Controverse

La politique militaire de Gorbatchev : le discours et les faits 

 

Jean Bour

 

Mikhaïl Gorbatchev a su tirer profit de la crise du Golfe. A Helsinki, le président Bush, qui avait besoin d’assurances sur le soutien soviétique, les a obtenues moyennant quelques promesses, notamment le principe d’un important accroissement de la coopération économique et un nouvel abaissement du niveau des forces américaines en Europe. Certains, aux États-Unis, qui avaient déjà relevé un changement de langage de l’Administration à l’égard de l’URSS[1] ne pourront manquer d’y voir confirmation de leur thèse. 

Les réserves qui commencent tout de même à se faire jour en Europe comme aux États-Unis sont-elles fondées ? En d’autres termes, l’URSS est-elle décidée à s’aider elle-même et le discours de Mikhaïl Gorbatchev sur l’allégement de son effort militaire - condition nécessaire de son sauvetage économique - est-il confirmé par les faits ?

UN BUDGET MILITAIRE TOUJOURS ÉLEVÉ

Le 18 janvier 1989, Mikhaïl Gorbatchev confiait à une délégation de la Trilatérale qu’il comptait réduire les dépenses militaires et la production d’armement soviétiques, respectivement de 14,2 % et 19 % en 1989-1990.

1990 s’achève. Quel bilan peut-on faire de ces deux années de réformes gorbatcheviennes dans le domaine de la sécurité ?

C’est un fait, les dépenses militaires, selon les estimations occidentales,[2] ont progressé d’environ 3 % l’an en valeur constante de 1985 à 1988 - alors que leur croissance était, jusque-là, d’un peu moins de 2 % - avant de marquer, en 1989, une diminution de 4 % qui devrait rester du même ordre en 1990.[3] Malgré cette baisse, leur niveau est resté supérieur à ce qu’il était lorsque M. Gorbatchev est arrivé au pouvoir.[4]

C’était l’époque - que la soviétologue Françoise Thom appelle "la période andropovienne" de la perestroïka[5] - où le régime croyait encore pouvoir assurer le succès du plan en agissant sur le "facteur humain" sans avoir à toucher aux priorités traditionnellement accordées à la défense. L’augmentation des dépenses militaires observée entre 1985 et 1988 résulte, par exemple, de l’effort exercé au profit, d’une part du développement des armements de la triade nucléaire stratégique et d’autre part, de l’achèvement du programme de modernisation des forces conventionnelles lancé par le maréchal Ogarkov au début des années 80. Des dépenses qui, selon les estimations occidentales, sont passées - compte tenu de l’inflation - de 90 ou 94 milliards de roubles en 1975 à une fourchette de 130-150 milliards en 1988 et de 135-160 milliards en 1989,[6] soit pour ]es services spéciaux américains de 15 % à 17 % du PNB et pour d’autres analystes, de 20 % à 25 %. Par comparaison, la part des dépenses de défense est de 6,5 % du PNB aux États-Unis et de 2,5 % en moyenne dans les autres pays de l’OTAN. On ne peut dès lors s’étonner que les efforts de redressement de l’économie aient été vains.

Émanant d’organismes de recherche très divers, tant officiels que privés, concordantes à quelques milliards près, il est difficile d’admettre que les évaluations occidentales - basées au Pentagone sur la méthode "des cubes" ou "building block method" - puissent toutes être surestimées avec une telle unanimité. Elles sont en tout cas le seul moyen de cerner l’importance des dépenses militaires de l’URSS, que même des officiels soviétiques prétendent ne pas connaître. Mauvaise foi ou ignorance véritable ? Lors du colloque organisé à Paris, en juillet 1989 par l’Association des journalistes économiques et financiers (AJEF) sur la perestroïka économique, les participants soviétiques "ont révélé qu’ils étaient incapables de donner la mesure de l’effort militaire" (de leur pays).[7] Malgré l’épaisseur du secret qui entoure les affaires de défense, on peut s’en étonner, alors qu’on trouvait parmi eux, V. Pavlov, ministre des Prix, Victor Bakuto, ministre du Travail et Abel Abanbeghyan, l’un des principaux conseillers économiques de Gorbatchev. Le Pentagone et l’OTAN, et avec eux les experts occidentaux indépendants, s’en tiennent pour l’heure à leurs estimations - le budget de 77,3 milliards de roubles présenté par Mikhaïl Gorbatchev en juin 1989 doit être multiplié par deux et il en est de même du budget 1990.

On estime souvent à l’Ouest que l’une des grandes difficultés d’analyse du budget militaire de l’URSS tient au problème des prix soviétiques, l’absence d’une réforme de ceux-ci compliquant toute comparaison entre les dépenses des deux camps. S’y ajoutent les incertitudes sur son mode de calcul - il est exprimé, pense-t-on, en prix courants - le manque de fiabilité des statistiques du Kremlin, la dispersion des dépenses entre ministères différents qui impose, s’agissant de l’URSS, de distinguer entre dépenses et budgets militaires, enfin les facilités accordées à l’industrie de défense pour l’acquisition des biens et services, dont l’effet est de baisser artificiellement les prix de production. Pour tenter de justifier la modicité de leurs chiffres, les Soviétiques ont précisément avancé les coûts moindres, par rapport à ceux de l’Ouest, de leurs programmes d’équipement et de recherche et développement - mais on vient de voir qu’ils sont faussés - ainsi que de leur armée basée pour deux tiers sur la conscription comparée à l’armée de métier des États-Unis. Ces raisons ne suffisent pas cependant à tout expliquer de la différence entre les montants avoués par Moscou et les estimations occidentales. En fait, c’est la présentation restrictive du budget militaire soviétique qui est en cause. Le Premier ministre, Nikolaï Ryjkov devait en donner la confirmation implicite, en reconnaissant l’existence de lignes de crédits hors budget militaire (3,9 milliards de roubles par exemple, pour le programme spatial de la Défense).

Bien qu’elle ait été confirmée par un diplomate soviétique en poste à Bruxelle,[8] cette interprétation est encore incomplète tant il est vrai que la manie du secret est tenace à Moscou. A étudier le budget 1990, pourtant censé être transparent, on s’aperçoit qu’outre le programme spatial militaire, il ne mentionne ni les programmes d’armements nucléaires, ni l’aide militaire à l’étranger que le Pentagone estime à 15 milliards de dollars pour 1989, ni probablement l’intégralité de la recherche de défense. Les incertitudes sur le niveau réel des dépenses militaires soviétiques ne sont donc toujours pas levées malgré la glasnost.  

PRODUCTION MILITAIRE

Depuis l’arrivée au pouvoir de Mikhaïl Gorbatchev, l’URSS a continué de pousser activement la production de ses matériels terrestres, navals, aériens et stratégiques. L’effort a été particulière­ment marqué dans le domaine stratégique, mais il a aussi affecté plusieurs catégories d’armes offensives conventionnelles. On peut pourtant parler de sa diminution dans le courant de 1989, les ressources budgétaires consacrées aux fabrications d’armement ayant été réduites de 6 % à 7 %. Les coupes les plus importantes ont porté sur l’équipement des forces d’emploi général, spécialement des forces terrestres, tandis que la production aéronautique marquait un ralentissement, que celle des systèmes stratégiques demeurait au niveau élevé antérieur et que la construction navale augmentait au profit de la flotte de surface.[9]

Naturellement, les réductions concernent d’abord les équipe­ments anciens, et les productions nouvelles sont conduites à une cadence suffisante pour ne pas entraver la modernisation entreprise dans les unités. Pour 1990, par exemple, si l’on s’en tient aux informa­tions du ministère de la Défense soviétique, plus de 62 % du budget militaire sont toujours consacrés à la recherche de défense et aux acquisitions d’armements et de matériels de guerre.[10] Et encore, les programmes d’armements nucléaires ont-ils été "omis" du décompte officiel.

Dans les armements terrestres, les réductions intervenues ont d’abord touché la production des chars et, à un moindre degré, celle des matériels d’artillerie. Leur niveau reste néanmoins élevé. De 2 800 unités annuellement pour la période pré-gorbatchevienne de 1982 à 1984, il est passé pour les premiers, selon le Pentagone, à une moyenne de 3 400 par an de 1986 à 1988. En 1989, l’industrie soviétique fabriquait encore, à elle seule, 1700 chars par an, soit deux fois la production de l’ensemble des pays de l’OTAN. On observe par ailleurs la fabrication de 3 500 plate-formes porte-chars. Dans les autres catégories de blindés, on relevait en 1988, soit trois ans après l’arrivée au pouvoir de M. Gorbatchev, une augmentation des sorties de véhicules de combat d’infanterie (VCI) modernes du type BMP2 de près de 20 % d’une année sur l’autre (4 450 en 1987, 5 250 en 1988),[11] celles-ci atteignaient en 1989, 5 700 engins pour 650 aux États-Unis. Simultanément, on note la sophistication croissante des matériels : à côté des chars T72 et T80 et du VCI BMP2 apparaissent maintenant le T80 M9 et le BMP3, deux réalisations de l’ère Gorbatchev,[12] illustrant le souci de Moscou de renforcer son parc de  blindés modernes à la veille du traité sur la réduction des forces conventionnelles en Europe (CFE). On pouvait dès l’été 1990 estimer à 11 % l’augmentation du nombre des chars modernes dans les dotations de 1988 à 1990 et à 71 % le pourcentage de ces engins se trouvant dans la zone dite ATTU (Atlantic to the Urals) affectée par le traité. Concernant l’artillerie, la cadence de production des matériels modernes atteignait 900 obusiers par an en 1987-1988 (pour 175 aux États-Unis en 1988). En 1989, elle a encore été de 750 unités contre 40 aux États-Unis, le nouvel obusier automoteur de 152 mm S19 (40 km de portée) entrant dans les dotations. Enfin, tous les systèmes nucléaires sol-sol, pour lesquels l’Est dispose d’une supériorité de 20 à 1 pour les lanceurs et de 10 à 1 pour les fusées, ont été modernisés, alors que le seul système américain correspondant, le Lance, ne l’a pas été (et d’ailleurs ne le sera pas).

La production aéronautique est moins importante qu’elle ne l’était il y a dix ans, ayant en outre, marqué un ralentissement en 1989. Elle reste cependant élevée avec, pour cette même année, quelques 40 bombardiers et 625 chasseurs-bombardiers, l’accent étant mis pour ces derniers, sur la sortie des MiG-29 et des Su-27. Près des deux tiers du parc aérien soviétique sont maintenant composés d’appareils de quatrième génération dont la capacité opérationnelle, considérablement améliorée, compense très largement la baisse de production. Le bombardier à rayon d’action intermédiaire Tu-22 M Backfire, destiné à remplacer le Tu-16 de la génération précédente (une trentaine d’exemplaires), se classe parmi les meilleurs. Les nouveaux modèles tactiques (Su-27, MiG-25, 29 et 31) ont un rayon d’action notablement accru qui leur permet, pour la plupart, d’opérer dans toute la profondeur du dispositif allié, y compris le territoire français. Dans le transport, l’An-124, un moment le plus grand cargo du monde, vient d’être détrôné par l’An-225 capable d’enlever 250 tonnes sur 4 000 km.

 

La production navale a poursuivi l’effort de rénovation entrepris par la marine soviétique à partir de 1980 pour, selon l’auteur de Flottes de combat 1990,[13] "remplacer ceux de ses bâtiments qu’elle savait, de toute façon, appelés à disparaître". Un effort qui reste impressionnant, bien que l’URSS ait procédé au resserrement de son dispositif naval. Pour 1989 seulement, les chantiers soviétiques n’ont pas produit moins de 21 grandes unités sous-marines et de surface à côté de nombreuses autres de moindre tonnage. C’est ainsi, pour se limiter à la flotte de surface, qu’un quatrième croiseur lance-missiles à propulsion nucléaire de la classe Kirov : le Youri Andropov (28 000 t) est en voie d’achèvement aux chantiers de Leningrad pour entrer en service en 1992, que 2 croiseurs de défense aérienne du type Slava (10 000 t), 12 grands destroyers lance-missiles des classes Sovremennyi et Udaloy, 1 frégate et plusieurs corvettes sont en construction. Dans la catégorie des porte-avions, une quatrième unité du type Kiev, le Baku (36 000 t) a été admise au service en 1990. Elle sera suivie en 1991 du Tbilissi rebaptisé Kouznetsov (65 000 t), puis en 1992, du Varyag (ex-Riga). En commande enfin, on trouve aux chantiers de Nikolaev, un très grand porte-avions de 75 000 t, l’Oulyanovsk, prévu pour entrer en service en l’an 2000 et un croiseur d’un type nouveau à ceux de Leningrad. L’effort traditionnel au profit de la composante sous-marine a été maintenu avec la sortie de sous-marins nucléaires d’attaque (SNA) des classes Victor et Sierra, et la conversion de sous-marins lanceurs d’engins (SNLE) de type Yankee en SNA (nouvelle désignation OTAN : Yankee-Notch), tous ces bâtiments étant capables de lancer le missile de croisière à objectifs terrestres SS-N-21 d’une portée de 3 000 km. Forte de 260 bâtiments (SNLE exclus), la flotte sous-marine soviétique est, encore aujourd’hui, la première du monde par le nombre.

Ce sont les armements stratégiques qui ont bénéficié de l’effort le plus patent, les composantes offensives de la triade ayant connu un développement sans précédent au cours de la dernière décennie. On observera que la production ne s’est pas relâchée dans les années récentes, les Soviétiques ayant pour objectif de hâter l’équipement de leurs forces stratégiques en moyens modernes en prévision des accords START (Strategic Arms Limitation Talks) qui, suivant les déclarations d’intention des deux parties, lors de la rencontre de Washington de décembre 1987, devraient les amputer - comme celles des Américains - de 50 % de leur potentiel. L’effort porte, à ce jour, sur toutes les composantes des forces offensives, l’accent étant mis sur la production des missiles balistiques intercontinentaux (ICBM). La force de bombardiers qui en fut longtemps le maillon le plus faible a été modernisée et a continué de se renforcer avec la création de nouvelles unités de Tu-95 Bear H et la mise en service en 1988 du super-bombardier Tu-160 Blackjack. Alors que la production des missiles de croisière a été multipliée par trois depuis l’arrivée au pouvoir de M. Gorbatchev, celle des ICBM, qui avait baissé de 1984 à 1986, a été relancée depuis pour atteindre maintenant le niveau des années 1980. La force d’ICBM qui a reçu 100 nouveaux missiles en 1989, est désormais entièrement équipée d’engins de cinquième génération : SS24 et 25, SS18 Mod 5, la capacité d’emport de ce dernier ayant fait un saut qualitatif notable avec un minimum de 10 têtes contre 4 dans les modèles antérieurs.[14] Cet apport ayant permis la destruction d’un certain nombre de vieux modèles, on note, pour la première fois, une diminution du nombre des lanceurs, celui des têtes restant constant. La force de SNLE a, elle aussi, poursuivi sa modernisation avec le lancement, en 1989, d’un sixième bâtiment de la classe Delta IV porteur de 16 missiles mirvés SS-N-23 de 9 000 km de portée - deux autres étant en construction - ainsi que celui d’une nouvelle unité, la sixième également, de la gigantesque classe Typhoon (18 500 t en surface) équipée de 20 missiles SS-N-20 à 8 têtes d’une portée de 8 000 km. Dans le même temps, on a poussé la production des moyens stratégiques défensifs, notamment de sys­tèmes aéroportés d’alerte lointaine et des ABM (systèmes de missiles anti-missiles balistiques) que l’URSS est le seul pays à posséder.

La recherche militaire, coiffée par le Comité d’État pour le complexe militaire et industriel - VPK -[15] a reçu, jusqu’ici, la part la plus large des crédits de la recherche scientifique de l’Union (13,155 milliards de roubles ou 130 milliards de francs, officiellement annoncés pour 1990),[16] mobilisé les meilleurs chercheurs (60 % des chercheurs soviétiques travaillent pour elle) et reçu les équipements les plus sophistiqués. Elle vient d’être réorganisée avec l’objectif de la rentabiliser et de mieux l’insérer dans le cadre de la restructuration économique. Simultanément, Moscou redouble d’activité, d’une part, pour obtenir de l’Ouest la libéralisation des transterts de technologies, et d’autre part, pour améliorer encore le rendement de son système de recueil du renseignement scientifique, technique et technologique. Un rendement qui a connu une singulière efficacité dans les dernières années.

Au total, durant les quatre premières années de la perestroïka, la production soviétique de matériels de guerre en dépit des réductions récentes, s’est maintenue à un niveau élevé, dépassant de loin celle des pays de l’OTAN et marquant même une augmentation notable pour certains pays d’armements offensifs.

Cette accumulation de matériels s’est accompagnée, à partir de 1978, d’un vigoureux effort de modernisation, encore accéléré au début des années 1980 sous l’impulsion du maréchal Ogarkov, puis parachevé sous M. Gorbatchev. Une modernisation dont Moscou va dénier le droit aux autres dès lors qu’elle sera achevée chez elle.[17]

La conversion : une opération très aléatoire

Cependant, cette modernisation aura été ruineuse (et on comprend l’opposition longtemps montrée par les Soviétiques à l’Initiative de défense stratégique - IDS - américaine), puis mise en sommeil par la suite, dans la perspective des START. Son coût n’aura pas peu contribué à l’échec, patent dès la mi-1988, de la seconde phase de la perestroïka.

Dès l’automne de la même année, l’ampleur des difficultés économiques et le mécontentement populaire grandissant imposent de compléter d’urgence la modification du 12e Plan commencée en 1987 et visant à réorienter ses priorités, originellement militaires, vers le secteur de la consommation. En décembre 1988, c’est l’annonce d’une réduction unilatérale des forces et du passage à une "économie de désarmement". En janvier 1989 enfin, c'est l’engagement de réduire le budget militaire et les productions de guerre. Toutes mesures devenues inéluctables et pourtant présentées comme autant de concessions à la cause de la paix.

En dépit de leur coût initial, on attend, au terme des réductions de forces, de sérieuses économies de fonctionnement qui aideront à atténuer d’autant les ponctions inévitables sur l’équipement.  

La réduction de la production de guerre, elle, s’est traduite par l’étalement ou l’ajournement de certains programmes de fabrication et d’acquisition de matériels et par ce qu’on appelle "la conversion". Découlant de la réorientation du 12e Plan, celle-ci vise essentielle­ment à augmenter la contribution du secteur de l’armement à la satisfaction des besoins civils. "Augmenter la contribution", car dans un système de production militarisé à l’extrême, le département ministériel des industries de défense au MOOP[18] présente la particularité de fabriquer également des produits destinés au secteur civil, notamment la plupart des équipements de technologie avancée (en électronique, informatique, robotique, etc.) mais aussi de nombreux biens de consommation (électro-ménager, téléviseurs, magnétoscopes). Dans une déclaration faite en mars 1989, le Premier ministre a précisé que l’objectif était de faire passer la part de production civile de 40 % en 1988 à 50 % en 1991 et à 60 % en 1995. Nombre de ses usines comprenant des divisions militaires et des divisions civiles, on avait conçu, dans certains cas, de freiner l’activité des premières en transférant une partie de leurs moyens (crédits, spécialistes, outillage) aux secondes pour en pousser la production ; dans d’autres, d’augmenter le rendement des divisions civiles grâce à un effort de rationalisation et de modernisation ; enfin, plus rare­ment, de changer la nature de la production de certaines unités.

Les autorités du régime s’étaient montrées généralement très confiantes à l’origine en leur capacité de mener à bien leur entreprise relativement facilement.[19] Leurs premières déclarations sur le sujet, à commencer par celles de M. Gorbatchev citant la valeur d’exemple des industries militaires ainsi que leur capacité à s’adapter aux besoins de la consommation et à dynamiser le secteur civil, n’avaient pas manqué d’une certaine naïveté. Elles ont du reconnaître très tôt les difficultés de l’opération. Alors que le programme de conversion sur cinq ans avait été présenté au Présidium du Conseil des ministres en février 1989, les premiers blocages apparaissaient en effet dès l’été suivant : manque fréquent de productivité des usines transformées, baisse des rémunérations, mévente des premiers produits fabriqués. De jour en jour plus nombreux et complexes à mesure qu’avançait l’expérience, ils ont résulté de causes très diverses d’ordre technique et humain. On peut citer notamment le caractère fermé et la militarisation de l’économie, les nombreuses interdictions génératrices d’effets pervers survenues en cours d’opération, le coût et le résultat décevants des premières conversions et de l’aide technique à la transformation du secteur civil à quoi il faut ajouter les difficultés dues à la persistance du relâchement et des comportements bureaucratiques et aggravées par l’attitude très vite critique sinon hostile de l’encadrement.

En fin de compte, à l’automne 1990, la conversion débouchait sur la plus grande confusion et, pour tout dire, sur un nouvel échec. Membre du bureau politique et proche conseiller de M. Gorbatchev, A. Yakolev devait le reconnaître en septembre dernier en en rejetant la responsabilité sur le complexe militaro-industriel[20] dont les Soviétiques découvrent ainsi qu’il existe aussi chez eux et, de plus, bel et bien sous ce nom.

Méconnaissance des mécanismes économiques ou absurdité de la machinerie collectiviste, il semble décidément que la direction soviétique ait du mal à trouver la formule qui relancera son économie. Après avoir pratiquement tout essayé dans le cadre du système, hormis de trop toucher à la défense, le régime n’a plus d’autre choix que d’en réduire le train. Tout l’art de M. Gorbatchev ce faisant, est d’avoir su présenter l’inéluctable comme un gage de sa volonté de paix et lancer un processus de désarmement dont son pays, militairement suréquipé, risque d’être le grand bénéficiaire.

Quels que soient cependant l’évolution à venir et les sacrifices qui seront encore demandés à la Défense, on peut être assuré que tout sera fait pour sauvegarder la capacité de l’appareil militaire. Les 62 % encore alloués à la recherche-développement et aux armements dans le budget 1990 le montrent assez. Que ce pays, dans la situation économique où il se trouve, consacre encore une telle proportion de ses ressources à s’armer devrait tout de même conduire à se poser quelques questions. Et d’abord, à s’interroger sur l’opportunité de l’aide massive que d’aucuns, en Europe de l’Ouest, préconisent d’apporter à l’URSS par l’intermédiaire de la Banque européenne pour la reconstruction et le développement (BERD).  

UNE DOCTRINE EN ÉVOLUTION

Le nombre en question

Lorsque en décembre 1988, le chef du Kremlin annonça devant l’ONU la réduction unilatérale de ses forces et la nouvelle orientation défensive de leur doctrine, de nombreux médias crurent déceler un conflit qui l’aurait opposé à la "caste militaire". Celle-ci aurait été mise à la raison et le maréchal Akhromeev "limogé".[21]

S’il est vrai que les analyses des politiques et des militaires, comme celles des militaires entre eux, sont loin d’être toujours concordantes et si, donc, des divergences ont pu surgir à cette occasion, il est douteux qu’elles aient pu porter, à la date de décembre 1988, sur le principe d’une réduction des forces et d’une révision doctrinale. En effet, plus d’un an et demi avant les déclarations en cause, l’OTV (Organisation du Pacte de Varsovie), dans son communiqué du 29 mai 1987,[22] se référait déjà de façon explicite à la notion de "suffisance des forces", préconisant leur réduction et celle des armements classiques "à un niveau tel qu’une attaque par surprise soit rendue impossible" tout en se réservant des possibilités de "riposte foudroyante. 

En dépit du poids, dans l’OTV d’alors, du Comité politique consultatif (composé des secrétaires généraux des PC des pays membres),  on imagine mal que le communiqué ait été publié à l’insu ou contre le commandement. Un différend a bien pu surgir, par contre, sur l’importance et la nature des réductions annoncées à New York - le maréchal Akhromeev avait écarté toute idée de réductions unilatérales lors de sa visite à Washington en juillet 1988 - ou sur les délais de leur mise en œuvre. D’autre part, au 8 décembre 1988, la plupart des hauts responsables militaires - à l’exception notable du maréchal Akhromeev - avaient été remplacés par des hommes acquis à la nouvelle politique. Certains ont pu émettre des réserves sur le caractère unilatéral des réductions d’effectifs, voire s’y être franchement opposés. Ils n’étaient pas pour cela au bord de la révolte.

En réalité, l’idée de "suffisance défensive" avait reçu l’aval du XXVIIe congrès du PCUS dès le printemps 1986. Elle trouve son origine dans les études de l’état-major général (EMG) lancées en 1982 par le maréchal Nikolaï Ogarkov. Ces études, qui prônaient la qualité plutôt que la quantité dans l’organisation et l’équipement des forces, n’avaient pas fait, de prime abord, l’unanimité chez les tenants du nombre. Par contre, elles se conciliaient tout à fait avec le plan de redressement de Youry Andropov (novembre 1982) qui visait, en restaurant les valeurs du socialisme, à relancer une économie capable de combler le retard technologique pris sur les Occidentaux, dont l’armée s’inquiétait fort, et à ménager un temps de pause dans la rivalité qui opposait l’URSS aux États-Unis. Ce legs d’Andropov, repris puis adapté par M. Gorbatchev, a donné la "nouvelle pensée" qui régit désormais la politique étrangère de l’URSS, et dans laquelle s’insère la doctrine des forces armées.  

Depuis la fin des années 70, l’EMG soviétique suivait avec attention l’évolution des forces américaines en matière d’armement et de doctrine conventionnels. Pour tous les observateurs, et d’abord les Soviétiques, l’exploitation des possibilités offertes par les technologies nouvelles a entraîné des développements révolution­naires sur le plan conventionnel.

- dans le domaine des équipements d’abord. En 1979 déjà, le Maréchal Ogarkov estimait que les systèmes d’armes américains avaient deux générations d’avance sur ceux de l’armée soviétique. Une avance qui s’étendait aussi aux systèmes dits C3I (Command, Control, Communications - Intelligence) et aux moyens de surveil­lance, de détection et d’alerte lointaine.

- en matière d’emploi ensuite. La physionomie de la bataille aéro-terrestre s’en trouve considérablement changée. Les servitudes inhérentes au facteur temps se sont allégées : le renseignement, les ordres de conduite, ceux de mise en œuvre des feux, sont désormais transmis, pratiquement en temps réel. La notion d’espace s’est élargie. Surtout, la portée accrue des moyens de détection et des armes nouvelles, leur précision jointe à la puissance des feux, ont eu pour effet de réduire l’avantage du nombre en accroissant la vulnérabilité des dispositifs, qu’il s’agisse des échelons d’attaque et de soutien, des installations logistiques ou des objectifs situés dans les grands arrières.

En bref, le temps des gros bataillons est révolu. La doctrine soviétique, qui prévoit l’emploi de forces terrestres massives par échelons successifs, est devenue périmée.

D’où, après que le maréchal Ogarkov eut tenté de reprendre l’initiative avec son programme d’armes de haute technologie, l’idée d’alléger l’outil militaire en portant sa qualité au niveau de celle de l’adversaire. Ce qui se traduit, aujourd’hui, par l’apparition de la notion de "suffisance" dans le domaine du potentiel des forces et de celle de "défense défensive" dans le domaine des opérations. Une évolution conforme au caractère "essentiellement pacifique", de la "nouvelle pensée politique". Susceptible, en outre, d’aider à la perestroïka économique en permettant la diminution des dépenses militaires. Visant aussi à rassurer l’Occident et à faciliter ainsi l’octroi de l’aide économique et technologique dont l’URSS a besoin pour empêcher la banqueroute du système collectiviste.

Suffisance raisonnable : encore des incertitudes 

Que recouvre la nouvelle doctrine militaire ou plutôt l’évolution en cours, car jusqu’ici, rien n’est fixé ?

Dans une conférence prononcée en France, en juillet 1989, devant le Centre des hautes études militaires (CHEM), le général Moïsseev, chef d’état-major général des forces soviétiques[23] a tenu, d’emblée, à souligner "l’orientation essentiellement défensive des volets politique et militaro-technique de la doctrine militaire soviétique moderne". L’objectif politique et stratégique principal est de "prévenir la guerre". Et il ajoute : "C’est la première fois que la mission visant à prévenir la guerre est érigée en principe dans notre système". Pour préciser ensuite : "Bien sûr, l’Union soviétique prévoyait auparavant, entre autres, la lutte contre la guerre, mais cette tâche est maintenant passée au premier plan".

Mais il ne suffit pas de parler de prévenir la guerre, il faut traduire l’idée en termes de structures des forces et de stratégie. Il y a un débat à ce sujet, un débat qui se reflète dans le vocabulaire employé, d’une part, par les militaires de l’EMG, et d’autre part – c’est une nouveauté - par les analystes et conseillers civils de défense du président 

Pour qualifier le volume et la nature des forces jugées nécessaires à la défense de l’Union, les premiers ont commencé par employer le terme de "suffisance défensive" impliquant une structure de forces qui permettrait une défense "active" autorisant des contre-offensives profondes en territoire ennemi. Les seconds préconisaient le terme de "suffisance raisonnable" qui entendait la mise sur pied de forces capables de répondre à une agression sans qu’elles soient autorisées à poursuivre leur action en territoire ennemi. Le 28e congrès du PCUS qui s’est tenu en juillet 1990 a tranché en retenant l’expression "suffisance raisonnable certaine" proposée finalement par les militaires. 

Dans sa conférence, le général Moïsseev parle encore de "suffîsance défensive raisonnable" - après, semble-t-il, qu’une première synthèse a été faite - mais il s’agit du même concept. Il explique : "Pour les forces conventionnelles, la suffisance défensive entend une structure de combat qui permette aux parties concernées de repousser une agression éventuelle sans les autoriser à exercer une menace réciproque et sans disposer de la capacité de mener des actions offensives importantes".

Une certaine dose de contre-offensive est donc permise. Une première question se pose toutefois quant au niveau d’exécution et à l’ampleur de ce type d’opération. Au niveau tactique, il va de soi que les contre-attaques, localement limitées, trouveront toujours leur place dans le cadre de l’action défensive. Mais le commandement soviétique, d’après le Pentagone,[24] conçoit aussi des contre-­offensives de grande envergure au niveau opératif, alors que le maréchal Sergueï Akhromeev estime, selon l’analyste américain W.E. Odom,[25] qu’une capacité de contre-offensive à l’échelon stratégique est compatible avec le nouveau concept doctrinal. Sensiblement à l’époque où le général Moïsseev s’adressait au CHEM, le maréchal indiquait d’ailleurs que le commandement soviétique "prévoit (d’abord) des opérations défensives pour repousser une éventuelle agression, s’il n’est pas possible d’y mettre fin par des moyens politiques", avant de passer à la contre-offensive dans un délai de "3 à 4 semaines". [26]

Autres questions : comment la surprise, qui reste l’un des grands principes du combat, pourrait-elle s’accomoder d’une doctrine qui rejetterait toute initiative offensive, ce qui semble, à vrai dire, impraticable. Enfin, que recouvre le concept de "défense défensive" dont le général Galvin, commandant suprême allié dit avoir "rencontré une douzaine de versions sans jamais avoir compris de quoi il s’agissait"[27].

Dans le domaine nucléaire, le chef de l’EMG soviétique s’est contenté d’évoquer les forces stratégiques offensives pour indiquer que "le principe de suffisance défensive implique leur équilibre entre l’URSS et les États-Unis. Leurs structures peuvent être différentes" a­-t-il précisé ; "mais, quel que soit le niveau des réductions (qui pourraient les toucher à l’issue des START), leurs capacités potentielles devraient rester équivalentes en terme d’efficacité d’emploi". A aucun moment, il n’a indiqué en quoi leur emploi pouvait être affecté par le changement de concept. Pas plus qu’il ne l’a fait pour les forces de théâtre, dont il a en revanche rappelé qu’elles ont subi une réduction de 500 charges.

A vrai dire, il ne semble pas jusqu’ici que la nouvelle doctrine défensive s’applique aux forces nucléaires. En fait, l’Union Soviétique qui a dû récemment diminuer son arsenal d’armes intermédiaires en exécution du traité INF (Intermediate Nuclear Forces) procède à la modernisation de ses armes à courte portée (0 à 500 km) en attendant les accords qui devraient les limiter et auxquels plus rien ne s’oppose du côté de l’OTAN depuis que le traité CFE a été signé. En outre, alors qu’elle a refusé d’éliminer ses ICBM à capacité de première frappe, elle poursuit également avec vigueur la modernisation de ses armes stratégiques en prévision des accords START. Ce qui lui permettra, dans ce dernier cas, de conserver une force certes réduite, mais d’une fiabilité, d’une souplesse et d’une survivabilité accrues.

DES INDICATEURS DÉRANGEANTS  

Les déclarations du général Moïsseev devant le CHEM, complétée par son intervention du 16 janvier 1990 au séminaire de Vienne sur les doctrines militaires, ont donné des indications intéressantes sur l’orientation et l’état des réformes entreprises dans les forces armées soviétiques. Mais, à côté des incertitudes, évoquées plus haut, touchant à la notion de suffisance, leur analyse en révèle d’autres dans plusieurs domaines significatifs, tels que ceux de la doctrine et de l’emploi des forces, de leur préparation, de leur potentiel et des mesures de réduction qui les touchent, pour se limiter à quelques uns. 

Doctrine et nature des exercices

Une bonne indication de l’orientation offensive ou défensive d’une force est donnée par la nature de ses exercices et manœuvres. Ceux du pacte ont longtemps comporté une longue phase de contre-offensive massive et profonde (10 journées d’offensive, en moyenne pour une de défensive). On peut se demander, observait encore le général Galvin au début de 1989, "pourquoi une telle durée de l’action offensive quand ils (les Soviétiques) prétendent être en posture fondamentalement défensive".

Bien que l’exercice d’état-major "automne 88" organisé dans la région militaire d’Odessa en septembre 1988 ait eu pour but d’expérimenter, confidentiellement et hors de la présence d’obser­vateurs étrangers, un nouveau concept défensif,[28] on n’a pas noté, au moins pour la plus grande partie de 1989, de signes d’évolution de la doctrine. Ce n’est guère au cours du dernier trimestre de l’année que les observateurs étrangers ont vu apparaître les premiers thèmes défensifs. Encore que, ceux-ci, n’ayant donné lieu qu’à des séquences défensives sans liens entre elles, ils aient pu noter la difficulté des Soviétiques à monter de véritables manœuvres. Il faudra attendre mars 1990 pour assister, dans là région militaire de Kiev, à une manœuvre d’armée réellement défensive dans son ensemble.

En dépit des questions que suscite toujours la doctrine, notamment sur le degré d’action offensive qu’elle autorise, on peut donc admettre que la révision des anciens concepts - accompagnée de la modification des règlements et manuels d’instruction - est en cours comme l’affirme le chef de l’EMG soviétique qui ajoute, et ce point mérite des réserves, que le commandement est aussi "en train de remodeler la mentalité des généraux et des officiers". Toutefois, l’évolution doctrinale - dont on ne pourra vraiment apprécier le sens qu’avec l’apparition de mesures concrètes - ne sera vraisemblable­ment pas aussi rapide que les déclarations officielles semblent le laisser entendre.  

Préparation morale : l’éducation militaire-patriotique

Il est vrai que, là comme ailleurs, l’institution a montré ces dernières années, des signes de dégradation qui, ajoutés au relâchement de l’idéologie et de l’esprit de discipline ainsi qu’à une montée de l’antimilitarisme chez les jeunes, ont suscité l’inquiétude des militaires. Accentué aujourd’hui, selon certains, par un excès de glasnost, le phénomène était pourtant déjà perceptible à l’arrivée au pouvoir de M. Gorbatchev. Aussi, dès juin 1986, celui-ci faisait-il adopter par le Comité central et le Conseil des ministres un décret qui, insistant sur "l’importance de l’éducation militaro-patriotique de la jeunesse et de la préparation à la défense de la patrie", prévoyait de les porter "à un niveau qualificatif plus élevé".[29]

Les observateurs estiment que l’on a plutôt assisté, depuis, à un renforcement de l’éducation militaro-patriotique, surtout dans le cadre extra-scolaire[30] sans pour autant que les résultats en soient probants. Françoise Thom note la prolifération de clubs militaro-­patriotiques animés par des anciens d’Afghanistan et qui, ayant montré qu’ils pouvaient efficacement aider le Komsomol à s’opposer à la dérive des jeunes et à relancer l’éducation militaro-patriotique, ont vu leur existence légalisée, en février 1988, par décret du PCUS.[31]

Qu’une véritable culture guerrière existe encore en Union soviétique - au moins dans les textes - voilà qui cadre mal avec l’orientation pacifique de la "nouvelle pensée". Il ne semble pourtant pas, pour l’instant, que la "révision intellectuelle en cours" ait envisagé sa remise en cause.

POTENTIEL RÉDUIT MAIS AMÉLIORÉ

Affirmant que l’armée soviétique met actuellement en œuvre les mesures de réduction annoncées par le président Gorbatchev, le général Moïsseev cite notamment une déflation des effectifs de 500 000 hommes, le retrait de 3 divisions blindées (DB) sur 10 prévues, la restructuration des grandes unités (GU) restantes, le retrait de moyens offensifs terrestres et aériens.

La réduction de 500 000 hommes, promise pour 1989-1990 et qui en aurait déjà concerné 265 000 selon les Soviétiques, doit être vue dans le cadre d’une "restructuration des forces" - on parle maintenant de "réforme militaire" - devenue nécessaire pour des raisons, non seulement économiques, mais aussi techniques, démographiques et évidemment politiques. Intéressant aussi bien les forces elles-mêmes (organisation, emploi, équipement) que l’appareil de production qui les soutient, elle oppose le commandement au Comité de la défense du Soviet Suprême, dans un débat déjà ancien, réouvert en 1988, sur les structures et l’emploi de l’armée soviétique : milices locales déjà prônées par Frounze dans les années 20, armée de métier ou armée de conscription, cette dernière, ou tout au moins la solution mixte actuelle à deux tiers d’appelés, ayant la faveur du commandement alors que le Comité de défense préconise une armée à base de volontaires.

Présentées comme un effet de la "nouvelle pensée", les mesures de réduction, évoquées devant le CHEM par le général Moïsseev, ont été exposées plus en détail dans son intervention au séminaire de Vienne sur la doctrine militaire le 16 janvier 1990. Concernant les effectifs, elles comprennent, outre la réduction unilatérale de 500 000 hommes en cours, incluant le dégagement de 100 000 officiers et de 50 000 techniciens, des aménagements apportés au service (dont à terme, son alignement à 24 mois dans toutes les armées) et un réorganisation des régions militaires qui, en les ramenant de 14 à 10, entraînera des économies de moyens et notamment de personnel.

Bien qu’elle n’ait pas été citée par le général Moïsseev, il faut ajouter à ces mesures, la décision (décret du Soviet Suprême du 21 mars 1989) de retirer des forces armées d’une part, les formations à vocation particulière qui en faisaient partie jusqu’ici tout en étant subordonnées à d’autres organismes ministériels que la Défense : cas des troupes de sécurité du ministère de l’Intérieur - MVD - (340 000 h) et de la garde frontalière du KGB (230 000 h) et d’autre part, les formations de travailleurs des forces terrestres : unités des chemins de fer (250 000 h) et une partie des troupes de construction (environ 200 000 h) souvent comptées par les Occidentaux avec les précédentes.

Cependant, à l’exception semble-t-il de celles des troupes de construction travaillant pour des ministères civils, ces formations n’ont pas été dissoutes. Statutairement "démilitarisées", elles ont été prises en compte avec leurs matériels sur les états d’autres départements, tout naturellement le MVD pour les troupes de l’intérieur et le KGB pour les garde-frontières.

Quant à la réduction unilatérale de 500 000 hommes, elle aurait bien touché, selon le général Moïsseev, des unités de combat en Europe et en Mongolie. Sans mettre en doute cette assertion, on remarquera que les retraits pratiqués ont été accompagnés par des opérations telles que le transfert de 3 divisions de fusiliers motorisés (DFM) à l’infanterie de marine - cette dernière ne devant pas être prise en compte dans les futures négociations sur la limitation des effectifs - et la mise à la disposition du KGB de 2 divisions aéroportées.[32]

Le retrait de 3 DB, déclarait le commandant suprême allié en Europe, à l’issue de cette opération - depuis lors, les retraits ont touché les 6 DB prévues – n’a concerné en réalité que celui de leur PC et d’une partie de leurs éléments divisionnaires (EOD), ainsi que de leurs chars. L’artillerie, les systèmes de défense sol-air, les armes antichars, les moyens du génie sont restés sur place.[33] Pour le général Galvin, s’ils devaient être répartis entre les 27 grandes unités (GU) restantes, le potentiel de combat global du Groupe des forces occidentales (GFO), anciennement Groupe des forces soviétiques en Allemagne (GFSA), ne s’en trouverait pas tellement réduit. "Et si les chars retirés étaient remplacés par des véhicules de combat d’infanterie comme le BMP2 - ce qui est le cas - il est même possible qu’il s’en trouve renforcé". Quant au parc de chars restant, il a encore été modernisé. La télévision occidentale s’est complue à montrer des chars soviétiques quittant la zone du GFO, des T64. Elle n’a pas montré ceux qui y entraient, des T80.

La restructuration des GU, qui a surtout affecté les groupes de forces d’Europe de l’Est, confirme les observations du général Galvin. Tout en leur donnant une allure défensive (- 20 % de chars dans les DB, - 40 % dans les DFM, augmentation des moyens défensifs), elle en fait aussi des ensembles de combat équilibrés, fortement dotés en automoteurs d’artillerie et en véhicules de combat d’infanterie. Les plus "clairement défensives" sont deux nouvelles divisions de mitrailleuses-canons stationnés à l’Est de l’Oural, et qui n’ont pas, semble-t-il trouvé leur forme définitive. Enfin, le général Moïsseev a annoncé la dissolution des GMO (Groupes de manœuvres opérationnels). Sans négliger l’intérêt de cette mesure, on la relativisera en relevant qu’il ne s’agit pas là d’ensembles organiques, mais de groupements tactiques pouvant toujours être mis sur pied à la demande.

Certes dans le contexte actuel, alors que le pacte de Varsovie se dissout de lui-même, que les Soviétiques s’apprêtent à quitter l’Allemagne d’ici quatre ans et que, par dessus tout, l’URSS connaît des difficultés économiques et intérieures d’une extrême gravité, on peut difficilement prétendre que le GFO présente une menace immédiate pour l’OTAN. Mais il préfigure ce que devrait l’avenir l’armée soviétique dans l’esprit de l’EMG : un outil de combat plus efficace, avec plus d’autonomie à l’échelon des brigades et des régiments, la mobilité, l’agilité et la vitesse devant prévaloir sur la masse. L’accent sera mis aussi sur les possibilités des nouveaux moyens de renseignement et d’attaque lointaine alliant la capacité de­ système d’acquisition de plus en plus performants à celle d’une artillerie moins nombreuse, mais beaucoup plus puissante, et à celle des armes intelligentes dont la réalisation a coûté si cher à l’économie soviétique.

RÉDUCTION ET PRODUCTION

S’agissant des retraits de matériels : 10 000 chars, 8 500 systèmes d’artillerie, 820 avions de combat, il faut toujours lier la réduction de ce que le général Galvin appelle le "Blitz stuff" (les moyens de la guerre éclair) à la capacité de production et aux performances des engins nouveaux.

Les 1700 chars que fabriquent encore annuellement les Soviétiques leur permettent d’équiper une division blindée tous les deux mois. Le retrait de 8 500 pièces d’artillerie sera lui aussi vite compensé par la cadence de fabrication de matériels nouveaux - 750 obusiers automoteurs en 1989 - à la puissance de feu accrue.

Le retrait des 820 avions de combat dont 260 du théâtre européen se prête aux mêmes remarques. Il en restera 7 400 à l’URSS (aviation tactique, défense aérienne et aéronavale) après cette opération, pour quelques 3 800 appareils de catégories équivalentes aux États-Unis.[34] Les performances améliorées des avions modernes permettent de remplacer les appareils anciens sur une base moindre que celle de la parité : les escadrons qui reçoivent actuellement le Mig 29 n’en perçoivent que 10 pour 13 appareils retirés. D’autre part, le rayon d’action amélioré des nouveaux appareils permet de les retirer des terrains installés en avant pour les baser sur le territoire de l’URSS. Leur sécurité s’en trouve renforcée.

Réductions unilatérales d’armements et traité FCE

Les réductions unilatérales d’armements sont gérées par Moscou dans la perspective d’une réorganisation des forces et du dispositif militaire soviétique tenant compte, elle-même, à côté d’autres facteurs, de l’accord sur les forces conventionnelles en Europe (FCE). Celui-ci dont la signature est intervenu en novembre à Paris, fixe des limites à l’armement des deux camps et des plafonds à celui de tous les pays membres. Il doit être complété par un texte sur la limitation des effectifs militaires qui reste à négocier.

A l’automne 1990, les Soviétiques avaient procédé à la plus grande partie des réductions prévues pour l’armée de Terre (10 000 chars, 8 500 pièces d’artillerie), essentiellement par transfert des catégories d’armement en cause de la zone dite ATTU (Atlantic to the Urals Zone) s’appliqueront les limitations du traité, vers les territoires à l’est de l’Oural non affectés par celui-ci et échappant donc aux contrôles. Rien n’interdit ces mouvements. Toutefois, il apparaît qu’ils ont excédé de beaucoup le niveau des mesures annoncées en 1988. On a ainsi signalé, en septembre 1990, le transfert hors zone ATTU de plusieurs milliers de pièces d’artillerie et de 7 000 chars. Les transferts vers l’Est ont essentiellement intéressé des matériels modernes, tandis que des chars anciens faisaient route en sens inverse. Devant l’importance des mouve­ments, des difficultés de stockage se sont révélées sur des sites sommairement aménagés. En définitive, les matériels terrestres soustraits depuis janvier 1989 au contrôle, comprenaient de source OTAN à la veille du traité : 37 000 pièces d’artillerie, 20 000 chars et 26 000 véhicules blindés.

Quant aux mesures qui ont affecté les moyens aériens, on observe, d’une part, l’importance des transferts vers la zone à l’est de l’Oural depuis le début de 1989 (1 100 avions de combat et 700 hélicoptères d’attaque selon le même source OTAN) et d’autre part, l’affectation à l’aéronautique navale (tenue en dehors des négociations FCE tout en étant, pour partie, basée en zone ATTU), d’un nombre significatif d’appareils modernes de l’armée de l’Air. C’est ainsi que deux armées aériennes à la disposition du VGK (Commandement suprême des forces armées) celles de Legnica et de Vinnitsa, ont perdu depuis 1989, 50 % de leur matériel, passé en majeure partie à l’aéronavale. On assiste à la même manœuvre évasive pour l’aviation de Front qui, réorganisée, a vu diminuer la taille et le nombre de ses régiments dont les matériels ont été, en partie, affectés à l’aéronavale et à la défense aérienne (PVO),[35] cette dernière n’étant pas non plus affectée par les négociations de Vienne.

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Si le pacte de Varsovie n’est plus aujourd’hui qu’une fiction, l’armée soviétique reste à elle seule, malgré les problèmes de moral qu’elle connaît actuellement, un ensemble redoutable doté d’un formidable arsenal conventionnel et nucléaire.

A l’extérieur, bien que son moral et son efficacité ne puissent manquer d’être touchés, dans l’instant, par les graves difficultés auxquelles elle doit faire face : antimilitarisme, hostilité de beaucoup, insoumission, problèmes ethniques, gêne matérielle pour les personnels rapatriés d’Europe centrale, et qu’elle ne soit pas, par ailleurs, en mesure d’intervenir à l’extérieur, en raison des difficultés économiques de l’Union, elle compte aujourd’hui encore dans l’équation stratégique, ne serait-ce que par sa capacité nucléaire. Quoi qu’on en dise, celle-ci, jointe à un préjugé occidental favorable et au talent des négociateurs soviétiques, donne toujours du poids à une diplomatie demeurée singulièrement vigoureuse dans le gâchis actuel et qui n’a pas manqué de succès jusqu’ici.

A l’intérieur, Gorbatchev a tout intérêt à la ménager. Non pas en raison d’un risque de "bonapartisme" périodiquement agité, mais parce qu’elle est la garantie d’un ordre pour le moins précaire et qu’elle représente une force sur laquelle il peut s’appuyer politiquement.

Pour toutes ces raisons, aussi désireux que soit le président soviétique de sauver une économie en pleine dérive, on peut penser qu’il évitera au maximum de toucher aux grandes opinions de l’EMG en matière d’équipement. C’est du moins ce que laisse à croire un budget militaire 1990 qui réussit encore à consacrer près de deux tiers de ses ressources à la recherche-développement et aux armements. Il est clair, en tout cas, que les mesures d’allègement de l’effort militaire intervenues jusqu’ici n’ont été concédées qu’à mesure de l’échec des solutions imaginées dans le cadre de la perestroïka.


[1] Voir Dan Coats (membre du Comité des Forces armées du Sénat) dans "US Defence Policy and the Emerging European Security Environment", Strategic Review, hiver 1990, Washington DC, 1990.

[2] Rapport de l’OTAN sur les dépenses de défense de l’URSS, 1989, nov. 1989.

[3] Rapport de l’OTAN sur les dépenses de défense de l’URSS, CM (90) 90, 4 décembre 1990.

[4] Soviet Military Power 1990, US DoD, septembre 1990, p. 35.

[5] Françoise Thom, Le moment Gorbatchev, Hachette-Pluriel, 1989.

[6] Rapport de l’OTAN, op, cit.

[7] Michel Garibal, "L’URSS entre le doute et l’espoir", Journal des Finances,

N° 5301, 8-14 juillet 1989.

[8] M.P. Abdoullaev, membre de la délégation soviétique aux négociations de Genève, sur le contrôle des armements, dans une conférence devant l’association des Officiers du Shape sur le thème "L’Europe de la confrontation à la coopération, aspects politiques et militaires", Shape, 8 mars 1990.

[9] Pour ce qui concerne la production militaire soviétique récente, voir notamment : Soviet Military Power 1990, septembre 1990.

[10] Selon les chiffres du ministère de la Défense soviétique communiqués par Tass-APN le 15 décembre 1989, les acquisitions d’armements et de matériels de guerre ainsi que la recherche et développement représentent un total de 44,190 milliards de roubles (acquisitions : 31,036 milliards et recherche et développement : 13,154 milliards) dans un budget militaire 1990 de 70,795 milliards de roubles.

[11] Général Galvin, commandant suprême allié en Europe, dans une conférence prononcée le 18 mai 1989 devant l’Institut Royal international RUSI. Invité également à cette session, le général soviétique Luchov, commandant en chef des Forces du pacte de Varsovie.

[12] CF "Moskauersiegesparade 1990, Ein Bildbericht", Soldat und Technik, n° 8, 1990.

[13] Capitaine de corvette (R) B. Prézelin, Flottes de combat 1990, Ed. maritimes et d’outremer, Rennes, 1990. Janes Fighting Ships 1989, avant-propos, pp. 111-113. "Abrüstung auf See? Reduction zur Rationalisierung der Sovietischen Marine", Europaïscbe Wehrhunde, 6/90, p. 334.

[14] On parle même de 14 têtes par lanceur (Washington Times du 6 décembre 1990). Par ailleurs, apparaît un nouveau missile : le Mod 6.

[15] Cet organe de direction joue également un rôle dans la coordination du renseignement scientifique et technique.

[16] Là encore, les ambiguïtés concernant la définition de la recherche et développement militaire rendent toute interprétation difficile.

[17] L’affaire des SNF est, à cet égard, exemplaire. L’URSS ayant achevé de moderniser ses engins alors que les États-unis ne l’avaient pas fait et ne l’envisagent toujours pas, le Comité des ministères des Affaires étrangères du pacte de Varsovie proposait, le 12 avril 1989, l’ouverture de négociations sur la réduction, puis l’élimination de ce type d’armement, étant entendu que les deux parties devraient, désormais, s’abstenir de toute modernisation.

[18] Le MOOP englobe les ministères techniques en charge des diverses branches industrielles travaillant directement ou indirectement pour la défense soit, depuis la réorganisation de juillet 1989, 8 ministères, plus le Comité d’État pour l’informatique et les sciences de calcul (GKVTI) auxquels il faut ajouter 3 ministères apparentés, soit 11 départements sur les 26 contrôlant l’ensemble de la production.

[19] CF Christopher Wilkinson, "Perestroïka : The Role of the Defence Sector", Nato Review, février 1990, pp. 24-25.

[20] Cf J. Fitchett, "Perestroïka Architect Bemoans Defence Industry", International Herald Tribune, 17 septembre 1990.

[21] Le maréchal Akhrorneev a effectivement quitté son poste pour devenir le conseiller militaire de M. Gorbatchev au Soviet Suprême. Démission, retraite (il avait 65 ans à l’époque) ou coup médiatique du régime, il convient de rester prudent sur les raisons de son départ.

[22] Pour une bonne analyse de ce document, voir Streitkräftevergleich 1987 Nato-Warschauer Pakt, Bundesministerium der Verteidigung, Bonn, décembre 1987, pp. 7-8.

[23] Le texte de cette conférence (Défense nationale, octobre 1989) reprend, pour l’essentiel, les arguments d’un article du général Moïsseev paru dans la Pravda du 13 mai 1989 et publié par les éditions de presse de l’Agence Novosti sous le titre : "L’orientation défensive de la doctrine militaire soviétique". A rapprocher aussi de la conférence du général Starudunov devant la Führungsakademie de la Bundeswehr" (cf "New Soviet Military Doctrine – The Voroshilov Interpretation". International Defence Review, 1990).

[24] Soviet Military Power 1990, p. 29.

[25] William E. Odour, "The Soviet Military in Transition", Problems of Communism, vol. 49, mai-juin 1990, p. 56.

[26] Interview du maréchal Akromeev, Le Figaro, 13 juin 1989.

[27] Cf conférence prononcée par le général Galvin, SACEUR, 18 mai 1989, op. cit.

[28] L’étoile rouge des 16 et 27 septembre 1988.

[29] Intitulé du décret : "de l’amélioration de la surveillance du Parti sur le Komsomol et du renforcement de son rôle dans l’endoctrinement communiste de la jeunesse".

[30] Pascal Lorot et Peter Schweizer, pp. 91-92.

[31] Françoise Thom, Le moment Gorbatcbev, op. cit, pp. 249-254. La presse soviétique ne parle plus de ces clubs qui ont peut-être été englobés dans les milices ouvrières - elles aussi à base d’anciens d’Afghanistan - créées en avril 1989.

[32] On peut ainsi expliquer partiellement que les données communiquées par les Soviétiques sur l’état de leurs forces, le 18 novembre 1990, aient été très inférieures aux évaluations alliées.

[33] Intervention du général Galvin devant l’Assemblée de l’Atlantique Nord, 7 octobre 1989, ACE Output, novembre 1989.

[34] Sources : côté soviétique, chiffres du ministère de la Défense cités dans le communiqué TASS-APN du 15 décembre 1989 ; côté américain, Annual Report to the Congress, Fiscal Year 1990, Franck C. Carlucci, Secretary of Defence, Washington DC, p. 232.

[35] Soviet Military Power 1990, p. 79.

 

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