REPENSER LE CONCEPT D’ENNEMI DANS L’APRÈS-GUERRE FROIDE

Frédéric Ramel

 

Le monde de l’après-guerre froide est un monde où se superposent et s’entrecroisent des phénomènes de nature différentes. Penser l’ennemi aujourd’hui ne correspond pas à la recherche d’un État alter ego, égal en capacité et en culture, susceptible d’avoir une volonté hostile à l’échelle mondiale comme le font la plupart des théories actuelles. Penser l’ennemi signifie plutôt établir certains niveaux d’analyse afin de distinguer les phénomènes relevant véritablement de l’inimitié et ceux concernant la rivalité et/ou la concurrence, phénomènes moins belliqueux sur l’échelle de la violence mais toujours susceptibles de provoquer des effets belligènes. En effet, si l’on se réfère à Jean Baechler, un rival, ou un concurrent, désigne l’autre dans un conflit partiel au sein duquel les intérêts en jeu ne sont pas absolus mais relatifs, où le différend est toujours susceptible de compromis. Par ennemi, au contraire, il entend l’autre avec lequel ce compromis est non seulement impossible mais aussi inenvisageable dans le sens où le conflit demeure en termes absolus et irréductibles. La présente étude distingue trois niveaux d’analyse : le niveau ethnique et nationaliste (conflits intra-étatiques), le niveau transnational (relations économiques ou communicationnelles), le niveau étatique (relations entre États nationaux). Elle vise à démontrer que le concept d’ennemi est toujours approprié dans le premier cas alors qu’il ne l’est pas dans le deuxième et de moins en moins dans le troisième : les mécanismes de concurrence et de rivalité l’emportant sur celle de l’ennemi entre États démocratiques pris deux à deux ou dans un système international homogène. Parallèlement à ces trois niveaux d’analyse, un quatrième mérite attention : celui du discours politique. À ce niveau, le concept d’ennemi est toujours mobilisable car la désignation d’un ennemi incarnant des menaces possède une fonction de légitimation politique, que ce soit pour un État ou une organisation internationale.

 

 

Ami est parfois un mot vide de sens, ennemi jamais.

Victor Hugo

 

La panique s’étend. D’abord écartée comme une vulgaire chimère, elle s’impose de plus en plus face à cette certitude terrifiante : le Titanic, paquebot de rêve si beau, si grand et si "insubmersible", va couler. Ce naufrage, magnifiquement rendu par la création cinématographique de James Cameron, peut très bien illustrer la nature des enjeux auxquels sont confrontés les concepts de la science politique ou de la réflexion stratégique dans l’après-guerre froide. Censés expliquer les relations internationales, ils traversent aujourd’hui une période d’agitation, de confusion, de crise. Ces concepts se révèlent de moins en moins pertinents, noyés dans un "océan fascinant avec de nouvelles créatures à observer ". Le concept d’ennemi est de ceux-là.

Dans la conception réaliste des relations internationales, l’ennemi réel (ou militaire) correspond à l’État national, exprimant une volonté et des valeurs hostiles, contre lequel des forces armées (les soldats) sont déployées ou préparées dans le cas d’une confrontation directe ou potentielle. Richard Cottam synthétise cette notion en associant les ennemis à des États comparables en culture et en capacité. Cette définition de l’ennemi renvoie finalement à la conceptualisation livrée par Carl Schmitt dans La notion de politique. Pour Carl Schmitt, comme pour la plupart des théoriciens réalistes en relations internationales d’ailleurs, la matière de l’ennemi est unique : il s’agit d’une collectivité publique : "L’ennemi, ce ne peut être qu’un ensemble d’individus groupés, affrontant un ensemble de même nature" et, finalement, d’un État. La définition de ce dernier par Alexandre Kojève rejoint largement celle de Carl Schmitt : "L’État, (¼ ) c’est un groupe d’amis ayant un ennemi commun". L’ennemi en tant qu’État national peut aussi revêtir l’aspect d’une idéologie, cristallisant alors la lutte avec beaucoup d’acuité.

Cette conception classique de l’ennemi semblerait, actuellement, la plus proche du Titanic et de son destin. L’ennemi correspond à un majestueux concept, extrêmement efficace pour rendre compte de la réalité passée, mais voué à sombrer depuis l’effondrement du communisme. En effet, la disparition de ce "grand Satan" incarné par l’État soviétique idéologiquement menaçant laisse place à un monde incertain où l’ennemi devient invisible, abstrait voire épidémiologique (sida, virus de divers types¼ ). Selon Fred Halliday, l’ennemi dans l’après-guerre froide n’est pas monolithique. Il se manifeste par une multitude de facettes, lesquelles rendent l’agenda des relations internationales pour les États extrêmement éclaté : les risques liés à l’environnement, aux migrations, à la prolifération ou au terrorisme constituent aujourd’hui une priorité. Par là, la citation de Victor Hugo s’effiloche puisque les formes et la signification même de l’ennemi tendent à se transformer progressivement sous l’effet des mutations du monde contemporain.

Face à cet éclatement du concept, la discipline des relations internationales tente de remodeler l’ennemi. Elle cherche à lui redonner du sens, et ce dans une perspective le plus souvent globalisante. Ce sont ces divers points de vue de la discipline des relations internationales au sein de la science politique quant au concept d’ennemi qui seront présentés ici. Cette présentation sera critique puisque les différents points de vue examinés se heurtent à un écueil : ils tendent tous à élaborer un modèle valide au niveau planétaire. Or, cette façon de concevoir le concept d’ennemi aujourd’hui paraît déconnectée d’une nécessité : c’est-à-dire dégager des niveaux d’analyse différents (du conflit identitaire à la question des relations économiques par exemple) et, par dessus tout, éviter la construction de grands édifices théoriques généraux. C’est pourquoi les conditions d’un dépassement quant à ces points de vue beaucoup trop linéaires seront proposées : elles permettront de repenser le concept d’ennemi sur de nouvelles bases.

Les bases de cette nouvelle pensée du concept d’ennemi s’appuient sur la nature même des phénomènes qui s’imposent à l’observateur contemporain. Le monde de l’après-guerre froide est un monde où se superposent et s’entrecroisent des logiques différentes. Penser l’ennemi aujourd’hui ne correspond pas à la recherche d’un alter ego égal en capacité et en culture susceptible d’avoir une volonté hostile. Penser l’ennemi s’inscrit plutôt dans les superpositions et les entrecroisements entre niveau ethnique (conflits identitaires), niveau transnational (relations économiques ou communicationnelles), niveau étatique (relations entre États-nations). Le concept d’ennemi est toujours approprié dans le premier cas alors qu’il ne l’est pas dans le deuxième et de moins en moins dans le troisième (la logique du rival l’emportant sur celle de l’ennemi entre États démocratiques pris deux à deux).

Après avoir brossé la métamorphose de la violence dans l’après-guerre froide, nous expliciterons trois modèles théoriques au sein desquels le concept d’ennemi est reformulé mais de façon globalisante : la théorie du choc des civilisations de Samuel P. Huntington, les théories de la dépendance Nord/Sud et le courant transnationaliste. Dans une troisième et ultime partie, nous dégagerons les conditions de pertinence explicative du concept d’ennemi dans l’après-guerre froide en explicitant trois principaux niveaux d’analyse : les conflits ethniques, les rivalités économiques et les relations inter-étatiques. Un quatrième niveau sera également appréhendé car il révèle la pertinence du concept : la désignation des ennemis au sein des discours politiques.

Le constat de base : la métamorphose de la violence dans l’après-guerre froide

 

Constat numérique :
la diminution des conflits inter-étatiques

L’une des grandes tendances stratégiques de la seconde moitié du xxe siècle réside dans la diminution conséquente des conflits entre États. Dans le cadre de ces différentes investigations quantitatives, K.J. Holsti met en relief ce phénomène qui s’accompagne d’un corollaire : la multiplication des luttes internes. Se basant sur la période 1945-1995, la topographie des conflits armés qu’il édicte laisse apparaître un accroissement significatif des guerres intra-étatiques. Sur 187 conflits, 129 d’entre eux se sont déroulés à l’intérieur même des États : ce qui correspond à un pourcentage de 69 %1. Par voie de conséquence, les victimes de ces conflits ne sont pas exclusivement militaires : "Au cours de la Seconde Guerre mondiale, le nombre de victimes civiles par rapport aux militaires fut de 50 % ; dans ces conflits nouveaux, il est de 90 %"2.

Constat institutionnel : la position de Boutros-Ghali et la transformation des interventions de l’ONU

Dans le cadre de son rapport de situation présenté en janvier 1995, le secrétaire général des Nations unies Boutros Boutros-Ghali souligne également cette ascendance numérique des luttes internes. Il mobilise comme paramètre la nature des opérations assurées par l’ONU depuis 1988 :

Bien des conflits internes sont internes, plutôt qu’entre États. La fin de la guerre froide a fait disparaître les contraintes qui empêchaient les conflits dans l’ancienne Union soviétique et ailleurs, si bien que toute une série de guerres ont éclaté à l’intérieur des États nouvellement indépendants, souvent à caractère religieux ou ethnique et souvent aussi marquées par une violence et une cruauté exceptionnelle. La fin de la guerre froide semble également avoir contribué à ce genre de conflits en Afrique. En outre, certaines des guerres civiles par personnes interposées issues de la guerre froide ne sont toujours pas terminées. Par contre, les hostilités armées entre les États sont devenues rares. Sur les cinq opérations de maintien de la paix qui étaient en place au début de 1988, quatre avaient trait à des guerres inter-États et une seulement (soit 20 % au total) à un conflit civil. Par contre, sur les 21 opérations lancées depuis lors, 8 seulement ont concerné des guerres inter-États et 13 (62%) des conflits internes, encore que certains de ceux-ci, en particulier dans l’ex-Yougoslavie, aient également une dimension internationale. À l’exception de 2, les 11 opérations établies depuis janvier 1992 ont toutes trait à des conflits internes (82 %)3.

 

Plusieurs facteurs expliquent cette décrudescence de la violence inter-étatique. Quatre phénomènes principaux selon Gareth Evans, ministre des Affaires étrangères d’Australie et membre de la commission Carnegie sur la prévention des conflits meurtriers : la contrainte des règles internationales rendant de plus en plus caduque la théorie de la souveraineté exclusive par l’intermédiaire d’une plus grande reconnaissance des individus par rapport aux États, la prépondérance des relations économiques et commerciales, la décrudescence du primat militaire du fait de l’introduction des armes atomiques, la nécessaire coopération entre les États en raison des interdépendances complexes entre les sociétés4.

Un constat menant vers l’éclatement du concept d’ennemi

 

La déflagration des conflits inter-étatiques entraîne l’émergence de nouvelles faces de la violence. Deux mouvements vont alors de pair : la pluralité quant à l’origine des menaces d’une part, et l’éclatement du concept d’ennemi d’autre part. Une approche permet de mieux saisir l’origine plurielle des menaces dans l’après-guerre froide. Il s’agit d’une typologie dégageant l’évolution des menaces. Elle ne vise pas l’identification minutieuse des risques à l’heure actuelle. Élaborée par un chercheur danois, elle décrit le passage progressif vers les menaces structurelles dans la hiérarchie des préoccupations gouvernementales en matière de sécurité au Danemark :

 

Menaces militaires

Menaces non militaires

Menaces provenant

d’un acteur

Type 1

Menace "soviétique" ou "allemande"

Type 3

Menace d’embargo

(OPEC)

Sanctions économiques

Subversion politique

Menaces structurelles

Type 2

Danger nucléaire

Course aux armements

Division des blocs

Type 4

Instabilité politique

Crise écologique

Épuisement des ressources

Source : Nikolaj Petersen, "La perception de la menace au Danemark après la guerre froide", Arès, vol. XIII, n° 3, p. 37.

Cette schématisation conduit irrémédiablement à la seconde caractéristique de l’après-guerre froide : l’éclatement du concept d’ennemi. Dans un article paru dans Défense nationale, Jean-Louis Dufour exprime bien l’explosion du terme ennemi consécutive à cette pluralité de menaces :

Il n’est plus pour l’heure d’ennemi armé prêt à se lancer à l’assaut du pays. En revanche, des dangers d’une toute autre nature se multiplient ; cela va du sida à l’intégrisme religieux en passant par la drogue, l’effet de serre, le banditisme, le chômage, les mafias, le nuage radioactif, la pollution, les risques naturels¼ 5.

 

Cette définition procède ainsi à un recentrage sur des risques se manifestant à l’intérieur des sociétés non dépourvues de tout lien, cependant, avec l’extérieur. Ainsi, assiste-t-on par exemple à la focalisation des approches sur la délinquance, le crime et l’irruption des thèmes du Front National concernant l’immigration et l’insécurité6. Déjà, en 1976, Julien Freund pressentait ce retour à l’ennemi intérieur. Celui-ci, automatiquement, engendre une réflexion sur l’unité politique que constitue l’État. En effet, selon Julien Freund, la finalité de l’État réside dans "l’élimination de l’ennemi intérieur"7. Or, avec la recrudescence de l’ennemi interne, l’État perd sa fonction originelle. Ainsi, la figure de l’ennemi interne pose la question de l’existence même de l’État :

La conséquence en est que les sociétés modernes, du moins occidentales, sont à nouveau précipitées dans une guerre civile larvée, à laquelle l’État avait mis fin à ses origines. On peut douter de sa capacité de maîtriser cette situation, sauf dans les cas usurpés de la dictature, du fait que l’État a perdu son dynamisme, étant donné qu’il ne se trouve plus en période de progression vers l’accomplissement de ses fins, mais en régression. Il en résulte que les sociétés modernes sont devenues la proie de la violence 8.

 

La doctrine stratégique elle-même est influencée par cette transformation de l’ennemi. Elle ne considère plus l’État comme seule et unique entité stratégique pertinente. La nature de l’ennemi n’est plus celle de la période classique, à savoir un gouvernement doté d’appareils militaires et de soldats. À titre d’exemple, le colonel John A. Warden III considère l’ennemi comme un système composé de plusieurs éléments agencés en fonction d’un centre et de certaines fonctions à accomplir. Cette définition s’applique non seulement aux États mais aussi et surtout à d’autres objets stratégiques comme un cartel de drogue ou un réseau électrique. Selon lui,

les entités stratégiques sont véritablement le cœur de notre sujet, l’État-nation étant un type d’entité stratégique. Une entité stratégique est toute organisation qui peut opérer de façon autonome ; c’est-à-dire qui se dirige et se supporte elle-même. Un État est une entité stratégique de même qu’une organisation criminelle comme la mafia ou des organisations d’affaires comme General Motors. (¼ ) Plus important encore, cependant, notre propos sur les centres stratégiques et la guerre stratégique s’applique aussi bien à une organisation de guérilla qu’à un État industriel moderne 9.

 

Quant au secrétaire général des Nations unies, son interprétation de la conjoncture internationale révèle également un éclatement de la notion d’ennemi. La menace militaire demeure ainsi à la marge puisque les principales sources de conflictualité sont démographique, économique et écologique par le biais des développements incontrôlés des technologies. Une telle évolution conduit irrésistiblement à étendre les compétences des Nations unies. Elles se voient confier de nouvelles missions et de nouveaux champs d’action :

Il reste que le progrès fait peser de nouveaux risques sur la stabilité : dommages écologiques, bouleversement de la vie familiale et communautaire, intrusion accrue dans la vie des individus et dans l’exercice de leurs droits. On ne saurait tolérer que cette nouvelle dimension de l’insécurité fasse oublier les problèmes dévastateurs que ne cessent de poser une croissance démographique incontrôlée, le fardeau écrasant de la dette, les barrières commerciales, la drogue et la disparité croissante entre riches et pauvres. Pauvreté, maladie, famine, oppression et désespoir sévissent, comme en témoignent 17 millions de réfugiés, 20 millions de personnes déplacées et des migrations intérieures et internationales massives. Ces problèmes, qui sont à la fois la source et la conséquence des conflits, exigent que l’attention que leur porte l’ONU ne se relâche pas et que les efforts qu’elle leur consacre constituent l’absolue supériorité. La porosité de la couche d’ozone pourrait faire peser une menace plus lourde sur une population exposée qu’une armée ennemie. Sécheresse et maladie peuvent décimer aussi impitoyablement que des armes de guerre. Alors même que de nouvelles possibilités s’ouvrent à l’Organisation, les efforts qu’elle déploie en vue d’instaurer la paix, la stabilité et la sécurité doivent dépasser le domaine de la menace militaire afin de juguler les luttes et les guerres qui ont caractérisé le passé 10.

 

Face à cette transformation morphologique de l’ennemi, la discipline des relations internationales tente d’apporter des réponses. Des analyses font florès et remodèlent le concept d’ennemi autour d’élements généraux, cherchant, par là, à recouvrer une menace unique et monolithique de substitution.

La discipline des relations internationales face à ce constat : la recherche d’un nouvel ennemi “mondial

 

Trois courants reflètent tout particulièrement cette tendance marquante de la discipline dans l’après-guerre froide. Ils visent à combler l’incertitude stratégique quant à la perte de l’ennemi communiste en élaborant une image de l’ennemi simplifiée et simplifiante, censée être à l’origine de toutes les peurs. Le culturalisme de Samuel P. Huntington, tout d’abord, associe l’ennemi non plus à un État mais à une civilisation. Les théoriciens de la dépendance, ensuite, envisagent le concept d’ennemi à partir des ruptures Nord/Sud d’ordre économique principalement. Les transnationalistes, enfin, notamment Philippe Forget et Gilles Polycarpe, annoncent la disparition pure et simple des ennemis au profit du barbare (inégal en capacité et en culture).

Le modèle de Samuel P. Huntington :
l’ennemi civilisationnel

Organisé à Paris par la Fondation pour les Études de Défense, un colloque exceptionnel consacré à la guerre et la paix au xxie siècle s’est déroulé au mois de décembre 1996. Des spécialistes prestigieux dans le domaine des relations internationales prirent part à ces débats. Invité phare de cette rencontre, Samuel P. Huntington livra ces dernières analyses relatives à sa théorie du choc des civilisations12. Il apporta un certain nombre de précisions quant à sa propre interprétation des conflits dans l’après-guerre froide. Cherchant à livrer un nouveau paradigme à la discipline des relations internationales, il développa pour la première fois son hypothèse dans un article de la revue américaine Foreign Affairs 13 en 1993. Il reprit l’ensemble de son argumentation dans le cadre d’un ouvrage publié en 1996 : The Clash of Civilizations and the Remaking of World Order 14. Auparavant, les guerres relevaient d’une lutte entre princes du traité de Westphalie à la Révolution française, entre États-nations de 1789 à la Première Guerre mondiale, entre les idéologies depuis 1917. Selon Huntington, avec la fin de la guerre froide, les conflits ne seront ni idéologiques ni économiques mais d’ordre culturel. Les affrontements à venir auront lieu entre civilisations différentes et, plus précisément, entre l’Occident d’une part, et l’Islam d’autre part. Cette analyse semblait correspondre avec un événement majeur depuis l’effondrement du communisme : la guerre du Golfe. Quels sont les ressorts et la portée véritable de l’argumentation culturaliste déployée par Samuel P. Huntington ?

Samuel P. Huntington conçoit la civilisation comme une entité culturelle composée à la fois d’éléments objectifs (langue, histoire, coutumes et institutions) et subjectifs (l’auto-définition d’un groupe humain en tant que civilisation). Constituant le plus haut degré d’identification pour les individus, les civilisations puisent leurs véritables spécificités dans la religion. L’auteur insiste tout particulièrement sur cet aspect considéré comme décisif dans le processus de différenciation des cultures15. Bien qu’il tende à corriger cette définition initiale16, Samuel P. Huntington ne modifie pas la pierre centrale de son édifice théorique : les civilisations sont éminemment belliqueuses et vont, dans l’avenir, cristalliser le phénomène guerrier. Cette théorie l’amène alors à critiquer l’impérialisme culturel des États-Unis en particulier et des Occidentaux en général dans leurs entreprises coloniales. En effet, la garantie du choc des civilisations réside dans la pérennité des cultures. Dès lors, l’Occident ne doit pas entreprendre une expansion de ses valeurs, lesquelles ne peuvent pas se limiter au Coca-Cola ou au MacDonald17. Incarnant les droits de l’homme, la civilisation occidentale est unique et non pas universelle. Assurer le rayonnement de ses valeurs assurerait sa propre perte. Il condamne moralement l’impérialisme culturel et se déclare contre l’intervention extérieure dans le cadre de conflits régionaux : "Le temps est venu pour l’Occident d’abandonner l’illusion de l’universalité et de promouvoir la force, la cohérence et la vitalité de sa civilisation dans un monde de civilisations"18. Par conséquent, l’ennemi, dans le cadre de cette analyse culturaliste, c’est la civilisation à laquelle les individus n’appartiennent pas.

Notons que cette analyse n’est pas l’apanage exclusif d’un auteur occidental19. Professeur marocain ayant exercé des fonctions diplomatiques au sein de différentes organisations internationales dont l’Unesco, Mahdi El Mandjra adopte dans deux de ses ouvrages publiés en 1992 une approche similaire à celle de Samuel P. Huntington en reposant son argumentation également sur la guerre du Golfe. L’opposition "West and the rest" émerge, pour l’auteur marocain, à partir de la crise du Golfe instituant le 2 août 1990 le début de l’ère post-coloniale et le 17 janvier 1991 la première guerre civilisationnelle véritablement mondiale :

Il ne faut pas considérer la guerre du Golfe comme un conflit régional ou la réduire à une simple confrontation entre l’Occident judéo-chrétien et le monde musulman. C’est une guerre Nord-Sud, un conflit entre la volonté d’hégémonie inhérente à la civilisation judéo-chrétienne et toutes les autres civilisations, qu’elles fussent arabes, asiatiques ou africaines, en somme toute forme de civilisation différente de celle de l’Occident 20.

 

D’autres affirmations par Mahdi El Mandjra viennent renforcer l’argumentation culturaliste et sa portée mondiale :

Pour la situation présente dans le Golfe, nous sommes en train d’assister au début d’un long feuilleton qui pourrait durer entre 10 et 15 ans, et dont le principal alibi est d’ordre culturel et obéit à certaines valeurs. C’est que l’Occident est résolu à persister dans sa politique colonialiste non seulement par des moyens militaires et politico-économiques, mais aussi par l’hégémonie civilisationnelle. En fait, il y a en Occident une répulsion vis-à-vis des valeurs qui ont cours hors de son orbite 21¼ Je suis franchement pessimiste pour ce qui concerne les 4 ou 5 années à venir, parce que pour moi, la guerre du Golfe n’est que le début d’une guerre de civilisation particulièrement féroce et qui est appelée à durer encore longtemps entre le Nord et le Sud. (¼ ) Il est désormais prouvé que l’Occident n’est absolument pas disposé à cohabiter avec des civilisations ou des cultures autres que la sienne propre. Tout ce qui lui importe, ce sont ses intérêts qu’il est parfois contraint, comme c’est le cas aujourd’hui, de protéger fût-ce par les destructions et la violence. Il nous suffit de savoir que la totalité des explosifs utilisés contre l’Irak équivaut à plusieurs dizaines de bombes atomiques du type de celle lancé sur Hiroshima 22.

 

Enfin, Mahdi El Mandjra rejette les racines communes d’ordre méditerranéen aux religions monothéistes. La civilisation judéo-chrétienne considérée comme la matrice des idéologies capitaliste et socialiste est déconnectée de l’Islam de façon irréductible23. Or, une telle représentation est sujette à caution. Pour Pierre Chaunu, la sphère islamo-judéo-chrétienne s’épanouissant autour de la Méditerranée relève d’une conception commune du monde focalisée sur l’amour du destin24. Diamétralement opposée aux représentations de l’Islam telles que celles d’André Siegfried25, ou bien encore Fernand Braudel26 associant la religion musulmane au désert, la conception de Pierre Chaunu est renforcée par l’affirmation selon laquelle l’Islam est bien une religion de la ville. Cette affirmation permet de voir en quoi l’Islam, n’étant pas une religion du désert, possède un caractère éminemment méditerranéen. Comme le souligne André Miquel :

Repartons en guerre contre une idée reçue : les Arabes, l’Islam, c’est le désert. L’Islam, en fait, s’est révélé dans une ville. Le nom qui désigne la mosquée (jami), est formé, je le redis, sur une racine qui veut dire rassemblement. (¼ ) L’Islam, religion du rassemblement, est né dans la ville, et les premiers ennemis sérieux du jeune Islam ont été les Bédouins, les gens du désert : une des premières politiques du prophète et de ses successeurs immédiats a été de réduire la résistance des Bédouins à l’Islam, qui s’est révélé alors un extraordinaire créateur de villes 27.

 

Nous ne reprendrons pas le contenu des critiques abondantes à l’encontre de cette analyse livrée par Samuel P. Huntington sur le plan épistémologique28 ou sur le plan du relativisme culturel29 aboutissant à une réification des manières de vivre, sentir et agir30. Nous avons, par ailleurs, démontré les fragilités conceptuelles et explicatives de la théorie du choc des civilisations31. Toutefois, il convient d’insister sur deux éléments.

Premièrement, Samuel P. Huntington adopte une vision étroite de la culture qui se résume à la façon dont les États-Unis conçoivent leur représentation du monde : "On comprendra où, dans cette analyse, se situent les États-Unis : en haut et en avant de tous. Aucune place pour les spécificités culturelles, la latinité, la spécificité française (" l’exception française ", disent les Français), la civilisation méditerranéenne, les ensembles culturels allemand et centre-européen, les traditions austro-hongroise et autres, voire même aux simples, et fondamentales, différences culturelles sous-jacentes aux courants catholique et protestant"32. Est-il nécessaire de rappeler le lien étroit entre Samuel P. Huntington et l’administration américaine quant à la politique étrangère ? D’ailleurs, le politologue ne cache pas sa fonction de conseiller du prince. Il ne rejette pas son approche qui, sur certains points, relève peut-être plus du politique que de l’académique : "Huntington adopte consciemment la position du conseiller et non celle de l’universitaire pour présenter son analyse politique, ses prédictions et propositions politiques"33.

Deuxièmement, l’interprétation de Samuel P. Huntington dont l’ambition est d’incarner un nouveau paradigme détaché des analyses réalistes réintroduit la dimension de conflictualité considérée comme un axiome au sein de ces dernières. Les unités de bases sont nouvelles - les civilisations - mais la nature des comportements entre elles ne change pas :

Contrairement à ce qu’affirme Huntington dans la réponse qu’il adresse à ses détracteurs, sa thèse est donc loin de constituer un nouveau paradigme des relations internationales. Ce qu’il appelle d’un côté le paradigme de la guerre froide, caractérisé par l’affrontement bipolaire de nature politico-idéologique entre l’Est et l’Ouest, et de l’autre le paradigme de l’après-guerre froide, caractérisé par les affrontements d’ordre culturel entre grandes civilisations, ne sont jamais que des cas de figures conjoncturels du seul et même paradigme réaliste cher à Thucydide et Aron en passant par Machiavel, Hobbes, Clausewitz, Morgenthau, etc.34.

 

À ce niveau, deux contradictions apparaissent : la première porte sur la nature du choc des civilisations, la seconde concerne "la balance des civilisations" à laquelle aboutit Samuel P. Huntington. Tout d’abord, le politologue américain définit le choc des civilisations comme un paradigme reflétant l’actuelle situation internationale. Or, dans l’introduction de son dernier ouvrage, il affirme que son investigation ne relève pas de la science sociale mais d’une interprétation des événements politiques mondiaux dans l’après-guerre froide35. Comment aspirer à l’édification d’un paradigme sans qualifier l’investigation de science sociale ? Comment élaborer un paradigme en vérifiant sa pertinence explicative uniquement à l’aune d’un recensement d’événements36 et sans aucune construction méthodologique appliquée à un terrain précis en particulier ?

Ensuite, il accorde un nombre conséquent de développements à la balance des civilisations37 : preuve qu’il s’inscrit dans un héritage, celui du paradigme réaliste transféré à l’échelle des civilisations. Cependant, il semble oublier l’une des conditions au maintien de la balance des pouvoirs : le partage d’une culture commune. À titre d’illustration, le concert des États en Europe n’a pu se mettre en place qu’avec la conscience d’appartenir à une même civilisation chrétienne. Ici, la théorie huntingtonienne se heurte bel et bien à une contradiction. En effet, le partage de mêmes valeurs à l’échelle mondiale se révèle impossible dans le sens où ce partage annulerait ce qui constitue l’essence de la théorie des civilisations, à savoir l’absence de patrimoine culturel commun et d’extension des valeurs au niveau planétaire.

Mais le choc des civilisations ne constitue pas la seule et unique théorie émergeant de la nouvelle réalité stratégique propre à l’après-guerre froide. D’autres analystes ont livré des interprétations différentes.

Le modèle des dépendantistes : l’ennemi au Sud

 

Les théories de la dépendance s’inscrivent dans le prolongement de la pensée de Marx. Les partisans de cette approche portent leur réflexion sur les origines du sous-développement. Ils expliquent l’émergence de celui-ci par la domination des pays occidentaux cultivant leur développement aux dépens du tiers-monde : logique des rapports centre/périphérie. Les conflits à l’échelle internationale sont le produit de cette domination38. Les principaux représentants de cette théorie sont Samir Amin d’une part, et Immanuel Wallerstein d’autre part. Samir Amin définit le sous-développement en mobilisant trois caractéristiques :

1. Les inégalités extrêmes qui caractérisent la distribution des productivités à la périphérie dans le système des prix qui lui est transmis par le centre, qui résultent du caractère propre des formations périphériques et y commandent largement la structure de la distribution du revenu.

 

2. La désarticulation qui résulte de l’ajustement de l’orientation de la production à la périphérie conformément aux besoins du centre et qui empêche la transmission des bénéfices économiques des pôles de développement à l’ensemble du corps économique.

3. La domination économique du centre qui s’exprime dans les formes de la spécialisation internationale (les structures du commerce mondial dans lesquelles le centre façonne la périphérie selon ses besoins) et dans la dépendance des structures de financement de la croissance à la périphérie (la dynamique de l’accumulation du capital étranger)39.

Cette logique de domination et de sous-développement issue du système capitaliste lui-même trouve, dans la fin de la guerre froide, une recrudescence. Face à l’effondrement du communisme, les conflits se greffent sur l’opposition économique et la lutte entre les pays du Sud exploités d’autres part, et les pays du Nord dominants d’autre part. Dans les enjeux stratégiques en Méditerranée, Samir Amin considère la guerre du Golfe comme la manifestation de cette lutte qui n’est rien d’autre qu’une lutte de classes à l’échelle internationale :

Le conflit du Golfe révèle la permanence de la guerre d’agression collective du Nord contre le Sud. La volonté de l’ensemble des classes dirigeantes des Centres (¼ ) de maintenir le statu quo à leur profit, le ralliement des classes dirigeantes du tiers-monde aux impératifs de l’expansion mondiale du capitalisme (dont témoignent les positions prises par la presque totalité des États du tiers-monde, États arabes inclus, dans le conflit du Golfe), vont à nouveau faire du tiers-monde une zone de tempêtes, de révoltes et de révolutions nationales populaires 40.

 

Quant à Immanuel Wallerstein, l’objet initial de son étude réside dans la naissance, l’essor et la différenciation d’un système capitaliste international dans l’Europe de la Renaissance. Il présente la nature ainsi que les effets postulés comme universels sur les structures sociales et politiques. Dans le cadre de son investigation, il aboutit à deux conclusions. Tout d’abord, le capitalisme entraîne naturellement la création d’un dualisme au sein de l’économie-monde entre un centre dominant et une périphérie subissant la supériorité de ce centre :

La forme moderne de l’Économie-Monde capitaliste apparue au xve siècle et consolidée au xviiie siècle instaure un mode de domination et des modalités d’exercice de la puissance qui deviennent essentiellement indirects, parce que fondés sur la supériorité économique des pays du Centre par rapport à celle de la Périphérie et non plus sur le recours prévalent à la force militaire. Dans ces conditions, ce système requiert quasiment l’érosion des barrières étatiques qui font obstacle à la circulation des marchandises et de l’argent. Il pousse en somme au dépérissement de l’autorité dans les pays du Centre et au développement dans ceux-ci des gouvernements libéraux et représentatifs, tandis qu’il favorise la déliquescence totale des gouvernements croupions et presque vassaux dans ceux de la Périphérie 41.

 

Ensuite, Immanuel Wallerstein livre une définition de la puissance non plus en fonction d’un paramètre étatico-militaire mais selon des paramètres purement économiques ou commerciaux. Selon lui "la puissance se désétatise"42. Dans cette perspective, l’ennemi du Sud se substitue à l’ennemi venant de l’Est. Ici, la théorie de la dépendance présente des traits similaires à l’analyse présentée par Jean-Christophe Rufin43. Selon lui, un rideau se lève entre l’Est et l’Ouest, un limes tombe alors entre le Nord et le Sud.

Dans l’un de ses ouvrages au titre polémique et corrosif, L’Empire et les nouveaux Barbares 44, il examine la mutation de l’ordre mondial depuis l’effondrement du communisme. Selon lui, un transfert d’ennemi est à l’œuvre : le Sud se substituerait à l’Empire du Mal soviétique. Son raisonnement repose à la fois sur la mise en relief d’une rupture plurielle entre le Nord et le Sud (d’ordre démographique, économique, politique et culturelle), et sur une comparaison audacieuse - et bien souvent infondée - entre le contexte international contemporain et l’histoire romaine. En effet, s’opérerait de nos jours une réactivation de l’idéologie du limes, à savoir la dichotomie Empire/Barbares conçue à l’origine par Polybe (iie siècle av. J.-C.).

Le modèle des transnationalistes :
la disparition de l’ennemi au profit des barbares

Le troisième grand modèle correspond à celui de l’analyse transnationaliste en relations internationales. Celle-ci s’élabore autour de trois prédicats : les États ne sont pas les seuls et uniques acteurs, la différence entre les politiques intérieure et extérieure n’existe pas, le facteur premier expliquant les phénomènes internationaux correspond aux réseaux (financiers et communicationnels). En quoi réside ce concept de réseau et comment rend-il compte de la métamorphose de la violence actuelle ?

Le concept de réseau se définit comme "tout un ensemble de relations sociales récurrentes qui se créent entre des individus et des groupes au-delà des contrôles institutionnels auxquels ils sont exposés"45. Dans leur ouvrage consacré à la théorie des réseaux, Philippe Forget et Gilles Polycarpe donnent une définition du réseau basée sur le concept de nœuds. Le système réticulaire n’est rien d’autre qu’un assemblage de nœuds assurant des connexions entre réseaux déjà constitués :

Tout réseau apparaît comme une constellation de nœuds productifs et distributifs (un ordinateur, un opérateur financier, une multinationale par exemple) qui maillent des intervalles parcourus par des mobiles (biens matériels et immatériels, travailleurs et consommateurs, par exemple) représentant de la valeur, et qui y produisent une densité de mouvement en croissance constante 46.

 

En 1980, Philippe Forget s’interrogeait sur la nature de l’ennemi et concluait au polymorphisme de ce dernier. Il insistait à l’époque sur la variabilité de l’ennemi en fonction des domaines (économique, culturel) et des niveaux d’agression :

Un État peut être votre ennemi territorial tout en étant inoffensif au niveau ontologique ; un autre État sera votre allié territorial tout en étant un ennemi économique. Quelquefois, les divers niveaux se recoupent, s’interpénètrent. La guerre de la télématique est l’exemple d’une crise techno-scientifique qui rejaillit sur le niveau ontologique puisque monopoliser les données revient à pouvoir organiser la mémoire collective des nations, donc à modeler leurs images d’elles-mêmes et à orienter leurs volontés. L’inimitié de l’État agresseur se retrouve donc ici à un double niveau, l’ontologique et le techno-scientifique. Ainsi, apparaît un monde où personne n’est totalement ennemi, ni totalement ami. Il y a là effectivement de quoi dérouter ceux qui pensent à partir de stéréotypes, ou qui ont soif de certitudes à bon compte 47.

 

D’où la nécessaire mise en place d’une hiérarchisation des menaces : "Les menaces sont multiples, les ennemis aussi. Aucun pays ne peut être considéré comme un ami total ou un ennemi total. Le jugement que l’on peut avancer sur l’Autre ne peut que varier suivant les domaines où il fait sentir sa présence positive ou négative intensément"48. Dans l’ouvrage écrit avec Gilles Polycarpe, la conclusion se radicalise. Le concept d’ennemi-État s’étiole dans l’approche transnationaliste puisque les deux auteurs déterritorialisent et criminalisent l’ennemi. D’une part, pour les transnationalistes, la violence s’exerce à l’extérieur des polarisés étatiques. D’autre part, le monde s’apparente à un ensemble de foes ou de vilains, de brigands ou de terroristes. Examinons de plus près ces deux processus de territorialisation et de criminalisation de l’ennemi.

La nature même des menaces subit une transformation morphologique. Pour les transnationalistes, il s’agit non plus de garantir la protection d’un espace précis mais d’assurer le fonctionnement d’un réseau a-territorial par essence. L’objectif consiste à capturer des potentiels de production, à connecter tous les corps au rendement, et assurer le fonctionnement général du réseau. Ces buts portent alors moins sur l’annexion des territoires que sur l’intensification des liens réticulaires. La pensée militaire s’est déjà emparée de ces nouvelles menaces et a pris en considération la nature des conflits à venir. Pour Philippe Forget et Gilles Polycarpe, ceux-ci

seront des luttes cannibales opposant des volumes spatio-temporels actifs, avides d’anticiper et de digérer les réticulations normatives de l’adversaire. Ce seront bien des luttes d’intelligence, entendue non pas comme compréhension du monde et de ses éléments, mais comme application et déploiement performatifs de la cognition mathématique, armée de ses codes, symboles et significations, sur la surface de la Terre et le site existentiel d’autrui. Le plus puissant annulera ou produira le cadre apriorique (constitutif) de la manœuvre militaire du faible, la rendant ainsi insensée et inutile, pendant qu’il fabriquera et diffusera une image défigurée du rebelle, à travers ses réseaux médiatiques, aux masses spectatrices et dévoratrices de certitudes. Le maître commutant pourra ainsi connecter ou déconnecter, à son gré, tout malcommutant rétif à son ordre, et en faire une entité virtuelle et productible à merci derrière ses écrans de guerre ou distrayants 49.

 

L’ennemi n’est pas seulement déterritorialisé dans la démarche transnationaliste. Il fait également l’objet d’un processus de criminalisation. En effet, l’ennemi n’est pas reconnu, il est phagocyté et intégré dans le réseau. Par là, la guerre disparaît au profit de mesures policières visant à punir le criminel, à savoir celui qui tente de remettre en question construction et fonctionnement du système réticulaire :

L’empire réticulaire ne livre pas la guerre car il ne reconnaît pas l’altérité de l’Autre qu’il pré-comprend dans sa normalisation planétaire. Aussi n’exécute-t-il que des missions de police et traque-t-il seulement des criminels. Lui-même est toujours innocent : les morts qu’il produit n’ont pas de statut, déchets dommageables et accidentels de la machinerie réticulaire. Alors que selon Clausewitz, la guerre était la politique continuée par l’immixtion d’autres moyens, pour l’Occident réalisé, l’exercice transnational de la sûreté armée est la neutralisation du politique par l’imposition de la technicité totale 50.

 

Tout concourt à "maintenir la paix" ou, en d’autres termes, à imposer le "droit universel, celui de l’homme abstrait, garanti par la matrice réticulaire dominante"51. Le droit rejoint ici l’économie dans l’imposition du réseau à l’échelle planétaire, imposition qui est finalement consubstantielle à la nihilation du concept :

Le technicien du droit international l’accompagne généralement dans la manœuvre réticulaire. Son office est d’appareiller juridiquement les zones mises en sûreté, en vue de les rendre conformes et aptes au processus du rendement universel. L’ordre juridique local est ainsi faussement souverain, traversé qu’il est par la norme transnationale du techno-capital qui l’investit dans sa terminologie, son discours, ses lois et règles, afin qu’il favorise la pénétration translégale des réseaux compétiteurs. La loi n’est pas conçue aux fins du bien commun, mais pour être traversée par les normes réticulaires qui en usent comme d’un activateur de sélection productive 52.

 

Un certain nombre de documents officiels drainent une telle image transnationaliste de l’ennemi. À titre d’illustration, le rapport du groupe n° 12 du Centre des Hautes Études de l’Armement publié en septembre 1995 adopte une lecture des menaces contemporaines selon un tel angle. Pour les rédacteurs de ce rapport, le monde actuel se caractérise par le passage définitif de la logique réaliste à celle du chaos au sein de laquelle l’ennemi n’existe plus. Ne subsistent que des criminels : "Les termes ennemi et criminel - hier encore clairement antagonistes - font l’objet d’une confusion sémantique grandissante"53. Dans le cadre de ce rapport, la menace la plus terrible faisant l’objet de développements les plus substantiels est celle des sectes.

Ainsi, la technicité à l’échelle mondiale a pour conséquence principale d’annuler le politique selon le courant transnationaliste54. Ici, le concept d’ennemi laisse place à celui de barbares. Les relations internationales s’apparentent à une lutte contre ces derniers, lesquels correspondent à des non ou mal civilisés : c’est-à-dire des personnes sauvages et grossières régissant leurs vies sur la base de crimes et de brutalité et non pas en fonction de lois rationnelles55.

Ces trois différentes modalités d’appréhension de l’ennemi dans l’après-guerre froide sont-elles véritablement pertinentes ? Au cours de leurs présentations, un certain nombre d’obstacles se sont profilés. Mais la critique la plus sévère à leur encontre porte sur la prétention universelle de ces analyses : elles cherchent à rendre compte de tous les phénomènes guerriers ou belligènes sur la planète. Or, cette prétention est-elle adaptée aux ambitions scientifiques de la discipline des relations internationales en général, de la réflexion stratégique en particulier ?

Pour une autre pensée de l’ennemi aujourd’hui

 

 

Au cours de cette troisième et dernière partie, la pertinence explicative du concept d’ennemi dans l’après-guerre froide sera examinée. Tout d’abord, nous verrons pour quelles raisons les trois modèles sus-présentés se révèlent par trop simplifiés et simplifiants. Ils prennent le contre-pied des impératifs liés à la réflexion scientifique dans la discipline aujourd’hui. Puis, les deux registres seront dégagés : celui de la matière de l’ennemi dans l’après-guerre froide d’une part et celui de la désignation de l’ennemi dans le discours politique d’autre part.

La fin des modèles généraux simplifiés et simplifiant : éviter de rechercher un ennemi mondial

Malgré leurs particularités intrinsèques et leurs conclusions divergentes, ces trois modèles possèdent un point commun : ils prétendent rendre compte de l’ennemi sur l’ensemble de la planète dans l’après-guerre froide. Ils expliquent tous les phénomènes conflictuels d’aujourd’hui. Or, l’adoption d’une telle posture de recherche convergente s’écarte des deux tendances inhérentes à la discipline des relations internationales.

Tout d’abord, l’élaboration de grandes théories censées englober toute la réalité internationale constitue une véritable "chimère"57. Les spécialistes de ces questions se gardent bien aujourd’hui de toutes généralisations abusives et bien souvent intenables voire prétentieuses58. Cette prudence du chercheur en relations internationales constitue, de nos jours, une priorité largement partagée59. La conception de l’ennemi n’échappe pas à cette dernière, bien que certaines exceptions, comme Samuel P. Huntington, se frayent un chemin dans les "forêts généralisantes". L’analyse culturaliste, par exemple, ne tient pas compte du fait qu’elle repose sur une représentation bien trop caricaturale de l’ennemi culturel islamiste. En effet, en faisant de l’Islam un nouveau Grand Satan vert, Samuel P. Huntington procède à une généralisation grossière60.

De surcroît, la recherche en relations internationales ne doit pas se fondre sur une obsession : celle de la découverte des lois scientifiques, unilatérales et unicausales valides quels que soient le contexte ou la nature de l’objet considéré. Comme le signale Robert O. Keohane, "la recherche de lois universelles du politique international est abusive et malavisée"61. Au contraire, "nous devons chercher à spécifier nos hypothèses et observer leurs implications à chaque niveau d’analyse"62. L’enseignement de Robert O. Keohane oblige ainsi à relativiser la portée des énoncés scientifiques élaborés par la discipline. Ils ne sont valables et pertinents que dans le cadre de l’objet et le niveau d’analyse retenu par le chercheur. Une telle attitude correspond à l’une des catégories dégagées par Kjell Goldmann quant au chercheur en relations internationales : l’analyste détaché, lequel s’écarte à la fois de considérations d’ordre idéologique et des généralisations ambitieuses afin de se concentrer sur l’étude de son objet et ses hypothèses particulières liées à celui-ci63.

La disposition d’esprit adoptée par Robert O. Keohane peut très bien s’appliquer à la conception de l’ennemi dans l’après-guerre froide à la condition, toutefois, de spécifier les différents objets et niveaux d’analyse. Deux registres seront ici retenus : celui des phénomènes saillants en relations internationales d’une part, celui des discours politiques d’autre part. Le premier renvoie à la matière de l’ennemi dans l’après-guerre froide : est-il pertinent pour expliquer les conflits ethniques d’ordre identitaire, la compétition économique entre firmes multinationales et les relations entre États, notamment entre États démocratiques ? Le second registre relève d’une autre dimension du concept : celle de désignation de l’ennemi. Cette dimension est liée à l’interrogation suivante : comment un gouvernant perçoit un ennemi dans l’après-guerre froide et quels sont les effets de cette perception ? Il s’agit, finalement, du mécanisme par lequel un gouvernant définit ceux ou "ce" qui le menace. Au sein de ces deux niveaux d’analyse, nous pourrons également soulever un problème portant sur la nature de l’ennemi : a-t-il tendance à s’euphémiser dans l’après-guerre froide que ce soit au sein des phénomènes conflictuels ou bien au sein du discours politique ?

La portée relative du concept d’ennemi dans trois domaines des relations internationales : des conflits ethniques aux relations inter-étatiques en passant par l’économie

L’environnement international actuel peut se caractériser par la superposition de différents niveaux d’analyse : essentiellement, celui des conflits nationalistes et/ou ethniques, celui des relations économiques et commerciales et, enfin, celui des États et de leurs interactions. Le concept d’ennemi est-il mobilisable et pertinent au sein de ces trois niveaux ? La réponse à cette question est négative. En effet, le concept d’ennemi comme collectivité publique agissant de manière hostile n’est applicable qu’au premier niveau. En ce qui concerne les deux autres domaines - celui de l’économie d’une part, et celui des États d’autre part -, il serait plus approprié d’utiliser les concepts d’adversaire et/ou de rivaux.

En effet, la nature des enjeux et des conflits dans le cadre de ces trois différents contextes d’analyse diffère. Au sein d’un conflit ethnique et nationaliste exacerbant la dimension identitaire, la lutte se définit en termes absolus : aucune réconciliation entre les forces belligènes en présence n’est possible. Les valeurs, participant à la délimitation du soi et des autres, se voient radicalisées. Au contraire, dans la sphère économique et dans une moindre mesure dans le contexte des relations entre États, notamment démocratiques, les tensions ou différends peuvent faire l’objet de débats et de négociations. Pour reprendre la terminologie de Jean Baechler, une distinction doit s’opérer entre deux catégories de situations : celles de rivalités ou de combats circonstanciels dans lesquels l’adversaire est reconnu et l’enjeu de la lutte négociable (c’est le cas notamment de la sphère économique et politique entre États démocratiques), et celles marquées par la guerre et l’hostilité au sein desquelles, au contraire, l’enjeu se révèle absolu et ne saurait en aucun cas faire l’objet d’une négociation (cas des conflits ethniques sanglants). Ce deuxième champ est celui du conflit et le seul où l’application du concept d’ennemi64 peut s’envisager. Jean Baechler insiste en soulignant que la nature absolue de l’enjeu dans le cadre d’une guerre conduit à la manipulation de l’idéologie. Celle-ci radicalise l’antagonisme : "L’idéologie transforme les autres en ennemis dans la mesure où elle les désigne comme la source du Mal. En effet, on ne pactise pas avec le Mal et on est justifié de chercher à l’éliminer par tous les moyens et y compris la mise à mort"65.

Notons que nous avons délibérément mis de côté les phénomènes liés au crime organisé, aux mafias ainsi qu’au terrorisme66. Ils ne renvoient pas au concept d’ennemi mais à celui de brigands dont la définition fut livrée notamment par Bodin et Rousseau. Les développements qu’accordent ces deux auteurs au concept de brigands se révèlent tout à fait applicables aujourd’hui. Ils entendent par brigands des individus plus ou moins organisés, agissant en vue de leur intérêt personnel et non pas dans le but de protéger une collectivité publique (sa population comme son territoire)67.

Premier niveau : la pertinence du concept d’ennemi dans les conflits ethniques et nationalistes. Dans le cadre d’un conflit, l’ennemi est "le dépositaire d’un ordre de valeurs qui est tellement étranger au nôtre que l’on ne peut que le repousser, l’exclure, le combattre"68. Cette opposition en termes de valeurs69 trouve, au niveau des contextes conflictuels d’ordre ethnique ou nationaliste70, un terrain d’expression particulièrement sanglant puisque se traduisant par une éradication physique des individus71. En effet, ces conflits identitaires extrêmement violents72 se caractérisent par la volonté de faire correspondre une appartenance culturelle avec un territoire et des institutions politiques73. Le cas yougoslave constitue, à cet égard, une illustration assez révélatrice de ce type de phénomène74. Le concept d’ennemi est tout à fait projetable dans cette situation. Il s’applique, en effet, à un conflit violent entre protagonistes exprimant à la fois des intentions hostiles réciproques et des valeurs antagonistes renvoyant à des identités culturelles conçues comme irréconciliables. Notons que ce concept d’ennemi porte alors non pas sur des collectivités publiques déjà constituées (comme les États dans la tradition réaliste classique) mais sur des groupes ethniques plus ou moins organisés aspirant à le devenir.

Le concept d’ennemi se révèle également particulièrement pertinent dans l’analyse de certaines guerres civiles comme le cas algérien. En effet, une opposition en termes de valeurs caractérise ce conflit interne, lequel a conduit à une vague de massacres sans précédents ces derniers mois. À titre d’exemple, dans un article consacré au discours du Front Islamique du Salut75, Ghania Saai-Oumramdane examine la binarisation entre Dar al-Islam (Monde de l’Islam) et Dar al-Kufr (Monde de l’impiété) en explicitant les vocables méliorés et péjorés d’un journal intégriste : Al-Mumqid. L’opposition en valeurs est le ressort de l’argumentation dans le sens où ce journal stigmatise la démocratie. Incarnant l’impiété, les valeurs de ce régime sont fondées sur une majorité dont la nature est critiquable selon les islamistes : "Ce qui nous amène à refuser l’idéologie de la démocratie, c’est qu’elle est fondée sur l’opinion de la majorité, sans tenir compte de la qualité de cette majorité (¼ ). La démocratie est un concept impie, (¼ ) ce qui signifie qu’il faut éviter d’imiter les non-musulmans"76. Cette critique de la démocratie permet de lutter non seulement contre l’ennemi interne mais également contre l’ennemi "colonial" externe. Jean Leca insiste tout particulièrement sur cet aspect77. Il décrit cette guerre civile, et notamment les ressorts de l’argument islamiste, sur la base du concept d’ennemi et de la stigmatisation suivante :

Tu es mon ennemi, non seulement parce que dans le passé tu en as administré mille fois la preuve, mais aussi parce que ces pratiques passées, toujours présentes ou toujours rappelées, prouvent que tu ne peux que vouloir mon exclusion et ma destruction. Tu es cause de tout mal et mon malheur t’est finalement imputable parce que tu existes. Tu es donc mon ennemi parce que tu me considères à tort comme un ennemi et me traites en conséquence 78.

 

Deuxième niveau : le concept d’ennemi est inapproprié à la sphère économique. Les phénomènes économiques deviennent un élément de plus en plus fondamental dans l’environnement international. À cet égard, ils deviennent un véritable sous-domaine dans l’étude de la paix internationale et de la sécurité79. Certains auteurs n’hésitent pas à parler de guerre économique80 - ou de guerre commerciale - et, par voie de fait, d’ennemi économique81. Deux phénomènes sont plus particulièrement examinés82. D’une part, sur le terrain des échanges économiques stricto sensu, les acteurs développeraient des attitudes guerrières83. Les entreprises et les firmes multinationales constitueraient, dans cette perspective, des ennemis. D’autre part, la lutte entre États glisserait du terrain militaire vers le champ économique. Tout comme la production militaire, la production économique permet l’accroissement de la puissance d’un État. L’empêchement de faire la guerre directe de par la présence des armes nucléaires et la disparition du communisme dans l’après-guerre froide conduiraient irrémédiablement les États à renforcer ce type d’affrontement84. Ils poursuivraient par là un même but : "maximiser l’emploi hautement qualifié dans les industries de pointe et les services de haute valeur ajoutée"85 car le soutien apporté aux entreprises de pointe est devenu un instrument de pouvoir au service des États.

Quel que soit leur domaine d’étude, les chercheurs conceptualisant la guerre économique perçoivent une similitude entre les objectifs de la guerre militaire et celle d’ordre économique. Or, la métaphore qu’ils mobilisent dans le but d’éclairer les phénomènes économiques à l’échelle internationale se révèle particulièrement fragile. Le concept d’ennemi est inapplicable à la sphère économique et ce pour plusieurs raisons. Tout d’abord, le concept d’ennemi est trop fort eu égard au seuil inférieur où se situent les tensions économiques comparées aux conflits militaires86. Ensuite, sur le plan économique, l’opposition en termes de valeurs n’apparaît pas (puisque les acteurs partagent une même et unique valeur : la recherche du profit au coût le plus bas). Il s’agit finalement d’adversaires, de rivaux ou de concurrents et non pas d’ennemis dans le sens où la nature des différends n’engage pas la mobilisation de valeurs antagonistes radicales dans un affrontement direct87.

Enfin, last but not least, les acteurs dans le champ économique - et même les États censés se transfigurer en ennemis au sein de ce dernier - sont toujours prêts au compromis, comme l’illustrent les relations entre les États-Unis et l’Iran. Avec la loi d’Amato établissant des sanctions à l’encontre de certains partenaires commerciaux de l’Iran (et de la Libye), les États-Unis cherchent à appliquer la politique de l’endiguement visant à "priver l’Iran des moyens de soutenir des actes de terrorisme international et de financer la mise au point ou l’acquisition d’armes de destruction massive et de leurs vecteurs, en limitant le développement de la capacité de l’Iran d’explorer, d’extraire, de raffiner, ou de transporter par oléoducs les ressources pétrolières"88. Or, à deux niveaux, cette règle générale a fait l’objet d’un compromis. D’une part, les États-Unis ont accepté, bien qu’avec des réticences, le contrat d’exploitation signé par Total, une entreprise française, en 1997 avec l’Iran89. D’autre part, les États-Unis tendent à revoir leur politique d’endiguement de par l’avantage que constitue la voie iranienne pour l’acheminement du pétrole caucasien90.

Toutefois, rien n’empêche la transformation d’un État-concurrent en État-ennemi lorsque celui-ci ne se soustrait plus à la lutte de valeurs91 et refuse la logique du compromis. Dès lors, la concurrence devient guerre92.

Troisième niveau : le concept d’ennemi est inapproprié au niveau des relations entre États démocratiques. En ce qui concerne les relations entre États démocratiques, une forme de consensus apparaît : ce type d’État est moins pacifique que les autres essentiellement de par les idées libérales qu’il incarne tout d’abord, de par les contraintes institutionnelles qu’il nécessite (débat libre et poids de l’opinion publique)93. Certains spécialistes ont procédé à une critique en bonne et due forme de cette argumentation94. Mais, quand bien même cette théorie de la paix démocratique peut susciter des réticences, elle semble tenir dans des situations duales (deux États pris deux à deux). Le concept d’ennemi semble alors inapproprié dans le domaine des relations inter-étatiques impliquant les démocraties entre elles. Il serait plus juste de qualifier ces États de rivaux. En effet, des tensions existent entre ces États mais elles portent sur des enjeux où le compromis se révèle toujours susceptible d’émerger quoi qu’il arrive. Toutefois, il convient de relativiser cette ultime assertion, eu égard au système international considéré d’une part et au type d’État d’autre part. Premièrement, cette assertion n’est valide qu’au sein d’un système international homogène démocratique, c’est-à-dire au sein d’un système où les États appartiennent au même type et obéissent à la même conception du politique95. Bien au contraire, au sein d’un système international hétérogène, une démocratie face à un régime politique dictatorial ou autocratique peut s’engager dans un conflit armé avec une grande violence. Ces guerres ont alors un champ plus vaste en impliquant l’ensemble des individus, lesquels prennent d’autant plus part à la bataille qu’ils cherchent à protéger leur passion du bien-être et de la liberté96. Pour Raymond Aron, Tocqueville donne ainsi "une assez belle description de la guerre totale des sociétés démocratiques au xxe siècle"97. Deuxièmement, les États faibles s’orientant vers la création d’un régime politique d’ordre démocratique peuvent adopter un comportement belligène à l’égard de leurs voisins. Les conditions de démocratisation naissante suscitent l’ouverture d’un débat public, mais celui-ci voit parfois développer en son sein des mythes nationalistes voire des conflits ethniques car les élites gouvernantes ou non-gouvernantes cherchent à exploiter un monopole dans le marché des idées et à justifier leurs fonctions en brandissant des menaces externes98.

La grande portée explicative du concept d’ennemi dans l’analyse des discours politiques

Un quatrième niveau d’analyse en relations internationales peut bénéficier du concept d’ennemi dans l’après-guerre froide : il s’agit de celui de la désignation des menaces au sein des discours politiques. Ici, l’intérêt porte sur la façon dont les gouvernants perçoivent l’ennemi et sur les effets de ces perceptions sur les attitudes de ces gouvernants. Peu importe si l’ennemi est réel ou non, fantasmé ou non car, comme le suggère le théorème de Thomas en sciences sociales, "si les hommes disent qu’une menace est réelle, bien que rien dans la réalité ne justifie leur opinion, cette menace a des conséquences réelles"99 et, notamment, le déclenchement d’opérations armées voire des guerres. Trois effets de la désignation d’un ennemi par un gouvernant seront appréhendés : sur la politique étrangère en général d’un État, sur le processus de légitimation politique quant à l’action d’un État100 tout d’abord, ou celle d’une organisation internationale ensuite.

La désignation d’un ennemi : une fonction inhérente à la politique étrangère d’un État. Face à la disparition de l’Union soviétique, les discours politiques des États occidentaux se sont attachés à délimiter l’origine des nouvelles menaces et à présenter les nouvelles figures de l’ennemi. À titre d’exemple, l’un des noyaux autour duquel ils se sont construits fut l’Islamisme. Cette perception du nouvel ennemi en relations internationales largement diffusée et reprise par des grands organismes d’études comme le Royal Institute of International Affairs101 apparaît, à titre d’exemple, dans les discours politiques américains. Ainsi, les remarques du secrétaire d’État adjoint américain Strobe Talbott en 1995 reflètent un conflit de civilisation contre les musulmans avec la crise bosniaque ou le règlement de paix en cours en Méditerranée. L’absence de l’ennemi soviétique contraint à une reformulation stratégique dans le cadre de laquelle les États-Unis doivent préserver leur leadership et, par dessus tout, leurs valeurs propres :

Cette action ne consiste pas seulement à combattre les peurs et les ennemis mais aussi à construire un monde qui reflète nos idéaux et promeut nos intérêts ; un monde qui pourra devenir plus paisible et qui fournira de meilleures opportunités économiques non seulement pour notre génération mais aussi pour nos enfants et nos petits enfants 102.

 

Fred Halliday insiste sur l’impact du choc des civilisations au sein de la reformulation stratégique américaine, et ce au sein même des discours prononcés par les principaux dirigeants gouvernementaux :

Dans une allocution aux élèves officiers de l’Académie navale d’Annapolis, le vice-président américain Dan Quayle a fait ressortir des similitudes entre l’intégrisme musulman, le nazisme et le communisme. En 1992, Pat Buchanan, candidat de la droite républicaine a déclaré : " Pendant un millénaire, la lutte pour le destin de l’humanité s’est jouée entre le christianisme et l’Islam ; et tel peut être à nouveau le cas au xxie siècle. Car, au moment où nous subissons l’humiliation des Chiites, leurs coreligionnaires envahissent les pays occidentaux "103.

 

Quelques années plus tard, il semble que les États-Unis tournent peu à peu leur regard vers des menaces d’ordre pluriel104. Ils décrivent les relations internationales comme un monde sans ennemis mais avec exclusivement des bandits, des scélérats, des brigands. Plus récemment, ils tendraient à mettre l’accent sur certaines puissances régionales (essentiellement Russie, Chine et Inde) et laisseraient tomber la menace des régimes "parias" du type Irak ou Corée du Nord105. Bref, quel que soit le type d’ennemi considéré, les discours politiques cherchent à localiser l’ennemi. Cette récurrence, surtout aux États-Unis106, illustre un phénomène majeur : les États sont avant tout des institutions fondées pour lutter contre la peur que génère un ennemi107.

Les craintes, enseigne Norbert Elias, sont l’œuvre des hommes. Elles produisent lien entre individus et sociétés108. Le cas des États n’échappent pas à cette récurrence sociologique. Pour Elias, les dirigeants tiennent à désigner des ennemis dans leurs discours afin de se maintenir dans leurs fonctions politiques : "Au nom du maintien de la sécurité à long terme, les hommes et les femmes qui se trouvent à la tête des États nationaux, et surtout des plus puissants de ces États, créent un état d’insécurité permanente"109.

La désignation d’un ennemi : une fonction de légitimation politique quant à l’action de l’État. Deuxième intérêt de l’ennemi dans l’explication du discours politique d’un gouvernant : il participe au processus de légitimation. L’action de l’État se doit de revêtir un caractère légitime (la légitimité s’entendant comme la "croyance dans la validité des autorités et de leurs actes"). La présence d’un ennemi défini par l’autorité devient l’un des nerfs de cette nécessité. Elle permet de justifier des crédits voire des choix d’opérations armées. À titre d’illustration, le président R. Reagan use de la force contre des gouvernements souverains élus dans les années 80 et légitime son action par la lutte globale contre le communisme110 dont il se fait le chantre. L’objectif du président américain était ainsi le suivant :

Notre mission est de nourrir et de défendre la liberté et la démocratie et de communiquer ces idéaux partout où nous le pouvons. Nous devons soutenir nos alliés démocratiques. Et nous ne devons pas trahir la confiance de ceux qui ont risqué leur vie - sur chaque continent, de l’Afghanistan au Nicaragua - pour défier l’agression soviétique et pour protéger les droits qui sont les nôtres depuis notre naissance 111.

 

La désignation d’un ennemi : une fonction de légitimation quant à l’action d’une organisation internationale. Ce mécanisme de légitimation repérable au niveau de l’État apparaît également dans le cadre d’organisations internationales. Stephen Walt, par exemple, appréhende les structures d’alliances comme l’OTAN à travers la désignation d’une peur liée à un ennemi extérieur. La disparition de l’ennemi communiste nécessite la mise en relief de nouvelles menaces afin de légitimer alors non seulement l’action de l’institution mais également son existence même112. Une thèse récente relative à l’Union du Maghreb Arabe abonde dans le même sens mais en étudiant une organisation aux structures différentes. Selon Abdel-Kader Haireche, Les différents mobiles de la construction de l’UMA se résument à deux éléments : les défaillances du développement national d’une part, et, surtout, la peur de l’Europe depuis 1993 d’autre part. En ce qui concerne ce deuxième point, l’auteur affirme :

C’était seulement avec la perspective d’une Europe unifiée en janvier 1993 doublée d’une forteresse Europe, avec la fermeture potentielle du marché européen aux produits du Maghreb, avec la perte de privilèges économiques et financiers dont les États maghrébins bénéficiaient de la part de la Communauté Économique Européenne depuis des années, que l’élite maghrébine perçut une menace commune européenne pour le bien-être financier et économique des États maghrébins 113.

 

CONCLUSION

 En définitive, les bouleversements quant à la conception de l’ennemi dans la discipline des relations internationales provoquent l’émergence de théories bien souvent caricaturales cherchant un ennemi général, simple et universel transcendant tous les phénomènes conflictuels ou belligènes sur la surface du globe. Une telle disposition d’esprit porte à confusion. Il semble beaucoup plus fructueux de distinguer différents niveaux d’analyse et d’interroger la pertinence du concept d’ennemi considéré comme collectivité publique adoptant une volonté hostile à l’encontre d’une autre collectivité publique en mobilisant des valeurs antagonistes. La conjoncture actuelle laisse alors apercevoir des ennemis dans le cadre des conflits nationalistes ou ethniques, des concurrents ou adversaires au niveau des États impliqués dans une compétition économique, des rivaux en ce qui concerne les États démocratiques entre eux, c’est-à-dire au sein d’un système international homogène.

Par là, la nature de l’ennemi ne s’est pas véritablement modifiée au sein de certains contextes. Elle devient même de plus en plus violente. Par contre, les rapports entre États semblent de plus en plus relever de la rivalité et non de l’inimitié. Dans cette perspective, la nature des relations s’est transformée. Un rival, ou bien un concurrent, désigne l’autre dans un conflit partiel au sein duquel les intérêts en jeu ne sont pas absolus mais relatifs, où le différend est toujours susceptible de compromis. Par ennemi, au contraire, il entend l’autre avec lequel ce compromis est non seulement impossible mais aussi inenvisageable dans le sens où le conflit demeure en termes absolus et irréductibles. C’est cette distinction qui constitue, finalement, le noyau d’une nouvelle pensée de l’ennemi dans l’après-guerre froide.

 

 

 

 

 

 

 

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Notes:

 

1 Kenneth J. Holsti, "War, Peace and the State of the State", International Political Science Review, 1995, vol. 16, n° 4, p. 321. Voir également Ole R. Holsti, Peace and War. Armed Conflicts and International Order, Cambridge, Cambridge University Press, 1991, chapitre 12 "War : Issues, Attitudes and Explanations", pp. 306-334. Pour d’autres données statistiques, voir SIPRI Yearbook 1994 et 1995, Oxford, Oxford University Press, et "Le bouleversement du monde", Manière de voir, n° 25, février 1995, Paris.

2 Mariano Aguirre, "Conflits armés fin de siècle", Monde diplomatique, novembre 1995, p. 10.

3 Boutros Boutros-Ghali, Agenda pour la paix, New York, Nations unies, 1995, 2e édition, pp. 7-9. Il s’agit du rapport se situation présenté le 3 janvier à l’occasion du cinquantenaire de l’ONU (A/50/60-S/1995/1).

4 Gareth Evans, "Cooperative security and intra-state conflict", Foreign Policy, n° 96, automne 1994, p. 4.

5 Jean-Louis Dufour, "Un retour de l’adversaire intérieur ?", Défense nationale, décembre 1994, p. 26.

6 Voir à ce propos Sébastien Roché, Le sentiment d’insécurité, Paris, PUF, 1993.

7 Julien Freund, "L’ennemi et le tiers dans l’État", Archives de philosophie du droit, tome 21, 1976, p. 28.

8 Ibid., p. 35.

9 Colonel John Warden III, "L’ennemi en tant que système", Stratégique, 59, 1995-3, p. 33.

10 Boutros Boutros-Ghali, op. cit., pp. 44-45. Ce texte est extrait du premier Agenda de la paix publié en 1992. Il s’agit du rapport présenté en application de la déclaration adoptée par la réunion au sommet du Conseil de Sécurité le 31 janvier 1992 et relatif à la diplomatie préventive, au rétablissement de la paix et au maintien de la paix (A/47/277-S/24111). Une telle extension du concept d’ennemi engendre des effets néfastes. Elle est à relier à celle de sécurité. Les notions deviennent fourre-tout. Elles paralysent la recherche mais aussi l’action de l’ONU en ne posant plus de critères précis concernant ce qu’est véritablement l’ennemi. Elles balayent les repères classiques sur le plan strictement politique : "Les effets d’une telle extension de la notion de sécurité (¼ ) sont à double tranchant. D’un côté, elle incite à l’intensification de la coopération internationale, à la recherche de la sécurité non plus dans l’autonomie et le surarmement mais, au contraire, dans les échanges d’information militaire, la prévention des crises. D’un autre côté, elle introduit une confusion de plus en plus fréquente entre défense et sécurité intérieure donnant argument pour une militarisation abusive des rapports sociaux". Marie-Claude Smouts, in Sécurité collective et crises internationales, Secrétariat général de la défense nationale, 1993, p. 184.

12 Le numéro d’avril 1996 de Défense nationale publie les actes de ce colloque, dont la communication de Samuel P. Huntington : "L’Occident et le choc des civilisations".

13 "The Clash of Civilizations ?", Foreign Affairs, vol. 72, n° 3, été 1993, pp. 22-49. Cette appréhension des relations internationales n’est pas nouvelle. Elle fut dégagée pour la première fois dans un rapport du club de Rome en 1979 dans lequel on peut lire : "L’identité culturelle au niveau national aussi bien qu’international reste une des nécessités psychologiques et non matérielles les plus fondamentales susceptibles de devenir une source de conflits de plus en plus graves entre les sociétés et au sein même de celles-ci". Cité in Mahdi Elmandjra, "Diversité culturelle : une question de survie", Futuribles, n° 202, octobre 1995, p. 6. Intellectuel marocain ayant participé à la gestion de l’UNESCO, Mahdi Elmandjra a publié plusieurs travaux se fondant sur une guerre des cultures : Nord-Sud, prélude à l’ère post-coloniale, Casablanca, Toukbal, 1992 ; La première guerre civilisationnelle, Casablanca, Toukbal, 1992. Voir également son article "La crise du Golfe, prélude à l’affrontement Nord-Sud ? Les débuts du post-colonialisme", Futuribles, n° 147, octobre 1990, pp. 13-24. Voir plus loin les développements consacrés à cette référence. Toutefois, avec Samuel P. Huntington, le choc des civilisations ambitionne pour la première fois le statut de paradigme. William Eckhardt, du Lentz Peace Research Laboratory de Saint-Louis, adopte une démarche analogue dans "Civilizations, Empires and Wars", Journal of Peace Resarch, vol. 27, n° 1, 1990, pp. 9-24.

14 New York, Simon & Schuster, 1996.

15 Samuel P. Huntington, "The Clash of Civilizations", op. cit., p. 25.

16 Dans son article de 1996, Samuel P. Huntington élargit sa définition de la civilisation, incluant notamment le langage. Cependant, le centre de la civilisation demeure pour l’auteur la religion. Samuel P. Huntington, "The West Unique, not Universal", Foreign Affairs, vol. 75, n° 6, novembre-décembre 1996, p. 39. Dans son ouvrage publié en 1996, il établit tout de même une différenciation entre la civilisation au singulier et les civilisations au pluriel, reconnaissant par là qu’il s’interroge, lui, non pas sur celle-là mais sur celles-ci. Samuel P. Huntington, The Clash of Civilizations and the Remaking of World Order, op. cit., pp. 40-41.

17 Il ne suffit pas de boire du Coca-Cola pour être occidental. L’identité culturelle ne correspond pas ipso facto à la consommation de biens matériels : "The Essence of Western Culture is the Magna Carta, not the Magna Mac". Samuel P. Huntington, "The West, Unique, not Universal", op. cit., p. 29.

18 Ibid., p. 41.

19 On retrouve également l’idée de confrontation entre civilisation chez Julien Freund, lequel affirme : "L’identité collective n’habite pas seulement des groupes aux frontières plus ou moins repérables et délimitables dont elle assure la cohésion, mais elle se manifeste aussi dans les civilisations. Il y a par exemple une identité collective qui animait la civilisation européenne, en dépit des conflits qui ont pu opposer au cours des siècles les pays de ce continent. On ne saurait s’en étonner, puisque toute civilisation se caractérise par rapport aux autres par des traits particuliers qui la singularisent". Julien Freund, Politique et impolitique, Paris, Sirey, 1986, p. 137.

20 La première guerre civilisationnelle, op. cit., p. 58.

21 Nord-Sud, prélude à l’ère post-coloniale, op. cit., p. 133.

22 Ibid., p. 137. La France dans ce conflit détient une place de choix. Non seulement l’auteur procède à une analogie entre la guerre d’Algérie et la guerre du Golfe, mais il ne conçoit les relations France et autres pays du pourtour méditerranéen qu’à travers la dialectique Nord-Sud. Voir Ibid., p. 133.

23 Ibid., p. 78.

24 "Les Arabes font aussi partie de l’Occident". entretien avec Pierre Chaunu, Hérodote, 60-61, 1991, p. 41.

25 André Siegfried soutient que la Méditerranée s’oppose au désert oriental. Il en arrive à la conclusion suivante : "La Méditerranée, quelque pénétrée qu’elle puisse être d’influences orientales, continue de relever de l’Occident (¼ ). Ce n’est pas à tort qu’on a parlé de la Méditerranée comme de l’anti-désert. Ainsi, la Méditerranée s’oppose à l’Orient, quelque pénétrée qu’elle en puisse être". Extrait de Vue générale de Méditerranée, cité in Michel Korinman et Lucio Caraciolo, Fractures de l’Occident. Éléments de géopolitique, Paris, La Découverte, 1994, p. 25.

26 Pour Fernand Braudel, l’Islam est "un contre-Occident, avec les ambiguïtés que comporte toute opposition profonde qui est à la fois rivalité, hostilité et emprunt (¼ ). L’Islam, c’est la contre-Méditerranée prolongée par le désert", cité in Claude Liauzu, L’Europe et l’Afrique méditerranéenne. De Suez (1869) à nos jours, Bruxelles, Complexe, 1994, p. 35.

27 Dominique Chevallier, Azeddine Guellouz et André Miquel, Les Arabes, Islam, Europe, Paris, Flammarion, 1991, pp. 124-125.

28 Voir la critique de Jean-François Bayart comparant le culturalisme au Beaujolais nouveau : "L’ivresse qu’il [le culturalisme] suscite est volontiers méchante et donne la gueule de bois. On ne peut dire en outre que dans son vin se trouve la vérité : l’analyse des faits infirme vite ses hypothèses" ; Jean-François Bayart, L’illusion identitaire, Paris, Fayard, 1996, p. 46. Pour l’auteur, tout culturalisme se caractérise par trois faiblesses. Il considère la culture comme un stock de représentations stable et invariable, comme un corpus clos et étranger aux influences extérieures, comme un facteur déterminant une action politique précise. Voir Ibid., pp. 74-125. Voir aussi François Thual, "Dans le monde orthodoxe, la religion sacralise la nation, et la nation protège la religion", Le Monde, 20 janvier 1998.

29 Voir Hélé Béji, "Équivalence des cultures et tyrannie des identités", Esprit, janvier 1997, pp. 110-111. Selon cet auteur, le relativisme des cultures est par essence conflictuel dans le sens où il repose sur le principe d’égalité, et par là de rivalités entre les cultures. Hélé Béji cristallise ce phénomène complémentaire d’égalité/rivalité : "L’équivalence des cultures excite en nous le souci croissant de se distinguer et de s’exalter. Elles ne se confortent que par leur aptitude à se distinguer et à s’affronter. (¼ ) Le principe d’égalité des cultures a aussi pour conséquence de les installer dans leur rivalité, quand il s’agit moins de refuser l’autre que de s’affirmer soi-même". Voir Pascal Bruckner, "Samuel P. Huntington ou le retour de la fatalité en histoire", Esprit, novembre 1997, pp. 57 et 66.

30 En effet, la conception culturaliste fait fi de l’évolution inhérente à la culture. Celle-ci ne se reproduit pas à l’identique. Elle se tranforme au cours du temps, comme l’affirme Carmel Camilleri : "Toute culture est une façon déterminée de signifier, et donc de gérer les problèmes des hommes, leurs rapports avec leur environnement et eux-mêmes : aussi change-t-elle avec ces problèmes et cet environnement. Il n’est pas une culture au monde qui soit demeurée ce qu’elle était il y a quelques siècles", Projet, n° 235, automne 1993, p. 30.

31 Frédéric Ramel, "Trois ans après, le retour de Samuel P. Huntington et du choc des civilisations : critique d’une analyse réductrice", Arès, vol. XVI, n° 1, mars 1997, pp. 43-54.

32 Article publié dans De defensa, 25 septembre 1995, vol. 9, n° 2, p. 17. Dans son article de 1996, Samuel P. Huntington tend à introduire ce facteur et limite ainsi le caractère essentialiste de sa démarche : l’opposition en valeurs ne serait pas due à l’essence belligène de la culture mais à l’introduction massive des valeurs occidentales au sein des nouveaux États. L’échec de la modernisation ayant provoqué notamment l’essor des mouvements de protestation intégriste manifeste un phénomène que Samuel P. Huntington entend arrêter : l’expansion des valeurs occidentales et ses effets pervers. Ainsi, il faut éviter de répandre les valeurs occidentales et de les faire copier : "Modernization and economic development neither require nor produce cultural westernization. To the contrary, they promote a resurgence of, and renewed commitment to, indigenous cultures. (¼ ) At the social level, modernization enhances the economic wealthand military power of the country as a whole and encourages people to have confidence in their heritage and to become culturally assertive. As a result, many non-Western societies have seen a return to indigenous cultures. It often takes a religious form, and the global revival of religion is a direct consequence of modernization", Samuel P. Huntington, "The West, Unique not Universal", op. cit., p. 37. Huntington caractérise ce phénomène de "Westoxification". Il s’agit du seul passage dans lequel Samuel P. Huntington reconnaît un facteur socio-politique dans l’émergence du choc des civilisations. Toutefois, ce passage demeure très sporadique et ne saurait remettre en question l’épine dorsale de la pensée d’Huntington animée largement par l’importance du facteur dispositionnel d’ordre culturaliste dans l’essor des conflits aux dépens des paramètres situationnels. Cette référence apparaît également dans l’ouvrage mais dans les mêmes termes : voir Samuel P. Huntington, The Clash of Civilizations and the Remaking of World Order, op. cit., pp. 112-sq. Sur les racines véritablement politiques des mouvements islamistes, voir Séverine Labat, Les islamistes algériens. Entre les urnes et le maquis, Paris, Seuil, 1995, 347 pages. Loin de mobiliser l’hypothèse culturaliste, Séverine Labat montre en quoi la cause majeure du rayonnement islamiste correspond à l’effondrement de la légitimité politique du régime.

33 Didier Bigo et Jean-Yves Haine, "Troubler et inquiéter. Les discours du désordre international", Culture et conflits, n° 19/20, 1995, p. 74. Voir également l’introduction de son ouvrage au cours de laquelle l’auteur qualifie le choc des civilisations de paradigme utilisable à la fois pour les chercheurs et les décideurs politiques, The Clash of Civilizations and the Remaking of World Order, op. cit., p. 13.

34 Dario Battistella, "Recherche ennemi désespérément", Confluences Méditerranée, n° 12, automne 1994, p. 151.

35 Samuel P. Huntington, The Clash of Civilizations and the Remaking of World Order, op. cit., p. 13.

36 Ibid., pp. 38-39.

37 Ibid., pp. 21 et 320.

38 Cette pensée de la domination ne puise pas seulement ses sources au sein de la pensée marxienne. Elles trouvent bien évidement dans la réflexion sur l’impérialisme menée par Lénine des éléments analytiques.

39 Janine Brémond et Alain Geledan, Dictionnaire économique et social, Paris, Hatier, 1981, p. 346.

40 Samir Amin, Les enjeux stratégiques en Méditerranée, Paris, L’Harmattan, 1992, pp. 186-187.

41 Bertrand Badie et Guy Hermet, Politique comparée, Paris, Presses Universitaires de France, 1990, p. 113. En présentant cette dichotomie, Immanuel Wallerstein mobilise le principe organiciste de David Easton selon lequel tout système se caractérise par un centre dominant environné d’une périphérie dominée ou subalterne. Voir op. cit., p. 88.

42 Ibid., p. 170.

43 À la fois maître de conférences à l’Institut d’études politiques de Paris et administrateur de Médecins sans frontières, Jean-Christophe Rufin a été chargé de mission auprès du secrétariat d’État aux Droits de l’homme, puis conseiller auprès du ministre de la Défense. Ainsi, ce médecin psychiatre ne se contente pas d’agir dans le cadre d’organismes humanitaires. À travers ses fonctions universitaires, il participe à une réflexion d’ensemble quant à la situation internationale actuelle et se présente comme un expert pour les politiques.

44 Paris, Lattès, 1991 ; cet ouvrage a fait l’objet d’une nouvelle publication : Paris, Hachette, "Pluriel", 1992. La thèse de Rufin est reprise dans Jean-Baptiste Foucauld, La France et l’Europe d’ici 2010, Commissariat général du plan, Paris, La Documentation française, février 1993, pp. 15-21.

45 Bertrand Badie, La fin des territoires, Paris, Fayard, 1995, p. 135.

46 Philippe Forget et Gilles Polycarpe, Le réseau et l’infini, Paris, Économica, 1997, p. 83.

47 Philippe Forget, "Prolégomènes à une nouvelle stratégie totale", Stratégique, 2e trimestre 1980, p. 85.

48 Ibid., p. 86.

49 Philippe Forget et Gilles Polycarpe, Le réseau et l’infini, op. cit., pp. 123-124.

50 Ibid., p. 163.

51 Ibid.

52 Ibid., p. 164.

53 Défense et sécurité à l’horizon 2000. Nouveaux défis, nouveaux moyens, rapport du groupe n° 12, Centre des Hautes Études de l’Armement, septembre 1995, p. 17.

54 Philippe Forget et Gilles Polycarpe, Le réseau et l’infini, op. cit., pp. 76 et 162. Ce constat débouche dans l’argumentation de Philippe Forget et Gilles Polycarpe sur une stigmatisation des effets de la technique et la mobilisation d’une critique romantique : c’est-à-dire la remise en cause de ces arrachements à la naturalisation auxquels le réseau procède. L’expression de ce romantisme politique apparaît dans toute sa splendeur à la page 159 de l’ouvrage : "La mondialisation qui tambourine à nos oreilles répond à la vocation transnationale et planétaire du Capital et de son économie ; mais cette totalisation économique, bien que logique, ne se fonde pas elle-même : elle provient de la découverte de la volonté par le sujet occidental, qui, voulant nier son être-en-défaut, se veut origine de soi et de toutes choses. La mondialisation traduit l’utopie dévoyée d’une Humanité universelle que l’on veut ériger impérativement et impérialement, par l’abstention générale et l’arrachement des hommes à leurs trames identitaires et leurs sites d’existence" (ibid., p. 159). Les auteurs ne critiquent pas seulement la domination instrumentale de l’identité par la technique, ni la domination politique, économique et sociale par la technique. Ils condamnent la transformation ontologique de l’homme sous l’effet de celle-ci. Cette mutation anthropologique soulève une réaction vive parce qu’elle détruit les repères classiques d’appartenance ainsi que les modalités antérieures d’inscription de l’humain au sein de son environnement qui, selon les auteurs, le fonde véritablement : "La domination, à l’ère de la Technique, est bien plus qu’une domination territoriale, politique, sociale, ou même économique ; elle est d’ordre anthropologique et herméneutique, mettant en jeu les fondations mêmes de l’être humain, convoqué à une mutation radicale par la volonté de la Technique. Celle-ci enjoint au Vieil Homme de disparaître, car sa parole est usée et le sens dépassé. Aucun sens ne peut être déposé dans le monde, ni trouvé, ni retrouvé, ou espéré. La production et la reproduction qui affirment la puissance de la volonté, n’attendent du Nouvel Homme que d’être un agent sûr et muet de leur mouvement éternel. Sa naissance exige sa déliaison de la Terre, l’Histoire et l’Autre" (ibid., p. 165). Le réseau et l’infini se clôt sur cette idée : l’apologie d’une identité inscrite dans un territoire précis. Il s’agit d’une identité singulière opposée en tous points à celle du réseau. Les auteurs font référence au mot grec pleonexia, lequel signifie "l’excès, l’appétit multidimensionnel mal contrôlé ou vulgaire, sans goût - une anticipation (peut-être géniale ?) de cet excès démesuré de nœuds (nexus) qui prolifèrent à l’infini sous l’égide des réseaux productifs" (ibid., p. 83).

55 Pour une définition exhaustive de "Barbares", voir l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert, articles Barbares, Barbare et Barbaresque.

 

57 Il s’agit du jugement porté par Stanley Hoffmann dans son célèbre article : "An American Social Science : International Relations", Daedelus, n° 106, 1977, p. 52.

58 W.C. Olson et N. Onuf, "The Growth of a Discipline : Reviewed", in S. Smith (ed.), International Relations, Oxford, Basic Blackwell, p. 13.

59 Kjell Goldmann, "International Relations : An Overview", in Robert E. Goodin et Hans-Dietrer Klingemann, op. cit., p. 402.

60 L’ennemi culturel qu’il présente n’est pas monolitihique à l’échelle internationale : l’Internationale néo-fondamentaliste est une chimère non seulement d’un point de vue doctrinal mais aussi au plan des revendications : le mouvements islamistes demeurent dans une posture d’opposition au sein des États. Voir Olivier Roy, Généalogie de l’islamisme, Paris, Hachette Littératures, 1995, pp. 98-sq. Mohammad-Reza Djalili abonde dans le même sens car l’Islam, selon lui, ne constitue pas un facteur homogène au sein des relations internationales. Mohammad-Reza Djalili, Diplomatie islamique. Stratégie internationale du Khomeynisme, Genève-Paris, PUF, Publications de l’Institut Universitaire des Hautes Études Internationales, 1989, p. 50.

61 Robert O. Keohane, "International Relations : Old and New", op. cit., pp. 471 et 473.

62 Ibid., p. 464.

63 Kjell Goldmann, "International Relations : An Overview", in Robert E. Goodin et Hans-Dietrer Klingemann, op. cit., p. 414.

64 Jean Baechler, Qu’est-ce qu’une idéologie ?, Paris, Gallimard, 1976, pp. 371-379.

65 Ibid., p. 377. Cette présentation de l’idéologie renvoie à une catégorie d’ennemi conceptualisée par Raymond Aron : celle d’ennemi permanent et absolu. Voir Raymond Aron, Paix et guerre entre les nations, Paris, Calmann-Lévy, 1962, pp. 40-sq.

66 Voir Ignacio Ramonet, "Guerres futures", Manière de voir, op. cit., p. 7. Certains spécialistes américains insistent de façon croissante sur une forme de brigandage généralisé sur la base d’une démocratisation de la mort (accès aisé à des armes de destruction massive par des personnes privées ou des organisations mafieuses) : Alvin Toffler, Guerre et contre-guerre. Survivre à l’aube du xxe siècle, Paris, Fayard, 1994, pp. 279-sq.

67 Voir le premier chapitre du Livre premier des Six Livres sur la République de Bodin, ainsi que le chapitre IV du Livre premier du Contrat social de Rousseau. Notons également qu’il est très difficile de parler d’ennemi pour qualifier les épidémies, maladies incurables ou catastrophes naturelles. Il s’agit ici plutôt de risque lié à la nature ou à la physiologie qui ne renvoie pas à des institutions humaines auxquels les concepts d’ennemi, d’adversaire ou de rivaux sont applicables. Ce genre de phénomènes, de surcroît, suscite moins de mobilisation ou d’effets de solidarité. Voir Richard H. Ullman, "Redefining Security", International Security, été 1983, vol. 8, n° 1, p. 138.

68 François Busnel, Frédéric Grolleau, Frédéric Tellier et Jean-Pierre Zarader, Les mots du pouvoir. Précis de vocabulaire, Paris, Vinci, 1995, article Ennemi, p. 102.

69 Sur le rapport étroit entre ennemi et lutte pour des valeurs, voir Julien Freund, "Observations sur deux catégories de la dynamique polémogène, de la crise au conflit", Communications, n° 25, 1976, pp. 107. Pour lui, ce qui caractérise un conflit, c’est la présence d’une lutte entre ennemis véhiculant des valeurs antagonistes.

70 On entendra par nationalisme une doctrine politique spécifiquement moderne fondée sur la référence à une nation homogène et organique dont les valeurs s’imposent par la force face aux autres nations externes. Il s’agit d’un principe politique visant la réunion de l’unité politique avec l’unité nationale. Voir la définition de Isaiah Berlin, À contre courant. Essai sur l’histoire des idées, Paris, Albin Michel, 1988, pp. 355-361. Voir également Eric Hobsbawm, Nations et nationalisme depuis 1780, Paris, Gallimard, 1990. Selon Eric Hobsbawm, le nationalisme se différencie du fondamentalisme. Celui-ci tire sa force d’une vérité universelle applicable à tous tandis que celui-là est exclusif, rejetant de ces considérations la majeure partie de l’espèce humaine. L’auteur distingue également le nationalisme du xixe siècle - défini comme le vecteur d’un développement historique - et le nationalisme de la conjoncture actuelle, plus profondément diviseur et négatif, exaltant les spécificités ethniques et culturelles. L’ethnie se caractérise par différents attributs parmi lesquels un ancêtre commun, des mémoires partagées, une culture commune, un territoire spécifique. Richard Davies, "Ethnicity : Inside Out or Outside In ?", in Jill Krause et Neil Renwick (eds), Identities in International relations, Londres, Macmillan Press, 1996, p. 84.

71 Joseph Maïla, "Identité ethnique et violence politique", Études, octobre 1994, pp. 299-sq.

72 Qu’ils soient d’ordre nationaliste ou ethnique ou bien les deux à la fois.

73 Voir Anthony D. Smith, "Culture, Community and Territory : The Politics of Ethnicity and Nationalism", International Affairs, vol. 72, n° 3, 1996, pp. 445-458.

74 V.P. Gagnon, "Ethnic Nationalism and International Conflict. The Case of Serbia", International Security, hiver 1994/1995, vol. 19, n° 3, pp. 130-166.

75 Ghania Saai-Oumramdane, "Le Front Islamique du Salut à travers son organe de presse Al-Mumqid", Peuples Méditerranéens, n° 52-53, juillet-décembre 1990, pp. 155-165.

76 Ibid., p. 163. Cette importance de la culture et des valeurs dans les conflits vise bien à mobiliser les populations et surtout légitimer l’action violente des groupes. Voir à ce sujet Johan Galtung, "Cultural Violence", Journal of Peace Research, vol. 27, n° 3, 1990, p. 296.

77 Jean Leca, "Mort d’un intellectuel algérien", Commentaire, n° 77, printemps 1997, p. 65.

78 Ibid., p. 68.

79 Kjell Goldmann, "International Relations : An Overview", in Robert E. Goodin et Hans-Dietrer Klingemann, op. cit., p. 402. La question des rapports entre guerre et économie a toujours fait l’objet d’investigations dans le cadre de la philosophie ou des sciences sociales (voir Raymond Aron, La société industrielle et la guerre, Paris, Plon, 1959). Mais ces réflexions deviennent de plus en plus nombreuses aujourd’hui dans la discipline des relations internationales.

80 Le terme est rentré dans le dictionnaire. Le Petit Larousse de 1989 livre la définition suivante : "Lutte entre puissances menée parallèlement à ou en dehors d’un conflit armé".

81 Aux Etats-Unis, Edward N. Luttwak, lequel a relancé le concept de géo-économie. En France, Bernard Esambert : La guerre économique mondiale, Paris, Orban, 1991.

82 Pour les différentes acceptions du concept de guerre économique, voir Claude Lachaux, "La guerre économique : un concept ambigu", Problèmes économiques, n° 2295, 14 octobre 1992, pp. 28-32.

83 Edward N. Luttwak, Le rêve américain en danger, Paris, Odile Jacob, 1995, p. 74.

84 Cette orientation éviterait même l’irruption d’une violence sanglante selon John U. Nef : "La guerre commerciale (douane, prohibition) a fourni une sorte d’alternative à la guerre qui procurait aux adversaires la satisfaction de pouvoir réciproquement s’attaquer sans rencontres sanglantes". Dominique Saby, Guerre et économie. Exemple du Japon, thèse de doctorat d’État en Sciences économiques, Université Paris-Dauphine, janvier 1984, p. 47.

85 Edward N. Luttwak, Le rêve américain en danger, op. cit., p. 41.

86 Lester Thurow, La maison Europe : superpuissance du xxie siècle, Paris, Calmann-Lévy, 1992, p. 25. Voir aussi Claude Lachaux, op. cit., p. 32.

87 Sur la différence des logiques entre marché et guerre, voir Christian Schmidt, Penser la guerre, penser l’économie, Paris, Odile Jacob, 1991, p. 289.

88 Article 3. Documents d’actualité internationale, n° 19, 1er octobre 1996, p. 778.

89 Voir La Tribune, 6 octobre 1997.

90 Voir Olivier Roy, "Le nœud caspien", Politique internationale, n° 76, été 1997, p. 224. Voir également Zbigniew Brzezinski, Le grand échiquier, Paris, Bayard, 1997, p. 194.

91 Ces valeurs ne sont plus rejetées dans la sphère privée ou bien ne sont plus communes aux acteurs en présence.

92 Jean Baechler, Démocraties, Paris, Calmann-Lévy, 1985, p. 126.

93 Voir pour l’exposition de cette théorie de la paix démocratique Michael W. Doyle, "Kant, Liberal Legacies, and Foreign Affairs - I", Philosophy and Public Affairs, vol. XII, n° 3, juin 1983, pp. 205-235, et "Kant, Liberal Legacies, and Foreign Affairs - II", Philosophy and Public Affairs, vol. XII, n° 4, octobre 1983, pp. 323-353.

94 Pour une présentation de ce débat, voir Michael Brown (ed.), The Debate on the Democratic Peace, Cambridge, MIT Press, 1996.

95 Raymond Aron, Paix et guerre entre les nations, op. cit., p. 108. Selon Aron, "l’hostilité étatique n’implique pas la haine, elle n’exclut pas les accords, les réconciliations après la bataille. Les hommes d’État, vainqueurs ou vaincus, peuvent traiter avec l’ennemi sans être accusés de trahison par les idéologues leur reprochant d’avoir épargné le criminel ou par des jusqu’au-boutistes les accusant de sacrifier les intérêts nationaux afin d’assurer la survie de leur régime".

96 Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique, tome 2, Paris, Génin, Librairie de Médicis, 1951, p. 384.

97 Raymond Aron, Les étapes de la pensée sociologique, Paris, Gallimard, 1967, p. 259. Si l’État démocratique n’est pas entièrement vaincu au cours des premiers combats, il finit par se mobiliser complètement et pousse la guerre jusqu’au bout, jusqu’à la victoire totale.

98 Jack Snyder et Karen Ballentine, "Nationalism and the Marketplace of Ideas", International Security, automne 1996, vol. 21, n° 2, p. 25.

99 Lewis A. Coser, Les fonctions du conflit social, Paris, Presses universitaires de France, "Sociologies", 1982, p. 79.

100 Nous nous limiterons ici à la désignation d’un ennemi externe dans le processus de légitimation. La littérature politologique abonde sur la question de l’ennemi interne puisque la légitimité des États s’est consolidée par la maîtrise de la violence et des ennemis internes. Voir Philippe Braud, (dir.), La violence politique dans les démocraties occidentales, Paris, L’Harmattan, "Cultures et conflits", 1993, pp. 5-sq.

101 "Pour les Européens, l’Islam a toujours été un sujet de préoccupation. Mais ce n’est plus un phénomène lointain. (¼ ) Désormais il fait partie d’une réalité culturelle qui caractérise les quartiers les plus pauvres de certaines villes d’Europe occidentale. (¼ ) Le vieil ennemi s’est glissé par la porte de derrière et il doit affronter des clichés et des fantasmes irrationnels élaborés pendant des siècles : djihad contre les infidèles, acceptation passive du gimat (destin) et foi fanatique", cité dans Mariano Aguirre, "Guerres de civilisations ?", Le Monde diplomatique, décembre 1994, p. 25.

102 Remarques du secrétaire d’État adjoint Strobe Talbott, American Eagle or Ostrich : American Engagement in the post-cold War World, Discours prononcé au Milwaukee Town Hall Meeting, Milwaukee, Wisconsin, Pabst Theatre, 12 septembre 1995.

103 Fred Halliday, "Les fondements de l’hostilité à l’islam", in Un péril islamiste, Bruxelles, Complexe, 1994, p. 70.

104 Michael H. Shuman et Hal Harvey, Security Without War. A Post-Cold War Policy, Londres, Westview Press, 1993.

105 Institute for National Security Studies, Strategic Assessment, Washington DC, National Defense University, 1997, p. 233. Voir Michael Klare, "Quand Washington repense sa stratégie militaire", Manière de voir, n° 37, janvier-février 1998, pp. 10-12.

106 Des auteurs comme David Campbell et plus récemment Samuel P. Huntington l’ont signalé : Samuel P. Huntington, "The Erosion of American National Interests", Foreign Affairs, octobre 1997, p. 30.

107 Certains auteurs aboutissent à un certain extrêmisme en renversant la proposition : "L’élimination de la guerre implique l’élimination inévitable de la souveraineté nationale et de l’État, dans sa conception traditionnelle". John K. Galbraith, La paix indésirable. Rapport sur l’utilité des guerres, Paris, Calmann-Lévy, 1968, p. 100. Sur cette question, voir la dernière partie de l’article de Iver B. Neumann, "Self and Other in International Relations", European Journal of International Relations, vol. 2, n° 2, 1996, pp. 139-174.

108 Voir Norbert Elias, La dynamique de l’Occident, Paris, Calmann-Lévy, 1975, pp. 317-318.

109 Norbert Elias, La société des individus, Paris, Fayard, 1991, pp. 271-272.

110 Charles Kegley Jr et Margaret G. Hermann, "The Political Psychology of " Peace through Democratization "", Cooperation and Conflict, vol. 30, n° 1, 1995, p. 13.

111 Ibid., p. 14.

112 Stephen Walt, "Why Alliances Endure or Collapse", Survival, vol. 39, n° 1, printemps 1997, pp. 156-179.

113 Conflict, Conflict Management and Cooperation in North-Africa, New York University, PhD, 1993, pp. 488-489.

 

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