentative comme un chantage envers le seigneur qui ne pouvait pas réussir.

Flavius Joseph, qui est notre seule source, suggère que les rebelles agirent souvent en pensant que la foi se mesure par les tabous que l’on consent à violer ou par la capacité que l’on a à refuser toute limite. Lorsque les Sicaires élaborèrent leur tentative d’assassinat contre des prêtres juifs qu’ils accusaient d’avoir succombé à l’influence des Grecs, leurs attaques se produisirent généralement lors des jours les plus sacrés. Le message était que même la circonstance la plus sacrée ne pouvait pas garantir l’immunité26. La description que fait Joseph du sort déplorable d’une garnison romaine illustre ce point. Après avoir conclu un accord lui assurant un libre passage - le serment le plus inviolable que les Juifs pouvaient faire -, les troupes se rendirent.

Lorsqu’ils eurent déposé les armes, les rebelles les massacrèrent ; les Romains ne résistèrent pas ni n’implorèrent la pitié, tout au plus en appelèrent-ils au Contrat !... Toute la ville était en effervescence et, parmi les modérés, chacun était habité par la pensée qu’il devrait souffrir personnellement pour le crime des rebelles. Car en plus de son caractère atroce, le massacre eut lieu lors du Shabbat, jour pendant lequel, d’après les préceptes religieux, les juifs s’abstiennent de tout acte, même des plus innocents 27.

 

Comme les assaillants le comprirent évidemment, les agressés percevront de telles violences comme des atrocités et seront susceptibles de répondre de la même manière, offrant ainsi au premier assaillant à son tour une nouvelle justification pour de nouvelles atrocités. De ce fait, lorsque la nouvelle du massacre atteignit les Grecs de Césarée, capitale romaine de la Judée et source essentielle de recrutement militaire, ils massacrèrent la totalité de la population juive, "peut-être vingt mille en une seule heure". Les juifs se vengèrent eux-mêmes en menant des attaques indiscriminées contre les Grecs à d’autres endroits, et ainsi le conflit impliqua de plus en plus de participants qui furent jetés dans un conflit en escalade constante par le biais d’atrocités qui provoquèrent leur peur, leur rage, leur sympathie et leur sentiment de culpabilité.

Ces actes suggèrent qu’il existe un point commun particulièrement frappant entre les mouvements antinomiens28. Ils ont aussi, souvent, d’autres significations. Lorsque, par exemple, les primitifs sacrifient tous leurs moyens de subsistance, ils signifient par là qu’ils ont franchi un pas irréversible vers le nouveau monde29, dans lequel tous les critères moraux existants seront également détruits.

L’analyse faite par Gershom Sholem du mouvement sabbatique qui ébranla la communauté juive du XVIIe siècle, par exemple, démontre que les participants à celle-ci croyaient que la condition de la libération était la violation systématique de chaque précepte sacré :

Lorsqu’il remplit chaque commandement, le Juif pieux fait une bénédiction. Mais selon la nouvelle formulation messianique introduite par Sabbatai Zevi lui-même, il proclame : "Béni soit Celui qui permet ce qui est interdit", une formule que les défenseurs de la tradition juive considérèrent justement comme le comble de cette hérésie révolutionnaire30.

 

Au moyen d’une révolution des valeurs, ce qui était auparavant sacré devint profane et ce qui était auparavant profane devint sacré... Plus que toute autre chose... les "radicaux" insistèrent sur la caractère potentiellement sacré du péché... Le nœud gordien des Juifs exilés avait été coupé et un vertige qui devait en fin de compte être leur perte saisit les individus nouvellement libérés : des désirs authentiques d’une reconsécration de la vie se mêlaient de manière indiscriminée à toutes sortes de forces destructrices et libidinales, des profondeurs de façon irrépressible et chaotique partagées entre le divin et le terrestre31.

Ce processus rappelle le terme utilisé par le théologien français Jacques Ellul pour décrire les activités les plus étranges des étudiants radicaux dans les années soixante, celui de "désacralisation", c’est-à-dire le besoin pressant pour ceux qui se sentent impliqués dans la création d’un nouveau monde de profaner tous les symboles sacrés et les normes de l’ancien32. Les anarchistes russes du XIXe siècle furent engagés dans un effort identique, et les familiers des œuvres d’Isaac Bashevis Singer se souviendront que le processus de désacralisation parmi les Sabbatéens est le thème principal de sa nouvelle "Satan in Goray".

Les Sabbatéens n’employaient pas la terreur. Mais une doctrine de cette sorte tendra à créer un intérêt pour la terreur dans certaines circonstances ; et les Frankistes, émanation des Sabbatéens, prêchèrent que la terreur était sacrée, avec un langage ressemblant de manière frappante à celui de l’anarchiste russe Netchaïev, considéré habituellement comme le créateur de la terreur révolutionnaire moderne33.

L’antinominalisme chrétien au Moyen Âge fut pratiqué de manière davantage publique. Les Frères des Esprits Libres et les Adamites croyaient qu’ils étaient entrés dans un état de grâce où ils étaient littéralement devenus des dieux incapables de péché. "Un homme qui a une conscience est lui-même Démon, enfer et purgatoire". Les Adamites déclarèrent que "le sang doit inonder le monde jusqu’à la hauteur de la tête d’un cheval..." De leur place forte située sur une île, ils déclenchèrent ce qu’ils appelèrent une guerre sainte. Ils mirent le feu à des villages et massacrèrent ou brûlèrent vivants chaque homme, femme et enfant qu’ils purent trouver, justifiant leurs actes par une citation de la Bible34. Lors des premières croisades, les Tafours, qui "représentaient" les pauvres et qui étaient de ce fait "exaltés comme un peuple sacré, beaucoup plus que n’étaient vénérés les rois", massacraient généralement tous les habitants des lieux qu’ils capturaient. Un incident offre une ressemblance frappante avec la description faite par Joseph du sort de la garnison romaine qui se rendit aux Zélotes, et peut-être n’est ce pas un hasard que cela se soit produit au même endroit à Jérusalem. Parmi les Tafours, des sources chrétiennes rapportèrent des cas de cannibalisme, ceux-ci cherchant à signifier ainsi un engagement supérieur ou à se prouver à eux-mêmes qu’ils étaient libres de tout péché35.

LES SIGNES OU LES PRéSAGES

Le quatrième élément doctrinal est constitué par les "signes" ou les preuves visibles qu’une délivrance est en cours. La plupart des visions messianiques associent la destruction de l’ancien ordre et les annonces de naissance du nouveau par une série de cataclysmes si profonds et si uniques qu’ils semblent dissoudre à la fois les lois de la nature et celles de la moralité. Le monde apparaît être en proie à des forces incontrôlables : tremblements de terre, inondations, éruptions volcaniques, chutes d’étoiles, famines généralisées, épidémies faisant rage, guerres révolutionnaires, massacres atroces, dissolution des entités sociales les plus élémentaires et, par dessus tout, persécution sans précédent des justes. La terreur et l’horreur décrites a pour objet de distinguer cette lutte de celles qu’ont toujours livré les hommes. Lorsque nous croyons qu’un signe de délivrance est signalé par une période de désastre et que cette période n’est pas encore advenue, certains seront avides d’y prendre part et de participer à commettre des atrocités. Si le chemin pour le Paradis passe par l’Enfer, si l’accomplissement de la Promesse nécessite que la vie devienne la plus insupportable possible, la violence peut n’avoir aucune limite, car elle ne peut pas être associée à un principe qui nous dit quand arrêter. Lorsque les désastres ne mènent pas à la rédemption, le remède évident est de rendre la souffrance encore plus profonde et, en principe, il n’y a aucun moyen de démontrer que notre situation est aussi horrible qu’elle pourrait l’être.

LES PARTICIPANTS

Le cinquième élément doctrinal est la description de la nature morale des participants, car l’image de l’ennemi dessine toujours notre vision du type de conflit que nous devons mener. Dans le langage des Manuscrits de la Mer Morte, la lutte est vue comme une "Guerre entre les Fils de la Lumière et les Fils de l’Obscurité", ou dans d’autres contextes messianiques entre Ormazd et Ahriman, Dieu et Satan, le Christ et l’Antéchrist. L’ennemi représente le mal intégral, toujours dangereux ou, en bref, quelque chose d’autre qu’humain. Des accords sont impossibles, car les restrictions que l’ennemi accepte ou propose visent uniquement à nous tromper. La tentation devient forte de prétendre que, face à un tel adversaire, tout est permis. Il devra donc être détruit sans pitié, bien que peut-être, dans certains cas, sa nature maléfique pourra être purgée au moyen de la terreur.

Les justifications à la violence illimitée sont renforcées quand nous nous voyons nous-mêmes, et pas seulement notre cause, comme totalement justes, ce qui est un aspect essentiel de l’antinomianisme, en effet, une part de sa définition. Les Esprits Libres Chrétiens du Moyen Âge et les Adamites se considéraient littéralement comme des dieux et, de ce fait, ils étaient capables de commettre des actes qui auraient été inacceptables au regard de critères moraux conventionnels. Des phénomènes similaires sont les questions centrales des romans de Dostoïevski, Crime et Châtiment ainsi que Les Possédés, qui traitent des anarchistes du XIXe siècle, qui sont les architectes de la terreur moderne. L’image des participants, dans aussi bien les cas chrétiens que dostoïevskiens, nous rappelle l’une des revendications souvent faite par les terroristes, selon laquelle l’ennemi est un symbole, une bête et non une personne, et que le combattant de la liberté ne peut pas être un terroriste, quelles que soient les méthodes employées36.

LE RÔLE DE DIEU

Le sixième et dernier élément concerne le caractère de l’intervention divine. Dieu participera-t-il à ce combat ? Dans l’ancien Israël, les guerres auxquelles Dieu participe sont toujours différentes de celles qui se jouent seulement entre les hommes. Que nous parlions des activités messianiques ou des guerres plus anciennes afin de gagner la Terre Promise - qui semblent être un modèle pour le conflit messianique -, ces différences existent. La simple participation divine produit une terreur paralysante qui anéantit la résolution de l’ennemi et réduit à néant son avantage numérique ou materiel. Dieu combat au moyen de la famine, de la pestilence et d’autres désastres naturels qui répandent la dévastation de manière indiscriminée. Au pire, un conflit violent entre les humains donne au vainqueur un choix concernant les vies et le sort des vaincus ; et généralement les conquérants préservent afin de posséder. Au mieux, de telles guerres pourraient être sujettes à des conventions concernant les populations et les propriétés qui n’ont jamais été impliquées ou qui ne le sont plus dans le conflit. Mais, en contraste avec cette pratique, l’ennemi et ses propriétés devaient être complètement exterminés pendant les guerres saintes des débuts d’Israël. Lors des dernières guerres messianiques, la terreur sembla se transformer en violence sans aucune restriction ou en une violence transcendant les limites que dictent les considérations ordinaires d’utilité et de morale.

Finalement, une fois qu’un événement messianique apparaît comme imminent, la doctrine guide les attentes et, de ce fait, les actions des croyants. Ces doctrines sont, pour la plupart, la création des cultures religieuses dominantes ou orthodoxes - le judaïsme, la chrétienté, l’islam, etc. Lorsque les doctrines sont vagues et contradictoires, les croyants doivent faire des choix et peuvent en abandonner certaines pour d’autres plus prometteuses et aussi légitimes. Cela signifie également qu’il y aura des différences entre les mouvements ainsi que des phases distinctes qui pourraient sembler contradictoires dans le cadre d’un seul mouvement. Cependant, dans chaque cas, des impulsions puissantes vers la terreur sont inhérentes aux sentiments d’un monde voué à la destruction, les gains imaginés, le caractère des participants et les méthodes de Dieu. Au-delà de tout cela, et je veux insister sur ce point, la terreur attire les messianistes pour elle-même, seulement parce qu’elle est située hors du champ normal de la violence et, pour cette raison, représente une rupture avec le passé symbolisant la libération complète qui est l’essence de l’attente messianique.

 

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Notes:

1 D.C. Rapoport, "Fear and Trembling : Terrorism in Three Religious Traditions", American Political Science Review, 78 (3), septembre 1984, pp. 658-677.

2 L’inquiétude, voire la panique, dans la protection les bâtiments gouvernementaux à Washington après des attaques-suicides chiites au Liban est révélatrice. En décembre 1983, le Los Angeles Times révéla qu’une alerte à la bombe, ayant duré quatre minutes, dans le quartier général des garde-côtes, avait provoqué un exode massif des officiers tandis que les hommes du rang furent laissés à l’abandon. Dans de nombreuses interviews télévisées, après la destruction de l’ambassade américaine au Koweït en 1984, je fus frappé par le fait que toutes les personnes que j’avais interviewées semblaient convaincues qu’il ne pourrait jamais y avoir de protection contre les attaques-suicides.

3 Le récit le plus approfondi du complot que je connaisse est celui contenu dans la contribution de Ehud Sprinzak, "Fundamentalism, Terrorism and Democracy", Colloquium Paper, Woodrow Wilson International Center for Scholars, 15 septembre 1986. Une version plus récente est publiée dans le Journal of Strategic Studies, mai 1987.

4 Ces allégations sont faites par Janet Aviad, "Israel : New Fanatics and Old", Dissent, été 1984, pp. 338-343 ; Barbara et Michael Ledeen, "The Temple Mount Plot", The New Republic, 18 juin 1984, pp. 20-23, et Eti Ronel, "The Battle over Temple Mount", New Outlook, février 1984. Mais les parties concernées ont rejeté toutes ces accusations.

5 La discussion contemporaine du terrorisme la plus récente souligne le caractère extranormal de la violence comme son élément essentiel. Cf. T.P. Thornton, "Terror as a Weapon of Political Agitation", in H. Eckstein (dir.), Internal War, New York, Free Press, 1964 ; E.V. Walter, Terror and Resistance : a Study of Political Violence, New York, Oxford University Press, 1969 ; D.C. Rapoport, "The Politics of Atrocity ", in Y. Alexander et S. Finger (dir.), Terrorism : Interdisciplinary Perspectives, New York, John Jay, 1977 ; et H. Price Jr., "The Strategy and Tactics of Revolutionary Terrorism ", Comparative Studies in Society and History, 1977, 19, pp. 52-65. Récemment, les définitions les plus courantes ne font pas la distinction entre violence et terreur. Cf. par exemple C.A. Russell et al., "Outinventing the Terrorist", in Y. Alexander et al. (dir.), Terrorism, Theory and Practice, Boulder, Colorado, Westview, 1979.

6 Nous avons clairement exclu deux autres formes messianiques, une qui est totalement laïque (c’est-à-dire le marxisme) et une qui postule que le salut est un événement qui survient dans un monde spirituel et invisible, à savoir la doctrine chrétienne orthodoxe. Ma description correspond à peu près à celle du millénarisme faite par Yonina Talmon. Mais, parce qu’elle traite de mouvements et non de croyances, elle considère l’imminence comme un aspect nécessaire. Cf. "Millenarism", Encyclopedia of the Social Sciences, New York, Macmillan, 1968. Tandis que la notion d’un sauveur personnel était au départ une part essentielle de la définition, le terme que l’on utilise désormais est interchangeable avec le millénarisme et le chiliasme.

7 L’explication de Raphael Patai de l’hostilité à l’encontre de ceux qui spéculent sur le temps est similaire : "Les résultats de tous ces efforts dans des périodes très différentes pour découvrir une méthode afin de calculer la date de l’avènement arrivaient à une conclusion commune - que le Messie arriverait bientôt, dans un futur lointain et indéfini mais durant sa propre vie (celle du calculateur)", in The Messiah Texts, New York, Avon, 1979, p. XXXVIII.

8 Hugh Schonfield, The Passover Plot, New York, Geis, 1965, p. 19.

9 La place de l’espérance messianique dans la liturgie juive est discutée dans le livre de Julius Greenstone, The Messiah Idea in Jewish History, Philadelphie, Jewish Publication Society, 1906, appendice.

10 Christopher Hill, "Till the Conversion of the Jews", UCLA, Clarck Library Lecture, 30 octobre 1981.

11 Wilson D. Wallis, Messiahs : their Role in Civilization, Washington DC, American Council on Public Affairs, 1943, pp. 85-86.

12 B.T. Sanhédrin 97a.

13 La description par un dirigeant de la façon dont les Millérites, un mouvement messianique américain dans les années 1840, furent obligés par les exigences de leurs fidèles de fixer une date pour la Deuxième Venue, est intéressante dans cette perspective :

14 En 1973, Gottfried Osterwal écrivit : "L’histoire contemporaine est dans une large mesure l’histoire de la croissance de nouvelles religions et de nouveaux cultes. Il n’y a quasiment pas de région dans le monde qui, dans les deux ou trois dernières décennies, n’ait donné naissance à un nouveau mouvement religieux ou qui n’ait été le témoin de la résurrection brutale de quelque sentiment messianique. Et à peine une semaine passe qu’un autre prophète apparaît, dont le message annonce l’arrivée prochaine d’un "Messie", et la destruction imminente du "monde présent" devient la base d’un nouveau mouvement messianique ou d’un réveil religieux. Plus de 6 000 de ces mouvements religieux ont été recensés en Afrique. Depuis la Seconde Guerre mondiale, des centaines de religions nouvelles ont surgi au Japon et on en compte un nombre similaire aux Philippines. Les centaines de cultes du cargo et de mouvements prophétiques en Nouvelle-Guinée et en Océanie sont bien connus, l’Asie du Sud-Est... l’Amérique latine... l’Amérique du Nord et l’Europe (montrent) que l’attente de l’arrivée prochaine d’un Messie est un phénomène universel", in Modern Messianic Movements as a Theological and Missionary Challenge, Elkhart, Indiana, Institut des Études Mennonites, 1973, p. 7.

15 "L’enthousiasme millénariste a toujours prospéré lorsque les hommes croyaient et portaient une grande attention à la religion et que les convulsions politiques les incitaienty à déduire que le Temps de la Fin approchait". PG Roger, The Fifth Monarchy Men, London, Oxford University Press, 1966, p. 132.

16 Michael Barkun, "Divided Apocalypse : Thinking about the End in Contemporary America ", Soundings, 66(3), pp. 257-280. L’essai de Barkun a fourni la source des thèmes traités dans ce paragraphe.

17 Aux yeux de ceux qui en furent les témoins, la chute de Rome a vraisemblablement fourni un parallèle à notre sentiment que le monde peut être détruit.

18 Timothy P. Weber, Living in the Shadow of the Second Coming : American Premillenialism 1875-1982, Grand Rapids, Zonderwan, 1983, ch. 6.

19 La tradition est discutée dans Abdulaziz Abdulhussein Sachedina, Islamic Messianism : the Idea of the Mahdi in Twelver Shiism, Albany, SUNY Press, 1981, pp. 150-180.

20 Edward Mortimer, Faith and Power : the Politics of Islam, New York, Vintage, 1982, pp. 75-79 et 181-182.

21 B.T. Sanhédrin 97b.

22 D.S. Margoliouth, "On Mahdis and Mahdism", Proceedings of the British Academy, Londres, Oxford University Press, ND, p. 213.

23 Norman Cohn, The Pursuit of the Millenium, éd. rév., New York, Oxford University Press, 1970, pp. 198-281.

24 Brian Wilson, Sects and Society, Berkeley, University Press, 1961, p. 351.

25 Srinzak, "Fundamentalism...", op.cit. p.8.

26 Antiquities of the Jews, trad. H. St. Thackeray, Loeb Classical Library, Londres, Heinemann, 1962, XVII, p. 23.

27 The Jewish War, ibid., II, p. 457.

28 L’OED définit un antinomien comme "quelqu’un qui maintient que la loi morale n’est pas contraignante pour les chrétiens sous la loi de la grâce" ; le terme désigne généralement des personnes qui ne se croient pas liées par des règles sociales ou des critères moraux.

29 Dans la Russie du XIXe siècle, les Skoptsi (qui se comptaient par dizaines de milliers et incluaient des nobles, des fonctionnaires, de riches marchands et des paysans) croyaient que la période messianique serait peuplée par des êtres sans sexe, et, de ce fait, la condition pour adhérer au mouvement était que les hommes devaient être castrés et que les femmes devaient avoir les seins coupés.

30 Gershom Sholem, The Messianic Idea in Judaïsm, New York, Schocken Books, 1971, p. 75.

31 Ibid., p. 112.

32 Les nouveaux possédés, Paris, Fayard, 1969. Les anarchistes du XIXe siècle se "désanctifiaient" souvent eux-mêmes en commettant des actes qu’ils considéraient comme personnellement obscènes, le but étant de briser la pression sur leurs sentiments des conventions morales de la société. Un processus similaire eut lieu parmi les Weathermen ainsi que dans l’Armée Rouge japonaise. Cf. mon ouvrage, Politics of Atrocity, op. cit.

33 Ibid., pp. 126-134, "L’annihilation de toute religion et de tout système de croyance, c’était la "vraie voie" que les "croyants" étaient censés suivre". Concernant les pouvoirs rédempteurs du saccage, l’imagination de Frank ne connaissait pas de limites : "Quel que soit le lieu où Adam a marché, une ville a été construite, mais quel que soit l’endroit où je pose le pied, tout sera détruit car je suis venu au monde seulement pour détruire et anéantir", Ibid., p. 130. Comparez cela à l’image de Netchaïev : "Le révolutionnaire... ne connaît qu’une science : la science de la destruction... Il entre dans le monde... seulement parce qu’il a foi dans sa destruction rapide et totale... Il ne doit pas hésiter à détruire toute position, tout endroit, ou tout homme en ce monde - tous doivent être également détestés... S’il a des parents, des amis et des personnes chères, il n’est plus un révolutionnaire s’ils peuvent retenir son bras". "Catéchisme révolutionnaire", dans mon ouvrage Assassination and Terrorism, op. cit., pp. 79-81.

34 N. Cohn, Pursuit, op. cit. pp. 148-163.

35 Ibid., pp. 65-67.

36 Les parallèles entre les expériences révolutionnaires et messianiques sont frappantes mais une discussion à leur propos requerrait un autre essai

 

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