La stratégie navale chinoise

 

Elisabeth Fouquoire-Brillet

 

 

En 1979, lorsque Deng Xiaoping définit les grandes lignes de sa politique de modernisation, plusieurs données concourent à l’ouverture de la Chine vers le Pacifique. "Politiquement et commer­cialement enclavée depuis la rupture avec l’Union soviétique en 1960, la Chine est contrainte de se tourner vers la mer".[1] Depuis lors on assiste au "retour de la puissance maritime chinoise".[2]

En 1979, l’expansion des forces soviétiques en Asie suscite de vives inquiétudes de la part des autorités chinoises. Elles sont d’autant plus grandes que la Chine est le seul pays à avoir été véritablement confronté à la possibilité d’une attaque nucléaire soviétique, lors des incidents frontaliers de 1969. La menace soviétique en Asie est tout autant terrestre que maritime : occupation militaire de l’Afghanistan, aide apportée à l’invasion vietnamienne du Cambodge, utilisation des bases navales et maritimes de Cam Ranh et Da Nang au Vietnam, établissement d’un commandement autonome du théâtre d’opéra­tions Asie-Pacifique couvrant les districts militaires de la partie asiatique de l’URSS ainsi que les forces stationnées en Mongolie et dans le Pacifique jusqu’en mer de Chine du Sud, et parallèlement, renforcement des divisions de l’Armée rouge stationnées le long de la frontière chinoise et de la flotte soviétique dans le Pacifique. En 1981, la revue Pékin Information a publié une carte étonnante laissant très clairement apparaître la perception chinoise de l’encerclement soviétique.[3]

En dix ans, la "grande muraille navale" qu’était la marine chinoise la fin des années 1970[4], s’est donnée les moyens de naviguer en haute mer et d’organiser des opérations de débarquement. En outre, elle s’est dotée d’une capacité stratégique océanique, certes limitée mais qui oblige néanmoins l’Union soviétique à en tenir compte dans ses évaluations stratégiques.

L’évolution de la marine chinoise au cours des années 1980 et l’intérêt croissant que la Chine porte à la mer résultent de données géographiques, économiques et stratégiques. C’est dans cette pers­pective d’analyse que nous nous efforcerons de définir les grands axes de la stratégie maritime chinoise.

 

DONNEES GÉOGRAPHIQUES ET ÉCONOMIQUES

 

François Joyaux a souligné dans un récent ouvrage collectif que "la géographie ne peut que pousser la Chine à regarder vers la mer".[5] Les steppes de Mongolie intérieure au nord, le désert du Xinjiang au nord-ouest, les hauts plateaux tibétains et la chaîne de l’Himalaya à l’ouest ne sont pas propices à l’implantation de la population. Ces régions inhospitalières couvrent près de la moitié ouest du territoire chinois. La moitié est du pays, constituée de grandes plaines alluviales coupées de chaînes de montagnes peu élevées orientées nord­-est/sud-ouest, descend vers une large façade maritime. La Chine compte en effet 18 000 km de côtes, qui font face à une région en pleine expansion : la zone Asie-Pacifique. Elle revendique en outre sa souveraineté sur plus de 3,5 millions de km² d’eaux territoriales,[6] particulièrement poissonneuses et riches en ressources pétrolières.

Tournée vers son allié et voisin soviétique dans les années 1950, coupée du reste du monde par sa politique isolationniste dans les années 1960, la Chine devait naturellement se tourner vers le Pacifique lorsqu’au début des années 1970 elle entreprit d’établir des relations diplomatiques avec les pays occidentaux et le Japon en réponse à la menace soviétique.[7] Mais l’intérêt réel de la Chine pour la mer est apparu avec le développement économique des régions côtières de son territoire au cours des années 1980.

La politique d’ouverture et de modernisation entreprise par Deng Xiaoping a conduit à un essor considérable du commerce extérieur de la Chine. Nous ne retiendrons ici que les échanges avec les trois partenaires majeurs de la Chine que sont les États-Unis, le Japon et Hong Kong. Entre 1980 et 1987, les exportations en direction des États-Unis ont plus que triplé, passant de 983 millions de dollars à 3 037 millions. Au cours de la même période, les importations japonaises ont doublé, passant de 5 169 millions de dollars à 10 742 millions. Enfin, plus spectaculaires encore, les exportations en direction de Hong Kong, estimées à 4 353 millions de dollars en 1980 ont atteint 13 778 millions en 1987, tandis que les importations en provenance de Hong Kong passaient de 570 millions à 8 437 millions de dollars au cours de la même période.[8]

Parallèlement au développement du commerce extérieur, la flotte marchande chinoise s’est considérablement accrue. Elle est devenue l’une des dix premières du monde. "En 1961, la Chine se situait au 26e rang mondial avec 76 000 tonneaux. En 1976, elle était passée au 18e rang, avec 3,6 millions de tonneaux. En 1987, elle a atteint le 9e rang, avec 12,7 millions de tonneaux en jauge brute."[9] L’expansion de sa flotte marchande permet à la Chine d’être de moins en moins dépendante des marchés des transports océaniques extérieurs. En 1974, son taux de couverture était de 30 %.[10] Dix ans plus tard, il était estimé entre 50 et 70 %.[11] Aujourd’hui, l’ouverture vers le Pacifique est devenue une nécessité pour la Chine. Son déve­loppement économique dépend très largement des échanges commerciaux avec les pays de la région Asie-Pacifique, les États-Unis et les pays de la Communauté européenne, via le détroit de Malacca. En conséquence, la défense de la flotte marchande et la surveillance des routes maritimes, par lesquelles transitent près de 90 % des importations et des exportations chinoises, sont devenues au cours des dernières années un élément majeur de la stratégie navale chinoise.

En même temps qu’elle entreprit le développement de sa flotte marchande, la Chine s’est efforcée d’accroître ses activités de pêche. Au début de l’année 1979, un symposium national sur les ressources aquatiques s’est tenu à Pékin, qui établit la nécessité de développer l’industrie de la pêche.[12] Dès le début des années 1980, la Chine porta ses effort sur l’aquaculture, mais aussi pour ce qui nous intéresse ici, sur la protection des ressources maritimes et sur le développement de la pêche hauturière. Jusqu’à la fin des années 1970, les Chinois s’étaient limités à pêcher dans les zones les plus proches de leurs côtes, à des profondeurs inférieures à 100 mètres. Mais la surexploitation de ces régions et la nécessité d’accroître les rendements, pour les besoins intérieurs et pour l’exportation, ont amené la Chine à étendre ses activités de pêche en haute mer, à des profondeurs comprises entre 100 et 200 mètres.

En dépit des efforts importants entrepris depuis 1979 pour moderniser la flotte de pêche,[13] la pêche en haute mer reste marginale au regard de la production globale. Néanmoins, elle constitue une donnée économique nouvelle, vraisemblablement vouée à s’étendre davantage, dont il faut tenir compte dans l’analyse de la stratégie navale chinoise.

Le développement de la pêche hauturière participe à l’effort entrepris par Pékin pour apparaître comme une grande puissance maritime régionale, et sert les intérêts stratégiques de la Chine. Récemment, la flotte de pêche chinoise a étendu ses activités en mer de Chine du Sud, où de vieux contentieux insulaires et maritimes l’opposent à plusieurs pays de la région : le Vietnam en premier lieu, la Malaisie, les Philippines, et Taiwan.[14] Le gouvernement de Pékin entend probablement créer ainsi une situation de fait pour faire valoir ses revendications de souveraineté sur les îles Spratley (Nansha), riches en ressources pétrolières. Soulignons qu’en 1974, la Chine est parvenue à ravir les îles Paracel (Xisha) au Vietnam par la force. Depuis, elle n’a cessé de renforcer ses infrastructures militaires et a entrepris l’exploitation des ressources pétrolières de l’archipel. L’intérêt que porte le gouvernement de Pékin à la mer de Chine du Sud répond largement à la nécessité d’accroître ses ressources halieutiques et d’étendre l’exploitation du pétrole offshore. Mais surtout, la présence croissante de ses forces militaires dans les Paracel et dans les Spratley permet à la Chine de mieux contrôler les grandes lignes maritimes qui traversent la mer de Chine méridionale.

 

RÉÉVALUATION DE LA MENACE ET NOUVELLE APPROCHE STRATÉGIQUE

 

En 1985, le commandant de la marine chinoise (1982-1987), l’amiral Liu Huaqing, a souligné l’importance stratégique du Pacifique et la nécessité d’une expansion des forces navales,[15] au moment où la Chine redéfinissait les fondements de sa politique stratégique globale. A l’issue de la conférence élargie de la commission des affaires mili­taires du comité central du Parti communiste (organe suprême de décision en ce qui concerne les affaires militaires), tenue à Pékin au printemps 1985, le discours dogmatique sur "l’inévitabilité d’une guerre mondiale" était abandonné au profit d’une analyse plus prag­matique des relations internationales et des conflits. Le concept maoïste de "guerre populaire" conservait son rôle dans le cas d’une invasion massive jugée peu probable, mais il devait désormais "s’adapter aux conditions du combat moderne". Cette évolution marquait un tournant dans la pensée stratégique chinoise. Rompant avec la stratégie traditionnelle de "défense active",[16] la Chine décidait de se préparer à contre-carrer des opérations limitées dans le temps  et dans l’espace. "A l’ère de la guerre limitée, nous devons établir une pensée militaire nouvelle prenant en compte la loi des conflits localisés. Nous devons comprendre que dans le cadre de ce nouveau type de guerre, la division traditionnelle des opérations en trois phases a perdu toute signification".[17] La préparation à la guerre limitée nécessitait que la Chine redéfinit le rôle de sa force navale, et lui donnât les moyens de répondre à tout type d’agression.

Un récent article, paru dans le Quotidien de l’armée, indique que le débat entre continentalistes et navalistes n’a pas été tranché : "Actuellement différents points de vue s’opposent sur la manière dont il faut élaborer la politique de défense. Le point de vue selon lequel le monde est entré dans une ère de rivalité pour la défense des intérêts et des droits de la mer appelle au développement en prio­rité de la défense navale. Un autre point de vue, selon lequel la menace terrestre demeure relativement grande, appelle quant à lui au renforcement en premier lieu de la défense de nos frontières. Notre pays compte 20 000 km de frontières, 18 000 km de côtes. Il doit aussi défendre plusieurs millions de km² d’eaux territoriales. En conséquence, la défense du territoire national nécessite une défense omnidirectionnelle. Nous devons rompre avec les attachements traditionnels (référence à la guerre populaire) et encourager un concept de défense qui accorde une importance égale à la défense terrestre et à la défense navale".[18]

Cet article indique que la Chine est à la recherche d’une nouvelle pensée stratégique, laquelle va bien au-delà du simple concept de défense périphérique" (houfa zairen). En 1989, le magazine Liaowang a consacré un long article à la modernisation des forces armées chinoises, et souligné que la marine a considérablement accru ses opérations d’armes combinées, que l’infanterie de marine (force amphibie) deviendrait une force moderne capable de conduire rapidement des manœuvres de débarquement, de défendre les îles et les points stratégiques de la zone côtière, et enfin de soutenir d’autres opérations militaires.

Au cours des années 1970, l’expansion militaire soviétique en Asie a largement contribué à l'élaboration du concept de "défense périphérique". Il constituait une passerelle entre la doctrine de la "défense active" menée à l’intérieur et la préparation à des opéra­tions navales limitées dans la zone côtière, permettant de concilier les points de vue divergents qui demeurent au sein de l’armée, et de développer les capacités navales de la Chine.

Le concept de "houfa zhiren" (attaque préemptive), constitue une évolution de la "défense périphérique". Il introduit la notion de réponse graduée et prône l’initiative dans le règlement de tout type de conflit frontalier ou côtier.[19] Cette évolution de la doctrine mili­taire tend à accorder une place de plus en plus grande aux forces navales.

Selon le Quotidien de l’armée (21 septembre 1989), "le développement de la marine en l’an 2000" a fait l’objet d’un important symposium au mois de juillet 1989, au cours duquel furent abordées les questions suivantes : stratégies en haute mer, doctrines navales, zones maritimes.[20] Les grandes manœuvres de la marine chinoise en haute mer ont été largement rapportées dans la presse chinoise. Le Quotidien du Peuple (outre-mer) a rapporté le 20 septembre 1989 que la flotte de l’Est avait mené des "opérations navales combinées" pendant plus de 120 jours en mer de Chine du Sud, mettant en jeu des navires de surface, des sous-marins et des bombardiers. Le Quotidien de l’armée a rapporté que de grandes manœuvres navales avaient été entreprises dans la région des îles Paracel et de l’archipel des Spratley, entre le printemps 1988 et le mois d’août 1989.[21] Selon l’agence de presse chinoise, en 1990, des manœuvres effectuées en haute mer dans des zones maritimes difficiles (en mer de Chine méridionale) ont permis aux équipages de se familiariser avec le tir de missiles guidés, d’entreprendre des opérations anti-sous-marines, et des exercices de débarquement.[22] Ces manœuvres répétées montrent que la stratégie de haute mer prend place à côté de la stratégie de défense côtière (jinan fangyu).

Un article, paru le 26 septembre 1989 dans le Quotidien de l’armée a fait état d’une "nouvelle" stratégie navale chinoise, dans laquelle le concept de "défense offshore" (jinyang fangju) permettrait à la Chine d’étendre sa frontière maritime au nord-ouest du Pacifique. Et l’auteur de préciser que la Chine avait des droits historiques et des revendications territoriales à faire valoir dans cette région.

La réévaluation de la menace soviétique a largement contribué à cette évolution de la stratégie navale chinoise. Depuis le célèbre discours de Vladivostok, dans lequel M. Gorbatchev montra sa volonté de réduire les facteurs de tensions entre les deux pays, les relations sino-soviétiques se sont normalisées.[23] Mais en dépit des concessions soviétiques faites à Pékin dans le domaine militaire (retrait des troupes soviétiques d’Afghanistan, réduction des divisions stationnées le long de la frontière chinoise, désengagement de la péninsule indochinoise), la puissance militaire soviétique consti­tue toujours une menace pour la Chine. La volonté d’acquérir une force de seconde frappe contre la menace nucléaire soviétique a certainement motivé les Chinois à se doter d’une capacité océanique stratégique.[24] Par ailleurs, la montée de la menace navale soviétique, mais aussi la perspective à plus ou moins long terme du retour de la puissance maritime japonaise ne peuvent qu’inciter la Chine à développer ses capacités navales.

 

MODERNISATION DE LA MARINE

 

En 1987, le commandant de la marine, Liu Huaqing, a annoncé la mise en œuvre d’un plan de modernisation de la marine prévu pour treize ans, précisant que l’objectif du plan était de faire de la force de défense côtière une "flotte océanique limitée".[25] La modernisation de la marine est devenue, au cours des années 1980, un élément majeur de la modernisation du système militaire chinois.

 

La marine chinoise compte près de 330 000 hommes et plus de 1800 navires de tous types répartis en trois flottes. Celle du Nord, ayant pour quartier général Qingdao, couvre le golfe de Bohai et la mer jaune. La flotte de l’Est, dont le quartier général est à Ningbo, a en charge la mer de Chine orientale. La flotte du Sud, avec son quartier général à Zhangjiang, croise en mer de Chine du Sud. A cela, il convient d’ajouter l’aéronavale. Basée à terre, l’aéronavale compte entre 25 000 à 35 000 hommes et près de 900 appareils.[26]

Le coût de la modernisation a contraint la Chine à faire des choix. Les dirigeants chinois ont privilégié le développement des sous-marins. La marine compte aujourd’hui 93 sous-marins dont 1 sous-marin lance-missiles balistiques (SSBN de la classe Xia), lancé en 1981 et mis en service deux ans plus tard. 3 autres SSBN de la classe Xia seraient actuellement en construction. L’acquisition d’une force océanique stratégique est un objectif essentiel pour les Chinois. Ils considèrent en effet que l’invulnérabilité et la mobilité des sous-­marins armés de missiles nucléaires constituent une réelle force de dissuasion à l’encontre des Soviétiques. La portée des missiles (CSSN3) (3 000 km) permet en effet à la Chine de menacer les grandes villes de l’Extrême-Orient soviétique.

Par ailleurs, la Chine s’est dotée de 4 sous-marins nucléaires d’attaque. Les sous-marins nucléaires de la classe Han, armés de torpilles de 533 mm, sont en définitive des bâtiments expérimentaux. La plupart de la force sous-marine est constituée de sous-marins classiques de la classe Romeo.

Quant à la flotte de surface, elle compte aujourd’hui 56 bâti­ments d’attaque : 19 destroyers (contre 4 au début des années 1960) et 37 frégates, de conception très ancienne pour la plupart. Ces bâtiments représentent une petite force océanique, mais ne sont pas dotés de défenses anti-sous-marines. La grande masse des navires chinois est constituée par des patrouilleurs côtiers armés de missiles mer-mer de la première génération. Peu sophistiqués, les missiles anti-navires chinois ont néanmoins prouvé leur efficacité au moment de la guerre Iran/Irak.

La marine chinoise ne comportait aucune force de projection capable d’intervenir loin de ses côtes. Un effort particulier a donc été entrepris pour la modernisation de l’infanterie de marine, après le conflit sino-vietnamien de 1979. Les forces amphibies (shuijun armée de l’eau), officiellement appelées "zhongguo haijun luzbangdui", sont en fait désignées par le terme "haijun huhing" (infanterie de marine). Il comprend 8 divisions et 2 régiments de chars. Avec les cadres de réserve, l’infanterie de marine compte près de 120 000 hommes. En nombre d’hommes la force amphibie de la Chine se situe au 2e rang mondial après les États-Unis, qui en comptent 195 000.[27] Depuis le début des années 1980, la Chine multiplie ses exercices amphibies, y associant des bombardiers, des unités de parachutistes, et des sous-marins. En mars 1988, d’importantes manœuvres amphibies ont eu lieu dans les Spratley. Au mois de décembre 1988, la marine chinoise a organisé de nouvelles manœuvres de débarquement dans la région nord-est des îles Spratley. Parallèlement, la Chine a acquis de nouveaux navires de débarquement, et accru ainsi ses capacités amphibies. Selon une estimation américaine, la distance opérationnelle maximum de l’infanterie de marine serait de 500 milles nautiques, avec le soutien des forces aériennes. Si la Chine a acquis la capacité de ravitaillement en vol, comme l’indiquait récemment la Far Eastern Economic Review, elle peut désormais entreprendre des opérations d’assaut jusque dans l’archipel des Spratley.[28]

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La montée de la menace navale soviétique et la perspective du retour de la puissance maritime du Japon motivent sans aucun doute la Chine à renforcer ses capacités de défense navale. Ses ambitions de puissance régionale l’incitent également à se donner les moyens de naviguer en haute mer. Mais plus que ces données d’ordre militaire et politique, la nécessité vitale de protéger les intérêts essentiels de l’économie chinoise a incité le gouvernement de Pékin à définir une stratégie navale de haute mer. L’essor de sa flotte marchande, le développement de la pêche hauturière, l’exploitation croissante des ressources pétrolières offshore contraignent aujourd’hui la Chine à se donner les moyens de garantir les grandes voies maritimes par lesquelles transitent 90 % de ses échanges commerciaux avec ses partenaires asiatiques et occidentaux, et de défendre ses intérêts de plus en plus éloignés de ses côtes.

Au nom de la défense de ses intérêts économiques, la Chine ne tentera-t-elle pas de récupérer par la force des îles dont elle revendique la souveraineté en mer de Chine du Sud ? Un article paru dans le Quotidien de l’armée du 10 mai 1990 a dénoncé l’exploitation des réserves pétrolières de la Chine dans l’archipel des îles Spratley par des pays étrangers. Cet article stipule en outre que la Chine est actuellement dans l’impossibilité de mener des opérations militaires pour la défense de ses intérêts dans cette région, car elle ne dispose pas de porte-avions et manque considérablement d’officiers de marine qualifiés. Si jusqu’à présent, la Chine expliquait le développement de sa force navale par la nécessité de défendre ses eaux territoriales, il est intéressant de noter qu’elle parle aujourd’hui de ses territoires occupés par des pays étrangers et de ses ressources maritimes pillées. Selon des statistiques gouvernementales rapportées dans le journal Ming Pao de Hong Kong (1er juin 1990), 1,5 million de km² de mer et d’îles opposent actuellement la Chine à plusieurs pays asiatiques. Le contentieux territorial qui concerne les Spratley est d’autant plus important que les réserves de pétrole et de gaz y sont estimées à 63 milliards de tonnes. Signalons enfin que Yan Hongmo, responsable du département océanographique, a révélé qu’à partir de la fin de l’année 1990 le gouvernement réunirait une première réunion de travail pour l’élaboration de la stratégie navale chinoise. Le débat promet d’être vif au sein de l’équipe dirigeante.



[1] André Vigarié, "La Chine : la longue marche vers la mer", Défense nationale, octobre 1984, p. 89.

[2] Il faut lire à ce sujet, le chapitre V de l’ouvrage d’Hervé Coutau-Bégarie, Géostratégie du Pacifique, Econornica, Paris, 1987.

[3] Pékin Information, mars 1981. Cette carte a été reproduite dans l’étude d’Hervé Coutau-Bégarie, op. cit., p. 192, et dans l’ouvrage dirigé par François Godement, Le désarmement nucléaire en Asie, Travaux et recherches de l’IFRI, Masson, Paris, 1990, p. 136.

[4] L’expression "grande muraille navale" utilisée par les autorités chinoises traduit bien le caractère exclusivement défensif de la marine chinoise dans les années 1970. Son objectif majeur était d'interdire l’accès des côtes chinoises.

[5] M.C. Bergère, J.P. Cabestan, Ch. Etevenard, F. Godement, F. Joyaux, La Chine et le Pacifique, dossier n° 27, Fondation pour les études de défense nationale, Paris, 1989, p. 5-7.

[6] Jiefangjun bao (JFJB), 31 mai 1988.

[7] Après leur rupture avec Pékin, les Soviétiques ont progressivement renforcé leur potentiel terrestre face à la Chine. Le nombre de divisions stationnées le long de la frontière chinoise est passé de 17 en 1965 à 45 en 1976, selon une étude de Michael MccGwire, Military Objectives in Soviet Foreign Policy, Brookings Institution, Washington DC, p. 163, et Peter Weiss, "Les ambitions soviétiques en Extrême-Orient", Revue internationale de défense, 12/1986, pp. 1751-1754, cités par Jérôme Paolini, dans Le désarmement nucléaire en Asie, op. cit. p. 23.

[8] Chiffres cités par Marie-Claire Bergère, La Chine et le Pacifique, op. cit., pp. 28-29.

[9] François joyaux, op. cit., p. 14. Ces chiffres prennent en compte la flotte officielle chinoise qui porte le pavillon national, et la seconde flotte constituée par des sociétés de prête-nom. La flotte officielle dépend d’une compagnie d’État, la China Ocean Shipping Company (COSCO) placée sous le contrôle du ministère des Transports. La seconde flotte regroupe des filiales de la COSCO implantées à Hong Kong et Macao. A ce chiffre de 12,7 millions il convient donc d’ajouter la troisième partie de la flotte marchande chinoise qui navigue sous pavillon de complaisance et estimée à 3 millions de tonneaux selon F. joyaux.

[10] David G. Muller, China as a Maritime Power, Westview Press, Boulder, Colorado 1983, p. 186.

[11] Chiffres cités par André Vigarié, op. cit., p. 85.

[12] Yann-huei Billy Song, "Chinals Ocean Policy, EZZ and Marine Fisheries", Asian Survey vol. XXIX, n° 10, oct. 1989, p. 995.

[13] A partir de 1979, la Chine établit des accords de pêche et de coopération technologique avec de nombreux pays. En 1979, elle a signé un protocole d’accord de coopération scientifique et technique avec les États-Unis, portant sur la pêche et la recherche océanographique. L’année suivante, la Chine a signé un accord de pêche avec la Thaïlande et négocié plusieurs accords de coopération technologique en matière de pêche avec des firmes japonaises. En 1984 et 1985, des "joint ventures" ont été conclu avec de nombreux pays, dont le Japon et les États-Unis. Aujourd’hui, les activités de pêche chinoises s’étendent jusqu’au large des côtes américaines, près de l’Alaska, et des côtes ouest du continent africain.

[14] L’archipel des Spratley est situé à quelque 1600 km des côtes chinoises, et 400 km des côtes vietnamiennes. Il comprend 33 îles et îlots, dont 8 appartiennent aux Philippines, 3 à la Malaisie, et 1 à Taïwan, dispersés sur plus de 180 000 km². La Chine, Taïwan et le Vietnam revendiquent la totalité de l’archipel. La Malaisie réclame les îles méridionales, et les Philippines le groupe d’îles orientales.

[15] Zhongguo xinwen she (Pékin), 26 septembre 1985 in Foreign Broadcast Information Service - Chine (FBIS-CHI), 1er octobre 1985, pp. K10-K12.

[16] La "défense active", dans le cadre d’une guerre prolongée, fournit les principes de la stratégie militaire de la "guerre populaire", laquelle comprend trois étapes successives. "La première étape est celle de l’offensive stratégique de l’ennemi, et de notre défense stratégique ; la deuxième est l’étape de la consolidation tactique des positions de l’ennemi, et de notre préparation à la contre-offensive ; la troisième est l’étape de notre contre-offensive stratégique, et de la retraite de l’ennemi", Ecrits Militaires de Mao Zedong, op. cit., p. 238.

[17] Liaowang (édition outre-mer) n° 37, 15 septembre 1986, pp. 15-16 (FBIS­CHI, 23 septembre 1986). Les auteurs de l’article font ici référence aux principes tactiques de la "défense active" (note 16).

[18] JFJEJ, 9 février 1990, p. 3 (FBIS-CHI, 2 mars 1990, p. 23).

[19] Gene D. Tracey, "Chinals new rnilitary doctrine", Asian Defence Journal, 3/90, p. 26.

[20] Gene D. Tracy, art. cit.

[21] JFJB, 26 septembre 1989.

[22] Xinhua (Pékin), 23 juillet 1990 (FBIS-CHI, 27 juillet 1990, p. 23).

[23] Dans son discours de Vladivostok, le 28 juillet 1986, le chef du Kremlin ouvrit la voie à l’amélioration des relations entre les deux pays, en infléchissant la position soviétique sur les "trois obstacles" définis par la Chine en 1982 : présence des troupes soviétiques en Afghanistan, soutien de l’URSS à l’occupation du Cambodge par les troupes vietnamiennes, et menace militaire soviétique le long de la frontière chinoise.

[24] En 1981, la flotte chinoise s’est dotée d’un sous-marin lance-missiles balistique de la classe Xia. Ce sous-marin est équipé de 12 CSSN3 d’une portée d’environ 3000 km.

[25] Fred Burlatsky, "The Chinese Navy in Focus", Asian Defence Journal, 3/90, p. 71.

[26] Notons que le manque de données fiables oblige à recevoir avec prudence les chiffres que nous donnons.

[27] John Moore, ed., Jane's Fighting Ships, 1983-1984, cité par Bradley Hahn, "The Chinese Marine Corps", US Naval Institute Proceedings, mars 1984.

[28] FEER, 4 octobre 1990, p. 8.

 

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