LES IMAGES DANS LA POLITIQUE INTERNATIONALE : L’IMAGE DE L’AUTRE

 

Thomas Lindemann

 

 

Les images de la réalité et non pas le monde réel déterminent le comportement des décideurs politiques" affirme Michael Brecher au début de son enquête sur les raisons de la défaillance israélienne d’anticiper l’attaque des États arabes en 1973 malgré des signes évidents de son imminence1. La parabole de la caverne de Platon, exposée dans le septième chapitre de La République, nous renvoie à la même idée d’un hiatus au moins possible entre le monde réel et tel que nous l’imaginons. Platon y raconte comment des êtres humains enchaînés dans un caverne prennent les ombres qu’ils voient à l’extérieur pour la réalité. Il suppose que, si l’un des prisonniers avait la possibilité de parvenir à l’extérieur, il aurait du mal à réaliser son erreur et, s’il tentait de persuader les autres prisonniers de son expérience, il risquerait d’être assassiné. Les perceptions erronées de la réalité ne sont donc pas seulement possibles mais également difficiles à corriger. Pendant longtemps, les recherches en science politique ont mis en avant le poids des "perceptions faussées" (R. Jervis) dans la politique internationale2. Elles avaient le mérite de dépasser la conception naïve d’un décideur purement rationnel et lucide qui optimise ses choix seulement en fonction des facteurs objectifs.

Cependant, le courant "perceptuel" partait implicitement de l’idée qu’il était certes difficile mais néanmoins possible de connaître le monde réel. Plus récemment, des analystes, notamment d’inspiration "constructiviste", se sont opposés à ce postultat3, en prétendant que le monde réel n’est jamais accessible en tant que tel aux individus. En d’autres termes, pour comprendre le choix d’un décideur politique, nous aurons toujours besoin de connaître les "structures intersubjectives" qui motivent son action. L’image d’un décideur est, dans ce sens, non plus seulement un facteur perturbateur qui l’empêche de percevoir correctement mais un facteur constitutif de son accès au monde réel. Pour donner un exemple, les capacités nucléaires de l’Union soviétique n’étaient pas en soi une menace suffisante pour les Etats-Unis, mais ce qui comptait était l’hostilité supposée des dirigeants soviétiques. En revanche, les capacités nucléaires françaises ou britanniques n’étaient pas jugées menaçantes puisqu’il s’agissait de nations amies. A. Wendt affirme de même que l’anarchie du système international n’est pas une donnée en soi, mais "construite" par les normes de souveraineté étatique et la pratique d’un égoïsme étatique. Une coopération entre plusieurs États pourrait résulter de la même "structure objective" et remettre en question le principe de "self-help" (l’aide de soi-même)4. Sans souscrire entièrement à la démarche constructiviste, nous pouvons certainement admettre qu’il est difficile, pour nous et pour les décideurs politiques, de déterminer avec exactitude quelle est la réalité objective - comment mesurer la puissance d’un État sans se référer aux forces morales qui échappent largement à une quantification ? Dans ces conditions, il sera difficile de faire abstraction de l’image qu’ont les décideurs de la réalité objective si l’on veut comprendre leurs choix. En outre, la définition des nations ennemies et amies recourt rarement à une pure analyse de convergence/divergence des intérêts avec l’autre car elle met en jeu des sympathies/ antipathies souvent fondées sur l’expérience historique. Qui voudrait affirmer que l’amitié séculaire entre les États-Unis et l’Angleterre serait compréhensible en termes purement rationnels ? Il est peu probable que les conditions matérielles de cette amitié soient toujours restées favorables à une entente étroite entre ces deux pays.

Il y a donc de bonnes raisons de supposer que les images, et notamment celles des amis et des ennemis, jouent un rôle non négligeable dans la politique internationale. Notre objet est ici de donner quelques indications sur la formation de ces images pour examiner ensuite dans quelle mesure elles sont susceptibles d’influer concrètement sur la prise de décision en politique étrangère.

La formation et la ténacité des images

Il existe de nombreuses explications à la formation et à la ténacité des images (socialisation, médias, niveau d’éducation, etc.) dont nous avons seulement retenu quelques exemples qui nous semblent particulièrement pertinents. Nous tenterons également de montrer que l’image parvient à développer une autonomie relative par rapport aux facteurs qui l’ont conditionnée. Cette autonomie est la raison pour laquelle il convient d’étudier le contenu des images et de s’interroger sur leur impact dans la politique internationale.

Une première approche pour expliquer les images d’ami et d’ennemi est la distribution de la puissance au sein du système international. Cette variable est privilégiée par les auteurs réalistes. Poussé à l’extrême, le paradigme réaliste réduit les images à un simple reflet des intérêts de puissance. La fameuse exclamation de lord Palmerston selon laquelle l’Angleterre ne connaîtrait ni amis ni ennemis mais seulement des intérêts traduit une telle optique. Machiavel avait, de la même manière, ramené plusieurs siècles auparavant les alliances aux facteurs géographiques. Il postule dans Le Prince (1527) que "le voisin est mon ennemi. Le voisin du voisin sera pour cette raison mon ami". Il ne manque pas d’évidence empirique pour étayer cette hypothèse. L’historien allemand I. Geiss affirme que ce principe machiavélien aurait inspiré de nombreuses alliances5. Parmi les exemples les plus spectaculaires, on pourrait citer l’alliance entre l’Espagne et l’Empire des Habsbourg (1496), l’alliance franco-turque (depuis 1526-1536), l’alliance de Richelieu avec les princes allemands contre l’Empire des Habsbourg pendant la guerre de Trente ans, l’alliance franco-russe (1892-1914), le Pacte germano-soviétique en 1939 contre la Pologne et l’entente entre la Chine et les États-Unis au début des années 1970. En outre, on pourrait affirmer que l’ennemi sera toujours la puissance hégémonique. Les illustrations de cette doctrine de l’équilibre de puissances ne manquent pas comme les coalitions contre la France au xviie siècle (1668-1674-1689) ou contre l’Allemagne au xxe siècle.

Il est cependant plus que douteux qu’une telle approche permette de comprendre la totalité, voire seulement une fraction importante, des couples amis/ennemis dans la vie internationale. L’indignation suscitée par des alliances "contre nature" (par exemple celle des "bons catholiques" contre l’alliance de Richelieu avec les pays protestants) suggère qu’elles sont l’exception plutôt que la règle et souvent peu durables (voir la guerre gemano-russe en 1941). Le mécanisme de l’équilibre de puissances est loin d’être universel, sinon on comprend mal la monopolisation de la violence au bénéfice des États. Pourquoi, par exemple, les puissances féodales du Moyen Âge ne se sont-elles pas alliées pour contrecarrer la formation d’un centre politique comme le royaume français ? Les seigneurs féodaux, loin de s’opposer à l’agrandissement du royaume de Louis XI, acceptaient au contraire sans résistance son acquisition du Hainaut et des Flandres (1246 et 1256)6. Toute la "dynamique de l’Occident" (N. Elias) est incompréhensible si l’on suppose que le mécanisme de l’équilibre de puissance est un mécanisme universel. La résistance aux puissances hégémoniques semble fortement liée à leur légitimité aux yeux des autres. À l’heure actuelle, peu d’États européens - à part la France - manifestent ainsi un réel désir de s’opposer à l’hégémonie américaine.

L’explication réaliste de la formation des amis/ennemis reste valable si elle se contente d’être complémentaire et non pas exclusive. Par exemple, il est évident que les relations entre les Serbes, Croates et Bosniaques n’ont pas toujours été aussi hostiles qu’à l’heure actuelle, comme en témoignent les nombreux mariages "mixtes" pendant la période yougoslave. La désagrégation de l’État yougoslave - l’effondrement du monopole étatique de la "violence légitime" - a conduit à une situation d’insécurité où chaque groupe pouvait craindre pour sa survie. La structure anarchique qui en a résulté favorisait certainement la méfiance et le soupçon réciproques. Pour Barry Posen7, deux conditions objectives étaient réunies pour créer un "dilemme de sécurité". Premièrement, il n’était pas facile de distinguer les armes offensives des armes défensives. Chaque mesure de sécurité d’une partie pouvait donc être interprétée comme une preuve de ses intentions agressives et provoquer des ripostes au moins équivalentes. Deuxièmement, le dilemme de sécurité était favorisé par le fait que l’offensive pouvait paraître plus efficace qu’une posture défensive. Afin de secourir ses compatriotes éparpillés sur des "îlots isolés" du territoire croate, la Serbie pouvait croire qu’il était préférable d’attaquer "maintenant" que plus tard quand la Croatie se serait consolidée. En revanche, pour la Russie et l’Ukraine, un tel dilemme de sécurité n’existe pas - les armes nucléaires et la proximité des minorités russes à la frontière ukrainienne-russe rendent les craintes réciproques moins pertinentes. Si l’on peut, pour l’essentiel, souscrire à l’analyse de Posen, force est cependant de constater que lui-même admet l’importance des images dans ce conflit. Pour le cas serbo-croate, il note que ce sont également des expériences historiques (régime oustachi) qui rendaient cette crainte exterminatrice plausible.

Un autre facteur susceptible d’expliquer l’existence des ennemis est d’ordre psychologique et plus précisément "cognitif" et "motivationnel". Pour nous orienter dans le monde, nous avons un besoin "cognitif" de nous différencier par rapport aux autres. Cette "catégorisation" est probablement inévitable car seuls les "autres" nous permettent de reconnaître notre identité. Le fait d’appartenir à une nation implique de la même façon une différenciation par rapport aux autres nations. Or, des psychologues ont montré que l’appartenance à un groupe est toujours corrélée d’une identité sociale positive qui résulte du besoin anthropologique de conserver une estime de soi-même. Cette identité positive peut être formée si nous estimons que nous sommes non seulement différents, mais aussi meilleurs que les autres. La discrimination des groupes extérieurs est donc tout simplement un résultat de notre identification à un groupe. C’est en ce sens que J. Mercer8 affirme que l’égoïsme du groupe et la dévalorisation des autres existeront toujours dans la vie internationale. Il n’exclut pas que le sujet d’identification soit susceptible de changer. Pour lui, il est possible que la France et l’Allemagne forment une identité sociale qui englobe toute l’Europe, ce qui changera évidemment leurs relations. Cependant, il annonce en même temps que cette nouvelle entité, plus grande, restera aussi égoïste que les précédentes dans ses relations avec les autres pays9.

Est-il donc vain d’espérer que les images d’ennemi s’estompent ? Est-il toujours nécessaire de se définir contre quelque chose ou quelqu’un pour maintenir sa cohésion ? Kurt Riezler, le jeune conseiller du chancelier Bethmann Hollweg en 1914, l’affirmait : "Les pacifistes ne verront entrer la paix sur terre que si une guerre contre les habitants de Mars est devenue possible et nécessaire"10. Cette sombre vision doit être nuancée par bien des facteurs. D’une part, l’individu peut avoir des identifications multiples et ces identifications sont bien susceptibles d’atténuer l’égoïsme de groupe. Face aux problèmes écologiques, il est moins exclu que ne le croit Riezler que de nombreux individus prennent également conscience d’être au moins partiellement "citoyens du monde". La globalisation et l’interdépendance grandissants des problèmes rendent plus difficiles l’esprit de clocher. D’autre part, il n’est pas toujours sûr qu’une différenciation implique une hostilité : la différence et l’altérité ne se confondent pas avec l’opposition et l’hostilité11. Il convient donc de nuancer considérablement l’hypothèse d’une hostilité naturelle, même s’il est probable que nous conservons, même face au plus grand ami, une bonne dose d’égoïsme.

Un facteur particulièrement important dans la formation des images de l’autre résulte des expériences historiques. Parfois, les peuples semblent avoir une "mémoire d’éléphant"12. Le "time lag", c’est-à-dire le décalage dans la perception de l’autre qui consiste à le prendre tel qu’il était plutôt que tel qu’il est, s’exprime à de nombreuses occasions. Mme Thatcher, plus que réservée à l’égard de l’unité allemande, réunissait au printemps 1990 à Chequers des experts pour répondre à des questions telles que "Qui sont les Allemands ; ont-ils changé ?"13. Plus récemment, le ministre de la chancellerie allemande Naumann reprochait aux Britanniques, et indirectement à leur ministre des Affaires étrangères Cook, d’être obsédés par la guerre contre l’Allemagne nazie14. Il est possible que ces propos reflètent à leur tour une expérience historique, à savoir l’attitude peu constructive de l’Angleterre lors de l’unification en 1990. Particulièrement tenaces dans l’imaginaire national sont les traumatismes collectifs provoqués par des génocides. On constate ainsi le poids du passé dans les relations entre le Japon et la Corée du Sud, l’Azerbaïdjan et l’Arménie, les relations germano-polonaises et germano-tchèques, entre les pays baltes et la Russie ou entre Israël et les États arabes. De tels traumatismes suscitent souvent des perceptions exagérées d’une menace. Certains observateurs estiment que l’attaque serbe contre la Croatie était en partie motivée par la crainte d’assister à une résurgence de l’État oustachi. Le conflit autour de la province Nagorno-Karabath était de même stimulé par la croyance des Arméniens qu’il fallait prévenir une extermination de leurs compatriotes comme lors du génocide de 1915. Les Israéliens et les Palestiniens se perçoivent également à la lumière des expériences passées : alors que les visées arabes sont souvent comprises comme redevables à la politique d’extermination nazie, les Israéliens sont perçus dans la continuité des anciennes puissances coloniales15. En revanche, des expériences historiques positives avec un autre pays en temps de crise peuvent également se maintenir longtemps. La forte composante affective dans l’amitié germano-américaine est certainement incompréhensible si l’on ignore la forte émotion qu’ont provoquée l’aide du plan Marshall (la distribution des paquets "Care" et l’image du gentil GI qui offre à une petite fille allemande du chocolat, se sont solidement implantées dans la conscience collective des Allemands) ou le discours du président Kennedy à Berlin en 1963 ("Je suis un Berlinois").

Un autre facteur qui favorise la formation des images négatives est le rôle qu’occupent les militaires au sein d’une société. Par leur profession, les militaires sont tenus à se préparer au "pire des cas"16 et il est évident qu’ils sont, par leur socialisation, particulièrement sensibles à l’éventualité des menaces. On peut raisonnablement supposer que des sociétés où les militaires occupent un rôle majeur, voire prédominant, comme en Turquie, en Israël ou dans l’Allemagne wilhelminienne, entretiennent des images plus négatives et menaçantes de l’autre que des sociétés civiles comme les États-Unis ou l’Angleterre.

Particulièrement décisive dans la formation des images de l’autre est l’identité politique d’un État. Même des auteurs réalistes comme Raymond Aron ou Henry Kissinger concèdent qu’une coopération entre les États est favorisée par l’homogénéité idéologique ou un accord sur les principes d’un "ordre légitime". Comme lors de la guerre froide, domine souvent la perception que des "bonnes" nations ont des systèmes politiques et économiques comparables, tandis que les "mauvaises" en ont des vues divergentes17.

On pourrait certainement encore citer d’autres facteurs qui contribuent à la formation des images, mais il nous importe aussi de justifier pourquoi les images doivent être étudiées comme variables autonomes de la politique internationale. L’autonomie des images, c’est-à-dire leur résistance aux changements du monde réel, peut notamment être ramenée à deux éléments. Premièrement, au plus tard depuis les travaux de Durkheim, il est reconnu que les valeurs et les images ne sont pas seulement des sujets de manipulations ou des justifications a posteriori, mais qu’elles sont "intériorisées" par les individus. La cohésion d’une société n’est pas simplement fondée sur la possibilité de sanctionner des individus mais également sur la reconnaissance d’un certain nombre de règles de jeu. Aucun État n’a assez de ressources pour contrôler en permanence si les individus se conforment à la loi. Mais si les individus ont "intériorisé" ces règles et se conforment à elles sans intérêt ou menace immédiats, un État peut éviter le chaos. Or, la persistance des images, indépendamment de leurs origines matérielles, s’explique de la même manière, c’est-à-dire par un processus d’intériorisation. R.N. Lebow nous livre un bon exemple d’images parvenant à devenir autonomes. Il démontre la persistance du stéréotype britannique de l’Irlandais perçu comme un être indolent, superstitieux et violent. Il affirme qu’à l’origine, ce stéréotype aurait été une invention de Henri II pour justifier l’invasion de l’Irlande en 1169. Le stéréotype aurait servi à surmonter le décalage entre les valeurs chrétiennes et la façon inhumaine dont les Britanniques traitaient les Irlandais. Cependant, ce qui était au début une stratégie devint par la suite une réalité autonome. Lebow affirme que ce stéréotype devait rester prédominant pendant plus de 600 ans18. Si une telle ténacité est plus une exception que la règle, il n’en reste pas moins que seuls des changements majeurs du monde réel seront susceptibles d’influer sur de telles images.

Une deuxième raison de la ténacité de l’image est la fonction "cognitive" qu’elles remplissent pour l’individu. Elles lui permettent de s’orienter dans un monde devenu de plus en plus complexe et personne n’aime voir s’effondrer ses certitudes, comme le suggère la parabole de Platon. En outre, elles ont un effet stabilisateur sur un système politique. Il est connu qu’il y a des dirigeants qui ont un intérêt à créer des images négatives de l’autre pour consolider leur pouvoir. Cependant, même des dirigeants manipulateurs seront prisonniers de ces images dans la mesure où ils ne pourront plus pratiquer une politique contraire à leurs déclarations sans compromettre leur crédibilité aux yeux de l’opinion publique.

Un autre facteur d’ordre psychologique est notamment le besoin d’éviter la dissonance cognitive. Nous sommes loin de changer nos images en fonction des informations que nous recevons. Chacun doit trier des informations en fonction d’une certaine grille de lecture. Or, dans ce processus de sélection, nous accorderons plus d’attention aux faits qui confirment notre vision du monde qu’à celles qui la contredisent. Cette disposition que les psychologues désignent comme "perception sélective" conduit à rendre les images de l’autre d’une façon irrationnelle cohérentes ("consistence cognitive"). R. White montre ainsi comment les dirigeants soviétiques et américains conservaient seulement quelques faits particuliers dans l’esprit, comme la satellisation des pays de l’Europe de l’Est, la guerre de Corée, la Hongrie de 1956 ou l’alliance américaine avec l’agresseur allemand, les vols de l’avion espion U-219. En revanche, une image d’ami peut résister aux informations qui contredisent les intentions amicales de l’autre. L’historien Horst Möller, éditeur des actes diplomatiques de la chancellerie allemande en 1989-1990, constate que le chancelier Kohl a réagi d’une manière étonnante aux réticences mitterrandiennes à l’unification (visite à Berlin-Est, le 21 décembre). Contrairement à son attitude envers Mme Thatcher, à laquelle il n’a jamais pardonné, il tenait à convaincre Mitterrand et lui téléphonait plusieurs fois par semaine20.

Les images d’ami et d’ennemi comme déterminants de la politique internationale

Une première influence des images sur la politique internationale est qu’elles sont susceptibles de troubler la vision qu’a un décideur de la réalité objective. Cette idée reprend l’affirmation du courant perceptuel classique selon laquelle il peut y avoir un hiatus entre le monde tel qu’il est et tel qu’il est perçu. Cela est souvent le cas pour la définition des menaces. On doit insister sur l’erreur qui consiste à croire que les acteurs étatiques seraient toujours capables d’évaluer objectivement les intentions de l’autre. L’exagération des intentions ennemies est plutôt la règle que l’exception. Les raisons en sont multiples - des expériences historiques, des facteurs cognitifs (la difficulté de supporter l’ambivalence) ou l’ethnocentrisme (la difficulté de se mettre à la place de l’autre). L’exagération de la menace tient aussi à la difficulté de connaître les véritables intentions de l’adversaire et de les déduire pour cette raison de ses capacités, ce qui conduit à la supposition du "worst case" (le pire des cas). Une telle disposition provoque le "dilemme de sécurité" : chaque mesure de défense est interprétée par l’autre comme preuve de notre agressivité et l’amènera à s’armer davantage, ce qui réconforte à son tour notre disposition de croire l’autre irréductiblement hostile. Le dilemme de sécurité ne découle pas simplement de la structure anarchique des relations internationales, mais suppose une méfiance réciproque.

L’évidence empirique de l’exagération des menaces est abondante. Nous avons ainsi montré, dans un travail sur le déclenchement de la Première Guerre mondiale, que la politique "hardie" des décideurs allemands pendant la crise de juillet 1914 tenait, en grande partie, à leur grossissement de la menace russe21. Des perceptions social-darwiniennes et raciales amenaient les décideurs allemands à croire qu’une "lutte finale entre le slavisme et le germanisme" (Guillaume II) et en particulier avec la Russie qui "grandit et grandit" (le chancelier Bethmann Hollweg) serait inévitable. Cette représentation se concrétisa dans leur conviction que la Russie slave projetait d’attaquer l’Allemagne en 1916-1917, c’est-à-dire à la date prévue de l’achèvement de son réseau ferroviaire en direction de l’Ouest. Or, des recherches historiques ont démenti cette vision des choses. D’ailleurs, la supposition d’une hostilité farouche de l’autre favorise des plans militaires offensifs qui sont, comme le plan Schlieffen, à leur tour des facteurs de guerre22. M. Brecher démontre, de la même manière, que la perception des Juifs en tant que victimes - "le syndrome de l’holocauste" - les a conduits à exagérer la menace des États arabes en 1967. Les dirigeants israéliens étaient convaincus que les Arabes voulaient une autre "solution finale"23. Si l’on pense en outre aux visions paranoïaques de l’autre dans les conflits en ex-Yougoslavie, en Afrique centrale ou dans le Caucase, on peut, au moins partiellement, souscrire au jugement de J.W. Burton selon lequel "les origines d’un conflit peuvent très fréquemment être imputées à une fausse perception"24. D’ailleurs, même les réalistes accordent désormais une attention à la perception de l’autre et surtout de ses intentions. Stephen Walt remarque ainsi que les États définissent leur conduite diplomatico-stratégique moins en fonction de "power-balancing" (équilibrer contre une puissance) que de "threat-balancing" (équilibrer contre une menace)25.

D. Frei parvient au résultat que la dynamique du conflit Est-Ouest était également motivée par des images de l’ennemi favorisant l’ethnocentrisme et le manque d’empathie. Chaque partie était incapable d’admettre que l’armement de l’autre pouvait également résulter d’un besoin de sécurité et non seulement de visées expansionnistes26. À l’inverse, un changement d’identité et de la perception de l’autre peuvent considérablement altérer une politique étrangère. Richard Hermann explique ainsi la fin de la guerre froide par un changement dans l’orientation soviétique envers le monde occidental. Sous l’influence de M. Gorbatchev, celui-ci n’était plus perçu comme un "monde décadent" et irréductiblement hostile mais pris à certains égards comme un modèle de développement27. Il est très probable que l’issue de l’affrontement traditionnel en Russie entre les "slavophiles" et les "modernisateurs" déterminera, en grande partie, l’avenir des relations de la Russie avec le monde occidental.

Cependant, l’influence des images de l’autre ne se limite pas seulement au fait qu’elles déforment la perception des intentions de l’autre. Elles comportent aussi une composante affective qui traduit une appréciation plus ou moins positive de la nature de l’autre, c’est-à-dire de sa culture et de ses valeurs. Cette appréciation déterminera largement les relations à long terme que nous aspirons à entretenir avec lui. Le degré de l’identification avec l’autre est certainement hautement subjectif, mais il ne faut pas confondre le rejet ou l’identification de l’autre avec les perceptions erronées. Par ailleurs, nous devons admettre qu’il est quasiment impossible de déterminer objectivement si nous devons nous estimer proches ou éloignés des valeurs et de la culture de l’autre. L’exemple du débat autour de la Turquie et de son appartenance à la communauté occidentale est à cet égard révélateur. L’identification avec l’autre dépendra, en grande partie, des similarités du système politique et économique. Même à l’intérieur d’une nation peuvent cependant exister de fortes divergences à l’égard de la nature de l’autre. En Allemagne, il existe ainsi de véritables "sub-cultures", différentes en ce qui concerne l’appréciation de la culture et des valeurs françaises. On constate ainsi que la fraction francophile de la CDU/CSU - l’ex-chancelier Kohl, Blüm, Lamers etc. - est majoritairement originaire de la région occidentale de l’ex-RFA (l’ex-Confédération du Rhin) et attachée comme Adenauer aux traditions catholiques, libérales, francophiles de la Rhénanie, tandis que les atlantistes comme l’ex-ministre de la Défense Rühe sont plus attachés au protestantisme et originaires du Nord ou de l’Est de l’Allemagne28.

Le degré d’identification avec l’autre déterminera en grande partie les choix diplomatico-stratégiques. Certains auteurs affirment ainsi que le sentiment d’appartenance à une communauté représentant des valeurs communément partagées (celle de la démocratie libérale) a facilité la persistance de l’OTAN et le développement de la Communauté européenne. Il est, en effet, probable qu’une identification avec autrui conduit à une toute autre stratégie que la maximisation de ses propres gains. Une enquête psychologique révèle que les négociateurs procèdent plus facilement à un partage égal des bénéfices lorsqu’ils croient à la pertinence d’une identité sociale qu’ils partagent avec l’autre29. Une enquête de D.G. Pruitt confirme également cette hypothèse. En interrogeant les membres d’un bureau chargé des relations avec un pays ami au sein du State departement, il parvient au résultat que "les membres du bureau XYZ percevaient leur rôle largement comme celui d’un avocat tentant de persuader les autres parties du gouvernement de prendre en considération les intérêts des certaines nations amicales en formulant la politique américaine"30. A. Wendt pense, de la même manière, qu’en absence d’une identification positive avec l’autre, un acteur définira ses propres intérêts sans prendre en compte ceux de l’autre qui sera plutôt considéré comme un objet de manipulation. La stratégie de "gains relatifs" est donc seulement une variante parmi d’autres et implique une image négative de l’autre31.

La perception des intentions et de la nature de l’autre n’expliquera pas encore suffisamment les comportements diplomatico-stratégiques. On constate ainsi que les États qui évaluent les intentions des autres comme farouchement hostiles emploient des stratégies aussi différentes que l’endiguement (les États-Unis contre l’URSS), le refoulement, l’attaque directe (États-Unis-Irak) voire la passivité face à l’imminence d’une attaque adverse (Israël-États arabes en 1973). L’évaluation des capacités ennemies et amies est également décisive pour l’évaluation d’une menace. D. Singer en donne même une formule mathématique à savoir : "perception de la menace = capacités estimées ´ intentions estimées"32. Il est évident que le comportement diplomatico-stratégique varie en fonction de ces dernières. Cet argument conforte apparemment l’optique réaliste qui explique la politique en termes de rapport de forces. Cependant, l’évaluation de la puissance ennemie n’est pas une entreprise facile et peut être troublée aussi bien par des facteurs perceptuels (notamment la croyance dans la supériorité) qu’objectifs (par exemple une structure multipolaire rend le calcul des rapports de forces difficile). En retenant essentiellement ces deux composantes (intentions/capacités) de l’image de l’autre, complétée par une troisième qui inclut la perception du processus de décision de l’autre (efficace/confus/ unifié/pluraliste), Richard Hermann et Fischerkeller33 postulent l’existence de cinq images de l’autre. Chacune de ces cinq images implique logiquement certains choix diplomatico-stratégiques à savoir :

1. L’image de l’ennemi. Les intentions de l’autre sont jugées diaboliques, son processus de décision est perçu comme unifié et ses capacités sont jugées importantes et comparables. Le choix stratégique le plus probable serait l’endiguement (États-Unis/ URSS). Ce pronostic nous semble contestable dans la mesure où l’évaluation des capacités de l’autre n’est pas statique mais implique aussi un jugement sur l’évolution de sa puissance. Si les décideurs d’une puissance sont convaincus que l’autre État est une puissance montante, ils pourraient être tentés d’initier une guerre préventive.

2. L’image de l’allié. Ses intentions sont jugées "coopératives", ses capacités défensives sont perçues comme considérables et sa prise de décision est considérée comme complexe. Il en découle une coopération institutionnalisée (OTAN, UE).

3. L’État "dégénéré". Ses ambitions sont jugées modestes et sans perpective d’avenir. Son processus de prise de décision manque de cohésion. Si ses capacités sont évaluées comme non négligeables, elles sont jugées affaiblies par un manque de volonté. La stratégie probable est révisionniste (l’image hitlérienne des États occidentaux, éventuellement les images qu’ont eues Saddam et les dirigeants serbes des États occidentaux).

4. La puissance impérialiste. Perçue comme hypocrite, ses intentions sont jugées malveillantes et son processus de décision comme relativement cohérent. Ses capacités sont jugées supérieures. Il en résulte une stratégie "de forteresse indépendante".

5. Les colonies. Ses intentions, ses capacités et son organisation sociale sont jugées mitigées, c’est-à-dire tiraillées entre les bonnes et les mauvaises forces. La stratégie qui en résulte est interventionniste34.

Le modèle de Fischerkeller et Hermann pourrait certainement encore être complété et amélioré. Par exemple, l’image qu’ont les États-Unis de l’Irak est-elle celle d’une "colonie", comme l’indique sa faiblesse matérielle, ou plutôt celle d’un ennemi, comme ses intentions semblent l’indiquer ? Nous aurions également tendance à penser que la troisième variable dans le modèle ("decision-making") inclut des facteurs trop hétérogènes comme la centralité du processus de prise de décision (qu’on pourrait classer dans la catégorie des intentions) ou la puissance de l’organisation sociale (confus-efficace) qui pourrait être classée comme la composante culturelle des capacités adverses. Quoi qu’il en soit, le grand mérite de ce modèle est d’attirer notre attention sur le fait que les choix stratégiques dépendent aussi de la perception des capacités adverses et que l’image de l’autre n’est pas seulement une image d’ennemi.

Ce dernier aspect mérite davantage notre attention. Malheureusement, il n’existe à notre connaissance aucune étude consacrée à l’influence de l’image d’ami dans la politique internationale. Une telle entreprise s’exposerait certainement rapidement à une critique de "naïveté aveuglante". Pour un chercheur, il est toujours plus rassurant de trouver des facteurs intéressés et donc rationnels pour expliquer la nécessité d’une amitié bilatérale. Notre analyse suggère cependant que les images d’ami et l’identification avec l’autre sont loin d’être secondaires et jouent apparemment un rôle majeur dans les relations franco-allemandes ou anglo-américaines. L’étude des images nous révèle en outre que ni les guerres ni les alliances ne sont inévitables, c’est-à-dire soumises à une causalité aveugle des forces matérielles. Il existe toujours une pluralité de choix et ces choix seront en partie conditionnés par nos visions du monde, nos images et nos valeurs. L’équilibre des forces ne sera pas une garantie suffisante pour favoriser l’entente et la coopération dans la politique internationale, mais il s’agit également d’influer dans un sens positif sur les valeurs et les images des autres États en nous mettant davantage à la place des autres. L’idée de favoriser le développement des démocraties dans le monde est certainement banale, mais pas forcément mauvaise dans la mesure où les identités fondées sur des valeurs politiques sont moins exclusives à l’égard des autres - il n’y a pas de différence essentielle entre eux et nous. Le cas yougoslave devrait nous inciter à méditer cette question.

 

 

 

 

 

 

 

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Notes:

 

1 Michael Brecher et Mordechai Raz, "Images and behaviour. Israël’s Yom Kippur crisis 1973", International Journal, vol. XXXII, n° 3, été 1977, p. 475.

2 R. Jervis, Perception and Misperception in International Politics, Princeton, Princeton University Press, 1976.

3 Voir notamment A. Wendt, "Anarchy is what states make of it", International Organization, vol. 46, n° 2, pp. 391-425 ; Peter J. Katzenstein (ed.), The Culture of National Security, Columbia University Press, 1996.

4 Voir Wendt, art. cit.

5 Voir I. Geiss, Weltgeschichte im Aufriß, Hambourg, rééd. 1986.

6 Voir R.B. Hall et Friedrich V. Kratochwil, "Medieval tales", International Organization, vol. 47, n° 3, été 1993, pp. 477-491.

7 B. Posen, "The Security Dilemma and Ethnic Conflict", Survival, vol. 35, n° 1, printemps 1993, pp. 27-47.

8 J. Mercer, "Anarchy and identity", International Organization, vol. 49, n° 2, printemps 1995, pp. 229-252.

9 Ibid., p. 243.

10 K. Riezler, Die Erforderlichkeit des Unmöglichen, Munich, 1913, p. 229f.

11 Voir Didier Bigo, "Nouveaux regards sur les conflits ?", dans Marie-Claude Smouts, Les nouvelles relations internationales, Paris, Presses de Sciences Po, 1998, pp. 309-354.

12 Voir I. Geiss et G. Intemann, Der Jugoslawienkrieg, Francfort, Diesterweg, 1993.

13 Voir Renata Fritsch-Bournazel, L’Allemagne unie dans la Nouvelle Europe, Bruxelles, Complexe, 1991, p. 248.

14 FAZ, 16.02.1999.

15 Rolf Breitenstein, "Feindbilder als Problem der internationalen Beziehungen", Europa-Archiv, 1989-7, p. 196f.

16 Ken Booth, Strategy and Ethnocentrism, Londres, 1979, p. 126.

17 Dean G. Pruitt, "Definition of the Situation as a Determinant of International Action", dans H.C. Kelman (ed.), International Behaviour, New York, 1965, pp. 393-432.

18 R.N. Lebow, Between War and Peace, Baltimore, The Johns Hopkins University Press, 1981, p. 202.

19 R.K. White, Images in the Context of International Conflict, dans Kelman, op. cit., pp. 238 et 276.

20 Voir l’interview de H. Möller dans Le Nouvel Observateur, 24-30 septembre 1998, p. 76.

21 Thomas Lindemann, Puissance des perceptions et perceptions de puissance, Paris, Économica, 1999 (à paraître).

22 Thomas Lindemann, "L’idéologie de l’offensive dans le plan Schlieffen", Stratégique 69, 1998-1.

23 M. Brecher, Decisions in Israel’s Foreign Policy, New Haven, Yale University Press, 1975.

24 J.W. Burton, Systems, States, Diplomacy and Rules, Cambridge, 1968, p. 67.

25 Stephen Walt, The Origins of the alliances, Ithaca, Cornell University Press, 1987, p. 5.

26 D. Frei, Feindbilder und Abrüstung. Die gegenseitige Einschätzung der UdSSR und der USA, Munich, 1985.

27 R. Hermann, "The power of perceptions in Foreign Policy Decision Making : Do Views of the Soviet Union Determine the Policy Choices of American Leader ?", American Journal of Political Science, 30, 1986, pp. 841-875.

28 Thomas Lindemann, Des Allemagnes et de l’Allemagne, Paris, FEDN, 1993.

29 R.M. Kramer, P. Pommerenke et E. Newton, "The Social Context of Negociation", Journal of Conflict Resolution, vol. 37, n° 4, décembre 1913, pp. 633-654.

30 Pruitt, op. cit., p. 397.

31 A. Wendt, "Collective Identity Formation and the International State System", American Political Science Review, vol. 88, n° 2, 1994, p. 386.

32 Cité par Pruitt, op. cit., p. 400.

33 Richard K. Herrmann et Michael P. Fischerkeller, "Beyond the Enemy Image and Spiral Model : Cognitive-Strategic Research after the Cold War", International Organization, vol. 49, n° 3, été 1995, pp. 415-450.

34 Ibid.

 

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