Les conflits d’après guerre froide

André Glucksmann

 

" Une génération assiste au sac de Rome, une autre au siège de Paris ou à celui de Stalingrad, une autre au pillage du palais d'été : la prise de Troie unifie en une seule image cette série d'instantanés tragiques, foyer central d'un incendie qui fait rage l'histoire, et la lamentation de toutes les vieilles mères que la chronique n'a pas eu le temps d'écouter crier trouve une voix dans la bouche édentée d'Hécube ".

Marguerite Yourcenar

 

Quel dénominateur commun aux multiples violences qui ensanglantent massivement la planète depuis la fin de la guerre froide ?

Au premier chef, l'incompréhension générale que chacune suscite. 

Témoin Mgr Teissier, Archevêque d'Alger, évoquant le terrorisme islamique et le sentiment qu'éprouvent ceux qui y sont exposés d'être "jugés de l'extérieur sans être compris". Il précise : "en Espagne, en Allemagne, en Grande-Bretagne ou en Italie, les jugements ont été encore plus simplifiés que ceux portés en France". L'avertissement est d'autant plus grave que le propos est retenu. L'inébranlable successeur de Mgr Claverie, assassiné le 1er août 1996, sait que son Église et les plus hautes autorités humanitaires et politiques sont divisées, les préjugés favorables ou les explications socio-historiques pleuvent, qui tendent à excuser les islamistes armés (" en particulier de nombreux "spécialistes" doivent reconnaître qu'ils se sont trompés "). Mgr Teissier insiste cependant, il diagnostique une maladie éminemment contagieuse : " il est clair que si l'on continue à soutenir ceux qui organisent la violence criminelle en Algérie, si l'on continue à leur donner en Europe les moyens de s'organiser, d'exprimer leurs projets inhumains de société, les mêmes périls qui aboutissent à la condamnation à mort d'une partie de la société en Algérie sont susceptibles de jouer dans les sociétés européennes "1.

Arrêtons là sur l'Algérie. Face à l'ex-Yougoslavie, le même phénomène d'incompréhension, frôlant l'aveuglement, a paralysé la diplomatie et l'action internationales cinq ans durant, avant Dayton. Rappelons surtout que la pire catastrophe humaine (depuis le Cambodge des Khmers rouges) motive, même avec le recul des ans, les jugements parfaitement antinomiques des hauts responsables (de jadis) : " nous nous sommes tenus à la conduite juste que les circonstances, l'honneur et le prestige exigeaient ", affirme Roland Dumas (alors Ministre des Affaires étrangères et fidèle absolu du Président Mitterrand). " La France a choisi le mauvais camp et la mauvaise cause ", contredit Michel Rocard (à l'époque Premier ministre). Le Rwanda ayant connu en 1994 le plus grand génocide depuis l'extermination des juifs, pareille incapacité de s'accorder sur un bilan des engagements - et non engagements - internationaux et français ne laisse pas d'inquiéter.

Tant que font défaut les outils intellectuels susceptibles d'éclairer la violence ambiante, l'incompréhension récurrente qu'elle provoque risque de tourner au quiproquo, côté décideur, et, côté opinion publique, à la cyclothymie, à force de vaciller entre la gesticulation exaltée et les démoralisations dépressives.

Tentons ici d'approcher le problème par sa face militaire, gardant en mémoire que la violence qui fait rage est à teneur politique, idéologique, religieuse non moins que physique. Si les militaires sont immanquablement concernés, ils ne sont pas les premiers responsables de la programmation passée et à venir des contre-violences adéquates.

Commencé au deuxième semestre 97, mon travail coïncide (par imprévu) avec l'enquête parlementaire sur le Rwanda et les procédures du Tribunal International de La Haye sur l'ex-Yougoslavie. Pareille coïncidence produit un double effet. Positivement on peut espérer que beaucoup de voiles seront levés, à condition d'attendre clôture et publication des documents. Négativement, les débats dont la presse s'est faite écho sur la participation des officiels et des militaires ne laissent pas d'intimider, rendre perplexe, voire bloquer maints hommes de terrain. L'armée n'a pas l'habitude d'étaler sur la place publique les tenants et les aboutissants de ses opérations. Elle a coutume d'obéir aux autorités politiques en leur déléguant le soin d'expliquer et de légitimer les décisions prises. Les militaires qui m'ont fait l'honneur d'expliciter le bilan qu'ils tiraient de leurs engagements récents perçoivent que les temps de la "grande muette" paraissent révolus. Les voies et les moyens d'une plus grande circulation de l'information à l'intérieur et autour de nos forces armées restent à inventer. Conscient de la confiance qu'ils m'ont témoignée et de l'ambiguïté de la situation nouvelle, je m'abstiendrai de toute citation textuelle. Le document qui suit n'exprime donc que les opinions que mes interlocuteurs ont suscitées en moi : eu égard aux circonstances sus-mentionnées, le bilan global, collectif et public, des heurs et malheurs des "projections" opérées depuis dix ans ne semble pas encore à l'ordre du jour. D'où le ton strictement personnel des réflexions. Autant le préciser d'emblée, elles n'engagent que moi.

1.1. - Le besoin de concept

La fin de la guerre froide crée une situation d'apesanteur stratégique inconnue en France, depuis deux siècles : disparition de l'adversaire "éternel" pré-désigné ("ennemi héréditaire" puis "bloc" mondialement hostile) ; occultation de l'horizon d'une épreuve décisive et ultime (ni grande bataille d'anéantissement, ni mobilisation totale, ni perspective d'escalade paroxystique) ; flottement des prévisions et des programmes (contre qui et contre quoi se préparer ?). Les situations de violence échappent pour commencer à ceux qui s'y trouvent projetés, non sans désarroi voire catastrophe : " le 26 mai 1995, les Français atterrés voient apparaître sur leurs écrans de télévision le spectacle insoutenable de l'humiliation de leurs soldats, avec l'image ravageuse de ce chiffon blanc noué à l'extrémité d'un manche à balai, en réponse aux injonctions d'un officier serbe, dans la caserne de Lukavica, faubourg serbe au sud-ouest de Sarajevo. En un instant, le décor trompeur des trois années qui ont précédé s'effondre pour laisser place à la vérité nue dans sa perversité : "action strictement humanitaire", "maintien de la paix", "ne pas ajouter la guerre à la guerre", "emploi des armes limité à la légitime défense", "soldat de la paix"... Au delà de l'émotion, seuls les initiés savent que tout cela était écrit, au sens propre du terme ; en effet, depuis des mois, il n'était pas de chef de corps de retour de Sarajevo qui ne dénonçât un dispositif imposé par les tractations diplomatiques et qui se traduisait par la mise en place de véritables otages potentiels, interdisant de ce fait toute action de force à l'appui des résolutions de l'ONU " 

Le Général de division Bachelet qui publie ce sentiment très partagé3 se félicite du rétablissement subséquent de la situation (pont de Verbanja, Force de Réaction Rapide, etc.), mais souligne que "les nécessaires remises en cause conceptuelles" n'étant qu'à "peine amorcées" ont produit des "pseudo concepts" comme "l'opération en faveur de la paix" (peace keeping), dont on ne sait s'il convient de les tenir pour une manœuvre pacifique ou une entreprise militaire, l'épithète "humanitaire" couvrant cette ambiguïté, tout en l'occultant. Derrière les erreurs d'analyse circonstancielle touchant les enjeux de la crise balkanique, il faut interroger notre capacité d'interpréter, de prévoir et de maîtriser des explosions violentes propres à un monde qui n'est plus bipolaire. Quel concept de violence articule désormais les rapports internationaux ? En existe-t-il un, plusieurs ou aucun  

1.2. - Les pathologies du concept de violence : les expériences des guerres en Bosnie, au Rwanda, en Somalie démontrent par la négative, voire par l'absurde et l'horreur, la nécessité de repenser notre rapport à la violence planétaire.

1.3. - Ou bien la violence n'est pas évaluée comme guerrière (ex : la Yougoslavie). De 1991 à 1995, les démocraties ont donné la préséance aux manœuvres diplomatiques, aux projets et promesses économiques, à l'aide aux civils, en négligeant les pressions proprement militaires. Résultats :

  1. le conflit a duré cinq ans (de trop), fait deux cent mille morts et seule l'action armée l'a interrompu (FFR, offensive croate en Krajna, débarquement de l'OTAN) ;
  2. les acteurs désarmés furent déconfits (ONU, Communauté européenne). Seule fut sauvée une alliance capable de frappe effective (OTAN). J. Kirkpatrick (Nato Expansion Earings, 9 octobre 1997) a rappelé que M. Poos, président de la Communauté, avait déclaré (au début) qu'il s'agissait d'un problème purement européen (" il n'y a pas de rôle ici pour les Américains "). Et de remarquer combien l'Europe s'est disqualifiée au bénéfice du leadership américain.

1.4. - Ou bien, si elle est pensée comme guerrière, cette violence n'est pas conçue comme potentiellement absolue (ex : Rwanda). Les massacres de 1994 sont justement qualifiés de "génocide" par les autorités internationales, mais après coup seulement, au sens précis du terme et de l'énormité qu'il désigne : troisième dans le siècle. Seule l'épouvante du Cambodge (75-78) est comparable dont on ne peut dire qu'elle ait nourri beaucoup de réflexions, pas même de la part de H. Kissinger, nobélisé pour une paix qui accoucha, dans l'indifférence générale et sienne, d'une aussi sanglante tragédie. Les réticences des autorités concernées de près ou de loin par le Rwanda (ONU, France) sont de la même eau, et ce silence des politiques (malgré l'aveu et la demi-repentance de Clinton quatre ans après) interdit tout bilan définitif touchant les interventions et les non-interventions des forces militaires sur le terrain ou à proximité.

Quels que soient les motifs (idéologiques, historiques, politiques) qui entraînèrent une inaction coupable et des complicités indirectes ou directes, ils furent tous coiffés par une imprévoyance générale peu fondée. Diplomates et militaires présents sur le terrain affirment presque tous n'avoir pas prévu que des massacres, certes toujours possibles, escaladent jusqu'au génocide. Lequel apparaît pourtant – après coup – préparé et organisé, quasiment au grand jour. Pareil aveuglement mérite examen : les événements de 1959 et 1972 – les Tutsis abandonnés agonisant sur les routes, jambes sciées –, les crises sanglantes dans le Burundi limitrophe faisaient autant d'indices, non seulement escamotés, mais systématiquement négligés. Tout se passe comme si les responsables de la gestion et de la maîtrise des crises découvrent, très en retard, que celles-ci peuvent conduire à la plus extrême inhumanité. Devant Srebrenica et Kigali, la naïveté des experts et des augures interloque : n'y a-t-il vraiment aucune leçon à tirer des sommets de cruauté que le xxe siècle répétitivement atteint et dépasse ?

1.5. - Ou bien, lorsqu'elle est perçue comme extrême, voire "folle", la violence guerrière est aussitôt posée comme non maîtrisable (ex : Somalie). Très évidemment difficiles à contrôler les désordres de Mogadiscio n'atteignent pas les dimensions qualitativement et quantitativement cataclysmiques des deux cas précédents. Ce côté planétairement peu extraordinaire des troubles en Somalie rend d'autant plus inquiétant le bilan estimé à l'unanimité négatif de l'expédition Restore Hope. Opérationnellement il s'agit d'un incontestable échec. L'arrivée en trompettes et le départ sans gloire des troupes américaines en témoignent : l'ordre n'était pas rétabli, la démocratie et la prospérité pas établies. Reste que des centaines de milliers de civils, au premier chef enfants et femmes, furent sauvés de la faim et de la mort immédiate. Quelle violence combattait-on ? Celle, absolue, de la famine et des affameurs ? Ou bien celle des clans et maffias qui peut y conduire, mais pas nécessairement ? Faute d'une idée articulée et différenciée de la cruauté à contrôler, les armées civilisées risquent de sous-estimer leurs capacités et leurs succès, en se résignant trop facilement à la non-assistance aux peuples en danger.

1.6. - Une certaine absence d'idées

Demeure impensée la nature (guerrière et potentiellement extrême) des violences qui implosent et explosent depuis 1989. Cet impensé obère la préparation et la gestion des multiples opérations dites de maintien, instauration, renforcement de la paix. On se "projette" parce que l'urgence – humanitaire ou politique – l'exige. Mais dans quoi se projette-t-on ? La grille ancienne hiérarchisait les conflits ultimes (nucléaires), les guerres conventionnelles et les autres conflits supposés "mineurs". A charge pour les diverses doctrines de la dissuasion d'organiser temporellement (escalade, réponse flexible, etc.) et spatialement (Europe/Tiers Monde) le spectre complet des violences militaires possibles. De tels schémas unificateurs font désormais défaut. Faut-il conclure que la violence à laquelle nous sommes confrontés n'est pas seulement (provisoirement) impensée, mais (fondamentalement) impensable ? Faut-il courir à la conclusion que toute situation est spécifique, donc incomparable et que chaque explosion de violence constitue un miracle sui generis ? Que les Balkans sont balkaniques, peuplés d'êtres très originaux qui "aiment la mort" (F. Mitterrand) ? Que le Rwanda fait montre à son tour d'une surprenante idiosyncrasie à nulle autre pareille ou que Madame Habyarimana, épouse du chef, est, surprise absolue, le "diable fait femme" (F. Mitterrand encore). A son heure le Cambodge parut extraordinaire et le chemin de son génocide une voie unique, un "Sonderweg", on l'a dit pour l'Allemagne.

La planète deviendrait ainsi une marqueterie d'exceptions qui défient toute prévision et la stratégie un art de tituber sans boussole, ivre de sa propre ignorance. Si le concept sans intuition est vide, l'intuition sans concept est aveugle, nous rappelle Emmanuel Kant. Très légitimement le Général Poirier, côté théorie, et le Général Bachelet, côté pratique, déplorent après 1989 le même vide conceptuel. 

II. L’émergence d’un nouveau concept

2.1. - La pensée stratégique, comme la nature selon Aristote, a horreur du vide : à peine une lacune repérée qu'elle s'emploie à la combler. Au risque, dans sa hâte, de faire passer l'inventaire d'un problème pour l'invention d'une solution. Ainsi la notion de "conflit de faible intensité" fut fêtée comme le passe-partout des nouvelles évaluations stratégiques avant de se révéler nœud d'innombrables ambiguïtés et antinomies. Si pareil concept n'est pas le sésame qui rend l'avenir transparent, il introduit par contre, comme malgré lui, à l'exploration des exigences, des difficultés et des impasses stratégiques de l'après guerre froide.

 

2.2. - L'heure de gloire du concept de conflit de faible intensité, en pleine période Gorbatchev, précède de peu l'effondrement des régimes soviétiques. Il est intronisé en 1988 dans le cadre d'une extension de la notion de dissuasion et des situations conflictuelles non nucléaires. Il s'agit de passer d'une dissuasion restreinte (i.e. nucléaire) à une dissuasion élargie, débordant la sphère nucléaire : "discriminate deterrence", dissuasion différenciée, ciblée (Wohlstetter, Iklé, Brzezinski, Huntington, Kissinger). C'était reprendre le projet sous-tendant l'échelle classique de la dissuasion : comment le maître d'en haut peut-il s'assurer la dominance aux échelons inférieurs, non nucléaires, de la rivalité des super grands ? Mais c'était également l'annonce des Temps Nouveaux ! Entreprendre d'étendre le "gel" dissuasif sur des situations de crises ne relevant pas directement des antagonismes bipolaires.

Eu égard à la vitesse d'usure et de senilisation qui accélère la concurrence des multiples ateliers stratégiques des universités américaines, le concept devient assez rapidement démodé, mais la réalité qu'il désigne demeure, qu'une autre dénomination saura coiffer. Ainsi passe-t-on des "guerres limitées" (années 60-70) aux "conflits de faible intensité", puis aujourd'hui aux "opérations autres que la guerre" (OOTW).

2.3. - A titre de question, la notion de conflit-d'intensité-basse est essentielle. Le stratège qui ne se paie pas de mots doit distinguer la question du pourquoi (qui qualifie la fin fixée par le Politique, c'est le Zweck selon Clausewitz) et la question du comment (qui détermine le but ou l'objectif – Ziel clausewitzien – visé par le militaire). Dès qu'on assigne politiquement aux forces armées des missions de "projection" (défense ou rétablissement de la Paix à l'extérieur des frontières nationales), il faut définir stratégiquement les théâtres d'opérations concernés (zone des "conflits") et les voies et les moyens d'intervention (engagements dits de "faible intensité", en ce qu'ils diffèrent d'une guerre centrale où la nation jouerait hic et nunc son existence).

2.4. - Le concept de "conflit d'intensité basse" est biface. Il peut être pensé "objectivement", côté cible ou bien "subjectivement" côté cibleur. Les stratèges américains privilégient la première voie. Leurs programmations exigent, par exemple, des forces armées qu'elles soient capables de se projeter simultanément dans deux conflits limités types ("Corée du Nord", "Irak"). La stratégie française prend la même question par l'autre bout – "subjectif" – en distinguant guerre, campagne et opérations5.

2.5. - La théorie classique comptait jusqu'à deux (la "stratégie" pensée à l'échelle de la guerre, la "tactique" référée aux campagnes). En introduisant une troisième dimension intermédiaire (la notion de "mode opératoire", par exemple "prévention", "action", "protection" etc.6), le recentrage militaire français insiste sur les mêmes conflits moyens, ni centraux, ni négligeables, que couronnent les concepts anglo-saxons (LIC ou OOTW). Le recentrage d'après guerre froide s'avère une exigence générale.

2.6. - A titre de réponse, la notion de "conflits de basse intensité" risque d'étiqueter un leurre plutôt qu'une solution. Cette notion se définit par une double négation – ni guerre centrale, ni paix stable – au croisement d'une exigence contradictoire :

  1. tenir compte d'un désordre mondial, récurrent et ubiquitaire ("l'ennemi c'est l'instabilité") ;
  2. maîtriser au coup par coup les crises violentes par le rayonnement tous azimuts d'une puissance qui s'exerce du centre à la périphérie et diffuse du sommet à la base sur la gamme complète des affrontements possibles (Full Spectrum of Crises)7.

 

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2.7. - Comment limiter et gagner les guerres limitées ? Telle fut la question clé des stratèges américains dans les années soixante. L'expérience du Vietnam montre combien la solution n'était pas garantie. Comment prévenir, dissuader, circonscrire, contrôler, maîtriser ou gagner les conflits éparpillés de "petite" intensité ? Tel est le problème sur lequel achoppe derechef, plusieurs fois, la puissance américaine (bavures à Grenade, difficultés imprévues à Haïti, au Salvador, échecs en Iran, au Liban, en Somalie, etc.). Les catastrophiques aventures soviétiques (Afghanistan), puis russes (Tchétchénie) ; les replis de l'influence française en Afrique, les divers revers des tentatives de pacification autochtone, tout concorde : les "conflits de basse intensité" nomment une difficulté cruciale. On peut regrouper dans la structure "conflits de basse intensité" trois traits pertinents, racines d'impasses voire d'apories, repérables dans la plupart des affrontements actuels.

2.8. - Des nouveaux objectifs ou buts de guerre. Les armées ne s'opposent plus aux armées, ni les partis aux partis. Pour l'essentiel les hommes en armes s'affrontent à des hommes, des femmes, des enfants désarmés et les guerres civiles cèdent le pas aux guerres contre les civils. Les hauts lieux de la guerre en Yougoslavie ne sont pas des noms de bataille, mais des mémoires de villes canonnées, encerclées, terrorisées, massacrées, dépeuplées ou éradiquées (Vukovar, Doubrovnik, Sarajevo, Srebrenica, Gorazde8...). La prise des populations en otage, leur utilisation comme bouclier humain, les procédures de purification ethnique, le bombardement et le dynamitage des lieux de culte et de culture sont des méthodes d'action planétairement répandues. Depuis 1945 sur 20 millions de victimes de guerre (non compris les révolutions), 80 % sont civiles. Au contraire 80 % des morts de la première guerre mondiale portaient l'uniforme. Ce qui valait pour effet collatéral, moyen secondaire, bavure ou crime de guerre – l'attaque des humbles – passe au premier plan, comme s'il fallait pour afficher sa victoire anéantir physiquement, culturellement et spirituellement les populations.

2.9. - Les nouveaux acteurs. Il existe un vivier universel de jeunes guerriers émancipés, sans lois ni tabous, prêts à saisir la première arme pour "arriver". Les parvenus de la kalachnikov ou du couteau se procurent profession, logement, femmes, reconnaissance publique et identité personnelle. On les baptise "Mad Max" en Somalie, "Afghans" en Algérie, Taliban en Afghanistan, guérilleros dans la tradition latino-américaine, fous de dieu en terre d'Islam. Ils pratiquent le "Mbeba" (grande pagaille) à Brazzaville, le terrorisme dans les villes, les massacres de masse dans les campagnes. Ces révolutionnaires nouvelle manière ne dépendent plus d'un centre international (l'or et les directives de Moscou sont taris). Ils pratiquent sans scrupules excessifs l'autofinancement par le narcotraffic (Colombie, Afghanistan), le racket, le vol et le commerce mafieux à grande échelle (pétrole, armes, etc.). La levée irrésistible et planétaire des interdits traditionnels assure le renouvellement ininterrompu des combattants. A un chef de bande de 13 ans, au Liberia, on demande :

" Ne crains-tu pas de descendre frères et sœurs avec ta Kalach ? "

Réponse du gamin : " Why not ? "

 

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2.10. - Un phénomène social total. Les explications socio-économiques habituelles (la misère, la pauvreté, le chômage) sont trop courtes pour rendre compte d'un esprit guerrier si nettement structuré. Les jeunes guerriers se recrutent dans toutes les classes de la société. Ils sont loin de venir exclusivement du "lumpen prolétariat" et loin d'être forcément analphabètes et de basse extraction. Le recrutement du GIA en Algérie, l'encadrement des milices en Yougoslavie, comme les enquêtes sur les hooligans d'Europe occidentale, montrent la part prise – statistiquement exorbitante et organisationnellement déterminante – par les jeunes et moins jeunes favorisés et éduqués. Sous l'apparence d'insurrections de la misère (contre le FMI et la Banque Mondiale) fonctionne un mode particulièrement sanglant de rotation et de renouvellement des élites, qui mobilisent idéologiquement la masse au nom de la race, de la nation, de la classe ou de Dieu. Coupé de la moralité traditionnelle, réfractaire aux bons usages des démocraties nanties, le jeune guerrier, fauteur des conflits de "basse intensité", est un déraciné fier de l'être, issu de toutes les classes sociales et se réclamant des obédiences les plus diverses.

2.11. - Un déracinement universel. Dans la généalogie des jeunes hors-la-loi planétaires, le déracinement socio-culturel joue un rôle fondamental. Il reproduit sur les cinq continents une situation qui déchira l'Europe du xviiie au xixe siècle. L'Allemagne, puis la Russie ont alors cultivé un ressentiment ombrageux devant les agressions de "l'impérialisme culturel" anglo-français, puis ouest européen, autrement dit devant l'ébranlement propagé par la civilisation des Lumières, marchande, a-théologique et antitraditionnelle. L'acrimonie suscitée jadis par Londres et Paris, places fortes du commerce et du bel esprit, trouve son écho dans les mobilisations actuelles contre les grands et les petits satans occidentaux. La guerre de 14-18 ayant balayé les garde-fous du consensus européen, deux générations russes et allemandes ont retourné contre "Versailles" ou "l'impérialisme" une révolte séculairement mûrie. Ce passage des armes de l'esprit à l'esprit des armes mobilise les énergies militaires et militantes, il transmue la guerre "en expérience intérieure". Le livre de Ernst Jünger (1922) explicitait les états d'âme des combattants perdus d'après 1918, volontaires des corps francs de la Baltique ou de la Rhénanie. Certains, plus tard, finirent nazis. Pareille fureur guerrière sans complexe ni entrave fait florès de nos jours dans tous les "conflits de basse intensité".

 

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2.12. - Des nouvelles formes de conflictualité. Les figures classiques des affrontements armés se modifient en profondeur. Un militaire professionnel, formé aux styles de combats traditionnels, se découvre sans cesse en porte-à-faux dès qu'il est projeté dans des conflits d'intensité "basse" quelquefois, mais hors norme presque toujours. Les partages immémoriaux sautent. L'armée fédérale serbe bombarde en Croatie les trois croix – hôpitaux, églises, cimetières. Les milices serbes dynamitent en Bosnie plusieurs centaines de mosquées. Les islamistes algériens autant d'écoles publiques et font sauter en outre les entreprises industrielles, les mairies, les gymnases. En Égypte, on tue le touriste. Les gratte-ciel new-yorkais ont vacillé à leur tour... La confusion du privé et du public, du civil et du militaire, de l'affrontement armé et de la violence mafieuse, de la bataille et du crime, de l'intérieur et de l'extérieur semble générale et contagieuse. A la limite, la distinction entre la guerre et la paix est supprimée9. L'état de guerre, dans l'Europe classique, différenciait ami, ennemi et neutres, les non mobilisés et, par principe, les non mobilisables : femmes, enfants, vieillards, handicapés. Au contraire les nouveaux conflits élargissent immensément la notion d'ennemi : il faut que les populations désarmées soient privées de tout recours face aux porteurs d'armes. Espace de mort et espace de vie se recouvrent. Couper les bébés en tranches, et le revendiquer comme tel, revient à s'arroger le privilège du Sacrificateur permanent aux yeux d'un bon peuple que les assassins entendent méduser définitivement. En annulant la différence entre temps de guerre et temps de paix, une violence sans frontières – morales, légales, sociales, voire géographiques et étatiques – s'étale moins illogique qu'on ne la dit ; elle affirme sa logique de souveraineté ; elle s'exhibe maître après ou sans Dieu.

2.13. - La capacité infinie de transgression qui habite des conflits de "basse" intensité déséquilibre forcément les armées de métier, professionnellement spécialisées dans la "haute" intensité. Elles doivent établir ou rétablir un ordre. Les opérations menées sous l'égide de l'ONU en vue de la paix sont forcément empreintes d'une "ambiguïté" fondamentale10, qui ne tient pas seulement à l'ambivalence des missions assignées. L'ambiguïté est inscrite d'emblée dans les situations conflictuelles par des combattants qui luttent pour le pouvoir et récusent les règles des guerres ordinaires en pratiquant, fut-ce artisanalement, une sorte d'ultra-guerre aux cruautés inédites. Le mandat international de "moindre guerre" multiplie l'ambiguïté initiale. "Si ces opérations (de l'ONU) demeurent globalement militaires dans leurs structures et leurs organisations, les forces de maintien de la paix ne peuvent l'être, ni dans leur comportement, ni dans leur mission, qui est d'abord de ne pas combattre"11

C'est l'éléphant dans le magasin de porcelaine, la casse est interdite et la chasse aux tueurs pareillement. Faute d'analyser les formes nouvelles d'antagonismes, l'infraviolence des "gardiens" de la paix se trouve répétitivement prise au dépourvu par l'ultraviolence de l'actualité. La tentative d'en faire pas assez est relayée par la tentation d'en faire trop qu'illustre l'allure cyclothymique de l'intervention en Somalie.

 

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2.14. - Défini par une double négation – ni guerre centrale, ni simple opération de police intra-étatique – le conflit de basse intensité semblait étiqueter une anomalie, dont les doctrines militaires appropriées promettaient la maîtrise et la disparition. Après expériences, de tels conflits manifestent une figure originale, sinon nouvelle de la guerre. Répertoriés un à un, aucun des traits qui organisent cette évolution surprenante n'est à lui seul inédit : viols, pillages, humiliations, tortures... sont monnaie courante dans l'histoire. La nouveauté naît du rassemblement de tous ces traits structurant des situations où une stratégie affichée de guerre suprêmement "propre" (réduction des effets collatéraux, frappes dites chirurgicales, paralysies informationnelles non létales, etc.) s'oppose à une stratégie effective de guerre "sale" qui s'étaie de tout ce que la première exclut (population otage et bouclier, objectifs civils, etc.). En remodelant la sélection des cibles, le choix des acteurs et la forme des affrontements, ces conflits supposés de "basse intensité" constituent-ils les prémices d'un nouvel ordre mondial ? Ne sont-ils pas plutôt l'emblème du monde existant, de ses antagonismes et de ses impasses ? Dans ces conflits est-ce un passé promis à dépassement qui parle une dernière fois, ou bien est-ce le présent qui gronde et l'avenir qui hoquette ?

2.15. - Pris en eux-mêmes les conflits nouveaux s'avèrent difficiles à prévoir, contrôler, maîtriser, supprimer. Ils ne respectent pas les anciennes normes qui opposaient jour et nuit, principes de guerre et principes de paix. De surcroît, ils défient la pensée et son principe de non contradiction : le conflit de "basse intensité" désigne un alliage de guerre propre et de guerre réellement sale. Face à cet oxymoron, le stratège redécouvre les difficultés de son objet : il doit derechef penser l'impensable et contrôler l'incontrôlable – comment limiter une fureur guerrière sans limites ?

2.16. - Les crises nouvelles qui échappent aux bipolarités et aux symétries anciennes appellent une révolution doctrinale. Les impasses où s'embourbent les conflits de basse intensité ne témoignent pas uniquement du retard obligé pris par les programmes et prévisions tactiques après la divine surprise de la "chute du mur de Berlin". La persistance des confusions et apories dix ans après confirme le diagnostic sévère d'une "crise des fondements" (Général Poirier) affectant la doctrine stratégique dans son ensemble. Sensibles à la nécessité d'une réforme complète, de la base au sommet (Bottom up Review), nombre d'analystes étrangers, parmi les plus fins, concluent abruptement qu'il faut "abandonner Clausewitz". A leurs yeux, le stratège allemand, grand parmi les grands, devient l'emblème du vieux monde conceptuel appelé à disparaître sous le choc des réalités inédites. Derrière l'effet de mode et les slogans expéditifs, saisissons l'occasion d'examiner les conditions épistémologiques propres à rendre pensable le paradoxe impensable d'une violence guerrière encapsulée dans l'oxymoron d'un conflit baptisé de basse intensité, même s'agissant d'un génocide ! 

III – Faut-il brûler Clausewitz ?

3.1. - Les guerres de Clausewitz ne sont plus les nôtres. La bataille d'anéantissement dans le grand style napoléonien ne décide plus, depuis longtemps, de l'ordre du monde : " la guerre froide est une guerre limitée, limitation qui porte non sur les enjeux, mais sur les moyens employés par les belligérants " (R. Aron, 1951)13. Les logiques de la dissuasion nucléaire bilatérale exclurent qu'au sommet paroxystique des violences une quelconque ultima ratio distinguât encore un vainqueur d'un vaincu. A l'horizon clausewitzien d'une décision suprême et unique obtenue par l'usage maximal des forces armées succédait la nécessité d'une coexistence au bord du gouffre14. Puisque la guerre froide était déjà à sa manière post-clausewitzienne, pourquoi faut-il, derechef, se distancier des théories de "De la Guerre" (1830), sous prétexte de prendre la mesure de l'après guerre froide ? Injuste à l'égard du penseur prussien devenu bouc émissaire de nos neuves incertitudes, sa mise en cause réitérée fait néanmoins jaillir quelques traits pertinents concernant les rapports de force actuels et leur figure inédite. Deux transformations paraissent cruciales, la première concerne les acteurs, la seconde la manière dont ils s'opposent.

3.2. - Émergence des combattants non étatiques. La guerre classique européenne est une guerre entre États. De 1945 à 1990, la guerre froide demeura pour l'essentiel une opposition de blocs (d'États). Désormais les critères d'entrée en scène ont changé, chefs de bande et factions peuvent défier, armes à la main, les autorités internationales et revendiquer reconnaissance et souveraineté, sans pour autant représenter un État ou se faire patronner par un bloc. Le "partisan" infra étatique s'autogère et s'autofinance au mépris de l'unité étatique (qu'il peut comme en Yougoslavie dynamiter) et des frontières inter-étatiques (qu'il franchit sans vergogne : Rwanda-Burundi-Congo). Se réclamant de l'ethnie, de Dieu, voire d'un quelconque idéal universel, il se déterritorialise à la différence du combattant "national" des guerres mondiales et des insurrections anti-coloniales encore solidaires d'un lieu, d'un sol et d'un peuple.

3.3. - Primat des combats non-conventionnels. La plupart des rapports de force qui façonnaient géopolitiquement la planète étaient "conventionnels" par quelque – variable – symétrie. Les forces opposées s'équilibraient jusqu'à ce que l'une s'assurât l'avantage. La guerre d'Indochine est close par une bataille (Dien Bien Phu), celle du Vietnam s'achève sur une offensive victorieuse (Saïgon, 1975). En d'autres cas, un avantage militaire sur le terrain peut être balancé politiquement (Inde, 1947) ou politico-diplomatiquement (Algérie, 1961). La situation s'avère radicalement différente lorsque la plus puissante armée du monde plie bagage devant un petit chef de quartier (Somalie), pour cause d'attentat (Liban), ou hésite des années durant (Haïti, Bosnie) ou déclare forfait. En de tels cas, la supériorité proprement militaire n'est pas équilibrée par une quelconque force politique ou idéologique (à Mogadiscio, le "général" Aidid ne s'autorise que de lui même et de sa petite troupe). Aucune contre-puissance ne vient alors bloquer la toute puissance du puissant qui trébuche, victime de sa supériorité même. " S'il agit, la faiblesse même de son adversaire le place dans la position du tortionnaire et, comme la plupart des hommes ne font jamais preuve de sadisme très longtemps, il finit par se détester lui-même. La haine de soi conduit rapidement à la désintégration, à la mutinerie et à la défaite. Les hommes brûlent leurs papiers, fuient le pays, vont en prison, se droguent, tuent leurs officiers, se suicident et font tout ce qu'ils peuvent pour éviter de combattre le faible. Ceux qui poursuivent le combat ne connaissent pas un meilleur sort : au retour du théâtre des opérations, ils se voient traiter en parias plus qu'en héros ". Évoquant le syndrome du Vietnam et le "complexe de Mogadiscio", l'analyste israélien Van Creveld15 retrouve les embarras de son armée dans la guerre des pierres. " Combattant de l'Intifada en territoire urbain, les troupes d'Israël furent soumises à des règlements plus sévères encore. L'usage des armes n'est admissible que dans certaines conditions et contre des cibles bien précises. Certains règlements stipulent qui peut être abattu, à quelle distance et comment. Il faut théoriquement lire le texte relatif au cocktail Molotov pour répondre à celui-ci. Résultat : ne pouvant agir librement, les troupes sont démoralisées. L'observation de ces règlements rend le commandement au feu totalement inefficace ; dans le cas contraire, la discipline est enfreinte "16. Tandis que Gulliver s'empêtre, le côté démuni des Liliputiens tourne à leur avantage. L'énorme dissymétrie des moyens ligote le fanfaron stratégique. L'issue est incertaine, aucune cause n'est par avance désespérée. Un million de Tchétchènes ont tenu en échec l'immense armée russe, jusqu'à ce qu'elle cède.

3.4. - La prolifération d'acteurs extra-étatiques et l'extension des modes non conventionnels de conflit changent la donne. Les États se fragilisent ou se démantèlent. Les frontières apparaissent poreuses ou sans objet. Les puissances grandes et moyennes s'éprouvent plus vulnérables que prévu. Liban, Afghanistan, Afrique sub-saharienne, les exemples abondent. En ce sens, il est vrai que la guerre classique, à l'Européenne, armée contre armée, État contre État, cède la place à des conflits dissymétriques pas moins mais autrement cruciaux. Ils suscitent des pronostics inquiets, voire apocalyptiques. " La guerre ne se déroulera pas sur un champ de bataille – ce type d'espace n'existe plus de par le monde – mais au sein d'environnements plus complexes, naturels ou artificiellement créés. Ce sera une guerre d'écoutes, de voitures piégées, de tueries au corps à corps, dans laquelle les femmes transporteront des explosifs dans leur sac, ainsi que la drogue pour payer. Elle sera sans fin, sanglante et atroce "17. 

3.5. - La guerre classique européenne puis mondiale s'inscrivait, depuis Bonaparte jusqu'à Joukov et Eisenhower, dans une matrice qui comporte trois invariants. 

3.5.1. - L'objectif – Ziel – de toutes les opérations guerrières demeurait potentiellement – et à l'occasion réellement – l'anéantissement des forces militaires adverses ("Bataille décisive", "Capitulation sans condition"). 

3.5.2. - L'affrontement opposait principalement des armées repérées et repérables comme telles. En uniformes. Les irréguliers, maquisards, terroristes, étaient subordonnés aux réguliers ou s'assemblaient progressivement en armées régulières, alter ego. 

3.5.3. - La guerre "continuait" la politique (Clausewitz) et la politique commandait le fusil (Mao). Les États mouraient et naissaient dans et par la guerre, laquelle était l'ultime pierre de touche de leur souveraineté et de leur existence, incarnée et défendue par leurs forces armées. 

3.6. - Ces trois invariants ont déterminé une structure de décision en dernière instance où des acteurs parfaitement définis (États européens, blocs mondiaux) jouent les uns contre les autres, en aventurant des mises diverses et circonstanciées. Chaque partie, selon un consensus tacite, conservait par-devers soi l'inaliénable faculté de se retenir ou de surenchérir sur l'autre, jusqu'à la mise en cause des survies souveraines de chacune. 

3.7. - Les conflits d'après guerre froide ne sont plus au sens classique "décisifs". Ils ne concluent pas clairement, en tranchant entre un vainqueur et un vaincu. Ils échappent à une datation rigoureuse. On semble ignorer exactement quant et comment ils finissent. Les conflits "traînent". Les acteurs s'enlisent. Les accords négociés prêtent par leur ambiguïté à interprétations antagoniques (Dayton, Oslo). Les détails qu'ils fixent sont amovibles et les alliances volatiles. Tant d'incertitudes ne sont pas imputables à la seule incompétence des diplomates et des stratèges, il s'agit d'un effet de structure. Vus les mutations qui affectent le statut des acteurs-combattants et les modes irréguliers d'affrontement, la décision reste suspendue. Les collisions armées et sanglantes ne fonctionnent plus sans appel comme des "jugements de Dieu". Les adversaires comptent sur l'usure et l'épuisement, physique ou moral, de l'autre plutôt que sur leur propre victoire. 

3.8. - L'opposition apparaît irréductible. Le vieux monde de la guerre classique (dite clausewitzienne) raisonne en fonction d'une décision (celle des armes, obtenue sur ou par l'adversaire). Le nouveau monde stratégique d'après guerre froide patauge dans l'indécidable. Les crises succèdent aux crises, chacune ne se résolvant que sous bénéfice d'inventaire. Même l'opération la plus prestigieuse lancée dans un grandiose déploiement d'hommes et d'armes a fini en queue de poisson. Elle a laissé les commentateurs sur leur faim et le public pantois ou déprimé. Qui a gagné ? Quelques années plus tard le dictateur irakien se cramponne au pouvoir. L'alliance de ses adversaires se défait. Les États-Unis menacent de reprendre l'opération sans convaincre ni vaincre, remarque insidieusement Kissinger. De multiples explications – touchant les équilibres régionaux, l'influence des médias, les hésitations de l'opinion américaine, etc. – passent pour légitimer pareil "pat", mais l'accumulation des bonnes et mauvaises raisons indique avec quelle rapidité nous transitons de l'ancien régime des décisions définitives au nouveau régime de l'indécision indépassable. 

3.9. - Les batailles décisives d'antan ne jouant plus leur rôle d'ultima ratio, deux substituts sont proposés. Ou bien, hypothèse post-moderne, la suprématie technologique des puissances économiquement dominantes assume le rôle jadis dévolu aux grandes armées et permet de contrôler les conflits et les crises. Ou bien, hypothèse pré-moderne, la fragilité des États va croissant et les armées régulières se délitent dans l'irrégularité des combats. La régression à un style de guerre antérieur à l'époque moderne (des armées professionnelles et des États souverains) paraît alors inévitable.

3.9.1. - La "Révolution dans le domaine militaire" (Revolution in Military Affairs – RMA), généralement prônée aux États-Unis depuis 1993 invoque un dépassement "post-moderne" de la guerre classique, conventionnelle ou clausewitzienne. Elle mise sur l'effet irrésistible de la suprématie en matière d'information (via les techniques informatisées et satellisées du traitement, du recueil et de la diffusion des données et du renseignement). La puissance qui dispose d'une "dominance informationnelle" sans rivale serait à même d'immobiliser, de paralyser et de réduire son adversaire technologiquement moins doté. Elle économise ainsi les chocs sanglants et ses propres pertes en vies humaines. C'est l'heure des "frappes chirurgicales", de la subversion électronique, de la télé-bataille menée à distance avec "zéro mort". L'évocation des corps à corps reléguée dans les livres d'histoire, le vœu d'un âge "post-héroïque"18 est proclamé, accompli. Les guerres à venir ne tuent plus. Les pays prospères et avancés n'ont pas à risquer la vie de leurs citoyens. Quelques best-sellers brossent le tableau idyllique de ces conflits du troisième type. Hygiéniques. Sans hémoglobine. 

3.9.2. - L'espoir d'une guerre parfaitement propre, intégralement prévisible donc contrôlable et de part en part gagnable, est récurrent dans la pensée militaire occidentale. La dominance en matière informationnelle prend la relève de la prépondérance en matière d'escalade nucléaire, cette fameuse "escalation dominance" glorifiée dans les années soixante par la doctrine Mac Namara. Aujourd'hui la supériorité stratégique n'est plus (ou pas seulement) nucléaire, mais informatique, sa fonction n'a pas changé : elle est supposée maîtriser le spectre entier des violences possibles. 

3.9.3. - L'idéal d'une dominance informationnelle suppose que la suprématie du dominant s'exerce aussi bien sur l'allié que sur l'ennemi. Afin de contrôler l'ensemble des éventualités et d'éviter imprévus et nuisances, le monopole de la manipulation belliqueuse de l'information se laisse aussi peu partager que celui de la manipulation unilatérale du risque nucléaire. L'alliance qui jouit de la dominance informationnelle doit elle-même être dominée par celui qui en détient les clés. Pareille centralisation dictatoriale démontre combien nous sortons du cadre irréductiblement bilatéral de la bataille clausewitzienne ou d'une dissuasion bipolaire. La "stratégie" recommandée par la RMA (et jadis par Mac Namara) n'est pas un jeu contre l'autre (lequel postule une fondamentale parité des joueurs). Nous tombons dans la sphère du "management" ou du jeu contre la nature, où le dominant s'occupe seulement d'optimiser les moyens, sans avoir à tenir compte d'une stratégie adverse qui le contre-prévoierait. Ici l'épistémologie clausewitzienne (stratégie = duel de volontés) s'efface au profit de l'école géométrique de Jomini beaucoup plus ancrée dans la tradition américaine et mentalement proche d'une gestion industrielle et technocratique dominatrice, voire omnipotente. 

3.10. - L'euphorie des stratèges post-modernes est radicalement contestée par les analystes qu'inquiète davantage une rétrogradation à des stades pré-modernes de fureur belliqueuse. Plutôt que de s'extirper des guerres classiques (clausewitziennes) par l'avenir, et en quelque sorte par le haut, l'actualité en sortirait par le bas, retombant dans les cruautés pré-étatiques. Au lieu d'une guerre de plus en plus propre et scientifique, des affrontements de plus en plus terre à terre et sales : " La charge de défendre la société contre la menace de conflits de faible intensité sera dévolue à des organismes de sécurité florissants et le temps viendra où, comme à l'époque des condottieri, ces organismes s'empareront de l'État. Alors, comme c'est déjà le cas au Liban et dans d'autres pays, la nécessité de combattre sous cette forme transformera les forces régulières en forces de police et si le conflit s'éternise, purement et simplement, en gangs armés... Vues sous cet angle, les armées collectives les plus puissantes et les plus sophistiquées sont des dinosaures. Comme eux, elles sont condamnées à disparaître et le processus est déjà en cours"19.

3.11. - Les États souverains revendiquent un monopole de la violence légitime (Max Weber) qui les constitue de jure et de facto sujets uniques de l'acte de guerre. Aujourd'hui est attaqué simultanément le monopole de la violence (micro-conflits externes et internes) et celui de la légitimation (circulation transnationale des images, des idées, des modes et des modèles culturels). Portées par cet ébranlement, diverses instances pré-modernes – ethnies, fanatismes, sectes, gangs – tentent de démanteler les autorités souveraines. Cette entrée dans l'âge des acteurs non étatiques20 annonce selon certains21 la fin des paix inter-étatiques qui imitaient l'équilibre européen ("balance of power"). Le modèle des relations internationales issu du traité de Westphalie (1648) a structuré, pour le meilleur et pour le pire, l'Europe pendant près de quatre siècles. Il paraît désormais incapable d'organiser un équilibre planétaire. Au départ, les principes de l'ONU se bornaient à projeter mondialement les règles classiques du jus gentium européen. La question du nouveau "droit d'ingérence" et des limites de la souveraineté en cas de massacre et de crime contre l'humanité manifeste combien le système international contrôle peu les explosions d'une violence dévastatrice : le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes se renverse en droit des gouvernements à disposer de leurs peuples et en faculté des mafias à disposer des gouvernements. En réduisant les problèmes de la guerre et de la paix à la régulation des rapports d'États à États, on suppose résolue une question qui l'est de moins en moins. Celle de la naissance, de la mort et de la délimitation des entités politiques reconnues comme "États". Loin de dépasser "post-clausewitziennement" les antagonismes classiques, on risque de les voir se développer "pré-clausewitziennement" dans la démultiplication d'une fureur ante ou extra étatique difficilement dominable.

3.12. - Le débat stratégique actuel menace de s’enliser dans l'alternative du pré et du post Clausewitz. Dans les deux cas, on délaisse – à juste titre – le modèle de la guerre conventionnelle européenne, mais on se prive de surcroît de toute possibilité de penser stratégiquement. C'est jeter le bébé avec l'eau du bain et sauter allègrement de la critique légitime d'un modèle suranné à la prétention farfelue de préparer une guerre sans concept. 

3.13. - L'hypothèse d'une pure régression pré-classique, loin de reconduire la situation de l'Europe antérieure au Traité de Westphalie, plonge dans le chaos pur et simple. Avant 1648, le vieux continent s'affirmait chrétien, les belligérants promulguaient, de ce fait, des règles du jeu communes, en partageant des tentations similaires de les transgresser. Au contraire, l'hypothèse d'un pseudo retour à une matrice pré-clausewitzienne débouche sur la perspective d'affrontements sans règle perpétrés par des ennemis sans foi ni loi. Il ne reste qu'à espérer bucoliquement " qu'avec le temps d'autres lois de la guerre apparaîtront "22. Les mini-subversions ayant, dans l'hypothèse du "pré", dissout les grands appareils techno-informatisés, ces "dinosaures", on voit mal quel législateur soumettrait les camps hostiles à une consensuelle définition du permis et de l'interdit. Puisqu'aucune superpuissance ne jouit d'une dominance suffisante pour imposer ses ordonnances, seul le Tout Puissant disciplinera cette libanisation planétaire. Encore son invocation risque-t-elle de ranimer les Saint-Barthélémy, plutôt que de les éteindre. Peut-être "avec le temps" de nouvelles règles apparaîtront-elles, aussi imprévues et incongrues que dans la préhistoire, sauf que, vu les progrès des armements, "avec le temps" nous serons tous morts. 

3.14. - A l'anarchie absolue esquissée par l'hypothèse du "pré", répond le despotisme non moins absolu (et irréel) postulé par l'hypothèse "post" : la dominance techno-informatique serait si entière que le dominé, manipulable à merci, subirait sans réagir la règle de son vainqueur et le combat cesserait faute de combattant. Ce fantasme d'omnipotence informationnelle reproduit "l'hybris technologique" qui précipitât l'élite intellectuelle, militaire et diplomatique américaine dans l'aventure vietnamienne. La surestimation d'une supériorité technique, incontestable mais relative, tourne à la catastrophe dès qu'on néglige le point de vue d'en face. L'erreur, moins idéologique et éthique qu'épistémologique et mentale, consiste à confondre deux acceptions du mot stratégie. De la théorie subtile du duel des volontés autonomes (Clausewitz), on glisse insensiblement à la rationalité banale du management. Ou bien une pensée de l'altérité tenant compte de l'imprévisible, du brouillard et du "frottement" qui entourent irréductiblement l'interaction d'adversaire épiant chacun les failles et les vulnérabilités du camp opposé. Ou bien une pensée unilatérale qui considère a priori l'autre comme une matière brute, malléable et manipulable à volonté. Pareille hybris occulte " que ce qui importe le plus dans la guerre est ce qui se passe dans la cervelle de l'ennemi, depuis son commandement suprême jusqu'à l'humble combattant sur le terrain "23. Les grands revers et les petits déboires d'un appareil militaire technologiquement surarmé relèvent immanquablement de l'inaptitude à penser l'altérité de l'autre : il faut savoir contre qui on se bat ou l'apprendre à ses dépens. 

3.15. - La question du rejet de "Clausewitz", c'est-à-dire du modèle exclusif des guerres entre États est bien posée. La réponse de la supposée "révolution dans le domaine militaire" (RMA) est mal venue et contradictoire. Selon sa version "pré", elle rend les conflits impensables. Selon sa version "post" elle projette les adversaires potentiels dans l'impensé. Dans les deux cas, la déficience mentale sous-jacente naît d'une conception trop courte des dites "révolutions" militaires, réduites à de brusques innovations techno-scientifiques ou à de non moins subites surprises géopolitiques. La chute du Mur et la fin de la bipolarité sont couronnées événement majeur et semblent surgir ex-nihilo. Un miracle sociodiplomatique annonce d'un coup d'un seul la fin du système des États et le retour au statu quo d'avant le traité de Westphalie. Un miracle inverse du cyber-espace proclame que la digitalisation universelle succède au nucléaire et prend en charge la pacification irréversible de la planète. Bien qu'antinomiques, les deux lectures de l'événement 1989 participent du même défaut, elles réfléchissent à trop courte vue. 

3.16. - Les "révolutions" militaires existent, elles bouleversent de fond en comble la condition humaine. En témoignent l'invention du hoplite à Sparte et à Athènes, la professionnalisation des armées à l'orée des temps modernes, les levées en masse et la conscription inaugurées par les révolutions, l'industrialisation de la destruction propre aux "orages d'acier" dans l'époque contemporaine. Chaque mutation capitale de l'art de la guerre s'enracine dans les profondeurs d'une civilisation et se déploie dans la longue durée de l'histoire. Le concept à la mode de RMA pêche par sa simplicité. Une authentique révolution militaire ne saurait être l'effet occasionnel d'une circonstance trop datée. Les perfectionnements incessants des armes et les modifications d'un champ international par essence volatile ne suffisent pas. Toutes les grandes révolutions militaires du passé ne furent jamais étroitement techniques ou politiques, elles impliquèrent des mutations mentales et doctrinales, elles touchaient l'homme dans ce qu'il a de plus profond, son sens du sacrifice, ses raisons d'être et de mourir, sa manière de survivre. Pour penser les nouveaux conflits de l'après guerre froide, il faut élargir le débat et situer leur nouveauté dans la longue durée des mutations de la guerre au xxe siècle. Ainsi tenterons-nous d'éviter l'impasse des mythologies "pré" et "post" où tant de bons esprits se fourvoient. 

3.17. - Quel Clausewitz s'avère dépassé ? Celui qui réfléchit mieux que personne sur le modèle désormais anachronique du concept des États-Nations d'une Europe post napoléonienne. "Privilège de la défense" stratégiquement organisé et systèmes d'alliances judicieusement tissé offraient aux politiques rationnels la possibilité de calculer un équilibre à long terme (pour à leur guise le consolider ou le miner). Foch notait dès 1920 que le traité de Versailles transgressait ce modèle, les puissances majeures (France, Allemagne) manquant d'une défense en profondeur capable de parer les occasions offensives ouvertes par la technique moderne de destruction. Les derniers États jouissant de la suprématie de la défense, la Russie et les États-Unis, verront, non sans initiale panique, leur privilège annulé par l'arme absolue. Saute, du même coup, le paradigme d'une guerre-décision, ultima ratio, qui couronne sans ambiguïté un vainqueur définitif. On entre mentalement en dissuasion, art de contraindre l'autre à ne pas vouloir vaincre, consécration d'une décision indécidable.

3.18. - Quel Clausewitz demeure éternel ? Le théoricien. Il définit irrévocablement la stratégie : 1) par son objet spécifique, la prise en compte d'une violence potentiellement anéantissante ; 2) par sa méthode, qui élève au concept l'indépassable dualité des volontés et s'oppose aux doctrines "géométriques" (ex : Jomini) réduisant l'interaction des adversaires aux manœuvres supposées souveraines d'un unique meneur de jeu.

3.19. - Que risque-t-on à rejeter Clausewitz en bloc ? L'aveuglement. L'exécution du penseur "prussien" ponctue l'hypothèse d'une "fin de la stratégie", jumelle de la "fin de l'histoire" (Fukuyama) entendue comme l'annonce ambiguë d'un nouveau monde. Dans sa version euphorique : règne d'une puissance centrale dont la dominance soumet implacablement alliés et adversaires ; la stratégie devient simple management unilatéral. Dans sa version triste : le mouvement brownien des "derniers hommes" qui ignorent où et pourquoi ils entrent en collision ; la stratégie dérive dans l'esthétisme post-moderne. Le stratège qui veut raison garder face aux nouveaux conflits gagne à relire Clausewitz sans servile révérence, mais en évitant l'outrecuidant dédain, avec son cortège d'ignorances et de contresens.

IV – Le siècle de la guerre

La fin de la guerre froide fut saluée comme la fin de toutes les guerres, selon un exercice d'exorcisme dont l'Occident est coutumier. La "Christian Science" du Président Wilson, au terme du premier conflit mondial, le juridisme impénitent de Roosevelt, à la conclusion du second, cultivèrent une parente illusion. Ni les variations sur la "fin de l'histoire" ni la promesse d'une désaffection définitive du temple de Janus ne transformèrent les rêves de paix en réalité. Épluchant les dossiers d'un duopole désormais révolu, les curieux découvrent simultanément les méfaits et les bienfaits de la période écoulée : les risques d'affrontement central, plus dangereux qu'on ne l'admet habituellement, ne furent que difficilement et maladroitement contrôlés (ex : Crise de Cuba), tandis que les conflits périphériques, pourtant incessants et impitoyables, étaient souvent bloqués par l'antagonisme des Grands. Le "dégel" réveille des conflits congelés par la guerre froide : les pays non alignés avaient dénoncé des décennies durant le bellicisme des blocs ; celui-ci disparu, ces parangons de l'entente pacifique se retrouvent en plein tourmente. La Yougoslavie a éclaté. L'Algérie baigne dans la tragédie. L'Égypte est en proie au terrorisme et l'Inde titube. Les quatre leaders des "non alignés" (issus de Bandoung) – Tito, Nasser, Nehru, Boumediene – faisaient la leçon au monde. On découvre aujourd'hui qu'ils bénéficiaient d'une rente de situation. Le calme dont ils s'enorgueillissaient tenait à la rivalité des grands qu'ils vitupéraient. Preuve que la paix dans le monde ne se garantit pas des interminables discours qu'elle suscite, mais réclame la perception préventive des menaces, donc une méditation de la guerre.

Tout a changé ? Rien n'a changé ? Conflits, crises, instabilités ne datent pas de 1989 : " Pour l'essentiel, avec la fin de la guerre froide, c'est davantage notre regard qui a changé que le paysage conflictuel. Le nouveau désordre mondial est moins nouveau qu'il n'y paraît "25. Certes ! Mais le "regard" est une composante du "paysage conflictuel" et la mutation de la perception des combattants transforme le combat lui-même. A la guerre, l'observateur ne demeure pas extérieur à l'observation et l'expérimentateur est partie prenant de l'expérience. Le changement de regard stratégique, après la chute du mur, peut libérer de moult œillères (tiers-mondistes) ; s'il ne se révèle pas de terres parfaitement inconnues, il dévoile des abîmes de violence jusqu'alors dissimulés.

Une réflexion stratégique, soucieuse d'éviter les rêves bleus autant que les apocalypses de science-fiction, doit réhabiliter le principe de réalité. Inutile de déduire le réel à partir du possible, phantasme euphorique ou accablant selon l'humeur de chaque expert. Il faut inversement procéder du réel au possible, en déchiffrant l'annonce du futur dans les orages du temps présent ou passé. La chute de Napoléon fut en son temps jugée définitive, "jamais plus ça" jura le congrès de Vienne. La Sainte alliance exclut le retour des guerres et des révolutions qui avaient bouleversé l'Europe. Seul Clausewitz objecta à cet optimisme de bonne compagnie : puisque "l'impitoyable Bonaparte" avait existé, les batailles d'anéantissement demeuraient possibles et la nouvelle radicalité de l'acte de guerre ne se laisserait plus oublier : " Une fois renversées les bornes du possible, qui n'existaient pour ainsi dire que dans notre inconscient, il est difficile de les relever... Chaque fois que de grands intérêts sont en jeu, l'hostilité mutuelle se déchargera de la même façon qu'elle l'a fait à notre époque "26.

De nouvelles bornes du possible ont été renversées depuis 1914. Le xxe siècle est par excellence celui de la guerre, si l'on prend en compte non pas le génie – douteux – des États-majors ou la prévoyance – nulle – des politiques, mais le côté matériel des événements, l'extension planétaire des conflits et leur calamiteuse intensité, évaluée en millions de victimes. Face à cette violence inouïe, impensée et quasi impensable à l'orée du siècle, force est de faire notre l'axiome inaugural de la rationalité stratégique : puisque cette acuité a existé, elle demeure pour les siècles des siècles "possible" (Clausewitz). Puisque la très grande guerre du Péloponnèse a eu lieu, pareille conjonction d'affrontements extérieurs, de guerres civiles et de folies individuelles demeure possibilité indépassable, donc sa méditation est un trésor "pour toujours" (Thucydide). Contredisons, donc, tout désir gratuit de fermer la parenthèse, si bien luné, si bien intentionné soit-il. Une fois levés les anciens interdits, une fois franchies les bornes de l'inhumanité, la tentation demeure de réitérer l'opération pour peu que, dans le feu des passions, on l'imagine payante.

Penser la violence dans sa longue durée exige de ne pas se rendre captif des dates trop fascinantes. Hiroshima (1945), Berlin (1989) marquent des moments révélateurs et pivots, mais ils ne coupent pas l'histoire en deux. En eux, affleurent les heurs et les malheurs d'un destin qui les précède et leur survit, celui du siècle le plus sanglant de l'histoire humaine. En attendant le prochain.

4.1. - La bombe, la mitraillette, la machette. Deux styles d'épreuves de force ont bouleversé de fond en comble la carte du monde, pour, en quelques décennies, révolutionner les structures politiques, remodeler les frontières, redistribuer les sphères d'influence sur toute la surface du globe. La guerre opéra cette mutation sous deux formes distinctes. D'une part, la mobilisation de plus en plus intégrale des sociétés (hommes, industries, savoir-tuer scientifique et technique) promut trois conflits mondiaux (deux chauds, un froid). De l'autre, une multitude de heurts et de batailles locales, mais brutales, démantelèrent de grands empires, pourtant plus "avancés" économiquement. A la puissance scientifico-industrielle déployant ses machines de guerre centralisées répondit l'illumination d'une fureur ravageuse capable de les tenir en échec. Toutes les puissances coloniales durent céder. La plupart des analystes commettent l'erreur de théoriser séparément les guerres totales scientifiques et industrielles, apanage des sociétés développées et les guerres totales artisanales, politico-idéologiques, supposées propres aux peuples du Tiers Monde. C'est manquer l'unité sous-jacente de la violence moderne et les interactions qu'elle commande.

4.2. - Vivre c'est survivre. Concluant son analyse du malaise de la civilisation, Freud écrit : " Les hommes sont maintenant parvenus si loin dans la domination des forces de la nature qu'avec l'aide de ces dernières il leur est facile de s'exterminer les uns les autres jusqu'au dernier ". Pareil constat est avancé en 1931, époque où Hiroshima est parfaitement inimaginable et les effets de l'énergie nucléaire inconnus. Freud interroge dans le même paragraphe si l'homme contemporain " réussira à se rendre maître de la perturbation apportée à la vie en commun par l'humaine pulsion d'agression et d'auto-anéantissement ". A l'époque, pourtant, Auschwitz n'est ni prévu, ni pensable pour des esprits normalement constitués, Freud compris.

Il n'empêche que les fameuses "leçons" de l'histoire, que Sartre, Jaspers, Guitton, Camus et tant d'autres tirent des tragédies de la seconde guerre mondiale sont dès 1931 annoncées avant coup. Il suffit à un esprit lucide de prendre en compte les dérives de la "Grande Guerre", de la révolution léniniste et des fascismes montants pour décrypter d'inquiétantes vérités. Lesquelles devancent ainsi l'expérience vécue censée les fonder aux yeux de l'opinion publique d'après 1945. Preuve que la violence des camps de la mort précède les camps tout comme la puissance annihilatrice de l'arme nucléaire anticipe l'existence de cette arme. Des prémonitions aussi lucides paraissent sous d'autres plumes, elles ne se réclament d'aucun savoir spécifique et universitairement tamponné. Les Cassandre d'alors – Malaparte, Orwell, Kessel, F. Lang, Eisenstein, etc. – s'arment d'une notoire absence de préjugés, d'une attention jamais démentie prêtée à ce que l'actualité exhibe d'essentiellement dérangeant. Quelques rares personnalités politiques sont du lot – Churchill, de Gaulle.

4.3. - Unité originaire des violences contemporaines. Elle tient dans son énergie annihilatrice. Un seul et même horizon, celui d'une extermination absolue (" les uns, les autres, jusqu'au dernier " précise Freud), gouverne les "orages d'acier" techno-industriels et les bains de sang promis par les engagements individuels et collectifs. Recto et verso d'une indivisible "expérience intérieure" du combat moderne (E. Junger), la version émotionnelle brute et la thématique rationnelle raffinée du militantisme belliqueux sont d'emblée complémentaires ; lorsqu'elles entrent en collision, c'est pour disputer la prééminence hiérarchique à l'intérieur d'un acte de guerre conjoint (SS contre SA, nuit des longs couteaux, purges soviétiques, etc.).

4.4. - Unité organique des violences contemporaines : le principe de Chalamov. Dès 1932, J. Kessel relevait dans un reportage sur Berlin l'originalité du métabolisme générant l'énergie nouvelle aux frontières devenues poreuses des bas-fonds criminels et des hauteurs de la politique officielle. A la même époque, le roman noir américain pointe des symptômes analogues, mais plus circonscrits, il vise la rencontre des politiciens véreux et des mafieux modernistes. Malaparte décrit l'irrésistible ascension de l'underworld dans l'Europe nazie (Kaputt) et Chalamov (très grand écrivain russe, 15 ans de Goulag) montre combien le totalitarisme soviétique se soutient de l'indissoluble mariage de l'appareil répressif politico-policier et des structures traditionnelles du "monde du crime".

Pareille fusion entre la lie de l'humanité et les sommets de l'État est une règle de prise et de maintien au pouvoir qui échappait encore aux intellectuels et révolutionnaires du xixe siècle (à l'exception de Balzac : Vautrin est prémonitoire, à l'encontre de Jean Valjean !). La fusion subversive entre une partie des élites et les malfrats alimente aujourd'hui la plupart des prétendus "conflits de basse intensité". Si le terrorisme islamiste (GIA d'Algérie) recrute de jeunes déboussolés, souvent de petits voyous drogués et alcoolisés, il trouve pour les encadrer des intellectuels diplômés : sur cinq cent islamistes présumés abattus à Alger, on compte 75 % de bacheliers dont beaucoup affichent bac + 3 ou 5, essentiellement dans les secteurs pointus (informatique, mathématiques, physique).

4.5. - Unité dynamique des violences contemporaines. Les énergies meurtrières se croisent et s'entretiennent scientifico-rationnelles au sommet, politico-émotionnelles à la base. Elles rebondissent les unes sur les autres. Einstein, pacifiste d'humeur, n'aurait pas pressé Roosevelt de construire la bombe A, s'il n'avait auparavant jaugé les sections d'assaut nazies exerçant leur artisanat dans les rues de Munich et de Berlin. Lorsqu'un demi siècle après, l'Inde et plus encore le Pakistan motivent leurs désirs de nucléaire, ils ne raisonnent guère différemment, chaque camp percevant chez l'autre une menace qu'il prétend geler par la dissuasion. Tant que la prolifération des massacres ("conflits de basse intensité") n'est pas internationalement maîtrisée, la prolifération nucléaire demeurera la tentation quasi irrésistible, tentation de ceux qui, en nombre croissant, acquièrent quelque capacité létale. Ayant prôné de façon convaincante, cinquante ans durant, le pouvoir égalisateur et inhibiteur de la réciprocité du risque abyssal, les détenteurs actuels des armes absolues sont paralysés, parce que hypocrites : puisqu'ils ne maîtrisent pas la violence à un bout de la chaîne, ils ne sauraient l'exclure à l'autre ; puisqu'ils ne se donnent ni les moyens ni la volonté de bloquer les bains de sang "conventionnels" (Ô le Rwanda !), pourquoi les populations exposées n'opteraient-elles pas pour un parapluie nucléaire, plutôt que d'essuyer des tueries à répétition ? L'erreur et la mauvaise foi des Grands s'acharnent à traiter à part, comme s'il s'agissait de deux univers mutuellement indifférents, d'une part les destructions massives A, B, C proclamées problème n° 1, de l'autre les destructions massives locales et génocidaires, tenues pour anecdotiques. Il est temps de percevoir la solidarité du spectre entier des violences. Celui qui ne s'inquiète pas des plus "basiques" ne saurait empêcher les plus "pointues". Depuis un demi siècle, l'Inde et le Pakistan s'entre-défient radicalement et s'entre-égorgent localement. L'escalade des précautions et contreprécautions hostiles est prévisible, seuls les naïfs et les tartuffes s'étonnent de la conversion des dangers théologico-ethniques en périls nucléaires. La Chine, l'Inde et le Pakistan regroupant plusieurs milliards d'habitants, il est instructif de voir en l'an de grâce 1998 un tiers de l'humanité plébisciter fiévreusement (à Bombay et Karchi) ou tacitement (à Shanghai et Pékin) l'arme nucléaire. Le diable des destructions massives n'est pas refermé dans sa bouteille, le xxe siècle se perpétuera au bord du gouffre, ou ne survivra pas.

La convergence possible de l'ensemble des violences imaginables sur un seul point porte un nom on ne peut plus réel : Jérusalem. Du caillou lancé par un gamin de 10 ans jusqu'au matériel d'extermination massive accumulé à toutes fins utiles, rien ne manque à l'appel. Ni les fous de Dieu se suicidant en bombes humaines. Ni les fusées à longue portée dont les SCUD ne seraient que de pâles ébauches. Ni un terrorisme intégriste propre à plonger de l'intérieur chaque camp dans le chaos. Le dernier rapport du Shin Bet théorise la menace d'un terrorisme juif visant spécifiquement des autorités et des instructions israéliennes, en cas d'application des retraits prévus par les Accords d'Oslo. L'assassinat de Rabin, Premier ministre, vaut pour indice prémonitoire, au même titre que le dynamitage de la mosquée d'Omar par un groupuscule apocalyptique déjoué il y a dix ans27. Du proche à l'extrême Orient, l'intrusion d'une capacité annihilatrice sans précédent transforme les séculaires et millénaires querelles des lieux saints en dynamite historico-mondiale.

4.6. - Le retour du fléau. Lorsque Clausewitz salue en Bonaparte le "Dieu de la guerre", car il la restitue dans son "essence absolue", il vise sans sympathiser l'inventeur d'une stratégie de l'anéantissement des forces adverses. Ou plus exactement son ré-inventeur. Si la "grande bataille" est la trouvaille proprement historique (datée et finalement obsolète) de Napoléon, l'horizon de l'annihilation qu'il restitue dépasse l'événement et l'époque. La destruction politico-existentielle de l'État adverse, coup de tonnerre dans l'univers réglé des guerres européennes, précéda en vérité les bouleversements de la révolution française. Le droit des gens, cultivé par les monarchies de l'Europe civilisée, fut transgressé par les despotes éclairés eux-mêmes. Lorsque les monarques philosophes d'Autriche, de Prusse et de Russie dépecèrent la Pologne, ils inscrivent l'anéantissement des États souverains dans le catalogue des procédures admissibles. On commençait dès lors à "revenir au concept originel de la guerre" (Clausewitz sur Napoléon), celui qui se trouve exposé d'entrée de jeu dans le livre des livres ouvrant la civilisation occidentale, celui qui exhibe le désir destructeur d'Agamemnon, chef des Achéens : " Non, qu'aucun d'eux n'échappe au gouffre de la mort, à nos bras, pas même le garçon au ventre de la mère, pas même le fuyard ! Que tous ceux de Troie ensemble disparaissent, sans laisser de deuil ni de trace" (Iliade, VI).

Toutes les sociétés humaines depuis l'âge du silex taillé ont entrepris de brider les ardeurs belliqueuses de leurs jeunes membres ou voisins. Fracassant les disciplines traditionnelles et libérant l'accès aux techniques de communication et de destruction les plus révolutionnaires, l'histoire moderne a coincé maintes collectivités déboussolées dans la situation paradigmatique des Grecs devant Troie : un ensemble de jeunes guerriers, rivaux, souvent hostiles, sans foyer ni travail, condamnés à se battre pour survivre ou à fuir dans la honte et l'humiliation. La fureur insatiable de ces déracinés est contagieuse. " Il n'est rien dont on ait satiété : de sommeil, d'amour, de doux chant, de danse irréprochable. Qui pourtant ne poursuit ces douceurs davantage que les combats ? Néanmoins ils (les Troyens, les Grecs, tous) ne sont jamais rassasiés de guerre " (Iliade XIII). La modernité a derechef libéré un fléau, dont l'Occident médite depuis l'origine l'ubiquité sévère.

 

V – Le nouveau champ stratégique 

Les contre-violences

 

 

Il ne faut pas confondre cohérence du concept et unité réelle. La nature de la violence contemporaine est unitaire, porteuse d'un "instinct de mort" (Freud), où la rage de détruire ("destrudo") l'emporte sur celle d'édifier ("libido"). Mais la réalité des violences effective est irréductiblement plurielle, précisément parce qu'elles déploient l'horizon de l'anéantissement réciproque, voire l'auto-anéantissement. Puisque homicide et suicide constituent le risque ultime enfin dévoilé des relations sociales et internationales non moins qu'individuelles, il faut, d'une aussi sombre prémisse, tirer une conclusion plus sereine. On peut tenter de retourner les comportements hostiles les uns contre les autres afin de les limiter les uns par les autres. Même la guerre froide fut moins bipolaire qu'elle parut aux naïfs et Kissinger dégagea les États-Unis du guêpier vietnamien, en jouant sur les fractures URSS-Chine rouge. "L'empire du mal" n'a jamais constitué un bloc insécable, ce qui simultanément rend facultative et amovible l'unité de commandement des puissances du "Bien", qui prétendent lui faire face (corrélativement Kissinger se montra plus compréhensif que la moyenne des diplomates à l'égard des incartades gaulliennes). 

5.1. - Le temps des guerres nécessairement douteuses. Le caractère dynamiteur et intrinsèquement pluriel de la violence du siècle se manifeste au grand jour depuis l'implosion du "bloc de l'Est". Contrairement à l'hypothèse ersatz avancée par Huntington – on passerait de deux ensembles idéologiquement circonscrits à quatre ou cinq, définis par leur "civilisation" et leurs extensions continentales – nous assistons à des désagrégations en chaînes. La guerre du Golfe, comme le conflit Iran/Irak, a opposé abruptement des États se réclamant de l'Islam. La prolifération nucléaire affronte des puissances asiatiques les unes aux autres. Les lignes de front passent brutalement à l'intérieur des civilisations (ces prétendues unités huntingtoniennes) bien davantage qu'entre elles. L'idée d'une essence "asiatique" de l'homme, avancée, pour refuser l'universalité des droits de l'homme, fleurit les polémiques idéologiques, sans fonder un quelconque consensus stable entre les pays concernés. La notion de négritude ou d'africanité, désormais bien obsolète, aura semblablement masqué les convulsions de plus en plus radicales d'un continent à la dérive.

Asie éternelle ? Serbie inchangée depuis le sacrifice du Prince Lazar au Champ des Merles en 1389 ? Foin de la sacralisation posthume d'unités illusoires ! Il faut au contraire travailler dans la différence pour négocier des paix réelles, c'est-à-dire fragiles eu égard à la fureur belliqueuse ambiante. Le diable est toujours plusieurs. Il témoigne d'une inépuisable propension à rivaliser avec lui-même et à se reproduire par scissiparité. La limitation et le contrôle des conflits supposent l'art d'analyser et de diviser, en opposant les démons aux démons, quitte à s'entendre avec les moins pires de l'heure. Pareille prise en compte désabusée des rapports de force sur le terrain suppose que les stratèges s'émancipent du fantasme de trois faux dilemmes, dont l'exposé qui précède – je l'espère – a laissé pressentir le mensonge épistémologique.

5.2. - Premier faux dilemme : l'ordre ou le chaos

 Ou bien une paix organisée centralement, sous les auspices d'un Super Grand seul au monde, supposé fort, au choix, de sa dominance technique imparable, de sa légitimité sans tâche et d'une volonté publique à toute épreuve. Ou bien un "état de nature" sans droit des gens, ni formes conventionnelles, dont la radicale anarchie transgresse les frontières de la géographie, de la société et des sentiments humains. D'un côté l'impérialisme, Washington nouvelle Rome, la chute du Mur vaut Actium et l'ordre mondial réitérerait l'argumentaire de la paix d'Auguste. De l'autre les guerriers sans foi ni lieux propageant une libanisation de la planète (Van Creveld) et annonçant la balkanisation de l'Europe à des élites affolées, qui ne perçoivent aucune différence entre des prises de bec dans le métro, quelques émeutes de banlieues le samedi soir et le siège, trois ans durant, de Sarajevo (Enzensberger)29. 

Le paysage stratégique dévoilé par une décennie post guerre froide est beaucoup plus complexe que ne le laissent supposer d'aussi tranchées antinomies. Ni toutes puissantes ni impuissantes, les grandes et les moyennes entités jouent leur jeu, interviennent, gagnent ou perdent, sans que victoires ou défaites ne soient acquises d'avance. Les États-Unis, exemple princeps, sont évidemment inhibés, voire paralysés (Somalie) par le souci d'épargner la vie de leurs soldats ("zéro mort"). Ils ne se trouvent pas pour autant condamnés à subir les quolibets dont le philosophe Hegel gratifiait les troupes d'ancien régime, censées ne livrer bataille que pour sauvegarder leurs armes et leurs uniformes. Loin de se laisser piéger dans l'alternative d'agir par eux-mêmes en super-gendarmes ou d'abandonner l'univers à vau-l'eau, les États-Unis ont inventé plus ou moins à tâtons un mode intermédiaire d'intervention. Ils s'appuient de plus en plus sur des combattants autochtones qu'ils financent, entraînent et renforcent.

Le compromis de Dayton ne fut accepté qu'en vertu de leçons préalablement administrées manu militari aux milices serbes par les nouvelles forces croates (forgées avec une insistante assistance américaine, au mépris des accords onusiens, heureusement contournés, de non armement des protagonistes). De même le renversement de la dictature féroce de Menghistu et la paix (précaire) en Éthiopie, la riposte au génocide et la pacification (fragile et sanguinaire) de la région des grands lacs, la chute de Mobutu, etc. sont l'effet d'une inédite stratégie d'alliance. Évitant d'expédier leurs hommes sur le terrain, les États-Unis se contentent de ceux qui s'y trouvent déjà, en l'occurrence des groupes armés généralement d'inspiration marxiste-leniniste (Kagame, Kabila). La même stratégie d'intervention, via les acteurs locaux, financés, requinqués et surarmés pour les besoins de la cause, prouva son efficacité en Afghanistan (soutien américano-pakistanais aux guérillas antisoviétiques les plus islamistes).

Ni guerres des ordinateurs, ni simples combats de gangs dans le style désordonné prêté aux banlieues chaudes, les conflits qui bouleversent la géopolitique contemporaine sont moins indifférenciés que prévu. Ils structurent des luttes pour le pouvoir, ils tournent autour d'enjeux régionaux décisifs, ils permettent aux acteurs extérieurs d'exercer une influence régulée, souvent prépondérante et parfois catastrophique30.

Le faux dilemme – ordre ou chaos – anarchie générale ou despotisme impérial cultive l'idée erronée que le partage du monde serait définitivement clos, ou infiniment ineffectuable. Au contraire, l'actualité affiche un partage sans cesse en train de se faire et défaire entre puissances régionales et mondiales, hiérarchiquement inégales, mais chacune à l'occasion handicapée et bloquée par des freins extérieurs ou intérieurs. Même les États-Unis, premiers entre les pairs, se préparent à d'éventuelles guerres froides futures : en exigeant de leurs programmes d'armement la capacité de soutenir de front deux conflits importants (codés : crise avec la "Corée du Nord", "Irak"), ils anticipent de plus ou moins probables confrontations avec une Chine imprévisible (métonymiquement désignée Corée du Nord), une Russie à l'occasion remilitariste (dont la métaphore est l'Irak), voire avec un nouveau bloc formé par ces deux ex-futurs rivaux. Aucune position dominante n'est jamais garantie aux puissants.

Lorsqu'un super Grand hégémonise, le jeu reste ouvert ; ses concurrents peuvent compenser leur relative faiblesse en usant de leur capacité de nuisance, en cultivant des désordres régionaux par "moyens" et "petits" interposés, en corrompant les uns et en armant les autres (l'appareil nucléaire du Pakistan est appuyé par la Chine : chantage à la prolifération, etc.) Le monde n'est pas passé du bipolaire au mono-polaire, il est toujours multipolaire31. Ni ordre absolu (impérial) ni pèle mêle intégral. Et la stratégie n'est pas réduite au "management" d'un désordre résiduel, pas plus qu'elle ne s'abolit dans la contemplation désespérée d'un chaos informel et inéluctable. Elle demeure "jeu contre l'autre", que calculent des rivaux irréductibles sur fond d'une violence anéantissante.

Corollaire : les puissances de grandeur variable (ex : France, Communauté Européenne) peuvent, si elles le veulent et s'en donnent les moyens, jouer un rôle relativement autonome dans le concert, souvent cacophonique, des nations, États et institutions.

 

5.3. - Deuxième faux dilemme :
ou guerre entre États, ou guerre sans États

 

Il est exact que les collectivités humaines s'adonnaient à la chasse et aux activités belliqueuses bien avant d'inventer un État. De longues enquêtes de l'ethnologue Pierre Clastres en Amazonie ont montré combien les "sociétés sans État" se révèlent de part en part "sociétés pour la guerre", célébrant en celle-ci l'accomplissement de la condition humaine. L'antériorité anthropologique de l'art de livrer bataille explique pourquoi, aujourd'hui encore, lorsque les disciplines institutionnelles étatiques se démantèlent, des comportements belliqueux affleurent, qui témoignent d'une organisation sociale ancestrale. "L'être en guerre" précède l'existence d'États qui revendiquent le monopole, plus ou moins complet et toujours fragile, d'une violence collective préexistante. 

Elle est strictement datée, l'illusion que les États conduisent absolument l'acte de guerre (Rousseau : il n'y a de guerre qu'entre États) et qu'ils échappent par essence à l'anéantissement qu'ils propagent (avec Verdun et Valéry les États civilisés se "découvrent" mortels). Immergés dans la guerre, les États sont débordés par elle. Ils y rencontrent la cause de leur trépas (du partage de la Pologne à l'éclatement de la Yougoslavie) et, à l'occasion, de leur naissance ou leur renaissance. Le citoyen du xxe siècle a désappris l'éternité en politique, il ne peut plus proférer, aussi naïvement qu'à la belle époque, " right or wrong my country ". Il n'est pas nécessairement moins patriote, mais il a découvert, souvent à ses dépens que le wrong, l'erreur de l'État, du pays, du parti, peut s'avérer fatale. 

Si les États n'échappent jamais aux risques de l'être-en-guerre, faut-il en déduire que la guerre échappe aux États et que l'avenir de la planète appartient aux soldats sans États ? L'hypothèse déjà évoquée d'une "libanisation" ou d'une "balkanisation" universelle est gratuite. Elle ne tient pas même compte des situations concrètes qu'elle évoque à l'appui de son fantasme. Au Liban, la disparition dramatique d'un État souverain multiconfessionnel n'a pas ouvert aux groupuscules guerriers l'espace politiquement vide d'une banlieue sans police (à la Stanley Kubrick). Au contraire, une autorité extérieure, l'État syrien, a raflé la mise, quitte à déléguer à un pouvoir serf la gestion du nouvel ordre. Semblablement le dépeçage de l'ex-Yougoslavie témoigne moins de l'absence d'États que de leur acharnement à naître, renaître ou se perpétuer envers et contre tout. 

L'hypothèse simplette d'une "Europe des tribus", émergeant après la dissolution de l'empire soviétique, occulte les enjeux de pouvoir qui déchirent les sociétés post-communistes. D'un aveuglement semblable procède la théorie de l'anarchie galopante plongeant les cinq continents dans la sphère pré-politique des purs déterminismes ethniques et folkloriques. Nulle part une analyse sérieuse des conflits en cours ne suggère que la fin supposée de l'histoire (entendons : de la guerre froide) débouche sur la réémergence préhistorique de sociétés ignorant l'État. Même au Liberia, paradigme des théoriciens du "tribalisme anarchique", chacune des parties en cause vise la création d'un État à sa botte et revendique les prérogatives "régaliennes" de collecter les impôts, administrer la justice et assurer (à sa guise) la sécurité interne et externe des populations. Si l'aire des guerres entre États est limitée, l'ère des guerres sans États est close. La planète est, tous azimuts, en proie aux guerres-pour-l'État. 

Ces États dont les entreprises belliqueuses projettent la défense ou l'édification sont de nature et d'extension variables. Tous ne ressemblent pas nécessairement à l'État-nation européen que les organisations internationales ont postulé à tort modèle unique. Les ambitions théocratiques nourries par divers intégrismes religieux, les tentations totalitaires développées par force factions militaires ou partis uniques, ne conviennent guère aux principes actuels des démocraties occidentales. Les acteurs qui se réclament de ces modèles cruels ne sont pas pour autant "extra-étatiques". Ils se révèlent intrinsèquement para-étatiques et luttent becs et ongles pour imposer leur concept d'État souverain, dût-il nous révulser. 

L'ethnologisation abusive des "conflits de basse intensité", hallucinés comme guerres "sans État" ou anarchie tribale, condamne à l'inaction. Les autorités civilisées déclarent forfait devant la réapparition de l'abominable homme des neiges ou du monstre des Carpathes. En revanche, dès qu'on repère les enjeux politiques de souveraineté qui gouvernent les aventures les plus sanglantes, un calcul raisonné redevient possible : loin de retourner à la "horde primitive", les conflits actuels croisent des stratégies de prise de pouvoir, on peut repérer leur logique, et, à l'occasion, intervenir.

Invoquant Dieu à grands cris, le sens de l'histoire, la race, la nation supérieure à toute autre, les groupes armés se soucient également de gagner hic et nunc. Si discuter leur fanatisme sur le plan des principes est souvent temps perdu, leur disputer la victoire sur le terrain demeure parfaitement envisageable. L'analyste qui croit faire face à des "groupes non étatiques" se rend captif du mythe que ces groupes diffusent : si officiellement ils affirment se borner à servir le Tout Puissant, ou quelque Destin préétabli, ils n'en poursuivent pas moins effectivement des objectifs précis et profanes, ne serait-ce que pour démontrer à une population encore sceptique et incrédule que l'avenir de facto leur appartient.

Quelque soit l'Absolu dont elles se réclament les violences du jour ne se laissent pas moins rencontrer, donc contrer, dans les épreuves de force prosaïques et terre à terre.

La victoire en chantant n'est jamais acquise d'avance, ni au fanatisme des prétendues "tribus" ni à la dominance des grands techniquement surarmés. Le risque de la défaite en pleurant subsiste, partage immémorial des États et des constructeurs d'États. Rappelant que le pire est toujours possible, Calchas, Tiresias, Clausewitz, prophètes ou stratèges de malheur, ont raison. Agamemnon, même Napoléon, finissent par avoir tort. L'éternité n'appartient à personne.

5.4. - Troisième faux dilemme :
mondialisation ou plus ou moins splendide isolement

 

Depuis Athènes (a.c) la mondialisation est :

  1. un fait : la libre circulation des marchandises, des hommes, des idées, des mœurs a gagné le Péloponnèse, puis le "monde" grec. Aujourd'hui cette mondialité est planétaire ;
  2. un fantasme, l'obsession d'un pouvoir hégémonique follement désiré ou honni, dont Thucydide conte l'odyssée dans sa "Guerre du Péloponnèse".

Le fait mondialité ébranle universellement, les traditions vénérables se désenclavent et se relativisent, convictions et certitudes vacillent, l'insécurité croît avec les interdépendances, chaque incendie local menace d'essaimer. La mondialisation fantasme est supposée organiser pareil désarroi comme une main invisible qui régirait le marché en apparence libre des esprits, des économies et des violences. La mondialisation omnipotente serait bonne ménagère. Au désordre qui crève les yeux, elle passe pour substituer un ordre occulte qui hante les têtes pensantes. 

Cette mondialisation fantasmée est une condition d'impossibilité de la stratégie. Peu importe qu'on nomme Capitalisme, Raison, Modernité, Technocratie, Progrès, Aliénation un tel système, censé régler et déterminer, plus ou moins souplement, le cours des choses. Peu importe qu'on en pense du bien ou du mal, la machinerie mondiale rend toute stratégie inutile et inconcevable. Inutile, puisque la force du destin système serait l'unique et suprême stratège. Inconcevable puisque la "main invisible" qui tire les fils défie toute prévision. Devant l'Invisible la rationalité stratégique cède le pas à la mystique, à la magie ou à la paresse. S'il prend au sérieux le phantasme d'un pouvoir caché, omniprésent et tout puissant, le stratège n'a plus qu'à démissionner devant un Autre qu'il ne saurait ni dire, ni prédire, ni contredire. L'obnubilation des mondialisations s'engendre du sommeil des stratèges. 

En revanche, la mondialité des ébranlements est un fait qui universalise le champ stratégique. Les crises multiples, bien que chaque fois locales et limitées, interfèrent. Elles affichent un air de parenté, elles rebondissent les unes sur les autres, bien qu'aucune puissance providentielle ne domine leur multiplicité. A travers les conflits éparpillés pointe le fait mondial qu'il n'y a pas de pouvoir mondial. De toute part les déracinements, les incertitudes et les menaces confrontent les terriens pour la première fois dans leur ensemble, à l'indécidable. Aucune régie centrale, ni Wall Street, ni le Pentagone, ni la Mecque, ne laisse paraître l'omnipotent qui, pour le meilleur et pour le pire, trancherait en dernière instance. Les contemporains ont beau quêter la Raison Suffisante qui décide, ils ne rencontrent en fait de "système" que le constat terre à terre d'un récurrent "je te tiens, tu me tiens par la barbichette".

Aucun château suprême ne régulant la sécurité de tous et de chacun, il revient aux diverses collectivités humaines de pourvoir à leur survie avec une relative autonomie. Elles ne retrouvent pas néanmoins les marques et les clôtures d'un destin coupé de l'univers. Elles élaborent des solutions spécifiques à des problèmes manifestement communs, elles travaillent "dans l'incertain" (Pascal). Depuis Jean Bodin, au xvie siècle, l'idée moderne de souveraineté se soutient d'une image paradigme, celle du capitaine maître après Dieu sur un navire en haute mer. L'État souverain est construit comme le dernier recours et secours face aux tempêtes possibles (sous forme de vœu : fluctuant nec mergitur !). La fin de la bipolarité a dévoilé plus brûlante que jamais la question de la souveraineté et de la pluralité des États qui l'assument, croisant dans un espace sans maître, dont il leur arrive, sciemment ou pas, de multiplier les risques.

Conclusion : Le sens de la guerre 

Une autorité s'affirme souveraine si, et seulement si, elle s'emploie à prévoir et parer les violences internes et externes où elle baigne. Elle détermine ce faisant le "sens de la guerre" qui règle son rapport au monde. Ce sens jaillit de deux sources notait Clausewitz : la première, qui détermine la fin politique (Zweck), relève de la situation civile, elle est affaire de constitution et d'éducation ; la seconde, qui fixe les objectifs stratégiques (Ziel), concerne " l'utilisation correcte du potentiel militaire, c'est l'affaire de l'art de la guerre "33. Qu'en est-il aujourd'hui ? 

Loin d'introduire un monde pacifié, la décennie écoulée révèle une violence tout feu tout flamme dont l'aspect dispersé et ubiquitaire n'abolit pas les potentialités exterminatrices. Les adversaires varient, l'adversité protéiforme demeure. L'humanité ne bénéficie pas plus qu'hier d'une quelconque garantie d'immunité. S'il paraît moins probable qu'elle disparaisse d'un coup, d'un seul, son élimination par tranches est artisanalement entamée : " Au moment où finit cette guerre, la boucle est bouclée, en chacun de nous l'humanité découvre sa mort possible, assume sa vie et sa mort " prophétisait Sartre en 1945, illuminé par Hiroshima. La formule, au terme d'une autre guerre, dite froide, reste, à la lumière du Rwanda, vraie – " à chaque jour, à chaque minute " il faut que l'humanité " consente à vivre "34. Donc consente à survivre les armes à la main. 

Puisque la violence mondiale s'avère sans frontière et radicale, son contrôle global suppose l'auto-contrôle des parties en cause. Comment induire chaque belligérant à s'auto-contrôler ? A cette question, la dissuasion nucléaire apportait une réponse positive mais limité. A l'horizon de l'univers stratégique post-guerre froide pointe la même question sans que la théorie d'une dissuasion généralisée, étendue au non-nucléaire, n'avance encore ses réponses. Au moins les quelques aperçus précédents auront-ils manifesté que la dissuasion recherchée ne peut qu'être bilatérale, puisqu'aucune monopuissance ne dispose des moyens d'une super-police planétaire. Il est donc nécessaire que les adversaires potentiels non point s'aiment, pas même se comprennent, mais au minimum s'entendent sur les risques majeurs qu'ils se font mutuellement courir. C'est-à-dire sur le "sens" – Clausewitz dixit – de leur guerre. 

La question du "sens" n'est pas nouvelle, mais renouvelée. Jadis déjà posée – elle était réglée d'avance : à l'école, à l'église, également par la discipline de la caserne inculquée lors des longues années du service militaire obligatoire. Ainsi était-elle question de temps de paix : au moment de l'épreuve suprême tout était joué, le soldat prenait son poste moralement armé... ou pas. Aujourd'hui, la question du sens se pose non avant, mais pendant, pas seulement en amont, mais en permanence. La réponse à l'interrogation "pourquoi nous combattons ?" n'est pas acquise une fois pour toutes. Il faut démoraliser l'adversaire avant que la dépression ne nous immobilise. La victoire tient à un fil spirituel. Le sens de la guerre devient enjeu majeur d'une guerre du sens. Or mener pareille bataille mentale ne comptait pas au nombre des tâches ordinaires des états-majors, puisqu'elles étaient pré-assumées par l'école et le presbytère. Force est de constater que ce partage bat de l'aile. " Une des aspirations les plus importantes en cette fin de siècle semble être pour de nombreux Occidentaux, au delà des clivages politiques ou autres, le besoin de sens. La philosophie existentialiste, l'idéologie marxiste, les mouvements hippies, nihilistes ou anarchistes n'ont pas survécu à cette fin de siècle. Aucune idée forte, mobilisante, donnant un sens à la civilisation et aux activités ne les ont remplacés "35.

On constate que la question du sens est inévacuable. Elle touche au ressort de la mobilisation des hommes et des opinions, elle abrite le secret de l'ardeur au combat et du soutien de l'arrière. On la pressent simultanément presque insoluble : il n'entre pas dans les attributions des militaires de poser au maître de philosophie ou de jouer au prêcheur. Le problème est souvent traité par la bande, d'où de nombreuses références à la guerre de l'information. Les états-majors ne peuvent viser le monopole des mass média, la prise en main de l'enseignement des valeurs et des idéaux dont la collectivité manque, ni Sartre, ni Bouygues ne sont censés conduire les armées 

Il convient de circonscrire l'objet du litige. La guerre du sens ne porte pas sur le sens en général (ex : est-ce que la vie vaut la peine d'être vécue ?). La guerre de l'information ne s'étend pas davantage à l'information en général. Ce qui est en jeu lors d'une confrontation est le sens très précis que prend cette confrontation pour les acteurs qui s'y affrontent. Est-ce que tel combat vaut d'être mené ? Devons-nous attaquer ? A quoi bon résister ? Les seules informations qui aient valeur stratégique sont celles qui contiennent des éléments de réponse. Concluons : seule importe la question du sens de la guerre : quelle violence risquons-nous de subir ? Laquelle pouvons-nous pratiquer ? Estimons-nous nécessaire d'en user ?

La nouveauté des nouveaux conflits pose – bon gré, mal gré – une question que les anciens supposaient d'avance tranchée. D'où le poids imprévu pris par la propagande et la contre-propagande et, plus profondément, la nécessité d'intégrer au conflit la manière de le présenter ou de le masquer : l'apparaître des guerres est devenu un enjeu des guerres, lesquelles se gagnent ou se perdent souvent sur les écrans de télévision (ex : My Laï, Châtila). Il serait naïf d'en déduire que les "mass média" constituent un facteur supplémentaire qu'il suffirait de traiter à part. Se joue sur les écrans comme dans les cœurs la capacité qu'a une collectivité de conférer un sens à sa guerre et de récuser le sens que lui inflige la communauté d'en face.

Penser, construire, communiquer le sens de la guerre qu'on mène ou qu'on subit : la tâche est nouvelle. Elle demeure proprement stratégique, sans avoir à se perdre dans les pâturages de la spéculation ou dans les laboratoires de l'informatique. Vouloir résoudre la question du sens, ou du sens de l'existence, avant d'affronter celle des violences à combattre, détourner ou utiliser, revient à partir battu. Ce qui est à juger et à jauger, ce sont les menaces et le sens que les différents protagonistes leur confèrent. Rien d'autre. Pas plus, pas moins.

J'espère avoir montré, non sans multiples et évidentes lacunes, qu'il est possible de raisonner en se limitant à la sphère du sens des combats (du "pourquoi nous combattons ?" et du "qu'est-ce que nous combattons ?"), sans avoir à dériver du côté des questions dernières, quasi théologiques. Autrement dit, la stratégie pense contre, non pour. Elle s'efforce de dévoiler un mal commun, quitte à mettre entre parenthèses la recherche autrement incertaine du Bien commun. En cela, elle se révèle profondément dissuasive (mais pas inerte), elle prétend mettre à jour ce qui est à éviter et les méthodes (usage de la force compris) propres à l'éviter. Dans ce cadre intellectuel, une démocratie comme la France et un ensemble de démocraties comme la Communauté Européenne peuvent très généralement déterminer :

  1. Un but (Ziel) propre à unifier leurs stratégies – interdire le passage à l'acte des violences anéantissantes ("arrêter le massacre", c'est la tâche générale de "prévention" : inhiber les massacreurs). La sphère où ce but peut être efficacement poursuivi définit une zone d'influence (la zone d'influence de la Communauté européenne s'arrête pile au territoire de ses membres avérés, puisqu'elle se manifeste incapable d'autonomie pour opérer en pompier quand le feu est à sa porte : Yougoslavie).
  2. Un choix de civilisation, une fin politique (Zweck) qui oriente la stratégie : sous le terme "sécurité", il s'agit d'inciter les voisins proches et lointains à faire le bon choix, à se doter d'une vie sociale et politique, qui diminue la tentation de la "mauvaise querelle" génocidaire, anéantissante et agressive.

Si l'on admet que la mêlée moderne porte en elle l'anéantissement comme la nuée l'orage, il faut conclure que le "sens" profond du conflit armé résulte d'une confrontation de l'homme avec son néant. Quel Néant ? Celui qu'il risque, voici qui exclut tout pacifisme absolu. Celui dont il est intrinsèquement capable, voilà qui rend les fureurs belliqueuses désastreuses. L'actualité nous rappelle à la vérité dure de la guerre pure et simple, où " tous les prophètes bien armés furent vainqueurs et les désarmés déconfits " (Machiavel). Notre modernité introduit l'additif d'une dissuasion qui rend l'escalade des bien armés mutuellement catastrophique pour les prophètes escaladeurs. La stratégie, contrôle de la force par la force, devient une tentative de maîtriser bilatéralement une violence annihilatrice par une violence qui se garde de l'être. 

Le défi d'assumer lucidement notre être-en-guerre définit dès l'origine la "civilisation" inventée par les Grecs. Hésiode, jetant un regard sans complaisance sur les cruautés, les laideurs et les hypocrisies des rapports sociaux, s'abstenait de rêver à un âge d'or mythique et révolu. Il n'opposait pas la guerre sanglante et la paix harmonieuse. Il bornait l'alternative dévolue à la condition humaine à plusieurs manières de rivaliser. Il dressait face à face deux Eris : la mauvaise Querelle qui patauge dans les bains de sang, et la bonne, celle de la concurrence et de l'émulation, des injustices relevant du tribunal. Rien ne lui était plus étranger que l'idée d'éradiquer les animosités et les hostilités tapies au cœur de chacun. La "bonne" Eris se contente de détourner les haines fondamentales en direction d'empoignades non mortelles, qu'elles soient sociales, culturelles ou économiques. La moralité occidentale se révèle ici plus dissuasive que persuasive. Elle se réclame davantage des gouffres à éviter que des suprêmes félicités à poursuivre. La stratégie moderne, depuis que la guerre a réactivé une négativité absolue, trouve son opération à faire ne pas faire et son sens à exhiber l'existence du gouffre dans la perception de chaque belligérant. Mon auto-contrôle commence quand je perçois que le pire est aussi mon pire.

La stratégie moderne nous place devant le choix d'Hésiode – la bonne ou la mauvaise querelle – qui se découvre alternative d'Hamlet : " Être ou ne pas être ".

Perspectives

 

Les structures internationales d’après guerre froide n’introduisent nul nouvel ordre mondial établi. Elles ne reflètent pas davantage un chaos supposé intégral. Elles plongent l’ensemble des acteurs concernés dans un pêle-mêle confus d’intérêts, d’agressions et de précautions sans qu’aucun tribunal ne tranche en dernière instance des stratégies et ambitions de chacun. Pareilles structures multipolaires et dissymétriques produisent et reproduisent l’interdépendance instable propre à une temporalité (de crise), un espace (morcelé) et des acteurs (relativement autonomes) spécifiques. 

1 – Ni guerre globale, ni paix planétaire : le temps des crises

En matière de tensions internationales, l’heure de vérité est moins la guerre que la crise : cet axiome (Aron) qui réglait les rivalités bipolaires entre grands nucléaires vaut-il encore ? Oui si l’on note qu’il n’exclut nullement l’existence de guerres sanglantes bien que limitées. En période de guerre froide, les conflits armés (Corée, Vietnam) se trouvaient cantonnés dans l’escalade de la violence armée (ex : seuil nucléaire). En post guerre froide, si des belligérants non nucléaires tentent allègrement l’ascension aux extrêmes (ex : extermination des Tutsis en 1994), les conflits n’en demeurent pas moins géographiquement circonscrits, ils sont " locaux ". Sur le terrain, il s’agit d’une guerre, voire d’une guerre totale, mais internationalement il s’agit d’une crise que les acteurs planétaires (grandes puissances, institutions mondiales) s’échinent à gérer. Bien que la bipolarisation ait fait long feu, le monde n’est pas sorti de l’état de crise pour retrouver l’état de guerre qui caractérisait les relations internationales avant le nucléaire. D’où le côté inachevé que prennent la plupart des conflits armés de la nouvelle période : l’intervention des GI’s en Somalie n’a pas apaisé définitivement les affrontements à Mogadiscio. L’opération " Tempête du désert " n’entraîna pas la capitulation sans condition de Saddam Hussein. La décision sur le champ de bataille n’est pas redevenue la pierre de touche ni le moment sans recours du " paiement comptant ". Aussi violente soit-elle, une crise n’est jamais grosse que d’une autre crise. Le jugement des armes n’est aucunement à l’abri des procédures d’appel. L’organisation de la planète semble à la merci des avatars imprévisibles d’une négociation infinie.

2 – Ni mondes clos, ni univers sans frontières :
la diplopie internationale

 

 

L’indépassable volatilité du temps de crise contraint les puissances à éparpiller leurs mises et à diviser leurs enjeux. Puisque l’issue de chaque engagement ne règle une querelle que sous bénéfice d’inventaire, dans l’inquiétude des crises suivantes, aucun acteur d’envergure internationale ne considère tel ou tel conflit de l’heure comme une lutte finale : il ne se sent pas acculé au tout ou rien. La diplomatie devient l’art de ne pas placer ses œufs dans le même panier, la politique manifeste une insatiable inclination à ménager la chèvre et le chou, la stratégie se doit d’éviter les situations inextricables en sauvegardant discrètement quelques sorties de secours. 

A l’échelle du jeu planétaire multipolaire, les reculades et les avancées ne sont jamais définitives, la souplesse s’impose. A l’échelle des champs de bataille, la dynamique s’inverse ; une fois levés les blocages de la bipolarisation d’antan, chaque acteur régional ou local est tenté de jouer son va-tout. L’horizon de la lutte à mort, qui déserte les conflits globaux, hante désormais les querelles géographiquement limitées et idéologiquement, religieusement, populairement exacerbées. En bas, les pulsions génocidaires menacent et les purifications ethniques, religieuses, deviennent méthodes ordinaires de guerre. En haut, compromis, demi-mesures et propos édifiants voilent ou euphémisent souvent la violence, circonscrite mais ravageuse, des faits d’armes contemporains.

Chaque épisode brûlant de l’actualité est sujet à une évaluation double. Vu d’en haut, il paraît accident entre d’autres et risque d’être banalisé. Vu d’en bas, il manipule des grandeurs essentielles, la vie, la mort, et appelle les dramatisations. Cette diplopie – ou double regard sur l’événement – s’avère inévitable parce que structurelle : n’étant plus happés et globalisés dans la bipolarité de jadis, les registres locaux et internationaux qui définissent les enjeux divergent forcément. Pareille double comptabilité favorise les doubles jeux ou les gesticulations hypocrites et gratuites propres à désorienter les opinions publiques déjà interloquées par la complexité et les brutalités des bulletins d’information. D’où l’allure maniaco-dépressive des sentiments de Monsieur Tout-le-monde : pourquoi notre gouvernement n’agit pas ? Il n’y a rien à faire ! etc. Les sondages se suivent et ne se ressemblent pas.

Les acteurs internationaux ne sauraient passer outre pareille diplopie. Il leur appartient de l’organiser en système optique cohérent. Ce qui revient à définir les objectifs à court, moyen et long termes susceptibles de légitimer des " projections " au coup par coup, eu égard à des engagements vitaux et fondamentaux.

3 – Ni Dieu, ni maître :
l’autonomie d’initiative des acteurs nationaux et régionaux
 

Aucune autorité internationale ne dispose du monopole de la violence légitime. D’une part, parce que la légitimité en cette matière demeure l’apanage des États qui, sauf en cas limites et extraordinaires (crimes contre l’Humanité, génocide, et encore…) ne s’entendent pas sur la définition commune du Bien, du Diable et du Bon Dieu. D’autre part, parce que ce monopole est de facto impossible : aucune police internationale n’est à même de faire régner sans équivoque l’ordre sur la totalité de la planète. Les états d’après guerre froide restent donc plongés dans cette structure anarchique que les penseurs européens désignent toujours comme " état de nature ". 

L’hégémonie de l’unique supergrand actuel ne peut, nous l’avons constaté, se substituer à une autorité centrale manquante qui réglerait, de jure comme de facto, l’ordre du monde. Les États-Unis sont doublement bloqués. Par leur morale, qui interdit d’user absolument de leur absolue puissance : ils ne se permirent point de " ramener à l’âge de la pierre " le Vietnam communiste, ils ne rasèrent pas l’Irak de Saddam. Par leur égoïsme : ils témoignent d’une extrême réticence à risquer la vie de leurs concitoyens, d’où de mémorables reculades au Liban et en Somalie. Sans nier la puissance, l’énergie, voire la brutalité occasionnelle du N° 1 mondial, force est de constater ses nombreuses et récurrentes paralysies face à un désordre planétaire qui dépasse ses capacités matérielles d’intervention et mentales de prévision. 

Puisque la loi ne règle pas le cours du monde et qu’aucun empereur monocrate ne le gouverne, le jeu demeure ouvert. A charge pour les différents acteurs d’y prendre des initiatives et de se tailler une place digne et de leur histoire et de leur puissance actuelle, certes limitée. Une crise, par définition, " éclate ", c’est-à-dire surprend. Elle est " inattendue ", elle réclame un traitement adapté aux circonstances originales qui la provoquent et requiert des divers acteurs souplesse et sens de l’opportunité (du Kairos), plutôt qu’une impossible omniscience qui leur permettrait de prévoir chaque crise.

Ce rapport s’attache à pointer les antinomies, les défaillances et les fractures des équilibres de l’après guerre froide pour mieux définir en creux les possibilités offertes à une stratégie autonome française ou coordonnée de la Communauté européenne. Les trous du supposé nouvel ordre mondial font autant de " fenêtres d’opportunité " pour des puissances qui, même moyennes, sont résolues à défendre leurs principes et leurs intérêts collectifs ou nationaux. 

 

 

 

 

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Notes:

 

3 Les Cahiers de la Fondation pour les Études de Défense, n°6/1997.

5 "La fonction projection-action de la stratégie française met l'accent sur la capacité des forces armées à arrêter la guerre, à limiter un conflit, et non à soutenir des guerres longues, incertaines et coûteuses. La distinction établie entre guerre, campagne et opérations est nécessaire dans le cadre d'un conflit important. Cependant dans le contexte actuel, la plupart des interventions sont limitées à une opération" Mémento sur l'action des forces terrestres. (document TTA 900,1997. Bureau préparation opérationnelle. État-major de l'armée de Terre).

6 L. Francart, "L'évolution des niveaux stratégiques, opératif et tactique", Stratégique, n° 68.

7 Hearings du Sénat Américain 1997. Cf. le débat stratégique américain 1997, Alain Joxe, Maurice Ronai coordinateurs. pp. 47, 69 sq.

8 F. Chaslin, Une haine monumentale, Essai sur la destruction des villes de l'ex-Yougoslavie, 1997.

9 New Wars, ed. by Mary Kaldor and Basker Vashee, Pinter, London 1996, p. 19.

10 F. Trucy, rapport au Premier ministre, Participation de la France aux opérations de maintien de la paix, Paris 1994.

11 T. Tardy, "L'opération de maintien de la paix : un concept éclaté", Les champs de Mars, 1998, n° 3, p. 100.

13 R. Aron, Les Guerres en chaîne, Gallimard, p. 209.

14 Ce primat de l'épée de Damoclès sur l'épée d'Alexandre implique une logique non clausewitzienne, notai-je dans le Discours de la Guerre (1967) et La Force du Vertige (1983).

15 Martin Van Creveld, La Transformation de la guerre, ed. du Rocher, p. 225.

16 Ibid. p. 226.

17 Ibid. p. 269.

18 E. Luttwak, "Post-Heroic Warfare", Foreign Affairs, Mai/Juin 1995.

19 Van Creveld, ibid., pp. 263 - 265.

20 Jessica Mathews, "The Age of Nonstate Actors", Foreign Affairs, Janvier/Février 1997.

21 Robert Cooper, The Post Modern State and the World Order, Demos, London, 1996.

22 Van Creveld, op. cit., p. 260.

23 Williamson Murray, "Clausewitz out, Computer in, Military culture technological Hubris", National Interest, 1997. 

25 G. Chaliand, "Nouveaux équilibres, anciennes menaces", Stratégique n° 65, p. 90.

26 De la Guerre, Livre VIII, p. 689.

27 Zeev Schiff, Ha'aretz, 10 juillet 1998.

29 H.M. Enzensberger, Aussichten auf den Bürgerkrieg, Surkampf, 1993.

30 Les forces d'opérations spéciales US entretiennent des relations privilégiées ("Joint Combined Exchange Training") avec les forces armées de 110 pays : entraînement, formation, techniques de renseignement, contre-terrorisme, manœuvre, matériel... (International Herald Tribune, 13 juillet 1998). La surveillance de telles "projections" discrètes par l'opinion, les élus et l'administration est, respectivement, nulle, discontinue, laxiste.

31 E. Luttwak, "De la nécessité d'une politique étrangère, américaine incohérence". Revue int. et Stratégique, n° 29.

33 Lettre à Fichte, 11 janvier 1809.

34 J.P. Sartre, "La fin de la guerre (Oct. 45)", Situations III.

35 Colonel L. Francart, "La prévention, une exigence conceptuelle...", Les cahiers de la Fondation pour les Études de Défense, 8/1997.

 

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