L’ennemi
dans LES RELATIONS INTERNATIONALES
Le point de vue de Carl Schmitt

David Cumin

 

Spécialiste de droit constitutionnel et de droit international mais aussi politologue, philosophe, théologien et historien, Carl Schmitt fut le témoin engagé d’une époque tragique. Le publiciste allemand a 26 ans en 1914, 61 en 1949 : sa vie d’homme a été plongée dans la longue "guerre civile européenne" du xxe siècle. Il a ainsi consacré une part substantielle de son œuvre à l’étude des différentes formes d’hostilité et de belligérance dont il fut l’observateur attentif, de la Première Guerre mondiale à la guerre froide et à la guerre révolutionnaire (guerres de Corée, d’Indochine et d’Algérie) en passant par les tensions et conflits de l’entre-deux-guerres (occupation de la Rhur, conflit sino-japonais, guerre d’Espagne) et par la Seconde Guerre mondiale

Une œuvre dominée par le concept d’ennemi

 

L’importance accordée par l’auteur au concept d’ennemi, notamment dans les relations internationales, s’explique par le contexte historique, mais aussi par sa biographie politique et intellectuelle. Marquée par un catholicisme contre-révolutionnaire, le nationalisme, l’antilibéralisme et l’antimarxisme, l’œuvre du savant est une sorte de regard de l’ennemi sur la modernité. D’où l’attirance précoce pour le fascisme italien et le ralliement au national-socialisme en 1933. Un autre facteur explicatif est sans doute la situation de l’Allemagne au sortir et au milieu des deux guerres mondiales, à laquelle Carl Schmitt accorde une attention privilégiée. À cet égard, il est bien évident que la relation d’hostilité n’est pas qu’une représentation ; c’est une réalité. D’après le publiciste, le système "Weimar-Genève-Versailles" instauré après 1918-1919 puis le système "Bonn-Nuremberg-Potsdam" établi après 1945-1949 marquent la double institution en droit international et en droit interne de l’assujettissement de l’Allemagne aux grandes puissances hostiles. Un triple rappel des faits s’impose.

À la fin et au lendemain du premier conflit mondial, l’Allemagne a été désignée comme l’unique responsable du déclenchement et de la poursuite de la guerre, soumise à d’énormes réparations, sommée de livrer ses criminels de guerre (c’est-à-dire ses dirigeants politiques et militaires), amputée territorialement, séparée de l’Autriche, des Sudètes et de Dantzig, démilitarisée et désarmée, exclue du marché mondial, privée de ses colonies. À la fin et au lendemain du second conflit mondial, la perte de souveraineté au profit d’une administration interalliée s’est accompagnée de bouleversements territoriaux (occupation intégrale du territoire, déplacement des frontières sur la ligne Oder-Neisse) et démographiques (expulsion des Volksdeutsche d’Europe centrale, des Sudètes et des Allemands habitant à l’est de l’Oder-Neisse), ainsi que d’une révolution politico-culturelle (liquidation du militarisme et du nazisme, culpabilisation, instauration d’une démocratie bourgeoise à l’Ouest, prolétarienne à l’Est) devant lier les deux États allemands à chacun des deux blocs en formation. Pendant la guerre froide, l’Allemagne divisée, assignée au statut de glacis ou promise au destin de theatrum belli, a été l’objet central de l’affrontement des superpuissances et de leur condominium nucléaire.

Un dernier élément explicatif est la théorie et la méthodologie schmittiennes du droit public et de la politologie. Carl Schmitt est un juriste qui a une conception politique - non pas juridique - du droit. Le droit constitutionnel et le droit international sont des droits politiques, et le politique est définie par la relation d’hostilité (la fameuse distinction ami-ennemi). On ne peut saisir le sens des concepts juridiques qu’en élucidant leur dimension politique, c’est-à-dire polémique. Cela vaut tout particulièrement pour le droit international, dont la structure n’est pas assurée par une logique verticale, celle du modèle hiérarchique et centralisé de l’État et de son droit interne, mais par une logique horizontale correspondant à un monde anarchique de sujets également souverains, dans le cadre d’une pluralité - non d’une unité - politique. L’histoire du droit est celle des conflits entre conceptions ou convictions opposées à propos du droit. Bref, l’hostilité est au cœur de la science politique et de la science juridique. La formation et la diffusion des concepts du droit public ou de la politologie sont déterminées par une relation d’hostilité (qu’elle soit explicite ou implicite, avouée ou tue) car ils visent des oppositions réelles ou expriment des conflits réels. "Tous les concepts politiques visent un antagonisme concret. Des mots tels que État, république, société, classe, souveraineté, État de droit sont inintelligibles si l’on ignore qui, concrètement, est censé être atteint, combattu, contesté et réfuté au moyen de ces mots"1. Les idées sont des armes et la vie intellectuelle un combat. Quant aux problèmes économiques et sociaux d’appropriation, de répartition et d’exploitation, ils maintiennent et renouvellent les oppositions politiques. Cette démarche axée sur le polemos explique l’attrait pour les situations de crise : guerre, révolution, dictature. La relation ami-ennemi est inéluctable. Carl Schmitt fonde-t-il cette thèse sur le postulat d’une nature humaine ayant tendance à former des groupes exclusifs, donc virtuellement hostiles ? L’horizon du publiciste catholique n’est pas qu’anthropologique, il est théologique. C’est à l’origine des temps que l’auteur d’Ex captivitate salus2 situe la distinction ami-ennemi : "Adam et Ève avaient deux fils, Caïn et Abel ; ainsi commence l’histoire de l’humanité".

C’est donc en "juriste-politique" persuadé que l’hostilité est la source de l’histoire (et la conquête, le fondement de tout ordre humain) que Carl Schmitt aborde les relations internationales. Par cette expression floue, il entend les rapports d’amitié ou d’hostilité entre États, ou mieux les rapports d’amitié ou d’hostilité inter- ou trans-politiques, puisque l’État, répète-t-il, n’est qu’une forme historique d’unité politique. Le champ des relations internationales est structuré par les concepts d’ami ou d’ennemi, d’où dérivent les concepts de paix et de guerre. La réalité ou la virtualité de l’hostilité détermine la politique internationale, tant la pratique (la diplomatie, les alliances, la menace ou l’usage de la force, la guerre) que les représentations, discours et argumentations qui accompagnent cette pratique. L’école réaliste conçoit les relations internationales - les rapports entre États - en termes de puissance et d’intérêts ; l’école idéaliste les conçoit en termes de coopération et de valeurs. Pour Schmitt, les rapports entre unités politiques sont déterminés par la relation ami-ennemi, la question de l’amitié ou de l’hostilité. Cette amitié ou cette hostilité procèdent de la communauté ou de l’antagonisme des intérêts ou des valeurs. L’angle agonal, la perspective de la crise, implique de donner la priorité (tant sur le plan pratique que théorique) à l’hostilité, dont la possibilité extrême est la guerre. Carl Schmitt aborde les relations internationales dans la perspective du droit international. On retrouve pleinement le "juriste-politique". Sa théorie du droit des gens relève en effet d’un "nationalisme en acte" dominé par la question de l’ennemi. Dans le pluriversum interétatique, il importe d’être réellement souverain, c’est-à-dire indépendant et armé. L’approche normativiste du droit international masque la réalité des rapports de force, de domination ou d’hostilité sous prétexte d’autonomie de la science juridique ou d’apolitisme (la théorie pure kelsénienne est visée). Le droit international, droit dont les sources sont diplomatiques, est un droit politique. Tout principe de droit international est un instrument politique fondé sur la puissance. Toute puissance hégémonique entend fixer son code conceptuel et normatif, à la fois juridique et politique, afin de lier partenaires et adversaires à ce code. Il importe toujours de savoir qui décide ce que signifient la paix, la sécurité, la justice¼ Le "décisionnisme" schmittien révèle ainsi la part irréductible d’arbitraire politique qui est fondement de tout droit, notamment du droit international.

Hostilité et guerre froide

L’hostilité est le concept central des relations internationales, selon Carl Schmitt, car les relations internationales dont il est le témoin et l’observateur sont caractérisées par l’hostilité entre les États. Schmitt fut le premier théoricien de la guerre froide. Non parce qu’il fut le premier à analyser le conflit Est/Ouest, mais parce qu’il fut le premier à souligner que la situation de paix-guerre - où l’hostilité prime - n’apparaît pas qu’au lendemain ou dans la foulée du second conflit mondial avec l’antagonisme américano-soviétique. Cette situation, écrit-il en 1932 et en 19384, est apparue dès 1919. Qu’il s’agisse des réparations, de l’occupation de la Rhur, des projets d’union européenne, des traités de sécurité collective ou du renforcement de la SDN, la politique française a poursuivi, sous une forme non-belligérante, les hostilités contre une Allemagne encore trop forte. Elle a fait de la paix une continuation de la guerre par d’autres moyens. La situation de paix-guerre a réapparu en 1938, au moment de la crise des Sudètes. Elle s’est encore manifestée en 1939-1941 avec le conflit latent entre le Reich et les États-Unis, qui dissimulaient leur engagement aux côtés de la France et de la Grande-Bretagne derrière une neutralité fallacieuse.

Carl Schmitt constate que l’Europe, depuis le traité de Versailles, se trouve dans une situation intermédiaire entre la paix et la guerre. Son approche se place sous les auspices de la pensée clausewitzienne. L’hostilité est le présupposé de la guerre et l’ennemi est le concept premier par rapport à la guerre. Là où l’hostilité et la guerre sont des phénomènes clairs, nets et délimités, tout ce qui n’est pas ennemi est eo ipso ami et tout ce qui n’est pas guerre est eo ipso paix. Inversement, tout ce qui n’est pas ami peut devenir ennemi et tout ce qui n’est pas paix peut devenir guerre. La formule inter pacem et bellum nihil est medium, garde tout son sens. Mais ce couple de concepts qui se définissent réciproquement de manière négative - l’ami est le non-ennemi et l’ennemi est le non-ami, il y a ou la paix ou la guerre - a perdu sa pertinence pratique. A surgi une situation internationale où le nihil medium pose problème. N’y aurait-il pas une possibilité intermédiaire ? Le publiciste donne l’exemple de l’Allemagne et de la Tchécoslovaquie : l’État du Président Bénès était-il, "en mai et en septembre 1938", l’ami du Reich parce que l’Allemagne n’était pas en guerre contre lui ? Classiquement, est paix toute absence de guerre, la guerre renvoyant à l’usage direct de la force armée. Schmitt, quant à lui, entend prendre en considération les actes d’hostilité, mesures de force et moyens de coercition non-militaires. Dans l’état intermédiaire, la détermination d’un concept par l’autre - de la paix par la guerre ou de la guerre par la paix - perd son sens, d’autant plus que déclarer la guerre revient à se mettre dans son tort (du fait de l’évolution du droit international). La désignation d’actions militaires ou non militaires par les qualificatifs pacifiques ou belliqueuses perd également son sens, puisque des actions militaires peuvent s’accompagner de solennelles proclamations d’amitié, tandis que des actions non-militaires peuvent relever de l’hostilité la plus effective. Dans l’état intermédiaire, l’hostilité devient le concept primordial. Aussi la question déterminante n’est-elle plus "guerre ou paix ?", mais "ami ou ennemi ?"

Dans les années 1950 et 1960, le publiciste prolonge sa réflexion menée dans les années 1930. Les formes intermédiaires entre la guerre ouverte et la paix réelle, dit-il, ne s’expliquent et n’ont de sens qu’en rapport avec la réalité de l’hostilité et l’éventualité de la guerre. La guerre froide Est/Ouest ignore les distinctions classiques entre guerre et paix, politique et économie, militaires et civils ; mais elle poursuit à très grande échelle la distinction ami-ennemi. Elle est "une mise en œuvre de l’hostilité réelle adaptée aux circonstances du moment et servie par des moyens autres qu’ouverts et violents"5. La confrontation entre Raymond Aron, Carl Schmitt et Julien Freund est éclairante. Aron met l’accent sur la violence en tant que caractère spécifique de la guerre, celle-ci étant définie par la spécificité du moyen : le recours homicide à la force armée pour contraindre l’ennemi. Cette spécification l’autorise à conserver l’alternative "paix ou guerre", la guerre impliquant l’usage direct des armes6. Schmitt, lui, met l’accent sur l’hostilité afin de saisir le phénomène atypique de la guerre froide. Quant à Freund, il considère que la paix est, comme la guerre, une "relation politique" et un "moyen de la politique" ; "Il y aura aussi un vaincu de la guerre froide", dit-il7. Ce faisant, il rejoint le raisonnement suivant de Mao Tsé-Toung tel qu’il est envisagé par Schmitt. La raison d’être de la guerre est dans l’hostilité. La guerre étant la continuation de la politique, cette dernière contient toujours un élément d’hostilité virtuelle. Si la paix porte en elle la possibilité de la guerre, ce que l’expérience confirme, elle porte également cet élément d’hostilité. La guerre froide n’est donc ni paix, ni guerre, mais, procédant de l’hostilité, elle est une "mise en œuvre" de cette hostilité. Le concept d’hostilité prime.

La définition de l’ennemi et la justification de la guerre

Selon Carl Schmitt, la distinction ami-ennemi, qui sert à définir le politique, exprime un degré extrême de dissociation, dont les motifs, causes ou enjeux peuvent être de tous ordres, religieux, économique, social ou idéologique, lorsque ces oppositions religieuses, économiques, sociales ou idéologiques atteignent l’état polémique, c’est-à-dire le degré d’intensité qui provoque le regroupement ami-ennemi. Celui-ci fait survenir la perspective de l’épreuve de force, dont la possibilité ultime est la guerre. En cela, l’ennemi n’est ni le concurrent, ni le rival, ni l’adversaire, car il tire sa signification de sa relation permanente à l’éventualité réelle, mais non inéluctable, de l’affrontement mortel. L’hostilité résulte de l’altérité des protagonistes dans le concret de tel conflit et de telle menace, et de la décision politique qui désigne l’ennemi. Acte politique qui résulte d’un dessein politique, la guerre suppose la désignation de l’ennemi, c’est-à-dire l’autre, l’étranger, l’antagoniste sur le plan des intérêts ou des valeurs, sans que le conflit puisse être réglé juridiquement ou par l’arbitrage d’un tiers. L’ennemi au sens politique, ce n’est pas l’inimicus, c’est l’hostis, c’est-à-dire l’ennemi public, pas l’ennemi privé. En cela, il n’implique aucune haine personnelle, car l’ennemi est un ennemi de la communauté - que cette communauté soit une confession, une classe, un peuple, un État -, et il est lui-même une communauté ou un membre de cette communauté.

Quant à la guerre, elle n’est pas l’objectif, la finalité ou la substance des rapports politiques. Elle est l’horizon du politique en tant qu’ultima ratio de la relation d’hostilité. "Les choses ne se présentent nullement comme si l’existence politique n’était qu’une guerre et chaque acte politique une opération militaire, comme si sans cesse chaque peuple face à chaque autre peuple était acculé de façon permanente à l’alternative ami ou ennemi, comme si la décision politiquement bonne ne pouvait pas être celle qui précisément évite la guerre. La définition que nous donnons ici du politique n’est ni belliciste, ni militariste, ni impérialiste. Elle n’est pas davantage une tentative de présenter la guerre comme un idéal social, car la guerre (n’est) ni un fait social ni un fait idéal"9. Rien ne permet de justifier la guerre, si ce n’est la nécessité vitale de maintenir sa propre forme d’existence collective face à une négation tout aussi vitale de cette forme. "Il n’est pas un programme, pas d’idéal, de norme ou de finalité qui puisse conférer le droit de disposer de la vie physique d’autrui. Maudire la guerre homicide et demander aux hommes de faire la guerre, de tuer et de se faire tuer pour qu’il n’y ait "plus jamais ça", c’est une imposture manifeste. La guerre, les hommes qui se battent prêts à mourir, le fait de donner la mort à d’autres hommes qui sont, eux, dans le camp ennemi, rien de cela n’a de valeur normative ; il s’agit, au contraire, de valeurs purement existentielles, insérées dans la réalité d’une situation de lutte effective contre un ennemi réel, et qui n’ont rien à voir avec de quelconques idéaux, programmes ou abstraction normatives. Il n’est pas de finalité rationnelle, pas de norme, si juste soit-elle, pas de programme, si exemplaire soit-il, pas d’idéal social, si beau soit-il, pas de légitimité ni de légalité qui puissent justifier le fait que des êtres humains se tuent les uns les autres en leur nom"10.

Ce n’est que s’il existe réellement des ennemis, au sens politique du terme, qu’il est logique, "mais d’une logique exclusivement politique", de lutter contre eux par l’emploi de la force armée ; "Une guerre a un sens quand elle est dirigée contre un ennemi véritable"11, non parce qu’elle est "juste". L’idée du bellum justum ou de la justa causa est une idée politique, souligne Carl Schmitt. Soit elle signifie que la guerre doit être dirigée uniquement contre un ennemi réel, ce qui va de soi, soit elle masque le dessein de transférer le jus belli à des instances internationales ou à des coalitions d’États, soit encore elle implique de concevoir des normes juridiques définies ou appliquées par des tiers qui s’arrogent par ce biais la décision politique. Que signifie la souveraineté du droit ? Si le droit désigne les traités en vigueur, cette formule ne signifie rien d’autre que la légitimation du statu quo au bénéfice des possédants. Si le droit désigne un droit métapositif, ladite formule implique la suprématie concrète de ceux qui savent en appeler à ce droit, qui décident de son contenu et de la manière dont il sera appliqué et par qui. L’État voit sa souveraineté contestée par les institutions internationales, dit-on. Mais, dans la pratique politique, c’est le collège des grandes puissances (au Conseil de la SDN ou de l’ONU) qui impose et légitime son monopole juridique de la désignation de l’ennemi au plan international. En effet, ce ne sont jamais que des États qui, au nom du droit, de l’humanité ou de la paix, luttent contre d’autres États

Rapports entre États et désignation de l’ennemi

Ces relations internationales structurées par la relation ami-ennemi sont d’abord - quoique pas seulement - des relations entre États13. La théorie pluraliste de l’État de Cole et de Laski, âprement critiquée par le publiciste allemand, a été transposée en relations internationales par des auteurs comme, en France, B. Badie et M.-Cl. Smouts. On pourrait parler à cet égard de "théorie pluraliste des relations internationales", détrônant l’État de sa position centrale. Certes, l’État, s’il est l’unique sujet du droit international, n’est pas l’unique acteur de la politique internationale. Mais "tant qu’il existe en tant qu’État", ce qui suppose un minimum de cohésion intérieure et de puissance extérieure, l’État ne saurait être mis sur le même plan que les "firmes multinationales, diasporas, réseaux de solidarité, etc."14.

Il est en effet le détenteur du monopole, non seulement de l’édiction et de la sanction du droit positif (de la contrainte légitime), mais du jus vitae ac necis, du jus puniendi et du jus belli. En tant qu’unité politique souveraine, l’État peut désigner l’ennemi intérieur et l’ennemi extérieur. Il concentre donc "un pouvoir énorme", car il a la possibilité de faire la guerre, c’est-à-dire d’exiger des citoyens qu’ils soient prêts à tuer et à mourir. La théorie pluraliste de l’État de Cole et Laski dénie à l’État son caractère d’unité et de totalité suprêmement englobantes, ainsi que sa prétention à constituer un type différent et supérieur de communauté politique. D’après eux, l’État est une "association sociale" parmi d’autres "associations sociales", si bien que l’individu se trouve inséré dans une pluralité de relations d’allégeance juxtaposées sans hiérarchie. Leur théorie, souligne Schmitt, ne résout pas la question essentielle : quelle est l’instance qui décide en cas d’exception et qui distingue l’ami de l’ennemi ? La conception pluraliste de l’État, groupement social parallèle et équivalent aux autres groupements sociaux, évacue la question du politique. L’erreur, poursuit le publiciste, est de comprendre le politique comme un "domaine" à côté d’autres "domaines" (religion, culture, économie, société, etc.) et l’État, comme une "association" à côté d’autres "associations" (Églises, partis, syndicats, entreprises, etc.). Le politique ne possède pas de substance propre car il est le degré d’intensité d’une relation d’hostilité. Aussi, l’unité politique - qu’on l’appelle ou non "État" - est l’unité globale et suprême parce qu’elle décide souverainement, qu’elle a le droit de désigner l’ennemi, qu’elle est capable au sein d’elle-même d’empêcher la dissociation des groupes sociaux jusqu’à l’antagonisme extrême de la guerre civile. L’État n’est donc pas une "association", car son jus belli suffit à créer, par-delà ce qui ne serait qu’"association", une "communauté" globale et suprême, "décisive" par rapport à toutes les autres "associations". "Faire figurer, à la manière pluraliste, une association politique à côté d’une association religieuse, culturelle, économique ou autre, cela n’est possible que pour autant que la nature du politique n’est pas perçue ou pas prise en considération"15. On peut transposer à la "théorie pluraliste des relations internationales" ce type de critique : faire figurer l’État à côté d’autres instances n’est possible qu’à condition d’éluder la question de l’hostilité ou de la guerre.

Carl Schmitt est cependant convaincu que l’époque de l’État est révolue. Les concepts formulés dans les années 1930-1940 de totaler Staat, Reich ou Grossraum montrent précisément sa volonté d’être à la hauteur des nouvelles exigences du politique. Mais sa culture historico-juridique et les nécessités de la critique du jugement de Nuremberg le maintiennent après 1947 dans l’horizon du droit des gens classique, statocentré. Des dizaines de nouveaux États souverains sont apparus, écrit-il en 197116, certains d’entre eux ayant participé à des guerres bien qu’ils siègent à l’ONU. Quoi qu’il en soit des discours sur le déclin de l’État, en raison de la transnationalisation du pouvoir politique, les instances centrales de l’État, souligne Aron, continuent de disposer du monopole de la violence légitime et, pour les grandes puissances, des armes de destruction massive. Qu’il y ait de moins en moins d’États capables, grâce à leur puissance industrielle, de mener une guerre moderne, observe Schmitt dès 192617, ne prouve pas "que la guerre, l’État et la politique ont cessé d’exister"18. L’éventuel déclin de l’État ne signifie surtout pas abolition du politique, au sens de la relation ami-ennemi. L’État n’est qu’un type historique d’ordre politique. Il peut y avoir une politique sans État et même un État sans politique, dès lors que des forces d’opposition religieuses, économiques, sociales ou idéologiques sont assez puissantes pour emporter de leur propre chef la décision relative à l’épreuve suprême ou qu’elles instrumentalisent un État qui a perdu son monopole de la désignation de l’ennemi. L’État est une instance, c’est-à-dire l’institution qui dispose normalement du monopole de la décision politique. Mais, en période révolutionnaire ou de guerre civile, l’État peut se décomposer. L’instance disparaît, jusqu’à la restauration de l’ancien État ou l’instauration d’un nouvel État, tandis que la relation politique, elle, continue à s’affirmer avec une plus grande intensité. La désagrégation de l’instance étatique ne signifie nullement, bien au contraire, la disparition du rapport politique, car celui-ci est d’autant plus intense qu’il a perdu son support officiel.

Politique, États et organisations internationales

La théorie schmittienne doit répondre au défi lancé par les institutions internationales, la SDN après 1919, l’ONU après 1945, avec leur philosophie sous-jacente de "l’unité du monde" et leur projet d’abolition de la belligérance. À quelles conditions la politique entre les États cesserait-elle de se dérouler à l’ombre de la guerre, demande Aron, dès lors que la pluralité et l’inégalité des unités politiques implique la possibilité d’une relation d’hostilité ? La paix ne peut résulter que de la substitution du règne de la loi au règne de la force ou de la substitution de l’État universel à la pluralité des souverainetés. Le règne de la loi et l’État universel ne sont pas des concepts équivalents, bien que le premier, via le juspositivisme, mène au second. Mais tous deux impliquent la suppression de ce qui a été l’essence de la politique mondiale, à savoir la rivalité d’États qui se font justice eux-mêmes et qui, de ce fait, ne sauraient vivre en une amitié ou en une paix définitives.

Carl Schmitt entend démontrer que "le caractère spécifique du politique entraîne un pluralisme des États", car "toute unité politique implique l’existence éventuelle d’un ennemi, donc la coexistence d’une autre unité politique". L’État se pose en s’opposant, disait Hegel. Par définition, l’unité politique implique d’autres unités politiques et l’État d’autres États. Il ne saurait par conséquent y avoir d’unité politique "universelle" ni d’État "universel", car une unité politique "universelle" ou un État "universel" ne seraient pas à proprement parler une unité politique ou un État. Par nature, le monde politique est un pluriversum, pas un universum. C’est pourquoi toute théorie politique est pluraliste (mais dans un sens radicalement différent de Cole et Laski). Le genre humain n’étant pas un concept politique, puisqu’il n’a pas d’ennemi au sens politique (il peut en avoir au sens pénal, ainsi du pirate, qualifié d’hostes generis humani), il n’existe et ne peut exister nul statut politique qui lui corresponde. L’humanité restera un concept zoologique tant que ne sera pas éliminée l’éventualité de l’hostilité et de la guerre. Ce n’est que "le jour où les peuples, les religions, les classes et les autres groupes humains sur cette Terre, dans toute leur diversité, seront unis au point de rendre impossible et inconcevable une lutte entre eux, où la possibilité même d’une guerre civile au sein d’un empire englobant la Terre entière sera réellement écartée à tout jamais (qu’) il n’y aura plus ni politique ni État". La société universelle des individus, dans un monde dépolitisé, ne connaîtrait plus "de peuples organisés en unités politiques, ni de classes en lutte les unes contre les autres, ni de groupes ennemis"20. L’idée d’une Société des nations ou d’une Organisation des nations unies favorise-t-elle le programme (récusé par Schmitt) du One World ?

L’institution d’une Société des Nations englobant l’humanité entière, écrit-il en 1932, peut correspondre à l’aspiration à réaliser "l’état idéal, non politique, (d’une) société universelle qui a nom humanité". L’universalité d’une telle Société, dont tous les États de la planète seraient membres, signifierait "dépolitisation totale". Mais la SDN de Genève - comme l’ONU de New York - est "un organisme plein de contradictions". Primo, la SDN n’est pas une organisation internationale où siégeraient des représentants des nations, mais une organisation interétatique où siègent des représentants des États. D’où la contradiction "entre (la) société universelle dépolitisée et la garantie interétatique du statu quo". Secundo, la SDN, bien qu’elle prétende établir le règne du droit dans la société des États, ne saurait être dépolitisée dans l’espoir qu’elle se transforme d’instrument déguisé de politique internationale en organe véritable de droit international. L’existence de l’institution dépend de la reconnaissance par les États et coalitions d’États, membres du Conseil ou de l’Assemblée, de son utilité politique, qu’il s’agisse d’entériner l’hégémonie des uns ou de préserver l’indépendance des autres. Tertio, la SDN "ne supprime pas plus l’éventualité des guerres qu’elle n’abolit les États". Or, une ligue non universelle n’aurait d’importance politique que si lui était transféré le jus belli étatique. Une ligue universelle devrait abolir ce jus belli sans pour autant se l’attribuer, "sinon l’universalité, l’humanité, la société dépolitisée disparaîtraient de nouveau"21. Quarto, la SDN en tant que système collectif est un nœud de paradoxes. Son but était de créer une communauté internationale entre États amis et similaires dont le régime s’accorde avec les principes du pacte. Normalement, elle aurait dû rejeter comme ennemis les États dont le régime est en désaccord avec ses principes. Mais elle a opté pour l’universalité au détriment de l’homogénéité. Pourquoi ? Parce que l’universalité est la condition de la sécurité collective et que le Covenant est un traité de sécurité collective. Elle a donc prétendu accueillir en son sein tous les États du globe, sans examiner leur régime ni leur politique. Elle a ainsi cherché à nier la notion d’hostilité. La logique du droit international moderne mène à une impasse, si l’on suit Schmitt. Il n’y a pas de sécurité collective sans universalité ; mais il n’y a pas de communauté internationale sans homogénéité des États. D’un côté, l’universalité implique l’hétérogénéité, donc l’hostilité potentielle ; de l’autre, l’homogénéité transforme l’organisation internationale en coalition internationale. La contradiction la plus profonde du système collectif réside dans la question de l’ennemi supposé. Si l’agresseur présumé se tient en dehors du traité, celui-ci n’est ni plus ni moins qu’une alliance. De fait, les traités de sécurité collective finissent en traités d’alliance et l’organisation internationale en coalition internationale. Si, au contraire, le traité est réellement universel, cela signifie que, pour chaque État partie, un État cocontractant peut aussi bien être un allié potentiel, une "victime", qu’un ennemi virtuel, un agresseur !

Un État ne saurait renoncer à décider lui-même de l’hostilité ou de l’amitié, de la guerre ou de la paix. S’il n’a plus cette volonté ou cette capacité, cela signifie qu’il cesse d’exister politiquement. S’il accepte que des instances étrangères décident à sa place, cela signifie qu’il cesse d’être politiquement indépendant et qu’il est soumis à ces instances. Un État n’est pas libre d’échapper à la relation d’hostilité "à coups de proclamations incantatoires". Un peuple ne saurait à lui seul faire disparaître la réalité de l’hostilité en déclarant son amitié au monde entier ou en procédant à son désarmement. Quant à la proscription de la guerre, elle n’abolit pas la guerre. Elle lui donne un contenu nouveau en raison des possibilités nouvelles de désignation de l’hostis au plan international. De fait, ce sont des États implicitement visés qui sont proscrits, non la guerre elle-même. Qu’un peuple refuse les risques de l’existence politique, et il s’en trouvera un autre qui assumera sa protection, donc la souveraineté, en vertu de la corrélation entre protection et obéissance. Les retournements dialectiques sont fréquents dans les rapports politiques : "celui qui protège la liberté et l’indépendance d’un autre État est aussi, très normalement et très logiquement, celui dont la protection supprime la liberté et l’indépendance du "protégé". Dans le pluriversum interétatique, "celui qui cherche sa propre sécurité auprès de l’autre lui est déjà soumis"22.

Union d’États et désignation de l’ennemi

Union d’États et désignation de l’ennemi

Dès 1926-192824, Carl Schmitt soutient que les États et les systèmes d’États doivent acquérir de plus grandes dimensions, car l’envergure territoriale et démographique est la condition d’une souveraineté réelle. Avant de se tourner vers les notions de "grand espace" et d’"empire", il s’intéresse ainsi au concept de Bund. Il donne à ce mot un sens spécifique, en rejetant l’alternative étatique entre la confédération (composée d’États souverains liés par un traité international) et la "fédération" (composée d’États fédérés liés par une constitution fédérative"). Il considère que la caractéristique de la fédération réside dans un minimum de garantie et dans un minimum d’homogénéité de ses membres. Le Bund garantit l’autonomie politique et l’intégrité territoriale des États membres tout en assurant leur protection vis-à-vis de l’extérieur. À la communauté d’intérêts, de valeurs et d’institutions au sein du Bund, qui supprime l’hypothèse de l’hostilité et de la belligérance entre les membres, correspond le transfert du jus belli des États au Bund. La renonciation à la guerre est possible entre des États dont la similitude substantielle exclut l’antagonisme extrême ; mais la guerre demeure possible avec les États tiers. La fédération signifie que l’ennemi d’un État membre est nécessairement l’ennemi de l’ensemble du Bund, et inversement que l’ennemi du Bund est nécessairement l’ennemi de chaque État membre. Il n’y a pas de fédération sans la possibilité d’une guerre fédérative. Il n’y pas d’union sans exclusion, donc sans rapport virtuel ami-ennemi entre ceux qui sont admissibles ou admis dans l’union et ceux qui ne le sont pas. Les rassemblements d’États présupposent en effet des critères d’admission ou d’exclusion - un regroupement géopolitique avec qui et contre qui ? -, impliquant une relation d’hostilité au moins potentielle vis-à-vis des puissances étrangères. C’est ce que montrent les exemples ou contre-exemples - développés par Schmitt - de la Sainte Alliance, de la doctrine Monroe, de l’Europe ou de la SDN. On retrouve enfin cette logique dans la théorie du Grossraumordnung.

La Sainte Alliance fut, de 1815 à 1848, une sorte de fédération européenne qui regroupait la Russie, la Prusse, l’Autriche, la France, et qui reposait sur la défense de la monarchie. Son principe de légitimité garantissait un certain ordre intra-étatique et, par ce biais, un certain ordre interétatique, la garantie de l’ordre international monarchique reposant sur la garantie de l’ordre intérieur monarchique. "La solidarité dynastique internationale s’opposait à la révolution démocratique internationale"25. Contrairement à la ligue de Genève qui accepte n’importe quel type d’État et de régime, la Sainte Alliance estimait qu’une communauté politico-juridique entre les États européens n’était pas concevable sans des régimes communs et une légitimité commune. C’est pourquoi elle s’autorisait à intervenir tant à l’intérieur qu’à l’extérieur pour réprimer les menées révolutionnaires. Ce que le gouvernement américain repoussait dans la Sainte Alliance, il l’accomplit lui-même au moyen de la doctrine Monroe, relayée par la doctrine Tobar. En revendiquant et en obtenant le droit de s’opposer aux interventions des monarchies européennes sur le continent américain et celui de s’immiscer dans les affaires intérieures des Républiques de l’hémisphère occidental, les États-Unis ont transformé cet hémisphère en une communauté de type fédéral. Ils ont en effet rempli les deux exigences de toute fédération, selon Schmitt : la garantie de l’intégrité et de l’indépendance des États sur la base de leur homogénéité constitutionnelle et face à des puissances extérieures. La doctrine Monroe a valeur de modèle pour le publiciste allemand. Elle pose le double principe du "grand espace" et de l’exclusion des puissances étrangères à cet espace, à l’intérieur duquel l’hégémon veille à l’intégrité et à l’indépendance des États sur la base de leur similitude politique (droit d’intervention délimité). Outre-Atlantique, une claire "conscience spatiale" a permis de forger un concept juridique pertinent parce qu’orienté politiquement, c’est-à-dire dirigé contre un ennemi désigné : les États européens. C’est en ce sens que "le concept du grand espace présuppose le concept du politique"26.

Comme tous les regroupements politiques, la ligue de Genève a un sens polémique. Elle entérine les diktat de 1919-1920. Elle a donc un sens anti-allemand, bien que l’Allemagne en soit devenue membre après les accords de Locarno. Carl Schmitt a mis en garde contre cette adhésion dans Die Kernfrage des Völkerbundes. Ce qui l’intéresse néanmoins dans l’institution genevoise, c’est qu’elle exclut la Russie soviétique. De 1919 à 1936, le publiciste milite en faveur d’une union européenne contre Moscou. S’il met en avant le principe d’intervention ou d’ingérence, dans son ouvrage de 1926 sur la SDN, c’est précisément parce qu’il pense que la ligue de Genève doit affronter le bolchevisme, la iiie Internationale et l’URSS. Dans les années 1920, sa critique virulente de la ligue - celle-ci est une continuation de l’Entente qui n’a pas supprimé la distinction entre vainqueurs et vaincus, armés et désarmés, contrôleurs et contrôlés, créanciers et débiteurs - est atténuée par l’espoir (ténu) qu’elle pourrait devenir une "Sainte Alliance anti-soviétique", donc acquérir dans l’anticommunisme sa dimension politique spécifique. Remarquons que cet appel à une union européenne contre l’URSS implique de faire passer les idéaux - l’anticommunisme en l’occurrence - avant les intérêts nationaux. Dans ses textes sur Donoso Cortès27, Schmitt déplore l’improbabilité d’une collaboration des États européens face à Moscou et dénonce la priorité donnée à une étroite Realpolitik par rapport aux valeurs. Mais, après le départ de l’Allemagne de la SDN et l’entrée de l’URSS, il n’est plus question de prôner un principe d’ingérence qui pourrait légitimer une intervention de la ligue de Genève contre le Reich national-socialiste. De 1939 à 1942, par contre, l’Allemagne n’ayant plus à craindre l’ingérence occidentale, la théorie du Grossraumordnung marque la synthèse finale du principe de non-intervention - l’exclusion des puissances étrangères à l’espace centre-européen - et du principe d’intervention -le droit d’ingérence du Reich dans sa sphère d’influence.

D’après Carl Schmitt, le destin de l’Abyssinie conquise par l’Italie fasciste en 1935 a révélé la question cruciale inhérente à toute fédération : la garantie de l’existence politique sur la base de l’homogénéité et face à des tiers. Le publiciste ne critique pas la faillite de l’obligation de garantie contenue dans l’article 10 du pacte de la SDN. Il critique l’absence de critères matériels d’admission et l’universalisme de la ligue, qui ont permis à l’Empire du Négus de devenir membre à part entière d’une institution accueillant indifféremment toutes les unités politiques, sans poser d’autres critères que formels. Il pose la question de la substance politique de la ligue de Genève, en retraçant l’évolution interne de l’institution. La SDN initiale, à la base du Pacte, relevait de l’esprit de Wilson. Les États-Unis n’ayant pas adhéré au Covenant, une 2e SDN est née, dirigée par les quatre puissances alliées (France, Grande-Bretagne, Italie, Japon). L’entrée du Reich a impliqué une 3e SDN, le départ du Japon, une 4e et celui de l’Allemagne, une 5e, l’admission de l’URSS, une 6e ; enfin, avec la conquête de l’Éthiopie et le maintien de l’Italie, une 7e SDN apparaît. On pourrait ajouter : une 8e après le retrait de l’Italie en 1937 ; une 9e après l’exclusion de la Russie en 1939. Aucune communauté politique digne de ce nom ne saurait supporter ces allées et venues de membres si différents. Comment la SDN, après de tels compromis et de telles variations, pourrait-elle garantir la paix en Europe et dans le monde ? La Ligue de Genève est dépourvue de continuité et de cohésion. Son relativisme accompagne son universalisme et la rend incapable de distinguer l’homogène et l’hétérogène, et moins encore, l’ami et l’ennemi.

L’union européenne (question d’actualité) a une double face selon Schmitt : positive la "Sainte Alliance continentale" - négative - "l’Europe franco-genevoise". On retrouve la problématique de l’ennemi. D’après le publiciste, l’idée "européenne" impulsée par Paris n’a point d’avenir. Primo, la question du regroupement géopolitique n’a pas été tranchée. Qu’est-ce que l’Europe ? De quoi se compose-t’elle ? Inclut-elle l’Angleterre ou la Russie ? Où s’arrêtent ses frontières ? Secundo, la Grande-Bretagne, la France, les Pays-Bas, la Belgique, l’Espagne ou le Portugal, ne sont pas uniquement des puissances européennes, mais des puissances coloniales qui n’entendent pas renoncer à leurs possessions ultramarines. Tertio, les projets français et genevois ne reposent pas sur la communauté d’intérêts des États européens, mais ont pour but de figer le statu quo au profit des vainqueurs et au détriment des vaincus de 1918. Quarto, la France ne désire pas plus se couper de ses colonies, de l’Empire britannique et de l’Amérique, qu’elle ne veut une réelle union européenne, c’est-à-dire une réconciliation avec l’Allemagne. Une telle réconciliation supposerait la reconnaissance de l’égalité des droits (en matière militaire), ce que refuse Paris. Quinto, l’Europe ne pourrait résister à l’hostilité des États-Unis ou des puissances anglo-saxonnes ni à celle de l’URSS. Des institutions animées par les idéaux du pacifisme, du libéralisme ou de la sociale-démocratie, comme la Société des nations et l’Europe, ne sauraient être les môles d’une vraie construction politique, car elles sont dépourvues de la détermination polémique qu’exigerait la constitution d’une union continentale. Celle-ci impliquerait de nouveaux rapports de force et d’hostilité dans le monde, car la formation d’une nouvelle puissance mondiale provoque inévitablement de nouveaux regroupements amis-ennemis. Le destin de la Sainte Alliance au xixe siècle montre à quels obstacles et à quelles oppositions - la doctrine Monroe suggérée par l’Anglais Canning, à l’époque- se heurterait une fédération européenne. Sous cet angle, l’unité de l’Europe, face à l’hostilité des Anglo-Saxons ou des Soviétiques, serait encore plus miraculeuse que l’unité de l’Allemagne, laquelle engendra précisément des antagonismes nouveaux, dont la guerre de 1914-1918 fut une conséquence.

Lorsque l’idée d’Europe est proposée sous les auspices de la France, de la ligue de Genève et de la République de Weimar, Carl Schmitt la rejette comme n’étant qu’un instrument au service du statu quo et de la prépondérance française. Par contre, lorsque l’idée européenne devient une idée "allemande et nationale-socialiste", il l’adopte. En 1933-1936, à l’époque où l’Allemagne s’attache à recouvrer sa souveraineté militaire, le thème de la "communauté européenne" est associé, d’une part, à une argumentation visant à justifier la révision du traité de Versailles - "l’anomalie" de la situation du Reich, privé de l’égalité des droits depuis 1919, empêche l’avènement d’un "ordre européen" d’autant plus nécessaire que l’heure est à l’élargissement des systèmes politiques, face à l’Amérique et à la Russie -, d’autre part à l’anticommunisme - au projet d’une alliance européenne ou d’une association des quatre puissances, Allemagne, Italie, Grande-Bretagne, France, dirigée contre l’URSS. En 1939-1944, Schmitt associe le thème de la "communauté européenne" à la théorie du Grossraumordnung : l’Europe dominée puis conquise est un "grand espace" excluant les puissances anglo-saxonnes et l’URSS. Inspirée par une doctrine Monroe revisitée, cette théorie réunit deux éléments : la délimitation d’un espace sous hégémonie et le principe de non-ingérence des puissances étrangères à cet espace. Combinés avec le peuple (au sens ethnique) et l’État (en tant qu’organisation administrative et militaire), ces deux éléments forment le Reich, nouveau sujet d’un nouvel ordre politico-juridique international appelé Grossraumordnung. Celui-ci s’oppose à la conception périmée du droit interétatique, à l’impérialisme anglo-saxon et aux constructions universalistes. De la même manière que la théorie bodinienne de la souveraineté, en prise sur la réalité politique de son époque, participa à l’émergence du nouvel ordre géopolitique basé sur l’État, la théorie schmittienne du Grossraumordnung, en prise elle aussi sur la réalité historique, doit participer à l’instauration d’un ordre nouveau qui donne son vrai sens à la guerre mondiale.

Qui est l’ennemi pour Carl Schmitt ?

Si "les sommets de la grande politique sont les moments où il y a perception nette et concrète de l’ennemi en tant que tel"29, on doit alors se demander qui est, pour Schmitt, l’ennemi de l’Allemagne, celui contre lequel la guerre trouve sa justification. L’ennemi est-il à l’Ouest ou à l’Est ? Malgré les attaques portées contre la France, la Grande-Bretagne ou l’Amérique, il semble que cet ennemi, avec lequel n’existe même pas de communauté de droit des gens - alors qu’une telle communauté existe entre l’Allemagne et les puissances occidentales -, c’est l’URSS. Néanmoins, ce qu’il dira en 1963 de "la situation sans issue" du général Salan et de sa "double déclaration d’hostilité"30, s’applique parfaitement à la position du publiciste, qui balance son hostilité entre l’Est et l’Ouest. De 1923 à 1936, l’ennemi, c’est l’URSS, encore que la France, la Grande-Bretagne et l’Amérique soient elles aussi des adversaires du Reich. De 1937 à 1944, par contre, c’est la Grande-Bretagne ou plus généralement la puissance maritime anglo-américaine. De 1938 à 1950, les États-Unis incarnent l’ennemi. Dans les années 1950, Carl Schmitt considère que l’Allemagne est prise dans un "étau" entre Moscou et Washington. Enfin, dans les années 1960 et 1970, il paraît à nouveau désigner l’URSS et le communisme international comme les ennemis principaux de la vieille Europe. Mais l’hostis n’est pas qu’extérieur, il est intérieur : l’ennemi extérieur - l’URSS ou les puissances occidentales - est relayé par un ennemi intérieur ou transnational - le marxisme, le libéralisme, les Internationales. Le publiciste ne se contente pas d’attaquer le libéralisme et le marxisme, mais aussi le judaïsme ou la franc-maçonnerie. En 1938-1939, il s’en prend aux "puissances indirectes" - Komintern, franc-maçonnerie, organisations juives, émigrés antifascistes. Celles-ci utilisent les sanctions économiques, le boycott ou la proscription morale, attisent l’hostilité des démocraties occidentales contre le Reich, entretiennent un climat de guerre froide, alors qu’il n’y a pas, dit-il, de différends politiques réels entre les peuples du continent (URSS puis Angleterre exclues). Ces puissances non étatiques mais politiques, parvenues à dominer les régimes libéraux, s’arrogent une autorité morale supranationale pour discriminer, disqualifier et excommunier l’adversaire désigné.

Si Carl Schmitt fut un opposant à la République de Weimar, c’est au fond parce qu’il lui reproche de n’avoir pas le sens de l’ennemi. De son point de vue, l’adhésion au traité de Locarno, à la SDN, au pacte Briand-Kellog, aux plans Dawes et Young, aux projets d’union européenne, n’aboutit qu’à entériner le statut politico-territorial et juridico-financier de 1919. En revanche, il loue le régime national-socialiste d’avoir, lui, le sens de l’ennemi. Aussi fait-il sien le combat du régime sur la scène internationale. La justification de la restauration de la souveraineté militaire du Reich s’accompagne de la mise en avant d’un projet fondamental : la volonté d’organiser une coalition européenne, dirigée par l’Allemagne, contre l’URSS. C’est par référence à ce projet que sont durement critiqués le système collectif de la SDN, l’admission de la Russie à Genève et le pacte d’assistance mutuelle franco-soviétique. En 1936, Carl Schmitt privilégie l’axe Rome-Berlin comme axe fondamental de la politique étrangère allemande, entre les démocraties occidentales et la Russie soviétique. Au moment de la guerre d’Espagne, l’idée de la coopération européenne contre l’URSS fait place, du fait de l’hostilité persistante de la France et de la Grande-Bretagne, au triangle Berlin-Rome-Tokyo, orienté aussi bien contre l’Union soviétique que contre les puissances occidentales. Le publiciste milite pour l’alliance germano-italienne. Il est significatif qu’il ne souffle mot de l’antagonisme italo-allemand à propos de l’Autriche, ni du "Front de Stresa", ni de la garantie italienne du statut de Locarno. En 1938-1939, de la crise des Sudètes à l’invasion de la Pologne, la politique internationale est déterminée, dit-il, par la préparation à la "guerre juste". Aussi l’évolution politico-juridique des concepts de guerre et d’ennemi est-elle au centre de ses préoccupations avant puis après le conflit mondial.

La question de l’ennemi désigné révèle la particularité de la position de Carl Schmitt dans la doctrine allemande à partir de 1937. L’hostilité à l’encontre de la Grande-Bretagne - non plus de l’URSS - détermine l’intérêt passionné qu’il porte jusqu’en 1944 à l’opposition terre-mer, en tant qu’allégorie de l’antagonisme entre l’Allemagne et l’Angleterre puis l’Amérique. Non seulement il n’appelle pas à une croisade contre le bolchevisme, mais il n’invoque même plus l’anticommunisme. Pour lui, le sens de la guerre en cours - l’avènement d’un Grossraumordnung - ne s’acquiert pas dans la lutte contre la Russie de Staline, mais dans la lutte contre l’Amérique de Roosevelt. G.L. Ulmen31 a résumé le regard que Schmitt porte sur la République américaine. En 1926-1928, les puissances anglo-saxonnes sont les adversaires de la "fédération européenne" tournée contre l’URSS. En 1932, l’impérialisme américain représente l’impérialisme typiquement moderne, économique et culturel, dont les méthodes atteignent leur point culminant avec le pacte Kellog et la doctrine Stimson. En 1938, les États-Unis sont depuis Wilson à l’avant-garde de l’évolution vers un concept discriminatoire de guerre et d’ennemi. En 1939-1944, l’Amérique offre le modèle d’un continent organisé selon le principe du "grand espace", mais aussi l’exemple d’une trahison de la doctrine Monroe par l’idéologie de l’universalisme et par l’alliance avec la Grande-Bretagne. En 1950, "l’hémisphère occidental" apparaît comme le véritable adversaire du droit des gens européen, depuis l’opposition à la Sainte Alliance jusqu’à la criminalisation de la guerre et la division Est/Ouest de l’Europe. Dans les années 1960 et 1970, l’impérialisme américain est associé à la logique discriminatoire de l’idéologie humanitaire. Si l’on revient à la période 1935-1941, on s’aperçoit avec Carl Schmitt que les États-Unis passèrent de la neutralité à la non-belligérance partiale en faveur de la France et de la Grande-Bretagne, puis à la guerre non déclarée contre l’Allemagne, enfin à la guerre totale contre l’Axe.

Où est l’ennemi durant la guerre froide ? "La grande antithèse de la politique mondiale"32 ne porte pas sur l’opposition Est/Ouest, renvoyés dos à dos car ils visent tous deux l’unité du monde au nom de la même philosophie progressiste de l’histoire. Elle porte sur l’opposition entre l’universalisme du monde unipolaire centralement dominé et la pluralité des "grands espaces" équilibrés. Le concept de Grossraum est au centre d’un projet politique visant à dépasser le dualisme mondial et à favoriser l’émergence d’une troisième voie. Ce projet est développé dans les années 1950 : la "véritable situation" de l’Europe est "entre l’Est et l’Ouest", déclare-t-il, voire dans les année 1930 : l’Allemagne nationale-socialiste et l’Italie fasciste, écrivait-il, se tiennent au milieu de l’Europe entre l’Ouest libéral et l’Est communiste. L’alliance soviéto-américaine contre l’Axe marqua précisément la solidarité de l’Est et de l’Ouest. L’Europe et l’Allemagne sont occupées ou dominées par les États-Unis et par l’Union soviétique. Face à cette situation, Carl Schmitt ne place pas ses espoirs dans la construction communautaire (la CEE) impulsée par la démocratie chrétienne et la sociale-démocratie européennes. Précisément parce que cette construction européenne s’inscrit (avant 1989-1991) dans la logique des blocs en pérennisant la division de l’Allemagne et le protectorat américain.

Ennemi total et guerre totale

Il existe différents types d’ennemi ou d’hostilité. Carl Schmitt en distingue essentiellement deux : l’ennemi réel et l’ennemi total, l’hostilité réelle et l’hostilité totale. Le second type est une exacerbation, une intensification ou une extension, du premier. Dans le contexte historique et guerrier qui fut le sien, le publiciste a été le témoin de cette exacerbation, dont il a établi le diagnostic.

Carl Schmitt appelle-t’il à la guerre totale ? Sa position est ambiguë. Primo, il cite Clausewitz : "si la guerre appartient à la politique, elle prendra naturellement son caractère. Si la politique est grandiose et puissante, la guerre le sera aussi et pourra même atteindre les sommets où elle prend sa forme absolue". Lorsque la guerre monte aux extrêmes, l’aspect militaire semble l’emporter sur l’aspect politique ; mais ce n’est qu’une apparence. La guerre est en réalité à son maximum d’intensité politique, car elle reste commandée par la politique. "Grande politique" signifie donc "guerre totale", puisque la guerre totale implique le politique à son maximum d’intensité. Aussi Schmitt prend-il l’exemple de la lutte de Cromwell contre l’Espagne catholique : contre cet ennemi "providentiel", l’hostilité et le conflit sont à leur comble34. Secundo, "l’État total", dont il est le théoricien à partir de 1930, appelle la guerre totale, car la guerre entre États totaux implique la mobilisation totale, donc la guerre totale. Avant et après le conflit mondial, le publiciste soutient que la guerre, si on veut la limiter, doit demeurer une guerre d’État à État, comme dans le droit des gens classique. Mais à l’État reposant sur la distinction public/privé s’est substitué l’État total qu’il érige en nouveau paradigme politico-juridique. Or, la guerre d’État total à État total n’est ni plus ni moins qu’une guerre de peuple à peuple, sans distinction possible entre les combattants et les non-combattants, puisque, même livrée par des armées régulières en rase campagne, elle mobilise et affecte l’ensemble de l’économie et de la société. Tertio, s’il dénonce les tendances à l’hostilité absolue qui découlent de la discrimination juridico-morale de l’ennemi, s’il récuse la distinction entre régime et population, qui transforme la guerre interétatique en guerre civile internationale, s’il milite pour le maintien de l’égalité juridico-morale entre les belligérants, c’est pour s’opposer à une disqualification du iiie Reich dans la guerre à venir (disqualification qui justifiera la non-reconnaissance du gouvernement allemand par les Alliés, l’exigence de la capitulation sans conditions et l’administration internationale de l’Allemagne).

Reprenons l’examen schmittien du concept de totaler Krieg. Depuis 1920, dit-il, cette formule est devenue un slogan prédominant en Europe. La doctrine fasciste vient à sa rencontre du côté de l’État : à l’État total correspond la guerre totale. Autrement dit, l’État total livre une guerre totale. Carl Schmitt, lui, développe en disciple de Clausewitz l’enchaînement suivant : ennemi total, guerre totale, État total. L’ennemi total appelle la guerre totale et la guerre totale, l’État total (seul l’État total est à même de réaliser la mobilisation totale et de soutenir la guerre totale). De même que la guerre implique l’hostilité, la guerre totale implique l’hostilité totale. L’une procède de l’autre. Il serait politiquement absurde - ou anti-clausewitzien - que l’hostilité découle de la belligérance, ou en devienne un simple épiphénomène, puisque c’est l’hostilité qui donne son sens à la belligérance, non l’inverse. C’est pourtant ce qui s’est malheureusement passé en 1914-1918. Les États européens ont glissé dans la guerre totale alors qu’il n’y avait pas d’hostilité totale entre eux ! C’est l’interaction de la guerre militaire continentale et de la guerre extra-militaire maritime "menée par les Anglais" - le publiciste ne souffle mot de la guerre sous-marine allemande -, et l’escalade entre ces deux formes de guerre, qui ont poussé aux extrêmes de la violence. L’aboutissement inéluctable du conflit fut, non un traité ni une paix, "mais un jugement du vainqueur condamnant le vaincu", le droit servant à disqualifier l’Allemagne et à entériner les ambitions occidentales. En 1936 et 1937, devant le risque d’un nouvel affrontement, Schmitt pose la question : existe-t’il une hostilité totale entre les nations européennes qui justifierait le recours à une guerre totale35 ? En soulignant, dans d’autres textes des années 1934-1942, la réalité d’une communauté européenne de droit des gens, d’où sont exclues successivement l’URSS puis l’Angleterre, il répond par la négative à cette dramatique question. Il n’y a pas d’hostilité irrémissible entre les nations européennes. Le véritable ennemi, commun, c’est l’URSS ou l’Angleterre. Celles-ci apparaissent alors comme des ennemies totales justiciables d’une guerre totale¼

Visant les Anglo-Saxons, Carl Schmitt met en relation la guerre totale avec la guerre maritime. Sur terre, la guerre est livrée par des armées étatiques régulières s’affrontant en rase campagne. La population civile reste en dehors des hostilités et n’est pas traitée en ennemie aussi longtemps qu’elle ne participe pas aux combats. À l’opposé, la guerre sur mer n’est pas une guerre entre militaires, car elle considère comme ennemi non seulement l’adversaire en armes, mais aussi tout ressortissant de l’État belligérant, et même toute personne ou État neutre qui entretient des relations économiques avec lui. En effet, les méthodes de la guerre maritime sont dirigées aussi bien contre les combattants que contre les non-combattants. Le blocus frappe indistinctement l’ensemble de la population du territoire visé. Le droit de prise permet de s’emparer de la propriété privée de l’ennemi et même de celle des neutres. La guerre maritime anglo-saxonne est donc totale parce qu’elle rejette la distinction propre à la guerre sur terre entre combattants et non-combattants. Elle l’est aussi parce qu’elle développe, pour le compte d’un impérialisme libéral et au nom d’une idéologie humanitaire, une doctrine de la "guerre juste" qui assimile l’ennemi à un criminel et rompt l’égalité juridico-morale des belligérants.

La critique de l’évolution vers un concept discriminatoire de guerre et d’ennemi

 La guerre totale ne découle pas seulement ni même principalement de l’hostilité totale et de la mobilisation totale (de l’abolition de la distinction entre combattants et non-combattants). Elle correspond aussi et surtout à la proscription de la guerre et à la criminalisation de l’ennemi (à l’abolition de la distinction entre ennemi et criminel). "Il aura fallu la négation de l’hostilité réelle pour ouvrir la voie à l’œuvre d’extermination d’une hostilité absolue", écrit Schmitt en 196337. Le refus du tournant vers un concept discriminatoire de guerre et d’ennemi est un thème essentiel de l’œuvre du publiciste. Ce refus, visible dès 1932, approfondi en 1938-1939, l’amènera en 1950 à devenir "le dernier théoricien du jus publicum europaeum" - c’est-à-dire le premier opposant au Tribunal de Nuremberg. Élaborée en 1938-1939 - au moment où "les démocraties occidentales poussent à l’armement intellectuel pour leur "juste guerre"38 - puis après 1945, la récusation de la criminalisation de la guerre n’est cependant pas réductible au contexte du national-socialisme ni à la seule défense du Reich inculpé et condamné par le TMI. Ce sont les tendances fondamentales du droit international contemporain que Carl Schmitt remet en question. Ses propos sont de pleine actualité.

Du traité de Versailles et de la SDN au pacte Kellog, aux conventions de Londres et au jugement de Nuremberg, émerge l’idée d’une interdiction du recours à la belligérance, sanctionnée par la punition de l’agresseur. La conséquence en est qu’il faut considérer que l’une des deux parties au conflit n’est pas seulement un adversaire qui doit être vaincu mais un coupable qui doit être châtié. Cette non-reconnaissance des belligérants sur le plan du jus ad bellum voire du jus in bello entraîne l’exacerbation des buts de guerre et de la guerre elle-même. Le nouveau droit international a mis fin tant à la déclaration de guerre - assimilée à un acte d’agression - qu’au traité de paix et à l’amnistie - remplacés par le diktat et la condamnation dans un procès. Cette évolution est d’autant plus dommageable que l’hostilité demeure inéluctable. Adeptes de la "juridicisation" des relations internationales et adeptes du pacifisme le confirment. L’idée d’une réalisation du droit dans les relations internationales présupposant la souveraineté de ceux qui définissent et appliquent le droit, elle implique nécessairement l’éventualité d’un rapport ami-ennemi entre ceux qui sont pour et ceux qui sont contre ce droit. Quant à l’opposition des pacifistes à la guerre, elle ne pourrait triompher que si elle devenait elle-même politique, c’est-à-dire assez forte pour regrouper les hommes en amis et en ennemis : en précipitant les pacifistes dans une guerre contre les non-pacifistes, dans une "guerre contre la guerre". C’est là un procédé de justification des guerres très "fécond de nos jours". D’où l’intensité de ces guerres, qui font de l’ennemi un criminel à anéantir. Si "le concept d’humanité exclut le concept d’ennemi parce que l’ennemi lui-même ne laisse pas d’être un homme, le fait que certaines guerres soient menées au nom de l’humanité ne constitue pas une réfutation de cette vérité simple, mais seulement un renforcement de la signification politique. Quand un État combat son ennemi au nom de l’humanité, ce n’est pas une guerre de l’humanité mais bien plutôt une de celles où un État donné affrontant l’adversaire cherche à accaparer un concept universel pour s’identifier à celui-ci, comme on abuse d’autre part de la paix, de la justice, du progrès et de la civilisation en les revendiquant pour soi tout en les déniant à l’ennemi"39. Carl Schmitt dénonce la notion impolitique de "guerre à la guerre" : en déclarant la belligérance hors la loi, les pacifistes ou les tenants de la nouvelle doctrine de la "guerre juste" (celle menée contre l’agresseur au nom de la paix ou des droits de l’homme) sont conduits à criminaliser leurs adversaires. Les guerres les plus inexpiables sont ainsi livrées par ceux qui veulent supprimer la polarité ami-ennemi et transformer la belligérance en police internationale contre des coupables.

Last but not least, l’introduction du concept discriminatoire de guerre et d’ennemi a pour conséquence de rompre l’unité du peuple et de l’État. Depuis Hans Wehberg ou Georges Scelle, la plupart des juristes de l’Ouest affirment que les auteurs d’une guerre injuste doivent être poursuivis comme criminels de guerre devant une Cour de justice internationale. "You cannot interdict a nation", disait sir J.F. Williams. Il est possible de mener une action collective contre des États ou des peuples ; mais il est impossible de punir comme criminel un peuple entier, même en admettant l’idée de la responsabilité collective. La transformation de la guerre en opération de police conduit donc à distinguer entre la population et l’État. Au fur et à mesure que le conflit se donne comme une action internationale contre une violation du droit et de la paix, il se faisait passer pour une action pénale dirigée, non contre la population civile (même si elle subit les effets de la guerre), mais contre le gouvernement, de façon que la première se désolidarise du second. En résulte la mutation tendancielle de la guerre interétatique en "guerre civile internationale".

L’évolution du sens de la guerre vers l’hostilité absolue s’effectue parallèlement à l’accroissement des moyens de destruction et à la globalisation du theatrum belli. Seule la disqualification morale et juridique de l’ennemi permet de légitimer l’application d’une violence aussi radicale que, par exemple, les bombardements aériens, a fortiori atomiques, sur les villes. La transformation de la belligérance en opération punitive contre des "criminels" justifie les méthodes (anglo-saxonnes) de la police bombing ou la menace (Est/Ouest) des représailles anticités. Le juste peut employer tous les moyens contre l’injuste : telle est la relation entre la guerre juste et la guerre totale. Dans la Théorie du partisan, Carl Schmitt - qui ramène la dissuasion nucléaire à l’hostilité absolue et à l’éventualité de la guerre totale- voit dans cette hostilité absolue la conséquence de la logique de l’arme atomique. Les armes de destruction massive, qui tiennent l’humanité en otage, exigent un ennemi absolu sous peine d’être absolument inhumains. En effet, "ce ne sont pas les moyens d’extermination qui exterminent, mais des hommes qui exterminent d’autres hommes par ces moyens". Plus que la nature de l’arme, c’est la nature de l’ennemi qui est en cause. La "menace dernière" ne réside pas dans les "moyens d’extermination" mais dans "le caractère inéluctable d’une contrainte morale". Les hommes qui utilisent les instruments d’anéantissement contre d’autres hommes se voient contraints au préalable d’anéantir moralement leurs adversaires, sous peine d’être eux-mêmes des criminels. L’hostilité absolue correspond ainsi à la condamnation juridico-morale de l’ennemi avant le déclenchement de l’opération d’extermination. Celle-ci, dans un monde futur où les notions d’amitié et d'hostilité auront disparu dans le "système moderne des criminalisations collectives", sera alors "toute abstraite et toute absolue". Elle ne sera pas dirigée contre un ennemi politique ; "elle ne servira plus qu’à faire triompher, dans une prétendue objectivité, les valeurs suprêmes dont chacun sait qu’elles ne sauraient être payées trop cher".

Police internationale ou reconnaissance de l’ennemi ?

Carl Schmitt a développé, de 1938 à 1963, le contraste entre le concept non-discriminatoire de guerre et d’ennemi et le concept discriminatoire, qui déchaîne au "nom de la guerre juste, des hostilités de classe ou de race à caractère révolutionnaire". À l’encontre de la criminalisation, le publiciste pose une conception politique de l’hostis. L’ennemi n’est pas la figure du mal à annihiler ; sa défaite n’implique pas son écrasement ou sa capitulation sans condition. C’est parce qu’il pense qu’il y aura toujours des conflits que Schmitt affirme la nécessité de les contenir dans des limites admises, comme c’était la règle entre les États européens à l’âge classique. Or, c’est en acceptant l’égalité juridique et morale des belligérants que la réglementation de la conduite de la guerre devient possible et que l’esprit de modération qui doit la guider trouve sa justification. À l’époque de la guerre froide entre l’Est et l’Ouest - l’époque où écrit le publiciste -, l’époque qui produit les armes nucléaires et qui efface la distinction paix/guerre, la réflexion essentielle n’est-elle pas celle qui a pour objet la distinction de l’ami et de l’ennemi ? Le problème central n’est-il pas de relativiser l’hostilité et de limiter la guerre ? Carl Schmitt réclame la suppression de l’argumentation idéologique sur la guerre juste, qui implique la discrimination de l’ennemi, et son remplacement par une argumentation qui reconnaisse l’égalité des belligérants et distingue l’ennemi du criminel. Il oppose ainsi son concept politique d’ennemi au concept d’ennemi absolu. L’hostis implique épreuve de force et règlement du conflit. "Toute extermination n’est qu’une autodestruction", car "on se classe d’après son ennemi", dit-il dans Ex captivitate salus. C’est parce qu’il se situe sur un même plan que moi que j’ai à le combattre, "pour conquérir ma propre mesure". "C’est dans la reconnaissance de (cette) reconnaissance réciproque que réside la grandeur du concept (d’ennemi)"41.

En voulant abolir la souveraineté des États et leur jus belli ac pacis, la doctrine dominante du droit international sape, voire interdit, la paix. Telle est la thèse d’allure paradoxale que soutient Carl Schmitt. Pour lui, il n’y a de droit et de paix possibles entre une pluralité d’unités politiques que sur la base de l’acceptation réciproque de leur souveraineté, donc de leur jus belli, donc du justus hostis. C’est sur la souveraineté de l’État et sur la reconnaissance de l’ennemi que reposent la limitation de la guerre, la relativisation de l’hostilité et les distinctions entre guerre et paix - paix "normalement assortie d’une clause d’amnistie" -, neutralité et belligérance, civils et militaires. Reconnaître l’ennemi, c’est admettre son droit à l’existence et refuser de l’anéantir, écrit en écho Julien Freund. En criminalisant l’ennemi, on sape le droit des conflits armés et on interdit la paix, relation politique concrète entre les anciens adversaires, puisque, comme dit Scelle, on ne négocie pas avec un criminel, on l’exécute42. Bref, du point de vue schmittien, nier l’ennemi, c’est nier le droit et la paix. À cette conception de la pax comme reconnaissance des puissances souveraines, s’oppose la théorie de "l’institutionnalisation de la paix" sous l’autorité d’une "police internationale". Cette théorie pose "l’alternative que la rationalisation du monde moderne met toujours davantage en évidence, (le) choix entre la politique et la police"43. Mais la police - surtout si elle ne fait que s’identifier aux grandes puissances - n’a rien d’apolitique, souligne Carl Schmitt : le pan-interventionnisme (humanitaire ou autre) est une politique hautement intensive, une politique cosmopolite de guerre44. L’institutionnalisation de la paix est-elle plausible ? Primo, l’interprétation de la guerre comme une sanction en réplique à un acte illicite n’est qu’une fiction juridique, non conforme au vrai sens politique de l’emploi de la force. Secundo, cette institutionnalisation suppose l’acceptation du statu quo assuré par la police internationale et l’accord unanime des États de se soumettre à l’autorité de cette police. Sinon, l’organisation internationale se transformerait en coalition internationale. Tertio, soit ladite police ne sera pas dotée de l’arme nucléaire, et elle ne sera jamais qu’une menace contre les États démunis de cette arme (est-il concevable que les grandes puissances transfèrent à une autorité neutre ou supranationale les armes suprêmes ?), soit elle disposera de l’arme nucléaire, et se pose la question cruciale de l’identité du décideur. Le chef de la police internationale ne deviendra-t-il pas le maître de la politique mondiale ? À la place de l’institutionnalisation de la paix - qui s’accompagne de la criminalisation de la guerre -, Schmitt propose la reconnaissance de l’ennemi - le retour au traité de paix contre la juridiction pénale.

 

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